jeudi 19 mars 2026

Quitter la vallée ★★★★★♥ de Renaud De Chaumaray

Ne vous fiez jamais au calme d'une vallée !

Au début, j’étais partie pour un roman nature, un peu contemplatif, le Périgord, le calme, pas de réseau, une rivière, le chant des oiseaux.
Le genre d’ambiance où l'on respire, avec ce sentiment que tout pourrait ralentir.
« [...] le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. »
Clémence et son fils arrivent là comme on se met à l’abri. Et moi, j’y ai cru aussi.
Puis quelque chose s’installe.
Presque rien.
Un frisson sous le calme.

Puis viennent Fabien et sa fille. Un homme un peu à part, doux rêveur, qui s’improvise spéléologue, animé par la paléontologie.

Et enfin, une rencontre : Guilhèm et Marion.

Trois chapitres.
Trois entrées.
Trois histoires qui s’esquissent.

Trois trajectoires.
Trois failles.
Des vies qui disent, chacune à leur manière, ce besoin, un jour ou l’autre, de s’échapper de ce qui nous enferme.

Et déjà, quelque chose gronde.

Sans vraiment m’en rendre compte,
je me suis laissée happer.
Je voulais comprendre.
J’ai avancé avec cette tension sourde,
à sentir que tout pouvait basculer.

Jusqu’à ce choc.
Imprévisible. Brutal. Inoubliable.

Un livre qui te prend tranquille
et qui te retourne sans prévenir.

À lire !
Je comprends totalement les retours enthousiastes.
« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Vertigineusement l'écho me hèle
l'écho d'une voix qui n'est pas la mienne 
et je descends et je m'enfonce
je me noie
au plus profond de celle qui m'enfante 
celle qui m'arrache au jour 
pour me rendre à la lumière » 
BERNARD LESFARGUES
Vos escrivi de Brageirac

Prologue
« Tes os ont pris une teinte argentée. Goutte après goutte, la grotte les a recouverts d'une couche de nacre. Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l'épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. Allongée sur le dos, crâne légèrement relevé, tu sembles fixer la voûte. Ta bouche entrouverte te donne un air empêché, plus un son ne passe dans cette gorge vide. De tes chairs, de tes téguments, de ce qui fit ta singularité, ta beauté, il ne reste plus rien. La caverne et sa faune avide ont ramené ton corps à sa dimension minérale. Pourtant, quelque chose persiste, là, entre tes os: une vibration, l'illusion d'un mouvement imminent. Si l'on prêtait quelque intention aux fantômes, on jurerait que tu t'apprêtes à crier, que tu tends le cou vers la surface et que chaque goutte qui frappe ta dépouille te rapproche un peu plus de la fin de ton silence. »

« Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus Clémence respirait avec aisance : cet isolement, cette densité végétale et les précautions qu'elle avait prises étaient comme autant de portes qu'elle refermait derrière elle. »

« Quand la voiture avait disparu, le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. Dans le ventre de Clémence, quelque chose s'était dénoué. »

« - Des libellules ! dit Tom en montrant deux insectes qui se pourchassaient devant eux.
- Des demoiselles, rectifia Clémence en le prenant sur ses genoux. Regarde, quand elles se posent, leurs ailes se replient vers l'arrière. La libellule garde ses quatre ailes grandes ouvertes à l'arrêt.
- Comme l'hélicoptère.
- Voilà. »

« Clémence s'élança seule dans l'eau et un frisson de plaisir lui parcourut le corps. Depuis quand n'avait-elle pas éprouvé un tel sentiment de bien-être ? Elle se laissa flotter sur le dos jusqu'à l'extrémité du bassin, venant ainsi obstruer son écoulement vers l'aval, et elle s'abandonna à la caresse des remous qui se formaient autour de ses seins et de ses épaules. Dans un ballet régulier, les rouges-queues venaient se désaltérer, frôlant la retenue d'eau de leurs vols agiles. Elle ferma les yeux, se focalisa sur le courant qui glissait tout autour d'elle et se persuada que c'était tout ce que méritait sa peau à présent, une attention constante, une caresse permanente. Il lui sembla que le ruisseau pouvait la laver de quelque chose de terrible, que l'eau, pressante, allait purger son derme et révéler un peu de celle qu'elle avait été avant, avant l'amour, la folie et les drames. »

« Durant toute son enfance, Fabien avait arpenté les forêts qui bordaient la Vézère à la recherche d'une cavité inconnue, rêvant de réitérer l'exploit de Marcel Ravidat et de ses trois amis. Il avait raconté à sa fille un nombre incalculable de fois la fameuse histoire des « Quatre de Montignac » et de leur chien Robot pourchassant un lapin jusque dans un terrier qui s'avérerait être l'entrée de la plus belle grotte ornée du monde. »

« De vacances passées à Tursac chez des amis de sa mère, elle avait gardé le souvenir de forêts denses et de hameaux séculaires perchés au-dessus des cours d'eau. Elle se rappelait en détail les reliefs de cette région, leur lisibilité. Elle qui avait grandi dans l'un des départements les plus plats du pays avait toujours été fascinée par les topographies tourmentées. Ici, les paysages racontaient sans ambages l'affrontement qui opposait l'eau à la pierre. En résultait un territoire tout en compromis : soit la Vézère prenait ses aises, élargissait les fonds de vallée et creusait la roche comme du beurre, soit le calcaire résistait et contraignait la rivière aux détours et aux cingles. Elle avait décidé que cet endroit ferait un refuge idéal pour Tom et elle. »

« Était-ce la première fois qu'ils se promenaient ensemble en pleine nature ? Clémence cherchait un précédent sans en trouver. Qu'est-ce qui avait fait qu'elle n'avait plus quitté la ville depuis sept ans ? Elle qui, étant jeune, ne jurait que par les forêts... Le souvenir qu'elle avait de ses années bordelaises était étrangement confus, à la fois flou et envahissant. Parfois, il lui semblait avoir vécu la vie d'une autre personne. »

« Le début de l'avant-bras était visible et, même s'il disparaissait à mesure que le nuage de couleur s'estompait, on imaginait sans peine le reste de la silhouette de l'artiste, là, debout contre la paroi, à l'exact emplacement de Johanna. Ses pieds nus foulant le sol froid, sa main contre le calcaire et le pigment jaillissant de sa bouche pour recouvrir sa peau et la roche. Johanna eut la sensation que le présent était une notion illusoire et que, glissées dans ses replis, différentes époques cohabitaient, persistaient comme des échos têtus. Et là, sur ce mur, un fantôme exigeait toute son attention. »

« Marion est distraite, rêveuse même, Guilhèm l'a vite compris. Il lui envie cette faculté de quitter le monde dans la seconde, aspirée par une pensée. »

« Cet îlot disparaîtra bientôt dans le ventre du cours d'eau. Car si la rivière se traverse aujourd'hui avec une paire de bottes, Guilhèm l'a vue engloutir la plaine et les villages, il y a quatre ans, s'arrêtant à vingt mètres à peine de ses champs. La région a souffert, il y a eu des morts. Cet affluent de la Dordogne, qui invite à la langueur aux beaux jours, peut se montrer impétueux. Cette versatilité a toujours plu à Guilhèm. »

« Comment dire à Marion que, de toutes ces couleurs énoncées, le vert est devenu celle qui le rebute le plus. Les forêts à perte de vue, les champs, les feuilles de tabac... Il en a parfois la nausée. Et depuis quelque temps, c'est encore plus prégnant, il sature. Il rêve d'asphalte, de briques, de béton et de verre, de formes strictes, de bruits de moteurs, d'agitation, de gens pressés, de musées et de cinémas de quartier. Un endroit où s'abrutir de culture et devenir anonyme. »

« Sur la rive opposée, la végétation et la falaise se reflètent dans la Vézère, offrant l'image d'un roc suspendu entre deux ciels. Et pendant que le feu qui l'animait s'éteint lentement, il se demande s'il aime ou s'il déteste cette région. Il sait la force qu'il faut pour s'extraire de ces provinces dont la douceur vous endort. Les bras de cette vallée sont comme ceux d'une mère, réconfortants et étouffants à la fois. »

« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Il fallait qu'elle retourne à la combe, qu'elle réfléchisse, qu'elle parcoure les bois, qu'elle aille fouiner vers les fermes, qu'elle questionne les habitants jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus d'elle. Car si cela avait déjà été fait par la brigade de recherche, ça avait été mal fait. Il n'y avait pas de place pour la magie ou la fatalité dans cette histoire. Rien ni personne ne se volatilise. La colombe de l'illusionniste n'a pas disparu, elle est juste cachée dans le revers de sa manche. »

« Johanna essayait de convoquer les connaissances des images et des souvenirs fugaces remontaient dans le désordre et s'ajoutaient à ceux qui lui restaient : oxyde de manganèse, charbon de genévrier, le mammouth de Bernifal et sa bosse marquée, la technique du soufflé, l'ocre, la langue tendue du renne de Font-de-Gaume... Des termes de classification chronologique aussi : Aurignacien, Magdalénien, Gravettien... Mais ça n'était que des nominations vidées de leur sens. Depuis le début de ses études de médecine, sa mémoire, extrêmement sollicitée, avait opéré un vaste tri, poussant vers l'oubli tout ce pour quoi elle avait perdu de l'intérêt. Longtemps, elle avait entretenu un rapport paradoxal avec l'art pariétal. Si les visites des cavités de la vallée et les récits paternels l'avaient amusée quand elle était gamine, ce totem touristique encombrant avait fini par la lasser et, à l'adolescence, elle s'en était détournée complètement. Au grand dam de son père. Sans doute par esprit de contradiction, la Périgourdine qu'elle était n'était adepte ni des peintures préhistoriques, ni des châteaux, et encore moins du foie gras qu'elle avait en horreur. Ces stéréotypes qu'on brandissait dès qu'elle annonçait son origine la fatiguaient. Ou comment réduire un territoire et sa culture à quelques pierres et une recette barbare. Pour elle, ce Pays, c'était d'abord la langue d'oc, entendue dès son plus jeune âge et transmise par ses grands-parents et par sa mère en particulier. 

[...] N'en déplaise aux aficionados d'édifices médiévaux et de tartes aux noix, le Peiregòrd de Johanna, c'était avant tout les virées entre copines dans la forêt des Eyzies, les cabanes construites au bord de la Beune, les histoires de coulobres ou de sorcières racontées lampe sous le menton dans leurs huttes précaires. C'était défiler à la Félibrée coiffée d'un chapeau noir et habillée en garçon parce que les robes la grattaient trop. C'étaient les côtes interminables à vélo, un iPod sur les oreilles. C'était l'attente du scoot comme une délivrance dans ce territoire au maillage distendu et où les bus se comptaient sur les doigts d'une main. C'était, plus tard, les fêtes de village à danser au son des groupes locaux, les premiers baisers, cachée derrière l'estrade, les bains de minuit dans la Vézère, une fois les touristes repartis dans leurs gîtes. C'était tout ça et bien plus encore... Et pourtant, un jour, elle en avait eu marre de faire les mêmes choses, de voir les mêmes têtes, de ce quotidien scindé entre la maison de son père et celle de sa mère. Était venue l'envie impérieuse de voir autre chose, de se défaire de cet endroit comme d'un vêtement trop serré. Après le bac, la vie toulousaine avait été une bénédiction, une bouffée d'air. Les rencontres, les assos, les fêtes... Puis Jalil, son énergie, ses yeux en amande et sa voix chaude, leur coup de foudre dans l'amphi et l'année idyllique qui s'était ensuivie... »

« Quand ses parents étaient encore ensemble, c'est son père qui animait la maisonnée avec ses plaisanteries et ses imitations douteuses. Sa mère, probablement lassée par ces pitreries, restait la plupart du temps impassible.

L'humeur de ces deux-là s'était inversée après la séparation : sa mère avait semblé s'épanouir, et même rajeunir, tandis que Fabien s'était renfrogné. »

« Depuis la remarque de son père sur les autrices de mains négatives, elle ne cessait de penser au fait qu'une femme avait possiblement œuvré dans cette caverne. Et pourquoi pas sur les parois de Pech Merle ou d'Altamira ? L'imagerie longtemps véhiculée par les livres d'histoire et la culture populaire était tenace. C'était l'homme préhistorique qui chassait, et encore lui qui exécutait les fresques pendant que la femme s'occupait du feu et des enfants. Cette idée reçue datait d'une époque où l'École des beaux-arts était encore interdite aux femmes.
Johanna ignorait dans quelle mesure les connaissances en ce domaine avaient évolué, mais sur l'appellation, les choses avaient changé puisque son père et ses collègues ne parlaient plus des hommes préhistoriques, mais bien des préhistoriques. Pour elle, cette remise en question tenait davantage du bon sens que d'une quelconque posture égalitaire: de la même manière que les croyances de nos lointains ancêtres nous échappaient, leur organisation sociale nous était inconnue. On aurait eu tort d'y calquer nos propres mœurs. Johanna s'amusa à imaginer les responsables des trois mains négatives vadrouiller dans le tunnel. Une femme et deux enfants s'enfonçant dans les entrailles de la Terre à la lueur d'une lampe à graisse, une en grès rose comme celle retrouvée à Lascaux. Elle se figura l'artiste cherchant dans les parois le meilleur emplacement pour son prochain ouvrage, et ses enfants (ses élèves ?) marchant à sa suite: les mots de la peintre, rappelant à ses apprentis les caractéristiques d'un bon support, la recette d'un pigment et, plus prosaïquement, la conduite à tenir si la lampe tombait et qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité totale. Se laissant aller à sa rêverie, elle imagina les consignes données. Ne panique pas, touche la paroi, côté rugueux à gauche et lisse à droite, avance en chantant. Quand ta voix se mettra à résonner plus fort, tu seras arrivé sous la diaclase, tu ne seras pas loin de l'entrée... »

« « Sois fier d'être paysan », lui dit sa mère. Il n'a pas honte de son métier, il a honte de ne pas avoir eu le courage de faire ce qu'il voulait. »

« - Je me suis souvent demandé ce que ça faisait de découvrir un truc pareil...
Fabien, encore étourdi par sa trouvaille, marchait derrière sa fille. Les deux remontaient le corridor qui les avait menés jusqu'à la fresque des animaux.
- ... et je me rends compte qu'une fois passé le choc j'ai qu'une envie: partager ça avec les autres.
Johanna comprenait son père, mais elle ne ressentait pas la même chose. Pour elle, ces découvertes avaient une dimension extraordinairement intime. S'enfoncer dans cette obscurité, arpenter ces boyaux, puis tomber sur une œuvre plurimillénaire... C'était comme se faire la confidente d'une créature prodigieuse. Plus elle avait progressé dans ces méandres, plus elle avait eu le sentiment d'être dépositaire d'un secret. La silhouette du cheval noir imprimait encore ses rétines. L'animal fier, sa posture, persisterait probablement longtemps en elle. Elle ne savait même pas comment verbaliser tout ça, comment raconter ce moment sans le réduire à «on a trouvé des peintures préhistoriques...». Contrairement à son père, elle n'avait pris aucune photo. Elle voulait garder intact le souvenir de l'équidé éclairé par la flamme vacillante du Zippo. »

« - Cro-Magnon avait le ciel nocturne le plus pur qu'on ait jamais vu. Aucune pollution lumineuse ! Tu imagines ?
Ces repères monumentaux ont forcément joué un rôle important dans son existence, dans ses croyances... Ces peintures pouvaient être des cartes du ciel et symboliser des saisons, des dates, et pourquoi pas des itinéraires... »

« - C'est important, les surprises, reprend-elle en serrant son bras autour de celui de Guilhèm. Il faut cultiver leur effet. C'est une affaire sérieuse... »

Quatrième de couverture

Au cœur du Périgord, dans la vallée de la Vézère, Clémence et son fils trouvent refuge dans une maison isolée afin d'échap per à la violence d'un homme. Dans ce lieu resserré, vert et minéral, ils peuvent enfin essayer de se reconstruire. Non loin de là, Fabien se prend à rêver: et s'il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques? Accompagné de sa fille, le spéléologue amateur, employé à Lascaux IV, se lance dans l'exploration de la cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, un jeune paysan, fait la rencontre de Marion, une vacancière au charme magnétique à laquelle il décide de dévoiler les secrets de sa vallée.

Mais un jour, devant la vieille demeure, alors que Clémence avait laissé son fils jouer sans surveillance, le petit garçon disparaît...

Par ces trois récits qui révèlent peu à peu leurs ramifications invisibles et dessinent une fresque inattendue, ce roman offre une plongée haletante dans un territoire où le temps et la roche se confondent.

Servi par une langue éblouissante, Quitter la vallée raconte le désir farouche que l'on éprouve, tôt ou tard, d'échapper à sa propre condition.

Éditions Gallimard,  juin 2025
206 pages 

mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages

dimanche 15 mars 2026

Le chant de la rivière ★★★★☆ de Wendy Delorme

Une jeune femme s’échappe quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse.
Avec un projet d’écriture en tête. Un autre dans son ventre, peut-être.
Tout proche de la maison, une rivière coule. Ou plutôt, elle a coulé.
Aujourd’hui "domestiquée", souterraine, elle se rappelle à elle par des clapotis, des murmures, des bruits mystérieux dans les tuyaux.
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
La rivière nous parle à nous aussi, lecteurs.
Elle raconte l’histoire de Clara et Meni.
Une histoire d’amour interdite.
Une histoire ancienne qui va se mêler à celle de la jeune femme, comme deux courants qui finissent par se rejoindre.
« Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Les mots de Wendy Delorme sont d’une grande délicatesse. Les miens ne sauraient en dire toute la beauté.
Je dirai simplement que dans ces pages coulent la poésie, la nature y est partout, le vent souffle entre les lignes et la rivière, narratrice, habite pleinement le récit. « La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
Elles apportent aussi une réflexion sensible et sous-jacente sur le dérèglement de notre monde.

Un texte court, lumineux et politique, où l’amour, la mémoire et l’eau continuent de circuler sous la surface. 
Un texte qui m’a fait vibrer, qui m’a fait voyager dans les Alpes et dans le cœur de Clara.
Une surprise à la fin du livre, en plus des remerciements, tellement inspirants, l’autrice nous donne à voir un peu les coulisses de l’écriture de ce livre. Et c’est d’une grande émotion ❤️
Photo prise à l’endroit où le cours d’eau breton, le Yar, se jette dans l’océan.

Incipit
« La rivière
Je suis liquide, je suis mélodie. On m'a presque oubliée. Mais j'étais autrefois puissante et indomptée. Je pouvais emporter, grondante, sur mon passage, tout ce qui s'approchait de moi un peu trop près, et coucher dans mon lit et rouler dans mes pierres, tirer vers les abysses des plaines en contrebas les âmes inconscientes s'aventurant sans gué dans mes flots bouillonnants.
C'était il y a longtemps.
La forêt tout d'abord s'est refermée sur moi, après que tout mon flux a été dévié, aspiré par les hommes dans des tuyaux affreux de plastique jaune et noir. On les voit affleurer en haut dans les alpages, traverser çà et là un chemin de randonnée au milieu d'un pré. Les moins attentifs trébuchent parfois dessus, s'étonnant de trouver sur un sentier perdu dans la montagne ce serpent de caoutchouc rutilant au soleil, qui replonge sous terre quelques mètres plus loin. Si on m'entend gronder, on ne me voit plus couler, nul ne sait où je prends ma source, sauf les quelques-uns qui restent préposés à l'irrigation des prairies en hauteur, et m'ont domestiquée. 
Toujours la faute des hommes.
On ne sait plus que j'existe. Seul un mince trait bleu, sur les cartes humaines dessinant la région, indique ma présence invisible à l'œil nu. Je suis souterraine depuis des années. En bas de la forêt qui couvre la montagne en dessous des alpages, je longe la maison, cette large bâtisse longtemps abandonnée, ancienne bergerie dont la rénovation au début de ce siècle a jugulé mes eaux.
Je coule au robinet. M'épands dans les chasses d'eau. On m'a ainsi domptée, étiolant ma vigueur, salissant ma clarté autrefois cristalline. Mais mes forces anciennes au printemps se ravivent, et les tuyaux de cuivre au creux des murs de pierres se disjoignent peu à peu. Goutte à goutte, je ruisselle. Je reprends du terrain. »

« Être venue ici, regarder et sentir les arbres alentour, les bêtes qui se faufilent, les parfums qui se mêlent, me rend la certitude qu'il est encore temps d'espérer en la vie. J'y retrouve ce qu'on a perdu depuis longtemps, dans les villes et les plaines : la verdure abondante dans la fraîcheur fertile, tout ce qui bruisse et croît au cycle des saisons qui persistent en hauteur, quand plus bas on ne sait plus ce que c'est que l'automne ni le froid de l'hiver. »

« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »

« L'eau a une mémoire. Les humains qui l'oublient et qui m'ont entravée, m'ont laissée m'engorger et m'ont canalisée ont, eux, la mémoire courte. Mais l'eau, même dans leur corps, conserve les souvenirs, l'empreinte du passé.
Je n'ai pas toujours été ainsi. Jugulée, empêchée.
Je n'ai même pas toujours eu cette forme-là. J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a bien longtemps. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Celles et ceux qui se souvenaient d'elle, ici dans la montagne et en bas au village, ont tous disparu depuis des décennies.
Si j'étais douée de langage, celui des humains, je pourrais porter jusqu'à eux son histoire. Mais nul ne sait déchiffrer ma mélodie grondante, hormis le vent qui seul me répond d'un murmure apaisant. Personne ne tend assez l'oreille pour m'écouter vraiment, pourtant je porte en moi l'écho d'une vie humaine, qui ne veut pas qu'on l'oublie. »

« J'irriguais l'abreuvoir d'un léger ruisselet dévié de mes flots dévalant la forêt toute proche. À l'époque, les humains prélevaient de mon flux juste ce dont ils ou elles avaient besoin et je courais encore libre et entière, jusqu'au creux de la vallée. L'été, Maria lavait son linge à même les grosses pierres plates lissées par mon courant, au plus près de ma rive - le lavoir du village était beaucoup plus bas, elle ne s'y rendait que pour les grandes occasions. Je diluais le savon qu'elle fabriquait avec la cendre de son foyer et le suif des moutons, dont elle chassait l'odeur avec des macérats de plantes odorantes qu'elle cueillait au printemps. À l'abreuvoir, elle remplissait des seaux pour faire cuire la soupe ou baigner la petite, se contentant elle-même d'eau fraîche ou même glaciale, selon les saisons. »

« Je repense à cette phrase d'une autrice que j'admire, et au lien secret unissant celles et ceux qui ont l'écriture pour raison d'être et pour vocation. Elle m'a dit, un jour que nous parlions d'écrire : « Le texte a ses raisons. » Le texte a ses raisons, et celui-là me fuit. »

« En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire.
L'amour comme bouclier, l'amour comme espérance, comme force de révolte. L'amour qui s'élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. Je ne peux pas faire semblant. Il me faut laisser choir le masque citadin, l'approche intellectuelle et même l'esprit critique un peu désabusé qui prévaut aujourd'hui, né de ce sentiment d'impuissance totale devant l'état du monde.
Je ne sais pas encore exactement quelle autre his-toire je pourrais tisser, quelles seraient ses couleurs et sa tonalité. Mais je sens confusément que si je dois écrire sur l'amour, je dois rester au plus près de ce qu'il a de primal, en tant qu'émotion. De non codé socialement. De non pré-écrit dans nos mythes, nos légendes, toutes nos séries télé, nos scripts de séduction. Pour cela, il me faut m'écarter du discours sociologique et du bruit médiatique. Ça tombe bien, je n'ai pas de réseau ici. Rien d'autre que la montagne, le ciel, la forêt, ce bruit d'eau mystérieux qui vient du sous-bois. »

« Je sais de quoi je parle, crois-moi. Les gens n'aiment pas qu'une femme vive sa vie sans homme, si rien ne l'y oblige. Tu ne pourras pas rester seule ici dans la montagne. »

« Un univers empli de toutes les variations que prend la voix du vent : frémissante, gémissante, chantante ou hurlante à travers les pins sombres et les immenses mélèzes à la couleur de feu. La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »

« Quelque chose qui fera venir à moi la phrase initiale, celle par laquelle tout commence, celle qui contient en germe le récit à venir. Lorsque je trouverai l'origine des flots que j'entends s'écouler, j'y puiserai l'histoire que je dois écrire, pour laquelle je suis ici. Je me laisserai avaler, glisser sous la surface, comme on se laisse aller au fil du courant, en se laissant porter. J'aime cette apesanteur. Il me faut accepter de descendre en moi-même, pour entendre l'écho qui résiste aux années et dessiner en mots la sensation si vive, intacte et renversante, surgissant en même temps que résonne le nom, la voix de l'être aimé. »

« Meni et Leo étaient habitués à cette curiosité mêlée de crainte qui souvent entoure les enfants nés jumeaux.
Curiosité et crainte qui peuvent rendre les autres enfants railleurs, défiants ou méchants, mais qui solidifiaient leur entente fraternelle. Personne ne pouvait faire de mal à Meni en présence de Leo, sauf leur père. »

« Après cela, le désir coula entre elles comme le flot d'un torrent qui ne put s'endiguer. »

« Et si nous n'étions pas nées sur cette montagne, 
n'avions pas grandi sur ce versant-là, 
auprès de cette rivière, 
que celle-ci n'avait pas la mémoire de nos voix ? 
Et si nous n'étions pas nées pour nous aimer, 
dans le secret des arbres qui chantent notre histoire, 
lorsque bruisse le vent qui porte nos secrets ? 
Toujours, je pense à toi. »

« Le cri de Meni se perdit dans le vent. Qui n'en a jamais oublié l'écho. »

« Nous avons cette chance inouïe toi et moi de pouvoir nous aimer, de pouvoir vivre ensemble. Dans d'autres temps, ou même d'autres lieux à notre époque, je ne pourrais t'appeler « mon amour ». Notre histoire aurait été cachée, tu n'aurais pu être qui tu es. Nous aurions vécu une vie que nous n'aurions pas choisie. Peut-être même ne nous aurait-on pas laissé vivre. »

« Je crains l'abro-gation de l'union civile pour les couples de même sexe, union pour laquelle nous avons bravé les croisades de conservateurs et de fascistes, avons manifesté durant des années et gagné de haute lutte. Je tremble en y pensant. Si tu n'avais pas changé d'état civil nous ne pourrions envisager de former une famille. Et je m'inquiète du sort des personnes de ton peuple, celles et ceux qui ont traversé les frontières du genre que la morale cadenasse, les tranchées de la binarité qui sépare les deux classes que sont l'homme et la femme, telles que les conçoivent ceux qui attisent la haine. La haine qui gronde partout, contre celles et ceux qu'on appelle « déviants » ou contre les « étrangers » même s'ils sont nés ici, même s'ils fuient un pays en guerre, les bombes et la famine. Toutes les vies excentrées, apatrides, celles qui sont sorties des scripts pré-écrits ou ont quitté leur pays de gré ou bien de force, entendent gronder le son des slogans d'extrême droîte qui assènent la vision d'un monde terrifiant. »

« J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a maintenant un siècle. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Je me souviens pour elle. J'ai une histoire à dire. Il faut que son amour ne soit pas oublié. Alors, je gronde sous terre en écho au passé, je rugis dans la pierre, je fais parfois chanter les longs tuyaux de cuivre.
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond.
Le vent a retenu le souvenir de Meni. »

« Je crois que je devine quelle histoire je porte. Celle d'une jeune femme qui, prise dans les rets d'une époque où son amour ne pouvait exister, où certains affluents du désir se trouvaient jugulés, empêchés et vite domestiqués, se changea en rivière. »

« Le soir tombe, et je sens monter l'humidité. Je vais laisser cette fois la buée me gagner, l'eau qui vient du sol et qui n'a jusqu'ici trouvé où se répandre. Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »

Extrait de l'épilogue 
« Tout un univers inspiré d'un lieu que j'ai aimé sitôt que j'y suis arrivée, qui me rappelait la montagne au pied de laquelle j'ai grandi, pas très loin de celle-ci. Un lieu qui a fait venir à moi la suite d'un texte commencé voici quelques années, l'histoire d'une rivière oubliée des humains. Un texte qui avait besoin que je rencontre ce lieu pour que son histoire vienne chanter à mon oreille.
Le texte a ses raisons, celui-ci devait naître de ce lieu précis. Parfois j'ai l'impression que Clara et Meni ont vraiment existé. Elles sont si présentes en moi, qui ai vécu plusieurs mois à leurs côtés dans mon imaginaire, qu'elles me semblent réelles. Je sais qu'elles n'ont pas vécu dans ce monde-ci, qu'elles sont faites de mots sur du papier, de la chair d'un récit que j'avais besoin de tisser, mais j'ai l'intuition que leur histoire témoigne des mille réalités des amours interdites, autrefois comme aujourd'hui. »

Quatrième de couverture

Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond. Le vent a retenu le souvenir de Meni.

Dans ce roman envoûtant, Wendy Delorme nous plonge dans deux histoires d'amour qui se font écho à deux époques différentes, nous donnant à entendre la mémoire de vies minoritaires, dans un récit où Les éléments, l'eau, le vent, les arbres et les pierres deviennent des personnages à part entière.

Wendy Delorme est une écrivaine, performeuse et féministe, membre du collectif d'autriX RER Q. Elle est aussi enseignante-chercheuse à l'université.

Les Éditions de l'Observatoire, mars 2025
175 pages