dimanche 21 décembre 2025

Cet autre Éden ★★★★☆ de Paul Hardling

Une communauté marginale ignorée de l'Histoire du début du XIXème et du début du XXème siècle : celle de l’île de Malaga, véritable micro-monde de métissages, de fierté et de pauvreté dignifiée.
Paul Harding nous invite à contempler un monde presque utopique, miraculeux dans sa diversité intime : des enfants qui parlent latin ou dessinent avec un don inouï, des familles soudées par des années d’isolement, qui ont tissé des liens forts.
« Noé avait son arche. Les Honey avaient Apple Island. »
Cet autre Éden existe en dehors des catégories dominantes, il n'est pas un paradis, il est un monde qui n'obéit pas aux normes. Il est fragile car condamné par des autorités inhumaines, aux pratiques nuisibles, agissant sous couvert de la fausse science eugéniste aux préjugés raciaux qui prévalaient à l’époque. 
Grâce à une prose lumineuse, contemplative, lente, épique, quasi lyrique, riche et exigeante aussi, Paul Harding rend palpable l'indicible.  Et au-delà de la critique historique ou de l’hommage à une communauté injustement dispersée, "Cet autre Éden" façonne notre regard sur le monde, sur ce qui est "réel" et "juste" et lève le voile sur un pan méconnu de l'Histoire des États-Unis.  
À lire.

« L'ile de Malaga [...] fut le foyer d'une communauté métissée de pêcheurs du milieu des années 1800 jusqu'en 1912, date à laquelle l'État du Maine expulsa 47 de ses résidents et exhuma leurs morts afin de les enterrer ailleurs. Huit habitants de l'ile furent internés à l'École du Maine pour les Faibles d'Esprit. « Je pense que la meilleure solution serait de brûler ces cahutes et toutes leurs immondices », déclara à la presse le gouverneur de l'époque, Frederick Plaisted. [...]
[En 2010], la législature du Maine vota une résolution exprimant ses « profonds regrets ». »
Fondation pour la préservation de l'héritage côtier du Maine 

« Iris et Violet avaient discuté de la situation.
C'est la sœur de personne.
Pour sûr.
Ni la femme de personne.
Aucun doute là-dessus.
Elle a l'air encore plus démunie que nous.
Je te le fais pas dire.
Violet rechignait à accueillir Cheryl et les enfants, parce que les Indiens, avait-elle expliqué, ne lui inspiraient aucune confiance.
Vi, avait rétorqué Iris, c'est pas aux Indiens qu'on peut pas se fier, c'est aux gens. Surtout les hommes, en vérité. Et peut-être même les hommes blancs encore plus que tous les autres tu vois ce que je veux dire les vrais blancs; pas seulement la couleur de leur peau mais leur disposition d'esprit, pareil qu'être un homme ou une femme c'est une disposition d'esprit. Mais dire que tu fais pas confiance aux Indiens en règle générale, ça, c'est rien qu'un préjugé. »

« Le premier congrès international d'eugénique se tient ce mois-ci à Londres, en Angleterre. Dans son discours inaugural, le major Leonard Darwin, fils du célèbre Charles Darwin, a évoqué les dangers qu'entraînerait toute forme d'interférence avec les lois de la Nature. Tous les participants réunis, a-t-il déclaré, devraient reconnaître sans ambages que s'octroyer la satisfaction de secourir leur prochain en détresse tenir compte en même temps des effets que leur charité serait susceptible de produire sur les générations futures - serait, à tout le moins, une faiblesse et une folie. Nous autres résidents de Foxden et des communautés voisines serions bien avisés de peser la sagesse des paroles du Dr Darwin, au regard de la horde d'« enfants problématiques » engendrés par la Nature qui délaissent nos rivages pour s'établir sur Apple Island. »

« DES RÉSIDENTS SANS DOMICILE D'APPLE ISLAND PLACÉS SOUS LA TUTELLE DE L'ÉTAT: LES AUTORITÉS ESTIMENT QUE CES OCCUPANTS EXCENTRIQUES SONT DÉGÉNÉRÉS ET EN SITUATION DE DÉTRESSE

Une journaliste a récemment accompagné une délégation du Conseil du Gouverneur envoyée sur la tristement célèbre Apple Island afin d'inspecter l'étrange cohorte d'indigents de ce petit rocher et leurs conditions de vie sordides. La décision de former cette délégation a sans nul doute été inspirée en grande partie par le premier congrès international d'eugé-nique, qui s'est tenu cet été à Londres un rassemblement fort bienvenu des plus grands esprits d'Amérique du Nord et d'Europe destiné à faire peser sur la question des races toute l'autorité et la clarté de la science. Les faits scientifiques sont irréfutables, et c'est précisément sur cette base qu'a été prise la décision du Conseil de placer les insulaires sous la tutelle de l'État.
La famille typique sur Apple Island se compose tradition-nellement d'un renégat blanc en guise de père, d'une dame rachitique noire comme du charbon en guise de mère, ou vice versa, et d'une portée de rejetons basanés issus de leur union. Quelle déplorable hérédité pour ces petits. La colonie ressemble plus à un bidonville qu'à un village. Tous ses résidents y cohabitent pêle-mêle, noirs, blancs et mulâtres, sans distinction. Tous sont liés par le sang, et bon nombre d'entre eux, pour ne pas dire la plupart, sont atteints d'idiotie clinique ainsi que d'indolence.

Le seul signe encourageant, au milieu de ce marasme, est la présence d'une petite école à classe unique, propre et bien entretenue. Cette improbable institution d'enseignement est à ce jour encore dirigée par Matthew Diamond, un professeur à la retraite du Massachusetts qui depuis cinq étés maintenant s'emploie à sauver les âmes perdues d'Apple Island.

Mr Diamond instruit les enfants sur divers sujets : les mathématiques, la lecture, l'écriture, les règles d'hygiène élémentaires et la morale chrétienne. La journaliste a décou-vert une salle de classe remplie d'enfants propres et bien habillés qui, il y a encore deux ans, ne savaient ni écrire, ni faire une addition, ni réciter le moindre passage des Saintes Écritures, sans même parler de se laver les mains ou de se peigner les cheveux correctement. Aujourd'hui, la plupart d'entre eux sont capables de lire de courtes phrases, de compter, de réciter le Notre-Père et de rédiger des lettres de remerciements à la Société de bienfaisance. L'un de ces élèves, un beau garçon à la peau claire, est même un artiste en herbe. Mr Diamond a montré plusieurs de ses dessins - représentant des oiseaux, des coquillages ou encore d'autres résidents de l'île - à la journaliste, laquelle n'hésitera pas à le qualifier de Rembrandt mulâtre d'Apple Island. 
Ce rayon de lumière au milieu de tant d'indigence et de pauvreté d'esprit ne suffira cependant pas, tant s'en faut, à changer le sort de cette colonie ; les respectables habitants de cette ville ne veulent pas voir s'étaler devant leurs portes de si dégradantes manifestations. Ces circonstances, si regrettables soient-elles, n'entachent toutefois en rien les modestes bonnes œuvres de Mr Diamond dont la journaliste se réjouit d'avoir été témoin. »

« Aucun de ces enfants n'accordait encore la moindre pensée à ce sang dans leurs veines que les gens en dehors de l'île considéraient comme impur. Même après l'humiliante visite de ces docteurs. Mais bientôt, songeait-elle. Bientôt, Pharaon viendra s'en prendre à nous, comme toujours. Elle repensa aux Hébreux sortant d'Égypte, pourchassés par l'armée de Pharaon. Elle repensa à la vision de Patience Honey au beau milieu de l'ouragan, à Moïse séparant la mer en deux, et elle pensa aux Hébreux se déplaçant d'un endroit à l'autre dans le désert, quarante fois, franchissant les fleuves et les terres en friche et les montagnes et les contrées désolées, ce à quoi les habitants d'Apple Island eux-mêmes, elle en était de plus en plus convaincue, allaient bientôt être contraints. Elle essaya de se réciter, dans l'ordre, tous les campements où les Israélites avaient fait halte, dont elle connaissait la liste par cœur autrefois, Sukkôt, Étam, Migdol, Mara, Élim - où il y avait douze sources d'eau et soixante-dix palmiers, se souvenait-elle - mais elle perdit le fil après Rephidim - où le peuple ne trouva point d'eau à boire. Aussi permanente qu'avait pu paraître Apple Island, si on prenait le temps d'y réfléchir posément, ce n'était jamais qu'un autre campement, bâti puis saccagé dans une course sans fin pour échapper aux Egyptiens, aux Assyriens, à Babylone et à tous les autres - les rois, les armées en marche et les mains tâtonnantes et intrusives de tous les docteurs de ce bas monde. »

« Doux Jésus, songe Matthew Diamond. Bien sûr qu'elle sait. Il est tellement sidéré par la force de cette révélation qu'il laisse presque éclater un cri. Bien sûr : combien d'autres habitants d'Apple Island à la peau claire, au cours des cent dernières années, ont compris que s'ils s'échappaient discrètement, quittant leur mère et leur père et leurs frères et leurs sœurs et leurs cousins pour partir ailleurs, dans un lieu où personne ne les connaît, personne ne saurait jamais rien du sang qui coule dans leurs veines, personne ne pourrait jamais deviner à la couleur de leur peau ou de leurs yeux ou de leurs cheveux que leur grand-tante était originaire du Cameroun, que le père de leur père était arrivé de Nubie par le Mississippi, que leur mère était de pur sang indien ? Quelques-uns au moins. Au moins deux, trois, quatre ? Peut-être peut-être même l'un des propres frères d'Esther, l'une de ses propres sœurs. »

« Les habitants de l'île étaient tellement accoutumés à leur régime de vent et de brouillard, à ne se nourrir que de soleil rôti et de nuages d'orage pochés, tellement habitués à dévorer des ombres rissolées et des échos grillés, que cette abondance de mets et de boissons les plongea dans une profonde stupeur. Ce soir-là, il leur sembla que c'étaient eux-mêmes à travers Ethan qui partaient pour un grand voyage. Et il leur sembla que l'envoyer peindre ses merveilleux tableaux dans quelque contrée lointaine revenait en quelque sorte pour eux-mêmes à déloger leur propre déraci-nement, à mettre en faillite leur propre pauvreté. Il leur sembla à tous, ce soir-là, qu'ils avaient même réussi en quelque sorte à affamer la faim elle-même. »

« Ethan dessina les andains de foin et le pré commença à prendre forme sur le blanc de la feuille tout autour. Il dessina la faneuse et les hommes qui ratissaient derrière et on aurait pu croire qu'ils étaient en train de moissonner un champ invisible sur une planète invisible. Ou qu'ils creusaient des sillons tout l'après-midi durant autour d'un cylindre planétaire, songea Bridget. La lumière dans le vrai champ devant elle était saturée de pollen, de poussière et de balles de grains en suspension dans l'air, soulevés par les coups de faux. Elle arrivait presque à distinguer le pollen poudroyant sur les poils des bras nus d'Ethan et dans ses cheveux. »

« Le tableau représentait un délicat petit fagot d'asperges, noué avec de la ficelle, posé sur le dessus d'une table en pierre sombre, scintillant sous une lumière d'une pure blancheur venue d'en haut, ivoirines à l'exception de leurs pointes, teintées de pourpre-chardon et de vert pâle comme si la lampe venait à l'instant de les raviver. Les légumes étaient entourés d'un halo profond de verts olive et de noirs qui donnait la sensation d'un vide infini au-delà, comme si ce fagot reposait sur une table au fond de la cale de quelque vaste vaisseau éventré, dans un faisceau de lumière projeté de très haut dans le noir par un hublot dans le seul but d'illuminer les pointes, pâles comme de la crème, virant ici au vert, là au violacé, lustrées, catalysées par un rayonne-ment qui n'atteignait pas le reste de la table ni ne projetait d'ombres autour des légumes comme l'eût fait la lumière réelle. La lumière semblait artificielle, arbitraire, inventée par le peintre. Elle tombait depuis d'insondables hauteurs pour dévoiler la vision inattendue entre toutes de cette récolte immaculée, impossible dans les profondeurs de telles ténèbres d'Ararat antédiluviennes et abandonnées, attisant impossiblement l'impossible moisson pour lui insuffler de la couleur.
Ce n'est qu'une botte d'asperges, dit Bridget. Une petite toile représentant des légumes tout bêtes, mais c'est celui de tous que je regarde le plus souvent.
Ethan se pencha pour s'approcher au plus près du tableau, essayant de comprendre comment un tel prodige était possible, comment le peintre avait réussi à transformer une poignée de plantes en un emblème du monde tout entier. »

« Elle s'attendait à se voir comme dans un miroir en regardant son portrait, mais lorsqu'elle passa de l'autre côté du chevalet et découvrit la jeune fille peinte, ce fut comme si un coup de maillet lui frappait le cœur et comme si son cœur était un gong de bronze derrière ses côtes et que sa résonance la ravageait et la remodelait tout à la fois. Ce n'était pas elle-même qu'elle voyait. Elle voyait la façon dont elle était vue. Le visage de la jeune fille sur la toile semblait cru, mis à nu, sa peau tantôt rose, tantôt blanche, piquetée ici de taches de rousseur, là de petits boutons, semblable tantôt à de la porcelaine, tantôt à des galets, son front pâle ombragé sous le chapeau qu'elle portait, son nez corail rougi par le soleil. Bridget distinguait les contours du crâne de la jeune fille, ses os sous la peau et les muscles. La jeune fille la regardait droit dans les yeux, un imperceptible sourire aux lèvres, mais elle penchait très légèrement la tête aussi, d'un air à la fois hardi et timide. La jeune fille occupait la partie gauche du tableau. Derrière elle, à droite, s'étendaient les champs et les tas de foin et l'horizon en hauteur, plein de lumière et de nuages, balayé par un voile de pluie, et, plus près, un fouillis d'herbe scintillante et ombragée et de longs entrelacs de vignes épineuses et de la dentelle de Reine-Anne et de délicats fanions de fougères et, presque immatériel, à peine visible à la lisière du lourd et rugueux tapis d'herbe sombre derrière la jeune fille, un pied de fraisier où s'accrochait une grappe de fruits verts voilés d'ombre. »

« Mets les meules de foin dans le ciel, drues et hérissées, crissant sur le bleu déclinant.
Entasse les nuages en rangées superposées tout le long du pré, brume peignée frémissant en suspens, suturée par la panse à l'herbe coupée ras, végétale, verte, s'asséchant durant le jour, se déshydratant au soleil, douce et humide puis sèche et douce et parfumant le pré, les nuages du matin violacés de gris profond sur l'herbe rase du matin vert foncé ondoyant comme de l'herbe marine dans les criques salées puis se diluant dans une blancheur de paille à mesure que la lumière vire au blanc dans les hauteurs de midi et s'accroche à la cime du jour, suspendue dans la chaleur et le blanc des hauteurs et le foin blanc, suffocant, s'asphyxiant dans un saisissement de lumière angélique. Comment rendre l'aurore, le midi et le crépuscule tout à la fois. Comment rendre la chaleur. Les formes et la lumière et les couleurs se décrivent elles-mêmes à Ethan avec une clarté et une harmonie parfaites, sans expli-cation ni raison, et il les applique sur la toile avec ses peintures. »

« Oui, oui, dit-il. Oui, en effet. C'est là un travail admirable que vous avez accompli. Tout à fait admirable, vraiment. Un puits et un petit pont, cela ne semble guère déraisonnable. Et de bons vieux poêles Franklin. Oui, absolument. Cela ne vous paraît-il pas raisonnable, messieurs ?
Non, rétorquèrent les membres du conseil. Il resterait toujours les questions d'hygiène, physique et mentale. Il resterait toujours le sang corrompu. Il resterait toujours la dépravation et l'imbécillité et le métissage. On ne pourrait rien changer à la réalité concrète de ces faits. Mieux valait pour tout le monde, et pour les insulaires au premier chef, démanteler la colonie, au nom de la salubrité publique. Tout détruire. Brûler ces cahutes et tous ces immondices. Abattre les chiens. Laisser la nature reprendre ses droits. Laisser l'hiver stériliser cette terre. Au printemps prochain, elle aurait retrouvé sa splendeur naturelle, ou presque, et serait propice à la mise en place de nouvelles activités, plus saines, pour les visiteurs comme pour les riverains. L'un des conseillers avança l'idée de bâtir un petit hôtel sur la falaise.
Peut-être avec un modèle réduit mais fonctionnel de phare pour ajouter une touche pittoresque, gloussa le conseiller.
Peut-être une passerelle éclairée entre l'île et le continent renchérit un autre. En bois. Romantique. »

« Bizarre Bazar sur Apple Island ! Bizarre fol de pique ! songea-t-il. (Son ami, le vieux veuf qu'il connaissait depuis la guerre, lui avait parlé de l'article dans le journal et des cartes postales de l'épicerie.) Oui, parfaitement; je suis bizarre, issu d'une famille bizarre, de bizarre ascendance. La plus bizarre entre toutes. Regardez-nous, échoués sur une île, un trou, un marécage, le désert, à peine établis que sitôt de nouveau bannis. Un peu que je suis bizarre. Je ne suis pas homme de terres ni de loi, pas plus duc que seigneur des soieries. Pas homme à ôter son chapeau, à plier le genou, ni larbin flagorneur. Je ne rédige nul décret; ne prononce jamais de jugement. Jamais n'appose aucun sceau. Ne fais pencher nulle balance. Non, pas moi; je suis bizarre. Je suis bizarre pour moi-même, pour mon propre moi, bizarre pour cette bizarrerie que je suis, dotée d'appétits étranges et d'un cœur qui bat de la plus bizarre des façons. Je suis bizarre pour tous les autres êtres bizarres, bizarre en regard de leurs formes, de leurs couleurs et de leurs tailles, bizarre en regard de leurs goûts. Je suis bizarre pour la mer impitoyable. Je suis bizarre pour toutes les bizarres petites créatures barbotant dans les flaques de marée. Je suis bizarre pour la lumière lorsqu'elle perce l'horizon et bizarre lorsqu'elle plonge derrière les arbres. Je suis une pure bizarrerie pour ces gens et pour ce monde. Je suis bizarrement amoureux de ce monde dévasté, bizarrement amoureux de l'amour lui-même - l'amour est toujours bizarre, toujours débarquant de bizarres nulle part pour envahir nos cœurs, rendant tout autour de lui bizarre et voilà, regardez-nous; les yeux grands ouverts toute la nuit, bizarres comme pas permis; orphelins bizarres, veuves bizarres, garçons bizarres et filles bizarres; filles alezanes bizarres éprises de garçons ivoire, garçons jonquille bizarres épris de filles lilas; filles carmin bizarres éprises de filles zibelines, garçons cannelle si bizarrement épris de garçons du blanc laiteux le plus bleu.
Cruels bergers! Brûlez-moi sur le bûcher et pendez-moi à un arbre. Clouez-moi au pilori; envoyez-moi au fond de la mine; jetez-moi dans les champs incendiés. Mais je suis bizarre. Et je dis: Voici de l'eau, du pain, une piécette ternie. Voici ma vieille chemise, mon rabot et mon marteau, un toit que je vous aiderai à dresser au-dessus de votre tête. Voici mon vieux corps bizarre, dans une grange, derrière une haie, sous une ombre, sur une maigre paillasse vite pendant que le roi meurtrier dort encore. Voici une chanson, un tableau, une gigue et une farandole. Voici une île pour une pomme, un verger pour un œil. Voici une pomme unique et parfaite pour une île. »

Quatrième de couverture

En 1792, Benjamin Honey, ancien esclave, et sa femme irlandaise, Patience, découvrent une île où ils peuvent enfin construire une vie ensemble. Plus d'un siècle plus tard, leurs descendants vivent dans une extrême pauvreté, mais l'isolement les protège du monde extérieur.
1912. Lorsque Matthew Diamond, un missionnaire blanc idéaliste mais. pétri de préjugés, débarque pour instruire les enfants, il est ébloui par leur intelligence l'une excelle en algèbre, une autre parle latin, un garçon révèle un don artistique rare. Pourtant, son arrivée cache un projet plus sombre, motivé par les théories eugénistes en vogue à l'époque. Derrière les apparences de la charité se dévoilent les rouages implacables de l'exclusion : bientôt, les habitants sont expulsés, leurs maisons rasées, leurs morts déterrés.
Dans une prose d'une beauté biblique, Paul Harding donne vie à une galerie de personnages inoubliables : Iris et Violet McDermott, deux sœurs qui élèvent trois orphelins ; Theophilus et Candace Lark et leur tribu d'enfants vagabonds; ou encore le prophétique Zachary Hand to God Proverbs, vétéran de la guerre de Sécession qui vit dans un arbre creux sculpté de ses mains.
Roman de résistance et de survie, Cet autre Éden est un hommage bouleversant à la dignité humaine face à l'intolérance et à l'injustice.

PAUL HARDING est l'auteur de Les Foudroyés, prix Pulitzer 2010, et de Enon. Son œuvre, saluée pour sa beauté stylistique, explore les thèmes de la mémoire, du deuil et des origines. Il enseigne à Harvard et vit dans le Massachusetts. Cet autre Éden a été finaliste des prestigieux Booker Prize et National Book Award.

Par l'auteur lauréat du prix Pulitzer pour Les Foudroyés
Finaliste du Booker Prize
Finaliste du National Book Award

« Le rythme de la narration est solennel, les descriptions - même des événements les plus infimes - d'une beauté saisissante. Cet autre Éden est un texte aussi splendide que douloureux, à l'image du lieu réel qui l'a inspiré. »
Claire Messud, autrice des Enfants de l'empereur

« Ce roman est le récit déchirant d'un paradis perdu, et une méditation lyrique sur des êtres isolés qui tentent simplement de survivre. »
THE NEW YORK TIMES

« Le roman éblouit sans cesse par la profondeur des phrases de Harding, leur lumière angélique et haletante. »
THE GUARDIAN

« Harding fait une nouvelle fois la démonstration de son art de la concision et de la compassion, dans un récit qui équilibre avec finesse rigueur historique et personnages pleinement incarnés. Certainement l'un des romans incontournables de l'année. »
LOS ANGELES TIMES

Éditions Buchet Chastel,  août 2025
315 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Matthieu 

dimanche 7 décembre 2025

Le garçon venu de la mer ★★★★★ de Garrett Carr

Ce livre sent bon les écumes et la marée, et m'a ramenée bien des années en arrière quand je suis partie vivre une année en Irlande. Il a eu le don d'ouvrir une fenêtre de ma mémoire, une fenêtre qui donnait sur la baie du Donegal en Irlande. La baie du Donegal, là où se déroule l'histoire de ce garçon venu de la mer, est certainement l'endroit qui m'a le plus marquée. On s'y sent comme au bout du monde. Un monde sauvage et fascinant. J'y suis allée plusieurs fois pendant mon séjour et à chaque fois, j'aurais aimé y rester encore et encore. 

Alors forcément, ce livre est un coup de coeur personnel. 
Il m'a transportée, happée. 
J'y étais. 
Avec eux. Habitants de ce village de pêcheurs. J'ai accueilli ce garçon venu de la mer, j'ai partagé leur repas, leur questionnement, leurs amours, leurs joies, leurs peines, leurs espoirs et leurs tempêtes. 
J'y étais. Entre mer et montagne. Entre le paradis et l'enfer. Vie paisible. Vie rude. Sur ce bout de terre silencieux ou presque. 
Ouais, j'y étais. Et ce fut une expérience hors du temps ! 
J'y étais et j'y retournerai !

Merci aux éditions Gallmeister pour ce voyage contemplatif que je ne suis pas prête d'oublier.

« Nous étions un peuple résilient, nous avions grandi face à l'Atlantique. Quelques milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'accrochaient à la côte et essayaient de ne pas se faire mouiller. Notre ville n'était pas juste une ville, c'était une logique et un destin. Nous n'ignorions pas qu'il y avait des lieux plus cléments et agréables, nous les voyions à la télévision, mais ils semblaient mièvres en comparaison. Chacune des mouettes du soir tournoyait au-dessus des chalutiers qui rentraient au port, et le soleil d'un orange ardent s'enfonçait dans la mer, nous permettant de comprendre notre place sur cette terre ronde. Nous aimions ce sentiment, nous le savourions, mais nous ne nous étendions pas dessus. Les vents de l'Atlantique avaient chassé nos mots, et nous avions appris à nous en passer. Même si le site de notre ville était spectaculaire, il n'avait rien d'une carte postale, et nos pensées étaient orientées vers des choses pratiques. La présence de la mer aurait pu conférer à certains de la spiritualité, pas nous. Nous n'étions pas enclins à la spiritualité et si nous nourrissions des sentiments superstitieux nous gardions cela pour nous. »

« À ce moment-là, Brendan arriva dans les jambes de sa maman, posa une main sur le bas de son dos pour agripper sa jupe et commença lentement à pivoter sur un pied en dévisageant leur visiteur. Tommy le regarda et s'en voulut aussitôt d'avoir parlé en ces termes. Brendan pouvait obtenir ce genre de résultat auprès de nous tous. La plupart disaient que c'était parce que nous nous souvenions de la façon dont sa vie avait débuté, abandonné sans défense, ce qui nous rappelait nos vulnérabilités et nous donnait une perspective différente sur les choses. Le seul fait de regarder Brendan pouvait inciter quelqu'un à réévaluer ses priorités. Quelques-uns allaient plus loin et affirmaient que le garçon avait une sorte de pouvoir qui forçait les gens à s'interroger sur leur manière de se comporter. La plupart d'entre nous rejetions ce genre de déclarations déraisonnables, nous n'étions pas enclins aux superstitions. Mais ça ne les empêchait pas d'insister. »

« Ambrose avait regardé l'endroit où leur camarade s'était trouvé, et il lui avait fallu des secondes pour comprendre la raison pour laquelle la ligne d'horizon n'était plus interrompue. Avait-il trébuché, s'était-il évanoui, avait-il glissé dans le sang ? Ils ne le sauraient jamais, mais son corps avait été rejeté par la mer une semaine plus tard et Ambrose avait compris cette vérité essentielle : la mer pouvait revendiquer quiconque silencieusement. Nous vivions et travaillions en bordure d'un appétit vorace. Si nous en approchions trop le pied, nous disparaissions avant d'avoir poussé un cri, nous ne laissions rien derrière nous hormis notre dernier souffle. »

« Ambrose appréciait les traditions. En son for intérieur, il considérait qu'il avait plus d'âme que la plupart des pêcheurs: un beau coucher de soleil rougeoyant sur la baie, une vague blanche qui balayait le pont, un requin bleu qui se débattait dans les mailles d'un filet, ces spectacles le bouleversaient, soupçonnait-il, bien au-delà de ce que ressentaient la grande majorité des pêcheurs. Beaucoup parlaient de l'océan comme s'il s'agissait d'un plancher d'usine ; Tommy par exemple. Qu'il reste confortablement installé pour pêcher par l'intermédiaire de consoles si ça le rendait heureux, Ambrose, lui, vivait pour la rencontre pure avec l'océan. Il était un chasseur, un pourvoyeur, comme les premiers hommes qui avaient pêché sur cette côte à l'aide de fers de lance ou ce qu'ils parvenaient à fabriquer à l'époque. Ambrose ressentait une parenté avec Mick Cannon, qui préférait nourrir ses amis plutôt que faire la queue à la criée pour recevoir quelques misérables livres sterling de la main d'un marchand. Peut-être Mick n'avait-il pas un grand esprit pour les affaires, mais il avait de la dignité et des instincts louables, et Ambrose était persuadé que c'étaient des qualités bien supérieures, les meilleures dont un homme pouvait faire état. »

« Christine rentra dans la cuisine, la consternation bouil-lonnant dans tout son être. Elle n'ignorait pas qu'Ambrose jugerait qu'il avait été parfait, qu'il penserait que ces instants avec son fils avaient été riches et empreints de complicité. Ambrose transmettait ce dont il avait lui-même hérité, ins-tallant Brendan dans une lignée d'hommes tranquilles, se contenant tous, presque au point de se refouler, de se consacrer génération après génération à étudier l'horizon, préférant étudier de loin une immensité dénuée de mots plutôt que de se vouer à ne serait-ce qu'une seconde d'introspection. Quel épouvantable piège, avait conclu Christine, que de s'être mise en ménage avec un homme si inhibé. »

« Les hommes du Donegal avaient des porte-clefs incroyablement volumineux ; nous avions tendance à avoir de nombreux verrous dans notre vie. Tommy avait maintenant les cheveux gris, mais il paraissait quand même plus jeune car il s'était marié, et sa femme l'avait persuadé de se faire détartrer et redresser les dents. Cela lui avait coûté une somme monstrueuse, mais il s'était soumis, l'amour, c'est comme ça. »

« Ambrose ayant oublié qu'il avait été le premier à mettre la vision de Rockall dans la tête de son fils, et à lui associer une sorte de légende, ne comprit probablement pas ce qui se passa ensuite, à savoir que le désir de son fils n'avait même pas grand rapport avec la pêche. C'était plus le fait que Roc-kall représentait quelque chose qu'eux deux, uniquement eux deux, pas Brendan, pourraient à nouveau partager. Mais Declan lui-même ne le comprenait pas davantage ; ce que nous recherchons se cache souvent dans le brouillard »

« On ne s'échappe jamais d'un endroit comme celui-ci. Si on n'y retourne pas, il vient vous chercher. »

Quatrième de couverture

"Notre ville n'était pas juste une ville, c'était une logique et un destin."

Irlande 1973. Un bébé trouvé sur la plage d'une petite ville de la fe ouest est adopté par un pécheur local et sa femme. Très Fanfant fascine. Au fil des années, "le garçon venu de la mer" continue de captiver les habitants, à l'exception de son frère, dont l'aversion ne cesse de grandir. Mais qui pourrait vraiment comprendre ce garçon ? Dans ce petit coin du Donegal, chacun doit grandir et trouver sa place, au sein d'un monde qui évolue à vive allure.

Saga familiale couvrant deux décennies, où alternent le comique et le tragique, l'intime et l'aventure, Le Garçon venu de la mer est un premier roman enchanteur, riche de la beauté de l'Irlande et de la chaleur d'une communauté.

C'est une grande histoire sur une petite communauté, racontée par la communauté elle-même.
BBC

Un roman surprenant, tendre et chaleureux, sur un lieu réel et des personnes réelles.
THE GUARDIAN

Un livre qui prend de l'ampleur comme un vent d'ouest, le fracas des conséquences cédant la place à un calme tardif, le lecteur restant avec l'impression stupéfaite de la tempête qui vient de se dissiper.
THE IRISH TIMES

L'histoire de Cart est à la fois vaste et intime, drôle et chaleureuse, tout en étant d'une grande acuité psychologique. Et elle transporte une cargaison pleine de sentiments sous les ponts.
THE HERALD

GARRETT CARR est né dans le Donegal en 1975. Il enseigne la création littéraire au Seamus Heaney Centre de l'université Queen's, à Belfast. Il a publié des romans pour jeunes adultes ainsi qu'un récit. Le Garçon venu de la mer est son premier roman pour adultes.

Éditions Gallmeister,  août 2025
424 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Pierre Bondil

mardi 25 novembre 2025

Nourrices ★★★★★♥ de Séverine Cressan

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

Elle est belle la plume de Séverine Cressan. Charnelle. Immersive. Sensorielle. Poétique. Profondément Humaine.
Rien que ça ! Mais vous le savez déjà tant les critiques lues sur la toile sont unanimes ;-) 
Une ode à la vie et une lecture coup de cœur !

« La plupart des hommes craignent la vérité, croient qu'elle va les empêcher de vivre. Au contraire, c'est le mensonge et le secret qui tuent. »

« C'est nuit de tempête.

Le vent s'est levé au crépuscule dans une brise légère. Il a dispersé les feuilles mortes, les faisant voltiger en une danse désordonnée, un ballet désarticulé. L'herbe des champs ondulait sous sa caresse énergique. Après avoir louvoyé de bruissements en gémissements, la tempête s'est déchaînée aux premières heures de la nuit. Les bourrasques ont fait ployer les branches des arbres les plus robustes comme une main invisible qui aurait voulu en éprouver la solidité. Les rafales se sont succédé, déversant dans leur sillon des trombes d'eau qui semblaient vouloir noyer le sol de leur afflux. Les êtres vivants ont fait silence et l'on n'entendait plus que le vent mugissant, les craquements des bois bousculés, le martèlement de la pluie. Tous se sont calfeutrés à l'abri des assauts impétueux de la tempête, soumis à une peur confuse et immémoriale. Mais l'air tourbillonnant s'est engouffré dans les maisonnées et dans les têtes, rendant fous les hommes et les bêtes. »

« Agrippée au montant du lit, elle accompagne la poussée d'un cri terrible, inouï, qui recouvre le vacarme de la tempête et lui semble venu d'une part inconnue d'elle: cri d'effroi devant la vie qui s'avance, souveraine, effarante; cri de puissance révélée, celle d'enfanter, de mettre au monde; cri de douleur causée par le cercle de feu, brûlure intense imprimée par le crâne de l'enfant qui franchit l'orifice de la vulve et menace de déchirer la peau trop fine, distendue au maximum. La tête du nouveau-né qui peinait à franchir le goulot du vagin glisse comme un anneau huilé qui aurait buté sur une jointure de phalange. Un éclair, suivi d'un roulement de tonnerre assourdissant, plonge la pièce dans une lumière aveuglante. Accroupie, la tête du bébé entre les jambes, Sylvaine ressemble à une chimère étrange, un être hybride à deux visages. »

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

« Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j'aurais préféré pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L'argent, elles savaient bien qu'elles en verraient pas la couleur et que c'est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage. Moi, je pressais le beurre pour en faire sortir l'eau. D'autres reprisaient des vêtements ou cardaient la laine. Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l'avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu'on pensait toutes la même chose : qu'il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu'on était quand même les premières concernées. »

« Sous l'édredon de plumes
Corps à corps étourdissant
Les pieds petits labourent le ventre mou
Les doigts minuscules chipotent le mamelon, le roulent, le pressent
La bouche avide aspire, se remplit, déglutit
Échange d'effluves, de liquides, de fluides
Flux ininterrompu
Comme le sang a coulé de l'un à l'autre, le lait afflue
Dyade serrée, exclusive
Impossible de s'immiscer entre
le bébé nacre qui tapisse la coquille mère »

« En marchant, elle ressasse les paroles et les gestes du meneur, s'en veut de ne pas s'être défendue. Elle aurait dû s'insurger, crier, se débattre, frapper. Ne pas se laisser faire, opposer sa volonté, sa force à celle de cet ivrogne lubrique. À mesure qu'elle se rapproche de la chaumière, sa colère, contre elle-même et cette vermine, monte, est reprise en écho par les hurlements d'Avel, de plus en plus sonores. »

« Et le cahier, j'ai demandé. C'est pour quoi? Je le donnerai à ton enfant. Car ton histoire, c'est aussi la sienne.
J'ai eu envie de déchirer toutes les pages que j'avais écrites. J'ai pleuré. La vieille m'a prise dans ses bras. Elle a chuchoté à mon oreille.
C'est le plus beau cadeau que tu puisses lui faire, le meilleur héritage que tu puisses lui laisser. Rares sont les humains qui osent se regarder tels qu'ils sont. Encore plus rares sont ceux qui osent se montrer aux autres dans leur vérité nue.
J'ai pensé qu'elle avait raison. Que si on avait le courage de regarder les choses en face, les filles seraient pas obligées de faire des choses pareilles. »

« Tu m'as demandé de t'écrire.
C'était ta dernière volonté. Tu avais tant maigri, visage émacié et chair dissoute, consumée jusqu'à la lie, que tu ressemblais à un moineau frêle, aussi léger qu'une fronde de fougère. Tu avais l'air perdue au milieu des oreillers que j'avais entassés sous ton dos. Assise sur le bord du lit, je caressais ta main calleuse. Tu m'as dit : Écris-moi. J'ai cru avoir mal compris. Ma gorge était nouée comme une corde tressée trop fermement et je n'ai pas pu parler. Tu as répété distinctement: Écris-moi. Ta main a serré fort la mienne. Ta poigne était celle d'un aigle. J'ai promis.
Tes yeux se sont fermés, tes doigts se sont relâchés. C'est moi qui ai serré ta main plus fort. J'aurais voulu te retenir. Te garder encore à mes côtés. Pour moi, tu étais sans âge, vieille depuis toujours, et cela aurait dû te permettre d'échapper à la Faucheuse. 
Mon chagrin, si lourd, n'a pas suffi pour t'arrimer au sol. On n'arrête pas les aigrettes de pissenlit emportées par le vent.
J'ai veillé ton corps mort toute la nuit. J'avais besoin d'égrener ces heures sombres, silencieuses, en ta seule compagnie. De même que tu pouvais voir sans lumière, j'ai pu te parler sans mots. Je t'ai dit l'amour et l'admiration, la gratitude et la reconnaissance envers la mère que tu as été pour moi. Si Mammig m'a nourrie de son lait et de sa tendresse, tu es celle qui m'as permis d'habiter le monde en m'apprenant l'écoute du vivant, l'attention infinie à ses tressaillements. »

« Qui peut vivre dans le monde sans savoir qui il est? Et d'où il vient? Personne. Les bêtes n'ont pas besoin de savoir cela, elles naissent, vivent et meurent sans questions car elles sont les enfants de la Terre. Les humains, c'est autre chose. Ils ont besoin de savoir sinon, ils passent leur vie à chercher le point d'ancrage qui leur fait défaut. Ce faisant, ils en oublient de vivre. »

Quatrième de couverture

Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son garçon à peine sevré, accueille chez elle une petite de la ville. Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné et, à ses côtés, un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d'échanger les bébés. L'enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l'enfant de la ville qui lui a été confiée...

Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.

Éditions Dalva,  août 2025
267 pages