vendredi 21 septembre 2018

La vraie vie ★★★★★♥ de Adeline Dieudonné

« Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n'arrive pas dans la vraie vie. »
Un étonnant premier roman, puissant, abouti, drôle, oppressant sur les violences conjugales, sur les traumatismes de l'enfance et les conséquences  inhérentes sur la personnalité de l'enfant en construction. 
Adeline Dieudonné nous offre un passeport pour la vraie vie, un moment de lecture intense qui ne sera pas de tout repos pour tous lecteurs qui s'y aventure comme il ne l'est pas pour les protagonistes de cette histoire. Il y a la narratrice, dix ans au début du roman, elle devient une belle jeune fille au fil des pages, bouillonnante de vie, d'idées, d'une intelligence rare « Je me bâfrais littéralement de sciences, que je digérais aussi vite, affamée d'y retourner. » , Gilles, son petit-frère, témoin d'un incroyable scène, leur mère un fantôme, passée à côté de sa vie, le père ... détestable, Monica, une voisine aux histoires passionnantes auprès de laquelle la narratrice aimait à trouver refuge, le Champion, un jeune homme bodybuildé qui fait de l'effet à la belle héroïne de ce roman... sans oublier les cadavres...
Difficile d'en dire davantage, si ce n'est qu'un événement, l'incroyable scène mentionnée un peu plus haut, scène inattendue, va bouleverser la vie de ces jeunes enfants et les propulser dans une autre dimension (pas au sens scientifique du terme).  
Ce roman initiatique est un coup de coeur pour moi. Le ton est vif, direct, brutal, cru, mais non dénuée de sensualité. Pas d’édulcorant, pas fioritures... les personnages sont vrais, comme dans la vraie vie. 
A découvrir, à savourer.
Je ne serais pas étonnée que ce livre reçoive plusieurs prix.


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« Ma mère, à son mariage, elle n'avait pas encore peur. Il semblait juste qu'on l'avait posée là, à côté de ce type, comme un vase. En grandissant, je me suis aussi demandé comment ces deux-là avaient conçu deux enfants. Mon frère et moi. Et j'ai très vite arrêté de me poser la question parce que la seule image qui me venait, c'était un assaut de fin de soirée sur la table de la cuisine, puant le whisky. Quelques secousses rapides, brutales, pas très consenties et voilà.
Nous, on habitait un lotissement qui s'appelait « le Démo ». Une cinquantaine de pavillon gris alignés comme des pierres tombales. Mon père l'appelait « le Démoche ».Dans les années soixante, il y avait eu un champ de blé à la place du Démo. Au début des années soixante-dix, le lotissement avait poussé tel une verrue, en moins de six mois. C'était un projet pilote, à la pointe de la technologie du préfabriqué. Le Démo. Démo de je sais pas quoi. À l'époque, ceux qui l'avaient fabriqué avaient dû vouloir prouver un truc. Peut-être que ça avait ressemblé à quelque chose sur le moment. Mais là, vingt ans après, il restait juste le moche. Le joli, s'il y en avait eu, s'était dissous, lavé par la pluie.
Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu'on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu'elle n'était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. C'était important le journal télévisé pour mon père. Commenter l'actualité lui donnait l'impression d'avoir un rôle à y jouer. Comme si le monde attendait ses réflexions pour évoluer dans le bon sens. Quand le générique de fin retentissait, ma mère criait : «À table !»
Chaque année, le dernier week-end du mois d'août, il y avait une braderie dans le Démo. Une poignée de forains prenaient possession des rues et y installaient leurs stands aux effluves gras et sucrés. Barbapapa, pêche au canard, tir à la carabine, autos tamponneuses. Les gens du lotissement étalaient le surplus de leurs greniers devant leurs maisons. Ils sortaient de chez eux et se saluaient, ce qui me faisait croire que quelque chose était en train de changer, que les gens allaient se rencontrer vraiment, créer des liens qui pourraient ressembler vaguement à de l'amitié ou de l'amour. Mais sitôt les forains partis, chacun s'en retournait à sa prostration solitaire, devant sa télé, cultivant, au choix, dépression, aigreur, misanthropie, apathie ou diabète.
... j'ai regardé Simba parler au fantôme de son père dans les nuages. C’est là que j'ai réalisé que les studios Disney s'étaient largement inspirés d'Hamlet pour écrire le scénario. Le spectre du père qui parle à son fils : « N'oublie pas qui tu es », e frère du roi qui l’assassine pour monter sur le trône, le héros exilé, l'image du crâne omniprésente dans le dessin animé, la référence à la folie, incarnée par le singe. C'est juste que Horatio était devenu un phacochère flatulent.
Le visage de ma mère s'est fissuré. Ça n'était pas du chagrin. Des plaques tectoniques avaient tressailli tout au fond d'elle. Dans son paysage lunaire intérieur, quelque chose s'était entrouvert. Quelque chose qui allait modifier sa chimie intime. Quelque chose qui permettrait peut-être à la vie de germer... Elle m'a répété : « Gagne de l'argent et pars. » Et elle est restée assise là, sur mon lit.
L'été s'est achevé sur cette sensation confuse, entre l'émerveillement devant le lien qui se tissait avec celle que j'appelais « maman » et la terreur exponentielle que m'inspirait celui que j'appelais « papa ».
Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m'interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C'était fini. Je n'étais pas une proie. Ni un prédateur. J'étais moi et j'étais indestructible. »
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Quatrième de couverture
C'est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu'au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l'autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l'existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l'espoir fou que tout s'arrange un jour.
D'une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.
Adeline Dieudonné est née en 1982. 
Elle vit à Bruxelles. Elle est la lauréate du 
Grand Prix du concours de la Fédération 
Wallonie-Bruxelles pour sa nouvelle, Amarula. 
La Vraie Vie est son premier roman.

Éditions L'Iconoclaste, septembre 2018
266 pages
Prix Première Plume, Prix Fnac 2018

mercredi 19 septembre 2018

La baleine Thébaïde ★★★★★ de Pierre Raufast


« Parle-t-on vraiment de baleines ou de la solitude des hommes ? » 

Épatant, Pierre Raufast ! 

Après "La fractale des raviolis" et " La Variante Chilienne", me voici une nouvelle fois conquise par la plume et les talents de Pierre Raufast. 

Un roman gigogne tout aussi réjouissant que les deux premiers. Pierre Raufast raconte merveilleusement bien les histoires, il surprend, il instruit, il fait voyager, il questionne, il perd le lecteur parfois mais pas bien longtemps, car je vous l'ai déjà dit, il raconte merveilleusement bien les histoires ! 

Ici, l'intrigue est une nouvelle fois rondement bien menée, et la solitude, thème de ce roman (davantage que celui des baleines ;-)) bien incarnée par Richeville, le personnage central de ce roman,  jeune homme tout juste diplômé. Un grand solitaire avec qui nous embarquons pour une mission scientifique à la rencontre d'une étrange baleine, esseulée elle aussi. Cette mission prendra une toute autre tournure que celle espérée par Richeville. Arrivera-t-il à trouver sa place dans un monde qui semble être bien éloigné du sien ? 
« Résigné ou désillusionné, il considère le monde comme un état de fait inerte, massif et corrompu par l’argent. N’est-ce point là le mal du siècle ? » 
D'autres personnages font partie de ce roman, de nombreuses histoires (de hacker, de savant fou, d'une start-up de baleines, de sculpteur de Vierges Marie, de sauveur de crabes...), et anecdotes scientifiques (comme le geste salutaire de Paul Berg), s'entremêlent et rendent ce roman extrêmement riche
J'ai beaucoup aimé les clins d’œil sur ces deux premiers romans (les rats-taupes, la femme empoisonnée, le capateros, les cailloux...) .
Quel talent ! 

Merci Mr Pierre Raufast, et vous lecteurs, si vous n'avez pas encore eu la chance de découvrir ses écrits, n'hésitez pas une seconde, laissez vous tenter, vous ne serez pas déçus ! 

Ô mères, coupables absentes, 
Qu'alors vous leur paraissez loin ! 
À ces créatures naissantes
Il manque un indicible soin ;

On leur a donné les chemises, 
Les couvertures qu'il faut : 
D'autres que vous les leur ont mises, 
Elles ne leur tiennent pas chaud. 

Mais, tout ingrates que vous êtes, 
Il ne peuvent vous oublier, 
Et cachent leurs petites têtes, 
En sanglotant, sous l'oreiller. 

Première solitude, René François Sully Prudhomme


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« Cette année-là, moi, Richeville, je décrochais le diplôme de l’ ESSEC……J’obtins le diplôme au bout de trois longues années. Dans ma promotion, un tiers voulait devenir banquier par amour de l’argent. Un autre tiers visait l’ ENA pour la puissance. Le dernier tiers se rêvait consultant dans l’un des big four pour devenir riche et puissant. Je faisais partie du quatrième tiers, le tiers honteux : celui qui n’avait aucune ambition. Le renégat du commerce, l’apostat du management. Autant vous dire que j’étais aussi populaire qu’une reine Bothrimyrmex chez les fourmis Tapinoma.
Cette homme de Dieu avait de la suite dans les idées. Il se disait que le bois durerait plus longtemps que ces putains, que les gens oublieraient, que les statues resteraient là un siècle encore. Qu'à cheval donné, on ne regarde pas les dents. Et donc qu'à vierge donné, on ne regarde par le cul.
La liberté, ça m'angoisse. J'aimerais ne pas avoir le choix, suivre le mouvement.Son beau-père sourit en lui-même. De génération en génération, les mêmes états d'âmes se reproduisent. Quelle grotesque farce , la vie des hommes.
Avec des toutous propres, plus de sortie, plus de liberté conditionnelle : uniquement un monde où les couples fatigués se regardent en chien de faïence toute la sainte journée dans leur deux pièces minable d’une HLM tout aussi minable.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, dans l'économie moderne corrompue.
La rage des impuissants est la pire : elle annonce de grandes conneries.
La mauvaise conscience est le pire ami de la solitude.
Par exemple, il mit au point un moustique génétiquement modifié qui transmettait des vaccins plutôt que des maladies… Malheureusement, le lobbying des géants pharmaceutiques tua dans l’œuf cette brillante idée. 
Le vendredi 26 août de l’an dernier, la diva hollywoodienne Eva S. et le sénateur républicain Saul B. eurent une relation sexuelle épicée dans la piscine d’une superbe villa de Santa Barbara en Californie. Cet ébat aquatique, à dix mille kilomètres de chez moi et dont les protagonistes m’étaient totalement inconnus, dévasta ma vie.
L'uchronie est un genre très contesté parmi les historiens. Il y a trop de futurs possibles dans le conditionnel passé première forme.
Ils se regardent en silence. Il est trop tôt pour un premier baiser. Ne pas gâcher cette folle espérance. Jouir de cette attente, profiter de ces instants de grâce où le cœur et la tête ne sont pas encore d'accord. Laisser le temps les envelopper délicatement et tisser leur histoire à la façon d'un cocon de soie. »

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Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher de soleil, tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
[...]
Mais à ces doux tableaux mon âme différente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante :
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

L'isolement, Alphonse de Lamartine

Quatrième de couverture 

Fraîchement diplômé, Richeville, jeune homme timide et idéaliste embarque au nord de l’Alaska, sur un bateau. Objectif : retrouver la fameuse « baleine 52 », qui chante à une fréquence unique au monde. Mais l’équipage affrété par le sinistre Samaritano Institute a d’autres desseins.
Au menu : l’inquiétant Dr Alvarez, un hacker moscovite, une start-up californienne, une jolie libraire et des cétacés solitaires, mutants ou électroniques qui entraînent Richeville dans un tourbillon d’aventures extraordinaires.

Mêlant science, fantaisie et tendresse, PIERRE RAUFAST démontre avec brio dans ce troisième roman sa capacité inépuisable d'imagination et son talent jubilatoire.


À propos du livre par Alma éditeur


Pierre Raufast, le roi de l’ingénierie littéraire, poursuit dans son troisième roman sa veine épique. Mêlant la science et la fantaisie, le roman d’éducation et d’aventures, il démontre avec brio sa capacité inépuisable d’imagination et son talent jubilatoire. Nous sommes ici en présence d’un délire imaginatif qui n’a d’égal qu’une arborescence narrative travaillée au nanomètre près. De sorte que, ahuri, le lecteur ne voit pas qu’il a affaire à un véritable programmeur.


Éditions Alma EDITEUR, janvier 2017  

216 pages

Du même auteur sur ce blog

lundi 17 septembre 2018

Orphelins 88 ★★★★★ de Sarah Cohen-Scali

Un roman jeunesse à mettre entre toutes les mains de treize à soixante-dix sept ans...
Je découvre Sarah Cohen-Scali que je vais avoir le plaisir de rencontrer lundi prochain grâce à Babelio et aux éditions Robert-Laffont que je remercie vivement. Merci à vous également Sarah Cohen-Scali pour cet opus que je comprends être en quelque sorte lié à votre précédent roman Max, que je vais d'ailleurs m'empresser de me procurer, pour vos notes dans les dernières pages qui apportent un éclairage précieux et très appréciable sur le sujet et les personnages de votre roman.

Orphelins 88 est un roman touchant, émouvant, qui aborde un sujet méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn, des enfants, d' Europe de l'Est majoritairement, kidnappés par les Nazis et entraînés à devenir de véritables et purs Allemands. L'histoire se passe après la guerre. 
C'est Siegfried, rebaptisé Josh, par les Ami (les Américains), héros de ce roman, qui nous livre un aperçu de ce qu'il a pu y subir, et qui a eu pour conséquence de lui faire oublier son passé, jusqu'à son vrai nom, le visage de ses parents, ses origines...
Nous le suivons à la recherche de ses souvenirs volés, une quête parsemée d'embûches et ponctuée de belles rencontres. 
Les personnages de ce roman sont très attachants; il y a Ida, la responsable du centre de l'UNRRA (United Nation Relief and Rehabilitation Administration), une personne dévouée à la cause de ces enfants "perdus", qui ont connu l'enfer, de ces bébés, anormalement sages, aucun n'arriv[ant] à sourire, privés de l'amour maternel pourtant capital, des futurs, pour certains, réfugiés de l'horreur ; il y a Wally, un sergent noir Ami au coeur tendre, le Dr Philippe aux mots encourageants, les "potes" germanisés et les "potes" juifs aux histoires saisissantes et puis les deux jeunes filles Beate, qui a un grain, « Un grain qui a été semé par la guerre. » et la jolie Halina, qui partageront un bout de chemin avec notre courageux  héros, Josh, Jo..., enfant volé, perturbé, tiraillé par un bras gauche tatoué et un bras droit ... « aryen ».
« Je crois bien que, si les deux parties de moi-même pouvaient se séparer, elles se battraient l'une contre l'autre»
La reconstruction n'est pas évidente, il faut réapprendre à vivre normalement dans un temps de paix qui n'en est pas tout à fait un. La Paix ne fait pas disparaître la Haine. 

Sarah Cohen-Scali met en lumière un sombre pan méconnu de l'Histoire des années Nazis, elle rend également un bel hommage à toutes les personnes engagées et dévouées dans les causes humanitaires (militaires, infirmiers, médecins...), qui œuvrent, notamment, pour que des enfants traumatisés, puissent retrouver un semblant de dignité, et apprendre à se construire, se reconstruire, à vivre normalement... Des "Ida", des "Wally" œuvrent encore aujourd'hui sur bien des fronts partout dans le Monde, avec force, amour et courage...

Ce roman est très instructif (je ne connaissais ni le programme Lebensborn, ni l'existence des Braunen Schwestern, ni des centres UNRRA, ni celle dans les camps de la Scheisskarte...). 
Il traite d'un sujet grave, nous plonge à plusieurs reprises dans l'horreur mais je retiens avant tout et surtout, l'humanité et l'espoir qu'il dégage. L'écriture est fluide, parsemée de poésie et d'humour, donnant une légèreté très appréciable au texte.

Une période cruelle de l'Histoire vécue et racontée par un enfant de treize ans. Poignant.

À lire, à partager avec nos ados...
« Il faut que le monde entier sache. Il faut garder la mémoire de ce qui est arrivé...»
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« Dieter, c'est un vieillard de dix-neuf mois qui refuse de communiquer avec le monde extérieur.

Les vieux murs du couvent ont tenu le coup. Ils sont grêlés par le temps, plâtre et peinture se décollent et desquament comme une peu malade. Ils ressemblent à ces survivants atteints de la pellagre, une maladie consécutive à la malnutrition qui troue la peau de plaies suppurantes. Ça donne à la bâtisse un côté humain, solidaire des souffrances des habitants de la région. 

Je n'aime pas dormir.Je n'aime pas rêver. 
[...] 
Pourquoi donc veulent-ils que je retrouve la mémoire ? Les images de mes cauchemars auraient alors un sens et elles seraient encore plus épouvantables. Alors que là, elles passent directement à la trappe de l'oubli. Fini ! Poubelle !

La Mercedes, c'est la voiture allemande par excellence, elle est impossible à dégermaniser (ou à américaniser). Les Alliés devraient penser à délivrer un Persilschein aux objets autant qu'aux personnes. Moi, je l'ai eu tout de suite, mon Persilschein : le tatouage sur mon bras gauche. « Une attestation Persil », alors que les chiffres gravés sur ma peau ne seront jamais lavés ...

Il faut bien se dire que si ce sont des enfants physiquement, psychologiquement, ce sont des adultes.

Toujours cette sensation d'accrocher les fils d'une toile d'araignée, de percer un voile qui se déchire, de lever un rideau qui, dévoré par les mites, tombe en poussière dès que je le touche, sans rien révéler.

Milk and honey, on dit ici en parlant de l'Amérique, le pays de la liberté. Ça ne correspond pas du tout à ce que m'a raconté Wally. Je me représente maintenant l'Amérique coupée en deux, le Nord et le Sud, comme un gros gâteau dont la moitié, en dépit de son aspect appétissant, serait empoisonnée. Un pays de marionnettes. 

Un petit bout d'humain tout rétréci et racrapoté, au visage plissé et aussi ridé qu'une pomme tombée d'un arbre et oubliée au soleil.

À quoi ça sert, franchement hein, d'être honnête avec des cons ?

On dirait que la paix, c'est le temps du recyclage. Recyclage des matières premières. Des enfants aussi ? L'adoption, l'émigration, c'est un peu ça, non ?

Ce qui est bien avec les livres, c'est qu'ils vous permettent de voyager sans visa, sans autorisation, sans restriction d'âge, sans prendre un avion ou un train.

... nos pensées vagabondent et se rejoignent quelque part, dans la moiteur de l'instant, dans le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, dans un temps qui se figé.

C'est fou comme l'espoir ressemble à la peur. C'est fou comme il est douloureux. »

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Quatrième de couverture

Munich, juillet 1945.
Un garçon erre parmi les décombres…

Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D'où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent « Josh » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.
Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants.
Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.

Un roman saisissant qui éclaire un pan méconnu de l’après- Seconde Guerre mondiale et les drames liés au programme eugéniste des nazis, le Lebensborn.

Editions Robert Laffont, Collection R,  20 septembre 2018
432 pages



Sarah Cohen-Scali est née en 1958 à Fès, au Maroc. Licenciée en philosophie, elle a aussi suivi des études d'art dramatique. Elle écrit des romans policiers et fantastiques pour les petits, les adolescents et les adultes, ainsi que des romans noirs. Elle a publié une cinquantaine de livres.


mercredi 12 septembre 2018

Sur le toit de l'enfer ★★★★☆ de Ilaria Tuti

Il y a Walt Longmire, le shérif très charismatique des romans de Craig Johnson, que j'ai toujours plaisir à retrouver, il y aura à présent Teresa Battaglia, une commissaire d'un certain âge, une tenace, une "titilleuse" au coeur tendre, dont je suivrai assurément les prochaines aventures (une fois traduite en français ... avis aux éditions La Bête noire ;-)).

Une commissaire attachante, un bourreau atypique pour lui donner du fil à retordre et sur qui les instruments normaux de la psychologie d'investigation ne fonctionne pas, un décor sauvage, un charmant petit village qui abrite des secrets et son chef de la police qui oublie de collaborer et laisse les victimes aux mains du bourreau, un petit groupe d'enfants solidaires, une famille les uns pour les autres, protégeant eux-aussi leur secret « Un secret innocent, qui pourtant mettait tous les jours à l'épreuve leur capacité à exclure le monde de leur groupe.», du suspense, des rôles qui s'inversent en cours de route, une fin "presque" inattendue...les ingrédients clés pour passer un excellent moment. 
Quand j'ouvre un polar et que je n'ai plus envie de le lâcher avant d'en connaître le dénouement, c'est que ça fonctionne...et bien là, ce fût le cas, Ilaria Tuti m'a embarquée. 

Merci à Babelio pour ce masse critique privilégié et cette belle découverte, aux éditions La Bête Noire pour leur confiance et à l'auteure pour cette dépaysante aventure et son mot très appréciable en fin d'ouvrage pour nous éclairer sur son écriture, le cheminement de cette histoire et son décor. 
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« On fuit ce qui nous effraie et nous blesse, ou ce qui nous emprisonne, songea-t-elle.
C'étaient des gros plans de lèvres entrouvertes, cyanosées, détails de vaisseaux sanguins qui se ramifiaient sous l'épiderme comme le delta d'un fleuve. Un sternum pâle. Le visage percé de deux sombres cratères à la place des yeux.Ces images étaient la matière première de leur travail. Une pâte à modeler qu'ils devaient pétrir jusqu'à la transformer en un visage, celui du criminel, et ensuite un nom y serait associé. C'était le profil psychique du meurtrier qui conduisait à son identité, jamais le contraire.
- Selon vous, un monstre réside en chacun de nous ?[...]- J'en suis convaincue. Si tu as de la chance, si le destin t'offre une vie décente, tu continueras de dormir tranquille jusqu'à ton dernier souffle. Chez eux, au contraire, la vie a été alimentée par les abus et les traumatismes.
- Peut-être que ces individus-là perçoivent-ils le monde mieux que moi, fit-elle dans un murmure. Ils voient l'enfer que nous avons sous les pieds, alors que nous autres, nous ne voyons que les fleurs qui poussent sur la terre. Leur passé les a privé d'un filtre qui, au contraire, nous a été transmis.
La peur est souvent ce qui fait la différence entre vivre et mourir. Elle peut sauver des vies.
Il voulait continuer cette plongée dans le psychisme d'un assassin, parce que cela lui permettait un peu de comprendre le travail de Teresa Battaglia : ce qu'elle pensait, pourquoi elle le pensait.
Aucune des erreurs que nous commettons ne justifie qu'on nous fasse du mal... »
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Quatrième de couverture 

« Les tueurs voient l’enfer que nous avons sous nos pieds, 
tandis que nous, nous ne voyons que les fleurs… »

    Dans les montagnes sauvages du Frioul, en Italie, le commissaire Teresa Battaglia, la soixantaine, la langue acérée et le coeur tendre, est appelée sur les lieux d’un crime pour le moins singulier : un homme a été retrouvé mort, les yeux arrachés. À côté de lui, un épouvantail fabriqué avec du cuivre, de la corde, des branchages… et ses vêtements ensanglantés.
    Pour Teresa, spécialiste du profilage, cela ne fait aucun doute : le tueur frappera à nouveau. Elle va devoir rassembler toute son énergie et s’en remettre à son expérience pour traquer cette bête humaine qui rôde dans les bois. Si tant est que sa mémoire ne commence pas à lui faire défaut…
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Une auteure au talent magistral.
Un thriller au rythme implacable.
Une héroïne d’une extraordinaire humanité. 

« L’Italie tient enfin sa reine du thriller ! » Sandrone Dazieri

« Inoubliable ! » Donato Carrisi

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Née en 1976, Ilaria Tuti vit à Gemona del Friuli, au nord-est de l'Italie. Véritable phénomène dans son pays, Sur le toit de l'enfer, premier volet de sa série autour de Teresa Battaglia, lui a valu d'être surnommée par la presse italienne la « Donato Carrisi au féminin ».





Editions LA BÊTE NOIRE, Robert Laffont, septembre 2018
406 pages
Traduit de l'italien par Johan-Frédérik Hel Guedj
Sélection Prix Bête Noire des Libraires 2018

mercredi 5 septembre 2018

Il reste la poussière ★★★★☆ de Sandrine Collette

« Tout est sauvage et animal, jusqu'au regard qu'elle porte sur eux. »
Lecteur, engagez-vous sur le chemin périlleux et douloureux qu'arpente Rafael, petit bonhomme de quelques années, contraint et malmené par la force des choses, de la nature, de sa mère et de ses frères, redoutables.  Direction la Patagonie, terre hostile, terre sublime. 
« Les quatre fils portent les stigmates d'une existence rongée par la fatigue - la leur, mais aussi celle des bêtes et de la terre. Souvent la pluie leur fait défaut, ouvrant la roche sous leurs pieds, desséchant les arbres malingres qui resteront à jamais des bosquets gris. »
L'ambiance est rude, aride, suffocante, tendue, c'est un terrible huis-clos qui vous attend, une histoire empreinte de haine et de sécheresse, celle d'une famille aux relations destructrices, dénuées d'amour et d'empathie humaine.
«Toute sa vie baigne dans ce mélange de résignation et de poing levé au ciel, s’étrangle de peur devant les éléments déchaînés, de rage face au monde qui n’est ni juste ni beau. Pas un jour qui ne commence par un soupir, une récrimination ; jamais la mère ne s’est levée en souriant et en prononçant des paroles douces ou joyeuses. »
Un nature writing noir, "formidablement" oppressant. 
Je recommande vivement.

Quel bonheur de découvrir un auteur, d'apprécier son écriture, l'atmosphère de son oeuvre et de réaliser que ses écrits sont déjà nombreux, que l'aventure va perdurer. «Des nœuds d'acier» m'attende quelque part entre des ouvrages de la rentrée littéraire et quelques pépites que je préserve encore un peu.

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« De là-haut, sur un sol si aride que même la rocaille s'est fendue, Rafael observe les mondes qui s'entrecroisent. Des steppes séchées, parsemées de bosquets tordus, côtoient des cours d'eau sinueux qu la roche empêche d'arroser les terres. Il y a peu d'arbres. La part belle est faite aux arbustes chétifs et teigneux, même si caldéns et sycomores ponctuent l'espace. Un pays vierge de la main de l'homme. [...] Chaque jour quand il descend de cheval pour déjeuner, ouvrant son sac sous le regard suppliant de Trois, il invente de nouveaux espaces, transforme la plaine en forêts et en vallées. S'engage sur des chemins inconnus et les peuple de plantes immenses, de lacs et de pumas, bercé par une musique fragile, fredonnant des sons qui font penchés sur le côté la tête des chiens déconcertés.
L'image de la vieille le tarabuste, et ses cris et ses colères. Parfois avec Mauro, ils regardaient la statuette de la Vierge posée sur le meuble, et aucun d'eux ne croyait qu'elle puisse être de la même essence que la mère, pas la moindre ressemblance, soit on leur avait menti, soit ils s'étaient trompés, mais qu'on n'essaie pas de leur faire gober une parenté hasardeuse, d'un côté cette masse presque aussi large que haute au cheveu épars, aux joues de dogue, qui ne sait que se taire ou brailler, et de l'autre une silhouette fine et souriante, que rien qu'à la toucher on se sentait mieux, non, vraiment, non. Pour Joaquin et Mauro, il y a les femmes, les hommes et la mère.
Longtemps la fille d'un gros éleveur lui avait fait de l'oeil et il aurait pu s'arrêter là. Il se serait fait à cette vie sûrement. On lui aurait donné du 'monsieur' et il aurait appris à ne pas voir les petits sourires moqueurs devant ses mauvaises manières. Il y avait pensé tout un hiver, essayant de s'habituer à poser convenablement le cul sur une chaise quand on ne sait qu'être sur une selle. Vraiment il y avait réfléchi. Mais il n'aimait que les grands espaces, et le vent qui brûle les yeux et la gorge à l'intérieur, et il était reparti le printemps suivant pour la transhumance. Il emmenait le seul être qu'il n'aurait quitté pour rien au monde : son cheval.
C'est le mot qui l'interpelle, un mot qu'il n'a jamais entendu. Le bonheur. Souvent, pour maudire le sort, la mère, devant une bête morte, une récolte gâtée par le mauvais temps ou trop de factures à la fois, s'écrie: Malheur ! Cela, il connaît. Une patte cassée, malheur. Une charogne tombée dans la réserve d'eau, malheur. Et malheur encore, les fils qui tardent à finir leur ouvrage ou le vent qui couche les clôtures, laissant échapper le bétail. Toute sa vie baigne dans ce mélange de résignation et de poing levé au ciel, s'étrangle de peur devant les éléments déchaînés, de rage face au monde qui n'est ni juste ni beau. 
Les absents sont morts - sa façon à elle de voir les choses, la mort ce n'est pas forcément être mort, c'est disparaître voilà tout.
On a beau faire du mouton ici, personne n'a oublié qu'avant tout il faut que la viande coure. Qu'elle fasse du muscle, pour le goût, pour la texture. Rien à voir avec celle issue de ces étranges fermes qui commencent à tant faire parler, que l'on gave immobile et dont la chair sent la mort. Les fils crachent au sol les jours où la mère parle de ces exploitations qui auront leur peau [...] - Mais leur viande ne vaut rien !Et puis ? Ils commencent à entrevoir que les mangeurs se moquent de la qualité, pourvu qu'ils en aient plein la gueule.
De tout temps, il en a été ainsi, et les riches ont fait laver leurs fautes aux miséreux, rejetant sur eux la honte et le sang, parce que les pauvres s’en foutent, et qu’à leur tour ils transforment la saleté en argent. Cela ne les gêne pas de tendre la main ; ils y sont habitués depuis des siècles, c’est comme rincer la merde, et peut-être ils se pincent le nez mais ils finissent par le faire et c’est toujours assez bon pour eux.
Arque, ma fille. La vie n'attend pas qu'on ait envie d'y mettre les mains.
La mère, c'est la mère. Ancrée et solide, d'une constance terrifiante, ils sont capables d'en rejouer les intonations, les menaces, les phrases qui vont suivre. Mais s'ils cherchent à en dessiner les traits, elle s'efface comme dans un rêve, floutée tel un fantôme, une silhouette sans contours, sans limites. La mère s'étend au-dessus de l'univers.»
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Quatrième de couverture

Patagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux. 
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l'a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien. 
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

Editions Denoël, Collection Sueurs froides,  janvier 2016
302 pages
Prix Landerneau - Polar - 2016