lundi 9 février 2026

Les danseurs de l'aube ★★★★☆ de Marie Charrel

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.

Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.

J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée. 
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.

Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».

En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».

L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline. 

Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.


La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20  ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.

Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.

Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »

«  Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.

« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.

« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »

« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »

« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »

« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »

« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »

« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »

« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.

Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »

« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »

« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »

« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.

Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »

« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »

« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :

Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend. 
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.

Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »

« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »

« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »

« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »

« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.

« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna 

« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »

« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

Quatrième de couverture

EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.

HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...

À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.

Les Éditions de l'Observatoire,  janvier 2021
256 pages

samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau : c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est : l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente : on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont… disons, spectaculairement dysfonctionnelles, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur !
Il me tarde de découvrir le premier roman .

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025

mercredi 4 février 2026

Un rêve d'amour (Marie d'Agoult et Franz Liszt) ★★★★☆ de Catherine Hermary-Vieille

« L’amour fou est une prison dont on ne veut pas s’évader. »
Tout est là.

Dans Un rêve d’amour, Catherine Hermary-Vieille ressuscite la passion incandescente de Marie d’Agoult et Franz Liszt, une histoire d’amour qui consume autant qu’elle élève. On s’y laisse prendre avec délice, comme dans un roman-salon où les cœurs battent au rythme des concerts, des lettres et des élans irrépressibles.
C’est un somptueux voyage dans le XIXᵉ siècle, traversé par les grandes figures de l’époque, Balzac, Chopin, Rossini, Mendelssohn, Lamartine, et par des lieux chargés d’histoire, de Vichy aux scènes européennes. La culture affleure à chaque page sans jamais alourdir le récit : elle nourrit la passion, lui donne chair, l’inscrit dans un monde en pleine effervescence artistique.
Ce roman raconte un amour absolu, exigeant, parfois étouffant, mais toujours vibrant. Une passion qui enferme autant qu’elle libère, et dont on comprend, page après page, qu’elle ne pouvait être vécue qu’au prix du renoncement. 
Car à travers la passion de Marie d’Agoult et Franz Liszt, Un rêve d’amour ne raconte pas seulement un grand amour romantique : il met aussi en lumière la condition féminine au XIXᵉ siècle.
Marie aime, écrit, pense, mais elle doit surtout renoncer. À sa place sociale, à sa respectabilité, à sa liberté. L’amour, ici, est à la fois un élan et une assignation.
Catherine Hermary-Vieille décrit avec finesse cette tension : une femme brillante, cultivée, pourtant enfermée dans les limites que son époque impose. Face au génie masculin célébré, le sacrifice féminin apparaît comme une évidence silencieuse.
Un roman qui rappelle que les grandes histoires d’amour sont aussi, trop souvent, des histoires où les femmes disparaissent derrière le mythe.

Une lecture savoureuse, élégante, habitée, où l’amour devient destin, et le rêve, une nécessité. 

J'ai adoré cette lecture ! Elle n'a pas été sans me rappeler Indiana de Georges Sand ou encore Les grandes oubliées de Titiou Lecocq.

« Mai 1835

Un départ définitif, une fuite, un vertige. Officiellement je rejoins ma mère pour quelques semaines en Suisse, en réalité je vais pour toujours lier ma vie à celle de Franz Liszt. Il a huit ans de moins que moi, c'est un pianiste de génie, il est beau, il m'aime. »

« Mes sens n'étaient pas éveillés encore, mais mon amour flambait sous ses mains d'artiste. »

« La passion est un envoûtement. On s'y soumet, on espère, on attend. »

« Paris m'a tout de suite enivré. Cette ville est le centre du monde pour les musiciens. Je suis l'ami de Mendelssohn, de Chopin, du violoniste Paganini. Chopin et moi avons ensemble joué un concerto pour deux pianos. Un grand moment. »

« Nous reprenons nos promenades, nos visites, lui ses concerts. Je lis beaucoup les philosophes grecs et latins qui m'obligent à voir plus loin que moi-même, à ne pas me perdre dans des rêveries. Je lis également Balzac, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, des ouvrages politiques aussi qui me font comprendre combien ma société est injuste. Franz n'ayant jamais été royaliste, nous avons de grandes discussions sur les différentes formes de gouvernement. Je me réfugie dans Montaigne.
Je revois mes quelques amis genevois, Adolphe Pictet surtout, des scientifiques et des journalistes qui écrivent des articles pour le journal de Genève. Je suis fière de pouvoir être une interlocutrice de valeur.
Franz me pousse à écrire, j'ai une belle plume et des idées intéressantes, affirme-t-il, pourquoi ne pas me prouver à moi-même qui je suis ? Mais qui suis-je en vérité ? Une aristocrate en rupture de ban, une femme ne vivant que pour l'homme qu'elle aime. »

« J'ai si peur de la solitude, d'être loin pour la première fois de Franz, je crains tout ! Les femmes surtout. Et je suis jalouse qu'il revoit sans moi des êtres que j'aime : Chopin, Lamartine, Vigny. Sera-t-il séduit par une autre que moi ? La passion est un vent qui emporte et efface, brise le cœur, elle est bonheur fou et inquiétude permanente.
Il part. Je ne vis plus que pour sa première lettre. Une lettre de lui. »

« L'amour fou est une prison dont on ne veut pas s'évader. »

« Tout le long de la route Franz garde ma main dans la sienne, le major marche d'un pas militaire, Puzzi vagabonde. Je regarde intensément mon amant, son visage parfait, son profil de médaille. Je serre fort sa main. Il lève les yeux vers moi. Comment donner un nom au bonheur ? »

« Dans mon coin je lis un livre de Schelling, philosophe allemand amoureux de la nature. J'aime la langue allemande, ma langue maternelle. Franz et moi la parlons souvent, même si nous privilégions le français. »

« Octobre à Paris. La plus belle saison. Les feuilles rougissent, le soleil se fait oblique et enveloppe de douceur cette ville que j'aime tant. Marie, qui a quitté Genève pleine d'appréhensions, est sereine. La société qui fut la sienne ne cherche aucunement à la revoir. Elle en est bannie et l'a accepté. Restent les artistes, les hommes politiques, et surtout mes propres amis, Balzac, Chopin, Meyerbeer, Rossini. Ils sont tous venus nous voir et apprécient Marie, sa grande culture, son amour pour les arts, l'attention qu'elle porte aux autres. Le fragile, le doux Chopin est séduit par sa grâce et lui a dédié une petite œuvre impromptue. »

« Depuis que Franz est mon amant cette jalousie a été omniprésente. On dit que la jalousie est la preuve d'un amour-propre excessif. Sans doute est-ce vrai mais c'est aussi et avant tout la terreur d'être comparé à quelqu'un d'autre. »

« Mon premier, mon grand amour fut une de mes élèves Caroline de Saint-Cricq. J'avais dix-sept ans, elle seize. Je la demandai en mariage. Mais son père comme toute réponse me mit à la porte et ne tarda pas à la marier. Caroline garde une place privilégiée dans mon cœur, celle d'un premier amour chaste et lumineux.
Les Pleyel organisèrent alors pour moi un concert à l'Opéra qui fut un immense succès. Mais plus rien, hormis Caroline, ne pouvait me redonner goût à la vie. À cette époque je pensais entrer au couvent.
La lecture me rendit la raison, Victor Hugo surtout, et une violoniste au tempérament ardent m'initia à la sensualité. Depuis je sais qu'hormis la musique, les femmes feront toujours partie de ma vie.
Mais les aristocrates qui me recevaient dans leurs luxueux salons me faisaient pitié, ils étaient, en particulier leurs femmes, prisonniers de leur orgueil et de leurs préjugés, prisonniers de leur milieu social. J'eus une très courte liaison avec une baronne mais la terreur d'être découverte la rendait inaccessible au plaisir. 
Puis j'ai rencontré Marie. Une femme différente de ses consœurs de la haute aristocratie. Pas d'une rare beauté mais celle-ci fragile, lumineuse. Une grande culture et en même temps une retenue qui l'empêchait de s'imposer avec fatuité, comme tant d'autres n'ayant pas ses connaissances. Elle avait lu en grec Platon, Socrate, la plupart des philosophes anciens qui peut-être lui avaient procuré ce mépris du bavardage. »

« Comment envisager un avenir sans elle, avec deux enfants ? C'est impossible et je ne le veux pas. Nous trouverons un compromis.
J'y pense en me promenant dans les magnifiques jardins de la ville au milieu d'amandiers, de citronniers, de magnolias, de lauriers, de chèvrefeuilles. Je m'assieds sur un banc posé au pied de la statue de Dante et de Béatrice avant de rentrer à pas lents pour le déjeuner. Mon après-midi se passera devant mon piano. Nous dînons tôt et souvent voguons sur le lac jusqu'au coucher du soleil. Ces moments pourraient convenir à la définition du bonheur. Pourquoi ces mots de Dante me reviennent-ils en mémoire ? « Ce sont les Dante qui font les Béatrice, et la vraie Béatrice est morte à dix-huit ans. » »

« ADDENDUM

Liszt mourut à Bayreuth dans les bras de sa fille Cosima en 1886.
Trois années plus tôt Wagner décédait à Venise. Liszt avait assisté à ses obsèques célébrées à Bayreuth sous le rite luthérien.
Marie d'Agoult était morte dix années avant Franz en 1876.
Après la mort de Richard Wagner, Cosima vécut dans la plus profonde solitude avant de reprendre la direction du festival de Bayreuth. À quatre-vingts ans elle en laissa la responsabilité à son fils Siegfried.
Cosima mourut en 1930. Son corps repose à côté de celui de Wagner. »

Quatrième de couverture

La brève et intense passion entre Marie d'Agoult et Franz Liszt défraye la chronique des années 1830. Entre Paris, Venise, Milan, Florence, Genève et Nohant, telle Anna Karénine, Marie d'Agoult sacrifie tout pour vivre au grand jour une folle idylle avec Franz Liszt, l'un des grands génies musicaux de son époque. À l'évidence, la haute société ne voit pas d'un très bon œil cette femme trop libre pour son temps dont le salon accueille de nombreux républicains (Grévy, Carnot, Littré...) et qui soutient ouvertement la première femme à devenir bachelière en France, Julie-Victoire Daubié. Deux des enfants nées de cette liaison connaissent aussi des destins singuliers. Cosima Wagner crée bientôt le festival de Bayreuth, tandis que Blandine épouse et soutient l'un des hommes politiques les plus singuliers du XIX siècle, Émile Ollivier.
En évoquant cette histoire d'amour entre un musicien ambitieux et une aristocrate en rupture de ban, Catherine Hermary-Vieille nous entraîne dans le sillage des grands personnages de l'époque. George Sand évidemment, mais aussi Chopin, Blanqui, Sainte-Beuve, Balzac, Lamartine, Alexandre Dumas. Elle compose surtout un roman ardent et documenté sur une passion magnétique entre deux fortes personnalités. Un roman où dansent les grandes figures artistiques du XIX siècle, que l'auteur nous rend familières voire intimes.
Catherine Hermary-Vieille est une romancière et biographe française. Son premier roman, Le Grand Vizir de la nuit, remporte le Prix Femina en 1981. Elle excelle dans le genre du roman historique et ses livres rencontrent un franc succès.

Éditions Intervalles,  août 2025
121 pages