jeudi 22 janvier 2026

Nous sommes faits d'orage ★★★★★ de Maria Charrel

Quel livre sublime ! Une histoire qui nous traverse par frémissements, avec beaucoup de douceur.
« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »
Un roman qui résonne encore comme une sorte de grondement discret même après plusieurs semaines. 
J'ai aimé le contact avec la nature, j'ai aimé être surprise, j'ai aimé les personnages et leur orage intérieur, j'ai aimé l'écriture précise et poétique, j'ai aimé les silences, j'ai aimé l'entremêlement des époques, la manière qu'a l'autrice de nous dire l'intime, la transmission et les tensions intérieures, de mêler politique, nature, enchantement et sorcellerie. L'intrigue est fichtrement bien ficelée et je comprends tellement les retours très positifs que j'ai lus sur ce livre. Merci à celles et ceux qui l'ont mis, remis, re-remis sur ma route ! Un seul conseil : laissez vous emporter par ce récit, ne recherchez pas la vraisemblance, lâchez prise et savourez ce petit bijou ;-)
« Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Qui n'a jamais voyagé avec les loups
Ne sait pas ce qu'est la liberté
Ni la chemise des étoiles. »
Ali Podrimja 

« Le village sans nom s'accroche au flanc du dernier plateau accessible avant les hauts monts, si éloigné de tout que le reste du monde a oublié son existence. La vingtaine de maisons éparpillées sur la sommière sont coupées de la vallée par une périlleuse crête, le passage des morts. La rumeur raconte qu'une malédiction fauche la vie à ceux qui osent jeter un regard vers le ravin. À l'entrée du passage, un roc se dresse, droit comme un menhir. Les nuits de pleine lune lui taillent une silhouette presque humaine. Ceux qui vivent là l'ont baptisé le rocher des peines. Lorsque l'un d'eux décède, ils se recueillent à ses pieds pour y verser leurs larmes.
Les gens du village cultivent des croyances singulières et subsistent grâce à leurs petites exploitations. Tous font preuve du caractère particulier des hauteurs : solitaire, méfiant et drôle, car seul l'humour, doublé d'un certain sens de la tragédie, permet de tenir sur ces sommets où le travail assomme les corps de l'aube au crépuscule. La plupart aiment avec ferveur ce quotidien rude. Le plateau ne leur offre pas seulement la beauté indécente des hauteurs. Ici, ils n'ont de compte à rendre à personne. Dans leurs modestes jardins, ils cultivent une indépendance de corps et d'esprit farouche.
Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l'ombre.
Certains entament des études dans les grandes villes. D'autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret; la mémoire des vendettas ancrée dans leur chair. Leur âme est trempée à l'outrenoir, cette matière née de l'ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s'abat. »

« Quels pièges, quelles possibilités avaient poussé Ester à quitter Tirana pour l'Islande, plutôt que l'Italie ou la Grèce, comme nombre d'émigrés albanais ? Elle ne l'a jamais expliqué à sa fille. Un matin d'hiver, de ceux où le soleil ladre ne se levait qu'à onze heures sur le fjord, elle s'était contentée de lui réciter un poème :

Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Tahir le regarde faire, le cœur empli d'une satisfaction tendre. Son cadet sait s'y prendre avec les animaux. Ses gestes sont doux et fermes. Il a la patience de ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre. Des hommes conscients que le troupeau a son monde propre, une langue qui leur échappe en partie. Il a le cœur bon, dénué des ombres qui enveloppent celui de son aîné, Durim. »

« Le vent nous enseigne beaucoup de choses.
Il siffle dans les roches, la végétation ou les habitations, il sculpte des reliefs sonores qui parviennent à nos oreilles.
Il rend concret à nos sens des réalités se situant parfois à des dizaines de kilomètres, et plus encore : il donne la parole à la terre. 
Sarah oublie un instant son auditoire, emportée par la passion de son métier. Elle désigne les crêtes au loin et poursuit, comme elle le fait devant les étudiants à qui elle donne parfois cours :
- Les courants d'air s'engouffrent dans les grottes et rebondissent dans les fissures, la bise frappe les troncs d'arbres, les bourrasques se fracassent sur les vagues de l'océan, le souffle du matin chahute le sable des dunes : tout cela génère des lamentations presque humaines, des cris d'animaux ou des chuintements lugubres qui alimentent les légendes. Comme celui que nous venons d'entendre.
Niko éclate de rire à son tour :
- Et moi qui espérais vous filer la frousse, avec mes histoires de sorcières ! »

« Il redoutait de vivre alors qu'il était déjà à demi mort. Mais la montagne l'avait guéri. Au fil des mois, elle avait ôté l'angoisse de son corps, comme on aspire le venin d'une blessure. La quiétude s'était installée en lui. Peu à peu, il se concentra sur l'essentiel : ne rien attendre, ne plus espérer, vivre avec le minimum. Ne dépendre de personne, rompre tout lien : la peur, alors, n'aurait plus aucune prise sur lui. Seul le calme subsisterait. S'occuper des moutons du village en échange de quelques ressources. Limiter les interactions avec les autres hommes, autant que possible. Marcher seul, n'obéir à personne, manger peu voilà qui suffisait à son bonheur. »

« - J'ai longtemps été en colère, moi aussi. Ça m'a presque tué. Je suis revenu ici et peu à peu, j'ai appris que cette émotion est inutile. Elle rend égoïste. Elle te contrôle et si tu n'y prends pas garde, elle te détruit. Ce qui est perdu est perdu, la vengeance est vaine. Nous pouvons seulement traverser la douleur pour découvrir ce qu'il y a de l'autre côté.
- Ah, vraiment ? Je crois au contraire que la vengeance est nécessaire. C'est ce que le Kanun exige si on laisse courir les coupables, ils s'en prendront à d'autres.
- Tu ne parles pas de vengeance, mais de justice. Le Kanun est dévoyé depuis longtemps, par ici. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé, mais je suis certain d'une chose : on peut combattre avec bien d'autres armes que la colère.
- Lesquelles ? La poésie, peut-être ? Les jolies phrases que vous peignez sur les slogans de pierre ne changent rien. C'est aussi pathétique que les graffitis de gamins dans les toilettes !
Dritan la toise avec dureté :
- Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ignores que les poèmes peuvent tuer. »

« La terre et le ciel tonnent d'une multitude de bruits ; ils mugissent, explosent, vrombissent, lancent des éclats de verre, résonnent de détonations pareilles à des coups de feu. Qu'est-ce qui produit un tel boucan ? Sarah est une scientifique. Elle émet des hypothèses. Le son est une vibration mécanique qui se propage sous forme d'ondes et passe d'un milieu à l'autre, du ciel à la terre, de l'eau à la berge. Il est protéiforme, change d'apparence selon les arbres, roches, immeubles, ponts ou lacs qu'il rencontre, sculptant des mélodies douces ou des chuintements affreux. Le son est joueur, il se déguise, se mêle à d'autres et se dissimule pour mieux rejaillir. Il trompe les oreilles et effraie ceux qui ne comprennent pas ses tours. Sarah sait tout cela mieux que personne, et pourtant, recroquevillée dans la bicoque, elle est terrifiée par le vacarme au-dehors. »

« Tandis qu'elle écoute l'iso-polyphonie des bergers, Dritan lui apparaît sous un jour différent. Il n'est pas aussi seul qu'il le prétend. Il fait partie de ce réseau d'hommes courageux, qui défient la dictature en continuant de vivre comme ils l'ont toujours fait, avec leurs bêtes. Des fous. Des résistants. La beauté de leurs chants entremêlés éveille en elle une émotion inédite. La superposition des tons l'enveloppe. 
Les voix fragiles sont portées par les plus puissantes, l'énergie circule entre les hommes. Elora ferme les yeux et des feux d'artifice explosent derrière ses paupières, un festival de caracoles et de voltes colorées. Toute la splendeur mystérieuse de la montagne est là, concentrée dans la mélopée de ces bergers. Ils disent la beauté et la tristesse. La joie et la solitude.»

« La poésie n'est pas une affaire de sensiblerie. Elle peut détruire des vies et en sauver : ça, peu de monde est capable de le supporter. »

« « Il a plu en moi une pluie d'été qui n'a pu rafraîchir ma tristesse. » Tu entends ça ? La poésie dit ce que seul le cœur peut comprendre. Elle porte l'écho des vies d'autrefois. Certains mots se cachent à l'intérieur d'eux-mêmes: ils se méritent. D'autres sont de petits cœurs fragiles palpitant entre nos mains. Surtout : nul besoin d'être un grand sachant bardé de diplômes, il suffit d'être au monde pour les recevoir. 
Il déclame à nouveau : « Seul sur la terre, je suis le vagabond révolté. »
Elora n'a jamais réfléchi au pouvoir des mots. Pourtant, ils ont toujours eu une place à part dans sa vie. Sa mère a bercé son enfance des légendes d'ici. Son père lui a appris cette langue d'ailleurs, le français. Ubu, ubu, ubu.
- La poésie est mon acte de résistance, conclut Dritan. Sans elle, j'aurais rendu les armes depuis longtemps. »

« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »

« La température remonte, de nouveau estivale. L'oiseau se pose à ses pieds, vocalise gaiement. Elle lève les yeux. Tendresse de l'azur, frémissement de la brise sur sa peau. Bruissement doux de l'étendue d'eau derrière elle. Une sensation inédite l'enveloppe. Ses sens sont aux aguets, comme si son corps entier se résumait à eux. Comme si son organisme se dissolvait pour se fondre dans l'environnement, rejoindre un grand tout face auquel elle n'est rien.
L'espace d'un instant, Elora n'existe plus. Elle est l'herbe encore verte, la frondaison des arbres déjà parés de leur robe d'automne, les épines des sapins indifférents aux saisons. Elle est la terre, le ciel, le vent. Rien d'autre n'a d'importance. Le passé n'est plus, l'avenir ne compte pas; la colère qui empoisonnait encore son sang la veille s'évapore. Alors, Elora comprend elle n'est pas seulement une fille de la montagne. Elle est la montagne, c'est-à-dire l'une de ses nombreuses manifestations incarnées, au même titre que les loups, les lichens et les aigles royaux. Ici, elle ne sera jamais seule. Elle se tiendra loin des hommes mais elle n'aura rien à craindre d'eux. La montagne la protégera. En échange, elle devra ne jamais la quitter. Lui témoigner respect et vénération. Quels que soient les sacrifices que cela exige.
L'aria de l'oiseau à ses pieds redouble d'intensité, comme s'il approuvait ses pérégrinations intérieures. »

« Cette nuit-là, pelotonnée dans le lit de la minuscule chambre où elles logeaient, la jeune fille se dit que sa mère ressemblait à une aurore boréale. C'était une apparition dans le silence. Il convenait d'apprécier sa présence et se laisser bercer par son chant discret sans chercher à savoir d'où elle venait, ni tenter de percer ses secrets. Mais elle ne pourrait jamais vraiment s'y résoudre. »

« Ces derniers jours, j'ai beaucoup réfléchi à ce qu'est la liberté, dit-elle enfin. Ce qu'elle signifie. Comment elle se vit au quotidien. J'ai trouvé la réponse en vivant auprès de toi ces derniers mois, Dritan. La liberté se résume à un mot: choisir. Nous pouvons choisir d'en vouloir à la terre entière, de nous terrer dans le désespoir pour verser des larmes acides chaque jour sur la vie qui nous a été dérobée. Mais nous pouvons aussi choisir de refermer le livre des tristesses une bonne fois pour toutes. D'écrire de nouvelles pages, de recommencer. Ne jamais oublier, non, mais ne pas subir le passé comme une victime. Ce choix, c'est le plus grand et l'unique pouvoir dont nous disposons. Je veux être puissante, moi aussi, comme toi. »

« Trois fois par semaine, le cri des alarmes antiaériennes déchire le ciel de Tirana, afin de préparer la population à une éventuelle attaque. Des réserves de nourriture sont entassées dans les abris souterrains, pour parer au pire. Des hommes dénoncent leurs camarades parce qu'ils ne travaillent pas assez à l'usine. Des femmes dénoncent leurs voisines parce qu'elles bavardent trop. Tout le monde dénonce tout le monde pour une raison ou une autre. La jalousie, la méchanceté et le délire politique s'entremêlent. Moucharder est devenu le grand exutoire de la frustration collective. »

« Au village nous pensions tout savoir des autres, mais la plupart du temps nous ne savions rien. La vérité restait enfermée dans nos foyers. »

« Les animaux savent. Ils pressentent les catastrophes. Ils perçoivent les grondements de la terre avant les hommes et les variations infimes des nuages. Ils comprennent les humeurs du ciel et fuient avant qu'il ne déchaîne sa fureur sur le monde d'en bas. Ils entendent les voix.
D'un souffle, les mésanges et les merles prennent leur envol pour s'éloigner de la forêt. Un loup hurle sur les hauts monts pour prévenir sa meute. Les chiens d'Altin répondent à leur cri, ils retroussent leurs babines et montrent les dents. L'instinct millénaire remonte en eux : ils ont été loups autrefois. Les brebis bêlent pour appeler leurs petits, les béliers grattent nerveusement la terre. Altin les observe, inquiet. Le troupeau se masse autour de lui dans le pâturage. Il fait corps, le berger n'a jamais vu cela : les animaux se rassemblent pour le protéger. »

« Ils mourront, ils naîtront. D'autres viendront au village sans nom, d'autres en partiront.

Le soleil brûlera nos vallons et asséchera nos sources.

Longtemps encore, nous soufflerons nos secrets à ceux qui savent nous entendre, mais il est déjà trop tard. Nos gardiens s'éteignent peu à peu. Bientôt, ils ne seront plus. Nous nous dresserons alors vers le ciel dans un dernier élan de grâce, puis nous nous tairons à jamais. »

______________

Les poèmes en exergue des quatre premières parties sont ceux d'auteurs de langue albanaise. Ils sont publiés en intégralité dans le recueil Poésies albanaises, traduction de Vasil Çapeqi, adaptation de François Chenot (Le Taillis Pré). Le poème de la Russe Marina Tsvetaïeva est extrait du Poème de la montagne - Le Poème de la fin, traduit et présenté par Ève Malleret (L'Âge d'homme).

Seuls quelques vers ont été écrits pour ce roman : « Je partirai à l'extrémité du monde / Sur la terre de glace et de feu / Là où les longues nuits d'étoiles / Sèment des poussières d'espoir. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa mère, Sarah se voit remettre pour tout héritage les clés d'une bicoque aux confins du monde, et une consigne : Trouve Elora. Direction l'Albanie, où elle découvre un village oublié, niché au cœur d'une montagne sauvage. Mais sur place, les locaux sont formels : Elora est morte il y a bien longtemps.
Trois décennies plus tôt, alors que le régime despotique d'Enver Hoxha étend son joug jusque dans les campagnes, Elora et son ami Agon se font une promesse : tant qu'ils seront ensemble, tout ira bien. Mais alors que l'adolescente n'aspire qu'à mener une vie sans entraves, sa mère la gronde; et si les hommes, eux, sont libres, ils ont également l'obligation d'appliquer la vengeance du sang. Elora enrage - à quoi bon être la fille de feu, comme on l'appelle au village, si c'est pour vivre prisonnière ?
Sur son chemin vers la liberté, la jeune fille pourra compter sur l'aide d'un berger collectionneur de poèmes. Ses choix détermineront la vie d'une lignée de femmes, dont Sarah.

Marie Charrel entremêle les destins de cœurs indomptés, marqués par la tragédie, la puissance de la nature et le pouvoir des mots.

Marie Charrel est journaliste et autrice. Son dernier roman, Les Mangeurs de nuit (L'Observatoire, 2023), a été lauréat des prix France Bleu, Page des Libraires, Ouest France-Étonnants Voyageurs et Cazes-Brasserie Lipp. 

Éditions Les Léonides,  mai 2025
397 pages 

lundi 19 janvier 2026

Des loups ordinaires ★★★☆☆ de Seth Kantner

« Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »
Ouvrir ce livre c'est partir à la découverte d'un territoire naturel sauvage, d'un milieu extrême, de faire face aux hurlements des loups, au silence de l'Arctique, de voir défiler devant nous un paysage glacé et sensiblement décrit, qui agit comme un personnage à part entière. 
"Des loups ordinaires" est une histoire de quête intérieure, qui explore l'identité, l'appartenance culturelle et sociale. Cutuk Hawcly est tiraillé entre deux mondes : celui de son héritage ancestral inuit et celui de la société "blanche" moderne. Un personnage complexe et imparfait qui ne se laisse pas appréhender si aisément et qui donne à réfléchir. Comment survivre à soi-même et à ses propres attentes ? Une immersion sensorielle garantie ! Certaines scènes impriment durablement la mémoire. Pourtant, ce n'est pas un livre qui vous offrira la plus grande distraction, je vous le déconseille si c'est ce que vous cherchez en premier lieu d'ailleurs. Ce livre n'est pas de tout repos, il dérange, questionne, en particulier notre rapport contemporain à la nature. On est loin des fantasmes de retour au sauvage. En lisant Seth Kantner, on réalise tout ce que nous avons cessé de comprendre de la nature. Et ça ce n'est pas un mince sujet...
« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Les loups tournèrent, leurs griffes s'agrippaient à la neige dure. Je visai à mains nues à présent, et le métal brûlait mes doigts. Sous la luminescence verte du ciel la meute de loups se dispersa vers le nord, de l'autre côté du lac. Les animaux que j'avais voulu tuer se mêlèrent et s'effacèrent. Ce loup combien de kilomètres avait-il parcourus sous cette lumière verte et vaporeuse, et depuis combien d'années ? Il avait eu froid, il avait eu faim pendant les tempêtes, il avait été trempé par la pluie d'été; il arpentait ce territoire que j'appelais le mien. Il connaissait chaque montagne, chaque sentier le long de chaque butte, bien mieux que je ne les connaîtrai jamais. Et moi, le loup, je le connaissais seulement mort. Je ne voulais pas être un Étranger. Pas ici aussi. Pourquoi n'avais-je jamais pensé de près à ça - qu'un animal possédait infiniment plus de savoirs que moi ? »

« La lune derrière le territoire, étroit, et rien à chasser. Vers le sud la meute dispersée avance dans le noir, seul ou à deux, vers la prise. La tension dans la meute, un membre manque à l'appel, des grondements rapides. Un loup passe la truffe à travers une rangée de saules. De pâles lueurs bleues ondulent là-haut. Il débouche sur un lac. Trois gros louveteaux suivent sa trace. Souvent ils s'arrêtent, se donnent des coups de museaux et flairent des tunnels de souris. Sur le lac désormais, leur regard perçant fixé sur une danse orangée, trouée dans la nuit, et l'odeur de la fumée, du sang, des humains et des chiens. Les loups l'entourent. Un renard passe promptement. Les louveteaux le pourchassent dans l'obscurité.
La meute s'immobilise avant les lueurs du feu. Elle hume la peur moite de l'humain et les os carbonisés. Elle entend la respiration rapide. Et puis le gros loup sent quelque chose d'autre, un parfum qui le ramène à sa jeunesse et à la perte de sa mère. Ce parfum le fait frémir. Un moment, et il éloigne la meute du danger de cette proie. La leur aussi porte maintenant l'odeur des humains. Partir, loin dans les montagnes. »

« Sur une serviette en papier, j'écrivis quelques mots. Abe, il fait chaud dans un avion. Une belle femme, grande, les cheveux bruns, veut que je mange. Alaska Airlines veut que je boive leur café. Je m'arrêtai, me demandant ce qu'Abe avait passé toute sa vie à nous apprendre. Peut-être Ne courez pas après l'argent, c'est être pauvre que vivre comme cela. Ne tuez pas les animaux pour la gloire, cela ferait de vous la pire des brutes. Mais qu'y avait-il de l'autre côté ? Que voulait-il que nous fassions ? Un instant plus tard, je devins plus magnanime. Soyez heureux - c'était cela qu'il avait essayé de nous enseigner. Mais les gens n'étaient-ils pas supposés être les meilleurs à ce qu'on leur avait appris, à ce qu'ils mettaient en pratique? Au village, les gamins étaient bons au basket et à jeter des pierres pour dégommer les hirondelles sur les câbles téléphoniques. D'une manière ou d'une autre, mon entraînement avait uniquement consisté à vouloir être heureux. »

« La toundra miroite, vaste et blanche, sous le soleil de mai. Le parfum de caribou dérive dans l'air, provocateur, murmure d'un troupeau qui se hâte vers le nord, de petits et de femelles gravides de viande, après trois semaines maigres depuis la dernière prise. Au nord, les montagnes dentellent le ciel. Les derniers arbres avant la limite forestière de l'Arctique arborent leurs pentes, et plus haut les rochers tachetés et la neige s'étirent contre le bleu. »

« Adorateurs d'autochtones. Une religion de marque. C'est comme dire qu'on va aller vivre dans une cabane, mais rester dans le rayon d'un supermarché. »

« Une partie de moi se sentait libre, à la maison, de retour sur le territoire, à manger des os à patiq et des baies; l'autre était flétrie de trop de café de cowboy et du choc des cultures. Ma peau semblait fine, et je ne voulais pas qu'il voie, au travers, les creux et le doute. »

« Quand tu es jeune, les collines sont faciles à gravir, dit Abe. L'avantage de vieillir, c'est qu'elles ne paraissent plus aussi hautes. »

« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Loin à l'est, les aurores boréales fouettaient et faisaient signes, traits vaporeux verts et roses. Rex aboya, et puis les chiens hurlèrent ; bas dans la distance un loup répondit aux chiens. Plus près, un autre loup hurla, et encore un autre. Quand tous furent silencieux de nouveau, je hurlai à mon tour. Personne autour pour se moquer ; je laissai l'envie se déverser aussi parfaitement que possible. Les cris flottèrent au-dessus des arbres - les loups se rapprochaient. Les poils se hérissèrent sur ma peau. Le calibre 30-30 de Janet était dans son fourreau sur le traîneau. J'étais content de n'avoir pas vidé le poisson et de laisser cette odeur alléchante s'échapper dans l'air. J'attrapai le tuuq. Allaient-ils me dévorer ? Me chier à travers le territoire ? De la merde blanche, dans des endroits battus par le vent, là où les animaux connaissaient des chemins secrets et des parfums, des murmures venus de la terre. J'eus un bref rictus ; dans une version hollywoodienne de ma vie, mon nom indien pourrait être "Merde Blanche". »

« Abe avait laissé du sel, des croquis, des bobines raidies de babiches faites maison pendues à un clou, des conserves de tabac remplies de pointes tordues, des bouts de charbon, des allumettes. Sur les planches déformées au-dessus du plan de travail de la cuisine, du poivre, un sachet en plastique de ciboulette séchée, un demi-centimètre de sauce Worcestershire dans une bouteille brune. Sur le sol la bouteille de vanille, vide, le bouchon balancé par des intrus assoiffés. Abe - optimiste et curieux - aimait laisser des morceaux de souvenirs flotter derrière lui. Il disait souvent que c'était pour cette raison que les Eskimos répandaient des déchets à travers le pays pour les souvenirs, pour ne pas se sentir seuls. Vous ne pouviez pas comprendre, ajoutait-il, avant d'avoir été perdus pendant des jours sans apercevoir le moindre signe d'un humain; alors, voir des déchets pouvait être fichtrement bien. »

« La neige s'étendait au loin, énorme et ondoyante, les congères écumantes des vagues dures et blanches. Les montagnes s'appuyaient contre le dos du ciel. Les engelures lançaient mon nez, mes joues, mon front, et l'eau s'étirait et gelait le long de mes paupières. Les loups régnaient sur des vallées entières dans ces montagnes, comme prévu. Enlevez le métal, pensai-je, et les humains sont à peine différents des animaux, abstraction faite de toute l'obsession sur les odeurs et les poils corporels ; remplacez la graisse dorsale et les os cachés par les plans d'épargne-retraite, les proies rapides par les fast-foods. Les loups étaient intelligents. Ils s'occupaient de leurs petits. Parfois ils manquaient d'endroit où s'enfuir, commettaient des erreurs, et mouraient.»

« L'homme balaya la salle des yeux, perplexe, puis remua des papiers, et se retira au cœur d'une forêt de mots trop hauts et d'anglais de comptable. La réunion suivit la piste des murmures et des petits cris. Sur les chaises en métal, nous rigolions de la manière dont l'homme avait prononcé le nom eskimo de Joe Smith. Nous avions entendu « ma bite ». Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »

« - Elle ne voudrait pas vivre Là-Bas. Et moi, je sais vraiment pas si je voudrais vivre Ici. » Le canapé était confortable, et je fermai les yeux. « Je crois que je comprends ce que les gars ressentent. La vraie chasse, c'est fini. Regarde, je porte des bottes Sorel. Les pièges, ça paraît bidon ; les choses coûtent tellement cher, et les fourrures valent si peu. Une carrière de Blanc, avec une assurance ? Et une retraite ? Quelque chose manque en moi - c'est comme être né loup et choisir la vie d'un chien. »
Iris posa sa tasse sur le sol en contreplaqué abîmé. Il faisait froid, des têtes de clous givraient près de la porte. Elle glissa les pieds dans des chaussons en peau de phoque à perles, et surveilla la tourte aux myrtilles dans le four. « Eh bien. J'ai une petite carrière de fille blanche - il y a des problèmes, mais c'est la vie. Ça me plaît, ici. Je suis avec des enfants, j'essaye de changer les choses, j'ai un ordinateur et un téléphone. Si je voulais, je pourrais prendre un avion pour Fairbanks. Je peux monter voir Abe en traîneau. Tant de caribous sont passés à l'automne, ils pouvaient à peine laisser la piste d'atterrissage ouverte. Des ours... » Elle coupa la tourte vivement. « Tu sais, quand les gens disent que Takunak et la nature sauvage sont au milieu de nulle part ? Moi, je pense qu'elles sont au milieu de tout. »

Quatrième de couverture

« Certains livres rares ont ce pouvoir de vous toucher jusqu'à l'os et de rendre plus vaste un monde que vous croyez connaître. Des loups ordinaires est un de ces livres éblouissants : étranger comme un rêve, âpre et beau comme la vie. »
Barbara Kingsolver

Né et élevé en Arctique, Cutuk Hawcly a appris les règles de la chasse, de la pêche et du troc auprès du peuple inupiak. Seuls blancs à des kilomètres à la ronde, sa famille et lui vivent dans un igloo au beau milieu de la toundra, avec pour voisins les loups et les caribous. Après avoir été scolarisé en famille, il quitte le foyer pour étudier à l'université et découvre la vie urbaine, parfois plus hostile que la nature sauvage.

Roman d'apprentissage et de nature, largement inspiré par la vie de son auteur, Des loups ordinaires est une plongée unique dans un monde en voie de disparition. Avec puissance et poésie, Seth Kantner nous fait entendre les chants du loup, le hurlement meurtrier du blizzard et la rengaine entêtante de ceux qui veulent survivre à l'inhabitable.

Seth Kantner est né et a grandi dans la nature sauvage du nord de l'Alaska. Il a travaillé comme trappeur, pêcheur, jardinier, mécano, constructeur d'igloo, photographe et professeur. Livre culte traduit pour la première fois en France, Des loups ordinaires est son premier roman.

Éditions Buchet.Chastel,  janvier 2025
490 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Pouzargues

vendredi 16 janvier 2026

Cézembre ★★★★☆ de Hélène Gestern

Cette histoire a agi sur moi comme un aimant. Que j'ai aimé me laisser bercer par le ressac ! Quitter le quotidien et ces tumultes. Et comme il fut bon de me perdre dans le spectacle de la mer. Et cette île, chargée d'absence et de traces effacées. C'est un peu comme si elle existait à l'intérieur du narrateur, Yann de Kerambrun, qui a choisi de retourner sur les terres bretonnes de son enfance pour mettre de la distance avec sa vie d'avant. C'est dans le passé qu'il va se plonger bien malgré lui grâce aux livres de raison écrits par son arrière-grand-père, Octave. D'une marotte d'historien, c'est une véritable enquête qui prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que les pages s'égrainent. L'occasion pour ce professeur d'Histoire à la Sorbonne de se réinscrire dans l'histoire de sa famille et celle de son père. D'explorer les zones d'ombre et les secrets de famille. De découvrir et de se passionner pour l'histoire de l'île martyre Cézembre.
« Nous nous perdons en conjectures. L’espace d’un instant, je songe que nous ne connaîtrons jamais le fin mot de ces histoires entrecroisées aux ressorts obscurs. Trop de marées ont noyé Cézembre depuis cent ans. La vérité, s’il en existe une, s’est effilochée dans le giron de la mer comme les algues qui se délitent au fil des courants »
Ce livre promet une lente immersion. Tout s'y joue dans les silences, les fragments, les zones d'ombre. 
Si vous êtes sensibles à la mémoire et à ses failles, ce livre vous parlera ! Il est foisonnant, multiple, enrichissant. Il est aussi une ode à la mer, à la nature, à la vie. Empreint d'une profonde mélancolie, il a un vrai pouvoir d'évasion. 
À lire légèrement en retrait des grondements du monde « au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées ».   
« La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer par sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. »
Yann de Kerambrun est arrivé fourbu sur les terres de son enfance. Il finira par se sentir comme "plein d'un instinct de vie farouche, animal, intact". Et je dois dire qu'en refermant ce livre, j'ai été prise d'un irrésistible désir de mer, de vent et d'espace !
« Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Car c'est du temps de leur vivant Qu'il faut aimer ceux que l'on aime. »
BARBARA

« Le calme recul du jusant, sous le soleil qui naît gorgé d'embruns, est empreint de la même résolution que l'était la montée des eaux. Comme je suis venue, je m'en vais, semble-t-elle dire; vous ne parviendrez pas plus à me retenir que vous n'êtes en mesure de m'arrêter. Ce n'est pas un repli, pas une défaite: la simple halte d'une armée qui se sait déjà victorieuse et prend le temps de reconstituer ses forces.
La mer reviendra, sans haine et sans colère. Elle reviendra avec de nouveaux mystères, de nouveaux morceaux de bois flotté, de nouveaux élans pour remanier les plis scintillants de la plage, de nouvelles histoires à dire au sable, au ciel, à la pierre.
Oui, elle reviendra. »

« Au moment où j'ai débouché sur la digue, le panorama m'a happé : le bleu profond strié de gris, l'étendue grondante, l'horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l'île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude mínérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle: intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Une chanson m'est revenue en tête. Elle disait qu'il ne fallait jamais « revenir au temps béni des souvenirs, le temps béni de notre enfance ».
Béni, vraiment ?
J'avais eu quarante-neuf ans quelques jours plus tôt. Mais l'espace de quelques secondes, j'étais redevenu le petit garçon gauche qui court derrière son frère, celui qui perd chaque fois au jeu des vagues mais continue d'espérer que son père l'aimera un jour. »

« La belle, l'énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.
Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l'île est le dernier obstacle que la roche oppose à l'eau ; ensuite, c'est le grand abouchement de la mer avec l'immensité. J'ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d'enfance, au point de l'observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L'attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd'hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire. »

« La mer prépare son offensive depuis la fin de l'après-midi Pendant des heures, elle s'est amassée, concentrée, repliée. Elle a rassemblé ses flots gris fer qui roulent maintenant à petits bouillons. Elle s'est assuré l'appui de son vieux complice le vent, le grand vent d'ouest venu du large, qui est déjà en train de former ses bataillons à l'arrière du ciel. On annonce un coefficient à trois chiffres et les habitants de la digue ont surveillé le jusant, son retrait progressif, cauteleux, qui s'accomplissait comme à regret; ils savent que la plage ne perd rien pour attendre. Des cantonniers passés tôt le matin ont déposé des sacs de sable attachés les uns aux autres par des chaînes, de sorte à obstruer les ruelles perpendiculaires à la digue, de part et d'autre de la Brasserie du Sillon ; les volets des façades sont clos et le restaurant a arrimé des contrevents de bois sur ses baies vitrées.
Dans la seconde qui suit l'étale, la masse liquide amorce sa renverse, depuis l'arrière des rochers où elle s'était repliée. Elle avance comme si elle n'avait plus un instant à perdre, inexorable et impatiente, la crête de ses vagues ourlée d'un panache d'écume, tendue comme une mâchoire de belette affamée pour mieux happer le sable qu'elle dévore sans état d'âme. Peu à peu, celui-ci disparaît sous l'eau d'abord noire, puis grise, puis mousseuse, comme dans un film en accéléré. 
L'obstacle de la digue, sa pierre sombre et luisante, semble un instant déconcerter le flux ; mais la mer, revoyant sur-le-champ sa tactique, se déploie à la verticale et se met à cogner à coups sourds. L'eau claquée à chaque vague rejaillit en pluie de l'autre côté du muret, chargée de sable, d'algues, de microdétritus. Elle balaye le trottoir, bientôt noyé sous les flaques. Le Sillon a été avalé, de ses brise-lames ne dépasse que la tête noueuse, noircie, tordue, des fûts de chêne, comme s'ils étaient sur le point de sombrer.
Cette fois, le panorama est complet sur la pleine mer, par-dessus les vagues, la houle fait danser des friselis qui s'enroulent comme beurre tendre sous le couteau. Et au milieu de ces fioritures dentellières tissées d'air et d'écume, la main invisible d'un géant creuse ses vallées et repousse l'eau en paquets toujours plus impérieux. Les vagues se brisent désormais dans un bruit de tonnerre et aspergent de sel et d'embruns les façades qui bordent la digue.
Deux touristes qui voulaient se photographier avec leur téléphone, pressés de diffuser l'image sur leurs réseaux sociaux, sont maintenant blottis, affolés, contre un porche de pierre. La vague qui a explosé par-dessus la digue et s'est engouffrée dans la ruelle les a trempés jusqu'à mi-corps. Pris au piège, ils regardent avec effroi le spectacle dont ils s'amusaient quelques secondes plus tôt. Sur leur visage se lit la peur archaïque, celle qui liquéfie depuis des siècles les entrailles des humains devant le monstre maritime prêt à les engloutir. Entre deux vagues, un hôtelier compatissant leur ouvre sa porte qu'il referme aussitôt. Les deux imprudents se réfugient dans la pièce comme s'ils avaient le diable aux trousses.
Les autres, plus sages, ont préféré contempler le spectacle à l'abri de leur balcon ou depuis la fenêtre de leur chambre d'hôtel. Eux aussi ont découvert, le cœur battant, le ballet de l'eau et de l'écume, le dos musculeux du dragon liquide, son remuement ancestral, sa résolution glacée, comme si la mer n'avait pas renoncé à donner une leçon à ceux qui persisteraient dans la folle ambition de ralentir sa course. Trop près du bord, petits humains qui avez mangé mon littoral; et ce bord, un jour, soyez certains que je vous le reprendrai.
Les observateurs les plus aguerris, les vieux, les veuves, les pêcheurs et les patrons de chalutier pensent aux équipages bloqués en mer, dont les bateaux affrontent à cet instant la force déchaînée du vent ; à l'Abeille-Bourbon, celle qui sort quand tous les autres rentrent, s'aventurant entre gouffres d'eau et cathédrales bouillonnantes pour rejoindre Ouessant; aux marins harnachés par un filin, qui tentent de limiter la gîte et de garder l'équilibre malgré les creux et les vagues monumentales qui menacent à chaque instant de les projeter par-dessus bord. Un corps tombé à la mer par une houle pareille ne pèse pas lourd ; autant dire, même, qu'il a rejoint son tombeau. »

« Pendant que je répertorie les feuillets sur ma tablette, la nappe argentée de l'eau capte la lumière de l'hiver. Celle-ci coule, laiteuse, sur la mer tantôt vert tilleul, tantôt gris pâle. J'explore les réceptacles de carton huilé, les registres numérotés, je déchiffre la mémoire d'une très vieille et très vénérable compagnie maritime au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées. »

« Le jour, en se levant, prenait une couleur de miel pâle, dégageant à l'arrière de l'horizon une bande de lapis-lazuli d'une transparence cristalline. La lente conversion des ténèbres vers la lumière était d'une douceur poignante. Je n'ai pas résisté au désir d'attraper mon duffle-coat et d'empoigner mon appareil photo. Au-dehors, en quelques secondes, j'ai été transi : l'onglée me poignait dès que je retirais mes gants et des larmes de froid coulaient sur mes joues. Mais peu importait. J'ignorais quand, pour la dernière fois, je m'étais senti aussi vivant, aussi subjugué par la beauté, aussi "à ma place".
Quelle fortune au monde aurait jamais pu réussir à fabriquer cette splendeur, ce miracle offert au regard sans contrepartie ? »

« Une fois tirés au secret de la chambre noire, ces clichés savamment retouchés, voués à construire dès l'instant de leur prise la mémoire de l'avenir, étaient ensuite rassemblés dans des albums reliés de maroquin ou de cuir de Russie, afin d'écrire le roman de la réussite sociale. Cette bible qu'on se transmettrait comme un totem racontait le prestige conquis, la richesse, la respectabilité, à grand renfort de voitures à cheval, de goûters au jardin, de perrons et de setters irlandais couchés aux pieds de leur maître. Dans ces éclats de papier sensible, la chimie avait aussi gravé la lumière, les murs, les visages, la silhouette des domestiques et parfois même le chat de la maison: on en ferait des dizaines d'années plus tard la patiente exégèse devant une tasse de thé ou un verre de porto, oubliant peu à peu qui était cette femme chevaline au bout de la rangée ou ce jeune homme aux traits si délicats qu'on aurait dit ceux d'une fille. »

« La mer tirait sa révérence, aspirée par le large. Je me suis promis de tenter d'en savoir plus. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui avait façonné cet homme sévère et secret, Charles de Kérambrun, lui qui avait été, pour le meilleur et pour le pire, mon père. »

« Une fois le bateau sorti du port, Xavier a coupé le moteur. Dans le silence revenu, j'ai senti le voilier rendu à la loi des courants et du vent. Je me suis rappelé l'état paradoxal que provoque la navigation, ce mélange de rêverie et d'hypervigilance, de détente et d'affût. Nous avons longé Dinard, dont j'ai reconnu les villas perchées sur des pitons rocheux, contourné la tache verte du golfe de Saint-Briac (j'ai cherché des yeux, parmi les maisons, quelle demeure pouvait bien avoir appartenu à la famille Le Mélinaire), mis le cap vers Le Guildo. La lumière, assombrie de loin en loin par le passage d'un paquet de nuages, ricochait sur l'eau pendant que le vent claquait dans les voiles.
Le cap Fréhel s'est dévoilé: masse minérale qui marquait le point où le littoral atteint sa pleine force d'ensauvagement. Sur la falaise, on lisait à l'œil nu la stratification des couches de grès, sous le tapis de bruyères et de cinéraires qui la recouvrait par plaques. Perché à son sommet, le fort la Latte témoignait du désespérant orgueil des hommes à vouloir coloniser le moindre escarpement, leur obsession d'y installer, de toute éternité, de quoi surveiller, défendre et canonner. »

« Nous nous sommes éloignés, laissant l'île à sa solitude maritime, tandis que les bras du crépuscule dérobaient, au fur et à mesure que le bateau s'écartait, la silhouette de cette langue de pierre : deux monticules et un vallon oubliés dans un pli du rivage qui semblaient vouloir se confondre avec l'horizon. »

« C'est durant ces traversées que le porteur, qui a déposé son nom aux portes du monastère pour prendre celui de frère Martin, éprouve le mieux la présence de Dieu. La magnificence de Sa création, incarnée par la beauté infinie de la mer et sa rudesse. La mer trempe l'âme au feu de ses tempêtes et de sa violence ; elle punit les orgueilleux et les imprudents et rejette leurs corps exsangues après avoir démantelé leurs bateaux. »

« C'est une personnalité contemplative, mais aussi extrêmement cultivée. Quand son fiancé l'entretient de bateaux, elle lui parle de ses lectures, qui occupent une place prépondérante dans son existence. Aloysius Bertrand, Baudelaire et les "Poèmes saturniens" de Verlaine, qui la « touchent au plus profond de son cœur », Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles dont elle est une admiratrice éperdue. De Victor Hugo, elle connaît une partie des "Contemplations" par cœur ; elle se délecte des livres de Fromentin, le peintre, dont elle goûte la vive sensibilité à la nature, et du "René" de Chateaubriand. Elle se détourne, en revanche, de Balzac, dont (comme mon fils) elle juge les romans ennuyeux, et n'éprouve que « dégoût » pour Zola, qu'elle a lu à l'insu de ses parents. Pour elle, l'auteur de "L'Assommoir" est « cru et laid » et sa peinture du peuple « horrifique ». »

« Habituée aux grondements qui font frémir le Sillon, aux coups de boutoir de l'Atlantique quand il monte à l'assaut des dunes d'Hossegor, elle savoure la paix de ces plages interminables. Elles se transforment en lacs d'argent ou de cuivre selon que le soleil ricoche sur elles ou s'y enfonce. L'énergie de la lune qui soulève les eaux semble diluée, aplatie par l'infinité de l'estran. La pension a le bon goût d'être éloignée du rivage de plus de cinq cents mètres : la nuit, on y dort tranquille. »

« Mais j'aime surtout le spectacle de la mer, le mouvement perpétuel qui la ramène au rivage malgré la tentation du large, la force millénaire qui l'ancre à la terre, en dépit de ses efforts pour s'en arracher. Nous avons envers la nature plus de devoirs que de droits, disait mon oncle Roparz, qui nous avait raconté, à Guillaume et à moi, comment, après le naufrage de l'Amoco Cadix, il avait ramassé avec des gants de vaisselle les galettes de pétrole qui avaient souillé le large de Portsall. À l'époque, je ne comprenais pas les larmes dans sa voix. Aujourd'hui, buter dans des détritus sur le chemin côtier me donne des envies de meurtre. »

« De toute façon, qu'ont-ils à perdre ? Ils ont vingt ans et des fiancées, des familles, des rêves ; vingt ans et la rage au cœur quand ils pensent aux humiliations qu'ils subissent ici.
Ils ne veulent pas mourir. Pas comme ça.
Alors les quatre kilomètres du caillou à la plage, ça ne lui fait pas peur, à Giuseppe. Parce qu'à force de nuits hachées par le bruit des vagues, à force de se faire traiter de bouffeur d'ail, à force de regrets de Peschici, de la mère et des petites sœurs, il en est arrivé à la conclusion que rien, même quatre murs, même la cour martiale, même le spectre de la noyade, ne pouvait être pire que de rester sur le caillou en attendant que les Alliés viennent lui trouer la peau. »

« Je lève les yeux. Un vol d'oiseaux fend la gaze du ciel, qui est d'un blanc cotonneux. La paix du lieu est magnifique. Je ne saurais en dire autant des destinées de ceux qui sont enterrés ici, eux qui ont connu deux guerres, la grippe espagnole, le veuvage et la prison. Les carnets de mon aïeul racontent une histoire bordée de deuils et de dangers; aux Couërons, les coups de boutoir des flots contre la digue, les nuits de vives-eaux, me rappellent que des hommes et des femmes n'ont cessé de perdre la vie à quelques encablures d'ici. Pour ceux dont le nom est inscrit dans la pierre, combien de disparus que le temps et les marées ont engloutis en secret et noyés dans leur marche tumultueuse ?
Un jour, c'est moi qui dormirai sous cette dalle, près de mon frère. Dans quelques siècles, le niveau de la mer, qui monte année après année, aura dépassé la digue. Et le quartier de Rocabey, autrefois gagné sur le rivage, retournera à son giron premier. Le vent salé, l'eau et le sable se mélangeront aux restes de ma chair et dilueront sa poussière dans la grande respiration du large. Une pensée qui, paradoxalement, m'apaise.
Je touche le marbre clair, parcours une dernière fois la liste des prénoms. J'ai toujours voulu me croire détaché de ceux qui m'ont précédé, refusant d'abdiquer mon indépendance face au poids de leur héritage. Mais force m'est de reconnaître que leur histoire, dont je fais lentement la connaissance depuis le bureau des Couërons, a en partie façonné la personne que je suis. »

« La vie était ironique, qui nous mettait en face de nos contradictions sans prévenir, au hasard d'un matin de retrouvailles qui avaient pris trente ans pour s'accomplir. »

« Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j'ai ressenti une joie quasi organique celle d'être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d'une beauté d'une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau tur-bide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d'Octave et aux miennes, quand j'observais la digue au bord du Sillon. Ici, l'homme avait enfin compris la leçon: renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d'une habileté sacrificielle et d'une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d'avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu'elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines. »

« Chacun fabrique, en somme, les images dont il a besoin pour survivre. »

« À table, il est question d'articles, de subventions, du manque endémique de postes. Un professeur venu de Reims, fort satisfait de sa personne, monopolise la conversation avec la bourse faramineuse qu'il vient de décrocher. Tant mieux pour lui.
Il y a vingt ans, c'est moi qui étais à la place de l'impétrant de tout à l'heure. Transpirant dans mon costume, plus terrorisé par la présence de Charles dans mon dos que par l'aréopage de sommités qui me questionnait. »

« Chez les historiens, la raison est supposée primer l'émotion.
Cette règle d'airain, nous tentons de l'inculquer à nos étudiants année après année. Mais devant ces photographies, je baisse pavillon et laisse la distance et l'objectivité se désagréger. Ces images prises il y a cent ans l'ont été par des hommes qui aimaient ce rivage d'amour fou; une passion qui éclate dans ces clichés, les illumine et les transcende.
À force d'ingéniosité, de talent et d'originalité, les frères Hodierne ont capté mieux que je ne saurai jamais le faire, avec mon appareil dernier cri, les coulées de la lumière côtière, cette lueur ambiguë, menaçante, changeante, que j'ai retrouvée dans les tableaux de Belle. Ils ont su saisir la puissance originelle du lieu, le ballet terrible et amoureux des hommes et de la mer, quand ceux-là, aimantés par celle-ci, ont érigé des villas somptueuses au plus près de l'estran : comme si surplomber la Manche depuis leurs fenêtres cossues allait leur permettre de s'arroger quelques-unes des prérogatives de l'eau.
La mer a répliqué en envoyant, à intervalles cycliques, des tempêtes, des paquets de houle, des quintaux de sable, des bourrasques. Elle a secoué digues et murs, fracassé les navires, déstabilisé l'orgueil et les flottes des armateurs pour rappeler qui menait la danse.
Le Sillon vu par les Hodierne - et ce n'est pas le moindre paradoxe de ces clichés - est le contraire d'une carte postale.
Fixant l'essence de l'intranquillité, il est le lieu ultime où des forces magnétiques se renversent deux fois par jour, où les vagues montent à l'assaut de la plage dans un inexorable ballet d'écume et de lumière, où une épiphanie permanente brasse le sel et les naissances, la mort et les abysses, les départs et les retours, les victoires et les défaites. Et c'est à travers les yeux de ces artistes intrépides, qui ont mis leur connaissance intime de la chimie et leur arsenal de ruses optiques au service d'un art porté au plus haut degré de sa perfection, que je contemple les villas, d'aucunes terminées, d'autres en construction, Cézembre aux contours délinéés par une nappe de brume et la pointe de la Varde, ponctuation qui vient clore de sa proéminence noire la longue phrase claire de la plage.
Intercalés entre la mer et l'horizon, les visages, tant de visages, défilent à toute vitesse, certains familiers, d'autres jamais vus : parmi eux, les amis, les proches, les associés que Octave a connus, et dans la vie desquels ses petits carnets m'ont fait entrer à mon tour. »

« Je ne me suis jamais senti concerné par les égarements des morts. Ce qu'ils ont fabriqué, c'est leur affaire. C'est des vivants qu'il faut s'occuper. La faune, la flore, la mer... Elles sont en train de crever sous nos yeux... Vous avez remarqué la température qu'il fait depuis quelques jours ? Et on n'est qu'au printemps... Les deux tiers du globe sont recouverts d'eau. Alors si la vie dans les océans s'éteint, on s'éteint aussi. Ton fils a raison, Yann, c'est à cet avenir-là qu'il faut penser. Et vite. »

« Ça a été d'une violence inouïe, cet épisode. Vous saviez que Cézembre est l'endroit d'Europe qui a reçu le plus de bombes au mètre carré à la Libération ? Plus que Dresde, plus que Brest... »

« Certains hommes de pouvoir, si prompts à diriger leur monde d'une main de fer, sont frappés d'une étrange lâcheté quand la vie contrarie leurs projets. »

« Le mois d'août touche à sa fin. Dans le matin tiède, la masse liquide aimantée par la lune s'est déportée doucement vers la plage. Il n'existe pas une force au monde, à cette heure, qui puisse l'arrêter dans son déplacement. Des milliers de mètres cubes d'eau verte et grise qui lèchent les rochers, lèvent les bouées, noient les troncs de bois plantés perpendiculaire-ment à la digue. Enroulée autour de leurs nœuds noirs, les submergeant aux trois quarts, la marée atteint le pied des escaliers, dont elle use chaque jour un peu plus la pierre et corrode les rampes de fer qui bavent à la verticale leurs algues et leur rouille, contre les entailles orangées de la peinture au minium. Son coefficient est faible, sa marche alentie, sa surface encalminée.
Le vrai combat se joue ailleurs, à l'abri des regards. Ce sont des déplacements profonds dans les entrailles de la plage, des cathédrales qui s'érigent et se défont à chaque seconde, des édifices mouvants et invisibles emmenés par les courants, avec leur scintillation secrète, qui s'écrasent à l'approche de la plage. La mer fait main basse sur des tonnes de cristaux, de coquillages, de fragments de roche, qu'elle usera jusqu'à les transformer en sable. Peut-être pourrait-on trouver, dans la composition millénaire de celui du Sillon, la signature archéologique des pierres équarries arrachées aux maisons englouties, aux vieux fermages, au monastère, aux couerons de la forêt fossile. Un peu de leur histoire oubliée, inscrite dans le chiffre minéralogique de cette poussière étoilée, granuleuse, fluide, cet état intermédiaire du rivage, entre le solíde et le liquide, ce sable symbole des vacances qui dans quelques heures collera aux pieds, s'incrustera dans les casse-croûte, les serviettes et les sandales des baigneurs. »

« Dans cet exercice d'apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patiences et humilité. Nul ne sait mieux qu'elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l'encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d'orgueil ; mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s'y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l'humanité lui tend dans sa folie de conquêtes, de guerres et d'accidents, des carcasses d'avions en feu et des nappes d'hydrocarbures, des épaves et des cadavres, des eaux lourdes et des bunkers, des déchets de plastique et des sous-marins en perdition.
Mais gare au jour où elle sera fatiguée qu'on la prenne pour une décharge publique. Gare à l'instant où le trop-plein d'ordures dont on emplit son ventre grondant depuis des milliers d'années resurgira. Dans un hoquet fabuleux, quand la marée haute le sera trop pour les villes côtières, quand l'eau ne s'at-tardera plus à discuter avec les digues, les dunes et les plages, elle régurgitera ses poisons, les laissant joncher les vestiges des villes qu'elle aura englouties.
Et se retirera, intacte, purifiée, avant le prochain revif. »

« Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n'est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu'on se raconte à soi-même. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l'équilibre. Ce n'est déjà pas si mal quand on y arrive. »

« Sur le balcon des Couerons, Rebecca m'a demandé si je comptais parler à Paul. Non, je ne le ferai pas, pas plus que je ne lui révélerai jamais que j'ai aidé sa grand-mère à s'en aller : ces morts, cette douleur ne sont pas les siens. Rebecca ne dira rien, elle non plus, à sa fille: dans un monde qui s'effondre, nos enfants rêvent de réparer, soigner, faire le bien. À quoi bon leur attacher ce fer de la mémoire familiale aux pieds et encombrer leur histoire d'un meurtre et d'un suicide avec lesquels ils n'ont rien à voir ? La passion pour les secrets de famille n'est parfois rien d'autre qu'une névrose égoïste.
C'est Étienne qui a raison: le souci des vivants a plus de prix que les égarements des morts. »

Quatrième de couverture

Après son divorce et la mort de son père, l'historien Yann de Kérambrun n'a plus qu'un désir : revenir à Saint-Malo et contempler la mer depuis la maison dont il a hérité, face à l'ile de Cézembre.

Lorsqu'il découvre les archives familiales de son arrière-grand-père, il s'y plonge, captivé. Octave de Kérambrun, qui rêvait de dompter les flots en concevant de nouveaux bateaux à moteur, a fondé en 1903 la compagnie maritime Kérambrun & Fils. Au fil des carnets du capitaine d'industrie réputé s'esquisse pourtant le portrait d'un père et d'un époux inquiet, dont les blessures font écho à celles de son arrière-petit-fils. Quelles douleurs taisent donc les écrits d'Octave ?

Yann va tenter de comprendre les failles qui lézardent la légende des Kérambrun. Toutes le ramènent au destin tourmenté de Cézembre, une île minuscule mais stratégique. Et c'est en sondant le passé, face à la plage, que l'héritier d'Octave acceptera peut-être de renouer avec la vie.

Un magnifique hommage à la beauté de la côte bretonne, et l'époustouflante histoire d'une famille dont la mer a fait la fortune et le malheur.


Hélène Gestern est l'autrice de six romans ainsi que de plusieurs essais et textes autobiographiques. 555 (Arléa, 2022) a reçu le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Relay des Voyageurs Lecteurs.

Éditions Grasset,  avril 2024
552 pages