samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau : c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est : l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente : on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont… disons, spectaculairement dysfonctionnelles, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur !
Il me tarde de découvrir le premier roman .

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025

mercredi 4 février 2026

Un rêve d'amour (Marie d'Agoult et Franz Liszt) ★★★★☆ de Catherine Hermary-Vieille

« L’amour fou est une prison dont on ne veut pas s’évader. »
Tout est là.

Dans Un rêve d’amour, Catherine Hermary-Vieille ressuscite la passion incandescente de Marie d’Agoult et Franz Liszt, une histoire d’amour qui consume autant qu’elle élève. On s’y laisse prendre avec délice, comme dans un roman-salon où les cœurs battent au rythme des concerts, des lettres et des élans irrépressibles.
C’est un somptueux voyage dans le XIXᵉ siècle, traversé par les grandes figures de l’époque, Balzac, Chopin, Rossini, Mendelssohn, Lamartine, et par des lieux chargés d’histoire, de Vichy aux scènes européennes. La culture affleure à chaque page sans jamais alourdir le récit : elle nourrit la passion, lui donne chair, l’inscrit dans un monde en pleine effervescence artistique.
Ce roman raconte un amour absolu, exigeant, parfois étouffant, mais toujours vibrant. Une passion qui enferme autant qu’elle libère, et dont on comprend, page après page, qu’elle ne pouvait être vécue qu’au prix du renoncement. 
Car à travers la passion de Marie d’Agoult et Franz Liszt, Un rêve d’amour ne raconte pas seulement un grand amour romantique : il met aussi en lumière la condition féminine au XIXᵉ siècle.
Marie aime, écrit, pense, mais elle doit surtout renoncer. À sa place sociale, à sa respectabilité, à sa liberté. L’amour, ici, est à la fois un élan et une assignation.
Catherine Hermary-Vieille décrit avec finesse cette tension : une femme brillante, cultivée, pourtant enfermée dans les limites que son époque impose. Face au génie masculin célébré, le sacrifice féminin apparaît comme une évidence silencieuse.
Un roman qui rappelle que les grandes histoires d’amour sont aussi, trop souvent, des histoires où les femmes disparaissent derrière le mythe.

Une lecture savoureuse, élégante, habitée, où l’amour devient destin, et le rêve, une nécessité. 

J'ai adoré cette lecture ! Elle n'a pas été sans me rappeler Indiana de Georges Sand ou encore Les grandes oubliées de Titiou Lecocq.

« Mai 1835

Un départ définitif, une fuite, un vertige. Officiellement je rejoins ma mère pour quelques semaines en Suisse, en réalité je vais pour toujours lier ma vie à celle de Franz Liszt. Il a huit ans de moins que moi, c'est un pianiste de génie, il est beau, il m'aime. »

« Mes sens n'étaient pas éveillés encore, mais mon amour flambait sous ses mains d'artiste. »

« La passion est un envoûtement. On s'y soumet, on espère, on attend. »

« Paris m'a tout de suite enivré. Cette ville est le centre du monde pour les musiciens. Je suis l'ami de Mendelssohn, de Chopin, du violoniste Paganini. Chopin et moi avons ensemble joué un concerto pour deux pianos. Un grand moment. »

« Nous reprenons nos promenades, nos visites, lui ses concerts. Je lis beaucoup les philosophes grecs et latins qui m'obligent à voir plus loin que moi-même, à ne pas me perdre dans des rêveries. Je lis également Balzac, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, des ouvrages politiques aussi qui me font comprendre combien ma société est injuste. Franz n'ayant jamais été royaliste, nous avons de grandes discussions sur les différentes formes de gouvernement. Je me réfugie dans Montaigne.
Je revois mes quelques amis genevois, Adolphe Pictet surtout, des scientifiques et des journalistes qui écrivent des articles pour le journal de Genève. Je suis fière de pouvoir être une interlocutrice de valeur.
Franz me pousse à écrire, j'ai une belle plume et des idées intéressantes, affirme-t-il, pourquoi ne pas me prouver à moi-même qui je suis ? Mais qui suis-je en vérité ? Une aristocrate en rupture de ban, une femme ne vivant que pour l'homme qu'elle aime. »

« J'ai si peur de la solitude, d'être loin pour la première fois de Franz, je crains tout ! Les femmes surtout. Et je suis jalouse qu'il revoit sans moi des êtres que j'aime : Chopin, Lamartine, Vigny. Sera-t-il séduit par une autre que moi ? La passion est un vent qui emporte et efface, brise le cœur, elle est bonheur fou et inquiétude permanente.
Il part. Je ne vis plus que pour sa première lettre. Une lettre de lui. »

« L'amour fou est une prison dont on ne veut pas s'évader. »

« Tout le long de la route Franz garde ma main dans la sienne, le major marche d'un pas militaire, Puzzi vagabonde. Je regarde intensément mon amant, son visage parfait, son profil de médaille. Je serre fort sa main. Il lève les yeux vers moi. Comment donner un nom au bonheur ? »

« Dans mon coin je lis un livre de Schelling, philosophe allemand amoureux de la nature. J'aime la langue allemande, ma langue maternelle. Franz et moi la parlons souvent, même si nous privilégions le français. »

« Octobre à Paris. La plus belle saison. Les feuilles rougissent, le soleil se fait oblique et enveloppe de douceur cette ville que j'aime tant. Marie, qui a quitté Genève pleine d'appréhensions, est sereine. La société qui fut la sienne ne cherche aucunement à la revoir. Elle en est bannie et l'a accepté. Restent les artistes, les hommes politiques, et surtout mes propres amis, Balzac, Chopin, Meyerbeer, Rossini. Ils sont tous venus nous voir et apprécient Marie, sa grande culture, son amour pour les arts, l'attention qu'elle porte aux autres. Le fragile, le doux Chopin est séduit par sa grâce et lui a dédié une petite œuvre impromptue. »

« Depuis que Franz est mon amant cette jalousie a été omniprésente. On dit que la jalousie est la preuve d'un amour-propre excessif. Sans doute est-ce vrai mais c'est aussi et avant tout la terreur d'être comparé à quelqu'un d'autre. »

« Mon premier, mon grand amour fut une de mes élèves Caroline de Saint-Cricq. J'avais dix-sept ans, elle seize. Je la demandai en mariage. Mais son père comme toute réponse me mit à la porte et ne tarda pas à la marier. Caroline garde une place privilégiée dans mon cœur, celle d'un premier amour chaste et lumineux.
Les Pleyel organisèrent alors pour moi un concert à l'Opéra qui fut un immense succès. Mais plus rien, hormis Caroline, ne pouvait me redonner goût à la vie. À cette époque je pensais entrer au couvent.
La lecture me rendit la raison, Victor Hugo surtout, et une violoniste au tempérament ardent m'initia à la sensualité. Depuis je sais qu'hormis la musique, les femmes feront toujours partie de ma vie.
Mais les aristocrates qui me recevaient dans leurs luxueux salons me faisaient pitié, ils étaient, en particulier leurs femmes, prisonniers de leur orgueil et de leurs préjugés, prisonniers de leur milieu social. J'eus une très courte liaison avec une baronne mais la terreur d'être découverte la rendait inaccessible au plaisir. 
Puis j'ai rencontré Marie. Une femme différente de ses consœurs de la haute aristocratie. Pas d'une rare beauté mais celle-ci fragile, lumineuse. Une grande culture et en même temps une retenue qui l'empêchait de s'imposer avec fatuité, comme tant d'autres n'ayant pas ses connaissances. Elle avait lu en grec Platon, Socrate, la plupart des philosophes anciens qui peut-être lui avaient procuré ce mépris du bavardage. »

« Comment envisager un avenir sans elle, avec deux enfants ? C'est impossible et je ne le veux pas. Nous trouverons un compromis.
J'y pense en me promenant dans les magnifiques jardins de la ville au milieu d'amandiers, de citronniers, de magnolias, de lauriers, de chèvrefeuilles. Je m'assieds sur un banc posé au pied de la statue de Dante et de Béatrice avant de rentrer à pas lents pour le déjeuner. Mon après-midi se passera devant mon piano. Nous dînons tôt et souvent voguons sur le lac jusqu'au coucher du soleil. Ces moments pourraient convenir à la définition du bonheur. Pourquoi ces mots de Dante me reviennent-ils en mémoire ? « Ce sont les Dante qui font les Béatrice, et la vraie Béatrice est morte à dix-huit ans. » »

« ADDENDUM

Liszt mourut à Bayreuth dans les bras de sa fille Cosima en 1886.
Trois années plus tôt Wagner décédait à Venise. Liszt avait assisté à ses obsèques célébrées à Bayreuth sous le rite luthérien.
Marie d'Agoult était morte dix années avant Franz en 1876.
Après la mort de Richard Wagner, Cosima vécut dans la plus profonde solitude avant de reprendre la direction du festival de Bayreuth. À quatre-vingts ans elle en laissa la responsabilité à son fils Siegfried.
Cosima mourut en 1930. Son corps repose à côté de celui de Wagner. »

Quatrième de couverture

La brève et intense passion entre Marie d'Agoult et Franz Liszt défraye la chronique des années 1830. Entre Paris, Venise, Milan, Florence, Genève et Nohant, telle Anna Karénine, Marie d'Agoult sacrifie tout pour vivre au grand jour une folle idylle avec Franz Liszt, l'un des grands génies musicaux de son époque. À l'évidence, la haute société ne voit pas d'un très bon œil cette femme trop libre pour son temps dont le salon accueille de nombreux républicains (Grévy, Carnot, Littré...) et qui soutient ouvertement la première femme à devenir bachelière en France, Julie-Victoire Daubié. Deux des enfants nées de cette liaison connaissent aussi des destins singuliers. Cosima Wagner crée bientôt le festival de Bayreuth, tandis que Blandine épouse et soutient l'un des hommes politiques les plus singuliers du XIX siècle, Émile Ollivier.
En évoquant cette histoire d'amour entre un musicien ambitieux et une aristocrate en rupture de ban, Catherine Hermary-Vieille nous entraîne dans le sillage des grands personnages de l'époque. George Sand évidemment, mais aussi Chopin, Blanqui, Sainte-Beuve, Balzac, Lamartine, Alexandre Dumas. Elle compose surtout un roman ardent et documenté sur une passion magnétique entre deux fortes personnalités. Un roman où dansent les grandes figures artistiques du XIX siècle, que l'auteur nous rend familières voire intimes.
Catherine Hermary-Vieille est une romancière et biographe française. Son premier roman, Le Grand Vizir de la nuit, remporte le Prix Femina en 1981. Elle excelle dans le genre du roman historique et ses livres rencontrent un franc succès.

Éditions Intervalles,  août 2025
121 pages 

samedi 31 janvier 2026

Voyage voyage ★★★☆☆ de Victor Pourchet

Deux amoureux frappés par un drame prennent la route pour ne pas s’effondrer. Voyager devient un geste de survie : bouger pour rester vivant, traverser des villes et des chambres d’hôtels comme autant d’espaces de transition.

L’écriture, sobre et retenue, accompagne le deuil avec pudeur. Si cette discrétion évite le pathos, elle m'a parfois laissée à distance, les lieux restant volontairement esquissés.

Un roman fragile et honnête, où l’amour tient lieu de boussole et le mouvement, de respiration.

« Toute expédition, qu'il s'agisse même de Marco Polo, de Christophe Colomb ou de Shakleton, suppose qu'on n'ait pas tout à fait perdu l'enfant qu'on porte en soi. »
CAROL DUNLOP & JULIO CORTÁZAR, Les Autonautes de la cosmoroute 

« Ils étaient restés enlacés au milieu du trottoir, jusqu'à ce qu'un quarantenaire en trottinette se mette à râler parce qu'ils prenaient toute la place - mais les gens qui s'aiment prennent toujours toute la place sur les trottoirs de l'existence. »

« Je pèse des milliers de tonnes, se dit-elle. Et pourtant, on dirait qu'aux yeux du monde, ce qui nous arrive n'a aucune importance. Quelque chose a eu lieu qui n'a pas eu lieu. Une vie potentielle a disparu, mais ce n'est rien, ça va aller, je vais finir par me remettre au travail, je sais qu'il y a plus grave. Il y a toujours plus grave. Je pourrais être vendeuse de cigarettes à l'unité dans une ruelle de Manille. Une vendeuse aveugle, dans une ruelle inondée. Ou bien équarrisseuse intérimaire. Hydrocéphale. Et cul-de-jatte. Enfin, je ne sais pas si c'est possible techniquement d'être équarrisseur quand on est cul-de-jatte, et... »

« Pour qu'une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d'une attaque extra-terrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faux bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.
Lorsqu'on leur demandait comment ils s'étaient rencontrés, Orso et Marie étaient presque gênés de raconter. Je vous préviens, on dirait le scénario d'une série France 2, disait Orso. Ou d'un roman Harlequin», ajoutait Marie, pour ne pas dire que le scénario en question aurait aussi pu être celui d'une vidéo moins recommandable. »

« Woputain, mais qu'est-ce qu'on est venus faire ici ? se demanda Marie, en tentant d'avancer sans glisser sur le sol irrégulier de la mine, tandis que des gouttes continuaient à chuter sur son visage. S'il l'avait entendue, peut-être qu'Orso lui aurait parlé du plaisir de l'inconnu, de la joie de découvrir d'autres vies et de s'enfoncer dans des réalités qui leur permettraient d'échapper à la leur. »

« Orso était frappé par l'écho: les voix s'entrechoquaient en résonnant, comme dans une grotte ou une église. En écoutant les murmures des conversations autour de lui, il comprit que les visiteurs étaient tous des enfants ou petits-enfants de mineurs. En s'enfonçant dans la mine, ils devaient chercher à capter les échos d'un père ou d'un grand-père depuis longtemps disparu. Leur guide devenait ainsi, se dit Orso, le messager gominé du royaume des morts. Par la magie de son récit, il redonnait vie à des figures aimées. Le temps d'une visite, ils pouvaient donc sentir à leur tour l'odeur de la citronnelle versée jadis dans les lampes à huile pour masquer l'odeur de fer, ils pouvaient deviner la fatigue et la poussière passées, entendre l'infernal martèlement des machines ou le hennissement des chevaux devenus aveugles à force de tracter des wagons remplis de blocs de pierre jaune dans la nuit éternelle. »

« Aurait-il la chance de tenir à son tour dans ses bras un petit être humain relié à lui sans être lui ? se demandait-il alors. D'assister à sa découverte du langage, aux premiers vertiges des trampolines, de la tarte au citron et du chemin vers le Grand Saut dans la rivière du Vecchio ? Pourrait-il lui chanter des chants de marin pour l'endormir et pour passer le temps ? Faire naviguer avec lui, sur la plage de l'Arinella, le bateau en plastique rouge et bleu que son parrain lui avait offert pour ses huit ans ? Il rêvait qu'un enfant lui fasse reprendre son enfance où elle en était. Ou de découvrir, avec Marie, des façons d'être enfant qu'il n'avait pas connues, qu'il avait oubliées, qu'il n'imaginait pas. Il pourrait ainsi relire L'Île au trésor, revoir Robin des Bois et Les Goonies, ressortir de la cave la maison Belle Époque Playmobil. Augmenter sa collection d'insectes, de cailloux et de petits trucs inutiles et merveilleux qu'on garde dans le tiroir secret de son bureau parce qu'ils sont inutiles et merveilleux. Qu'auraient-ils rapporté ensemble de la mine ? Sans même y penser, Orso se mit à sonder le sol pour trouver un trésor ancien, du genre un très vieux clou. Mais un rugissement interrompit sa quête. »

« Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. Ils faisaient l'amour. Puis ils allaient marcher dans Paris, comme des touristes amoureux, et poursuivaient leur promenade jusqu'au cimetière Montmartre. Ils se tenaient la main en passant devant les tombes de Stendhal, Dalida et de plein d'inconnus. Ils prenaient des allées au hasard, parlaient de la semaine qui arrivait, revenaient sur une histoire du bureau, imaginaient la vie de ceux dont les noms s'inscrivaient sur la pierre autour d'eux, ou ne disaient pas grand-chose. Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo. C'est un dimanche ultra-dominical, disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie. »

« « La cahute Gang of pizza » était décorée d'un papier peint adhésif imitation briques et promettait en lettres accrocheuses une «gastronomie 100% napolitaine en moins de trois minutes. Orso et Marie ne demandaient qu'à y croire. Ils commandèrent une quatre-fromages et une regina en pensant avec reconnaissance au pizzaiolo qui avait fait tout ce chemin pour leur éviter de mourir d'inanition. De ce fait, ils rompaient avec leur point de vue antérieur, citadin et complaisant, selon lequel ce genre de distributeurs automatiques - de pizzas, de pain, d'huîtres ou de tartiflette - représente le stade ultime du capitalisme déshumanisé. C'était quand même sacrément pratique. »

« Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11 h 11s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un vœu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces vœux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure. Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes. Qu'on n'ait pas à passer une troisième fois le permis de conduire ni les rattrapages de septembre. Que l'espoir revienne. Qu'on réussisse à traverser la glace et le feu. Qu'un travail passionnant se présente. Qu'on gagne au Loto même si on n'y joue jamais. Qu'on devienne d'un coup mince et mystérieuse, énigmatique, musclé et envoûtant. Que rien ne soit en vain. Qu'on apprenne à faire quelque chose de toutes les choses glanées en chemin - tournevis Lidl, magnet de mineur, mètre pliable, épée ancrée dans la roche depuis des générations et émotions dont on ne connaît pas encore le nom. »

Quatrième de couverture

« Orso voulait mettre en place ce qu'il appelait la théorie de la grande diversion. Il avait trouvé cette formule dans un livre et elle lui plaisait. Il fallait se changer les idées. Penser à autre chose. Chercher l'aventure dans des endroits inédits; aller là où ils n'étaient jamais allés: voir ce qu'ils n'avaient jamais vu avancer un peu plus loin, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. »

Orso et Marie s'aiment, mais leur quotidien insouciant se heurte à un chagrin brutal. Pour faire diversion, ils se lancent dans un road-trip improvisé. Grandiose et dérisoire, celui-ci les mènera du musée du Poids au musée de l'Amiante, du musée de la Gendarmerie à celui du Pigeon, en passant par Lourdes, la Moselle et Saint-Tropez. Autant d'étapes et de détours pour partir à la recherche d'autres vies que la leur et tenter, dans cette échappée, de préserver en eux un esprit d'enfance que l'âge adulte laisse trop souvent derrière lui.
Roman d'amour autant que d'aventures, merveille de drôlerie et de tendresse, Voyage voyage invite à choisir les chemins de traverse pour trouver de la joie là où on ne l'attend pas.

Victor Pouchet est l'auteur de deux romans, Pourquoi les oiseaux meurent ef Autoportrait en chevreuil, et de deux romans-poèmes, La grande aventure et Loption légère. 

Éditions L'arbalète Gallimard, mai 2025
192 pages