samedi 18 avril 2026

Prélude à la goutte d'eau ★★★☆☆ de Rémi David

« Il est temps que l’écologie prenne le pas sur l’économie. »
Je referme ce livre avec une impression tenace. Pas vraiment une émotion, plutôt une lucidité qui dérange.
Je pensais lire une dystopie. Mais ce futur-là ne projette rien, il prolonge. L’eau qui manque, les corps qui fuient, les tensions qui s’installent, c'est déjà là, sous nos yeux.
Dolomont m’a dérangée. Parce qu’il n’a rien d’exceptionnel. On a déjà croisé ce genre de silhouette. Il incarne ce pouvoir qui sait, qui voit, et qui choisit malgré tout de préserver ses intérêts. À travers lui affleurent l’indécence, le mépris, le vivant sacrifié, l’argent érigé en priorité, les compromis qui deviennent système, les silences qui arrangent.
« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »
L’histoire suit son fil, parfois vacille, manque de crédibilité. Mais ce n’est pas l’essentiel.
Ce qui reste, c’est une colère sourde. Une impression d’inertie collective face à l’évidence. Comme si le monde se fissurait, brûlait et que ceux qui tiennent les allumettes continuaient de parler croissance.
« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »
Une histoire de vengeance, portée par une écriture efficace et captivante. Si certains ressorts du scénario peinent parfois à convaincre, le fond, lui, interpelle profondément et pousse à la réflexion.
Et cette question en creux, combien de temps encore avant que cela cesse d’être une fiction ?

« Après l'été, c'était encore l'été.
Début octobre, dans la savane parisienne comme dans tout l'Hexagone, la canicule continuait de s'étirer, à la manière d'un grand fauve.
La végétalisation des voies, des murs et des toits, le remplacement du bitume sombre par des revêtements clairs, les brumisateurs installés dans les rues, les pataugeoires dans les parcs, les fontaines sur les places, les bancs rafraîchissants à propulsion d'air froid, les buses d'asper-sion intégrées aux trottoirs... rien n'y faisait. Partout, on transpirait. »

« J'ai toujours aimé les glaces, depuis que je suis gamin. Alors une de cette taille... Mais bon, quand même : les ours polaires ? Vous les privez de leur territoire ? Non, je ne les prive de rien. Un ours, j'adore les ours, ça vit où ? Ça vit sur la banquise. Sur de l'eau salée. Ils ne vivent pas plus sur les icebergs que vous, que moi, que les chats, que personne. C'est de l'eau douce, un iceberg ! Et il s'en forme des tas, plus de seize mille par an. Quasiment ce qu'on consomme, sur la planète, en eau, en une année. Et c'est de l'eau douce qu'on perd, de l'eau qui fond, de l'eau qu'on gaspille, qui part en mer quand la France manque, que le Maroc manque, que le monde entier manque d'eau. Alors plutôt que de pleurer, plutôt que de se plaindre, autant se relever les manches et la récupérer, cette eau. Vous ne trouvez pas ? C'est ce qu'on s'est dit, en tout cas, à la Dolco. Qu'il s'agissait de montrer l'exemple, plutôt que de donner des leçons. Et nous avons monté ce projet qui n'est ni plus ni moins qu'un grand déménagement : on ne fait que déplacer de l'eau, changer l'endroit où cet iceberg va fondre, pour le faire fondre au Maroc plutôt qu'en plein milieu de la mer, et pour récupérer son eau plutôt que de la gâcher. Et ce déménagement il est non polluant, ce qui n'est pas le cas, comme vous le savez, des usines de dessalement d'eau, qui empoisonnent la mer, avec un tas de rejets de saumure.
Le journaliste américain, un grand échalas aux moustaches cirées, au nez en lame de couteau, un peu plus jeune que les autres, saisit la balle au bond pour questionner plus avant Dolomont sur son empreinte carbone.
- Est-ce que vous n'allez pas trop vite ? N'aurait-il pas fallu, avant de mener le projet, faire une étude d'impact ? Est-ce qu'en raison de votre enthousiasme, vous ne brûlez pas les étapes ?
- Mais "si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit" ? 
Il laissa planer un silence, avant de poursuivre : 
- Ce sont les mots d'un poète. Un Turc et communiste, figurez-vous, Nâzim Hikmet, que j'aime beaucoup. Je vous le cite parce que je crois qu'il y aura toujours bien plus de vérité dans les mots d'un poète que dans une étude d'impact. "La terre se nourrit d'eau et de poèmes. Mais depuis des années, nous ne lui donnons que des chiffres". Ça c'est Christian Bobin, un autre grand auteur, que j'aime à méditer.
Pour ne pas se défausser cela dit de la question, après sa parenthèse lyrique, il martela trois mots : la dérive assistée. L'iceberg pouvait se laisser porter par les courants marins comme par d'immenses tapis roulants, ce qui réduisait d'autant la consommation de fioul du bateau.
Et la voile, régulièrement déployée, abaissait encore le coût énergétique de trente pour cent.
Lui demandait-on s'il ne serait pas plus éco-responsable, tout de même, d'exploiter la glace sur place, directement au pôle, plutôt que de la tracter jusqu'au Maroc, il argumentait : il n'existait en Arctique aucune source d'énergie disponible. Qui plus est, un seul bateau avait permis de convoyer l'iceberg depuis le pôle jusqu'à Cherbourg. À supposer qu'on eût décortiqué la glace directement dans le Grand Nord, il eût fallu pour transporter la même quantité d'eau cinquante bateaux-citernes de grande capacité: l'impact aurait été autrement plus élevé sur les écosystèmes et les milieux marins. »

« Après une jeunesse passée à militer contre la cruauté envers les animaux, maître Cherkaoui s'était spécialisée dans les questions écologiques. La protection de la nature et le bien-être animal constituaient pour elle les deux facettes d'un même combat : celui mené contre l'anthropocentrisme. Une conception datée, erronée et dangereuse à ses yeux en ce qu'elle légitimait des attitudes comme le productivisme agricole irraisonné, le pillage des réserves ou les tortures animales. Le droit ? Elle le voyait comme un outil puissant pour repositionner l'humain à sa place : ni en dehors ni au-dessus de la nature et du vivant. Parmi. »

« L'affaire du L213B, comme on l'appelait, avait tout pour plaire aux médias: un iceberg immobilisé, saisi par la justice, ce n'était pas commun, et L'Axolotl pour le défendre, c'était David contre Goliath. Un petit cabinet versus une multinationale, une femme contre un homme, le droit à la justice contre la liberté d'entreprendre et la nature contre la vanité humaine.
Que faire ? Tout le monde posait la même question, sans savoir y répondre. Ramener la glace au pôle ? C'était impensable, dangereux. La laisser fondre? Se perdre ? Ce serait absurde, dans le contexte. Se l'approprier pour la France ? Une déclaration de guerre, d'autant que le Maroc, qui s'était jusqu'alors tenu discret, montrait des signes d'impatience autant que d'agacement.
Je laisse la justice faire son travail, répondait le président français, quand on l'interrogeait.
Le monde entier scrutait l'Hexagone, l'iceberg jouant le rôle d'un immense compte à rebours, un sablier de glace. Mais la question posée aux juges n'était pas des plus simples à résoudre et revenait ni plus ni moins à se demander: à qui appartient la nature ? »

« Sous la chaleur écrasante de l'été, dans le débat public, Meryem apportait un souffle nouveau qui résonnait en de multiples échos, à la façon d'un carillon de bambou animé par le vent. Dans les parcs, les cafés, les bureaux, les jardins, sur les places, aux repas de famille... partout on se mit à discuter, à se disputer sur la question du droit de plaider pour les autres qu'humains. C'était inattendu, presque surréaliste, mais incontestable et grisant pour l'avocate tout comme pour Samira, qui vivait l'aventure avec elle. Elles avaient réussi la deuxième étape de leur pari : après l'arrestation de Dolomont, mobiliser l'opinion, imposer leur sujet dans le débat public. Dolomont, sa personne, son inculpation, son agitation pour les faire taire c'était l'écume, répétait Meryem. Revendiquer le droit pour les êtres naturels à être reconnus comme des personnes ayant des droits, une dignité, c'était la vague. Une vague venue de loin, formée de mille gouttes d'eau: les combats de toute une génération de militantes et militants écologistes, fatiguée de ce vieux monde et de ses dichotomies obsolètes, qui continuaient à survivre et même à gouverner.
Le procès de l'iceberg, pour Meryem, était celui d'une vie, et l'enjeu du verdict allait au-delà de l'iceberg lui-même, de son cas particulier. Il était tous les êtres naturels, les lacs et les rivières, les glaciers, les abeilles, les arbres et les dauphins... exigeant de la justice qu'elle se positionnât, les reconnût, les entendît. »

« La demande explosa, l'offre se raréfia ; le marché imposa ses règles. On fit s'affronter les villes contre les campagnes les petits contre les gros, les agriculteurs contre les défenseurs de la nature. Les pluies d'hiver bientôt ne furent plus suffisantes pour reconstituer les réserves, le soleil fit tressaillir la Bourse. On avait besoin d'eau pour arroser les champs ; il fallait en acheter sur les marchés, mais elle coûtait plus cher que le gain dégagé à vendre ses récoltes. Elle devint la nouvelle récolte, précipitant les faillites. »

« Dès leurs débuts, il sut qu'embrasser Samira c'était embrasser aussi ses combats. Non pas se les approprier - Antoine n'éprouvait de convictions fortes sur rien, ni d'énergie pour mener aucune lutte - mais littéralement les embrasser, les tenir dans ses bras, en tenant Samira dans les siens. Ils étaient indissociables d'elle, ils faisaient partie d'elle. Souvent, d'ailleurs, Antoine craignait qu'elle ne le quittât pour quelqu'un de plus militant, de plus charismatique, de plus engagé, de plus cultivé, que sa flemme ne finît par éteindre la flamme. Car il avait souvent la flemme. Il se sentait découragé d'avance. L'ennemi semblait trop fort, les lobbys, les puissants, les intérêts financiers, les capitaines d'industrie... On ne pouvait pas changer le monde, il ferait toujours les riches plus riches, les pauvres plus pauvres et de la planète une poubelle. C'était, à la rigueur, l'unique conviction d'Antoine, ce qui ne l'empêchait en rien d'admirer Samira pour sa combativité, sa détermination, pour ce que lui n'était pas. »

« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »

« J'entends ici ou là que le procès à venir est celui de la nature qui plaide contre l'humain. C'est faux : s'il s'avère historique, ce procès le sera précisément parce que, et pour la première fois, c'est celui de la nature qui plaide avec l'humain, et contre l'inhumain. »

« Il est temps que l'écologie prenne le pas sur l'écononie. »

« Dolomont incarnait tout ce qu'elle exécrait, ce contre quoi elle se battait. Le saccage de la nature, la fortune indécente, l'opportunisme éhonté, le mépris de classe, la compromission avec le pouvoir, alors quand son père... C'était comme si, en s'entêtant à prendre la défense d'un tel homme, même à en faire l'éloge, il s'en prenait à elle personnellement et qu'il lui crachait au visage. Pour dire, signifier à son fils, à mots couverts, alors qu'il ne la connaissait pas, ou à peine, que déjà il la réprouvait. »

« Dolomont, c'était une trompette: dans son monde n'existaient que les pistons. Les relations, les retours d'ascenseur, les intérêts, les rapports de force, les échanges de bons procédés, les services, gracieusetés. Avec la certitude que tout homme, toute femme, toute conviction était monnayable, qu'acheter résolvait tout. C'était un être en somme d'ambition, de pouvoir et d'argent, ses trois prises sur le monde, qui lui permettaient tout. Sauf qu'avec le juge Aguilar, en charge du procès, il était face à un mur impossible à escalader, ni à contourner, ni à salir, ni à détruire. Un mur sans aucune prise qui avait pu, dans sa carrière, prononcer des verdicts en faveur aussi bien des plus que des moins, des forts que des faibles, de la nature que de l'humain. Un juge comme un mirage qui se dessinerait dans la chaleur du désert, dont on ne parvenait pas à cerner les contours. »

« Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas là qu'elle me manque ; c'est parce qu'elle me manque qu'elle est là. »

« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »

« Le prélude de La goutte d'eau pour le juge Diakité, mélomane et musicien amateur accompli, était une occasion de se confier à sa fille. Jamais il n'eût osé, ou su, sans en passer par la musique, se livrer sur ses sentiments, ses peurs ou son amour pour elle. Dire "je t'aime", pour le juge, relevait de l'obscénité. Mais parler de Chopin, d'une œuvre, d'une création, était à sa portée.
Il aimait jouer pour Samira, adolescente, le morceau au piano et le lui commenter, tout en sous-entendus. L'aspect lumineux, innocent de la première partie, en ré bémol majeur : l'enfance. Puis les menaces et les dangers, dans la seconde, qui gagnaient du terrain, entraient dans la maison. Et ce tocsin qu'on entendait, fortissimo, en do dièse mineur, sonnant pour annoncer une disparition, inévitable, ou une mort, peut-être, qui arriverait bientôt et qui serait brutale.
Samira était pleine d'admiration pour son père. Et dans le même temps se demandait souvent si elle avait un père. Il était le courage, il était la finesse, la beauté de l'âme humaine, et l'intelligence même. Mais était-il un père ? Il travaillait sans cesse quand il était à la maison, ne quittant son bureau, où on avait interdiction d'aller, que pour l'heure des repas. Il s'accordait cinq jours de congés chaque année, pour passer quelque temps, comme il disait, avec sa femme et son enfant. Cinq jours où il était presque toujours malade. Samira était fière, et pas peu fière, d'être sa fille ; il l'impressionnait. Dans le même temps, des marques de tendresse quelquefois lui manquaient.
Cela dit, quand il s'asseyait au piano, dans leur salon, le juge trouvait un peu, par la musique, à formuler son affection. Par un regard, par une façon de changer sa voix, pour parler à sa fille, ou de pencher la tête vers elle. Assise à sa droite, sur la même banquette, Samira observait ses mains - élégantes, élancées - agiles sur le clavier, en l'écoutant vanter la joie, dans la dernière partie du pré-lude. Elle revenait, elle gagnait, débarrassée des ombres, de la tristesse, de la mélancolie. La beauté de la vie.
- Et cette note obsessionnelle, cette goutte d'eau, qui tombe, qui tombe, qui tombe, qui traverse le morceau, qui tient bon, quoi qu'il arrive autour. Cette note à la main gauche, au milieu des accords, qui se détache du reste, qui survit et pourquoi? Parce qu'elle s'est adaptée au contexte nouveau, et que de la bémol, sans qu'on s'en aperçoive, elle est devenue sol dièse, sa note enharmonique. Tout en restant la même, elle a changé son nom. »

« Il venait de s'engager dans le labyrinthe tissé de mensonges et sans aucune issue qu'allait devenir sa vie. Il ne pouvait plus reculer. »

« - Je crois que l'eau est trop précieuse pour ne pas avoir de prix. Autrement, on n'en perçoit pas la valeur, on la gaspille, la déprécie.
Même à des chiens, pensait Aya en l'écoutant, debout dans la fournaise, les dents serrées, le visage tendu, le regard assassin, même à des chiens on donne de l'eau.
Sa haine était une vague furieuse mais impuissante qui venait se briser sur Dolomont. »

« En nouvelle Adèle H, fille de Victor Hugo parcourant Halifax, au Canada, sur les traces du lieutenant Pinson, son amour de Jersey, dans l'espoir de l'y croiser, Antoine arpentait tous les quartiers de la ville. Des populaires aux plus huppés, il alpaguait les gens dans la rue, dans les supermarchés, sur les places, les squares, au restaurant, dans les cafés, dans les bibliothèques, les parcs, les parkings des cités, dans les moyens de transport, dans les quartiers d'affaires, les lieux résidentiels, les galeries d'art, les points de deal, les lieux de culte, à la sortie des théâtres... Sans la moindre méthode, à part tout essayer. »

« Pour Samira c'était un indéniable aveu. Et malgré tout ce n'était en aucun cas une preuve ; elle ne pourrait jamais la porter devant un juge. Jamais innocenter, et ce fut un calvaire que de se l'avouer, celle qui fut condamnée en lieu et place de Dolomont, et qui dans cette histoire resterait le visage monstrueux, repoussant, de l'inhumanité. »

« Parce qu'en faisant [...] un métier invisible, on voit toutes sortes de choses. »

« On ignorait souvent que ces activités, menées par des sociétés filles, étaient dans le giron de la même holding.
Cela jurait quelque peu avec l'image de lui-même que Dolomont s'évertuait à imposer dans les esprits : celle d'un philanthrope. »

« Samira, la gorge déchirée, ne sut répondre, rien dire. En raccrochant, elle repensait avec rage à la page d'accueil du site de På djupet, où elle était allée cent fois avant de les contacter, qui mettait en avant la belle citation d'Albert Londres, grand reporter français, à l'aube du vingtième siècle : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie en mettant dans la balance son crédit, son honneur, sa vie. » Amberg savait la force de tout ce qu'elle révélait, et pourtant, le sachant, il choisissait de ne pas publier son enquête pour préserver ses intérêts. Comment avait-elle pu se montrer si crédule ? Plus que leur décision, c'était sa naïveté avant tout qui la rendait furieuse. Encore une fois, elle avait voulu faire jouer David contre Goliath, à nouveau elle s'était laissé berner par cette fable ridicule. Il n'y avait pas de combat possible. Non pas que Goliath fût plus fort, mais parce que David était Goliath. »

NOTE
Dans les années 1970, le prince saoudien Mohammed Al-Faisal créa la société Iceberg Transport International. Elle avait pour mandat d'étudier la faisabilité d'un remorquage d'iceberg de l'Antarctique jusqu'au port de Jeddah. L'idée depuis refait surface régulièrement. Elle m'a inspiré la première partie du livre. Pour ce qui a trait au statut de la glace en droit international, j'ai tiré profit du travail de la juriste Fabienne Quilleré-Majzoub, notamment L'eau dans tous ses états juridiques (Éditions Pedone, 2017), «À qui appartiennent les icebergs » in Revue québécoise de droit international (volume 20, numéro 1, 2007) et « Glaces polaires et icebergs : quid juris gentium ? » in Annuaire français de droit international (CNRS Éditions, volume 52, 2006).
Je me suis nourri aussi, pour l'écriture du procès, dans la première partie, de textes relevant de la théorie dite des droits de la nature. Parmi eux Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (Christopher Stone, Éditions Le Passager Clandestin, 2017 pour l'édition française), Le contrat naturel (Michel Serres, Éditions François Bourin, 1990), Un nouveau droit pour la terre (Valérie Cabanes, Éditions du Seuil, 2016), Petit manuel des droits de la nature (Édi-tions Wild Legal, 2022), Le fleuve qui voulait écrire (mise en récit Camille de Toledo, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021).
La ligne narrative liée au programme gramme "Un rein pour une nouvelle vie", dans la deuxième partie du livre, me vient du site parodique tunisien LerPesse, qui en 2018 publiait un article intitulé « Campus France: les étudiants africains invités à déposer un rein en caution au début de leur cursus universitaire ». Le canular, largement diffusé, fut souvent pris pour une information authentique et sérieuse, comme le rappelle l'anthropologue Julien Bondaz dans une analyse de 2019 pour le site universitaire The Conversation : « Un rein contre des études en France : les enseignements d'une rumeur africaine ».

Quatrième de couverture

Au milieu du XXIe siècle, alors que les canicules à répétition redessinent le paysage mondial, Erik Dolomont a bâti sa fortune sur l'exploitation de la crise climatique. Il profite d'un vide juridique et s'approprie un iceberg qu'il fait charrier depuis le pôle jusqu'au Maroc pour en revendre l'eau douce au prix fort.

Samira, une jeune juriste spécialisée dans la défense de la nature, cherche la faille pour s'opposer à lui. Ses raisons de lui faire obstacle sont idéologiques sans doute. À moins qu'il ne s'agisse d'une vengeance personnelle ?

De la Guinée à la Suède en passant par le Maroc et la France, de 2040 à 2060, ce thriller écologique haletant nous entraîne dans un monde terriblement proche du nôtre. À travers la trajectoire de Samira, il nous invite à réfléchir aux grandes questions de notre temps.

Éditions Gallimard, décembre 2025
318 pages 

À travers les champs bleus ★★★★☆ de Claire Keegan

J’ai lu À travers les champs bleus comme on entre dans un paysage, lentement, en laissant le regard s’habituer à la lumière, aux silences, aux détails. En prenant le temps de rester dans chaque histoire. Dès les premières pages, j’ai senti cette douceur si particulière chez Claire Keegan. Une écriture sans éclat apparent, mais qui vient toucher très profondément.
Ces huit nouvelles m’ont donné l’impression de m’approcher au plus près des vies, comme si je regardais par une fenêtre entrouverte. Il n’y a rien de spectaculaire, et pourtant l’amour empêché, les liens familiaux, la solitude, les élans contrariés, les rêves qu’on n’ose pas toujours suivre imprègnent ces pages, et ce n'est pas rien..
J’ai été particulièrement touchée par les personnages féminins. Leur manière d’habiter le monde, souvent en retrait, prises dans quelque chose de plus grand qu’elles, les traditions, les attentes, une forme de rudesse du quotidien. Il y a en elles des désirs puissants, des fissures, des résistances silencieuses. Ces moments presque imperceptibles où tout bascule où tout bascule serrent le cœur. Rien n’est appuyé. Tout passe par un geste, une pensée, un souvenir. 
Et puis ces descriptions de paysages irlandais 💚, on en parle ? ☺  Ils m’ont accompagnée tout au long de la lecture. Je les ai presque respirés, l’air chargé d’embruns, la lumière sur les champs, les odeurs, les saisons. Ils ne sont jamais là par hasard, ils disent quelque chose des personnages, de leur solitude ou de leur apaisement.
Certaines phrases continuent de résonner en moi, sur le fait de ne pas vouloir la même chose au même moment, sur cette délicatesse qui rend vulnérable, sur le poids du passé qui revient toujours.

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 
Ce n’est pas un livre spectaculaire, mais c’est typiquement le genre de lecture qui reste un peu après. Je l'ai refermé avec cette sensation particulière, celle d’avoir été touchée en douceur, mais profondément. Encore une fois, Claire Keegan me laisse des images persistantes et une émotion difficile à formuler, la même que j’avais ressentie avec "Ce genre de petites choses".

« Le ciel était nuageux mais prometteur, zébré de bleu. Là-bas dans l'océan, un ruban d'eau a formé une crête transparente et s'est brisé sur la plage. » LA MORT LENTE ET DOULOUREUSE 

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Des bribes de sa relation avec la fille de Lawlor lui viennent à l'esprit. Comme c'était merveilleux de la connaître intimement. Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. Elle disait qu'un homme ne pouvait pas se connaître et vivre seul. Elle croyait que l'amour menait à la connaissance physique. Ses opinions l'irritaient parfois, mais il ne réussissait jamais à lui donner tort. Il se rappelle cette soirée dans le salon, ses bras lisses parsemés de taches de rousseur. La manière dont elle s'est assise au bord du lit à Newry et lui a recousu son bouton de chemise. Le lendemain matin, leur dernier, ils sont restés couchés avec la fenêtre ouverte et il a rêvé que le vent lui emportait toutes ses taches de rousseur. Plus tard dans la matinée, lorsqu'elle a tourné la tête et l'a regardé, il a dit qu'il ne pouvait pas quitter la prêtrise. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Il pousse le portail en bois et l'écoute se refermer derrière lui. Il reste immobile et regarde le monde. Le printemps est arrivé, sec et prometteur. L'aulne se développe, ses grosses branches pâles cuivrées. Tout semble plus net à présent. La nuit s'est arcboutée contre les pieux de la clôture. Le râteau est un objet brillant, apprécié et usé.
Où est Dieu ? a-t-il demandé, et ce soir Dieu lui répond. Tout autour l'odeur âcre des groseilliers sauvages rend l'air piquant. Un agneau sort d'un profond sommeil et traverse le champ bleu. Là-haut, les étoiles ont pris leur place. Dieu est la nature.
Il se rappelle ces heures allongé nu avec la fille de Lawlor dans une chambre près de Newry. Il se rappelle tous ces pissenlits montés en graine et la déclaration qu'il a faite de l'aimer toujours. Il se rappelle cela, intégralement, et n'éprouve aucune honte. Comme c'est étrange d'être vivant. Bientôt, ce sera Pâques. Du travail l'attend, un sermon à écrire pour le dimanche des Rameaux. Par les champs, il grimpe vers la route, pensant à sa vie demain, son existence de prêtre, déchiffrant, du mieux qu'il peut, le langage chrétien des arbres. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Au bout de moins d'un an, la futilité de la vie conjugale l'a frappée douloureusement : la futilité de faire un lit, d'ouvrir et de fermer les rideaux. Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire. Et il n'y avait rien ou presque dans les environs d'Aghowle pour la divertir. Toutes les semaines, elle se rendait au village à vélo, mais Parkbridge se réduisait à un bureau de poste et à un pub avec magasin dont le propriétaire était d'une curiosité indiscrète.
« Victor se porte bien ? Voilà un homme remarquable, un travailleur remarquable. Il ne laisse pas les choses traîner. » » LA FILLE DU FORESTIER 

« Il était inhabituel que les voisins entrent dans cette maison, mais, quand ils y pénétraient, Martha racontait des histoires. En fait, elle avait un vrai talent de conteuse. Lors de ces rares soirées, ils la voyaient cueillir les fruits de son imagination et les révéler devant eux. Ils repartaient avec le souvenir non pas de la belle maison ancienne qui les impressionnait toujours, de l'homme à la mine soucieuse qui en était propriétaire ou de l'étrange groupe d'adolescents, mais de la femme dont les cheveux brun foncé flottaient plus librement au fil des heures et de ses mains pâles cueillant des histoires improbables comme des prunes vertes qui auraient mûri au fur et à mesure du récit près du feu. Ayant écouté ces histoires, les voisins avaient quelquefois trop peur pour ressortir dans la nuit et Deegan devait les raccompagner jusqu'à la route. Après de telles soirées, il emmenait toujours sa femme au lit pour lui donner, et se donner à lui-même, l'assurance qu'elle était exclusivement sienne. Il pensait parfois que c'était la raison pour laquelle elle racontait bien. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Judge se félicite de ne pas savoir parler. Il n'a jamais compris l'obligation qu'ont les humains de converser : les gens, quand ils parlent, disent des choses inutiles qui améliorent rarement, pour ne pas dire jamais, leur existence. Leurs paroles les attristent. Pourquoi ne peuvent-ils pas se taire et s'embrasser ? La femme pleure à présent. Il lui lèche la main. Elle a des traces de graisse et de beurre sur les doigts. En dessous, son odeur n'est pas sans évoquer celle de son mari. Tandis que le retriever lui nettoie la main, le désir de Martha de le chasser s'évanouit. Ce désir appartient à hier, est devenu une chose de plus dont elle ne sera peut-être jamais capable. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Pour Noël, la fillette reçoit un disque d'Abba qu'elle écoute deux fois et apprend par cœur. Waterloo est sa chanson préférée. Le père Noël descend par la cheminée et dépose un vélo d'occasion pour le cadet. Celui-ci espérait des machines pour sa ferme une herse pour semer le blé précoce ou une moissonneuse-batteuse, car ses betteraves sucrières sont quasi prêtes pour l'usine. Quelquefois il souhaite de la pluie. Leurs feuilles, qu'il a fabriquées avec des pneus de vélo, semblent sèches et ne grandissent pas. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Sa grand-mère, chez qui il a vécu pendant la rupture de ses parents, est morte maintenant. Il n'y a pas un seul jour où il ne souffre pas de cette absence. Elle disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l'avait poussée à remonter dans la voiture, elle a répondu : « L'époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. » Sa grand-mère est morte, mais il a vingt et un ans, il habite un endroit sur terre, il a d'excellentes notes à Harvard, il marche sur une plage au clair de lune sans aucune restriction de temps. » PRÈS DU BORD DE L'EAU

« L'espoir est toujours la dernière chose à mourir ; il l'avait appris enfant et l'avait vu, de ses propres yeux, soldat. » RENONCEMENT 

« Si elle se demandait, avant de dormir, ce que faisait le voisin dans le lit de l'autre côté du mur, elle ne s'appesantissait pas. Elle tâchait de ne s'appesantir sur rien. Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 

« LA NUIT DES SORBIERS*
Jadis à la campagne, dans toutes les maisons, les habitants se lavaient les pieds, comme ils le font maintenant, et une fois que l'on s'était lavé les pieds, il fallait toujours jeter l'eau dehors, car l'eau sale ne devait pas rester à l'intérieur de la maison durant la nuit. Les vieilles gens disaient toujours qu'un malheur risquait de s'abattre sur la maison si l'eau du bain de pieds restait à l'intérieur et n'était pas jetée, et elles disaient toujours, aussi, qu'au moment où l'on jetait l'eau dehors il fallait crier "Seachain ** !" de peur qu'un esprit ou une pauvre âme ne se trouve dans le passage. Mais là n'est pas la question, et je dois continuer mon histoire...»
D'après L'Eau du bain de pieds, un conte de fées irlandais.
*On attribue au sorbier des propriétés magiques et protectrices exceptionnelles. Dans la mythologie, il a un pouvoir d'enchantement. Son nom irlandais, caorthann, vient de taor, qui désigne à la fois une baie et une flamme claire. L'un de ses noms anglais, quicken tree, évoque ses effets toniques, vivifiants.
**Exclamation irlandaise qui signifie « Attention ! » . 

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Quatrième de couverture

À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS. Plus tôt, les femmes étaient venues avec des fleurs, chacune d'une nuance de rouge plus foncée. Dans la chapelle, où ils attendaient, leur parfum était fort. L'organiste a lentement joué la toccata de Bach, mais un frémissement de doute se répandait sur les bancs.
Dès l'initiale de la nouvelle titre, avec ce frémissement de doute, Claire Keegan parvient à suggérer un trouble, que confirmeront les premiers balbutiements du prêtre au moment de célébrer le mariage.
Les huit nouvelles de ce recueil, pour l'essentiel enracinées dans la terre d'Irlande, évoquent le pouvoir dévastateur des mots (La Mort lente et douloureuse), les relations des pères et de leurs filles (Le Cadeau d'adieu, La Fille du forestier), les amours impossibles (À travers les champs bleus, Chevaux noirs, La Nuit des sorbiers), la force des préjugés (Près du bord de l'eau) ou le poids des traditions (Renoncement). Tout comme dans L'Antarctique (2010) et Les Trois Lumières (2011), le regard acéré et les phrases ciselées de l'écrivain en imposent. Sans jamais rien affirmer, Claire Keegan parvient, dans ses textes d'une beauté lapidaire, à susciter d'inoubliables émotions de lecture.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford.

Éditions Sabine Wespieser,  octobre 2012
256 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

mercredi 15 avril 2026

James ★★★★☆ de Percival Everett

Avec James, Percival Everett revisite Les Aventures de Huckleberry Finn en donnant voix à Jim, alias James. Une réécriture que j’ai trouvée à la fois accessible et percutante.
J’ai d’abord été portée par ce ton presque léger, dans l’esprit de Mark Twain, avant de me laisser surprendre par le basculement vers la brutalité de l’Amérique esclavagiste, un glissement qui m’a semblé très juste.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le travail sur le langage, langue jouée, langue contrainte, langue comme refuge. Une réflexion fine et vraiment forte sur le pouvoir des mots, ceux qui enferment, et ceux qui protègent.
James est lucide, lecteur, profondément lucide sur les mécanismes d'oppression. Son regard éclaire autrement le monde, et révèle, en creux, la violence d’un système.
Et pourtant, malgré cette justesse, quelque chose m’a échappé. Je suis restée à distance et n’ai pas réussi à m’attacher au personnage, comme si le texte gardait une part de silence que je n’ai pas su explorer.
Un roman intelligent et nécessaire, empreint d’humanité, qui m'a touchée mais auquel il m’aura manqué une étincelle pour être totalement emportée.

« - Pou'quoi tu n'es pas deho' à cou'i' avec ton ami, là ? lui demandai-je.
- Tu veux dire Tom Sawyer?
- Oui, je c'ois bien c'est lui, oui.
- Sûrement qu'y dort encore. Sûrement qu'il a passé la nuit à braquer des banques et des trains, ou j'sais pas quoi encore.
- Lui il fait des choses comme ça ?
- C'est ce qu'y dit. Il a un peu d'argent, alors y s'achète des livres et y passe son temps à lire des histoires d'aventures. Y a des fois, j'sais pas trop avec lui.
- Tu veux di'e quoi, là ?
- Ben, par exemple, il a trouvé une grotte et on y va des fois avec d'autres gars, mais dès qu'on est là-bas faut qu'y soit le chef.
- Ah oui ?
- Tout ça pasqu'il a lu ces livres.
- Et ça te p'end à 'eb'ousse-poil comme on dit?
- Pourquoi on dit ça ? "Prendre à rebrousse-poil" ?
- Moi, Huck, je comp'ends comme ça : si tu g'attes un poisson de la tête à la queue, ça ne va pas lui fai'e g'and-chose; que dans l'aut'e sens...
- Pigé.
- Pa'fois, les amis, il faut juste les p'end'e comment ils sont. Ce qu'ils font, toi tu n'y peux 'ien.
- Jim, tu t'occupes des mules, tu répares les roues du chariot et, là, t'es en train de réparer le porche. C'est qui qui t'a appris tout ça ? »

« Ce soir-là, je m'installai dans notre cabane avec Lizzie et six autres enfants pour leur donner un cours de langue. C'était indispensable. De la maîtrise de la langue, de l'aisance à parler dépendait la capacité à se mouvoir dans le monde en sécurité. Les petits étaient assis sur le sol de terre battue, et moi sur l'un des deux tabourets que j'avais bricolés. Le trou pratiqué dans le toit aspirait la fumée du feu qui brûlait au milieu de la cabane.
«Papa, pourquoi on doit apprendre ça ?
- Les Blancs s'attendent à ce que nos paroles sonnent d'une certaine façon et, forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire "quand ils ne se sentent pas supérieurs". Donc prenons un moment pour réviser les bases.
- Ne jamais croiser leur regard, dit un petit garçon.
- Tout à fait, Virgile.
- Ne jamais parler en premier, dit une petite fille.
- Exact, Février. »
Lizzie jeta un coup d'œil aux autres enfants puis se retourna vers moi. « Ne jamais aborder un sujet directement quand on parle à un autre esclave.
- Et comment nomme-t-on cela? » demandai-je.
Ils répondirent en chœur : « Double discours.
- Excellent. » Ils étaient contents d'eux, et je les laissai savourer ce sentiment. »

« Chaque fois que je m'étais introduit clandestinement dans la bibliothèque, je m'étais demandé ce que les Blancs feraient à un esclave qui avait appris à lire. Que feraient-ils à un esclave qui avait appris aux autres esclaves à lire ? Que feraient-ils à un esclave qui savait ce qu'était une hypoténuse, ce que signifiait le mot « ironie » et comment épeler « rétribution » ? »

« L'histoire de Venture Smith, soi-disant racontée par lui-même, devenait de plus en plus révoltante à mesure que j'examinais le texte, me demandant comment un enfant de cinq ans aurait pu se rappeler tant de détails formant un ensemble si cohérent. La justification de ma condition par les Blancs à travers leurs récits m'avait déjà fait comprendre l'apparence impeccable du mensonge. J'appréciais l'idée voltairienne de tolérance envers les différences de religion et j'avais conscience, tout absorbé que je fusse, que je ne m'intéressais pas au contenu de l'œuvre mais à sa structure, son mouvement, sa façon de dénoncer des aberrations logiques. Ainsi, après ces livres, la bible elle-même fut le moins intéressant de tous. Je ne pouvais pas m'y plonger, ne le voulais pas, et je compris ainsi que je reconnaissais là un instrument de mon ennemi. Je choisis alors le terme « ennemi », et je persiste dans mon choix car « oppresseur » suppose nécessairement l'existence d'une victime. »

« Je m'appelle James. J'aimerais pouvoir faire mon récit avec autant d'application que de fidélité. J'ai été vendu à la naissance puis vendu de nouveau. La mère de ma mère venait d'un endroit sur le continent africain, m'avait-on conté ou peut-être l'avais-je simplement supposé. Je ne puis prétendre à aucune connaissance de ce monde ni de ce peuple, et j'ignore si les miens étaient rois ou mendiants. J'admire ceux qui, âgés de cing ans comme Venture Smith, se rappellent le clan de leurs ancêtres, leurs noms et les déplacements de leur famille à travers les rides, les tranchées et les abîmes de la traite des esclaves. Je peux vous dire que je suis un homme qui a conscience du monde dans lequel il vit, qui a une famille, qui adore sa famille, qui a été arraché à sa famille, un homme qui sait lire et écrire, et qui ne laissera pas son histoire être narrée par lui-même, mais l'écrira lui-même. »

« - Le problème, c'est que je ne supporte pas l'idée qu'ils fouettent les miens, expliqua-t-il.
- Mais si tu réussis, dit George Senior, il n'y a pas un coup de fouet au monde qui pourra effacer l'espoir que tu nous donneras. »

« - Les Blancs nous regardent travailler et ils oublient que ça nous laisse beaucoup de temps seuls dans notre tête. À travailler et à attendre.
Je souris.  Si seulement ils savaient le danger que ça représente. »

« Des Blancs sortirent pour se poster le long de la rue, souriants, applaudissant et riant. Je croisai le regard de certains et leur façon de me considérer était différente de tout contact que j'avais pu avoir avec des Blancs. Ils se montraient ouverts, mais ce que je vis en les scrutant ne m'impressionna guère. Ils cherchaient à partager ce moment de moquerie à mes dépens, aux dépens des « noirauds », riant des pauvres esclaves, tapant du pied et battant des mains avec gaieté et entrain. J'avisai une femme qui était peut-être intriguée par moi, ou séduite par mon rôle d'amuseur. D'elle, je ne voyais que la surface, l'enveloppe externe, puis je me rendis compte qu'elle n'était que surface et ce jusqu'au plus profond d'elle-même.
L'auditorium faisait partie de la mairie. De fait, il ressemblait beaucoup à un tribunal. J'étais déjà entré dans un tribunal, quand on m'avait envoyé porter un déjeuner au juge Thatcher. Nous montâmes sur scène de notre pas rythmé en beuglant nos chansons. Comme Emmett, Cassidy et même Norman l'avaient prévu, je les appris très vite, en tout cas assez pour chanter les refrains avec les autres. Il m'était douloureux de regarder ces visages blancs se moquer de moi, de nous, mais, encore une fois, c'était moi qui les dupais. »

« Ce qu'on croit n'a rien à voir avec la vérité. Crois ce que tu veux. Crois que je mens, mais évolue dans le monde en tant que jeune Blanc. Crois que je dis la vérité, mais évolue malgré tout en tant que jeune Blanc. Dans tous les cas, ça ne change rien. » Je regardai le visage du gamin et vis qu'il était attaché à moi et que c'était la source de sa colère. Il avait toujours éprouvé de l'affection pour moi, si ce n'est un amour réel. Il s'était toujours tourné vers moi pour que je le protège, même quand il croyait que c'était lui qui me protégeait. »

« - Qu'est-ce qui vous fait dire que je n'imagine pas le genre d'ennuis qui m'attendent ? Après m'avoir torturé, éviscéré, émasculé, laissé me consumer lentement jusqu'à ce que mort s'ensuive, vous allez me faire subir autre chose encore ? Dites-moi, juge Thatcher, qu'y a-t-il que je ne puisse imaginer ? »

« - Allons-y, dis-je.
- C'est ton plan, ça ? "Allons-y" ? » fit l'homme le plus corpulent.
- J'ai bien peur que oui.
- Qui es-tu?
- Je m'appelle James. Je vais récupérer ma famille. Vous pouvez venir avec moi ou rester ici. Vous pouvez venir et goûter à la liberté ou rester ici. Vous pouvez mourir avec moi en essayant d'être libres ou rester ici, morts de toute façon. Je m'appelle James. »

Quatrième de couverture

« Ces gamins blancs, Huck et Tom, m'observaient. Ils imaginaient toujours des jeux dans lesquels j'étais soit le méchant soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. [...] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu'ils veulent. »

Qui est James? Le jeune esclave illettré qui a fui la plantation ?
Ou cet homme cultivé et plein d'humour qui se joue des Blancs ?
Percival Everett transforme le personnage de Jim créé par Mark Twain, dans son roman Huckleberry Finn, en un héros inoubliable.
James prétend souvent ne rien savoir, ne rien comprendre ; en réalité, il maîtrise la langue et la pensée comme personne. 
Ce grand roman d'aventures, porté par les flots tourmentés du Mississippi, pose un regard incisif entièrement neuf sur la question du racisme. Mais James est surtout l'histoire déchirante d'un homme qui tente de choisir son destin.

Percival Everett est l'auteur d'une vingtaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, de poésie et d'essais. James a reçu en 2024 le National Book Award et connaît un immense succès dans le monde entier.

Les Éditions de l'Olivier,  août 2025
285 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut
Prix Pulitzer de la fiction 2025
National Book Award fiction 2024