« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »
Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.
Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.
J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée.
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »
« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».
En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».
L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline.
Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.
La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20 ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.
Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.
Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »
« Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.
« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.
« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »
« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »
« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »
« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »
« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »
« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »
« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.
Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »
« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »
« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »
« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.
Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »
« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »
« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :
Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend.
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.
Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »
« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »
« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »
« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »
« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.
« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna
« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »
Quatrième de couverture
EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.
HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...
À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.
Les Éditions de l'Observatoire, janvier 2021
HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...
À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.
Les Éditions de l'Observatoire, janvier 2021
256 pages



