dimanche 9 août 2026

La cinquième femme ★★★★☆ de Maria Fagyas

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre. »
Difficile de mieux dire.

Budapest, octobre 1956. L'insurrection gronde, les rues sont transformées en champ de bataille et les morts s'accumulent. Lorsque l'inspecteur Nemetz découvre cinq femmes tuées devant une boulangerie, l'une d'elles attire particulièrement son attention ; la veille, elle était venue lui demander sa protection, affirmant que son mari voulait la tuer.
Commence alors une enquête aussi singulière que son personnage principal. Nemetz ne cherche pas seulement à savoir qui a tué, mais ce qui se cache derrière les actes, les mensonges et les silences. 
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme. »
Le meurtre devient une porte d'entrée vers la psychologie des personnages, mais aussi vers une société en pleine désagrégation.
Car l'Histoire est partout. Dans les rues de Budapest, dans les pénuries, les dénonciations, le marché noir, les règlements de comptes et surtout dans cette insurrection de 1956, immense espoir de liberté bientôt écrasé par le retour des chars russes.
J'ai aimé cette façon de mêler l'intime et le politique, de brouiller les frontières entre résistance, compromission et survie. Dans cette ville où la mort est devenue presque ordinaire, Nemetz continue pourtant à chercher la vérité sur une seule victime. Parce qu'il est policier. Parce que, pour lui, comprendre n'est pas juger.
« Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment. »
Un polar sombre, atypique et profondément humain, qui m'aura autant intéressée par son enquête que par le portrait d'une Budapest meurtrie par l'Histoire.

Une belle découverte de cette collection Série noire de Gallimard.

Début de la Préface 
« Du 23 octobre au 10 novembre 1956, Budapest vécut une insurrection spectaculaire, parenthèse tragique dans le parcours pour le moins accidenté de la Hongrie : en 1944, les troupes de Hitler avaient envahi le pays, elles furent chassées par les Russes en 1945. Les Hongrois campaient depuis lors dans une sorte d'immobilisme résigné, et le soulèvement initié par les étudiants leur redonna de l'éner-gie. Les habitants de Budapest se battirent avec ferveur, les très jeunes surtout, téméraires, exaltés par les combats de rue. Ils crurent un moment la victoire à portée de fusil, et au bout du compte se prirent de plein fouet le retour de l'occupant qui, selon son habitude, avait feint le retrait pour revenir en force. Le 1er novembre, dans un calme onirique, on balayait les débris des combats et se prenait à espérer. Le 4 novembre, les Russes sifflèrent la fin de la récré. »

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre, qui exerce une fascination inattendue, en raison certes du fond historique et politique, mais aussi de la remarquable complexité des personnages qui l'animent. » MARIE-CAROLINE AUBERT en fin de Préface 

« - Qu'est-ce que vous tapez là ? lui demanda-t-il.
- Mes dernières volontés, fit-elle en haussant les épaules.
Elle se leva pour lui prendre son pardessus et le suspendre à une patère, puis demanda, comme elle le faisait chaque jour depuis vingt ans :
- Alors, quoi de neuf dans le vaste monde ?
Et, comme toujours, elle posa cette question d'un ton qui laissait entendre qu'en admettant même qu'il y eût du nouveau elle s'en fichait complètement.
- Rien de bon, fit Nemetz.
Cette réponse, qu'il faisait invariablement depuis vingt ans, était particulièrement adaptée à la situation. Elle valait pour tous les événements, mineurs ou majeurs, du siècle, de l'invasion de la Hongrie par Hitler en 1944 à l'insurrection en cours, en passant par la libération par les Russes en 45. »

« - La police est-elle capable de protéger les personnes en danger ? demanda-t-elle après un long silence.
- Cela dépend, et de la personne et du danger.
Elle posa sur Nemetz un regard chargé de reproche. Elle était venue avec un récit très au point, chaque détail de sa prestation étant soigneusement prémédité. La réplique qu'elle avait espérée ne correspondait pas à ses attentes et cela la contrariait.
- Mon mari veut m'assassiner. Il faut que la police l'arrête. Sinon, il me tuera.
Elle avait le souffle court, mais elle contrôlait parfaitement ses nerfs et elle ne quittait pas l'inspecteur des yeux, sans ciller. Nemetz en conclut que ce n'était pas la panique qui l'avait amenée dans son bureau et qu'elle suivait un plan prémédité. Elle avait l'intention soit de se venger de son mari, soit de se débarrasser de lui.
- Comment savez-vous que votre mari cherche à vous tuer ? demanda l'inspecteur. Quelqu'un vous a prévenue, ou a-t-il déjà fait une tentative ?
Son ton placide sembla agacer la visiteuse, dont le regard fut traversé d'une lueur de colère. 
- Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il est bien décidé à me tuer.
- Ce sont de bien grands mots, fit Nemetz en hochant la tête. Je vous conseille d'y réfléchir à deux fois avant d'agir imprudemment. Il y a parfois dans la vie d'un couple des moments difficiles qu'il est préférable d'oublier le lendemain. Un homme peut même se laisser aller à des gestes regrettables. Cela ne signifie pas qu'il ira jusqu'à assassiner sa femme.
- Vous ne comprenez pas, inspecteur, fit la visiteuse en détachant les syllabes comme si elle s'adressait à un sourd.
Si la police n'intervient pas, je suis perdue. D'ailleurs, dit-elle en haussant le ton, ce n'est pas un conseil que je suis venue chercher ici, mais votre protection.
Nemetz prit son stylo d'un air résigné. »

« Cette découverte le fit chanceler. Il s'en voulait de ne pas avoir su reconnaître le signe d'une tragédie imminente. Au fil de toutes ces années dans la police, il avait acquis un sixième sens, sorte de système d'alarme qui réagissait aux manifestations les plus infimes - un soupir de soulagement, la crispation légère d'une paupière à demi baissée -, des signes que le commun des mortels ne saurait perce-voir. Ce soir, un fusible avait dû sauter sans qu'il en ait conscience, il n'avait rien vu venir. »

« - Ah oui ? fit Alexa en haussant les épaules. Alors, j'ai dû confondre avec avant-hier. Tout s'embrouille dans ma tête en ce moment. Pourquoi vous acharnez-vous contre lui ? Les gens meurent comme des mouches en ce moment. À commencer par ici, entre ces murs. Est-ce qu'on leur demande qui leur a tiré dessus ? Les insurgés ! La police secrète ! Les Russes ! Pourquoi faire tant d'histoires pour une seule victime ? Pourquoi attacher plus d'importance à une Mme Halmy qu'à cet enfant qui est mort hier soir sur la table d'opération ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça cache, tout ça ? Vengeance ? Dénonciation ? Quoi ?
- Les deux peut-être. Pour ne rien vous cacher, le docteur Halmy a été dénoncé.
- Dénoncé ! Mais c'est impossible ! Qui ose l'accuser d'un crime ? »

« La politique ne l'avait jamais intéressé. Diverses sortes de dirigeants s'étaient succédé à la tête du pays, portés par des convictions variées, mais la sienne n'avait pas bougé d'un iota. Il était pour la justice, l'ordre et l'accomplissement de son devoir.
L'insurrection qui avait éclaté de façon si soudaine le mardi précédent avait été pour Nemetz, qu'il l'admette ou non, le premier événement politique qui l'ait fait sortir de sa longue indifférence.
Pendant quelques heures, il avait connu une excitation comme il n'en avait jamais éprouvé jusque-là. Elle était rapidement retombée. Les chances des insurgés étaient bien minces. Et s'ils étaient vaincus, Dieu leur vienne en aide ! »

« - Et pourquoi tu n'es pas sur ton toit en ce moment ? s'étonna Nemetz.
- Fallait bien que quelqu'un descende au ravitaillement, dit Lehotzky en montrant le sac sur son dos. Vous vous rappelez Lily, la fille qui m'a fourni un alibi quand ce salaud de lieutenant Varga voulait m'épingler pour le meurtre de Baldauf ? Eh bien, elle travaille depuis un an comme caissière au restaurant Schuck. Elle récupère tout un tas de chouettes conserves d'importation, du foie gras, des œufs de saumon, de l'ananas...
- Une drôle de caissière, grommela Nemetz.
- Faut pas lui en vouloir, inspecteur, vous avez pas idée de la façon dont les employés sont nourris, chez Schuck. Alors de temps en temps, elle s'octroie un supplément. Les restaurants sont gérés par l'État, et l'État, c'est les travailleurs. Elle dit qu'elle fait jamais que prendre ce qui lui appartient.
Nemetz était dégoûté. Quel peuple corrompu, quelle ville de maquereaux, de putes, de voleurs et d'escrocs. Avec son casier de pickpocket, Lehotzky était un modèle de droiture morale comparé à eux. »

« - Docteur, je n'ai pas perdu mon temps, répliqua Nemetz qui commençait à trouver la confrontation amusante. Voyez-vous, cette affaire est assez particulière. Pas de cadavre, pas de témoins, pas d'arme du crime et aucune preuve. Je voudrais que vous me parliez des gens qui étaient en contact avec votre femme. C'est d'eux que viendra la solution. Pas de ce qu'ils font ou disent, mais de ce qu'ils sont. Y a-t-il parmi eux un meurtrier potentiel ? Je veux dire, quelqu'un qui serait capable d'appuyer froidement sur la détente, sans pour autant vouloir sauver sa vie ou celle d'autrui. Il faut un certain tempérament pour en arriver là... »

« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme, beaucoup plus que de percer celui du crime proprement dit. L'acte en soi était grossier et trivial - tous les cadavres se ressemblaient - tandis que le meurtrier apportait à chaque enquête une tonalité particulière.
- Je vous avais prié de me décrire le milieu où évoluait votre femme. C'est exactement ce que vous avez fait, déclara Nemetz.
- Vous êtes un drôle d'oiseau, inspecteur, fit Halmy en riant. Vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais d'un inspecteur de la criminelle. »

« À voir les femmes en vêtements informes et les hommes aux chemises effilochées sous leurs pardessus élimés, Nemetz se demanda quelle serait la réaction d'un habitant revenant à Budapest après vingt ans d'absence. Il aurait gardé l'image d'une cité dans laquelle la vie s'écoulait avec la même placidité sereine que les eaux gris-bleu du large et opulent Danube, où les jardins et les femmes se paraient de couleurs vives aux premiers jours du printemps, où la pauvreté déga-geait un fumet de choucroute et la richesse était sans odeur. Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d'arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution. »

« Nemetz ôta son chapeau et sut, en sentant les gouttes sur son crâne partiellement dégarni, que le rhume qu'il couvait allait immanquablement s'aggraver. Il n'en envia pas moins ces garçons et ces filles vaillants et trempés par la pluie, se disant que la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »

« Le docteur Halmy leva un sourcil, mais ne répondit rien. Il alluma la radio et les deux hommes écoutèrent le bulletin d'information émis par le gouvernement. Les dernières unités motorisées russes étaient censées évacuer Budapest au cours de la matinée, annonça le porte-parole, qui demanda à la population d'éviter tout incident afin que le départ des troupes russes s'effectue dans l'ordre et le calme.
- On ne demanderait pas mieux que de les croire, fit Nemetz. Mais en venant ici, j'ai vu qu'il y avait encore des chars derrière le Parlement.
- Il faut qu'ils partent, affirma le docteur Halmy. Ils ne peuvent pas braver éternellement l'opinion du monde entier.
- Je crains que les Russes ne se moquent complètement de ce que pense le reste du monde, objecta Nemetz. On les a laissés tirer ce rideau de fer autour de leur sphère d'intérêt, et nous, les Hongrois, venons de percer un petit trou dans le rideau. Le camarade Khrouchtchev n'a qu'une chose en tête : combler ce trou à n'importe quel prix. Que l'Occident soit outragé, il s'en moque, mais ce petit trou, en revanche, le préoccupe vraiment. »

« - Vous vous demandez pourquoi je m'acharne à découvrir qui l'a tuée ? Après tout, elle n'a eu que ce qu'elle méritait ?
- À vrai dire, oui, c'est ce que je pensais, avoua Alexa.
- Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment.
- Vous croyez que c'est Zoltan le coupable, n'est-ce pas ? En vous basant uniquement sur les accusations de sa femme. Il suffit donc d'être morte pour que ce qu'on a dit devienne parole d'Évangile ? Mais Anna Halmy était une menteuse, une menteuse nuisible. C'est peut-être une de ses victimes qui a décidé de la supprimer. Vous ne le comprendriez pas ?
- Je comprends tout, même les pires actes, dit Nemetz. »

« - Et vous ? Ça va ? Vous ne craignez pas d'avoir des difficultés, maintenant que les choses redeviennent normales ? 
- Je ne pense pas, répondit Nemetz, surpris. Évidemment, je suis resté à mon poste lorsque le comité révolutionnaire a pris les choses en main. (Il haussa imperceptiblement la voix.) Aujourd'hui encore j'estime que, vu les circonstances, c'était la bonne décision.
- Oui, c'est à ça que je faisais allusion, dit Blavatsky, énigmatique.
- Il fallait bien que nos services soient assurés pendant que vous autres preniez des vacances au palais royal, rétorqua Nemetz, incapable de se contenir.
Ils s'affrontèrent du regard, conscients que le mur invisible qui s'était toujours dressé entre eux s'élevait brusquement à des hauteurs insondables. Puis, un sourire tordit les lèvres minces de Blavatsky.
- Vous autres, Hongrois, vous êtes tous les mêmes, gloussa-t-il. Imprévisibles. »

Quatrième de couverture

Octobre 1956, Budapest. L'inspecteur Nemetz découvre, devant la boulangerie de Perc Köz, quatre corps de femmes alignés sur le trottoir. Quand il repasse par là plus tard, un cinquième les a rejoints. Que les cadavres s'empilent dans les rues transformées en chantier sanglant par l'insurrection n'a rien d'étonnant, mais celui-là est spécial. Il s'agit de la grande brune venue le trouver la veille pour accuser son mari, jeune médecin zélé, de vouloir la tuer.
Dans la ville déchirée par les combats, sur fond de résistance et de collaboration, de règlements de comptes et de marché noir, s'engage entre l'enquêteur et le médecin un subtil jeu du chat et de la souris, dont l'issue est irrémédiablement liée au conflit.

Maria Fagyas (1905-1985), née à Budapest, émigre aux États-Unis en 1937. Vingt-sept ans plus tard paraît en anglais La cinquième femme, finaliste des Edgar Awards, prestigieuse récompense décernée au meilleur roman policier de l'année par les Mystery Writers of America. L'autrice, dont ce sera le seul roman policier, est morte à Palm Springs.

Éditions Gallimard, Collection Série noire,  mai 2025
320 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert
Préface inédite de Marie-Caroline Aubert

samedi 8 août 2026

Une pension en Italie ★★★★★ de Philippe Besson

Une pension en Italie parle de ce moment presque imperceptible où l'on cesse de vivre la vie que les autres ont écrite pour soi.

Sous le soleil écrasant de la Toscane, Philippe Besson remonte le fil d'un secret familial avec une infinie délicatesse. Plus qu'une enquête, c'est une quête. Celle d'un homme qui comprend enfin que sentir n'est pas savoir, et qu'il est parfois plus douloureux de se trahir que de tout perdre.
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens. »
J'ai été profondément touchée par cette histoire qui interroge le poids des rôles, des conventions, du regard des autres. Le roman dit avec beaucoup de pudeur le prix à payer pour être soi, sans jamais juger ses personnages.
Et comment ne pas parler de l'Italie 💚🤍❤️, chère à mon cœur ? Celle qui bruisse dans la langue, qui embaume les jardins, les Campari, les routes bordées de cyprès. Une Italie solaire et sensuelle où il semble enfin possible de respirer.
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
Ou quand certaines questions dépassent les pages d'un roman.
Un roman profondément humain sur l'affirmation de soi.

« On ne vient pas en Italie chercher des suavités, on vient y chercher la vie. »
Edward Morgan Forster, Avec vue sur l'Arno

« En quatre jours, il m'a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »
Robert James Waller, Sur la route de Madison »

« [...] je les ai vues ces photos, elles m'ont déconcerté, on n'imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle. »

« Si beaucoup ont choisi l'Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C'est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C'est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l'usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l'engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre. »

« Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu'il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu'on s'y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ? »

« [...] s'il s'est vu incapable de s'opposer à ce qui advenait, peu à peu il s'est rendu compte qu'il aimait follement ce déchaînement, cet emportement, en conséquence il y a consenti, l'a même recherché, il a éprouvé la sensation extraordinaire de se débarrasser d'entraves invisibles et pourtant si lourdes et de gagner sa liberté dans l'abandon.
Alors il a su.
Il a mesuré l'absolue distinction entre le sentir et le savoir.
Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. »

« Il songe alors et c'est vertigineux que parfois le hasard jette les dés d'une bien curieuse manière puisque, sans lui, il ne serait rien arrivé la veille, sans lui, il serait toujours le même homme, et en ce moment même, il roulerait vers Arezzo dans le but d'admirer les fresques de Piero della Francesca ainsi qu'il l'avait programmé. Mais le hasard explique-t-il tout ? Explique-t-il, par exemple, sa présence dans la chambre désertée ? Il aurait pu se faire violence et accompagner sa famille, ce n'est qu'un peu de fièvre, ce ne sont que quelques nausées, ce n'est qu'une fatigue passagère. Mais il a jugé préférable de laisser femme et enfants partir sans lui, et c'est bien lui qui a choisi de rester dans cette pensione où rôde l'homme qui, la veille, a produit sur lui le plus grand des bouleversements. »

« [...] Trieste.
Paul ne s'attendait pas à entendre ce nom. En voilà une ville singulière, songe-t-il, armé de son érudition. 
Nichée dans une sorte d'enclave, une virgule au pied des Alpes, aux confins des Balkans, sur la mer Adriatique, en face de Venise, qui la nargue, la méprise.
« La splendeur, c'est de l'autre côté », confirme Sandro, avec dépit ou dédain.
Et après, ce n'est plus l'Italie. D'ailleurs, pendant des siècles, Trieste n'a pas été en Italie. Longtemps autrichienne, un peu espagnole, revendiquée par les Serbes, les Slovènes, les Yougoslaves, occupée par les nazis, sous tutelle américaine à l'issue de la Seconde Guerre, elle n'est redevenue pleinement italienne que dix ans plus tôt.
« Tu penses que ça en fait un lieu formidable, autant d'influences, un creuset comme on dit, mais non, on ne sait pas où on habite. »
Berceau du fascisme avant d'être soumise aux partisans communistes.
« La politique a tout écrasé, tout sali. On n'a jamais eu le choix qu'entre des brutes. »
Une ville portuaire aux larges avenues rectilignes.
« Travailler aux chantiers navals, c'est la règle, c'est le destin des gens. »
Un grand canal, une place gigantesque, des palais à profusion, des ruines romaines, des villas somptueuses, des théâtres, des tours, des phares.
« C'est beau quand même, il ne faut pas croire. » »

« À quinze ans aussi, il comprend qu'il aime les garçons.
« C'étaient les seuls qui m'intéressaient. Pas ceux de mon âge, les grands, ceux de vingt-cinq, trente ans. »
Mais en Italie, un pays d'hommes, de familles et de curés, une nation où la virilité est exaltée, où avoir une femme et des enfants représente l'accomplissement d'une vie, où suivre les préceptes de la sainte Bible, qui condamne les déviances, est un réflexe, une exigence, ces inclinations sont impossibles, au point que beaucoup clament : « Ça n'existe pas par chez nous. »
« Alors j'ai fait semblant d'aimer les filles. »
Gomina dans les cheveux, assis jambes écartées à la terrasse des cafés, il les siffle sur leur passage et partage avec ses amis des exploits sexuels imaginaires. »

« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »

« Non, c'est presque indétectable, rassure-toi, les gens ne le voient pas, j'en suis sûr, d'abord parce qu'ils ne font pas attention, ils regardent leur nombril en premier, les gens, ensuite parce que c'est trop loin d'eux, et puis parce qu'ils n'ont pas d'imagination, ils se disent qu'un bon père de famille n'est pas autre chose qu'un bon père de famille, ils t'ont assigné un rôle, ils t'y laissent. Mais moi, j'ai appris à reconnaître cette chose-là. Et ça, pour le coup, tu la partages avec les hommes de Florence. C'est dans votre regard. Vous avez une façon de vous attarder, de vous attarder sur moi. Ça peut durer juste deux ou trois secondes mais ça suffit. Chez un homme normal, il n'y a pas ces deux ou trois secondes. Parfois, vous le faites volontairement, en vous assurant que personne ne va repérer votre petit manège. La plupart du temps, ça vous échappe. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. C'est le désir qui s'exprime, malgré vous. Et c'est ce qui s'est passé le premier soir, au dîner. Il y a eu ces deux ou trois secondes, malgré toi. C'est pour ça que je t'ai fixé. Et puis il y a la peur dans vos yeux. La peur de ce que vous ressentez, la peur d'être reconnu aussi. Ça fait comme une petite douleur, un rictus sur votre visage. J'ai vu cette peur quand on s'est parlé dans le jardin la première fois. Alors j'ai compris. J'ai compris ce que tu cachais. »

« « Mais, si tu veux savoir, je ne suis pas venu vers toi juste parce que ça m'a semblé possible, reprend Sandro.
- Ah non ? Alors pourquoi ?
- D'abord parce qu'il m'a ému, ton désir. »
Ce désir machinal et aussitôt contrarié.
« On est toujours flatté quand on plaît.
- C'était un réflexe narcissique, en somme, raille Paul.
- Voilà ! » »

« J'ai vu un Français, et ça voulait dire quelqu'un qui vient d'ailleurs. J'ai vu un type en train de lire un livre dans un jardin, derrière ses petites lunettes. J'ai vu de l'intelligence et de la douceur. Et j'ai pensé : j'ai envie d'être avec lui. C'est comme ça. C'est arrivé, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. »

« Paul se dit à propos de Sandro : voilà un homme qui a traversé des épreuves, affronté l'hostilité, frôlé la mort, connu l'arrachement à la terre de ses origines, accepté sa vérité pour être au clair dans sa tête, et qui démontre que la virilité n'est pas seulement ce qu'on prétend. »

« [...] il regrette de ne pas s'être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »

« Elle se dit que c'est cela aussi, et peut-être d'abord, les vacances : de la paresse, de l'inconsistance, de la légèreté, simplement humer l'air, offrir son visage et ses bras nus au soleil, négocier le prix d'un tissu dans un italien très approximatif avec un vendeur de mauvaise foi, boire des Campari. Elle a bien envie de poursuivre dans cette voie. »

« J'avais beau être un jeunot, je me suis posé des tas de questions, il ne faut pas croire. Au début, j'ai pensé que ça n'allait pas durer. Après, j'ai été avec des filles en me disant que ça allait régler mon problème. Je considérais que c'était comme une maladie. Une maladie, tu la soignes, tu t'en débarrasses. Et, quand j'ai rencontré Andrea, j'ai su. Ça m'a sauté à la gueule comme une évidence. Il fallait que j'arrête de me mentir. J'étais ça profondément, entièrement, exclusivement. »

« - Il faut se rendre compte qu'on n'est coupable de rien.
- Pourtant, si tu écoutes les gens, c'est un vice, ou un péché, ou un crime, ou une saloperie. Ce ne sont pas les mots qui manquent.
- C'est pas parce qu'ils sont nombreux à le penser qu'ils ont raison. Quand je l'ai compris, toute ma peur a fichu le camp. Toi aussi, tu devrais arrêter d'avoir peur, Paul. Arrêter d'agir sous le coup de la peur. Et arrêter de chercher à complaire à tout le monde. C'est pas les autres qui comptent, dans cette histoire. C'est toi. C'est de ta vie qu'on parle.
- La vie, tu la vis aussi pour les autres, avec les autres. Tu n'es pas tout seul sur cette terre.
- Sauf que c'est pas de la vraie vie, si tu n'as pas commencé par t'accepter tel que tu es. C'est de la comédie. Du conformisme. Tu ne crois pas qu'il est temps que tu t'acceptes ? »

« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »

« La version de Gaby est plus prosaïque, qui pose Paul en salaud, en félon, en fornicateur. Il récolte aussitôt l'anathème. Le fait même qu'il ait toujours été bien sous tous rapports, donc insoupçonnable, joue contre lui, devient une circonstance aggravante. Il est conspué tandis que l'épouse outragée suscite la sympathie, la commisération. »

« « Ce n'est pas juste étrange. Celui qui largue toutes les amarres le fait forcément pour des raisons profondes, il obéit à une obligation ardente, à une nécessité absolue. Alors soit Paul a commis un acte irréparable et répréhensible qui l'a contraint à disparaître, soit il a rencontré une situation qui l'a conduit à dissoudre, littéralement dissoudre l'homme qu'il était pour devenir celui qu'il devait être. Tu me suis ? » Ma mère relève les yeux et finit par murmurer : « Ton grand-père n'a commis aucun acte répréhensible. » Ainsi, par cette pirouette qui trahit ses hésitations et ses questionnements, ses soupçons et ses remords silencieux, ma mère donne corps à mes intuitions. Elle dit aussi comment on choisit l'aveuglement pour éviter les complications. »

Quatrième de couverture

Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.

Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.

PHILIPPE BESSON est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon.

Éditions Julliard,  janvier 2025
236 pages

Le jardin sur la mer ★★★★☆ de Mercé Rodoreda

Par la voix d'un vieux jardinier d'une infinie patience, Mercè Rodoreda nous ouvre les portes d'une villa où les étés s'écoulent doucement. Les propriétaires reviennent chaque saison, les fleurs éclosent, les domestiques observent, les cœurs s'aiment, se blessent, se taisent. Et, en contrebas, la mer veille.

J'ai aimé prendre mon temps dans ce jardin. M'attarder sur les iris, les tilleuls, les giroflées. Entendre le ressac, sentir les embruns, regarder les heures s'étirer sous le soleil catalan. La narration est lente, presque immobile, mais elle laisse affleurer, avec une infinie délicatesse, les drames silencieux qui traversent les existences.
« Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. (...) Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin... »
Ce jardin comme le gardien des souvenirs, le témoin des bonheurs éphémères, des amours contrariées et des blessures que le temps ne guérit jamais tout à fait. Les hommes passent. Le jardin, lui, demeure.

Je ne sais pas si je garderai longtemps en mémoire les détails de cette histoire. En revanche, je crois que je n'oublierai pas l'atmosphère qu'elle m'a offerte. L'impression d'avoir vécu un été entre les arbres et la mer, d'avoir été simplement traversée par la vie, avec ses élans, ses peines, ses renoncements et ses instants de grâce 💙

Une lecture douce, mélancolique et profondément contemplative, qui ouvre avec délicatesse mon mois d'août placé sous le signe de la mer #laouviventleslivres 🌿🌊

« La mer perdait peu à peu ses couleurs, vers le soir elle s'agitait et Feliu a cessé de peindre, parce que le vent emportait son chevalet. Il disait qu'il n'était pas content du tout de ce qu'il avait peint cet été. »

« La mer, je ne la regardais même pas. Le mois de janvier a été le plus froid de toute ma vie. On aurait dit que le monde était devenu blanc. Pas de neige, mais d'une sorte de givre et d'une sorte de clarté que le ciel nous offrait. Les jours où il y avait du soleil, je sortais le prendre à ma porte, avec ma chaise basse. Je restais tranquille, un peu somnolent, et dès que le soleil passait derrière l'eucalyptus je rentrais. Les jours de pluie, tout le jardin, aussi loin que portait le regard, était une étendue de troncs noirs. Et la pluie accentuait l'odeur de pourri des feuilles mortes. »

« Un matin, vers les onze heures, j'étais dehors, près de la maison de verre, à égrener des giroflées. J'entends des pas et je me retourne : c'était Eugeni. Il m'a dit bonjour, c'est accroupi devant moi pour regarder ce que je faisais.
- Vous réservez des graines ?
- Comment vous le savez, que je veux réserver des graines?
- Parce que je le vois.
- Tout ce que je fais, c'est peut-être pour le jeter après. 
- Non. Vous réservez des graines. Moi aussi, quand j'étais petit, j'ai égrené des giroflées pour réserver des graines. Mais pas une montagne, comme vous... Vous voulez que je vous aide ?
Bien qu'il soit grand et mince, il ressemblait un peu à sa mère, qui était petite et plutôt ronde. Il s'est mis à égrener des giroflées avec moi. Tout à coup, j'ai vu sa mère en train de tricoter, devant mes yeux. Il ne lui manquait que le truc qu'elle faisait avec le nez. Et pendant un instant j'ai cessé de respirer, involontairement, parce que j'étais sûr qu'il allait le faire. »

« - J'ai comme l'impression que vous êtes de ceux qui pensent toujours aux choses d'avant.
Il a réfléchi un moment, il m'a regardé en face et il a dit :
- C'est difficile de dire oui ou non. Parfois oui et parfois non... Je suis plutôt détaché du passé.
Un autre jour, en passant, et je ne me souviens plus de quoi nous parlions, il a dit qu'il y avait des gens qui avaient du mal à ne pas se rappeler l'époque où ils étaient enfants. »

« - Ce jardin...
- Je vois bien qu'il vous plaît.
- C'est un jardin comme celui que j'aurais aimé avoir quand j'étais petit. Sans savoir qu'il pouvait exister.
Parfois, il passait la main sur le tronc d'un tilleul.
- Pourquoi il y avait tellement d'hirondelles par ici, au mois de septembre ?
Et nous nous promenions. »

« On ne vit que jusqu'à douze ans. Et moi, j'ai l'impression de ne pas avoir grandi. »

« - Monsieur Bellom, je ne sais pas comment vous remercier...
Il a levé une main et m'a fait taire d'un geste.
- Regardez la mer, ce dos si plat...
- Il faut que je vous remercie et vous ne me laissez pas faire. Mais vous savez une chose ? Si on me sort d'ici, ce sera pour m'enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera... Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune... Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s'est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c'est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte... Croyez bien que c'est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte... J'y suis depuis que j'ai été soldat, dans cette maison, je vous l'ai déjà raconté. Un jour après l'autre... Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin...
Nous nous sommes séparés là, au pied du mirador, et c'était, comme qui dirait, la fin de l'histoire. »

Quatrième de couverture

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.

Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) est incontestablement la grande dame des lettres catalanes. Écrit en exil, Le Jardin sur la mer est comme le présage de la fin d'une époque, un roman éblouissant.

Éditions Zulma,  janvier 2025
250 pages
Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard