Difficile de mieux dire.
Budapest, octobre 1956. L'insurrection gronde, les rues sont transformées en champ de bataille et les morts s'accumulent. Lorsque l'inspecteur Nemetz découvre cinq femmes tuées devant une boulangerie, l'une d'elles attire particulièrement son attention ; la veille, elle était venue lui demander sa protection, affirmant que son mari voulait la tuer.
Commence alors une enquête aussi singulière que son personnage principal. Nemetz ne cherche pas seulement à savoir qui a tué, mais ce qui se cache derrière les actes, les mensonges et les silences.
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme. »
Le meurtre devient une porte d'entrée vers la psychologie des personnages, mais aussi vers une société en pleine désagrégation.
Car l'Histoire est partout. Dans les rues de Budapest, dans les pénuries, les dénonciations, le marché noir, les règlements de comptes et surtout dans cette insurrection de 1956, immense espoir de liberté bientôt écrasé par le retour des chars russes.
J'ai aimé cette façon de mêler l'intime et le politique, de brouiller les frontières entre résistance, compromission et survie. Dans cette ville où la mort est devenue presque ordinaire, Nemetz continue pourtant à chercher la vérité sur une seule victime. Parce qu'il est policier. Parce que, pour lui, comprendre n'est pas juger.
« Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment. »
Un polar sombre, atypique et profondément humain, qui m'aura autant intéressée par son enquête que par le portrait d'une Budapest meurtrie par l'Histoire.
Une belle découverte de cette collection Série noire de Gallimard.
Début de la Préface
« Du 23 octobre au 10 novembre 1956, Budapest vécut une insurrection spectaculaire, parenthèse tragique dans le parcours pour le moins accidenté de la Hongrie : en 1944, les troupes de Hitler avaient envahi le pays, elles furent chassées par les Russes en 1945. Les Hongrois campaient depuis lors dans une sorte d'immobilisme résigné, et le soulèvement initié par les étudiants leur redonna de l'éner-gie. Les habitants de Budapest se battirent avec ferveur, les très jeunes surtout, téméraires, exaltés par les combats de rue. Ils crurent un moment la victoire à portée de fusil, et au bout du compte se prirent de plein fouet le retour de l'occupant qui, selon son habitude, avait feint le retrait pour revenir en force. Le 1er novembre, dans un calme onirique, on balayait les débris des combats et se prenait à espérer. Le 4 novembre, les Russes sifflèrent la fin de la récré. »
« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre, qui exerce une fascination inattendue, en raison certes du fond historique et politique, mais aussi de la remarquable complexité des personnages qui l'animent. » MARIE-CAROLINE AUBERT en fin de Préface
« - Qu'est-ce que vous tapez là ? lui demanda-t-il.
- Mes dernières volontés, fit-elle en haussant les épaules.
Elle se leva pour lui prendre son pardessus et le suspendre à une patère, puis demanda, comme elle le faisait chaque jour depuis vingt ans :
- Alors, quoi de neuf dans le vaste monde ?
Et, comme toujours, elle posa cette question d'un ton qui laissait entendre qu'en admettant même qu'il y eût du nouveau elle s'en fichait complètement.
- Rien de bon, fit Nemetz.
Cette réponse, qu'il faisait invariablement depuis vingt ans, était particulièrement adaptée à la situation. Elle valait pour tous les événements, mineurs ou majeurs, du siècle, de l'invasion de la Hongrie par Hitler en 1944 à l'insurrection en cours, en passant par la libération par les Russes en 45. »
« - La police est-elle capable de protéger les personnes en danger ? demanda-t-elle après un long silence.
- Cela dépend, et de la personne et du danger.
Elle posa sur Nemetz un regard chargé de reproche. Elle était venue avec un récit très au point, chaque détail de sa prestation étant soigneusement prémédité. La réplique qu'elle avait espérée ne correspondait pas à ses attentes et cela la contrariait.
- Mon mari veut m'assassiner. Il faut que la police l'arrête. Sinon, il me tuera.
Elle avait le souffle court, mais elle contrôlait parfaitement ses nerfs et elle ne quittait pas l'inspecteur des yeux, sans ciller. Nemetz en conclut que ce n'était pas la panique qui l'avait amenée dans son bureau et qu'elle suivait un plan prémédité. Elle avait l'intention soit de se venger de son mari, soit de se débarrasser de lui.
- Comment savez-vous que votre mari cherche à vous tuer ? demanda l'inspecteur. Quelqu'un vous a prévenue, ou a-t-il déjà fait une tentative ?
Son ton placide sembla agacer la visiteuse, dont le regard fut traversé d'une lueur de colère.
- Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il est bien décidé à me tuer.
- Ce sont de bien grands mots, fit Nemetz en hochant la tête. Je vous conseille d'y réfléchir à deux fois avant d'agir imprudemment. Il y a parfois dans la vie d'un couple des moments difficiles qu'il est préférable d'oublier le lendemain. Un homme peut même se laisser aller à des gestes regrettables. Cela ne signifie pas qu'il ira jusqu'à assassiner sa femme.
- Vous ne comprenez pas, inspecteur, fit la visiteuse en détachant les syllabes comme si elle s'adressait à un sourd.
Si la police n'intervient pas, je suis perdue. D'ailleurs, dit-elle en haussant le ton, ce n'est pas un conseil que je suis venue chercher ici, mais votre protection.
Nemetz prit son stylo d'un air résigné. »
« Cette découverte le fit chanceler. Il s'en voulait de ne pas avoir su reconnaître le signe d'une tragédie imminente. Au fil de toutes ces années dans la police, il avait acquis un sixième sens, sorte de système d'alarme qui réagissait aux manifestations les plus infimes - un soupir de soulagement, la crispation légère d'une paupière à demi baissée -, des signes que le commun des mortels ne saurait perce-voir. Ce soir, un fusible avait dû sauter sans qu'il en ait conscience, il n'avait rien vu venir. »
« - Ah oui ? fit Alexa en haussant les épaules. Alors, j'ai dû confondre avec avant-hier. Tout s'embrouille dans ma tête en ce moment. Pourquoi vous acharnez-vous contre lui ? Les gens meurent comme des mouches en ce moment. À commencer par ici, entre ces murs. Est-ce qu'on leur demande qui leur a tiré dessus ? Les insurgés ! La police secrète ! Les Russes ! Pourquoi faire tant d'histoires pour une seule victime ? Pourquoi attacher plus d'importance à une Mme Halmy qu'à cet enfant qui est mort hier soir sur la table d'opération ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça cache, tout ça ? Vengeance ? Dénonciation ? Quoi ?
- Les deux peut-être. Pour ne rien vous cacher, le docteur Halmy a été dénoncé.
- Dénoncé ! Mais c'est impossible ! Qui ose l'accuser d'un crime ? »
« La politique ne l'avait jamais intéressé. Diverses sortes de dirigeants s'étaient succédé à la tête du pays, portés par des convictions variées, mais la sienne n'avait pas bougé d'un iota. Il était pour la justice, l'ordre et l'accomplissement de son devoir.
L'insurrection qui avait éclaté de façon si soudaine le mardi précédent avait été pour Nemetz, qu'il l'admette ou non, le premier événement politique qui l'ait fait sortir de sa longue indifférence.
Pendant quelques heures, il avait connu une excitation comme il n'en avait jamais éprouvé jusque-là. Elle était rapidement retombée. Les chances des insurgés étaient bien minces. Et s'ils étaient vaincus, Dieu leur vienne en aide ! »
« - Et pourquoi tu n'es pas sur ton toit en ce moment ? s'étonna Nemetz.
- Fallait bien que quelqu'un descende au ravitaillement, dit Lehotzky en montrant le sac sur son dos. Vous vous rappelez Lily, la fille qui m'a fourni un alibi quand ce salaud de lieutenant Varga voulait m'épingler pour le meurtre de Baldauf ? Eh bien, elle travaille depuis un an comme caissière au restaurant Schuck. Elle récupère tout un tas de chouettes conserves d'importation, du foie gras, des œufs de saumon, de l'ananas...
- Une drôle de caissière, grommela Nemetz.
- Faut pas lui en vouloir, inspecteur, vous avez pas idée de la façon dont les employés sont nourris, chez Schuck. Alors de temps en temps, elle s'octroie un supplément. Les restaurants sont gérés par l'État, et l'État, c'est les travailleurs. Elle dit qu'elle fait jamais que prendre ce qui lui appartient.
Nemetz était dégoûté. Quel peuple corrompu, quelle ville de maquereaux, de putes, de voleurs et d'escrocs. Avec son casier de pickpocket, Lehotzky était un modèle de droiture morale comparé à eux. »
« - Docteur, je n'ai pas perdu mon temps, répliqua Nemetz qui commençait à trouver la confrontation amusante. Voyez-vous, cette affaire est assez particulière. Pas de cadavre, pas de témoins, pas d'arme du crime et aucune preuve. Je voudrais que vous me parliez des gens qui étaient en contact avec votre femme. C'est d'eux que viendra la solution. Pas de ce qu'ils font ou disent, mais de ce qu'ils sont. Y a-t-il parmi eux un meurtrier potentiel ? Je veux dire, quelqu'un qui serait capable d'appuyer froidement sur la détente, sans pour autant vouloir sauver sa vie ou celle d'autrui. Il faut un certain tempérament pour en arriver là... »
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme, beaucoup plus que de percer celui du crime proprement dit. L'acte en soi était grossier et trivial - tous les cadavres se ressemblaient - tandis que le meurtrier apportait à chaque enquête une tonalité particulière.
- Je vous avais prié de me décrire le milieu où évoluait votre femme. C'est exactement ce que vous avez fait, déclara Nemetz.
- Vous êtes un drôle d'oiseau, inspecteur, fit Halmy en riant. Vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais d'un inspecteur de la criminelle. »
« À voir les femmes en vêtements informes et les hommes aux chemises effilochées sous leurs pardessus élimés, Nemetz se demanda quelle serait la réaction d'un habitant revenant à Budapest après vingt ans d'absence. Il aurait gardé l'image d'une cité dans laquelle la vie s'écoulait avec la même placidité sereine que les eaux gris-bleu du large et opulent Danube, où les jardins et les femmes se paraient de couleurs vives aux premiers jours du printemps, où la pauvreté déga-geait un fumet de choucroute et la richesse était sans odeur. Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d'arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution. »
« Nemetz ôta son chapeau et sut, en sentant les gouttes sur son crâne partiellement dégarni, que le rhume qu'il couvait allait immanquablement s'aggraver. Il n'en envia pas moins ces garçons et ces filles vaillants et trempés par la pluie, se disant que la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »
« Le docteur Halmy leva un sourcil, mais ne répondit rien. Il alluma la radio et les deux hommes écoutèrent le bulletin d'information émis par le gouvernement. Les dernières unités motorisées russes étaient censées évacuer Budapest au cours de la matinée, annonça le porte-parole, qui demanda à la population d'éviter tout incident afin que le départ des troupes russes s'effectue dans l'ordre et le calme.
- On ne demanderait pas mieux que de les croire, fit Nemetz. Mais en venant ici, j'ai vu qu'il y avait encore des chars derrière le Parlement.
- Il faut qu'ils partent, affirma le docteur Halmy. Ils ne peuvent pas braver éternellement l'opinion du monde entier.
- Je crains que les Russes ne se moquent complètement de ce que pense le reste du monde, objecta Nemetz. On les a laissés tirer ce rideau de fer autour de leur sphère d'intérêt, et nous, les Hongrois, venons de percer un petit trou dans le rideau. Le camarade Khrouchtchev n'a qu'une chose en tête : combler ce trou à n'importe quel prix. Que l'Occident soit outragé, il s'en moque, mais ce petit trou, en revanche, le préoccupe vraiment. »
« - Vous vous demandez pourquoi je m'acharne à découvrir qui l'a tuée ? Après tout, elle n'a eu que ce qu'elle méritait ?
- À vrai dire, oui, c'est ce que je pensais, avoua Alexa.
- Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment.
- Vous croyez que c'est Zoltan le coupable, n'est-ce pas ? En vous basant uniquement sur les accusations de sa femme. Il suffit donc d'être morte pour que ce qu'on a dit devienne parole d'Évangile ? Mais Anna Halmy était une menteuse, une menteuse nuisible. C'est peut-être une de ses victimes qui a décidé de la supprimer. Vous ne le comprendriez pas ?
- Je comprends tout, même les pires actes, dit Nemetz. »
« - Et vous ? Ça va ? Vous ne craignez pas d'avoir des difficultés, maintenant que les choses redeviennent normales ?
- Je ne pense pas, répondit Nemetz, surpris. Évidemment, je suis resté à mon poste lorsque le comité révolutionnaire a pris les choses en main. (Il haussa imperceptiblement la voix.) Aujourd'hui encore j'estime que, vu les circonstances, c'était la bonne décision.
- Oui, c'est à ça que je faisais allusion, dit Blavatsky, énigmatique.
- Il fallait bien que nos services soient assurés pendant que vous autres preniez des vacances au palais royal, rétorqua Nemetz, incapable de se contenir.
Ils s'affrontèrent du regard, conscients que le mur invisible qui s'était toujours dressé entre eux s'élevait brusquement à des hauteurs insondables. Puis, un sourire tordit les lèvres minces de Blavatsky.
- Vous autres, Hongrois, vous êtes tous les mêmes, gloussa-t-il. Imprévisibles. »
Quatrième de couverture
Octobre 1956, Budapest. L'inspecteur Nemetz découvre, devant la boulangerie de Perc Köz, quatre corps de femmes alignés sur le trottoir. Quand il repasse par là plus tard, un cinquième les a rejoints. Que les cadavres s'empilent dans les rues transformées en chantier sanglant par l'insurrection n'a rien d'étonnant, mais celui-là est spécial. Il s'agit de la grande brune venue le trouver la veille pour accuser son mari, jeune médecin zélé, de vouloir la tuer.
Dans la ville déchirée par les combats, sur fond de résistance et de collaboration, de règlements de comptes et de marché noir, s'engage entre l'enquêteur et le médecin un subtil jeu du chat et de la souris, dont l'issue est irrémédiablement liée au conflit.
Maria Fagyas (1905-1985), née à Budapest, émigre aux États-Unis en 1937. Vingt-sept ans plus tard paraît en anglais La cinquième femme, finaliste des Edgar Awards, prestigieuse récompense décernée au meilleur roman policier de l'année par les Mystery Writers of America. L'autrice, dont ce sera le seul roman policier, est morte à Palm Springs.
Éditions Gallimard, Collection Série noire, mai 2025
320 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert
Préface inédite de Marie-Caroline Aubert


