Avec James, Percival Everett revisite Les Aventures de Huckleberry Finn en donnant voix à Jim, alias James. Une réécriture que j’ai trouvée à la fois accessible et percutante.
J’ai d’abord été portée par ce ton presque léger, dans l’esprit de Mark Twain, avant de me laisser surprendre par le basculement vers la brutalité de l’Amérique esclavagiste, un glissement qui m’a semblé très juste.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le travail sur le langage, langue jouée, langue contrainte, langue comme refuge. Une réflexion fine et vraiment forte sur le pouvoir des mots, ceux qui enferment, et ceux qui protègent.
James est lucide, lecteur, profondément lucide sur les mécanismes d'oppression. Son regard éclaire autrement le monde, et révèle, en creux, la violence d’un système.
Et pourtant, malgré cette justesse, quelque chose m’a échappé. Je suis restée à distance et n’ai pas réussi à m’attacher au personnage, comme si le texte gardait une part de silence que je n’ai pas su explorer.
Un roman intelligent et nécessaire, empreint d’humanité, qui m'a touchée mais auquel il m’aura manqué une étincelle pour être totalement emportée.
« - Pou'quoi tu n'es pas deho' à cou'i' avec ton ami, là ? lui demandai-je.
- Tu veux dire Tom Sawyer?
- Oui, je c'ois bien c'est lui, oui.
- Sûrement qu'y dort encore. Sûrement qu'il a passé la nuit à braquer des banques et des trains, ou j'sais pas quoi encore.
- Lui il fait des choses comme ça ?
- C'est ce qu'y dit. Il a un peu d'argent, alors y s'achète des livres et y passe son temps à lire des histoires d'aventures. Y a des fois, j'sais pas trop avec lui.
- Tu veux di'e quoi, là ?
- Ben, par exemple, il a trouvé une grotte et on y va des fois avec d'autres gars, mais dès qu'on est là-bas faut qu'y soit le chef.
- Ah oui ?
- Tout ça pasqu'il a lu ces livres.
- Et ça te p'end à 'eb'ousse-poil comme on dit?
- Pourquoi on dit ça ? "Prendre à rebrousse-poil" ?
- Moi, Huck, je comp'ends comme ça : si tu g'attes un poisson de la tête à la queue, ça ne va pas lui fai'e g'and-chose; que dans l'aut'e sens...
- Pigé.
- Pa'fois, les amis, il faut juste les p'end'e comment ils sont. Ce qu'ils font, toi tu n'y peux 'ien.
- Jim, tu t'occupes des mules, tu répares les roues du chariot et, là, t'es en train de réparer le porche. C'est qui qui t'a appris tout ça ? »
« Ce soir-là, je m'installai dans notre cabane avec Lizzie et six autres enfants pour leur donner un cours de langue. C'était indispensable. De la maîtrise de la langue, de l'aisance à parler dépendait la capacité à se mouvoir dans le monde en sécurité. Les petits étaient assis sur le sol de terre battue, et moi sur l'un des deux tabourets que j'avais bricolés. Le trou pratiqué dans le toit aspirait la fumée du feu qui brûlait au milieu de la cabane.
«Papa, pourquoi on doit apprendre ça ?
- Les Blancs s'attendent à ce que nos paroles sonnent d'une certaine façon et, forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire "quand ils ne se sentent pas supérieurs". Donc prenons un moment pour réviser les bases.
- Ne jamais croiser leur regard, dit un petit garçon.
- Tout à fait, Virgile.
- Ne jamais parler en premier, dit une petite fille.
- Exact, Février. »
Lizzie jeta un coup d'œil aux autres enfants puis se retourna vers moi. « Ne jamais aborder un sujet directement quand on parle à un autre esclave.
- Et comment nomme-t-on cela? » demandai-je.
Ils répondirent en chœur : « Double discours.
- Excellent. » Ils étaient contents d'eux, et je les laissai savourer ce sentiment. »
« Chaque fois que je m'étais introduit clandestinement dans la bibliothèque, je m'étais demandé ce que les Blancs feraient à un esclave qui avait appris à lire. Que feraient-ils à un esclave qui avait appris aux autres esclaves à lire ? Que feraient-ils à un esclave qui savait ce qu'était une hypoténuse, ce que signifiait le mot « ironie » et comment épeler « rétribution » ? »
« L'histoire de Venture Smith, soi-disant racontée par lui-même, devenait de plus en plus révoltante à mesure que j'examinais le texte, me demandant comment un enfant de cinq ans aurait pu se rappeler tant de détails formant un ensemble si cohérent. La justification de ma condition par les Blancs à travers leurs récits m'avait déjà fait comprendre l'apparence impeccable du mensonge. J'appréciais l'idée voltairienne de tolérance envers les différences de religion et j'avais conscience, tout absorbé que je fusse, que je ne m'intéressais pas au contenu de l'œuvre mais à sa structure, son mouvement, sa façon de dénoncer des aberrations logiques. Ainsi, après ces livres, la bible elle-même fut le moins intéressant de tous. Je ne pouvais pas m'y plonger, ne le voulais pas, et je compris ainsi que je reconnaissais là un instrument de mon ennemi. Je choisis alors le terme « ennemi », et je persiste dans mon choix car « oppresseur » suppose nécessairement l'existence d'une victime. »
« Je m'appelle James. J'aimerais pouvoir faire mon récit avec autant d'application que de fidélité. J'ai été vendu à la naissance puis vendu de nouveau. La mère de ma mère venait d'un endroit sur le continent africain, m'avait-on conté ou peut-être l'avais-je simplement supposé. Je ne puis prétendre à aucune connaissance de ce monde ni de ce peuple, et j'ignore si les miens étaient rois ou mendiants. J'admire ceux qui, âgés de cing ans comme Venture Smith, se rappellent le clan de leurs ancêtres, leurs noms et les déplacements de leur famille à travers les rides, les tranchées et les abîmes de la traite des esclaves. Je peux vous dire que je suis un homme qui a conscience du monde dans lequel il vit, qui a une famille, qui adore sa famille, qui a été arraché à sa famille, un homme qui sait lire et écrire, et qui ne laissera pas son histoire être narrée par lui-même, mais l'écrira lui-même. »
« - Le problème, c'est que je ne supporte pas l'idée qu'ils fouettent les miens, expliqua-t-il.
- Mais si tu réussis, dit George Senior, il n'y a pas un coup de fouet au monde qui pourra effacer l'espoir que tu nous donneras. »
« - Les Blancs nous regardent travailler et ils oublient que ça nous laisse beaucoup de temps seuls dans notre tête. À travailler et à attendre.
Je souris. Si seulement ils savaient le danger que ça représente. »
« Des Blancs sortirent pour se poster le long de la rue, souriants, applaudissant et riant. Je croisai le regard de certains et leur façon de me considérer était différente de tout contact que j'avais pu avoir avec des Blancs. Ils se montraient ouverts, mais ce que je vis en les scrutant ne m'impressionna guère. Ils cherchaient à partager ce moment de moquerie à mes dépens, aux dépens des « noirauds », riant des pauvres esclaves, tapant du pied et battant des mains avec gaieté et entrain. J'avisai une femme qui était peut-être intriguée par moi, ou séduite par mon rôle d'amuseur. D'elle, je ne voyais que la surface, l'enveloppe externe, puis je me rendis compte qu'elle n'était que surface et ce jusqu'au plus profond d'elle-même.
L'auditorium faisait partie de la mairie. De fait, il ressemblait beaucoup à un tribunal. J'étais déjà entré dans un tribunal, quand on m'avait envoyé porter un déjeuner au juge Thatcher. Nous montâmes sur scène de notre pas rythmé en beuglant nos chansons. Comme Emmett, Cassidy et même Norman l'avaient prévu, je les appris très vite, en tout cas assez pour chanter les refrains avec les autres. Il m'était douloureux de regarder ces visages blancs se moquer de moi, de nous, mais, encore une fois, c'était moi qui les dupais. »
« Ce qu'on croit n'a rien à voir avec la vérité. Crois ce que tu veux. Crois que je mens, mais évolue dans le monde en tant que jeune Blanc. Crois que je dis la vérité, mais évolue malgré tout en tant que jeune Blanc. Dans tous les cas, ça ne change rien. » Je regardai le visage du gamin et vis qu'il était attaché à moi et que c'était la source de sa colère. Il avait toujours éprouvé de l'affection pour moi, si ce n'est un amour réel. Il s'était toujours tourné vers moi pour que je le protège, même quand il croyait que c'était lui qui me protégeait. »
« - Qu'est-ce qui vous fait dire que je n'imagine pas le genre d'ennuis qui m'attendent ? Après m'avoir torturé, éviscéré, émasculé, laissé me consumer lentement jusqu'à ce que mort s'ensuive, vous allez me faire subir autre chose encore ? Dites-moi, juge Thatcher, qu'y a-t-il que je ne puisse imaginer ? »
« - Allons-y, dis-je.
- C'est ton plan, ça ? "Allons-y" ? » fit l'homme le plus corpulent.
- J'ai bien peur que oui.
- Qui es-tu?
- Je m'appelle James. Je vais récupérer ma famille. Vous pouvez venir avec moi ou rester ici. Vous pouvez venir et goûter à la liberté ou rester ici. Vous pouvez mourir avec moi en essayant d'être libres ou rester ici, morts de toute façon. Je m'appelle James. »
Quatrième de couverture
« Ces gamins blancs, Huck et Tom, m'observaient. Ils imaginaient toujours des jeux dans lesquels j'étais soit le méchant soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. [...] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu'ils veulent. »
Qui est James? Le jeune esclave illettré qui a fui la plantation ?
Ou cet homme cultivé et plein d'humour qui se joue des Blancs ?
Percival Everett transforme le personnage de Jim créé par Mark Twain, dans son roman Huckleberry Finn, en un héros inoubliable.
James prétend souvent ne rien savoir, ne rien comprendre ; en réalité, il maîtrise la langue et la pensée comme personne.
Ce grand roman d'aventures, porté par les flots tourmentés du Mississippi, pose un regard incisif entièrement neuf sur la question du racisme. Mais James est surtout l'histoire déchirante d'un homme qui tente de choisir son destin.
Percival Everett est l'auteur d'une vingtaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, de poésie et d'essais. James a reçu en 2024 le National Book Award et connaît un immense succès dans le monde entier.
Les Éditions de l'Olivier, août 2025
285 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut
Prix Pulitzer de la fiction 2025
National Book Award fiction 2024


