mercredi 15 avril 2026

James ★★★★☆ de Percival Everett

Avec James, Percival Everett revisite Les Aventures de Huckleberry Finn en donnant voix à Jim, alias James. Une réécriture que j’ai trouvée à la fois accessible et percutante.
J’ai d’abord été portée par ce ton presque léger, dans l’esprit de Mark Twain, avant de me laisser surprendre par le basculement vers la brutalité de l’Amérique esclavagiste, un glissement qui m’a semblé très juste.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le travail sur le langage, langue jouée, langue contrainte, langue comme refuge. Une réflexion fine et vraiment forte sur le pouvoir des mots, ceux qui enferment, et ceux qui protègent.
James est lucide, lecteur, profondément lucide sur les mécanismes d'oppression. Son regard éclaire autrement le monde, et révèle, en creux, la violence d’un système.
Et pourtant, malgré cette justesse, quelque chose m’a échappé. Je suis restée à distance et n’ai pas réussi à m’attacher au personnage, comme si le texte gardait une part de silence que je n’ai pas su explorer.
Un roman intelligent et nécessaire, empreint d’humanité, qui m'a touchée mais auquel il m’aura manqué une étincelle pour être totalement emportée.

« - Pou'quoi tu n'es pas deho' à cou'i' avec ton ami, là ? lui demandai-je.
- Tu veux dire Tom Sawyer?
- Oui, je c'ois bien c'est lui, oui.
- Sûrement qu'y dort encore. Sûrement qu'il a passé la nuit à braquer des banques et des trains, ou j'sais pas quoi encore.
- Lui il fait des choses comme ça ?
- C'est ce qu'y dit. Il a un peu d'argent, alors y s'achète des livres et y passe son temps à lire des histoires d'aventures. Y a des fois, j'sais pas trop avec lui.
- Tu veux di'e quoi, là ?
- Ben, par exemple, il a trouvé une grotte et on y va des fois avec d'autres gars, mais dès qu'on est là-bas faut qu'y soit le chef.
- Ah oui ?
- Tout ça pasqu'il a lu ces livres.
- Et ça te p'end à 'eb'ousse-poil comme on dit?
- Pourquoi on dit ça ? "Prendre à rebrousse-poil" ?
- Moi, Huck, je comp'ends comme ça : si tu g'attes un poisson de la tête à la queue, ça ne va pas lui fai'e g'and-chose; que dans l'aut'e sens...
- Pigé.
- Pa'fois, les amis, il faut juste les p'end'e comment ils sont. Ce qu'ils font, toi tu n'y peux 'ien.
- Jim, tu t'occupes des mules, tu répares les roues du chariot et, là, t'es en train de réparer le porche. C'est qui qui t'a appris tout ça ? »

« Ce soir-là, je m'installai dans notre cabane avec Lizzie et six autres enfants pour leur donner un cours de langue. C'était indispensable. De la maîtrise de la langue, de l'aisance à parler dépendait la capacité à se mouvoir dans le monde en sécurité. Les petits étaient assis sur le sol de terre battue, et moi sur l'un des deux tabourets que j'avais bricolés. Le trou pratiqué dans le toit aspirait la fumée du feu qui brûlait au milieu de la cabane.
«Papa, pourquoi on doit apprendre ça ?
- Les Blancs s'attendent à ce que nos paroles sonnent d'une certaine façon et, forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire "quand ils ne se sentent pas supérieurs". Donc prenons un moment pour réviser les bases.
- Ne jamais croiser leur regard, dit un petit garçon.
- Tout à fait, Virgile.
- Ne jamais parler en premier, dit une petite fille.
- Exact, Février. »
Lizzie jeta un coup d'œil aux autres enfants puis se retourna vers moi. « Ne jamais aborder un sujet directement quand on parle à un autre esclave.
- Et comment nomme-t-on cela? » demandai-je.
Ils répondirent en chœur : « Double discours.
- Excellent. » Ils étaient contents d'eux, et je les laissai savourer ce sentiment. »

« Chaque fois que je m'étais introduit clandestinement dans la bibliothèque, je m'étais demandé ce que les Blancs feraient à un esclave qui avait appris à lire. Que feraient-ils à un esclave qui avait appris aux autres esclaves à lire ? Que feraient-ils à un esclave qui savait ce qu'était une hypoténuse, ce que signifiait le mot « ironie » et comment épeler « rétribution » ? »

« L'histoire de Venture Smith, soi-disant racontée par lui-même, devenait de plus en plus révoltante à mesure que j'examinais le texte, me demandant comment un enfant de cinq ans aurait pu se rappeler tant de détails formant un ensemble si cohérent. La justification de ma condition par les Blancs à travers leurs récits m'avait déjà fait comprendre l'apparence impeccable du mensonge. J'appréciais l'idée voltairienne de tolérance envers les différences de religion et j'avais conscience, tout absorbé que je fusse, que je ne m'intéressais pas au contenu de l'œuvre mais à sa structure, son mouvement, sa façon de dénoncer des aberrations logiques. Ainsi, après ces livres, la bible elle-même fut le moins intéressant de tous. Je ne pouvais pas m'y plonger, ne le voulais pas, et je compris ainsi que je reconnaissais là un instrument de mon ennemi. Je choisis alors le terme « ennemi », et je persiste dans mon choix car « oppresseur » suppose nécessairement l'existence d'une victime. »

« Je m'appelle James. J'aimerais pouvoir faire mon récit avec autant d'application que de fidélité. J'ai été vendu à la naissance puis vendu de nouveau. La mère de ma mère venait d'un endroit sur le continent africain, m'avait-on conté ou peut-être l'avais-je simplement supposé. Je ne puis prétendre à aucune connaissance de ce monde ni de ce peuple, et j'ignore si les miens étaient rois ou mendiants. J'admire ceux qui, âgés de cing ans comme Venture Smith, se rappellent le clan de leurs ancêtres, leurs noms et les déplacements de leur famille à travers les rides, les tranchées et les abîmes de la traite des esclaves. Je peux vous dire que je suis un homme qui a conscience du monde dans lequel il vit, qui a une famille, qui adore sa famille, qui a été arraché à sa famille, un homme qui sait lire et écrire, et qui ne laissera pas son histoire être narrée par lui-même, mais l'écrira lui-même. »

« - Le problème, c'est que je ne supporte pas l'idée qu'ils fouettent les miens, expliqua-t-il.
- Mais si tu réussis, dit George Senior, il n'y a pas un coup de fouet au monde qui pourra effacer l'espoir que tu nous donneras. »

« - Les Blancs nous regardent travailler et ils oublient que ça nous laisse beaucoup de temps seuls dans notre tête. À travailler et à attendre.
Je souris.  Si seulement ils savaient le danger que ça représente. »

« Des Blancs sortirent pour se poster le long de la rue, souriants, applaudissant et riant. Je croisai le regard de certains et leur façon de me considérer était différente de tout contact que j'avais pu avoir avec des Blancs. Ils se montraient ouverts, mais ce que je vis en les scrutant ne m'impressionna guère. Ils cherchaient à partager ce moment de moquerie à mes dépens, aux dépens des « noirauds », riant des pauvres esclaves, tapant du pied et battant des mains avec gaieté et entrain. J'avisai une femme qui était peut-être intriguée par moi, ou séduite par mon rôle d'amuseur. D'elle, je ne voyais que la surface, l'enveloppe externe, puis je me rendis compte qu'elle n'était que surface et ce jusqu'au plus profond d'elle-même.
L'auditorium faisait partie de la mairie. De fait, il ressemblait beaucoup à un tribunal. J'étais déjà entré dans un tribunal, quand on m'avait envoyé porter un déjeuner au juge Thatcher. Nous montâmes sur scène de notre pas rythmé en beuglant nos chansons. Comme Emmett, Cassidy et même Norman l'avaient prévu, je les appris très vite, en tout cas assez pour chanter les refrains avec les autres. Il m'était douloureux de regarder ces visages blancs se moquer de moi, de nous, mais, encore une fois, c'était moi qui les dupais. »

« Ce qu'on croit n'a rien à voir avec la vérité. Crois ce que tu veux. Crois que je mens, mais évolue dans le monde en tant que jeune Blanc. Crois que je dis la vérité, mais évolue malgré tout en tant que jeune Blanc. Dans tous les cas, ça ne change rien. » Je regardai le visage du gamin et vis qu'il était attaché à moi et que c'était la source de sa colère. Il avait toujours éprouvé de l'affection pour moi, si ce n'est un amour réel. Il s'était toujours tourné vers moi pour que je le protège, même quand il croyait que c'était lui qui me protégeait. »

« - Qu'est-ce qui vous fait dire que je n'imagine pas le genre d'ennuis qui m'attendent ? Après m'avoir torturé, éviscéré, émasculé, laissé me consumer lentement jusqu'à ce que mort s'ensuive, vous allez me faire subir autre chose encore ? Dites-moi, juge Thatcher, qu'y a-t-il que je ne puisse imaginer ? »

« - Allons-y, dis-je.
- C'est ton plan, ça ? "Allons-y" ? » fit l'homme le plus corpulent.
- J'ai bien peur que oui.
- Qui es-tu?
- Je m'appelle James. Je vais récupérer ma famille. Vous pouvez venir avec moi ou rester ici. Vous pouvez venir et goûter à la liberté ou rester ici. Vous pouvez mourir avec moi en essayant d'être libres ou rester ici, morts de toute façon. Je m'appelle James. »

Quatrième de couverture

« Ces gamins blancs, Huck et Tom, m'observaient. Ils imaginaient toujours des jeux dans lesquels j'étais soit le méchant soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. [...] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu'ils veulent. »

Qui est James? Le jeune esclave illettré qui a fui la plantation ?
Ou cet homme cultivé et plein d'humour qui se joue des Blancs ?
Percival Everett transforme le personnage de Jim créé par Mark Twain, dans son roman Huckleberry Finn, en un héros inoubliable.
James prétend souvent ne rien savoir, ne rien comprendre ; en réalité, il maîtrise la langue et la pensée comme personne. 
Ce grand roman d'aventures, porté par les flots tourmentés du Mississippi, pose un regard incisif entièrement neuf sur la question du racisme. Mais James est surtout l'histoire déchirante d'un homme qui tente de choisir son destin.

Percival Everett est l'auteur d'une vingtaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, de poésie et d'essais. James a reçu en 2024 le National Book Award et connaît un immense succès dans le monde entier.

Les Éditions de l'Olivier,  août 2025
285 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut
Prix Pulitzer de la fiction 2025
National Book Award fiction 2024

Instantanés Paris ★★★★☆ de Clara de Brunier et Marie-Athénaïs Hénin

Un bel ouvrage qui rassemble des photos capturées par des « chasseurs d’images », des internautes au regard affûté.
Au fil des pages, se dévoile un Paris pluriel : ses toits, ses bouches de métro, ses parcs, ses monuments, mais aussi ses habitudes et ses gourmandises. Autant de clichés singuliers qui composent une mosaïque vivante de la capitale.
Des images qui donnent envie de partir flâner, là, tout de suite, au détour d’une rue ou d’un jardin.
J’aime moi aussi arpenter Paris, ses rues et ses parcs, appareil photo en main. Le mien regorge de fragments de cette ville lumière, saisis au fil des pas.
Un ouvrage à feuilleter pour le simple plaisir des yeux et pour raviver l’envie de regarder autrement notre belle capitale.

Avant-Propos
« À l'évocation de Paris, quelles sont les images qui jaillissent dans votre esprit ? Est-ce que ce sont vos propres souvenirs votre première visite du Louvre, le goût d'un croissant croqué encore chaud ou les images d'Épinal figées sur les cartes postales et dans les livres de géographie ? Certains se laisseront envahir par une ambiance, celle du brouhaha des écoliers qui prennent d'assaut les jardins et les squares à l'heure du goûter, quand d'autres définiront la ville par ses petites adresses secrètes une cour dérobée aux yeux des passants, cachée derrière le haut porche d'un hôtel particulier.
« Quand on sait voir, on retrouve l'esprit d'un siècle et la physionomie d'un roi jusque dans un marteau de porte », écrit Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. A travers chaque rue, les empreintes des siècles passés nous racontent l'Histoire de France, Ici ou là des vestiges de Lutèce, cité encore timide, vivant au rythme du fleuve ; plus loin les tours avant-gardistes qui côtoient les rigoureuses façades haussmanniennes. Lutèce s'efface, la ville se déploie de part et d'autre de la Seine que l'on enjambe en empruntant ses ponts de pierre.
La grammaire des façades raconte l'expansion continue de la cité depuis son noyau historique jusqu'à ses nouveaux quartiers. Chacun des vingt arrondissements est un village avec son identité propre. Montmartre, Belleville, Ménilmontant, autrefois communes aux portes de la ville, ont su garder leur tempérament quand elles lui ont été ralliées. 
Les rives droite et gauche se disputent le titre de vrai Paris avec la Seine pour arbitre,. ondulant entre les deux berges ses eaux chahutées. Il n'est pas rare d'entendre un Parisien s'exclamer: Mais chez toi, ce n'est pas Paris!, défendant ainsi l'esprit de son quartier vraiment parigot. On oppose souvent le Paris gouailleur, bruyant, presque paresseux au Paris élégant, policé... dandy ! Pourtant si contradictoires, les Parisiens se retrouvent unanimement à la boulangerie pour attraper une baguette - bien cuite ou pas trop cuite ! D'une photogénie exceptionnelle, la Ville Lumière est sublimée au cinéma, exposée dans les galeries, décrite dans la littérature et une muse perpétuelle pour les photographes amateurs et professionnels qui s'emparent de ses multiples visages. Les clichés abondent sur Internet où l'on peut y admirer une ville capturée pour sa gastronomie, son architecture ou son histoire. Et si nos yeux émoussés par le fleuve ininterrompu d'images publiées n'y prêtent pas nécessairement attention, chaque photo est comme une pièce d'un puzzle qui rend compte de ce qu'est Paris aujourd'hui.
Après Marseille, Bordeaux et La Ciotat, Paris méritait que l'on mette en lumière la multitude
de ses physionomies. En préparant ce livre, nous avons emprunté le regard de centaines de photographes qui défient tous les jours le temps en saisissant l'immédiat. Nous avons dévalé les escaliers du métro jusqu'aux entrailles de la terre et grimpé jusqu'à la canopée des toits en zinc. Nous avons partagé les trottoirs avec les Parisiens pressés et les touristes flâneurs. Nous nous sommes abritées aux terrasses des cafés pour attendre que la pluie daigne nous rendre les trottoirs inondés. Nous avons admiré les façades depuis la Seine ou les chaises volantes des Tuileries. Que chacun de ces chasseurs d'images soit remercié pour son instinct et sa vivacité. Car si nous avions en tête de ne retenir que des clichés singuliers et paradoxalement typiquement parisiens, c'est grâce à leur coup d'œil que nous avons pu composer ce livre.
Figer Paris dans un ouvrage, c'est oser bousculer sa représentation, la troubler peut-être. Tourner les pages de ce Paris Instantanés, ça n'est pas être à la recherche de ce que l'on connaît, mais accepter de se laisser surprendre.
Belle traversée !
CLARA DE BRUNIER & MARIE-ATHENAÏS HÉNIN »

« Le sens de la fête. Les Parisiens s'exaltent tout à fait aux premières notes de la fête de la Musique qui donnent le ton des semaines à venir. Chaque place devient une scène éphémère que se partagent profanes et musiciens. Paris est une fête, s'exclamait Ernest Hemingway. Surtout l'été, donc ! Les festivals musicaux investissent les pelouses et les terrasses des cafés débordent sur les trottoirs. Se forme alors une marée heureuse qui savoure les jours qui s'allongent. Les quais de l'île de la Cité, très prisés, deviennent l'adresse incontournable pour un pique-nique au bord de l'eau. Et vient le 14-Juillet, le drapeau tricolore flotte depuis les frontons des monuments jusqu'aux chaises volantes des Tuileries. Le traditionnel défilé militaire résonne sur les pavés tandis que dans les airs vrombissent les avions de la Patrouille de France. L'arrivée des coureurs du Tour de France sur les Champs-Élysées marque le point d'orgue des festivités puisque dès le lendemain Paris ralentit. Les rames de métro et les rues se vident. Les Parisiens partent en vacances. Paris se vit alors au fil de l'eau, allongé dans les transats installés sur les rives de Seine, le long du canal ombragé ou bien encore au pas de course sur les quais. La fraîcheur du fleuve contraste avec l'étuve des rues adjacentes. Fin août, Paris fourmille de nouveau, la rentrée approche, les retrouvailles s'arrosent en terrasse. Et pour retenir l'été, les Parisiens s'offrent une pomme d'amour à la fête foraine. »

« Flirtant avec les berges, les croisières sur la Seine permettent d'admirer les plus beaux monuments de Paris sous un angle absolument unique. Outre le plaisir de musarder, les matelots d'une heure scrutent la vie parisienne au fil de l'eau. »

« Institution germanopratine depuis 1887, repaire des plus grands artistes du siècle, le Café de Flore est sans aucun doute le plus littéraire des cafés parisiens. »

« Les lumières de la ville. L'automne embrase Paris. Les arbres s'enflamment délicatement d'abord, par petites touches de jaune, laissant encore intactes les coupoles de feuilles épaisses. Puis le rouge empourpre les rues et les avenues de la capitale. La frondaison se dégarnit, alors la lumière s'immisce dans les branchages et fait flamboyer les façades parisiennes. Le spectacle du soleil qui, déclinant, teinte les pierres blondes est absolument divin. Et ils ne s'y trompent pas ceux qui savourent les températures encore délicieuses des derniers jours de septembre. Mais soudain l'horizon s'assombrit, une ondée disperse les promeneurs. Les photographes craignent de noyer leur appareil. La chaussée est un miroir, les gouttes accrochées aux toutes dernières feuilles des arbres dégringolent sur les parapluies. Alors sous les portes cochères, dans le métro ou les bistrots, chacun cherche un abri. L'averse est passée, le soleil étincelle de nouveau sur les pavés mouillés. Les regards se tournent vers le ciel qui, désormais dégagé, se pare de lueurs rosées parfois violacées. Les vélos qui avaient attendu toute la journée reprennent leur ballet. L'essaim de cyclistes s'élance, le soir est proche. Il est temps de rentrer avant la nuit. »

« Drôle de baromètre ! Noyé dans l'épais feuillage, le réverbère refera surface à mesure que les feuilles tomberont, annonçant l'hiver : Pour le moment, c'est l'automne qui s'amuse à faire rougir la vigne vierge. »

« Le Louvre, musée de tous les superlatifs ! Ancienne demeure des rois de France, le palais aux 403 pièces fut métamorphosé en musée après la Révolution française. Depuis 1985, la façade classique flirte avec la pyramide de verre de Ming Pei. »

« Conte d'hiver. Paris se pare et se décore. Les guirlandes scintillent, les sapins embaument les rues, Noël est partout. Les petits Parisiens se serrent devant les grands magasins pour rêver face aux décors extraordinaires et animés des vitrines. En approchant d'eux, on peut entendre la symphonie de leur émerveillement. Le froid s'infiltre partout et il n'est pas rare de voir le haut de la tour Eiffel disparaître dans le brouillard, Alors emmitouflés dans d'épaisses et moelleuses couches d'écharpe et de bonnet, les promeneurs se réfugient dans les galeries couvertes ou flânent de librairies en bouquinistes pour dénicher un bon roman. Dès que la neige blanchit Paris, chacun se précipite pour être le premier à y laisser ses empreintes. L'ambiance ouatée réjouit alors tous ceux qui peuvent immortaliser Paris saupoudré de blanc. Dans les cafés, les machines fument. Ils sont nombreux aujourd'hui à s'être réfugiés dans la chaleur des brasseries; les habitués au comptoir avalent leur petit crème, tandis que sur les banquettes on déguste un chocolat chaud. Les mouettes ricanent au-dessus de la Seine, où sont partis les pigeons ? Après les frimas, le printemps s'apprête. La pluie arrose abondamment les bourgeons. Et quand la Seine se gonfle et déborde, les bottes en caoutchouc viennent barboter pour admirer le spectacle de l'eau qui pourlèche les voies sur berges. »

Quatrième de couverture

S'il est une ville au monde dont le seul nom suggère une infinité d'images, c'est Paris. On peut y habiter, être touriste d'un jour ou ne jamais y avoir mis les pieds ; on a tous une idée de ce que nous évoque la Ville Lumière. L'instantanéité et la spontanéité des réseaux offrent ce tableau composite et unique et Paris Instantanés propose de le découvrir. Plus de 100 photographes professionnels ou amateurs ont accepté de prêter leurs images pour donner à voir plus de 250 photos inédites, surprenantes, clichées ou totalement décalées, mais toujours vivantes, des couleurs, des rues, des places, des plus beaux monuments et de l'âme de Paris.

Clara de Brunier et Marie-Athénaïs Hénin sont parisiennes, amoureuses de leur ville, de l'image en général et des images de leur ville en particulier.

Clara de Brunier travaille dans l'édition de livres d'art à Paris depuis plus de quinze ans, spécialisée dans la communication et la communication digitale, elle pose un œil aguerri sur chaque photo qui croise son regard.

Marie-Athénaïs Hénin vit de sa plume. Créatrice de contenus, elle aime rencontrer et écrire pour les autres, et propose des portraits de personnalités ou d'inconnus. Pour cet ouvrage, c'est la première fois qu'elle dresse le portrait d'une ville... La Ville Lumière.

Éditions Hervé Chopin,  septembre 2024
221 pages
Version anglais/français 

dimanche 12 avril 2026

Protocoles ★★★☆☆ de Constance Debré

Des mots pour dire l’exécution d’un verdict , celui de la peine de mort.
Des mots alignés au cordeau, soumis à l’exigence des protocoles.
La rigueur. La précision. L’implacable.
Il y a plusieurs façons de donner la mort.
Des façons d’en organiser le geste, d’en cadrer chaque étape, jusqu’à en faire une mécanique presque froide.
Donner forme à la sentence.
Je ne sais pas vraiment où ce texte m’a menée.
Ni où l’intime, à peine esquissé, de Constance Debré m’a déposée.
J’ai refermé ce livre, vite lu, et pourtant il reste. Des images d’exécutions. Des mots qui s’accrochent. Un malaise diffus.
On est là, dans les couloirs de la mort.
Et pourtant, quelque chose dans la langue nous tient à distance, comme préservés d’une lourdeur qui serait autrement insoutenable.
Je suis allée vers ce texte presque au hasard, portée par ma rencontre avec Love Me Tender, que j’avais tant aimé chroniquer dans Un livre un jour.
Je crois que j’ai encore besoin de comprendre ce qui m’a traversée ici.
Il en restera, c'est certain, des images. Et une trace persistante ... de l’horreur, des atrocités faites aux corps des condamnés.
Peut-être aussi que la littérature est là pour ça. Pour approcher ce que l’on ne regarde pas. Pour donner des mots à ce qui se fait hors champ, à l’abri.
« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »
Des lecteurs de ce livre par ici ? 

« Le courant va de la tête aux pieds. Le courant n'entre pas dans le cerveau. Il ne brûle pas le cerveau. Il se promène le long du corps. Le squelette est bon conducteur d'électricité. La boîte crânienne est résistante. Le courant tourne autour du squelette va et vient sur et sous la peau. Les tissus brûlent. Le corps retenu par les sangles se tend. Le corps se tend jusqu'à ce que les os se cassent parfois se disloquent. La première décharge brûle les tissus et casse les os. Les décharges suivantes brûlent ou cuisent l'homme de l'intérieur. L'homme est conscient. Selon le docteur W en effet il n'y a aucun élément permettant de penser que le processus rende le cerveau inopérant. Selon le docteur W les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. Pour les animaux le système électrode pied tête est interdit. Pour les moutons par exemple on utilise une sorte de pince à deux électrodes qui enserre le crâne, conduit le courant d'une électrode à l'autre à travers le cerveau, brûle le cerveau. Pour les hommes, non.

Les tissus la chair gonflent. L'homme défèque. De la vapeur ou de la fumée sort du corps. Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. La peau devient rouge. La peau se tend jusqu'à presque se déchirer. Il arrive que l'homme prenne feu. Bruit de friture. Odeur de viande grasse brûlée. Après la mort, le corps brûlant ne peut être touché sans que la peau gonflée se déchire éclate. L'autopsie est différée jusqu'à refroidissement non seulement de l'extérieur du corps mais aussi des organes internes. Le cerveau les organes sont cuits. La graisse des tissus a fondu. La peau se déchire glisse tombe. »

« La meilleure manière de tuer est une quête. Rechercher la méthode la plus humaine et pratique connue de la science moderne pour mettre en œuvre la peine de mort. Tel est l'objet de la commission parlementaire et le titre de son rapport. Celui-ci date d'il y a un siècle et demi. Le document comporte une centaine de pages. Il est consultable à la bibliothèque municipale. La massue, l'eau bouillante, la roue, l'empoisonnement, le mortier, la précipitation, l'écrasement, le chevalet, le peloton d'exécution, le poignard, la lapidation, l'étranglement, le hara-kiri, le bûcher, la crucifixion, la décapitation, la dichotomie, le démembrement, la noyade, l'exposition aux bêtes sauvages, l'écorcher vif, le fouet, le garrot, la guillotine, la pendaison, la vierge de fer, le pal, la peine forte et dure. Ces différentes techniques sont répertoriées et examinées pendant près de vingt pages. Puis la commission étudie de façon plus détaillée les méthodes d'exécution alors contemporaines des pays dits civilisés. La guillotine est jugée trop sanglante. Le peloton d'exécution trop militaire. La pendaison, alors en usage dans l'État en question, brutale et archaïque. Images de lynchages. Images d'exécutions ratées. Condamnés décapités totalement ou en partie. Condamnés se débattant au bord de la trappe. Condamnés se tordant au bout de la corde de longues minutes. Des dizaines de minutes parfois. La commission croit au progrès. Elle cherche une nouvelle méthode. La commission imagine l'injection létale. Une piqûre de poison. Par exemple de l'acide prussique. Elle l'écarte au motif de la confusion avec un mode de soin. La commission recommande l'électrocution. Une nouvelle commission est instituée pour concevoir la chaise électrique. Thomas Edison y participe. Des expériences sont faites sur des chiens des veaux un cheval. La loi est adoptée. Les ateliers d'Edison construisent la pre-mière chaise électrique au courant alternatif inventé par Nikola Tesla. Le premier homme exé-cuté par électrocution prend feu. Des témoins s'évanouissent. Les journaux titrent que c'est une catastrophe et qu'on ne recommencera plus. Dans les années qui suivent la majorité des États adoptent la chaise électrique. Puis d'autres la chambre à gaz. Plus tard l'injection létale deviendra la norme. L'invention et l'adoption d'une nouvelle méthode d'exécution ne font pas disparaître les précédentes. La pendaison, le peloton d'exécution, la chaise électrique, la chambre à gaz, l'injection létale : tout est légal, constitutionnel, pratiqué à l'occasion. »

« Le manuel comporte un schéma de nœud en pièce jointe. Le nœud doit être placé sous l'oreille gauche du condamné. La cagoule sera noire et en grosse toile. La cagoule sera ouverte pour tomber sur la poitrine et le haut du dos du prisonnier. Tout sera fait dans les règles. Déchirure de la moelle épinière, fracture cervicale, occlusion des artères carotides, occlusion des artères vertébrales, occlusion des veines jugulaires, arrêt cardiaque de réflexe de choc, occlusion du passage de l'air, interruption du processus odontoïde, dommage irréversible du tronc cérébral : fracture et dislocation. Il n'y aura qu'à suivre la procédure. »

« La cour a considéré que les mécanismes entraînant la perte de conscience et la mort en cas de pendaison judiciaire sont extrêmement rapides, que la perte de conscience intervient immédiatement ou en quelques secondes et que la mort la suit très rapidement. La cour a considéré que le risque de décapitation est négligeable et que la pendaison conformément au protocole n'entraîne ni une mort lente ni une mutilation ni l'infliction d'une douleur gratuite, que par conséquent elle était conforme à la Constitution. - Pensez-vous que M. D. ait souffert en mourant lors de son exécution a demandé la cour au docteur B. Je ne peux pas répondre. À mon sens la notion de souffrance est très large. Je suppose que c'est une question de définition. »

« Le cocktail est constitué d'un produit anesthésiant, un produit paralysant, un produit qui arrête le cœur. L'anesthésiant est destiné à plonger l'homme dans le coma et à le tuer par overdose. Le paralysant à l'empêcher de respirer, à le tuer par étouffement et à rendre invisibles aux spectateurs les signes de sa souffrance, les convulsions les gestes les grimaces. Le produit pour arrêter le cœur, à arrêter le cœur. »

« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »

« Morgan Stanley, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Merryl Lynch, SEC, chapter 11, signing, closing, due dilligence, hedge funds, fusions-acquisitions, leveraged buyouts, info mémorandum, lettre d'intention, accord de confidentialité, autorités boursières, marchés réglementés, je me souvenais des noms et des mots. Je pensais à l'épaisseur des choses, à la complexité, le temps que ça demande de descendre dans l'épaisseur, le savoir, le travail, je pensais à la connaissance qui peut avaler, à l'ignorance, je pensais à l'épaisseur des intérêts, à l'épaisseur des secrets, je pensais attorney privilege secret professionnel et secret d'État, je pensais aux années cinquante, à la United Fruit Company, au coup d'État du Panama, je pensais aux frères qui avaient longtemps été à la tête du cabinet, l'un qui avait dirigé la CIA, l'autre qui avait été ministre des Affaires étrangères, aux coups d'État en Amérique latine, à la guerre de Corée, à Eisenhower, je pensais à la baie des Cochons, à l'assassinat de Kennedy, je pensais à la paranoïa, à la vérité des complots, je pensais à la Warren Commission, à un seul tireur, trois coups, je pensais à l'intérêt supérieur des nations, aux guerres secrètes, je pensais au silence, je ne pensais pas à ce que j'étais venue faire, ce que j'étais venue faire était un prétexte, pour revenir, pour être dans l'ascenseur, traverser des couloirs, voir le silence, les costumes de bureau, la baie par la fenêtre, les ferries, les gens ne se rendent pas compte du travail que ça demande ces métiers-là, il faut être très fort, très calme, je pensais à la dureté et à la précision, je pensais à la loi, je me disais qu'au fond c'était la seule chose. L'intérêt qu'on peut avoir pour sa propre existence est dans les interstices. »

Quatrième de couverture

Ici on achète les âmes.

Constance Debré est l'auteur de Play Boy (Stock, 2018), Love Me Tender, Nom et Offenses (Flammarion, 2020, 2022 et 2023). Ses livres sont traduits et publiés dans une vingtaine de pays.

Éditions Flammarion,  janvier 2026
138 pages