dimanche 31 juillet 2016

Alex de Pierre Lemaitre*****


Editions Albin Michel, février 2011
392 pages
Prix des lecteurs policier du Livre de poche, 2012
CWA International Dagger, 2013


Quatrième de couverture


Qui connaît vraiment Alex ? Elle est belle. Excitante.Est-ce pour cela qu'on l'a enlevée, séquestrée, livrée à l'inimaginable ? Mais quand la police découvre enfin sa prison, Alex a disparu.Alex, plus intelligente que son bourreau. Alex qui ne pardonne rien, qui n'oublie rien, ni personne.Un thriller glaçant qui jongle avec les codes de la folie meurtrière, une mécanique diabolique et imprévisible où l'on retrouve l'extraordinaire talent de l'auteur de Robe de marié.

Mon avis ★★★★★


Palpitant, j'ai adoré ! 

Le suspense, attendu, fût au rendez-vous, et j'ai retrouvé avec plaisir, Camille Verhœven, ce policier atypique, toujours aussi profondément cynique, marqué par le drame que l'on connait ('Travail soigné') et qui dans cette histoire ne lâchera rien, jusqu'à ce que justice soit faite !
- Bah, la vérité, la vérité ...Qui peut dire ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas, commandant ! Pour nous, l'essentiel, ce n'est pas la vérité, c'est la justice, non ?
Le scénario est excellent
Alex, d'abord captive, puis en fuite et enfin ... le dénouement, l'explication.
Qui est véritablement Alex ?
A vous de le découvrir, si ce n'est pas déjà fait.







Debout-payé de Gauz****


Editions, Le Nouvel Attila, août 2014
172 pages


Quatrième de couverture


Debout-Payé est le roman d'Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990.

C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre.

Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.


Mon avis ★★★★☆


Une très belle découverte, percutante !

Le ton est ironique, incisif, caustique, efficace. 

Sans concession aucune, Gauz (nom d'auteur de Armand Patrick Gbaka-Brédé) dresse une satire de notre société de consommation à outrance, asservie par le capitalisme, observée par un homme Noir invisible, le vigile, Ossiri.

"Si elle se répétait aujourd’hui, la prise de la Bastille libérerait des milliers de prisonniers de la consommation."

Par ce procédé, il rend aussi un bel hommage à ces hommes invisibles.

"Ceux qui déjà ont une expérience du métier savent ce qui les attend les prochains jours : rester debout toute la journée dans un magasin, répéter cet ennuyeux exploit de l'ennui, tous les jours, jusqu'à être payé à la fin du mois. Debout-payé." 

"Une théorie lie l'altitude relative du coccyx par rapport à l'assise d'un siège et la qualité de la paie. Elle peut être énoncée comme suit : Dans un travail, plus le coccyx est éloignée de l'assise d'une chaise, moins le salaire est important.

Autrement dit, le salaire est inversement proportionnel au temps de station debout. Les fiches de salaire du vigile illustrent cette théorie."
"Ennui, sentiment d'inutilité et de gâchis, impossible créativité, agressivité surjouée, manque d'imagination, infantilisation, etc., sont les corollaires du métier de vigile. Or, militaire est une forme très exagérée de vigile."

L'auteur évoque aussi,  principalement d'ailleurs, les pages sombres de l'histoire Franco-Africaine de l'immigration. André, Ferdinand, Angela, Kassoum, Ossiri racontent l'immigration, leur immigration des Trente Glorieuses à nos jours, l'installation et la vie au MECI, Maison des Étudiants de Côte d'Ivoire qui se dégrade très vite et devient insalubre. un "cloaque vétuste, insalubre, miteux et surpeuplé en plein cœur de la capitale de la Gaule", et puis, le sort des immigrés face à la décision du gouvernement Giscard d'instaurer une "carte de séjour" "contre" les étrangers.


"Les élections qui suivirent la mort de Pompidou exhalèrent des relents aussi piquants et rances. A la course à la présidentielle se présentèrent dix hommes chauves, un borgne et une femme qui n'aurait pas été plus laide si elle avait été chauve et borgne. Ils avaient tous, bien évidemment, la solution pour sortir de "La Crise". Le grand slogan du moment : "On n'a pas de pétrole, mais on a des idées." 
Une de ces idées-là était que les étrangers étaient de venues trop nombreux en France. Dans "La Crise", ils arrachaient désormais leur travail aux vrais français et leur piquaient le bain de la douche ou le pain de la bouche. C'en était devenu intolérable, surtout de la part de gens qu'n avait gentiment invités pour partager le gros gâteau des Trente Glorieuses et du plein emploi. Intolérable."

Concision, maîtrise de la langue, instruction, lucidité et humour ! Un cocktail détonant !


Extraits
(et quelques exemples des observations d'Ossiri)

IPHONE. [...] Des filles essaient des tenues dans les cabines d'essayage, puis se photographient sous tous les angles avec leurs iPhones. Ensuite, c'est autour de l'écran qu'elles discutent de leurs choix. Le pixel a pis le pouvoir sur la rétine. p.30
"Tout est en soldes, y compris l'amour-propre." p.37
"En pensant à toutes leurs usines, leurs centrales thermiques, leur plastique, leurs voitures, leurs stations à essence, leurs habits, leurs perruques, leurs avions supersoniques, leurs fils à pêche, leurs canapés orange, leurs télés, etc., les occidentaux, Américains en t^te, ont pris peur. Une grande peur. La peur de ne plus avoir de frigidaire à la maison. Une très grande peur. Et comme souvent dans ces cas-là, les sphincters lâchent et boum...La Crise était née." p.49
CHAMPS-ELYSEES. Magasin, boutiques, supermarchés, galeries commerciales, hôtels, chaînes de restaurants... si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est alors fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. p.61
GOLFE DE L'EMBONPOINT. Bahreïn, Qatar, Koweït, Emirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, l'homme arabe du golfe Persique, quelle que soit sa physionomie, présente toujours au moins un signe extérieur d'embonpoint. Une fois sur deux, il est carrément obèse.Les corps de ce bédouins qui ont survécu des millénaires dans les conditions extrêmes du désert ont appris à garder le plus longtemps possible le très peu de nourriture qu'ils recevaient. Les organismes la stockaient sous forme de réserve de graisse destinée aux longs jours de disette. Ils n'étaient pas préparés à l'opulence et à la richesse que leur ont brusquement procurées le pétrole et son afflux massif de dollars. La nourriture, désormais abondante et riche, continue d'être rapidement transformée et longtemps stockée en graisse dans le corps. On ne défait pas en 30 ans ce que la nature a mis plus de 3000 ans à faire. p.67
D’UN CENTRE COMMERCIAL À L’AUTRE. Quitter Dubaï, la ville-centre-commercial, et venir en vacances à Paris pour faire des emplettes aux Champs-Élysées, l’avenue-centre-commercial. Le pétrole fait voyager loin, mais rétrécit l’horizon. p.68 
14 JUILLET 2. L'obélisque de la Concorde est la bite dressée, l'Arc de Triomphe est le trou du cul, et les Champs-Elysées la raie érogène qui relie les deux. Avec ces militaires et ces politiciens qui frétillent en tous ces points, on peut dire qu'aujourd'hui, la République se branle. p.116


vendredi 22 juillet 2016

Ténèbres à midi de Théo Ananissoh****


Editions Gallimard, Collection Continents Noirs, janvier 2010
139 pages

Quatrième de couverture



" Il me vient une pensée qui me surprend. "Y a-t-il dans notre passé des époques où l'homme a été... - Libre? - Oui, ou digne? - Aucune, fait-il, catégorique. Nous n'avons aucun souvenir d'un temps où l'homme a été à l'abri." " Pour le narrateur, il s'agit d'un retour utile : mettre dans un livre les lieux et les paysages de son enfance. Une amie l'accueille, le guide, le présente aux uns et aux autres; en particulier à Eric Bamezon, conseiller à la présidence de la République. Celui-ci le convie un soir à dîner. On s'attend à une rencontre avec un homme satisfait de sa vie et heureux de sa réussite; on découvre, à mesure qu'avance la nuit, un être pris dans un piège aux motifs obscurs... Ténèbres à midi est un roman où percent une ironie et une lucidité rares; c'est le récit épuré et sans concession d'une perception de soi et de ses origines. Au-delà d'une histoire située en Afrique, c'est une question ni caduque ni réservée aux autres que reprend ici l'auteur : comment se conduire en homme ou femme de conscience dans un temps de cruauté généralisée?

Mon avis ★★★★☆


L’Afrique — qui fit — refit — et qui fera.
Michel Leiris

Sobrement, avec un style direct et sans concession, Théo Ananissoh, critique sans ambages le pouvoir africain et la civilisation africaine, dont il dresse un portrait avilissant . Le narrateur exprime une véritable aversion envers certaines pratiques de l'Afrique. Et c'est assez déroutant; les propos sont réalistes et si durs, cruels, envers l'Afrique.

Un pays où l’on est né mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que réel. Je rentre avec en tête les réalités d’autrefois. Tout ce que je découvre me désole au nom de ce que j’ai connu. 
Au retour [...] ce qui fait souffrir, c'est de constater que tu juges ce que ta mère te donne à manger. Pour des raisons d'hygiène élémentaire. L'eau utilisée, les assiettes, les aliments, tu vois très bien que ce n'est pas propre, que cela ne l'a jamais été. [...] tu vois que l'eau du puits est remplie de vers, que les petits poissons achetés au marché, poissons étalés à même le sol ou presque, sont conservés dans des conditions insalubres, que les souris, au fond des cases, s'y promènent et y pissent la nuit, que les mouches sont les mêmes qui se posent les morves et les diarrhées du bébé à côté. A ton retour d'Europe, tu vois désormais clairement tout ça dans ce que ta mère te donne à manger. Elle, elle n'a pas changé; mais toi, si. [...] Au fond de toi, tu découvres que ta mère a perdu son petit garçon. Elle ne dit rien, ta mère, Elle te regarde en silence. Peut-être qu'elle a compris elle aussi qu'elle a perdu son garçon, son petit garçon. Peut-être l'a-t-elle su avant de mourir ? Si elle l'a su et qu'elle n'a rien dit, qu'elle ne s'est pas révoltée contre cela, c'est en raison de ce sang d'esclave qui nous coule dans les veines depuis les époques précoloniales, quand des tyrans comme ceux de Dahomey razziaient, égorgeaient en sacrifices aux Dieux et vendaient le reste des Européens.

Le narrateur, est un écrivain togolais, qui vit en Allemagne, et qui souhaite renouer avec son pays, le redécouvrir après vingt ans. Il s'y rend pour quelques semaines. Il a besoin de voir de près quelqu'un comme Eric Bamezon, de m'entretenir avec un homme né après la colonisation comme moi, qui mène son existence d'adulte dans ce pays, qui y agit. Par l'intermédiaire, d'une amie, Nadine, il va faire la connaissance de Bamezon, un conseiller du président, qui comme le narrateur, avait quitté son pays, lui, pour rejoindre la France. Suivra alors un échange entre ces deux hommes sur les impressions de leur retour, sur leurs sentiments et le regard qu'ils portent tous les deux sur la politique de l'Afrique, sur la vie actuelle du peuple Africain.
Tous deux ne peuvent donc plus s’empêcher de comparer, comme s’ils regardaient leur propre pays avec les yeux d’un allemand ou d’un français. Tout ce qui était naturel dans leur enfance, ils le redécouvrent. Et se mettent parfois à le juger. Le lecteur se trouve ainsi pris dans ce dialogue au cœur de la nuit. Or, ce qui frappe c’est le constat qui est fait, acerbe, dur, très critique. Bamezon n’est pas optimiste. Loin de là. Il a presque peur de son pays, de ses mentalités. Il condamne sans appel. Pris au piège de son carriérisme, il n’a plus d’autres choix que de rester mais ne s’y fait définitivement pas.
Ce récit est très intéressant, une belle découverte, en ce qui me concerne. 
On n'en ressort aucunement indemne; il est bouleversant de vérités, d'horreurs et frustrations.
Je prévois donc une immersion dans l'univers littéraire de cet auteur togolais Théo Ananissoh (au secours, ma PAL explose ! ;-) ).

Extraits


"Je l’ai dit; je suis parti de chez moi depuis vingt-deux ans. Je n’y ai jamais eu à mener les luttes et les intrigues de l’âge adulte pour s’assurer une place au milieu des autres. Un pays où l’on est né mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que réel. Je rentre avec en tête les réalités d’autrefois. Tout ce que je découvre me désole au nom de ce que j’ai connu. Malgré moi, les parents et les connaissances sont ceux que j’ai laissés deux dizaines d’années plus tôt, c’est-à-dire jeunes ou dans la force de l’âge. Je suis donc surpris de retrouver des vieux décatis et dénutris, de voir des constructions hétéroclites et des rues défoncées là où il y avait jadis un joli terrain vague ou une plantation de cocotiers. Il me faut y penser pour ne pas m’étonner du décès naturel d’une personne déjà adulte à l’époque de mon adolescence. Je calcule et constate que j’ai à présent l’âge qu’avait le défunt quand j’allais au lycée. Le pays reste donc pour moi intact de toute expérience pratique; je n’y peux rien projeter qui n’appartienne à l’innocence de l’enfance. Les rues de notre quartier sont celles où nous jouions au foot et que j’empruntais pour aller à l’école." p.18
"Notre époque où le ne vend plus crûment des humains, ou presque, peut être considérée comme un temps de progrès moral en comparaison d'autrefois." p.31
"Regretter n'est pas le mot exact, Rectifie-t-il d'un air songeur. Je voulais rentrer. Non l'erreur ... (Il réfléchit). L'erreur, c'est d'avoir sous-estimé la réalité d'ici. Je n'ai pas saisi qu'il fallait revenir en faisant très attention. Tu me comprends ?" P.33
"Ce qui déconcerte, c'est l'impression que personne n'est humilié de vivre dans ce pays..."
Il hausse les épaules, sourit - il fait un rictus plutôt.
"L'enfance, énonce-t-il d'un ton blasé; l'enfance de chacun est la mesure de ce qu'il accepte ou pas, de ce qui l'offusque ou pas à l'âge adulte." p.35
"Il lutte contre la douleur de l'humiliation par un vif mépris pour l'Afrique entière. J'éprouve comme un sentiment de remords de ne pouvoir lui être d'un secours précis". p.59 
"C’est tout sombre et vide ici. (Il regarde Nadine.) Tu as raison. Je ne supporte plus d’être au milieu d’eux. (A moi) Bestia (le Président) prend plaisir à assister à l’agonie de ceux qu’il empoisonne ; voilà ce que je dois côtoyer. Moi qui ai rêvé de me consacrer à l’art. (Il me saisit le bras _ une pression ferme , désespérée.) Ne commets pas la même faute que moi, ne sois pas sentimental, ne fais pas de concession à l’Afrique. Si tu commences, elle n’arrêtera plus."  p.69/70
"Je suis pris d'une émotion indéfinie - une sorte de crainte et d'aversion mélangées pour le monde et les hommes - qui me fait battre le coeur très fort." p.124