lundi 3 octobre 2016

Des éclairs de Jean Echenoz****


Editions de minuit, 2010
176 pages

Quatrième de couverture


Gregor a inventé tout ce qui va être utile aux siècles à venir. Il est hélas moins habile à veiller sur ses affaires, la science l’intéresse plus que le profit. Tirant parti de ce trait de caractère, d’autres vont tout lui voler. Pour le distraire et l’occuper, ne lui resteront que la compagnie des éclairs et le théâtre des oiseaux.

Fiction sans scrupules biographiques, ce roman utilise cependant la destinée de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) et les récits qui en ont été faits. Avec lui s’achève, après Ravel et Courir, une suite de trois vies.

Mon avis ★★★★☆


Fiction biographique consacrée à l’inventeur Nikola Tesla, prénommé Gregor dans l’œuvre. Je fais les choses plus ou moins à l’envers, puisque je commence cette trilogie biographique par la dernière vie. En fait, je ne savais tout simplement pas que ce récit faisait partie d’une trilogie de trois vies : Ravel (biofiction de Maurice Ravel, Courir, biofiction de Emil Zapotek et enfin Des éclairs (biofiction de Nikola Tesla) …

Peu importe finalement … elles ne sont pas liées d’après ce que je comprends.

Dans Des éclairs, on retrouve l’écriture concise, mélodique, avec son lot d'ironie de Jean Echenoz ; il ne s’attarde pas sur certaines périodes de la vie de l’ingénieur, une vie qu’il minimalise brillamment, pour nous délivrer une bio fiction d’un personnage réel en un peu plus d’une centaine de pages, tout en détaillant précisément les faits historiques réels autour des inventions de l'époque, fin XIXème et début du XXème. C'est assez impressionnant, et surtout très réussi.

Le premier chapitre est assez bluffant et raconte la naissance imaginée de Gregor , une véritable scène apocalyptique qui plante quelque peu le décor, et justifierai des dons de ce scientifique surdoué, cet "histrion illuminé" qui n'aura de cesse toute sa vue durant, d'imaginer, de rêver de nouvelles inventions.

C'est un homme hors du commun, un génie, le génie des éclairs, obsédé par les chiffres (il compte tout, même le temps) que nous décrit Echenoz, passant sa "vie en ébullition", poussant ses recherches de plus en plus loin, à l'excès, jusqu'à représenter un danger. Un personnage qui semble souvent inhumain dans ses excès, absolument enfermé sur lui-même, dévoré par ses idées qui pressent en vrac son esprit, mais qui éprouve toutefois de l'amitié pour un homme Norman Axelrod, et de la jalousie pour sa femme Ehel Axelrod.
Il découvrira de nombreux principes comme la téléphonie sans fil, le radar, les robots télécommandés, l'énergie libre...
«Or on sait bien que tout le monde pense, toujours, la même chose au même instant. En tout cas se trouve-t-il toujours au moins quelqu’un pour avoir la même idée que vous. Mais il y en a toujours un aussi qui, avec la même idée que les autres, se montre plus patient, plus méthodique ou chanceux, mieux avisé, moins dispersé que Gregor, pour ne se consacrer qu’à elle et devancer le reste du monde en la réalisant.»
Ce récit est très instructif, on apprend comment est née la chaise électrique par exemple, les dangers du courant continu, ce qu'a été la guerre des courants (continu versus alternatif) qui opposa Westinghouse-Tesla et Edison. 

Le chapitre vingt-quatre est très bon, il fait un portrait accablant du pigeon, qui me raisonne encore aux oreilles. Ah oui, j'oubliais de vous dire que les pigeons occupent une part très importante dans cette fiction, Gregor en est passionné. Il les nourrit d'abord, puis se met à les étudier et finit par tomber amoureux d'une pigeonne qu'il a recueillie dans sa chambre d'hôtel ... quand je vous disais que Gregor était un être atypique ! 
«On tuerait un pigeon sans guère plus d'états d'âme qu'on écrase une blatte. Il est cependant si nul qu'on s'en abstient. Par paresse ou par amour-propre, on se retient de lui donner un coup de pied sauf pour prendre un peu d'exercice et encore, il n'en est même pas digne, on ne voudrait pas risquer de souiller son soulier. Et qu'on ne m'objecte pas que, voyageur, il a rendu quelques services en temps de guerre, encore heureux qu'il ait trouvé un tout petit rôle de mécanique volante.»
Jean Echenoz fait des étincelles ;-)  et personnellement, j'aime beaucoup !
«Quand il descend au salon, vingt et une serviettes immaculées se trouvent empilées par avance sur la table attribuée à Gregor. Pourquoi tant de serviettes pour un homme seul, dites-vous : eh bien parce que sa hantise des microbes est devenue telle qu’il lui faut, avant de manger, soigneusement nettoyer lui-même ses couverts, ses assiettes et ses verres, même si les cristaux du salon des palmiers étincellent aussi fort que son argenterie. Et pourquoi spécialement vingt-et-une, insistez-vous : eh bien, on vous l’a dit, parce que c’est divisible par trois donc bien mieux, presque aussi bien que l’adresse de son laboratoire, 33 Third Avenue. 
Les riches ont coutume d’organiser des banquets nommés dîners d’argent, dîners d’or, dîners de diamant ou de platine. La nuance entre eux tient à la matière dans laquelle est fabriqué le joyau que chaque dame trouver ce soir-là en prenant place à table, serré sous sa serviette empesée. Gregor s’y rend une ou deux fois mais sa répugnance à l’égard des bijoux est telle qu’il s’abstient rapidement d’y retourner. Les très riches font à peu près la même chose, sauf que, dans leurs soirées, on ne fume que des cigarettes roulées dans des billets de cent dollars et, franchement, Gregor n’en voit pas l’intérêt. Plus tordus, les extrêmement riches montent des soirées bizarres où par exemple il est de bon ton que les invités multimillionnaires, ni rasés ni coiffés, se présentent vêtus de haillons aussi malpropres que possible pour, assis sur un sol dégoûtant, boire de la bière éventée en se régalant de rogatons –croûtes, couennes, fanes servies sur des plateaux de cristal par des valets de pied en perruque et livrée. Gregor, bien qu’il n’en montre rien, trouve peut-être ça distrayant cinq minutes, mais il laisse rapidement tomber.
D’un geste bref il incite le maître d’hôtel à présenter le dîner. Mais, après qu’on l’a servi, pas question de manger aussitôt car il lui faut d’abord estimer –méthodiquement quoique instantanément, vu qu’il y est rompu- le volume exact de chacun des plats, puis celui du contenu de chaque verre, la charge précise de chaque fourchette et de chaque cuillère. Calculs d’autant plus nécessaires qu’il n’aurait pas tellement faim sans eux, ce sont même eux qui lui permettent au fond de se nourri. Car manger, à part ça et sans ça, Gregor n’aime pas plus que ça.
Je sais bien que Gregor est antipathique, désagréable au point de laisser penser qu'il n'a que ce qu'il mérite, mais quand même. Le voici sans un sou et menacé de prison juste au moment où Edison, Westinghouse, Marconi et les autres, profitant de ses idées acquises à bas prix sinon carrément volées, s'épanouissent en affaires et se font un maximum d'argent. Non seulement lessivé, il voit bien amèrement que nombre d'entreprises, ne vivant que sur ses propres inventions, du courant alternatif à la T.S.F. en passant par les rayons X, se développent avec profit sans qu'il recueille l'ombre d'un dollar.
Malgré sa petite gloire et son succès mondain, sa succession d’échecs l’amène pour la première fois à ne plus rien vouloir faire, sans amertume ni ressentiment : il n’y a plus qu’à attendre et voir, c’est ça, la vie n’est plus qu’une longue salle d’attente, pas même pourvue de magazines froissés sur une table basse ni des regards furtifs que l’on échange entre patients.
Le pigeon, pourtant. Le pigeon couard, fourbe, sale, fade, sot, veule, vide, vil, vain. Jamais émouvant, profondément inaffectif, le pigeon minable et sa voix stupide. Son vol de crécelle. Son regard sourd. Son picotage absurde. Son occiput décérébré qu’agite un navrant va-et-vient. Sa honteuse indécision, sa sexualité désolante. Sa vocation parasitique, son absence d’ambition, son inutilité crasse.Saleté de pigeon, même pas bon à manger, écœurant sur son lit de petits pois farineux. Mais c’est pourtant bien lui qui est en train de devenir le plat favori de Gregor et bientôt le seul, l’inventeur finissant par se nourrir exclusivement, solitaire dans sa petite chambre, du blanc de l’animal qui borde son bréchet. Bizarre.»

Nikola Tesla en 1980, à 34 ans (source wikipedia)



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