samedi 31 octobre 2026

La chambre fougère ★★★★☆ de Céline Righi

Il y a des livres qui se lisent doucement, qui demandent que l'on prenne le temps de s'y installer, de se laisser porter par leurs mots et leurs silences.

La chambre fougère est complètement de ceux-là.

Avec Erna et Pain-Beurre, frère et sœur jumeaux, Céline Righi tisse une histoire de liens fraternels, de famille et de blessures anciennes. Deux enfants qui ont grandi entre les absences, les secrets et les rancœurs, sous la coupe d'une tante-sœur dont le prénom, Vandeline, n'est pas un prénom mais « une arête ». Deux êtres profondément liés, parfois jusqu'à l'étouffement. Car la gémellité est ici une bénédiction autant qu'une prison. Comment avancer lorsque l'autre est devenu une part de soi ?

Il y a dans ce roman une mélancolie particulière, celle des souvenirs qui remontent, des paysages que l'on quitte, de l'enfance que l'on regarde derrière soi. Comme ces malles de grenier que Pain-Beurre garde pour la fin, pleines d'odeurs de chagrin et de naphtaline, et qu'il faut pourtant ouvrir un jour. Car il y a des héritages dont on ne se défait pas, à commencer par le « linge sale de famille ».

La nature, elle, est partout. Foisonnante, presque ensorcelante. La forêt, les fougères, les ruisseaux, les bêtes, et cette nuit qui « bavardait, qui avait sa langue ». Tout semble habité. Erna, avec son regard vairon qui n'est pas celui d'une petite fille, sait voir ce que les autres ne voient pas. Elle s'arrête devant une feuille, observe une fourmi, écoute le vent.
« Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. »
Là où le réalisme se fissure, le conte affleure : une salamandre de plâtre qui menace, un cerf qui protège. Peu à peu, on se laisse gagner par cette manière d'habiter le monde, attentive aux êtres et aux choses, même les plus infimes.

C'est aussi un roman sur le chemin qu'il faut parfois parcourir pour se délester de ses colères, dénouer les fils du passé et apprendre à pardonner. Sans que cela efface les blessures ni les absences.
« Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »
J'ai aimé cette écriture singulière, qui fait surgir les paysages, les odeurs et les silences avec une grande justesse. Les mots sont choisis, travaillés, ils ont une musique. La langue de Céline Righi est de celles qui respirent.

Un roman comme une promenade en forêt, où l'on avance à son rythme, où l'on s'arrête parfois pour regarder une lumière entre les arbres, écouter un ruisseau ou suivre le mouvement d'une feuille.

Une belle histoire à savourer lentement. Et dont on referme les pages avec le sentiment que certaines présences ne nous quittent jamais vraiment.

« IL FALLAIT S'ÉLOIGNER DES CENDRES. Laisser derrière soi le cerf, la martre et le renard, la terre hermine des grands hivers, et les nuits pures persillées d'étoiles. Abandonner un pays de sapins pour le Bourg maussade où la brique a pris le dessus. Ici, tout est pavés, venelles, fortifications. La chlorophylle manque. Il faudra faire avec la pierre.
C'est lui qui s'était occupé de tout, il le fallait bien. Et il en avait eu, du fil à retordre. Trois jours et deux nuits pour vider la chaumière: meubles, vaisselle, linge, outils... C'étaient les malles, au grenier, qui l'avaient achevé. Il les avait gardées pour la fin. Comme les haricots verts qu'il repoussait au bord de l'assiette, enfant. Erna, elle, faisait l'inverse. Elle avalait d'abord ce qui rebutait en se pinçant le nez, puis elle savourait le reste tandis qu'il mâchonnait son supplice, l'estomac déjà trop plein.
Les malles. Il s'y était enfoncé jusqu'aux coudes. Sortir les souvenirs, affronter chaque objet, farfouiller dans la famille - son histoire, ses odeurs de chagrin et de naphtaline -, les mains pleines d'un cambouis de mémoire. Le châle de la grand-mère, la casquette du grand-père. Et les robes criardes de la tante-sœur, qu'elle enfilait pour faire la belle, au bal. Il aurait mille fois préféré démêler des anguilles plu-tôt que de toucher ses affaires, à la tante-sœur. Il a encore du mal à la nommer. Ça coince, ça lui reste en travers. Vandeline. Ce n'est pas un prénom : c'est une arête. Il avait tout emballé sans ménagement - pour en finir. Il n'avait rien voulu garder. Sauf la salamandre, sans trop savoir pour-quoi. Petit, cette bestiole en plâtre lui fichait une peur bleue. Pourtant, il l'avait emportée. C'était plus fort que lui.
Le Grand Guilou avait rappliqué pour lui donner un coup de main, sans qu'on le sonne. Il avait franchi la porte, murmuré un bonjour, pas plus. Les bras aussi larges que le cœur, celui-là. Toujours prêt à aider. Et puis porter des cartons, ça le changeait des assiettes à frotter et des saoulots à consoler, là-bas, à l'Auberge.
Lui, il aurait pu dire quelques mots à ce gaillard qui s'échinait à lui alléger la corvée, mais on ne se refait pas. Il était taiseux, comme la grand-mère. Dès le biberon, elle l'avait nourri au lait et au silence. »

« « Les conflits, ça vous pourrit tout : la terre, le ciel et les hommes », il avait ajouté, cul-sec. Puis, la bouche amère : « Y a des fois, vaudrait mieux être une bête. N'importe laquelle. Tu dors, tu manges, tu te casses pas la tête. » »

« Il ne s'éloigne jamais bien loin. La peur de laisser Erna seule - ou plutôt, sans lui - le ramène vite en arrière. Léonie veille, pourtant. Douce, attentive. Il pourrait se reposer sur elle. Se reposer tout court, même. Mais la gémellité est une bénédiction autant qu'une prison. On se sent à la fois porté et enchaîné par l'autre. Depuis deux ans, Pain-Beurre suffoque dans la chambre fougère.
Mais c'est pire encore dès qu'il s'en éloigne. »

« Jour de lessive.
Il a lavé les draps, la chemise de nuit, mais le matelas, lui, est fichu. Il l'a frotté à mains nues avec une rage sourde. Plus il frottait, plus il bouillait. Contre la tante-sœur, contre tout. Qu'est-ce qu'ils y pouvaient, eux ? Ils n'avaient rien demandé. Ils auraient voulu un père et une mère, comme tout le monde. Un arbre qui pousse droit. Une histoire sans trous. Après-midi poisseuse sous le poids du printemps, il a frotté, encore. Il a pensé à la vipère qui leur avait sucé le sang, pourri leur enfance, vicié leur air. Il a frotté jusqu'à se faire mal. L'épuisement creuse ses traits, les draps souillés d'urine lui soulèvent le cœur. Mais ce n'est rien. Comparé au poids du linge sale de famille. »

«Vandeline l'appelait Toc-Toc : « Elle débloque, celle-là. » Erna s'en moquait. Elle vivait dans son monde. Un jour qu'elle s'amusait, assise sur le carrelage humide du couloir, une feuille de lis de Saint-Joseph - qui, deux fois l'an, ouvrait d'énormes trompettes orange - était tombée. Erna l'avait caressée doucement avec l'intuition d'avoir été, elle aussi, dans une autre vie, une reine végétale. Elle retrou vait une amie. Pain-Beurre la regardait depuis la table de la pièce sans nom. On aurait juré qu'elle et la plante se murmuraient des secrets. La tante-sœur avait surgi, le mépris au bout de la langue: « Qu'est-ce que tu fabriques ici, toi ? » Erna avait sursauté, lâché la feuille. « Laisse-moi tranquille. Je me souviens de moi. » L'autre n'avait rien compris. Mais quelque chose l'avait figée. Vandeline aurait voulu s'enfuir mais Erna la tenait tout entière dans ses yeux. L'un vert pâle, l'autre marron. Ce regard vairon n'était pas celui d'une petite fille.
Le monde d'Erna. Sans murs, sans objets, sans âge. Elle soutenait qu'on ne voyait jamais qu'un petit bout des choses, qu'on portait tous des œillères. « Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. Quand ça ne parle pas, quand ça ne remue pas, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de vie. » »

« Elle restait en retrait, fascinée par les flammes, sourde à la musique et aux rires. Elle écoutait le feu lui raconter les mystères qui traversent les âges. »

« Parfois, Pain-Beurre songeait aux nuits d'avant au Hameau. Les soirs d'été, le ruisseau, la hulotte et le grillon entraient en chœur dans la chambre. Tout se confondait en une rumeur vivante. La nuit bavardait, qui avait sa langue. Ici, rien. Sauf le bruit qui court. Ou alors, il faut attendre l'aube, guetter un pauvre pépiement dans le gris souris du ciel. »

« Erna pouvait interrompre la partie pour une feuille, une brindille, une limace traînant ses fils d'argent. Et si par malheur elle tombait sur une fourmilière, c'en était fini du loup. Il fallait se taire et regarder les ouvrières au travail. Erna voyait le détail. Que lui ignorait: une antenne, une patte, là où il ne distinguait qu'une motte qui remuait. »

« Vandeline n'aimait pas les mots. Elle les tordait, les mâchait. Maltraitait la langue autant que les vivants. Erna et lui res-taient figés sur leur chaise, dans la pièce sans nom. Leur cachot d'enfance. Lui, il priait sans religion. Pour que Bomi revienne. Qu'elle les sauve. Erna, parfois, tournait les yeux vers la tante-sœur. Qui la fixait, moqueuse, pointant la salamandre du bout de l'ongle. Erna la mordait du regard. Lui se mettait à pleurer. Quand ça ne l'amusait plus, Vandeline les laissait seuls, courait chez la voisine pour par-ler d'histoires de filles et de garçons, ou des gens du Village qu'elle habillait pour l'hiver. Les jumeaux ne la dénonçaient pas. Sinon, la salamandre les poisonnerait. »

« Il marche entre deux mondes. Tout se bouscule. Son enfance qui tire sur sa manche. Et sous cette manche, le cercle de feu, brûlant plus fort à chaque pas. Il avance à travers champ. De la brume monte de la terre. C'est le matin, mais tout semble vouloir mourir. Sauf un faisan, qui cherche son chemin pour regagner le bois. « Reste perdu, faisan, que je voie tes couleurs allumer le champ gris », il pense. »

« Les souvenirs se sont effrités. Les petits plats de Bomi, le pain craquant de Bépo, la fièvre des Noël, tout est tombé dans le ravin du passé. Ne reste qu'une image, celle du cerf magnifique. Il ne saurait dire pourquoi, mais il se sent protégé par cette apparition. Il prend le premier sentier et s'enfonce dans le bois. C'est à la belle étoile qu'il dormira. Il s'effondre sous un grand saule, près d'un ruisseau. Et il pleure, encore saoul, laissant le silence et la nuit le recouvrir. Erna a toujours été son phare. Sans elle, plus rien ne tient. Il est fendu en deux, comme le Village et le Hameau. Erna et lui forment un même territoire. »

« Les digitales. Hautes, mouvantes. Le vent s'engouffre. Elles dansent. Se penchent, se redressent, fouettées par l'invisible. Une révérence, une autre. Ce feu rose veille sur l'entrée du massif. Une sentinelle de grandes fées végétales qui appelle irrésistiblement vers la futaie. »

« Ça remonte, enfin. Le relief s'adoucit. Le lieu consent le laisser passer. La forêt se rhabille, recoud sur elle sa peau verte ourlée de myrtilliers, de fougères, de silènes, de spirées, d'autres espèces encore dont il ignore le nom. Erna, elle, saurait. Plus haut, enfin, un replat. Une mousse peau de lézard tapisse le sous-bois. À part quelques cris d'oiseaux et le coassement d'un sonneur, l'endroit semble vide.
Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »

« Dans le bois verdoyant, il plante les branches de buis. À mains nues, il creuse, gratte la terre fraîche, se heurte aux cailloux, se râpe les phalanges jusqu'à ouvrir un trou assez profond. Et prononce un mot: pardon. Il paraît que le buis sait traverser les siècles. Qu'il oppose à l'hiver son feuillage têtu. On s'en servait, autrefois, comme support d'écriture, en enduisant de cire son bois résistant. On y gravait ses pensées. Pain-Beurre se souvient, un jour, il avait dit à Erna : écrire, pour lui, c'était être plus que vivant. »

Quatrième de couverture

Erna souffre d'un mal étrange. Son frère jumeau, Pain-Beurre, prêt à tous les sacrifices pour sauver sa sœur, prend la décision de quitter leur terre natale située au cœur de la forêt. Pragmatique, déterminé, il place sa foi dans les médecins, qui n'exercent plus que dans les bourgs. Mais l'exil peut-il guérir et éloigner le passé ?

Dans ce roman empreint de réalisme magique où affleurent les motifs du conte, Céline Righi explore la puissance des liens fraternels, interroge avec finesse l'ambiguïté des forces qui nous traversent, et rappelle que les hommes - comme les plantes - peuvent tout autant guérir qu'empoisonner.

Née en 1973, Céline Righi réside à Strasbourg. Chanteuse et parolière, elle prête sa plume à de nombreux artistes et anime des ateliers d'écriture. Elle est l'auteur de Berline et des Choses de la nuit, publiés aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2026
110 pages

jeudi 29 octobre 2026

Liberty ★★★★☆ de Arnaud Rozan

Merci à Babelio et aux éditions Récamier pour cette Masse critique et la découverte de Liberty d'Arnaud Rozan.

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, la seule famille qu'elle ait connue. Recueillie par quatre vieilles femmes vivant sous un pont, elle entame un parcours qui la mènera de Harlem jusqu'au Nouveau-Mexique, à la rencontre d'autres peuples, d'autres mémoires meurtries. C'est Liberty, l'une de ces femmes, qui prend la plume pour raconter Assa, et ce choix n'est pas anodin car il pose la question du droit de raconter l'histoire de l'autre.
« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. »
Mama Holly, la grand-mère d'Assa, choisit de la protéger en ne lui disant rien de son passé, convaincue qu'il vaut mieux rêver à la suite que s'encombrer d'une mémoire pleine de nœuds. Une intention tendre, mais qui laisse l'enfant seule face à ses questions. Il reste pourtant à Assa un fil précieux : la courtepointe cousue par sa grand-mère. Sous ses points, elle entend encore « N'oublie pas de rêver ». Un objet fait de morceaux, qui garde ce que les mots n'ont pas dit et accompagne Assa dans sa quête, jusqu'à Acoma. Elle apprend aussi très tôt à cacher ses sentiments et à ne pas s'attacher. Dans un monde où sa peau suffit à faire d'elle une cible, la méfiance devient une armure, mais une armure qui tient les autres à distance.

Le roman traverse les décennies, de la ségrégation aux mobilisations contemporaines, et mêle le merveilleux du conte à la brutalité du réel. Il y a de belles images, une vraie poésie et des moments de respiration qui font du bien au milieu de la violence.

Je dois pourtant avouer que j'ai parfois été tenue à distance. Les époques, les combats et les références se superposent, et certaines idées semblent prendre le pas sur les personnages. J'aurais aimé rester davantage auprès d'Assa, dans les replis de son histoire, plutôt que de voir le récit s'élargir aussi vite.
« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue. »
Raconter pour que les voix ne disparaissent pas, même si les histoires que l'on transmet restent fragmentaires, incomplètes, parfois difficiles à saisir.

Un roman ambitieux et sensible, qui interroge notre rapport à la mémoire et à la transmission. Si vous aimez les récits foisonnants, même lorsqu'ils débordent un. peu, n'hésitez pas !

« C'était le moment de s'asseoir sur les vérandas au bord de la route. C'était le moment d'écouter ce qui vient et de parler. »
Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu 

« L'âme réveillerait-elle sa voix pour de vrai? Et les battements de son cœur lorsqu'elle se blottissait dans ses bras ? Et la goutte de violette ? «  Une puce qui saute dans ton cou », s'amusait Mama Holly. La sentirait-elle encore avec cette âme ? Et les petites fâcheries des mauvais jours, les miettes par terre, la confiture sur l'abat-jour rose, ces riens-là, où se déposaient-ils? Et ses ritournelles chéries : Je suis une femme qui vagabonde, J'ai l'esprit voyageur²...
Dans l'âme ?
Mille petites choses bien fragiles...
Reviendraient-elles jamais telles quelles ? «  N'oublie pas de rêver », lui rappelait Mama Holly en lui montrant la courtepointe. «  Si tu sais rêver, tu pourras tout faire ! » Avec cette âme, ces paroles-là, les entendrait-elle encore ? »
2. Clara Smith, « The Land N Blues », « I've got a ramblin' mind ».

« Sur son passé, il y avait des choses qu'Assa aurait aimé apprendre. Qui sont mes parents ? Où suis-je née ? Plus d'une fois, elle posa ces deux questions à sa grand-mère avant qu'elle ne meure.
- Écoute-moi, ces histoires n'intéressent que les gens malheureux. Toi, es-tu heureuse avec moi ? disait Mama Holly.
- Oh oui ! assurait l'enfant.
Oh que oui, elle était heureuse, hormis cette peur, sa peau qui la tracassait, parfois des accès de solitude.
- L'important, c'est de rêver à la suite ! Si tu es heureuse, inutile de t'inventer une mémoire pleine de nœuds.
Ce serait un fardeau dans ta vie. D'ailleurs, que t'apprendre  ? Je n'ai aucune réponse.
Et jamais sa grand-mère ne lui fit de révélations sur des parents lynchés, des frères tabassés à mort par la Légion noire', des sœurs enfermées dans des asiles, ou toute une lignée détruite après des morts violentes...»
1. Organisation paramilitaire fondée dans la mouvance du Ku Klux Klan. 

« Lorsqu'elles atteignirent le foyer, Assa n'entendit plus la rivière, comme si elle avait été bue à grands traits par le Moulin. Des sauterelles jaillirent d'un massif de potentilles. Un épervier se tenait immobile dans le ciel. »

« Des idées, tout cela... Tuer en pensée lui fit beaucoup de bien. Assa s'arrangea un jour pour être de corvée de vaisselle avec la fille, et elle eut le cran nécessaire pour se venger: ses dents se plantèrent dans son bras avec une telle rage que la morsure laissa une marque noire pour longtemps. Sa victime se tordit de douleur mais ne dénonça pas la responsable. Assa était devenue « l'arracheuse de peau ». Personne ne l'embêta plus. C'est ainsi qu'elle reprit une vie tranquille, deux leçons en tête: il importait de savoir mordre au moment voulu, oublier de rêver et faire de soi un cauchemar. La tranquillité pouvait être à ce prix. Et elle acquit aussi la conviction qu'il fallait dissimuler ses sentiments, ses possessions. S'attacher à quelque chose, c'était donner prise. »

« Mais ses défenseurs étaient nombreux. Lui parvinrent un bulletin d'adhésion de la NAACP¹ et des exemplaires de The Crisis. Elle fut abonnée d'office à cette revue. Les articles l'ennuyaient passablement, mais dans chaque numéro, elle épluchait la rubrique du « Coin des livres » et leurs recensions. C'est ainsi qu'elle avait commencé à s'intéresser au mouvement de l'Harlem Renaissance². The Crisis mettait toujours à l'honneur un ou deux ouvrages. »
1. Organisation de défense des droits civiques.
2. Mouvement afro-américain artistique et intellectuel de l'entre-deux-guerres, essentiellement dans le quartier d'Harlem à New York. 

« Que faire ? Il n'existait pas de remède pour soigner les plaies d'une agression raciste. »

« Et puis il y eut les événements du printemps 1967. Annonciateurs du « long et chaud été¹ ».
Jusqu'alors, l'université était une vieille dame qui couvait paisiblement. Howard n'avait jamais été secouée de protestations d'ampleur, si ce n'est au cours du mois de décembre 1934 où des étudiants s'étaient mis un nœud coulant autour du cou parce que les organisateurs d'une conférence sur le crime avaient refusé d'inscrire le lynchage à leur programme.
En dehors de cette action d'éclat, Howard n'avait connu que de rares poussées dénonçant la mollesse de l'administration sur la lutte pour les droits civiques. Depuis trois décennies, cette critique n'avait guère ras-semblé qu'une poignée d'étudiants. Sans commune mesure avec le mouvement qui échauffait les esprits ces derniers mois de fortes têtes avaient créé un groupe remuant, le SNCC². »

1. Le Long Hot Summer désigne l'été au cours duquel une série d'émeutes survinrent dans plusieurs grandes villes des États-Unis, Newark, Détroit, New York, et firent des dizaines de morts et des centaines de blessés.
2. Le Student Non violent Coordinating Committee, l'un des principaux mouvements étudiants afro-américains dans les années 1960. 

« Le champ de bataille de l'homme noir c'est en Amérique ! Pas au Vietnam ! »

« Robin lui envoyait régulièrement de ses nouvelles. Et ne manquait pas de lui mettre un mot sur ses derniers faits d'armes.
Elle ne désespérait pas de la recruter un jour.
Robin était un soldat. La ligne de couleur¹, une ligne de front.
Assa lui répondait, mais jamais sur ce point. Les mani-festations, les lances à incendie, les chiens, les barricades, les matraques, les arrestations... Très peu pour elle. Assa avait déjà ses cicatrices.
Au fil de ces années, elle s'employa à ce que la vie continue sur un droit chemin. Et à ne pas s'en écarter malgré les coupures, plus irrégulières, mais qui récidivaient où qu'elle aille. »
1. Expression popularisée par W. E. B. Du Bois, dans Les Âmes du peuple noir. La « ligne de couleur » sépare quartiers, écoles, commerces, transports, etc.

« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. Rose se rappelait à elle. »

« Le voyage est un matin. L'attente confuse de quelque chose. »

« Il faut toujours se souvenir des vieilles personnes, et avoir mille pensées pour elles. L'amour s'y tient debout. »

« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue.
Les veilles d'ouragan, le ciel se nettoie pour faire de la place. »

« On parle de s'approprier les histoires des autres, mais il n'est pas simple d'entrer en soi. Nous sommes des maisons. Dans un retrait.
« Assa, raconte-nous. » »

« Tout ce malheur pour avoir crié que je n'étais pas noire.
C'est façon de le dire.
Les histoires de peau, ce sont des spirales. »

« Le président Obama a parlé, Trayvon', il aurait pu être moi, il y a trente-cinq ans. »
1. Trayvon Martin, adolescent afro-américain tué le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, par George Zimmerman, un membre d'une patrouille de quartier. La mort de Trayvon Martin a provoqué une onde de choc aux États-Unis. 

« « Our lives matter¹ », reprend-elle d'une certaine Alicia Garza. Les réseaux sociaux sont surveillés, et dès le signal, les rues autour de Times Square se peupleront de policiers et de soldats. »

« « Mourons ! », lancent plusieurs filles en fermant les yeux.
Une heure se passe.
Elles sont environ trois cents à mourir. Le poste de secours n'est pas en reste au pied de la statue du père Duffy¹. Un médecin commande quatre secouristes volontaires, comme la règle l'exige pour tout rassemblement de ce genre.
On espère que les employés d'astreinte dans les tours seront abasourdis par la scène, et que derrière les baies fumées, ils immortaliseront l'immense champ de mortes.. Depuis les tombes, on attend beaucoup de ces yeux là-haut, on attend qu'ils répandent ce qu'ils voient, on attend d'eux une diffusion virale sur les téléphones.
Il paraît que le sang parle aux gens. »
1. Statue située dans le triangle nord de Times Square.

« Pale Male, une femelle faucon pèlerin, illustre depuis la campagne « Bring Back the Nest¹ » en 2004 : de riches rési-dents de la 5º Avenue projetaient de détruire son nid, la buse vagabonde n'ayant pas choisi le coin le plus cochon pour s'établir, une corniche de Millionaires' Row. Les protestations ont eu gain de cause : il y eut d'abord le défilé de quelques-uns et une première page dans Daily News; puis ce fut l'emballement, presse du matin, presse du soir... Une sans-abri de plus! Des indignés se sont mis en marche et leur troupe a grossi de jour en jour. Elle est intouchable désormais. À New York, elle est devenue un emblème, une sœur de l'aigle à tête blanche, et il se pour-rait qu'un jour on la retrouve sur un sceau de Grosse Pomme. Dès qu'elle paraît dans le ciel, une foule s'agglutine et ne se tient plus. Amazing ! Elle fait autant salle comble que les Sorcières d'Oz à Broadway. Les télescopes et les jumelles sont à l'affût, on la surveille en paparazzis. »
1. « Rendez le nid. »

« La peur change avec l'âge quand l'autre monde vous aspire.
Un désordre, et l'on voit des choses épouvantables.
Elle s'imagina la prison, que lui voulait-on ?
Elle fut prise de frissons, ses yeux de petite vieille pleurèrent, trois grosses larmes bien apparentes, et le commandant, avec sa gentillesse, ne pouvait que les remarquer. II ne broncha pas.
Et la peur irrationnelle, c'était le regard de cet homme, un regard complexe, un mélange de cœur et d'insensibilité, inextricable. Deux impressions se succédant, comme ces papillons à reflets changeants, un regard bleu et doux, et en une microseconde, un regard bleu et froid, presque cruel. Pour peu, cet homme l'aurait réconfortée dans ses bras, alors que c'était lui qui la tourmentait! Sa voix aussi était douce, posée, rassurante. « Comment vous sentez-vous ? » Quelle sollicitude... Il devait pourtant s'apercevoir qu'elle était terrorisée. Pourquoi ce menottage ? Elle n'allait pas s'enfuir en courant ! Elle n'était qu'une petite vieille, inoffensive, avec la peau sur les os. Et six soldats lourdement armés l'entouraient. Munis de leurs boucliers antiémeutes. »

« C'était jadis. Ce mot désuet, c'est façon de dire que le passé peut avoir quelque chose de plus lointain que le passé lui-même : jadis sonne plus calme, il sent la poussière retombée, une poussière moins noire, vue à la lumière d'une persienne. Ce jadis, il a des airs de conte, il chanterait presque entre les claires-voies. »

« « Calme-toi, ma douce, la peau ne pleure plus ici. Remets-toi donc debout, c'est de l'histoire ancienne. II ne me reste que quelques taches. »
« Des taches ? », bredouille-t-elle.
Et maintenant, voilà qu'elle ne comprend pas de quelles taches je parle! Elle ne les voit pas, comme si elles n'existaient pas !
À mon tour d'avoir la bouche grande ouverte.
Elle ne remarquait rien. Larry au-dessus du ventre, Vivian sur ma nuque, Charles contre la hanche, Randolph sur l'épaule, Michael dans le bas du dos, Tree et Delisha sur mon bras, Phillip dans le cou, et Eric sur le côté.
À dire vrai, mes taches, je le sais, elles ne sont pas si faciles à voir, je sais que j'ai été folle plus d'une fois en pensant à Rose.
Pauvre Robin ! Plutôt que de l'ennuyer avec mes histoires de taches, je lui ai proposé d'aller cueillir nos premières framboises. Par ce beau et chaud soleil, elles deviennent de grosses gouttes rouges qui sont un régal. Robin était moins pâlotte après en avoir avalé une poi-gnée. Elle sanglotait toujours. « Ma Robin, je suis heureuse », ai-je dit.
Et j'ai pleuré à mon tour.
Et cette fois-ci, mon cœur n'a pas eu de raté, je l'ai serrée très fort contre moi pour la première fois. Cela m'a fait tout drôle.
Nous nous sommes assises, elle a posé sa tête sur mes genoux. »

Remerciements (extrait) 
Le moment est aussi venu de remercier toutes celles qui ont été une source d'inspiration, Faith Ringgold, Angela Davis, Bell Hooks, Kimberlé Williams Crenshaw, Patricia Hill Collins, Aude Lorde, Zora Neale Hurston, Alice Walker, Maya Angelou, Harriet Tubman, Bessie Smith, Tony Morison, et toutes leurs sœurs...
Merci à Georgia O'Keeffe qui m'a prêté ses os, merci aux murs de Ghost Ranch et aux Kachinas veilleuses.
Et toute ma reconnaissance à Lady Liberty sur son île de la baie de New York.

« Le conte de fées rassure, donne de l'espoir pour l'avenir et contient la promesse d'une conclusion heureuse. »
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées 

Quatrième de couverture

Assa, la première fois que je l'ai vue, elle se penchait au-dessus du vide : elle avait à peine huit ans et voulait se supprimer. L'existence n'était déjà plus rien pour elle ?

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, sa seule famille. Elle redoute l'orphelinat, lieu où on arracherait la peau des enfants comme elle.

Dans un monde obsédé par la couleur de peau, la jeune fille va déjouer le destin pour écrire sa propre histoire.

Recueillie par quatre femmes âgées vivant sous un pont - parmi lesquelles Liberty, la narratrice elle entame un long parcours initiatique qui la mènera de Harlem à l'université, jusqu'au Nouveau Mexique.

Confrontée à d'autres récits fondateurs, à d'autres mythologies, une question centrale habite Assa : qu'a-t-on le droit de raconter, de transmettre, de s'approprier ?

En mêlant le merveilleux du conte à la brutalité du réel, Arnaud Rozan révèle une histoire longtemps invisibilisée :

celle des Afro-Américains et des peuples autochtones, victimes de la dépossession, de la désappropriation et de l'acculturation.

Arnaud Rozan travaille dans le secteur public sur les questions sociales. Liberty s'inscrit dans la lignée de L'Unique Goutte de sang (2021, Plon) et Mémoires de maisons blanches (2023, Plon) ses deux premiers romans -, qui explorent les mécanismes de la haine et de la violence à travers l'histoire des États-Unis et les trajectoires individuelles.

Extrait
Assa savait qu'à la minute où elle annoncerait que sa grand-mère ne respirait plus, les services sociaux l'enverraient dans un orphelinat, là où on arrachait la peau des enfants de son espèce avec une pince. D'affreux ouï-dire que sa grand-mère n'avait pas contestés, bien au contraire.
Cette horreur lui tourmentait l'esprit.
Les gens ne voyaient que sa peau et rien d'autre...
Le noir.
Je m'appelle Liberty, je suis née à New York, et avec mes sœurs, nous nous retrouvons autour d'une braise en contrebas du George Washington Bridge, à l'écart de Lenox. Nous y partageons une soupe et nos souvenirs. Nous avons l'âge de la mort, mais je prends la plume avant que le temps ne me manque. Pour vous raconter une histoire de vieille femme qui n'appartient plus au monde: je veux parler des peines et des joies d'Assa. On me le reprochera. On me dira que je n'avais pas à m'emparer de sa peau. Eh bien, qu'on vienne me la reprendre !

À propos de ses précédents romans

«  Un roman magistral, à l'écriture puissante, qui trouve bonne place dans cette rentrée littéraire. À lire absolument. » Page des Libraires

« Un authentique chef-d'œuvre, dont la maîtrise et la construction narratives gardent le lecteur en haleine tout au long de cette terrible chasse à l'homme. » La Dépêche

« Une histoire magistrale. » La Montagne

« Un voyage entre passé et présent, bien et mal, sans manichéisme et plein de grâce. » Psychologies Magazine

Éditions Recamier,  mai 2026
283 pages 

mercredi 28 octobre 2026

Fox ★★★★★ de Joyce Carol Oates

Fox.
M. Fox.
Charmant. 
Cultivé. 
Charismatique. 
Et pourtant, ce qu'on n'aimerait jamais croiser ce genre de personne.
Un serpent sous le costume impeccable d'un professeur d'anglais. Un homme qui sait séduire, fasciner, inspirer confiance. Et qui, derrière cette bien belle façade, dissimule une monstruosité glaçante.

Joyce Carol Oates nous entraîne dans un thriller psychologique d'une redoutable maîtrise. Mais bien plus que l'intrigue, c'est la plongée dans les méandres de l'âme humaine qui happe. 

Comment le prédateur s'y prend-il pour séduire ses proies ? Comment la confiance se transforme-t-elle en emprise ? Comment l'aveuglement, le déni, le besoin d'être aimé peuvent-ils ouvrir la voie à l'inacceptable ?

J.C. Oates dissèque les mécanismes de la manipulation avec une précision implacable. Elle nous fait entrer dans les pensées de Fox, mais aussi dans celles de ses victimes et de ceux qui l'entourent. Peu à peu, les masques tombent. Et ce que l'on découvre est terrible. 

Et que dire de l'écriture ! Ample, fluide, qui prend le temps de déployer la psychologie des personnages, d'en explorer les failles et les contradictions. Les pensées s'enchevêtrent, les perceptions se brouillent, les certitudes vacillent. On comprend, on pressent, on redoute.

Et que dire aussi de ces scènes qui s'impriment durablement dans la mémoire. Ce bureau. Ce buste d'Edgar Allan Poe et son corbeau. Ces détails qui, sous la plume d'Oates, prennent une dimension presque obsédante.

La littérature traverse le roman, de Blake à Browning, de Yeats à Byron. Mais les mots, aussi beaux soient-ils, ne sont pas toujours le reflet de l'âme de celui qui les prononce. Chez Fox, la culture devient aussi un instrument de séduction, un moyen de façonner les esprits et de mieux dissimuler ses intentions.

Un roman sombre, dérangeant, qui interroge la prédation, la responsabilité et les silences qui permettent au mal de prospérer.

Une lecture aussi captivante qu'inconfortable, dont certaines images me hanteront longtemps.

Du grand Joyce Carol Oates.

« Agnelet, agnelet, 
Me voici, 
Viens lécher 
Mon cou blanc, 
Laisse-moi tirer 
Ta toison plus douce, 
Laisse-moi baiser 
Ta tête plus douce. »
William Blake, « Printemps¹ »
1. In Chants d'Innocence et d'Expérience, traduction de Marie-Louise et Philippe Soupault, Paris, Les Belles Lettres, 2021.

« Ou mon licencieux roman français Papier gris et caractères grossiers ! Jetez-y un œil, et vous voici Tout entier à Bélial soumis...»
Robert Browning, « Soliloquy of the Spanish Cloister²»
2. In Dramatic Lyrics.

« Tout est possible qui n'est pas impossible. »
H. Zwender

« Involontairement ses yeux se lèvent, maintenant elle les voit: des vautours urubus tournoyant dans les airs non loin de là. Cinq ou six au moins. Un vautour a une envergure d'un mètre quatre-vingts mais des ailes noires qui semblent miteuses, rouillées, une vilaine petite tête chauve, des pattes pendantes sèches et squameuses.
Elle les avait vus. N'a cessé de les voir. Ne pouvait pas ne pas les avoir vus.
Désagréablement proche, un vautour sur un arbre devant lequel il lui faut passer, immobile, les ailes repliées, l'observant avec calme, elle, P. Cady, et la petite chienne sur ses talons, trottant vers leur point de départ. »

« Les élèves choisis que M. Fox invite dans son bureau n'oublieront jamais le buste en bronze d'Edgar Allan Poe avec le corbeau sur son épaule.
Elle n'est pas vraiment l'une des préférées de M. Fox - si ?
N'ose pas le penser, n'ose pas l'espérer.
Après tant de semaines, de mois où elle l'a abjectement désiré, s'est détestée de le désirer, elle n'ose pas penser Oui. Je le suis. »

« La générosité des femmes ! Farrell ne cesse de s'en étonner. Il est bienheureux. Un homme peut être un ignoble salaud, il y aura toujours une femme pour lui pardonner. »

« P. Cady a découvert dans le dossier de Fox sa lettre de motivation, qu'elle n'avait pas lue avec attention jusque-là. Elle note que Fox a indiqué au nombre de ses intérêts l'art américain du XIX siècle, particulièrement le luminisme; P. Cady a elle aussi beaucoup d'admiration pour les peintres luministes, et particulièrement pour les peintres romantiques de l'Hudson River School, dont elle avait parlé dans son mémoire de maîtrise sur l'« héroïque » dans la culture littéraire américaine.
Les peintres luministes occupent une place à part dans son ccœur parce que son grand-père possédait plusieurs grands paysages d'Albert Bierstadt et de Thomas Cole ainsi qu'un petit lever de soleil miroitant de James Whistler. Elle ne peut s'empêcher de révéler avec fierté à Francis Fox qu'elle a grandi dans la compagnie de ces tableaux qui ornaient la maison de son grand-père à Highland Park, New Jersey, et qui ont été pour la plupart légués au musée d'art du Williams College.
Stupéfaction sur le visage de Fox. Une lueur d'espoir dans les yeux bleu pâle.
Il est certain de les avoir vus, dit-il avec excitation. Il avait visité ce musée dans le cadre de recherches pour un article qu'il écrivait sur le mouvement luministe...
Il n'a jamais vu de reproduction de ce tableau exquis de Whistler, dit-il. Il n'a même jamais rencontré quelqu'un qui en connaisse l'existence. »

« Droits de l'animal ? On ne sait comment, la conversation a dévié, Imogene Hood (car c'est le nom de la bibliothécaire nouvellement embauchée) parle avec passion, Francis Fox incline la tête pour écouter, nécessité urgente d'une législation nationale sur les droits de l'animal, campagnes contre la consommation de viande, végétarisme, véganisme, chaque année davantage de jeunes gens idéalistes renoncent à la viande, beaucoup renoncent aux produits laitiers, salut de la planète, manger de la viande est rétrograde, le pâturage du bétail sur d'immenses étendues de terre est une pratique vaine et condamnée, cruauté des élevages industriels, agrobu-siness, changement climatique, il n'est pas trop tard. Francis Fox est touché que sa collègue bibliothécaire prenne le sujet aussi à cœur, naturellement Francis Fox partage ce sentiment et snobe un plat de ce hors-d'œuvre gras et salé particulièrement délicieux, les saucisses cocktail en chemise, car en effet une viande aussi grossière est répugnante, dégoûtante. Lui n'a pas mangé de steak depuis des années, doute que son estomac digère encore le bœuf.
Pas une once de vérité là-dedans. Bien d'autres choses ne contenant pas une once de vérité seront dites par Francis Fox, il est curieux de découvrir ce qu'elles seront en compagnie de cette jeune femme.
Car il se sait chanceux, exilé à Wieland, New Jersey, comme dans l'un des cercles les plus reculés de l'enfer, d'avoir trouvé aussi vite une femme sans attaches, à peu près son âge, raisonnablement séduisante, manifestement intelligente et néanmoins chaleureusement amicale, passionnée mais pas de façon embarrassante, portant des chaussures plates style balle-rines comme en avaient les écolières (mais plus maintenant) si bien qu'elle fait quatre à cinq centimètres de moins que Francis Fox.
Jamais Francis Fox ne se tiendra au côté d'une femme plus grande que lui ou même de sa taille s'il peut l'éviter ! Une attitude instinctive dont il n'a que partiellement conscience.
Particulièrement charmeur, dans ce genre de situation. Ce sourire aux dents écartées, viril, mais pas trop viril.
Conditionner l'autre à vous aimer - voilà le défi de toute rencontre humaine.
Conditionner l'autre à vous aimer de façon à bloquer son inclination à l'antipathie - à la méfiance à notre égard: voilà le défi.
Imogene Hood : comme toutes les filles grandies trop vite à l'école, elle semble s'excuser de sa taille par un maintien gauche, a tendance à se voûter pour se faire bien voir des autres. Des rides de sérieux plissent son front. Son sourire est agressivement amical. Ses cheveux prématurément argentés volettent autour de son visage étroit. Alors même qu'elle rit comme une écolière d'une saillie de Francis Fox, ses yeux gris-vert l'observent avec défiance J'ai été profondément blessée par le passé, je ne suis pas sûre de vouloir l'être de nouveau.
Lui ne la blessera pas, pense galamment Francis Fox. Pas davantage qu'il n'écraserait un papillon en détresse sous son talon. »

« Francis Fox est un maître de la plaisanterie, de la conversation light. On n'a jamais intérêt à admettre les reproches d'une femme blessée. »

« Imogene Hood est émue par la conviction de Francis Fox sur le sujet de Lolita. Il n'est pas frivole, maintenant, il n'est pas souriant. Elle admire cette conviction. Elle se rangera à l'avis de Francis, il a gagné son respect; elle tombera plus profondément amoureuse de lui pour avoir vu cet aspect de sa personnalité - un homme qui n'est pas seulement charmant, pas seulement insouciant, mais qui a un solide socle moral.
Socle moral. Une sorte de virilité intrépide à l'ancienne, rarement rencontrée de nos jours. »

« Il parcourt la liste des élèves. Laquelle est-elle?

Troublé par l'apparition de cette fille. Elle est passée si près de lui avant d'aller s'asseoir à un pupitre près de la fenêtre qu'il imagine presque un léger parfum de shampoing... Lui qui a pris la résolution d'être convenable, d'être prudent, d'être chaste.

Des vers de Browning lui traversent l'esprit comme des décharges électriques.

...mon licencieux roman français 
Papier gris et caractères grossiers ! 
Jetez-y un œil, et vous voici 
Tout entier à Bélial soumis...

À la vue de cette fille, si soudaine, si inattendue, il sent Bélial le prendre à la gorge. Et au bas-ventre.
Bélial : avec Lucifer et Belzébuth, l'un des grands démons éternels. Célébré dans des textes hébreux anciens, dans Le Paradis perdu de Milton et dans ces vers du « Soliloque du cloître espagnol » de Robert Browning - l'un des poèmes préférés de Francis Fox, dont il connaît certains passages par ccœur.

Jetez-y un œil, et vous voici soumis, pieds, mains et bite gonflée dans la poigne moite de Bélial.
Tristement vrai, le désir entre par les yeux. Du moins le désir masculin. Bondissant comme une flamme.
Son pantalon chino Banana Republic récemment acheté le gêne. Il sent une bouffée de chaleur lui monter au visage. Mais « M. Fox » est un vieux pro, il tiendra bon.
M. Fox, amical et souriant! Les élèves de cinquième qui entrent l'un après l'autre dans la salle 207 de Haven Hall sont agréablement surpris de voir que leur professeur d'anglais est un homme. Plutôt jeune et sympathique, pas du tout le type père sévère. Son sourire révèle des dents écartées mais pas trop écartées. Ses vêtements sont bon chic bon genre mais pas trop. Ses cheveux brun roux sont un peu longs derrière et sur les côtés mais pas trop. À la fin du premier cours les garçons auront détecté quelque chose de complice, de (légèrement) rebelle dans son attitude, tandis que les filles auront détecté quelque chose de si excitant, de si brutalement tendre qu'elles n'ont pas (encore) le vocabulaire pour l'exprimer.
Il se rappelle que, la première fois où il s'était retrouvé face à une classe de collège, près de dix ans plus tôt à la Newell Johnson, il avait éprouvé un transport d'exaltation, une excitation viscérale d'une intensité presque sexuelle en réalisant que le simple fait d'être un homme assurait son autorité. La masculinité, un sceptre aux yeux de prépubères habitués à des professeurs femmes, tout sourires et désir de plaire. Lui souriait avec la magnanimité d'un soleil rayonnant sur tous ceux qui avaient la chance de le contempler, mais il ne paraissait jamais désireux de plaire, ce n'était pas la manière de M. Fox. Il encourageait au contraire les élèves à rivaliser entre eux pour lui plaire. »

« D'autres élèves ne méritent qu'une simple coche. Les filles spéciales de M. Fox, les chatons-à-venir, de petites étoiles.

"Genevieve" est français, élégant très inhabituel. » II prend un ton bienveillant pour qu'elle comprenne qu'il ne se moque pas, mais parle sérieusement.

On m'appelle plutôt "Gen"...

- Moi, je préfere "Genevieve". >>>

La fille rougit. Lève de grands yeux, de beaux yeux bruns vers son visage et, dans le même instant, les vœux de chasteté de Francis Fox se dissolvent, aussi inconsistants qu'une barbe à papa sous la pluie.

Une soudaine bouffée d'hélium dans les poumons, le cœur. Injecté dans le cœur.

***

D'un coup mon corps s'embrasa, 
Et pendant vingt minutes, à peu près, 
Il me parut, si grand fût mon bonheur, 
Que j'étais béni et pouvais bénir*.

Cette strophe rhapsodique du poème de William Butler Yeats, « Vacillation », M. Fox la récite à la classe.
Traditionnellement, c'est le poème du « premier jour » avec lequel il éblouit les élèves de cinquième.

(Secrètement, c'est l'ode à soi-même de Francis Fox: la perception qu'il a de lui-même dans une salle de classe où, dans les yeux de ses élèves de douze ans, non observé par des adultes sceptiques, il est pénétré de la certitude qu'il est en effet béni et peut bénir.)

Premiers jours, premières impressions. Francis Fox croit aux premières impressions fortes.

Il est inspirant, même pour Francis, de s'entendre évoquer en termes exaltés les « défis » qui les attendent pendant ce premier trimestre d'automne.

Il leur dit - leur assure - qu'ils apprendront à écrire dans son cours. Ils apprendront à penser avec force et clarté. Ils appren-dront à observer. Ils apprendront à douter et à interroger. Ils apprendront à enrichir leur vocabulaire en même temps que l'art de faire des phrases avec le moins de mots possible, et les plus efficaces. »
*W. B. Yeats, « Vacillation », in Quarante-cinq poèmes, suivis de La Résurrection, traduction d'Yves Bonnefoy, Paris, Poésie/Gallimard, 1993. 

« Car un chaton dans une classe de M. Fox justifie amplement les efforts qu'il déploie sans compter, avec extravagance, pour toute la classe, leur Houdini.
Le fait est que la fille est là, elle sera là demain, et le jour suivant, semaine après semaine jusqu'à la fin du trimestre, mi-décembre. Assise à l'endroit idéal pour contempler son professeur comme tout chaton en adoration.
Car au fond de lui-même Francis Fox n'est pas un adulte, mais un prépubère comme ces élèves de douze ans. Sa vie entière miroite devant lui, un chemin vierge, inexploré; pas un chemin battu, souillé et dégradé sur lequel il vacille, vieillissant, perdant inexorablement sa beauté et se remplissant de dégoût pour lui-même comme une fosse septique se remplit d'excrément...
Une blague ! Il les a délibérément intimidés, effrayés.
À présent le moment est venu de les faire rire. Autorisez-les à rire. Faites en sorte que leurs yeux restent rivés sur vous.
Déplacez-vous dans la salle, mais n'ayez pas l'air nerveux. Ne marchez pas de long en large. Pimentez vos remarques de jurons inoffensifs zut, bon sang, bon Dieu qui les font pouffer. Encouragez-les à penser que vous êtes l'un des leurs. Presque.
Leur premier devoir, à rendre le lendemain, est une « analyse critique soigneusement réfléchie et originale » d'un poème de Robert Frost. Langhorne est célèbre pour son haut niveau d'exigence, pour la charge de travail demandée. Alors que les établissements publics ont baissé le niveau et se satisfont de « contenus contemporains » infantiles, les écoles privées les plus sélectives en restent aux classiques, à des auteurs de qualité tels que Frost.
« Souvenez-vous que vous n'êtes plus à l'école primaire. Le passage de la sixième à la cinquième est parfois un peu mouvementé. » »

« Cette voix voilée rieuse qu'il lui avait fallu se pencher pour entendre - On m'appelle plutôt « Gen »...
Mais pas M. Fox. Lui préfere « Genevieve ».
(Il préfère « Genevieve » pour sa proximité poétique avec « Guenièvre », l'épouse infortunée du roi Arthur, dont, il en est sûr, Genevieve Chambers n'a jamais entendu parler.)
(Il sera Lancelot dans cette relation intense et interdite qui doit rester secrète.)
Samedi, après sa première semaine de cours à Langhorne.
Une seule semaine ! Comme après une vertigineuse descente à ski qui laisse le skieur hébété, le souffle court, mais euphorique, Francis Fox est assurément euphorique dans le climat stimulant de sa nouvelle vie et il se promet une récompense plus tard ce soir-là quand il sera enfin seul.
Dans l'intimité de sa chambre à coucher de Consent Street.
Un verre de vin rouge italien. Plus de jacasseries féminines à son oreille. Plus besoin de feindre une attention enthousiaste.
Rien que son ordinateur portable, une mine inépuisable d'amours (délicieusement interdites). »

« (Francis Fox est particulièrement dégoûté par la pensée d'un ancien chaton devenu mère. Ce minuscule vagin de petite fille ignoblement gonflé, épaissi, étiré, souillé - une obscénité.)
(Car quelle importance qu'on vous dise Je vous aimerai toujours, monsieur Fox, vous êtes entré dans ma vie & l'avez changée à jamais quand ce sentiment ne peut pas être partagé ? Quand ce sentiment est si banalement triste ou si tristement banal qu'il ne suscite en retour rien de plus excitant que la pitié ?)
Car le temps manque pour s'appesantir sur le passé. Comme le dit cette phrase de Henry David Thoreau, souvent cité à ses collégiens par M. Fox: Dieu lui-même est au zénith au moment où je parle, et ne sera jamais plus divin au cours de tous les âges.
Il revoit en imagination, avec la vivacité de détail d'une scène regardée au télescope, la salle de classe de Haven Hall, sa salle de classe. Des rais d'une lumière rêveuse tombent de fenêtres en vitrail entourant d'une auréole la tête (légèrement inclinée) de Genevieve Chambers, la beauté la plus précieuse est la beauté inconsciente d'elle-même, des yeux bruns fondants de soumission devant son professeur tels les yeux d'un faon tacheté assez petit pour les mâchoires (tendres) d'un renard...
Je ne te ferai aucun mal, je te le promets, chère Genevieve. C'est la dernière chose que je souhaiterais - te faire du mal. »

« Il ne souhaite cependant pas qu'Eunice Pfenning lise son poème primé un ingénieux bricolage d'images, de phrases et de cadences mordantes empruntées à divers précurseurs, de Poe à Frost, Eliot, Roethke, Lowell, Plath, si finement entremêlées qu'aucun lecteur non averti ne pourrait les identifier; il ne souhaite pas non plus que ce laideron s'attarde dans son bureau, car, dans quarante-sept minutes, Genevieve Chambers doit venir frapper le « code secret » à sa porte, qui sera alors discrètement fermée. »

« Francis aime le rituel de la remise des devoirs, aime voir l'appréhension ou même l'anxiété sur le visage des élèves, une sorte d'angoisse sous-jacente sur le petit visage aux traits tirés d'Eunice. Il ne peut s'empêcher de sourire, ces gamins privilégiés du privé souffrent, ils ont un esprit de compétition si forcené et sont si insécures. Comme le supplice du garrot : vous étranglez la victime un moment, puis la laissez respirer et récupérer ; puis de nouveau vous l'étranglez, de nouveau la laissez respirer et récupérer, et ce le plus longtemps possible. Il se trouve on ne sait comment que le nom d'Eunice Pfenning est le dernier à être appelé, son devoir, le dernier à être rendu. »

« C'est lui le maître des marionnettes, lui qui choisit. Les filles dont Francis tombe amoureux sont exclusivement son choix, car un de leurs attraits est d'être prépubères : c'est-à-dire présexuelles. »

« Tout comme l'animal pris au piège souhaite se consoler en pensant que le trappeur va venir le délivrer, et non l'achever.
Ce que je voudrais vous demander, ma'am, c'est pourquoi vous avez engagé cet homme et pourquoi vous l'avez fait venir à Wieland? Vous n'étiez pas consciente que Fox avait été renvoyé de toutes les écoles où il avait enseigné ? Vous n'avez pas examiné son parcours, vous ne l'avez pas trouvé suspect ? -Nous-nous avons examiné son parcours. Naturellement. Mais....
Tâchant de se rappeler : le comité de recrutement voulait engager Fox après sa visite à l'école ; après son éblouissante performance en classe ; après qu'il avait charmé tout le monde au déjeuner. Alors qu'elle, membre d'office du comité, était farouchement opposée à l'embauche de quelqu'un comme lui.
Et pourtant - on ne sait comment - Fox avait été engagé. 
Comment pouvait-elle l'expliquer ? Envie de s'enfouir la tête dans les mains et de pleurer.
De pleurer encore et encore, car elle a le cœur brisé. Francis Fox l'a dupée, elle.
Si les affirmations de Zwender sont exactes, s'il y a des preuves. Qu'a-t-il dit, déjà ? - pédopornographie, site Internet, abus sexuels.
Dégoûté, Zwender explique que Belles Endormies 2013, le site Internet de Fox, avait plus de sept mille abonnés quand il a été démantelé - « Des tarés de pédophiles-pervers comme Francis Fox lui-même. »
P. Cady est abasourdie d'entendre de telles obscénités proférées à voix haute.
Abasourdie de se trouver en compagnie (d'un mâle) qui prononce impunément de telles obscénités à voix haute.
Taré de pédophile-pervers. Est-ce donc ce qu'était Francis ?
Son ami, Francis! Qui semblait si sincèrement l'apprécier, l'admirer elle. »

« Car c'est vrai ! C'est vrai: elle a passé Francis Fox à la question lors de leur conversation privée dans son bureau. Elle était déterminée à ne pas engager cet homme, rien de ce qu'il était ne lui plaisait, pas simplement que ce soit un homme blanc, mais que même dans ses efforts pour se comporter avec déférence vis-à-vis d'elle il dégageait une aura de privilège blanc, plus précisément de privilège mâle blanc ; c'était plus fort que lui. Il était trop éblouissant avec les élèves, trop charismatique. Guère surprenant que certains de ces jeunes adolescents impressionnables adorent, fatalement, un tel homme.
Non, elle n'avait pas eu confiance en ces lettres de recom-mandation grandiloquentes. Elle n'avait pas eu confiance en lui. »

« Désobéissant à son humaine. Refusant d'écouter son humaine qui l'appelait plaintivement. Agissant comme si son humaine avait cessé d'exister, n'avait pas plus de signification pour elle que les corbeaux qui croassent, les quiscales dans les marais. »

« Quand on se dispute avec un enfant, il n'y a pas de dispute. Dans une dispute, un enfant a toujours raison. »

« Papa m'a serrée si fort. Je déteste quand Papa me serre fort comme ça.
Déteste quand Papa m'embrasse bizarrement. Quand Papa m'embrasse avec sa langue.
Ces mots ont hanté Pfenning, au point qu'il les entende (littéralement) dans son sommeil.
En réalité, Pfenning a rarement serré fort Eunice dans ses brasce n'est pas le genre d'enfant disposée aux câlins, ou aux baisers. Il a serré sa fille dans ses bras tel un simulacre de Papa (normal) serrant dans ses bras une fille (normale) qu'il aime. De rapides étreintes en badinant et en plaisantant, une pluie de baisers de Papa, avant de la lâcher.
Jamais il n'a embrassé Eunice avec sa langue. Cette pensée lui paraît répugnante. Empli de rage par cette accusation, l'idée que sa fille de treize ans, qu'il a essayé d'aimer, qu'il a essayé de supporter, fantasme sur quelque chose d'aussi dégoûtant, et a fortiori l'énonce tout haut.
Sûrement un truc affreux qu'elle a vu sur Internet. Peut-être dans une BD obscène que quelqu'un lui aura montrée à l'école.
(Mais Eunice n'a pas d'amis, d'après ce qu'on a raconté à Pfenning. Difficile à croire, une fille de treize ans qui se vante de ne pas avoir d'amis.)
Toutes ces turbulences ont commencé en septembre, se souvient-il. Peut-être dans ce cours d'anglais de feu M. Fox. »

« Le détective idéal est invisible pas de signes particuliers, pas de présence mémorable, même sa voix devrait être discrète, réconfortante. L'idée étant d'amener les autres à se dévoiler, de les laisser parler, s'incriminer. Mais maintenant, avec son crâne à moitié rasé et sa rangée d'affreux points de suture sur le cuir chevelu, H. Zwender est par trop visible.
Bien sûr, il peut porter un chapeau à l'extérieur. Mais pas à l'intérieur : c'est un gentleman.
Ce bouffi d'Odom, qui se remet à dégoiser. D'un ton condescendant vis-à-vis de son supérieur. Il a pitié de lui – de lui! Ce n'est pas seulement que Zwender s'est trompé sur le compte de Blake Healy en s'attendant naïvement à des aveux de sa part alors qu'il n'avait aucun aveu à faire; il a commis l'erreur de base contre laquelle on alerte les bleus: baisser sa garde en présence d'un civil hostile. Il n'a pas su lire les indices, les signaux. Il l'a (sans le vouloir) provoqué.
S'est laissé agresser, dominer. Dépouiller de son autorité.
Pour finir à terre. Saignant comme le légendaire cochon qu'on égorge. »

« - Non. Le sujet, ce n'est pas Fox. Ma fille avait plus d'un professeur préféré. Fox n'était que l'un d'entre eux. C'était son premier professeur de sexe masculin. Je crois que toutes les filles avaient le béguin pour lui. D'après ce que je comprends. Elle avait aussi un genre de béguin pour une bibliothécaire de Langhorne, qui lui donnait des livres à lire... Tout ce que Mary Ann aimait vraiment, c'était la lecture - ici, sur son lit, elle se blottissait contre un de ses animaux en peluche, c'était son moment favori. Elle disait, Un livre, c'est comme une petite porte, je peux ouvrir la porte et aller de l'autre côté, personne ne peut me suivre.
- Mais Mary Ann passait du temps dans le bureau de Fox, non ? Quand elle restait tard après les cours ?
- Pourquoi continuez-vous à me cuisiner sur Fox, Horace ? J'en ai marre qu'on me pose des questions sur lui !
- Parce qu'un bracelet de Mary Ann, similaire à celui que vous portez, a été retrouvé dans l'épave de sa voiture. Vous le saviez, non? Et des empreintes digitales de Mary Ann, dans son appartement.
- Je ne sais pas si je le crois. Pourquoi je devrais le croire. 
- Vous avez vu le bracelet vous-même, Pauline. Vous l'avez identifié au poste de police. »

« Vous ne pouvez pas effacer ce que vos yeux ont vu et ce que vos oreilles ont entendu ni la honte et le dégoût que vous avez ressentis. »

« Comment le détective est entré dans ma vie. Et a changé ma vie.
Me parlant comme personne ne m'a jamais parlé. Scrutant mon âme boursouflée et souillée par l'orgueil. Me donnant une leçon d'humilité, mais sans m'humilier. Faisant preuve de clémence envers moi.
Une dernière fois, H. Zwender est venu parler à P. Cady.
Marchant tous deux cette fois encore dans l'enceinte de Langhorne au-delà des terrains de sport désertés à cette période de l'année scolaire.
Une neige qui tombe légèrement, des feuilles mortes sous leurs pieds. Des feuilles de peuplier pareilles à des paumes ouvertes et, à l'instar des mains humaines, striées de lignes, de veines. De plus petites feuilles d'érable rouge, séchées, qui s'effritent dans l'allée.
M'apportant le réconfort d'avoir été épargnée, que je mérite cette clémence ou non. »

« Ce jeune homme aide depuis quelque temps son père - le gardien. Je ne peux pas rentrer dans les détails parce que c'est confidentiel, mais croyez-moi, il vous a épargné à tous une humiliation considérable. Il y a des choses qui doivent être détruites. Entre rendre publique la vérité et protéger les innocents, comme les victimes innocentes de Francis Fox, je crois en la protection des innocents. »

« Comme une bande de Möbius, qui est une bande continue à face unique, l'âme est immortelle.
Au croisement de l'âme (immortelle) de l'amant avec l'âme (immortelle) de l'être aimé, il y a une union.
Cette union défie tout le temps des horloges, le temps calendaire, et ne peut pas être mesurée.
D'après M. Fox, nous nous connaissions dans un temps qui précédait celui où nous avions été connus aux yeux du monde par les noms qui nous avaient été assignés à la naissance. Car ces noms nous sont imposés, et pas librement choisis.
Des noms imposés par des étrangers - nos « parents ». Pas des âmes qui se lieraient entre elles à l'exclusion de tout le reste.
Il m'apprendrait à être sauvage, téméraire. Il m'apprendrait à être moi.
Dans mon journal, où je mettrais mon cœur à nu, et dans son bureau à la porte fermée à double tour en toute sécurité, plafonniers éteints.
De ce regard spécial, me convoquant en plein cours. Lorsque je levais mes yeux vers les siens, M. Fox m'adressait un signe du menton d'une fraction de seconde, le plus imperceptible des sourires que personne d'autre ne voyait. 
Partageant des tartelettes au citron, des fraises enrobées de chocolat que M. Fox me donnait à manger dans sa main, si délicieuses! je ne dévorais jamais rien avec une telle avidité à la maison, M. Fox se moquait affectueusement de moi en disant que j'étais une petite fille à l'appétit d'ogre, qu'il allait falloir satisfaire.
Tartelettes acidulées et sucrées qui me faisaient monter l'eau à la bouche. Et M. Langue qui poussait et s'enfonçait comme à son habitude car on ne pouvait pas empêcher M. Langue d'entrer, M. Langue pouvait être vilain. Bizarre que j'aie envie de dormir à ce point, mes paupières ne parvenaient pas à rester ouvertes. Blottie dans les bras de M. Fox et quand j'avais trop envie de dormir M. Nounours arrivait pour glisser sa patte-d'ours chaude et ferme entre mes jambes.
Parfois je pleurais dans le bureau de M. Fox (parce que j'étais tellement heureuse) et parfois je m'endormais en pleurant dans mon lit (parce que je me sentais tellement seule).
.... jamais eu de temps où tu n'étais pas amoureuse de M. Fox et où M. Fox n'était pas amoureux de toi. Jamais. »

« Elle marche dans sa beauté, semblable à la nuit
Des climats sans nuage et des cieux étoilés 
Tout ce qu'ont de plus beau la lumière et l'ombre 
Est réuni dans ses traits et dans ses yeux*.

Je savais que M. Fox n'était pas l'auteur de ce poème; je savais pour l'avoir cherché sur ordinateur qu'il avait été écrit par lord Byron en 1814, en tétramètres iambiques. Et malgré tout, c'était un poème pour moi, et c'était un poème de la part de M. Fox que je chérirais à jamais. »
*Lord Byron, Œuvres complètes, traduction de Benjamin Laroche, Paris, V. Lecou, 1847.

« Une rupture avec le passé, question de survie désormais désignée par ce terme pertinent : ghosting.
Ghoster quelqu'un, c'est s'assurer d'être une absence dans la vie de l'autre, très probablement une déchirure dans la trame de sa vie, qui restera irréparable.
Pour cela, tu n'éprouves pas le moindre remords. Comme te l'a enseigné Francis Fox: tu ne dois rien à ceux qui t'aiment, si tu ne ressens pas d'amour pour eux. Ce sont eux les fantômes.
Ta rupture avec ton passé purement personnel « parents » tes tu l'as consommée; en déménageant de chez ta mère, sans un regard en arrière, ignorant ses appels, ses e-mails désespérés; ton père, cette incarnation du pathé-tique, dont elle a divorcé comme le passager d'un canot de sauvetage quasiment submergé par des vagues gigantesques pousse l'autre par-dessus bord, est exilé depuis des années au poste quelconque de cadre supérieur qu'il occupe dans une quelconque ville sinistre du nord de l'État de New York dont tu as effacé de ta mémoire jusqu'à son nom.
Tu es unique, ont deviné tes amis. Tu es légendaire, ou tu le deviendras.
Car ton salut a résulté de cette recommandation de M. Fox Force-toi à sortir de ta zone de confort, Eunice.
Entraîne-toi à écrire avec ta main non dominante. »

Quatrième de couverture

Qui est vraiment Francis Fox ? Ce professeur d'anglais nouvellement arrivé à la prestigieuse Langhorne Academy, une école mixte privée du New Jersey, séduit élèves, parents, consœurs et confrères. Mais sa vie passée échappe à tous : d'où vient cet homme à la forte personnalité ? Pourquoi n'est-il jamais resté en poste plus d'une année dans le même établissement ? Que contiennent ces carnets qu'il offre à seulement certaines de ses plus jeunes écolières ? Surtout, que se trame-t-il derrière la porte close de son bureau durant ses heures de permanence ?
Lorsque deux frères ouvriers de la région, Marcus et Demetrius Healy, découvrent sa voiture au fond d'un ravin en plein milieu des marais, environnée de restes humains non identifiables, c'est toute la communauté locale qui vibre d'incertitude. Jusqu'à ce que le détective Horace Zwender mette au jour des vérités perturbantes sur le professeur estimé et dresse le portrait d'un prédateur, manipulant son entourage avec une férocité redoutable...
Dans ce thriller psychologique d'une maîtrise rare, Joyce Carol Oates interroge les notions de justice, de responsabilité et de complicité. Porté par une narration habile, Fox tisse une réflexion corrosive sur la nature humaine. Une plongée au cœur des ténèbres dont personne ne sortira indemne.

« Inconfortable, implacable et inoubliable, Oates s'illustre ici dans ce qu'elle a de plus dérangeant et de plus magistral. »
The Seattle Times 

« Une œuvre menaçante, envoûtante, et d'une provocation rare. »
Booklist

« Captivant, glaçant. Oates veut que nous tournions les pages et que nous nous tortillions d'inconfort. »
Los Angeles Times

« Sombre, dérangeant, provocant et d'une écriture somptueuse, Fox est une preuve de plus qu'Oates compte parmi les plus grands écrivains de notre époque. »
Gillian Flynn

« Oates à son meilleur : lucide, implacable et bouleversante. »
Library Journal

Éditions Philippe Rey,  octobre 2025
837 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban et Christine Auché