mercredi 4 février 2026

Un rêve d'amour (Marie d'Agoult et Franz Liszt) ★★★★☆ de Catherine Hermary-Vieille

« L’amour fou est une prison dont on ne veut pas s’évader. »
Tout est là.

Dans Un rêve d’amour, Catherine Hermary-Vieille ressuscite la passion incandescente de Marie d’Agoult et Franz Liszt, une histoire d’amour qui consume autant qu’elle élève. On s’y laisse prendre avec délice, comme dans un roman-salon où les cœurs battent au rythme des concerts, des lettres et des élans irrépressibles.
C’est un somptueux voyage dans le XIXᵉ siècle, traversé par les grandes figures de l’époque, Balzac, Chopin, Rossini, Mendelssohn, Lamartine, et par des lieux chargés d’histoire, de Vichy aux scènes européennes. La culture affleure à chaque page sans jamais alourdir le récit : elle nourrit la passion, lui donne chair, l’inscrit dans un monde en pleine effervescence artistique.
Ce roman raconte un amour absolu, exigeant, parfois étouffant, mais toujours vibrant. Une passion qui enferme autant qu’elle libère, et dont on comprend, page après page, qu’elle ne pouvait être vécue qu’au prix du renoncement. 
Car à travers la passion de Marie d’Agoult et Franz Liszt, Un rêve d’amour ne raconte pas seulement un grand amour romantique : il met aussi en lumière la condition féminine au XIXᵉ siècle.
Marie aime, écrit, pense, mais elle doit surtout renoncer. À sa place sociale, à sa respectabilité, à sa liberté. L’amour, ici, est à la fois un élan et une assignation.
Catherine Hermary-Vieille décrit avec finesse cette tension : une femme brillante, cultivée, pourtant enfermée dans les limites que son époque impose. Face au génie masculin célébré, le sacrifice féminin apparaît comme une évidence silencieuse.
Un roman qui rappelle que les grandes histoires d’amour sont aussi, trop souvent, des histoires où les femmes disparaissent derrière le mythe.

Une lecture savoureuse, élégante, habitée, où l’amour devient destin, et le rêve, une nécessité. 

J'ai adoré cette lecture ! Elle n'a pas été sans me rappeler Indiana de Georges Sand ou encore Les grandes oubliées de Titiou Lecocq.

« Mai 1835

Un départ définitif, une fuite, un vertige. Officiellement je rejoins ma mère pour quelques semaines en Suisse, en réalité je vais pour toujours lier ma vie à celle de Franz Liszt. Il a huit ans de moins que moi, c'est un pianiste de génie, il est beau, il m'aime. »

« Mes sens n'étaient pas éveillés encore, mais mon amour flambait sous ses mains d'artiste. »

« La passion est un envoûtement. On s'y soumet, on espère, on attend. »

« Paris m'a tout de suite enivré. Cette ville est le centre du monde pour les musiciens. Je suis l'ami de Mendelssohn, de Chopin, du violoniste Paganini. Chopin et moi avons ensemble joué un concerto pour deux pianos. Un grand moment. »

« Nous reprenons nos promenades, nos visites, lui ses concerts. Je lis beaucoup les philosophes grecs et latins qui m'obligent à voir plus loin que moi-même, à ne pas me perdre dans des rêveries. Je lis également Balzac, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, des ouvrages politiques aussi qui me font comprendre combien ma société est injuste. Franz n'ayant jamais été royaliste, nous avons de grandes discussions sur les différentes formes de gouvernement. Je me réfugie dans Montaigne.
Je revois mes quelques amis genevois, Adolphe Pictet surtout, des scientifiques et des journalistes qui écrivent des articles pour le journal de Genève. Je suis fière de pouvoir être une interlocutrice de valeur.
Franz me pousse à écrire, j'ai une belle plume et des idées intéressantes, affirme-t-il, pourquoi ne pas me prouver à moi-même qui je suis ? Mais qui suis-je en vérité ? Une aristocrate en rupture de ban, une femme ne vivant que pour l'homme qu'elle aime. »

« J'ai si peur de la solitude, d'être loin pour la première fois de Franz, je crains tout ! Les femmes surtout. Et je suis jalouse qu'il revoit sans moi des êtres que j'aime : Chopin, Lamartine, Vigny. Sera-t-il séduit par une autre que moi ? La passion est un vent qui emporte et efface, brise le cœur, elle est bonheur fou et inquiétude permanente.
Il part. Je ne vis plus que pour sa première lettre. Une lettre de lui. »

« L'amour fou est une prison dont on ne veut pas s'évader. »

« Tout le long de la route Franz garde ma main dans la sienne, le major marche d'un pas militaire, Puzzi vagabonde. Je regarde intensément mon amant, son visage parfait, son profil de médaille. Je serre fort sa main. Il lève les yeux vers moi. Comment donner un nom au bonheur ? »

« Dans mon coin je lis un livre de Schelling, philosophe allemand amoureux de la nature. J'aime la langue allemande, ma langue maternelle. Franz et moi la parlons souvent, même si nous privilégions le français. »

« Octobre à Paris. La plus belle saison. Les feuilles rougissent, le soleil se fait oblique et enveloppe de douceur cette ville que j'aime tant. Marie, qui a quitté Genève pleine d'appréhensions, est sereine. La société qui fut la sienne ne cherche aucunement à la revoir. Elle en est bannie et l'a accepté. Restent les artistes, les hommes politiques, et surtout mes propres amis, Balzac, Chopin, Meyerbeer, Rossini. Ils sont tous venus nous voir et apprécient Marie, sa grande culture, son amour pour les arts, l'attention qu'elle porte aux autres. Le fragile, le doux Chopin est séduit par sa grâce et lui a dédié une petite œuvre impromptue. »

« Depuis que Franz est mon amant cette jalousie a été omniprésente. On dit que la jalousie est la preuve d'un amour-propre excessif. Sans doute est-ce vrai mais c'est aussi et avant tout la terreur d'être comparé à quelqu'un d'autre. »

« Mon premier, mon grand amour fut une de mes élèves Caroline de Saint-Cricq. J'avais dix-sept ans, elle seize. Je la demandai en mariage. Mais son père comme toute réponse me mit à la porte et ne tarda pas à la marier. Caroline garde une place privilégiée dans mon cœur, celle d'un premier amour chaste et lumineux.
Les Pleyel organisèrent alors pour moi un concert à l'Opéra qui fut un immense succès. Mais plus rien, hormis Caroline, ne pouvait me redonner goût à la vie. À cette époque je pensais entrer au couvent.
La lecture me rendit la raison, Victor Hugo surtout, et une violoniste au tempérament ardent m'initia à la sensualité. Depuis je sais qu'hormis la musique, les femmes feront toujours partie de ma vie.
Mais les aristocrates qui me recevaient dans leurs luxueux salons me faisaient pitié, ils étaient, en particulier leurs femmes, prisonniers de leur orgueil et de leurs préjugés, prisonniers de leur milieu social. J'eus une très courte liaison avec une baronne mais la terreur d'être découverte la rendait inaccessible au plaisir. 
Puis j'ai rencontré Marie. Une femme différente de ses consœurs de la haute aristocratie. Pas d'une rare beauté mais celle-ci fragile, lumineuse. Une grande culture et en même temps une retenue qui l'empêchait de s'imposer avec fatuité, comme tant d'autres n'ayant pas ses connaissances. Elle avait lu en grec Platon, Socrate, la plupart des philosophes anciens qui peut-être lui avaient procuré ce mépris du bavardage. »

« Comment envisager un avenir sans elle, avec deux enfants ? C'est impossible et je ne le veux pas. Nous trouverons un compromis.
J'y pense en me promenant dans les magnifiques jardins de la ville au milieu d'amandiers, de citronniers, de magnolias, de lauriers, de chèvrefeuilles. Je m'assieds sur un banc posé au pied de la statue de Dante et de Béatrice avant de rentrer à pas lents pour le déjeuner. Mon après-midi se passera devant mon piano. Nous dînons tôt et souvent voguons sur le lac jusqu'au coucher du soleil. Ces moments pourraient convenir à la définition du bonheur. Pourquoi ces mots de Dante me reviennent-ils en mémoire ? « Ce sont les Dante qui font les Béatrice, et la vraie Béatrice est morte à dix-huit ans. » »

« ADDENDUM

Liszt mourut à Bayreuth dans les bras de sa fille Cosima en 1886.
Trois années plus tôt Wagner décédait à Venise. Liszt avait assisté à ses obsèques célébrées à Bayreuth sous le rite luthérien.
Marie d'Agoult était morte dix années avant Franz en 1876.
Après la mort de Richard Wagner, Cosima vécut dans la plus profonde solitude avant de reprendre la direction du festival de Bayreuth. À quatre-vingts ans elle en laissa la responsabilité à son fils Siegfried.
Cosima mourut en 1930. Son corps repose à côté de celui de Wagner. »

Quatrième de couverture

La brève et intense passion entre Marie d'Agoult et Franz Liszt défraye la chronique des années 1830. Entre Paris, Venise, Milan, Florence, Genève et Nohant, telle Anna Karénine, Marie d'Agoult sacrifie tout pour vivre au grand jour une folle idylle avec Franz Liszt, l'un des grands génies musicaux de son époque. À l'évidence, la haute société ne voit pas d'un très bon œil cette femme trop libre pour son temps dont le salon accueille de nombreux républicains (Grévy, Carnot, Littré...) et qui soutient ouvertement la première femme à devenir bachelière en France, Julie-Victoire Daubié. Deux des enfants nées de cette liaison connaissent aussi des destins singuliers. Cosima Wagner crée bientôt le festival de Bayreuth, tandis que Blandine épouse et soutient l'un des hommes politiques les plus singuliers du XIX siècle, Émile Ollivier.
En évoquant cette histoire d'amour entre un musicien ambitieux et une aristocrate en rupture de ban, Catherine Hermary-Vieille nous entraîne dans le sillage des grands personnages de l'époque. George Sand évidemment, mais aussi Chopin, Blanqui, Sainte-Beuve, Balzac, Lamartine, Alexandre Dumas. Elle compose surtout un roman ardent et documenté sur une passion magnétique entre deux fortes personnalités. Un roman où dansent les grandes figures artistiques du XIX siècle, que l'auteur nous rend familières voire intimes.
Catherine Hermary-Vieille est une romancière et biographe française. Son premier roman, Le Grand Vizir de la nuit, remporte le Prix Femina en 1981. Elle excelle dans le genre du roman historique et ses livres rencontrent un franc succès.

Éditions Intervalles,  août 2025
121 pages 

samedi 31 janvier 2026

Voyage voyage ★★★☆☆ de Victor Pourchet

Deux amoureux frappés par un drame prennent la route pour ne pas s’effondrer. Voyager devient un geste de survie : bouger pour rester vivant, traverser des villes et des chambres d’hôtels comme autant d’espaces de transition.

L’écriture, sobre et retenue, accompagne le deuil avec pudeur. Si cette discrétion évite le pathos, elle m'a parfois laissée à distance, les lieux restant volontairement esquissés.

Un roman fragile et honnête, où l’amour tient lieu de boussole et le mouvement, de respiration.

« Toute expédition, qu'il s'agisse même de Marco Polo, de Christophe Colomb ou de Shakleton, suppose qu'on n'ait pas tout à fait perdu l'enfant qu'on porte en soi. »
CAROL DUNLOP & JULIO CORTÁZAR, Les Autonautes de la cosmoroute 

« Ils étaient restés enlacés au milieu du trottoir, jusqu'à ce qu'un quarantenaire en trottinette se mette à râler parce qu'ils prenaient toute la place - mais les gens qui s'aiment prennent toujours toute la place sur les trottoirs de l'existence. »

« Je pèse des milliers de tonnes, se dit-elle. Et pourtant, on dirait qu'aux yeux du monde, ce qui nous arrive n'a aucune importance. Quelque chose a eu lieu qui n'a pas eu lieu. Une vie potentielle a disparu, mais ce n'est rien, ça va aller, je vais finir par me remettre au travail, je sais qu'il y a plus grave. Il y a toujours plus grave. Je pourrais être vendeuse de cigarettes à l'unité dans une ruelle de Manille. Une vendeuse aveugle, dans une ruelle inondée. Ou bien équarrisseuse intérimaire. Hydrocéphale. Et cul-de-jatte. Enfin, je ne sais pas si c'est possible techniquement d'être équarrisseur quand on est cul-de-jatte, et... »

« Pour qu'une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d'une attaque extra-terrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faux bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.
Lorsqu'on leur demandait comment ils s'étaient rencontrés, Orso et Marie étaient presque gênés de raconter. Je vous préviens, on dirait le scénario d'une série France 2, disait Orso. Ou d'un roman Harlequin», ajoutait Marie, pour ne pas dire que le scénario en question aurait aussi pu être celui d'une vidéo moins recommandable. »

« Woputain, mais qu'est-ce qu'on est venus faire ici ? se demanda Marie, en tentant d'avancer sans glisser sur le sol irrégulier de la mine, tandis que des gouttes continuaient à chuter sur son visage. S'il l'avait entendue, peut-être qu'Orso lui aurait parlé du plaisir de l'inconnu, de la joie de découvrir d'autres vies et de s'enfoncer dans des réalités qui leur permettraient d'échapper à la leur. »

« Orso était frappé par l'écho: les voix s'entrechoquaient en résonnant, comme dans une grotte ou une église. En écoutant les murmures des conversations autour de lui, il comprit que les visiteurs étaient tous des enfants ou petits-enfants de mineurs. En s'enfonçant dans la mine, ils devaient chercher à capter les échos d'un père ou d'un grand-père depuis longtemps disparu. Leur guide devenait ainsi, se dit Orso, le messager gominé du royaume des morts. Par la magie de son récit, il redonnait vie à des figures aimées. Le temps d'une visite, ils pouvaient donc sentir à leur tour l'odeur de la citronnelle versée jadis dans les lampes à huile pour masquer l'odeur de fer, ils pouvaient deviner la fatigue et la poussière passées, entendre l'infernal martèlement des machines ou le hennissement des chevaux devenus aveugles à force de tracter des wagons remplis de blocs de pierre jaune dans la nuit éternelle. »

« Aurait-il la chance de tenir à son tour dans ses bras un petit être humain relié à lui sans être lui ? se demandait-il alors. D'assister à sa découverte du langage, aux premiers vertiges des trampolines, de la tarte au citron et du chemin vers le Grand Saut dans la rivière du Vecchio ? Pourrait-il lui chanter des chants de marin pour l'endormir et pour passer le temps ? Faire naviguer avec lui, sur la plage de l'Arinella, le bateau en plastique rouge et bleu que son parrain lui avait offert pour ses huit ans ? Il rêvait qu'un enfant lui fasse reprendre son enfance où elle en était. Ou de découvrir, avec Marie, des façons d'être enfant qu'il n'avait pas connues, qu'il avait oubliées, qu'il n'imaginait pas. Il pourrait ainsi relire L'Île au trésor, revoir Robin des Bois et Les Goonies, ressortir de la cave la maison Belle Époque Playmobil. Augmenter sa collection d'insectes, de cailloux et de petits trucs inutiles et merveilleux qu'on garde dans le tiroir secret de son bureau parce qu'ils sont inutiles et merveilleux. Qu'auraient-ils rapporté ensemble de la mine ? Sans même y penser, Orso se mit à sonder le sol pour trouver un trésor ancien, du genre un très vieux clou. Mais un rugissement interrompit sa quête. »

« Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. Ils faisaient l'amour. Puis ils allaient marcher dans Paris, comme des touristes amoureux, et poursuivaient leur promenade jusqu'au cimetière Montmartre. Ils se tenaient la main en passant devant les tombes de Stendhal, Dalida et de plein d'inconnus. Ils prenaient des allées au hasard, parlaient de la semaine qui arrivait, revenaient sur une histoire du bureau, imaginaient la vie de ceux dont les noms s'inscrivaient sur la pierre autour d'eux, ou ne disaient pas grand-chose. Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo. C'est un dimanche ultra-dominical, disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie. »

« « La cahute Gang of pizza » était décorée d'un papier peint adhésif imitation briques et promettait en lettres accrocheuses une «gastronomie 100% napolitaine en moins de trois minutes. Orso et Marie ne demandaient qu'à y croire. Ils commandèrent une quatre-fromages et une regina en pensant avec reconnaissance au pizzaiolo qui avait fait tout ce chemin pour leur éviter de mourir d'inanition. De ce fait, ils rompaient avec leur point de vue antérieur, citadin et complaisant, selon lequel ce genre de distributeurs automatiques - de pizzas, de pain, d'huîtres ou de tartiflette - représente le stade ultime du capitalisme déshumanisé. C'était quand même sacrément pratique. »

« Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11 h 11s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un vœu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces vœux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure. Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes. Qu'on n'ait pas à passer une troisième fois le permis de conduire ni les rattrapages de septembre. Que l'espoir revienne. Qu'on réussisse à traverser la glace et le feu. Qu'un travail passionnant se présente. Qu'on gagne au Loto même si on n'y joue jamais. Qu'on devienne d'un coup mince et mystérieuse, énigmatique, musclé et envoûtant. Que rien ne soit en vain. Qu'on apprenne à faire quelque chose de toutes les choses glanées en chemin - tournevis Lidl, magnet de mineur, mètre pliable, épée ancrée dans la roche depuis des générations et émotions dont on ne connaît pas encore le nom. »

Quatrième de couverture

« Orso voulait mettre en place ce qu'il appelait la théorie de la grande diversion. Il avait trouvé cette formule dans un livre et elle lui plaisait. Il fallait se changer les idées. Penser à autre chose. Chercher l'aventure dans des endroits inédits; aller là où ils n'étaient jamais allés: voir ce qu'ils n'avaient jamais vu avancer un peu plus loin, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. »

Orso et Marie s'aiment, mais leur quotidien insouciant se heurte à un chagrin brutal. Pour faire diversion, ils se lancent dans un road-trip improvisé. Grandiose et dérisoire, celui-ci les mènera du musée du Poids au musée de l'Amiante, du musée de la Gendarmerie à celui du Pigeon, en passant par Lourdes, la Moselle et Saint-Tropez. Autant d'étapes et de détours pour partir à la recherche d'autres vies que la leur et tenter, dans cette échappée, de préserver en eux un esprit d'enfance que l'âge adulte laisse trop souvent derrière lui.
Roman d'amour autant que d'aventures, merveille de drôlerie et de tendresse, Voyage voyage invite à choisir les chemins de traverse pour trouver de la joie là où on ne l'attend pas.

Victor Pouchet est l'auteur de deux romans, Pourquoi les oiseaux meurent ef Autoportrait en chevreuil, et de deux romans-poèmes, La grande aventure et Loption légère. 

Éditions L'arbalète Gallimard, mai 2025
192 pages 

Le Fleuve ★★★★☆ de Ròsa Liksom

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »
Avec Le fleuve, Rosa Liksom donne voix à un épisode largement occulté de la Seconde Guerre mondiale : la Guerre de Laponie (1944-1945). 
Elle raconte l’exode des civils finlandais pendant cette guerre avec une écriture dépouillée, presque sèche. Pas de pathos, juste la fatigue, la peur, la destruction. Les personnages s’effacent parfois dans l’expérience collective, mais la poésie discrète du fleuve laisse entrevoir un fragile espoir.
Face aux pillages, aux ponts dynamités, aux maisons incendiées par l’armée allemande en retraite, s’étend un paysage de désolation. Le fleuve frontière, obstacle ou encore promesse, devient alors un symbole central : celui du passage vers l’Ouest, vers la Suède, mais aussi celui d’une fragile espérance. Car au cœur même de la dévastation, Rosa Liksom fait émerger la solidarité, les liens humains, ces gestes infimes qui permettent de tenir debout quand tout s’écroule. Le fleuve n’est pas seulement un lieu de passage : il est la ligne fragile entre l’effondrement et l’espoir. En le franchissant, les personnages tentent moins de fuir la guerre que de sauver ce qu’il reste d’humain en eux.
Le fleuve est un roman de mémoire et de survie, qui rappelle que derrière les récits officiels de la guerre se cachent toujours des vies anonymes, marquées à jamais par l’arrachement, la perte et la nécessité d’avancer, coûte que coûte.
Cependant, Le fleuve ne se contente pas d’un constat tragique. Rosa Liksom interroge ce que la guerre révèle ou altère, des relations humaines. Dans un monde réduit à la survie, la solidarité devient une nécessité vitale autant qu’un acte de résistance. Ces liens fragiles, parfois ténus, constituent la seule réponse possible à l’anéantissement généralisé. Ils ne sauvent pas tout, mais empêchent l’effacement total.
Un roman exigeant, austère et puissant, qui fait sentir la guerre plutôt que la raconter.

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »

« On nous avait assigné comme première étape la colline de la ferme de Laamanen. Quand nous sommes arrivés, il y régnait un chaos total. Les bêtes des différents villages s'étaient mélangées. Les nôtres portaient au cou des bâtonnets sur lesquels nous avions gravé leur nom et leur âge, ainsi que le nom et l'adresse de leur propriétaire. Les vaches des hameaux forestiers avaient à l'oreille des entailles semblables à celles des rennes. D'autres arboraient sur la croupe les initiales de leur maître, peintes ou brûlées au fer rouge. Il y en avait aussi que rien ne permettait d'identifier, abandonnées à la grâce de Dieu. Les laitières les plus placides broutaient le regain derrière un pailler. Des malheureuses séparées dans la mêlée de leur troupeau meuglaient à fendre l'âme. Les chevaux hennissaient, les truies grouinaient dans leurs caisses, les poules gloussaient et les chiens aboyaient. Il ne manquait au chœur que le bêlement des moutons, restés dans les forêts des villages, livrés à eux-mêmes, car même le diable n'aurait pas réussi à les attraper après un été en liberté. Les génisses couraient, l'écume aux lèvres, se donnaient des coups de tête et montaient les unes sur les autres, lâchant des râles d'agonie et refusant d'obéir aux vachères à peine adolescentes et surtout aux jeunes meneurs de bétail qui essayaient de ramener un peu d'ordre. »

« Une averse de neige d'automne nous a rendu visite, mais s'est peu à peu transformée en une pluie paresseuse qui a bientôt elle aussi cessé, laissant le temps se radoucir. »

« J'ai repensé à ce que mon oncle avait dit un jour : l'Homme n'a pas été créé par Dieu, mais tire son origine d'une particule flottant dans une eau boueuse à partir de laquelle se sont développés au fil de centaines de millions d'années d'abord des graines, puis des plantes, puis des poissons et, par mille et un détours, les singes et les humains. L'évolution ne peut pas s'arrêter là, ai-je songé. Il y aura forcément une suite, mais laquelle ? Nous poussera-t-il des ailes ou nous rapprocherons-nous du sol, comme les vers ? Leur corps entier est en contact avec la terre, d'où leur longévité. Ils sentent et entendent sa pulsation. L'Homme, qui s'est dressé sur deux pieds, comme le chimpanzé, ne touche que peu le sol. J'ai levé les yeux vers le ciel sans nuages et ai soudain été prise d'une profonde frayeur à l'idée que Dieu puisse me punir sur-le-champ de mes pensées et me faire tomber une étoile sur la tête. J'ai fermé les yeux. L'univers était terrifiant, si vaste et infini qu'il en était écrasant. Il m'a fallu longtemps pour me calmer et ce n'est qu'après avoir eu l'idée de penser à mémé que j'y suis peu à peu parvenue. Elle disait que les étoiles sont les bougies du ciel, il n'y a pas à en avoir peur. Elles restent au firmament. Elles ne tombent pas, même s'il leur arrive parfois, à l'instar de l'étoile de Bethléem, de voler comme des oiseaux.»

« Une chose nous unissait, pourtant : que l'on soit riche ou pauvre, la vie s'étiole et fuit. Personne n'échappe aux griffes de la mort. La fin peut aussi bien être douce et merveilleuse que violente et terrible. Jésus est le seul à n'avoir pas dansé avec la Faucheuse. Encore que. Il est mort lui aussi, mais il a ressuscité et définitivement disparu. »

« Des photographes et des journalistes agitant leur calepin nous encerclaient. J'ai encore une fois essayé de fuir, mais on m'a barré la route. Je me suis réfugiée derrière une vieille femme à l'air banal, fumant la pipe. Quelqu'un est venu demander hur har ni kommit hit. Ce qu'on fait ici ? a rétorqué la vieille. Les Allemands ont pris nos terres, incendié nos maisons et séduit nos filles, les Russes ont tué nos maris et nos fils, vous nous avez enlevé nos mioches avant même que la guerre ne commence vraiment et refusez maintenant de nous les rendre, alors vous pouvez bien, en récompense de vos efforts, accueillir de pauvres vieux et vieilles usés jusqu'à la corde ! J'ai regardé autour de moi et vu accourir en trébuchant un gamin qui criait : la ville de l'autre côté du fleuve est en feu, tout brûle ! »

« On en était à douze morts. Le camp était aussi plein de colère que le cœur de Lilith envoyée sous la terre.
Charlotta nous a expliqué qu'il était difficile de faire parvenir des médicaments si loin dans le Nord. Dix-sept morts. Quelqu'un a crié laissez-nous sortir de cet enfer.
Les policiers ont essayé de calmer la foule. La situation n'est pas meilleure à l'extérieur du camp, ont-ils assuré.
Un vieillard a hurlé vous mentez, suppôts de Satan, putain de flics, dehors les gens vivent comme au paradis.
L'attroupement s'est dispersé, car personne ne voulait finir au trou. Si nos dirigeants ne nous avaient pas alliés à l'Allemagne, a grommelé quelqu'un, nous n'aurions pas la guerre, et si nous n'avions pas la guerre, nous ne serions pas ici, et si nous n'étions pas ici, tous les mioches seraient peut-être encore en vie. »

Quatrième de couverture

En Finlande, pendant la guerre de Laponie, en 1944, une jeune fille de treize ans est contrainte de quitter sa ferme natale avec la servante et le valet de la ferme voisine, ainsi que huit vaches et un veau. Ses frères sont morts au combat, son père a été mobilisé dans l'armée et sa mère, mentalement instable, s'est enfuie avant eux.
Le groupe rejoint la grande caravane de réfugiés jetés sur les routes et qui se dirigent vers l'ouest, devant les troupes allemandes en retraite, afin de se mettre en sécurité du côté suédois de la Torne, fleuve qui marque la frontière. Après une marche éprouvante, marquée par la faim et le froid, dans un tourbillon de personnes et d'animaux en fuite, ils finissent par atteindre le bac et traverser le fleuve.
Le fleuve évoque également les camps de réfugiés en Suède, où les Finlandais ont dû rester jusqu'à dix mois avant de pouvoir retourner dans leur Laponie dévastée.
Rosa Liksom écrit dans une prose directe et dénuée de sentimentalisme, mais ici, lorsqu'elle dépeint les hommes et les animaux dans cette fuite chaotique, elle laisse également une place à l'amour et à la compassion. Et propose ainsi un roman stimulant sur le sort toujours actuel des migrants.

Rosa Liksom est née en Laponie en 1958. Elle a étudié l'anthropologie avant de se consacrer à la création littéraire, plastique et cinématographique. Les Éditions Gallimard ont déjà publié d'elle La Colonelle (2020) et Compartiment n°6, qui a reçu le prestigieux prix Finlandia en 2011 et dont l'adaptation a obtenu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2021. Elle a été traduite dans le monde entier.

Éditions Gallimard,  octobre 2025
288 pages
Traduit du finnois (tornédalien) par Anne Colin du Terrail