mercredi 7 mars 2018

Le poids de la neige ★★★★★ de Christian Guay-Poliquin

aujourd'hui          
le temps a métallisé la neige          
et le silence s'est réjoui          

pour mieux se confondre          
des traits blancs se précipitent au sol          

des montagnes s'accrochent          
sur les écorces des arbres et sur          
des bras épineux          

les verts disparaissent          
les bleus deviennent opalescents          
les contours des bruns et des roux          
s'estompent          

par moments          
un oiseau tire un trait noir          
dans cet espace accéléré          

J.N. Poliquin, hiver 1984         

 Dans un décor réduit au silence et à l'immobilité, figé, glacial, vingt-mille lieues sous l'hiver, je me suis étrangement senti bien. Une douce et belle évasion dans cette nature au manteau blanc, un arrêt dans le temps, un retour aux sources, une déconnexion bienvenue d'avec notre monde fou et pressé, à chaque instant, nous sollicitant. S'enivrer de la lenteur, s'émerveiller de cette lenteur, quand le temps [devient] une espèce de magma visqueux entre l'éveil et le sommeil. 

Qu'elle fut belle, fluide, subtile et hypnotique cette lecture. 

   C'est un quotidien pourtant pesant et oppressant qui me tendait les bras, la nature sublime que je voyais par la fenêtre de cette véranda était par la force des choses également hostile. Plus d’électricité, plus d'essence, un village et ses habitants coupés du monde, la neige pour unique paysage, et un froid saisissant. C'est sous cette véranda que j'ai partagé le quotidien des deux principaux de ce roman, deux hommes aux relations complexes, dénués dans la survie, complexes par ce que ces deux hommes ne connaissent pas, ils vont devoir se construire une relation, se faire confiance, se protéger l'un l'autre, tenter de survivre ensemble, dans une promiscuité contrainte alors que le poids de la neige menace. Au fil des jours, les doutes s'installent, c'est humain, les peurs, les trahisons naissent, et les espoirs de s'en sortir reculent.

   Quand la nature reprend ses droits et dicte sa loi, quand l'attente se fait longue et que la mort rôde, l'instinct de survie peut alors éveiller alors chez l'homme la faiblesse qui peut le pousser à commettre le pire, ou au contraire, parfois, un élan de générosité...  

   Glissez-vous sous une douillette couverture, et à votre tour, plongez-vous dans cette mystérieuse  et envoûtante atmosphère, laissez vous bercer par les mots, la poésie de Christian Guay-Poliquin et écoutez ... le silence.

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«C'est l'hiver. Les journées sont brèves et glaciales. La neige montre les dents. Les grands espaces se recroquevillent.J'ai vu les fougères se faire mâcher par le givre, les hautes herbes casser à la moindre brise, les premiers flocons se poser sur le sol gelé. J'ai vu les traces laissées par les bêtes qui inspectaient les alentours après les premières neiges. Depuis, le ciel n'en finit plus d'ensevelir le décor. L'attente domine le paysage. Et tout a été remis au printemps.C'est un décor sans issue. Les montagnes découpent l'horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux.
Bientôt, je dis bientôt pour ne pas dire maintenant, déjà, je n'aurai plus la force de me battre pour deux. Je ne pourrai plus me dissimuler derrière la lenteur de mes gestes ou quelques espoirs construits de toutes pièces. Mais je ferai semblant. Et je continuerai de croire en ta guérison, aux journées qui rallongent et à la neige qui fond. Je ranimerai encore et encore les étincelles du forgeron, les avancées de la ville et le rire de ma femme. Je te raconterai bien d'autres choses, j'en inventerai s'il le faut. On n'a pas le choix, c'est le seul façon d'affronter ce qui nous attend. [...] Ne t'inquiète pas, je ferai semblant. Il n'y a pas dix mille façons de survivre.
Les histoires se répètent...Nous avons voulu fuir le sort qui nous était réservé et nous voilà englouti par le cours des choses. Avalés par une baleine. Et très loin de la surface, nous espérons qu'elle nous recrache sur le rivage. Nous sommes dans le ventre de l'hiver, dans ses entrailles. Et, dans cette obscurité chaude, nous savons qu'on ne peut jamais fuir ce qui nous échoit.
Je m'appuie sur les coudes et je rampe vers le divan. Mes jambes suivent derrière moi comme un long manteau alourdi par de la vase.
La neige est lourde sur nos petites vies.
La neige est un lit de cristaux tranchants.» 
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Quatrième de couverture

À la suite d’un accident, un homme se retrouve piégé dans un village enseveli sous la neige et coupé du monde par une panne d’électricité. Il est confié à Matthias, un vieillard qui accepte de le soigner en échange de bois, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps, seule échappatoire.
Dans la véranda d’une maison où se croisent les courants d’air et de rares visiteurs, les deux hommes se retrouvent prisonniers de l’hiver et de leur rude face-à-face.
Cernés par une nature hostile et sublime, soumis aux rumeurs et aux passions qui secouent le village, ils tissent des liens complexes, oscillant entre méfiance, nécessité et entraide.
Alors que les centimètres de neige s’accumulent, tiendront-ils le coup face aux menaces extérieures et aux écueils intimes ?

Aux éditions de l'Observatoire,  janvier 2018
251 pages
Prix du Gouverneur général 2017




Né au Québec, en 1982, Christian Guay-Poliquin est doctorant en études littéraires. Le Poids de la neige, grand succès au Québec, a été distingué par plusieurs prix prestigieux.

2 commentaires:

  1. Il me tente beaucoup ! Beau billet !

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    1. Merci ! C'est l'atmosphère de ce roman qui est géniale ! Bonne lecture !

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