Une jeune femme s’échappe quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse.
Avec un projet d’écriture en tête. Un autre dans son ventre, peut-être.
Tout proche de la maison, une rivière coule. Ou plutôt, elle a coulé.
Aujourd’hui "domestiquée", souterraine, elle se rappelle à elle par des clapotis, des murmures, des bruits mystérieux dans les tuyaux.
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
La rivière nous parle à nous aussi, lecteurs.
Elle raconte l’histoire de Clara et Meni.
Une histoire d’amour interdite.
Une histoire ancienne qui va se mêler à celle de la jeune femme, comme deux courants qui finissent par se rejoindre.
« Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Les mots de Wendy Delorme sont d’une grande délicatesse. Les miens ne sauraient en dire toute la beauté.
Je dirai simplement que dans ces pages coulent la poésie, la nature y est partout, le vent souffle entre les lignes et la rivière, narratrice, habite pleinement le récit. « La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
Elles apportent aussi une réflexion sensible et sous-jacente sur le dérèglement de notre monde.
Un texte court, lumineux et politique, où l’amour, la mémoire et l’eau continuent de circuler sous la surface.
Un texte qui m’a fait vibrer, qui m’a fait voyager dans les Alpes et dans le cœur de Clara.
Une surprise à la fin du livre, en plus des remerciements, tellement inspirants, l’autrice nous donne à voir un peu les coulisses de l’écriture de ce livre. Et c’est d’une grande émotion ❤️
Photo prise à l’endroit où le cours d’eau breton, le Yar, se jette dans l’océan.
Incipit
« La rivière
Je suis liquide, je suis mélodie. On m'a presque oubliée. Mais j'étais autrefois puissante et indomptée. Je pouvais emporter, grondante, sur mon passage, tout ce qui s'approchait de moi un peu trop près, et coucher dans mon lit et rouler dans mes pierres, tirer vers les abysses des plaines en contrebas les âmes inconscientes s'aventurant sans gué dans mes flots bouillonnants.
C'était il y a longtemps.
La forêt tout d'abord s'est refermée sur moi, après que tout mon flux a été dévié, aspiré par les hommes dans des tuyaux affreux de plastique jaune et noir. On les voit affleurer en haut dans les alpages, traverser çà et là un chemin de randonnée au milieu d'un pré. Les moins attentifs trébuchent parfois dessus, s'étonnant de trouver sur un sentier perdu dans la montagne ce serpent de caoutchouc rutilant au soleil, qui replonge sous terre quelques mètres plus loin. Si on m'entend gronder, on ne me voit plus couler, nul ne sait où je prends ma source, sauf les quelques-uns qui restent préposés à l'irrigation des prairies en hauteur, et m'ont domestiquée.
Toujours la faute des hommes.
On ne sait plus que j'existe. Seul un mince trait bleu, sur les cartes humaines dessinant la région, indique ma présence invisible à l'œil nu. Je suis souterraine depuis des années. En bas de la forêt qui couvre la montagne en dessous des alpages, je longe la maison, cette large bâtisse longtemps abandonnée, ancienne bergerie dont la rénovation au début de ce siècle a jugulé mes eaux.
Je coule au robinet. M'épands dans les chasses d'eau. On m'a ainsi domptée, étiolant ma vigueur, salissant ma clarté autrefois cristalline. Mais mes forces anciennes au printemps se ravivent, et les tuyaux de cuivre au creux des murs de pierres se disjoignent peu à peu. Goutte à goutte, je ruisselle. Je reprends du terrain. »
« Être venue ici, regarder et sentir les arbres alentour, les bêtes qui se faufilent, les parfums qui se mêlent, me rend la certitude qu'il est encore temps d'espérer en la vie. J'y retrouve ce qu'on a perdu depuis longtemps, dans les villes et les plaines : la verdure abondante dans la fraîcheur fertile, tout ce qui bruisse et croît au cycle des saisons qui persistent en hauteur, quand plus bas on ne sait plus ce que c'est que l'automne ni le froid de l'hiver. »
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
« L'eau a une mémoire. Les humains qui l'oublient et qui m'ont entravée, m'ont laissée m'engorger et m'ont canalisée ont, eux, la mémoire courte. Mais l'eau, même dans leur corps, conserve les souvenirs, l'empreinte du passé.
Je n'ai pas toujours été ainsi. Jugulée, empêchée.
Je n'ai même pas toujours eu cette forme-là. J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a bien longtemps. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Celles et ceux qui se souvenaient d'elle, ici dans la montagne et en bas au village, ont tous disparu depuis des décennies.
Si j'étais douée de langage, celui des humains, je pourrais porter jusqu'à eux son histoire. Mais nul ne sait déchiffrer ma mélodie grondante, hormis le vent qui seul me répond d'un murmure apaisant. Personne ne tend assez l'oreille pour m'écouter vraiment, pourtant je porte en moi l'écho d'une vie humaine, qui ne veut pas qu'on l'oublie. »
« J'irriguais l'abreuvoir d'un léger ruisselet dévié de mes flots dévalant la forêt toute proche. À l'époque, les humains prélevaient de mon flux juste ce dont ils ou elles avaient besoin et je courais encore libre et entière, jusqu'au creux de la vallée. L'été, Maria lavait son linge à même les grosses pierres plates lissées par mon courant, au plus près de ma rive - le lavoir du village était beaucoup plus bas, elle ne s'y rendait que pour les grandes occasions. Je diluais le savon qu'elle fabriquait avec la cendre de son foyer et le suif des moutons, dont elle chassait l'odeur avec des macérats de plantes odorantes qu'elle cueillait au printemps. À l'abreuvoir, elle remplissait des seaux pour faire cuire la soupe ou baigner la petite, se contentant elle-même d'eau fraîche ou même glaciale, selon les saisons. »
« Je repense à cette phrase d'une autrice que j'admire, et au lien secret unissant celles et ceux qui ont l'écriture pour raison d'être et pour vocation. Elle m'a dit, un jour que nous parlions d'écrire : « Le texte a ses raisons. » Le texte a ses raisons, et celui-là me fuit. »
« En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire.
L'amour comme bouclier, l'amour comme espérance, comme force de révolte. L'amour qui s'élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. Je ne peux pas faire semblant. Il me faut laisser choir le masque citadin, l'approche intellectuelle et même l'esprit critique un peu désabusé qui prévaut aujourd'hui, né de ce sentiment d'impuissance totale devant l'état du monde.
Je ne sais pas encore exactement quelle autre his-toire je pourrais tisser, quelles seraient ses couleurs et sa tonalité. Mais je sens confusément que si je dois écrire sur l'amour, je dois rester au plus près de ce qu'il a de primal, en tant qu'émotion. De non codé socialement. De non pré-écrit dans nos mythes, nos légendes, toutes nos séries télé, nos scripts de séduction. Pour cela, il me faut m'écarter du discours sociologique et du bruit médiatique. Ça tombe bien, je n'ai pas de réseau ici. Rien d'autre que la montagne, le ciel, la forêt, ce bruit d'eau mystérieux qui vient du sous-bois. »
« Je sais de quoi je parle, crois-moi. Les gens n'aiment pas qu'une femme vive sa vie sans homme, si rien ne l'y oblige. Tu ne pourras pas rester seule ici dans la montagne. »
« Un univers empli de toutes les variations que prend la voix du vent : frémissante, gémissante, chantante ou hurlante à travers les pins sombres et les immenses mélèzes à la couleur de feu. La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
« Quelque chose qui fera venir à moi la phrase initiale, celle par laquelle tout commence, celle qui contient en germe le récit à venir. Lorsque je trouverai l'origine des flots que j'entends s'écouler, j'y puiserai l'histoire que je dois écrire, pour laquelle je suis ici. Je me laisserai avaler, glisser sous la surface, comme on se laisse aller au fil du courant, en se laissant porter. J'aime cette apesanteur. Il me faut accepter de descendre en moi-même, pour entendre l'écho qui résiste aux années et dessiner en mots la sensation si vive, intacte et renversante, surgissant en même temps que résonne le nom, la voix de l'être aimé. »
« Meni et Leo étaient habitués à cette curiosité mêlée de crainte qui souvent entoure les enfants nés jumeaux.
Curiosité et crainte qui peuvent rendre les autres enfants railleurs, défiants ou méchants, mais qui solidifiaient leur entente fraternelle. Personne ne pouvait faire de mal à Meni en présence de Leo, sauf leur père. »
« Après cela, le désir coula entre elles comme le flot d'un torrent qui ne put s'endiguer. »
« Et si nous n'étions pas nées sur cette montagne,
n'avions pas grandi sur ce versant-là,
auprès de cette rivière,
que celle-ci n'avait pas la mémoire de nos voix ?
Et si nous n'étions pas nées pour nous aimer,
dans le secret des arbres qui chantent notre histoire,
lorsque bruisse le vent qui porte nos secrets ?
Toujours, je pense à toi. »
« Le cri de Meni se perdit dans le vent. Qui n'en a jamais oublié l'écho. »
« Nous avons cette chance inouïe toi et moi de pouvoir nous aimer, de pouvoir vivre ensemble. Dans d'autres temps, ou même d'autres lieux à notre époque, je ne pourrais t'appeler « mon amour ». Notre histoire aurait été cachée, tu n'aurais pu être qui tu es. Nous aurions vécu une vie que nous n'aurions pas choisie. Peut-être même ne nous aurait-on pas laissé vivre. »
« Je crains l'abro-gation de l'union civile pour les couples de même sexe, union pour laquelle nous avons bravé les croisades de conservateurs et de fascistes, avons manifesté durant des années et gagné de haute lutte. Je tremble en y pensant. Si tu n'avais pas changé d'état civil nous ne pourrions envisager de former une famille. Et je m'inquiète du sort des personnes de ton peuple, celles et ceux qui ont traversé les frontières du genre que la morale cadenasse, les tranchées de la binarité qui sépare les deux classes que sont l'homme et la femme, telles que les conçoivent ceux qui attisent la haine. La haine qui gronde partout, contre celles et ceux qu'on appelle « déviants » ou contre les « étrangers » même s'ils sont nés ici, même s'ils fuient un pays en guerre, les bombes et la famine. Toutes les vies excentrées, apatrides, celles qui sont sorties des scripts pré-écrits ou ont quitté leur pays de gré ou bien de force, entendent gronder le son des slogans d'extrême droîte qui assènent la vision d'un monde terrifiant. »
« J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a maintenant un siècle. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Je me souviens pour elle. J'ai une histoire à dire. Il faut que son amour ne soit pas oublié. Alors, je gronde sous terre en écho au passé, je rugis dans la pierre, je fais parfois chanter les longs tuyaux de cuivre.
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond.
Le vent a retenu le souvenir de Meni. »
« Je crois que je devine quelle histoire je porte. Celle d'une jeune femme qui, prise dans les rets d'une époque où son amour ne pouvait exister, où certains affluents du désir se trouvaient jugulés, empêchés et vite domestiqués, se changea en rivière. »
« Le soir tombe, et je sens monter l'humidité. Je vais laisser cette fois la buée me gagner, l'eau qui vient du sol et qui n'a jusqu'ici trouvé où se répandre. Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Extrait de l'épilogue
« Tout un univers inspiré d'un lieu que j'ai aimé sitôt que j'y suis arrivée, qui me rappelait la montagne au pied de laquelle j'ai grandi, pas très loin de celle-ci. Un lieu qui a fait venir à moi la suite d'un texte commencé voici quelques années, l'histoire d'une rivière oubliée des humains. Un texte qui avait besoin que je rencontre ce lieu pour que son histoire vienne chanter à mon oreille.
Le texte a ses raisons, celui-ci devait naître de ce lieu précis. Parfois j'ai l'impression que Clara et Meni ont vraiment existé. Elles sont si présentes en moi, qui ai vécu plusieurs mois à leurs côtés dans mon imaginaire, qu'elles me semblent réelles. Je sais qu'elles n'ont pas vécu dans ce monde-ci, qu'elles sont faites de mots sur du papier, de la chair d'un récit que j'avais besoin de tisser, mais j'ai l'intuition que leur histoire témoigne des mille réalités des amours interdites, autrefois comme aujourd'hui. »
Quatrième de couverture
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond. Le vent a retenu le souvenir de Meni.
Dans ce roman envoûtant, Wendy Delorme nous plonge dans deux histoires d'amour qui se font écho à deux époques différentes, nous donnant à entendre la mémoire de vies minoritaires, dans un récit où Les éléments, l'eau, le vent, les arbres et les pierres deviennent des personnages à part entière.
Wendy Delorme est une écrivaine, performeuse et féministe, membre du collectif d'autriX RER Q. Elle est aussi enseignante-chercheuse à l'université.


