mercredi 29 avril 2026

La forêt barbelée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Un recueil qui m'a traversée.
Dans la lignée de "Mes forêts".
Avec, en ouverture, les mots de Cécile Coulon ❤️
« Être capable d’écrire et de dire "je viens en paix", vous n’imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. »
« je viens en paix »
On croit que c'est simple. Ça ne l'est pas.

Certains poèmes résistent. Je n'ai pas insisté. Je les ai laissés faire. Les sensations, elles, sont restées.

Huit ans seule, en forêt.
Gabrielle Filteau-Chiba ne raconte pas.
Elle encaisse. Elle apprend. Elle tient.
Les saisons ne sont pas un décor. Elles attaquent. Elles déplacent. Elles obligent.

Ici, rien n’est confortable.
« vague de froid
les clous éclatent dans les murs
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie »
Même le courage se rationne.

Et nous ?
Nous coupons.
Nous traquons.
Nous détruisons.
Avec méthode.
Avec des mots propres pour salir moins.

Et au milieu de tout ça, ses mots.
Bruts. Vivants. Indociles.

Une ode au sauvage.

Et quelque chose en moi se souvient.
Courir.
Marcher longtemps.
Se laver dans une rivière glacée, l'été,
quand la peau brûle presque du froid.
Rejoindre une cabane.
Regarder la montagne en silence.

Être là, simplement. Sans posséder. Sans prendre.

Une traversée âpre et lumineuse, au rythme des saisons.
Une poésie qui griffe autant qu'elle console.
Et qui, doucement, remet le vivant à sa place. Et nous avec.

Le challenge d'avril #laouviventleslivres sur le thème de la forêt m'a inspirée 😉
Quatre livres, trois forêts.
Celle, intime et habitée, d'Hélène Orion et de Gabrielle Filteau-Chiba ; celle, mémorielle et troublée, de Jean-Yves Jouannais dans "Une forêt" ; et celle, âpre et frontale, que l’on traverse chez Caroline Hinault dans "Traverser les forêts".
Quatre manières d'entrer en forêt, et d'en ressortir un peu moins indemne.

« Vous qui n'avez pas encore lu les romans ou les poèmes de Gabrielle Filreau-Chiba, je vous envie et trépigne à vos côtés pour savoir ce que ce sera, pour vous, une fois ce recueil refermé, une fois ses livres lus et relus, ce que ce sera donc de savoir qu'on peut écrire comme cela, c'est-à-dire avec une douceur vertigineuse vissée dans l'âme, douceur éloignée volontairement des grandes villes, douceur violente dans son exil, fragile et sauvage, oui, c'est cela qui parfois manque à la poésie contemporaine, de la dou-ceur fragile et sauvage, capable de dévaster sur son passage quelques idées de carton construites, quelques immeubles aussi, et de suspendre le temps à la branche d'un arbre sous lequel l'autrice a choisi de vivre, d'écrire, de respirer.

En tant qu'autrice, je suis avide de celles et ceux qui comprennent le besoin de se glisser à la marge d'un système pour en révéler ses dysfonctionnements, pour redonner au temps qui passe toute la longueur, toute l'épaisseur de chaque seconde, pour être apprivoisés par la forêt, par la tempête, par les grandes émotions du ciel, et de raconter tout cela à travers les formes qui nous conviennent, le roman, le poème, l'illustration. Gabrielle Filteau-Chiba est de celles qui rassurent l'autrice que je suis par les thèmes qu'elle aborde, la façon dont elle les aborde, et la douceur, encore, qu'elle y injecte.
En tant que lectrice, je suis émerveillée : chaque année, ou plutôt chaque paire d'années, une voix s'élève, nouvelle, on se dit mais pourquoi personne ne m'en a parlé avant, mais comment ai-je pu passer à côté ? Et l'on est si heureux de reconnaître cette voix, de se dire que d'autres livres sortiront, d'apprendre que le poème, si parfait dans sa sauvagerie, sera lui aussi de la partie.

Pour Gabrielle Filteau-Chiba, la forêt est une cathédrale : ici, à Clermont-Ferrand, la cathédrale, c'est un phare. J'admets que c'est cette phrase qui m'a poussée vers ses textes: j'y ai décelé ce murmure qui court dans les très bons livres, ce souffle, à la fois discret, explosif, mais qui encore une fois prend son temps, pour dire, expliquer, ressentir. Il y a dans cette écriture un déploiement sensuel rare. Gabrielle Filteau-Chiba écrit qu'elle crie pour ne pas qu'on entende trembler sa voix, mais n'est-ce pas exactement la définition de l'écriture ? De cet acte si simple et indéfinissable où le tremble-ment n'est recouvert que par les mots solides et le style haut ? Aurait-elle pu écrire j'écris pour ne pas qu'on entende trembler ma voix ? Je ne veux pas me mettre à sa place, mais j'ai hâte d'avoir la réponse !

Gabrielle Filteau-Chiba a quitté un emploi à Montréal, à l'âge de vingt-trois ans, pour aller vivre sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans la forêt, entre les murs d'une cabane, sans électricité. Celles et ceux qui ont passé une bonne partie de leur adolescence à rêver en lisant Walden ou la Vie dans les bois sentent s'allumer cette petite lumière d'admiration, de stupeur, à ceci près que Thoreau habitait à dix minutes de chez ses parents, qu'il mangeait chez sa mère quatre fois par semaine. Pas vraiment le cas de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a dit, lors d'une interview au moment de la sortie de Sauvagines, qu'en arrivant dans la forêt, elle avait peur de tout, de son ombre, des coyotes, des bruits, et qu'en même temps un grand fou rire, une grande joie s'était emparée d'elle, que ces trois années furent trois années de joie pure, de lecture, d'apprentissage des sons, des styles de bûches - la température descend jusqu'à moins quarante-, la solitude évidemment, et le retour au temps long, percé par les hiboux, les coyotes, les oiseaux.

Là où les trois romans de l'autrice embrassaient pleinement la question de l'éco-anxiété, du sentiment d'urgence à protéger les arbres primaires, de la nécessité de se battre et de porter sa sensibilité en étendard, ses poèmes prennent, encore, une sente ténue. Ils font un pas de côté dans le grand pas de côté, une cachette dans la cachette: là on chasse celui qui croit chasser, on traque le braconnier, on se fait traqueur pour ne plus se sentir traquée. Les poèmes n'évacuent pas la question politique, mais cette question est tendue entre deux êtres qui se pourchassent, sous les arbres :

Nature d'amour
si tu m'aimes en retour
aide-moi 

Dans la peur, dans le doute, dans la cuirasse que la poétesse revêt pour chasser le chasseur, il y a, en cathédrale, la prière, évidente, sublime, qui me touche et m'émeut plus  que je n'ose le dire, car cet appel c'est celui qu'on a dans le cœur et dans la bouche lorsque l'on fait partie de celles et ceux qui ont moins peur en forêt que dans le métro, de celles et ceux qui préfèrent les bruissements de feuilles mortes au raffut du trafic aérien, et qui savent rester des heures avec eux-mêmes, encabanés dans leur corps et leur mémoire. La prière à la nature, à la nature d'amour, raconte une autre histoire : celle des peuples qui protègent plus qu'ils n'abîment, qui rendent hommage plus qu'ils n'avilissent, qui cachent plus qu'ils ne traquent. Les vers de ces poèmes sont saisissants de simplicité et de rage : la douceur est nourrie par le sentiment d'urgence, par la nécessité absolue de faire corps avec le paysage. Gabrielle Filteau-Chiba lui parle, à cette forêt, à cette nature, elle la convoque, la supplie aussi.

Impossible de ne pas être envahie par l'amour, la colère et la douceur, à la lecture de ces poèmes. L'œuvre est comme un tableau où les lignes bougent sans cesse à l'abri des regards des visiteurs : les couleurs sont vagues et multiples, les traits tirés et défaits en mille branches, terriers et nids, les personnages sont plus des ombres que des corps, menaçants, des ombres qui arrachent et salissent par le sang, des ombres qui vendent et retournent et tuent, l'autrice elle, le répète :

je viens en paix

Ça aurait pu être je crois le titre de ce recueil, un titre mais aussi un hurlement désespéré, car comment faire avec les corps que nous avons, les vies que nous vivons, les animaux que nous tuons, pour dire en arrivant dans la forêt « je viens en paix » ? La grande force des poèmes c'est d'être capable de le dire, de le faire, d'y croire. Dans la peur qui inonde tout, il y a cet espoir fou, venir en paix dans la forêt. Se saisir de son vertige, écrit Gabrielle Filteau-Chiba, nous ne savons plus faire cela, au mieux nous le contournons, au pire il nous jette dans la fosse, au pire du pire nous le remplissons de très grosses voitures et de fourrures à tête de renard.

C'est cela que nous propose la poétesse de ses terres, qui sont pour nous terres de larges paysages, de froids inimaginables et d'accents vivants : apprendre à dire « je viens en paix ».
D'où que nous soyons nous avons appris les guerres, les conflits, les combats, nous avons récité que ces guerres, ces conflits et ces combats furent nécessaires, gagnés ou perdus, nous nous sommes enfoncés dans l'histoire comme dans du coton mouillé. Gabrielle Filteau-Chiba renverse ce que nous avons appris par cœur, ses poèmes sont des leçons, pas celles de l'école ni celles de nos parents, des leçons de l'âme, du sensible, du silence interieur. Être capable d'écrire et de dire « je viens en paix », vous n'imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. Le dernier combat sera contre ce mauvais sentiment que nous portons en nous, la certitude d'être plus fort que la nature qui nous entoure.

Vous qui bientôt lirez les premières pages de ce recueil, je vous envie d'entrer en lieu sacré du cœur car ici, dans ces poèmes, entre ces arbres couverts de neige, de brume ou de fumée, la voix d'une poétesse est pareille au grand feu qui éclaire les hommes sans brûler leur cabane.

Cécile Coulon »

« j'ai la phobie du noir des gens 
de me tromper de sentier 
de tomber sur tu sais qui

je l'entends qui tire 
à toute heure d'la nuit 
j'ai trouvé des crânes troués

j'essaie de faire ma forte 
en même temps 
j'ai peur à l'infini »

« je caresse ma première chienne 
ma sang-mêlée chérie 
traqueras-tu avec moi 
ceux qui osent nous braconner »

« éclairez-moi 
pourquoi on se plie aux lobbys 
si l'argent ne se mange pas

comme disaient mes profs de droit 
t'as pas la note de passage 
parce que t'as rien compris

le crime doit être commis 
on dédommage après coup 
inondation d'argent liquide

et la poussière va sous le tapis »

« tu dormiras enfin tout ton saoul 
du sommeil des planteuses d'ail 
des jardinières maraîchères 
des accoucheuses de miracles

saisis ton vertige à deux mains 
et ramone comme une grande

prends toujours de l'avance 
prépare-toi au pire 
au froid

graisse et débarre les fenêtres 
aère tes esprits

n'oublie jamais d'ouvrir les clés 
il faut une fente qui aspire 
les tracas les tristesses 
et laisse entrer la joie »

« je viens en paix

parce que la seule martre 
que je connais n'a que trois pattes 
je comprends qu'elle prenne l'eau 
m'évite comme calamité

trop tard 
est-il trop tard

parce que je rêve encore moi 
au retour des amitiés fortuites 
de coureuses-rieuses des rives 
qui se croisant se saluent

petite 
je viens en paix 
lis dans mes paupières basses 
mes mains vides 
tendues en désarroi 
toutes les excuses de mon espèce

l'homme en chasse est loin maintenant 
ne t'en fais pas »

« je reprends le sentier des avalanches 
songe à tout ce que j'y ai enfoui
haricots iroquois
vivaces alpines
bulbes de lys

lubies

j'aurai au moins des bouquets 
de médecines douces et d'épices 
à en combler le grenier 
de mes doutes

le précipice 
de mes origines »

« cannage

je voudrais mettre en pots 
des réserves de pluie 
faire rougir à contre-soleil 
mon huile de millepertuis

je voudrais mettre en pots 
l'avertissement des tamias 
des miels et des baumes 
mille réserves de joie

les années nostalgies 
les immortaliser 
tresses de foin d'odeur 
couronnes de cornouiller

je pourrais mettre en mots 
mon instinct de survie 
et tout l'espoir 
en moi »

« ne plus courir

pourquoi se faire aller le globe 
c'est jamais mieux ailleurs

j'ai pourtant d'la chance du bois cordé 
du cannage des bouts de chandelles 
des allumettes des briquets 
enfin ma propre tanière

mais je ronge mon frein quand même 
dans l'antre des murènes 
je fomente sans répit 
des plans d'évasion

j'ai toujours envie de m'en aller 
telles mes amies d'eau vive 
ondines fées furtives 
jamais attrapées

pour ne plus fuir 
faut-il se barbeler »

« l'irrévérence est une hérésie en soi »

« dewors

ça commence mal à matin 
les mésanges sont parties 
une scie à chaîne de malheur 
chuinte un peu trop près 
à mon goût

comment donc qu'on bûche accidentellement 
qu'on couche sans honte aucune 
une vingtaine de mes belles 
au bois dormant

elles et moi nous avions 
le même âge

timber

j'expire ma fumée
le bûcheron me tend des verts 
quatre-vingts huards froissés 
la valeur marchande de mes sœurs 
décapitées 

je crache à terre 
un mauvais sort vers toi 
mauvais karma exposant deux 
c'est tellement pas 
tellement pas 
la première fois

plus tard je me servirai de rubans blancs 
pour marquer clairement mes limites

chercheurs de trouble 
dewors

c'est chez nous 
on tue pas toute icitte »

« kintsugi

j'aime le marin des faïences 
sur les porcelaines crème et blanches 
et les vaisselles les plus polies 
celles dont les fêlures se parent 
des couleurs de mes baies confites

elles m'apprennent à faire la paix 
à sucrer mes amertumes 
à mettre en lumière ces blessures franches 
là où j'ai cédé

à voir le sourire dans mes rides 
à composer avec les saisons 
à admirer les failles 
les manquements 
avec indulgence

belle brisée 
recolle tes morceaux 
laque tes plaies 
orne-les des plus douces 
poussières d'or »

« il y a sous la neige 
et l'herbe dessous 
tant d'espoirs fertiles 
en dormance »

« vague de froid

les clous éclatent dans les murs 
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie»

« nocturnes

dehors
forêt noire
domaine ébène

je préfère de loin 
les présences 
qui acceptent de négocier

elles me flairent 
et quand je hurle
elles reculent

dans mon fanal 
la flamme à mèche courte 
ne tremble plus »

« silence

gorgée
présage d'embâcles

suées
frissons d'eaux de vie

je remue-ménage la lie 
cherchant encore au fond 
à trier mes pommes pourries

dans cette tranchée mienne 
il y a un silence d'intendance 
qui vaut franchement la peine »

« gouttes de pluie

métronome de la fonte 
seaux pleins d'eau grise 
mon toit fuit plus vite 
que la sève des érables

je pleure en silence 
mes dégâts matériels

grand'pa dirait 
pour me consoler 
il faut apprivoiser 
les fins d'épreuves aussi

je rafistole la gouttière 
la pluie lave mes reins

j'ai su j'en suis fière 
enfiler les hivers 
gardant vivants en moi 
d'invincibles soleils »

« carpe diem

une femme 
m'a lu les paumes

m'a avoué désolée 
que mes lignes de vie 
étaient bien bien courtes

je la remercie 
chaque jour »

« éden

les larmes chaudes 
déboulent

la marée monte

moi aussi j'ai les joues peintes 
maintenant striées

le cœur militant

les espoirs cartonnés
dans l'encre partout
la poésie civile
gueule

il est où le bonheur promis
si notre éden qui se meurt 
on nous le marginalise
si on nous enferme
nous empêche
de le défendre »

« baleines

elles m'ont soufflé des graves 
une mélodie presque une supplication

berceuse triste chantée seulement 
lorsqu'on sait de source sûre 
qu'on se quittera

qu'on va peut-être 
mourir bientôt

l'île comme moi en tremblait de tout son long

je me pince 
je dis non

si vous êtes là 
ô beautés monumentales 
c'est qu'il y a des chances 
qu'on peut rêver d'océans 
où l'on ne reconnaîtra plus 
les reines à leurs cicatrices »

« primevères

je n'ai plus besoin de retenir mon souffle
les abeilles sont revenues
les mâles s'amourachent 
des primevères

la rivière se lisse de pollen 
phosphorescent

je pense aux univers minuscules 
essentiels »

« enchâssées

nous les mères qui veillent 
les gardiennes des enfants 
nous interjetons appel 
encore et encore

le poing haut 
l'avenir au ventre 
le front en sueur 
l'âme en larmes

nous ne livrerons pas 
nos veines rivières 
à vos plans charlatans 
de mises à mort »

« il faut être junkie d'espoir
pour refaire forêt 
et ne pas perdre le moral 
à la voir qui recule
et recule encore »

Quatrième de couverture

Pendant huit ans, Gabrielle Filteau-Chiba a vécu au cœur de la forêt québécoise. Seule dans une cabane, elle a dû apprendre à vivre dans ce nouvel environnement.
Répartis en quatre saisons, ses poèmes témoignent de cette quête de sens. Ils décrivent son apprentissage des dangers de la nature et son adaptation progressive. Dominée par la beauté de la flore et de ses occupants, sa poésie met également en garde contre les menaces qui continuent de planer sur ces territoires sauvages.

« J'en viendrai 
là c'est clair 
à aimer la pénombre 
à préférer au jour 
mes nuits de veille 
raconter le ruisseau gelé 
la soif du lac abreuvoir 
ce quelque part où enfin 
étancher toutes les bêtes en moi »

Gabrielle Filteau-Chiba est née à Montréal en 1987. En 2013, elle quitte le confort d'une vie citadine pour vivre isolée dans la région du Kamouraska. Elle est l'autrice d'une trilo-gie romanesque remarquée: Encabanée (Le Mot et le Reste /Folio), Sauvagines et Bivouac (Stock / Folio), en cours d'adaptation au cinéma.

Éditions Castor Astral,  mars 2024
113 pages 

Mes forêts ★★★★☆ de Hélène Orion

Après avoir traversé La Forêt de Caroline Hinault, j'ai ouvert Mes forêts de Hélène Orion, et, à bien des égards, j'y ai retrouvé les miennes.
Ses mots m’ont ramenée à mes propres souvenirs, mon enfance sur les sentiers corses et drômois, des voyages au Québec, dans les Rocheuses, les forêts qui aujourd'hui m'entourent... J'y ai retrouvé les odeurs d'hier et d'aujourd’hui, les murmures, les craquements, le souffle, les bruissements, ceux de la forêt, mais aussi ceux du temps.
La forêt comme refuge. Comme échappatoire salutaire.
Mais aussi comme territoire vivant, parfois rude, jamais apprivoisé.
« mes forêts sont des rivages 
accordés à mes pas la demeure 
où respire ma vie »
Ce recueil est une traversée sensible, une promenade qui éveille et remue.
Hélène Orion y interroge notre lien au vivant, notre place, notre manière d’habiter le monde.
À lire pour s'élargir. Pour se souvenir. Et peut-être, reprendre le sentier de notre humanité.

« … une porte ouverte sur la force des mots pour dire le monde. Et l'aimer. »

Challenge #laouviventleslivres 🌿💚


« Le tronc

tout un champ de colonnes 
effleure les nuages

lentes cicatrices 
dans la bouche de l'hiver 
un visage d'épines insoumises

les forêts entendent nos rêves 
et nos désenchantements »

« Les brèches

maintiennent la vie 
dans sa fragilité

l'aube s'infiltre 
touche l'écorce blessée

qu'en est-il du chaos 
qui flotte
dans le bégaiement des feuilles

la forêt défriche 
en moi tant d'années »

« Le temps

comme s'émiette la tour
on dirait une pluie de chimères
venues accabler la terre

on n'a pas vu la feuille 
qui se froissait
pas vu les déchirures
dégriser le vent»

« Le feu

qu'on entend venir 
on dirait une bête 
prête à tout dévorer

au milieu d'un champ 
de longues allumettes 
soudain la flèche 
soudain l'embrasement 
du cortège redouté

le feu promet l'éclaircie 
qui donnerait envie de grandir »

« Mes forêts sont un champ silencieux
de naissances et de morts 
la mémoire de saisons 
qui se lèvent et retombent

mes forêts sont du temps qui s'immisce 
à travers tronc branche racine 
elles traversent le feuillage du jour 
capturent l'ombre     capturent l'éclat

elles sont la solitude disséminée 
comme poussière de notre passage 
une poignée de roches 
qui savent les âges       mes forêts 
sont des traits de craie noire 
les lettres désarticulées de mots 
inconnus d'un matin qui hésite à venir

elles sont des ossements 
que lèche l'invisible 
une géométrie de souffles 
et de pas qui se perdent

mes forêts sont lièvres et renards 
jungle d'insectes qui scintillent 
un soir d'été quand c'est l'hiver 
elles sont coyote ours noir orignal 
sittelle geai bleu mésange »

« Où aller sans commencement et peut-être sans fin »
SILVIA BARON SUPERVIELLE 

« écoute

l'écho de nos rêves 
dans le vent qui s'enfuit 
le souffle des mers 
nous enlace comme un corps 
choses muettes et nues 
que ton chant accorde 
pour éclairer le néant 

une fleur déchire le silence 
un mouvement d'herbes le froisse 
écoute les cloches          les pétales 
la chair et la joie »

« mes forêts sont des rivages 
accordés à mes pas      la demeure 
où respire ma vie »

« Aux aguets, nous faisons écho
Aux rumeurs de l'abîme »
KATHLEEN RAINE 

« Le jeune érable frémit 
sous les coups du tonnerre 
la foule autour de lui 
hurle contre le vent

quand j'ai ouvert les yeux 
ce n'était plus à l'intérieur 
de moi que la pluie s'immisçait

le bois racontait une histoire 
d'air rouillé      de pas égarés 
dans le brouillard de l'aube

grandir    disait-il 
ne suffit pas 
à remplir le cœur »

« À l'instant où 
rien ne s'est encore passé

avant qu'un rayon 
ne presse d'éclore 
le premier bourgeon
avant la première fleur
à l'instant où rien ne remue 
sur la toile
c'est encore l'infini

quand le cœur ignore 
les erreurs de l'enfance »

« Où avons-nous été, et pourquoi descendons-nous ? »
ANNIE DILLARD 

« Avant l'horizon

La terre a commencé à recueillir nos histoires

dans les arbres et sous la couche d'humus 
au creux des vents et des vagues 
parmi les fissures de pierres 
qui encerclent les feux 
des voix se sont levées

on a bu au sein de la mère 
on a mis la main dans celle du père 
autour de la table les places ont été assignées 
et l'on a prononcé le mot famille

on l'a ouvert très grand 
jusqu'à l'humanité 
puis on l'a refermé sur nos intimités

on a recouvert nos épaules de fourrures 
mangé la chair des bêtes 
brûlé leurs carcasses

avec la cendre 
on a nourri d'autres bêtes 
enrichi le sol 
inventé d'autres matières

puis nos mains ont dessiné 
quelques traits sur les murs d'une grotte

l'art allait nous protéger de la haine

mais la haine a continué

la porte du ciel s'est refermée 
sur le babil des peuples
et les peuples se sont séparés

on a piétiné la terre des uns 
volé celle des autres
on a arraché des enfants à leur famille
on leur a inculqué nos croyances
on a balayé leurs rituels    enseigné notre dieu
chassant avec lui l'esprit de la Lune
et du Soleil   celui des saisons     de l'humain
de la Terre

on a dit que le coyote     l'ours blanc 
nous appartenaient 
que les oiseaux volaient dans notre ciel 
les poissons nageaient dans nos mers 
[...]
puis la main se met à écrire 
invente des forêts imaginaires 
et des visages s'y promènent

l'horizon est apparu 
le monde aurait une histoire »

« dans le paysage du temps

la nuit s'approfondit

et l'on se met à rêver 
du haut des falaises de Rilke 
dans la forêt de Dante 
on voit le passé 
déjà      on lit le futur 
on aperçoit l'aigle et la corneille 
qui déchirent le rideau de l'histoire 
pour rejoindre nos pas

on traverse le bois de Walden 
la mémoire des saisons de Zanzotto 
les paysages intérieurs 
d'Hopkins        les clairières de Zambrano

vers la connaissance de soi 
on a marché      on s'est plongé 
dans le long travail de l'amour 
on a trébuché 
rebondi      puis chuté de nouveau

le temps jamais ne s'arrête 
nous dit l'arbre
           nous dit la forêt

et sur la branche du présent

un poème murmure
un chemin vaste et lumineux
qui donne sens
à ce qu'on appelle humanité »

« mes forêts sont un long passage 
pour nos mots d'exil et de survie 
un peu de pluie sur la blessure 
un rayon qui dure 
dans sa douceur

et quand je m'y promène 
c'est pour prendre le large 
vers moi-même »

Quatrième de couverture

Hélène Dorion, première Québécoise et première femme vivante au programme du baccalauréat, vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s'évase. À travers cette expérience immersive dans la forêt des mots, elle nous invite à traverser les paysages pour aller vers « ce que l'on nomme humanité ».

///

En supplément : un entretien exclusif avec Hélène Dorion, ainsi qu'un dossier consacré à la poésie, la nature et l'intime, pour élargir les horizons du lecteur et lui donner envie de poursuivre le voyage. 

Éditions Bruno Doucey,  2021, 2023
155 pages 

Traverser les forêts ★★★★★♥ de Caroline Hinault

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. [...] Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »
Et c'est le réel qui s’invite.
Pas celui, lointain, que l'on croit réservé aux journaux. Non. Celui qui grince, qui déborde, qui infiltre les conversations ordinaires.
Des paroles qui heurtent.
Qui écœurent.
Parce qu'on les a déjà entendues.
Parce que "Traverser les forêts" de Caroline Hinault n'a rien d’une dystopie. C'est inspiré de faits récents. C'est une réalité.
« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »
À presque rien. Un basculement.
Et tu deviens un migrant. Un "sans-lieu".
Ce roman m’a happée.
Par sa langue, somptueuse, charnelle, presque organique.
Par cette forêt que l’on ne lit pas, mais que l’on traverse, où la beauté côtoie l'insoutenable.
On y entre. On s'y perd. On y tremble.

Les trajectoires s'y croisent. Une journaliste en exil, réfugiée dans l’écriture. Une femme qui revient dans la maison de son enfance.
Deux hommes que tout oppose.
Et, en lisière,  en plein cœur aussi, celles et ceux qui marchent, fuient, chutent, espèrent.

Difficile de ne pas penser à La Divine Comédie, souvent citée par l'autrice dans ce livre et en exergue notamment « Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
Comme chez Dante, il faut traverser. Descendre. Se confronter.
Mais ici, pas d'allégorie rassurante.
Juste notre monde. Sa violence nue. Son indifférence.
« [...] mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »
Des phrases qui griffent. Qui restent.
Un roman sur les frontières.
Celles des pays. Celles des corps. Celles que l'on dresse entre "eux" et "nous".

💥 Coup de cœur.

À lire pour ne pas détourner les yeux.
À lire pour ne pas simplifier.
À lire pour que, peut-être, quelque chose se fissure.
Dans les regards.
Dans les mots.
Dans les certitudes.
Un livre qui m'a apaisée autant qu'il m'a mise en colère. Et c'est sans doute pour ça qu'il est indispensable, il met en colère, mais redonne de l'humanité là où elle disparaît.
Merci Francine et Camille pour ce merveilleux challenge #laouviventleslivres, une découverte qui m'a profondément émue.
« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

En exergue 
« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
La Divine Comédie, Dante Alighieri 

« Bessem, son cousin, n'est plus étudiant en architecture. Jeune homme à fossette sur le menton, irrésistible virgule de peau. Fini le beau gosse sensible, l'intellectuel un peu fragile qui l'agaçait pour ça justement. Sa préciosité séduisante alors qu'elle, Alma, est depuis toujours un petit corps trempé dans l'énergie. Le rire. Le muscle. Le gras aussi, gourmandise oblige. Une fille solide, charpentée, pleine de vie sous ses cheveux noirs tenus en queue-de-cheval altière. Un bulldozer là où on attendrait d'elle la discrétion d'un pneu crevé. Son cousin est de plus en plus maigre. Évanescent. En guise de fossette charmeuse, il porte désormais un deuxième sourire grave sur le visage. Il est devenu un migrant. Comme elle. Un sans-lieu. Dossier trop faible. Épaisseur d'existence insuffisante pour espérer entamer des poursuites. La sentence géopolitique est tombée. Aller simple pour les limbes de la haine ou de l'indifférence. »

« Deux grandes parenthèses de chaque côté de la bouche montraient qu'il savait sans doute rire aussi, mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »

« L'obscurité s'épaissit. Bientôt la nuit. Une biche s'échappe d'un taillis, les poignarde de sa grâce. »

« Les troncs reviennent. Masquent Nour dans le canapé. Nour l'intellectuelle. Alma est une bizarrerie tonique dans une famille de gens trop calmes et cultivés. Une boule d'énergie chez les lettreux, qui se rêve cheffe cuisinière dans le restaurant bondé d'une capitale européenne. Le futur architecte, l'esprit délicat, c'est son cousin Bessem. Pas elle. Celle qui savait et aimait les mots, l'histoire, la mythologie, c'était sa sœur Nour au corps à jamais dispersé dans l'attentat de l'université. Pas elle. Mais est-ce qu'une sans-lieu peut se permettre d'avoir des deuils ? Des contradictions intimes saupoudrées d'amandes grillées ? La guerre a décidé pour elle d'une tout autre hiérarchie des souffrances. »

« L'avancée dans la forêt est difficile. Ça n'est pas une forêt balisée, domestiquée, innervée de sentiers. C'est un monde inversé où les feuilles bruissent comme autant de bouches maudites cousues par le vent. De leur vie, ils n'ont jamais eu si froid. N'ont jamais vu de tels arbres. En telle quantité. On dirait un monde imaginaire. Une planète inexplorée où poussent d'immenses totems. Le sol est spongieux, s'étend en marécages où ils s'enfoncent parfois jusqu'aux mollets avant de faire demi-tour. Ils passent trois jours et trois nuits dans la forêt. Trempés. Hagards. Croisent d'autres groupes. Irakiens. Yéménites. Afghans. Syriens comme eux. Échangent quelques informations comme ils peuvent. Repartent. Ne parviennent pas à franchir la frontière. »

« Tu peux marcher ? Oui. Il n'y a plus rien à dire. Après quelques minutes de stupeur, ils ramassent leurs maigres effets et se remettent en marche. Il leur semble désormais avancer aux côtés de leur propre mort, randonneuse sans visage, endurante et patiente, qui attend l'ultime coup de mou, la chute, la blessure, pour les prendre et les bercer enfin de ses bras d'os.
Et puis finalement la mort ne veut pas d'eux. Pas encore. »

« Se coller à Bessem recroquevillé en chien de fusil dans le nid de terre et se caler tout au fond de la cavité pour se protéger du vent à la surface. Réussir à s'endormir le ventre si creux qu'il lui semble avoir le dos convexe. Ne pas laisser de place aux questions obsédantes ni chercher à ressaisir la chronologie des événements. L'épuisement dilue tout. Le temps est un savon qui lui glisse entre les mains. Plus tard, peut-être, elle essaiera de ressaisir le fil. Mais, à ce moment-là, elle dépose au fond du trou les miettes de sa réalité, se concentre pour ne plus bouger et laisser la nuit entrer en elle. »

« L'obscurité prend possession de son corps. Gonfle sa peau d'une terreur acoustique inédite. Il n'y a plus le craquement de leurs pas pour ralentir le silence. Les bruits de la forêt glissent dans son oreille comme des lames de rasoir sur les joues de la nuit. À la lueur de la lune, Alma fixe le lichen, ces nuages végétaux qui flottent sur les bouts de bois morts et les racines crochues. Là, une touffe kaki frangée de blanc, emmêlée comme une chevelure bouclée le matin. Juste à côté, coulant le long de la souche, une grosse plaque de lichen ras, étrange constellation dont elle distingue encore le jaune pus et le blanc salive qui fleurit en corolles. Si elle en avait la force, elle la soulèverait comme les croûtes de genoux, enfant, qui planquaient sous la douleur le drôle de monde des plaies à vif. Il faut dormir collé à une souche d'arbre pour entrer à ce point dans la chair du lichen. Y lire des paysages et des formes. Chercher dans sa dentelle végétale quelque chose qui vous brouille les sens et le cœur. Malgré la nuit, les yeux lourds, le grelottement permanent de son corps, Alma fixe la matière étrange. Cherche à rétrécir. À se faire fourmi pour voyager dans ses lobes. Elle devient ce tout petit insecte aux longues antennes qu'elle parvient encore à distinguer et qui arpente les arcanes du labyrinthe miniature. Si elle survit, la liste s'allonge, si elle survit, elle se renseignera sur ces mystérieux organismes. Elle aimerait savoir si ce sont des parasites. Des déchets. Des verrues d'arbres. Ou bien s'il existe une interaction positive. Une symbiose possible entre eux et le tronc. Et même si la présence de certains lichens n'est pas finalement l'indice d'une forêt en bonne santé. Mais ça y est. Son corps à bout cesse de trembler, tenu dans la main ferme du sommeil. »

« Retour à la case départ pour Nina, fille du bûcheron et de la couturière, sans aucune bonne fée penchée au-dessus du berceau. Ce lieu, c'est un héritage trop lourd, exactement comme ces tasses de tisane qu'elle laisse traîner, dans lesquelles auraient longtemps infusé l'amour parental et les souvenirs d'enfance, mais dont les feuilles molles et détrempées ont désormais l'arrière-goût des rêves refroidis. »

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. Puis un jeune homme déclare que ça suffit de payer pour l'Europe, qu'il n'en peut plus de vivre dans une véritable zone de guerre, avec des contrôles, des militaires omniprésents, sans même parler du bruit infernal des camions, des hélicoptères et des drones qui traquent les migrants dans la forêt nuit et jour. Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »

« Une journaliste biélorusse, dont le nom n'est pas cité mais qui vit en Pologne depuis plu-sieurs mois, s'emballe sur la situation qu'elle qualifie de dramatique. D'une voix dure mais bizarrement chuchotée, elle accuse le dictateur de son pays d'orchestrer « une guerre hybride », d'avoir fait acheminer des réfugiés pour en instrumentaliser ensuite la présence en les « braquant » contre l'Europe pour se venger de sanctions à son égard. Quant au gouvernement polonais, elle l'accuse de bafouer le droit international en pratiquant le pushback, des renvois forcés illégaux, et en interdisant l'accès à la zone entre les deux frontières devenue un point aveugle du monde, inaccessible aux humanitaires, aux journalistes, aux non-résidents. La femme, visiblement très en colère, alerte sur la situation de centaines de demandeurs d'asile piégés dans l'une des plus vieilles forêts d'Europe, sans abri, ni eau, ni nourriture. Il y a des familles, des.
Nina change de station, elle en a assez entendu. Chacun ses malheurs, gros chêne ou petit bois. Elle songe que le monde est mal fait décidément, qu'il existe aussi des sortes d'exils pour ceux qui vivent toute leur vie là où ils sont nés sans avoir réussi à partir.
En taillant le chou, la phrase lui revient comme un boomerang. Ils sont encore humains, après tout. Elle a, non pas un doute, ça ne va pas jusque-là. Mais il y a comme une écharde glissée sous son crâne, qui la pique de son petit point vif et lui racle les gravillons de la conscience. Ça lui roule dans l'oreille, c'est désagréable. Est-ce que la réunion d'hier soir était faite pour elle ? Particulièrement les paroles énergiques de Wiktor qui appelait à débusquer les migrants là où ils se terrent, ses mots d'invasion, de contamination, de défense des valeurs de la patrie éternelle ? »

« En une fraction de seconde, la forêt te dresse les vibrisses et t'écarquille les sinus pour y planter sa marque odorifère : une fragrance unique d'herbes sauvages, de résine et d'organismes en décomposition. Pendant que ton guide tente d'ouvrir la porte de la cahute-cyclope - le cadenas lui donne visiblement du fil à retordre -, tu en fais rapidement le tour, en observes le bardage et les nœuds du bois, micro-cyclones qu'on dirait pris au piège du fleuve des veines. Sous tes chaussures, tu sens grouiller tout un monde dans le sol de feuilles et de brindilles. »

« Il se tait et tu devines qu'il se demande la même chose que toi. Que peuvent-ils bien se raconter ces arbres ? Ont-ils des bavardages et même des persiflages de voisinage, des échanges philosophiques ? Évoquent-ils entre eux la pire des espèces opportunistes, ni chenille processionnaire ni plante invasive, mais bipède agité qui s'acharne à inventer des dieux d'air et d'or pour mieux s'entretuer en leurs noms ? Tu songes qu'il ne doit pas y avoir beaucoup d'arbres, à part peut-être les plus végétalistes, ou les plus férus d'exopolitique, pour s'émouvoir ou s'inquiéter de l'autodestruction annoncée d'Homo sapiens. »

« Te voilà à peine arrivée et déjà la forêt absorbe le temps et tord l'espace pour mieux suspendre ton existence à la corde du silence. »

« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

« Longtemps, il s'est dit que l'amour était vraiment une affaire impossible à cause de ça justement: on voudrait à la fois vivre avec et sans l'autre, c'est insoluble.
Tu acquiesces et penses à Kolia et à la ligne physique jamais franchie entre vous, l'entre-deux confus dans lequel vous vous situez. Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l'on peut même parfois passer des années, en frontaliers d'une vie fantasmée. »

« [...] la forêt s'entremêle avec les fils de l'existence humaine, dont les subjectivités vivantes se rencontrent, se traversent et coopèrent pour tisser ensemble un dessin unique. »

« J'écris depuis une forêt.
Un puits d'arbres bordé de rage où pleuvent des gouttes d'éternité.
Vous qui lisez ce blog, savez les raisons pour lesquelles j'ai dû quitter Minsk. 
Depuis le mois d'août dernier et la sixième élection de notre président », la répression opérée par le régime sur les médias indépendants n'a cessé de se durcir. De nombreux journaux européens ont pourtant titré sur les fraudes électorales, mais les mots n'ont de valeur que mus par une grammaire commune. Si quelques-uns en mâchent la matière pour en recracher une tout autre bouillie sémantique, repeindre les pans de la réalité aux couleurs de leur seul délire, ils ne sont plus que glaires immondes.
Mais je m'égare.
Et c'est dangereux, dans une forêt.
Vous savez qu'à la rédaction du journal, nous avons couvert de notre mieux les manifestations de ces derniers mois. De nombreux étudiants ont été molestés, arrêtés, certains torturés.
Plusieurs collègues d'une rédaction en ligne ont été jetés en prison, menacés de quinze ans de détention pour « haute trahison ». Il a fallu prendre une décision. Nous l'avons prise.
La plupart de mes amis et collègues sont actuellement à Varsovie. Cela aurait pu être mon cas aussi, mais j'ai eu la possibilité, par le biais d'une ONG environnementale dont je suis le travail depuis plusieurs années, de venir me « réfugier » dans une forêt exceptionnelle. Au moins jusqu'au début de l'automne.
J'avoue ne pas réussir à me projeter jusque-là.
Pourquoi vous écrire cela ?
Vous n'êtes pas sans savoir qu'il n'est pas dans mes habitudes d'employer le « je ». Pendant toutes ces années, mon métier a plutôt consisté à me défaire de ma subjectivité pour saisir des pans entiers de réalité partagée et rendre compte de ce qui s'approchait le plus d'une vérité commune - laquelle fuit de plus en plus de tous côtés, s'écoule obstinément dans les fleuves boueux des flux de communication du monde entier. 
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai écrit, travaillé, publié pour le maintien d'une information indépendante, et contre les abus du régime, tout contre sa répression, sa censure et ses compromis sions de marionnette russe. Toutes ces années, je n'ai reculé ni devant le risque ni devant l'étrange dépossession volontaire de ma vie qui s'opérait au profit de la Cause, plus juste, plus grande que moi : jusqu'à quel point ? Était-ce du sacrifice ? Peut-être, mais j'y perdais moins que j'y trouvais.
J'ai résisté à ma façon, enquêtant et écrivant sur tous les ingrédients d'une dictature qui ne dit pas son nom : mainmise sur les médias, culte surmesure, fraudes électorales, répression systématique des opposants, toujours le même pudding autoritaire saupoudré d'idéologie nationaliste et réactionnaire afin que jamais la levure d'une opinion publique n'enfle, que jamais d'autres voix ne prennent conscience d'elles-mêmes, de leur nombre, de leur puissance, que jamais elles ne s'agrègent en mie épaisse et consistante.
J'ai vécu pour mon métier, animée d'une foi en un monde plus juste et, sans doute aussi, portée par la fièvre addictive que confèrent les luttes collectives. Pourquoi, me direz-vous, ai-je accepté de me jeter encore et toujours dans une telle bataille ? D'où me venait cette éthique lourde comme une armure que j'enfilais sans rechigner ?
Sans doute du moteur insondable de ma soif de justice, mais aussi de ce que chacun de mes amis et collègues autour de moi donnait, comme dans ces pyramides humaines maintenues par la seule pression qu'exercent les corps les uns contre les autres. Un seul d'entre nous eût-il exprimé un découragement, tout se fût écroulé comme un château de cartes. Alors, au contraire, chacun donnait encore et toujours un peu plus de lui-même, enchaîné en une sorte de contrat tacite à l'effort d'autrui et à ses propres démons. 
Certains vont sans doute se dire qu'on se fout bien de mes états d'âme de journaliste paumée, et qu'ils veulent juste retrouver ma plume aiguisée.
Mais désormais, exilée dans cette forêt, je ne peux plus démêler le je du nous.
Je découvre que toute solitude, même la plus extrême, est liée aux autres. Peut-être même tournée vers eux.
Quand on m'a fait cette proposition d'exil forestier, quelque chose s'est ouvert en moi, supplantant la douleur de devoir tout quitter, ou plutôt la doublant, à la façon d'une pièce thermocollante qui permet tout juste de faire tenir un vêtement mille fois rapiécé.
J'ai ressenti le désir puissant de voir où la forêt me mènerait.
Acculée au départ, à l'exil, il m'a semblé que la forêt pourrait m'aider à tailler quelque chose de nouveau en moi, comme une pointe de crayon qui ne demandait qu'à s'enfoncer autrement dans les plis du réel.
Je savais pourtant qu'il n'y avait aucune chance pour que je me transforme du jour au lendemain en forestière épanouie, moi qui ai poussé comme une tige de métal dans la banlieue industrielle de Minsk. Je n'allais pas chantonner dans les layons tel un petit chaperon rouge d'occasion (de rouge, je n'ai jamais eu que les cheveux, aujourd'hui rayés de gris car le temps s'amuse à dévaler mon crâne sur d'irrésistibles toboggans de cendre). Naïve, je crois l'avoir rarement été. J'ai trop lu, trop vite, trop tôt, et désormais trop eu accès à la crudité de la réalité et à la complexité humaine pour ignorer l'existence de grands méchants loups en chacun de nous.
Oserais-je finalement formuler l'idée grandiloquente que j'ai cru saisir là l'occasion de transformer un départ forcé en une quête obscure dont j'ignore moi-même l'objet ? Qu'importe. 
Je ne cherche pas à me justifier. Simplement à traduire ce qui a lieu. Pourquoi ? me direz-vous encore. (Voyez comme je suis seule, j'imagine notre dialogue.)
Peut-être justement parce que je me trouve dans une forêt immense, aussi sublime qu'inquiétante.
Parce qu'il y a, au moment même où j'écris ces mots, des arbres et des bêtes autour de moi qui me renvoient sans cesse à ma place de chaînon vivant et remodèlent l'échelle des valeurs humaines.
Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'écrire ceci est ma façon de traverser la solitude et ne pas devenir folle. »

« Alma n'aspire qu'à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c'est bien qu'il y a une raison suffisante. C'est bien que ce qu'ils s'apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d'une partie d'eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu'ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu'on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu'y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours. »

« [...] la vie ne peut pas être le regret qu'on en a de son vivant. »

« Quelle heure est-il ? Plus rien ne semble pris dans la scansion du temps, parti râler ailleurs en les laissant là, sur le carreau d'une éternité fissurée. »

« Comment apercevoir encore l'humain sous l'écorce de la misère ? Comment y lire encore un avenir ? »

« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »

« [...] moi aussi j'ai dû accepter à un moment de ma vie que la plupart des gens ne veulent pas s'approcher de ce qui ressemble le plus à une vérité. Ça se saurait, si l'humain carburait au rationnel. En tout cas, je crois qu'il y a pour chacun les vérités auxquelles on veut bien se frotter et, pour toi comme pour moi, j'ai l'impression qu'elles sont politiques. Et puis il y a celles qu'on évite sans cesse, qu'on contourne en se dessinant des excuses, en s'inventant des empêchements, des montagnes d'obstacles parce que, dans le fond, on est terrorisé à l'idée de se regarder en face. Alors on consolide chaque jour le ciment de notre petit récit intérieur. C'est fou ce qu'on est capable de faire pour s'aveugler sur nos propres contradictions, à commencer par les faire porter par d'autres, afin de ne pas entendre ce qu'on veut, ni combien on a peur de ce qu'on désire. J'ai compris ça, quand j'ai quitté ma femme. Et crois-moi, ça n'a pas été sans douleur. »

« J'écris depuis une forêt.
Je ne crois pas que le sens de la vie soit niché dans un recoin de mon être, et encore moins qu'il va m'être révélé en fixant les branches d'un noisetier. Je n'ai toujours cru qu'en un sens qui se bâtissait dans l'interaction et la rencontre. Avec un bison. La forêt. Un homme des bois. Toutes formes d'altérité.
Il y a peu, j'ai d'ailleurs dit à mon seul ami ici - un homme-mésange qui vole jusqu'à ma clairière de temps en temps -, que je ne supportais plus l'état de mon pays et du monde, et que face à l'océan de cynisme et de violence dans lequel nous barbotons tous les jours, je ne voyais plus comment ne pas désespérer, ni comment pouvoir encore créer, oser l'affront du geste d'écrire, le texte impossible, pendant que le monde est là, la gueule béante de cruauté, sa carapace d'écailles fendue au flanc.
Oui, la noirceur du monde me mange les paupières et le langage n'est jamais à la hauteur du réel, ni du tombeau que l'homme se creuse.
Mais alors, lui ai-je demandé, faut-il se taire et tendre la joue nue à l'uppercut de la réalité? Cracher sur l'art, l'écrabouiller une bonne fois pour toutes dans sa flaque de représentation, en finir avec la poésie, laisser le laid dans son jus, la beauté dans sa lumière ? Est-ce que la plus haute exigence d'écriture ne se résout que dans le silence ? Après tout, à quoi bon vouloir exister et se battre avec des mots et des idées ?
Mon ami a ramassé une feuille de hêtre qu'il a fait rouler entre ses doigts et m'a lancé : peut-être pour pouvoir continuer à se poser librement ces questions ? II a ajouté qu'écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d'autres choses, c'était tenter, et qu'il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.
Alors c'est vrai, j'ai choisi l'impureté du texte, l'exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J'ai choisi le langage, car quoi d'autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d'autre que le taillage des mots pour tenter d'habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?
Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d'animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c'est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours: synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.
Je suis donc devenue une femme qui prend une douche froide par semaine mais qui sent son corps se ranimer au contact d'un homme-mésange, de la marche en sous-bois et de la lecture quotidienne, une femme des lisières qui aiguise, bon an mal an, dans son arrière-cuisine forestière, des lames poétiques qui ne sauveront ni le monde ni elle, mais qui cherchent seulement à faire une petite entaille au réel, un coude de lumière.
On peut y voir une forme d'égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l'art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps pas aussi vite que la privation d'eau, de nourriture, de soin.
Je crois pourtant que c'est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l'absurde. »

« Il sait oui, que cette forêt primaire qu'il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d'en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d'un paradis qui ne veut pas d'eux. »

« Alma sait déjà que la souffrance de la perte ne suffira pas à faire taire le monde et les oiseaux. Elle sait que la terre continuera son inexorable rotation. Que rien ne manquera à ceux qui n'ont rien perdu. Et c'est un trop grand et douloureux savoir de mesurer sa solitude à l'aune d'une mort bouchonnée comme un non-événement dans le poing du ciel, balancée à la corbeille de la nuit dans l'indifférence de tous. »

« J'écris depuis une forêt devenue piège où des gens souffrent et espèrent.
Pour eux, chaque heure saigne en silence.
Avisant mon exemplaire de Dante sur la table, l'homme-mésange m'a demandé l'autre jour: Alors, c'est comment, L'Enfer ?
Au départ, lui ai-je répondu, j'étais sidérée par les supplices décrits par Dante, la modernité du texte et l'implacable cruauté des descriptions qui forment une chambre d'écho presque insoutenable avec le monde d'aujourd'hui. Comment, en effet, ne pas être impressionnée par l'imagination d'un poète florentin du XIII siècle qui a produit un texte à la fois proche de la science-fiction et apte à ouvrir de telles catégories d'images et de pensées, une sorte de galerie du « mal » commis et subi, un festival d'êtres vils, cruels, malhonnêtes et de corps suppliciés, affamés, mutilés, désespérés ? 
Comment ne pas être sidérée aussi en songeant que tant de personnes endurent mais en dehors de toute fiction, de toute mise en scène du fantasme religieux du péché, bien commode pour justifier les souffrances décrites - des atrocités du même acabit, comme si le poète avait anticipé notre nécessaire besoin de représentation de l'horreur ?
D'ailleurs, pourquoi, en dehors de notre élan voyeuriste, est-ce L'Enfer qui a marqué les esprits de tout l'Occident et pas la splendeur du Paradis vers laquelle tend pourtant toute l'œuvre ? Qui se souvient du Paradis? Pire: qui le désire ?
Nous ne sommes pas des êtres assoiffés du bonheur d'autrui, ni même sans doute du nôtre, voilà ce que m'a rappelé L'Enfer, ai-je dit à l'homme-mésange. Mais cela n'empêche pas d'aspirer à ce que la paix soit désirable, en dehors de toute morale religieuse. Sans doute même que tout notre processus d'« humanisation » est un cheminement qui doit être guidé par un idéal de raison tout en ayant conscience de notre propre irrationalité, notre agressivité latente et notre fascination pour le mal dont la possibilité semble logée en chacun de nous comme des atomes froids qui ne demandent qu'à entrer en collision avec autrui - et contre lesquels il nous faut sans cesse lutter.
Il me semblait justement que l'homme-mésange était de ceux qui réussissaient à habiter la tranquillité, à la rendre grisante. Quand je lui ai dit ça, il a soulevé un sourcil, circonspect, et m'a lancé : Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c'est ce désir de paradis en nous. »

« J'ai quitté la forêt.
Son pouvoir de métamorphose, ses chemins de traverse et ses carrefours inattendus.
L'homme-mésange m'a raconté qu'un jour, enfant, il s'y était perdu. C'était au début de l'automne, comme aujourd'hui. Il devait avoir huit ou neuf ans et était allé jouer tout seul et trop loin sous les arbres. Il connaissait pourtant cette partie de la forêt comme sa poche et savait que d'autres lui étaient interdites.
Mais ce jour-là, poursuivant de son arc en bois des créatures imaginaires, il s'était enfoncé dans les broussailles, n'avait pas fait attention au changement de végétation autour de lui ni pris conscience qu'il n'était plus sur des sentiers connus mais tout simplement perdu sous des sapins immenses. Il avait disparu plusieurs heures. L'obscurité était tombée.
Il était seul, dans le noir et le froid, incapable de retrouver son chemin.
Et puis il avait tendu l'oreille et perçu un bruit lointain, insistant, de plus en plus distinct. C'était son père, venu avec sa camionnette jusqu'à la lisière et qui klaxonnait sans répit pour le guider dans la forêt obscure. Parfois on se perd aussi pour que quelqu'un vienne nous chercher.
J'ai détaché mes cheveux.
J'aime en sentir le poids de lianes libres sur mes épaules.
Demain matin, je serai loin.
Je signerai le bail de la lutte, à nouveau, différemment.
J'imaginerai l'hiver arriver, la neige écarlate.
Je regarderai dehors, par le carreau du langage.
Une coulure se formera, que je poursuivrai de l'index, avant d'en essuyer la larme dans le cadre du bois. 
Et je songerai, même si la panse du monde se gonfle chaque jour d'horreur et que le temps déroule sous nos pieds son suaire silencieux, qu'il existe des printemps. »

Quatrième de couverture

Trois femmes, une forêt.
La forêt c'est la dernière forêt primaire d'Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d'une grande faune disparue ailleurs. C'est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C'est là qu'est revenue s'installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l'Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l'ancienne maison forestière de ses parents. C'est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu'Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu'elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d'événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l'automne 2021.
Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.
Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes.

Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse.

Éditions Rouergue, Collection La Brune,  mars 2024
183 pages