jeudi 26 mars 2026

Trait de côte ★★★★☆ de Pierre Cassou-Noguès

Je lis peu d’essais, mais lorsque Trait de côte de Pierre Cassou-Noguès est apparu dans la sélection Masse critique de Babelio, je n’ai pas hésité une seconde. Le bord de mer… et le vélo aussi.

Ici, l’objet est clair, la crise environnementale. Mais la forme surprend et embarque.
C’est un long voyage à vélo, un vélo en bambou, le long de la côte ouest, de Biarritz à Ostende. Une traversée physique autant que sensible, ponctuée de rencontres, d’efforts, de paysages et de réflexions.
Au fil des kilomètres, l’auteur observe, questionne, s’inquiète aussi avec le recul du trait de côte, la montée des eaux, les territoires fragilisés. Il interroge notre rapport à la nature, à l’habiter, à l’ailleurs.
Il évoque ses échanges avec ceux qu’il appelle les « zayeurs », ces gens d’ailleurs avec lesquels il ne s’agit pas de lutter, mais d’apprendre à coexister.
« Dès le début […] il s’agissait d’en faire un livre. […] non pas les combattre […] mais apprendre à coexister dans les ailleurs. »
Le texte est traversé de références, Stendhal, Marcel Proust, Sigmund Freud, Beaudelaire, Gaston Bachelard, Arne Næss, Amitav Ghosh, Élisée Reclus, Zweig, Gaspard Kœnig … et fait dialoguer littérature, philosophie et géographie des littoraux.
Ce voyage devient alors aussi intérieur. L’auteur parle de lui, de sa propre géographie, de ce qui le constitue. Et peu à peu, quelque chose s’ouvre « […] je suis convaincu que nous pouvons vivre autrement et heureux (ou pas plus malheureux) […] pour limiter les menaces qui pèsent sur les générations futures. »
« Je nous imaginais essayant de vivre sans rien changer, dans un délire sécuritaire, un régime politique de plus en plus autoritaire, et espérant seulement échapper aux catastrophes, incendies, canicules, submersions, tempêtes, qui se succèdent. Il ne fait pas de doute que les catastrophes seront de plus en plus fréquentes, violentes, meurtrières. Je ne crois pas que l'IA ou la technologie puisse nous en protéger et nous permettre de continuer à vivre comme nous le faisons (et cela même serait-il souhaitable ?). Cependant, une des choses qui a changé pour moi dans ce voyage, et qui tient peut-être autant au pédalage, qui remonte le moral, qu'aux conversations que j'ai eues, c'est que je suis convaincu que nous pouvons vivre autrement et heureux (ou pas plus malheureux), et nous entendre aussi (le plus tôt sera le mieux), une majorité d'entre nous pour limiter les menaces qui pèsent sur les générations futures. »
J’ai particulièrement été marquée par sa réflexion sur le tourisme. Ce paradoxe du touriste qui cherche l’authentique tout en le transformant par sa présence. Et cette idée d’« endotourisme », fascinante et dérangeante, où l’on visite des lieux pour être là où il faut être, au point qu’« il n’y a plus rien à voir […] que le tourisme ».
Dans ces espaces saturés, plus personne n’habite vraiment. Ni les humains, ni les autres vivants.
C’est un texte dense, intelligent, profondément nourri, parfois exigeant, mais toujours stimulant. Une expérience de lecture riche, diverse, et profondément actuelle.
« Le sociologue Jean-Didier Urbain ainsi que d'autres insistent sur les paradoxes du tourisme, qui tournent tous autour de celui-ci : les touristes veulent être là où il n'y a pas de touristes, là où les choses, la vie, les paysages, la nourriture, sont authentiques et non falsifiés par le tourisme. Les touristes sont eux-mêmes antitouristes. Le tourisme se nourrit d'une dialectique de l'ailleurs et du chez-soi, cherchant l'ailleurs mais le transformant par sa propre présence en un chez-soi d'où l'ailleurs semble lointain, qu'il faut alors chercher ailleurs.
Ces dernières années, néanmoins, un autre tourisme s'est développé (particulièrement avec les réseaux sociaux), ce que j'appelle un « endotourisme », tourné sur lui-même, comme le paquebot que j'ai visité à Saint-Nazaire, d'où l'on ne voit pratiquement pas l'extérieur. On visite pour eux-mêmes les lieux touristiques, pour être là où il faut être et s'y prendre en photo, là où sont aussi passés les autres qui s'y sont aussi pris en photo. L'endroit le plus touristique du monde mérite pour cela même un détour: ainsi Ibiza ou le Mont-Saint-Michel. II n'y a plus rien à voir, au Mont-Saint-Michel, que le tourisme.
Or l'endotourisme a aussi son paradoxe. L'hyperfréquentation donne en effet aux lieux une étrangeté particulière. Cette soirée parmi les hôtels-hangars en était un exemple. Plus personne n'est chez soi dans ce genre d'endroit. Les travailleurs des hôtels et restaurants pour la plupart habitent ailleurs, dans une ville des environs, ou bien sont installés pour la saison dans un camping. Les animaux ont pratiquement disparu. II faut imaginer, pour se sentir chez soi, vivre la vie d'un des maigres arbres de l'autre côté du canal, ou celle d'un brin d'herbe, ou d'un insecte entre deux dalles de moquette. Les lieux hypertouristiques ont de moins en moins d'habitants (en incluant même les non-humains). »

« L'œil marin, s'il vivait au rythme de la mer, verrait nos stations balnéaires comme des mirages, une apparition soudaine qui s'efface aussi rapidement qu'elle a surgi et dont la réalité consisterait dans la masse de déchets qu'elle aura laissés. »

« De Biarritz à Ostende, une enquête philosophique

À la fin du xixe siècle, deux femmes, S. de Lalaing (le frontispice de ses livres ne lui donne pas de prénom mais seulement une initiale) et Valentina Vattier d'Ambroyse, parcourent, indépendamment l'une de l'autre, les côtes de Dunkerque à Biarritz pour documenter dans des récits de voyage le littoral tel qu'il vient de se fixer. La première fait une grande partie du trajet à pied, par la plage, au cours de quatre étés.
Je voudrais tenter l'inverse et, de Biarritz à Ostende (à peine un peu plus loin que Dunkerque), documenter le littoral tel qu'il s'érode, se défait, résiste, se transforme, s'adapte ou ne s'adapte pas. Le littoral balnéaire, domestiqué par le tourisme mais aujourd'hui confronté à la crise environnementale, est resté, ou redevient, une zone étrange bien que proche, étrange sans exotisme. Je n'irai pas à pied mais à vélo pour livrer un récit de voyage qui serait comme un guide touristique à l'envers, qui aurait tout pris à l'envers, pas seulement le sens du parcours. »

« Le pin, à l'époque, n'est pas considéré comme un bel arbre. On lui reproche sa forme qui ne se déploie pas en volume mais monte tout droit. Les résiniers le saignent d'un coup de hache dans le tronc d'où coule la résine poisseuse. Théophile Gautier, qui reste romantique, compare le pin au poète qui, comme celui-ci, ne devient productif qu'après une blessur e: « Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde / Pour épancher ses vers, divines larmes d'or. » »

« Je ne retrouverai pas la forêt ce jour-là, qui s'achève près d'Arcachon. Je passe sous les trois campings de la dune du Pilat. C'est là qu'ont été tournés les films Camping. Les pins sous lesquels Franck Dubosc en slip bleu et T-shirt rose lançait l'inoubliable « Et alors, on n'attend pas Patrick ? », ces pins qui semblaient se pencher sur nos vacances avec bienveillance, ces pins ne sont plus. Les campings ont également brûlé et sont remplacés par des lignes de bungalows en plein soleil sur le sable nu. Des allées en caillebotis permettent d'aller d'un bungalow à l'autre. Les films Camping, tournés entre 2006 et 2016, reprenaient les vêtements et les voitures des années 1990. Ils jouaient déjà l'air de « c'était mieux avant ». »

« À la différence de l'automobiliste, qui s'enferme dans une ou deux tonnes de métal, le cycliste ne peut pas se « fortifier » mais il sait bien qu'il ne doit pas non plus se fondre dans le paysage, comme un marcheur peut croire le faire. Le cycliste, avec ses habits voyants et sa vitesse, se détache. Il est dans une relation ambiguë avec les altérités autour de lui. J'en suis là de mes réflexions quand j'atteins Soulac-sur-Mer. »

« Je lis dans le beau livre Le Signal, que Sophie Poirier consacre au bâtiment, que les habitants de Soulac l'appelaient la « verrue ». Le mot est bien choisi parce qu'il évoque en effet la phobie : la verrue qui nous inquiète et dont nous voulons à tout prix nous débarrasser. Le Signal a focalisé notre angoisse devant la crise environnementale et nous l'avons anéanti dans un geste rituel qui ne résout rien. »

« Nature morte

Le tableau a été peint le 15 août 1940. Ce jour-là, les habitants sont confinés chez eux. Ils attendent les Allemands, qui entrent dans Royan un peu plus tard dans l'après-midi. Pablo Picasso, fuyant Paris, s'est installé à Royan avant même la déclaration de guerre, dans les premiers jours du mois de septembre 1939. Il y passe presque un an. Il loue un atelier dans un immeuble en face du café. Il ne l'aime pas beaucoup. Il dit que la lumière est trop claire et la vue, avec le port, un bout de plage, la mer, les bateaux, trop belle. Il fait surtout des dessins. Le Café des Bains est la seule vue qu'il peint depuis son atelier. Il repartira à Paris quelques jours après, avant la fin août.
Interrogé plus tard sur ce tableau, Picasso refuse d'y voir un paysage : « Une fenêtre ouverte, ce n'est pas un paysage, c'est autre chose. Et puis une fenêtre qui s'ouvre quand tout s'écroule, c'est quelque chose, non, c'est l'espoir ? » Je recopie ces quelques phrases citées sur le cartel en dessous du tableau. Et, en effet, celui-ci ne me semble pas avoir le format habituel d'un paysage. Il est moins allongé et n'a pas vraiment de pro-fondeur. Les différents éléments paraissent très proches même s'ils sont de petite taille. Le tableau me fait plutôt penser à une nature morte : le café, vu depuis l'atelier au dernier étage de l'immeuble en face, en surplomb, se dresse dans la rue comme un compotier sur une table. C'est aussi qu'il n'y a pas d'êtres humains dans l'image, pas d'êtres vivants sinon quelques arbres, pas de mouvement, rien que des choses immobiles.
Je ne comprends pas très bien comment une nature morte peut signifier l'espoir. Mais j'imagine Picasso tournant en rond dans son atelier en ce jour d'été ensoleillé et sinistre, après la débâcle, les armées nazies envahissant le pays. Son œil tombe brusquement sur le café, la rue déserte mais colorée, dans l'encadrement de la fenêtre, un format qu'il peut peindre, parce qu'il peint plus volontiers des compotiers ou des violons que des vues de la campagne. La rue avec des couleurs, des reflets, indifférente aux malheurs humains, c'est quand même quelque chose. Picasso passe la journée à peindre et garde peut-être même de ces heures passées, face au Café des Bains, immobile dans sa parure d'été, un bon souvenir. »

« Le Café des Bains est un fantôme, un spectre. Il garde une présence, dans les images, que nous pouvons encore interro-ger, fréquenter. Cependant, son corps matériel a disparu dans les bombardements. Il n'en reste rien dans la ville. Le futur léger, insouciant et abondant, que laissent flotter dans l'air les villas tranquilles comme le parfum des buissons en fleurs, est un rêve qui ne s'est jamais matérialisé, qui n'a jamais réellement pris corps, ou alors seulement dans des films, des publicités, des magazines. Les rêves et les fantômes sont pri-vés de matérialité. Ils luttent pour s'arrimer aux choses mais ils gardent une présence qu'il est possible de guetter en se promenant dans les rues. »

« En partant de Royan, je m'attendais à quitter les Landes, voir d'autres paysages, mais je retrouve d'abord des forêts de pins et de chênes verts. La piste cyclable passe devant le phare de La Coubre, condamné lui aussi par l'érosion de la dune. Comme sa disparition prochaine est annoncée un peu partout, on vient de loin pour le voir. Ce n'est pas un tourisme macabre mais plutôt nostalgique, on vient lui dire adieu. Cependant, les pas des promeneurs accélèrent l'affaissement de la dune et l'avancée de la mer. Cette partie de la côte détient le record d'Europe pour la vitesse d'érosion. Nulle part en Europe le trait de côte ne recule aussi vite. C'est une question de courants. Un peu plus loin, je m'arrête près d'une belle plage de sable jaune, parsemée à perte de vue de grosses souches de pins noircies par le sel, que la mer a récemment déterrées en faisant tomber la petite falaise de sable. »

« J'aurais pu passer à Port-des-Barques et observer le décor sans comprendre que c'était du cinéma. Ou un délire lorsque les acteurs croient au film qu'ils jouent. Un délire au sens propre, une construction intellectuelle, complexe, pour ne pas voir une réalité menaçante. Et c'est difficile, parce que, à marée haute, la mer vient buter contre les rochers qui bordent le parking devant le restaurant. Même quand on ne la voit pas, on continue de l'entendre.

« Vous savez qu'on va disparaître ici ? » »

« Fortifications

Comme philosophe, je ne sais pas combien coûte une digue, ni combien de temps elle dure, ni quelle doit être sa hauteur. Je ne sais pas à quel niveau sera la mer en 2100. Tout cela, je le rapporte, je le tiens de celles et ceux à qui je parle et avec qui d'autres experts pourraient n'être pas d'accord. Je ne suis pas garant de la vérité de ces informations, qui relèvent de différents domaines empiriques. Comme philosophe, je n'ai aucun domaine empirique je ne sais rien.
Ce qui m'intéresse, dans le cas de la digue, c'est l'image même de la fortification. Dans La Bienveillance des machines, j'étudie comment la technologie constitue des membranes asymétriques, qui interrompent la symétrie du contact. Je serre la main d'un ami, je touche sa main, il touche la mienne. Si je le rencontre en visioconférence, je peux éteindre ma caméra, je le vois, il ne me voit plus. Le pilote d'un drone touche sa cible sans pouvoir être touché par elle. Caché derrière une meurtrière, le garde du fort voit son ennemi qui ne le voit pas ou le voit mal. Il peut aussi lui décocher une flèche alors que l'autre l'atteindra plus difficilement. La muraille, la fortification, est une des premières et des plus pesantes membranes dont la technologie peut entourer nos peaux. Face à cet autre radical qu'est l'océan, c'est à elle que nous nous accrochons. »

« Ces fortifications me rappellent la pandémie et la formule d'Emmanuel Macron en mars 2020 : « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible... ce virus. » Le Covid-19 n'était pas un ennemi mais un phénomène biologique qui n'avait pas à notre égard d'intention maligne. L'océan n'est pas non plus un ennemi. C'est comme si nous ne réussissions pas à imaginer ce qui nous menace, ou met en danger nos formes de vie, sinon comme un ennemi auquel nous ferions la guerre.
Or, précisément, nous sommes confrontés à un non-humain si radicalement autre, qui dépasse tellement notre échelle, que nos méthodes guerrières sont totalement incongrues et font seulement ressortir une étrangeté de cet autre qu'il s'agirait pourtant d'essayer de comprendre. »

« Je crois que cette impression de ne faire que passer tient paradoxalement à ce que le vélo rétablit les distances dans leur réalité. En voiture, vingt kilomètres ou quatre-vingts kilomètres, c'est presque la même chose, autour d'une heure, un peu plus, un peu moins. À vélo, avec les sacoches, vingt kilomètres, c'est aussi une heure, une grosse heure; quatre-vingts, c'est l'essentiel d'une journée. De surcroît, la durée et la difficulté du parcours dépendent du dénivelé et des conditions météorologiques. Les cyclistes sont à la merci du vent ou de la pluie, et ils ne décident de leur sortie et de leur trajet qu'en négociant avec les éléments. C'est l'une des premières leçons de Guillaume Martin dans son Socrate à vélo. Les cyclistes savent qu'ils ne sont pas des sujets autonomes mais qu'ils sont pris et ballottés dans un monde où agissent d'autres forces. »

« Les espaces, avec leurs distances, leurs proches et leurs lointains, les ailleurs, qu'ouvrent le vélo et la marche, ne sont donc pas plus naturels ni même plus réels que ceux de la voiture, du train ou de l'avion. Ils sont simplement plus respectueux, moins destructeurs pour les territoires qu'ils traversent. Et leurs espaces comportent moins d'absence, moins de trous. On peut même rêver, pour suivre la métaphore topologique, qu'ils forment des espaces complets. Sans aucune absence. Comme si l'on pouvait pédaler sans jamais être dans la lune ». »

« Le mépris dans lequel on tient parfois la fiction au regard de l'expertise, l'importance qu'ont prise dans les médias tous les experts, réels ou prétendus, tiennent au dogme qui domine l'idéologie depuis les années 1980 et que Margaret Thatcher a ramassé dans une formule : « There is no alternative », « Il n'y a pas d'alternative ». Il n'y a pas d'alternative au capitalisme néolibéral et pas d'alternative aux désirs de consommation, il ne sert donc à rien de rêver, ou d'imaginer, ou de raconter des histoires, c'est inutile, nous sommes enfermés dans un système, comme un paquebot sur l'eau, dont nous ne pouvons pas nous échapper et où se déterminent mécaniquement nos désirs. »

« Dans les bons jours, le vélo peut faire partie du corps, d'un corps transformé, mais, dans les mauvais jours, c'est le corps qui fait partie du vélo : il est, comme lui, une machine dont on n'est pas certain du bon fonctionnement. Je me demande si le corps dépend aussi d'un bricolage planétaire. Nous prenons bien des médicaments fabriqués à l'autre bout du monde. »

« Que cherche-t-on au bord de la mer ?

Le livre de Corbin, qui retrace la transformation du littoral européen à partir de la mode des bains de mer, donne l'impression que notre amour pour la mer est corporel, qu'il tient à ce que nous acceptons sur les bords de mer une forme de vie, où les corps sont plus libres, moins tenus par les contraintes, où le plaisir a plus de place on vit presque nu, on se trempe dans l'eau, on se réchauffe, on mange des glaces l'après-midi.
Baudelaire voit une proximité spirituelle entre l'humain et la mer. La mer ressemble à l'esprit ; comme lui, elle est apparemment infinie, insondable, changeante, de sorte que nous pouvons nous y reconnaître, nous y contempler mais du dehors, comme dans nul autre spectacle de la nature :
« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame...»
Il me semble que Proust parle aussi du spectacle des vagues dont on ne se lasse pas parce qu'il a une affinité particulière avec le rythme de la pensée, lui répond, de sorte que la pensée peut se caler sur cet autre plus grand qu'elle, et s'y apaiser.
Rachel Carson, qui dénonce l'usage des pesticides dans Printemps silencieux, est d'abord une spécialiste de la mer. Pour elle, nous aimons la mer parce que nous gardons la conscience obscure que c'est en son sein que la vie a commencé et que nous-mêmes, ou nos lointains ancêtres biologiques, en sommes sortis et avons découvert l'air, la vie terrestre, dans les zones indéterminées du littoral où la terre et la mer se mêlent.
Dans Le Grand Dérangement, le romancier indien Amitav Ghosh renvoie l'attirance pour le littoral, et l'extension des villes maritimes, à l'époque coloniale, les colons se sentant plus en sécurité sur la côte, à proximité de leurs navires que dans l'intérieur des terres. »

« Ce qui est certain, aussi certain que la Terre est ronde, c'est que l'eau aura monté, de plus de un mètre, et qu'il y aura des tempêtes, des événements extrêmes comme on dit, de sorte qu'un bon nombre de plages seront bordées de ruines, celles des premières villas, qui sembleront reculer dans l'océan, les briques et les pierres éparpillées sur le sable et peu à peu transformées en galets, des pans de murs en béton résistant plus longtemps, et tout le réseau des canalisations en plastique et en métal, en plomb parfois, sortant du sable et s'y dispersant en invisibles fragments.
J'ai pédalé depuis Guérande pour visiter le château de Suscinio. Flaubert et Du Camp en parlent dans leur voyage en Bretagne. Je crois que c'est là que Flaubert a écrit que la nature embellissait les ruines. Le château était encore en ruine quand il est passé. Il reste des photos d'époque: quatre tours, des remparts éboulés qui se voyaient de l'océan et servaient d'amers pour les bateaux entrant dans le golfe du Morbihan.
Aujourd'hui, les créneaux bien droits, les chemins de ronde balisés, les ponts-levis en état de marche, abritent un spectacle sons et lumières qui raconte l'histoire des chevaliers de la Table ronde. Les trois guichets à la billetterie, le réseau de cordelettes susceptible de faire zigzaguer en un clin d'œil une longue file d'attente, laissent deviner l'été des flux ininterrompus de visiteurs. »

« Gurwann défend ce qu'il appelle le droit à un horizon dégagé et dont il fait, avec un peu d'ironie (ou peut-être pas), un droit fondamental de l'être humain. Un horizon dégagé, c'est-à-dire sans marques qui nous replongent dans l'époque contemporaine, le monde humain, et nous y enferment.
Je lui parle d'Élisée Reclus. La forêt des Landes, dont Reclus assistait à la plantation, aurait pu apparaître, à l'époque, comme un champ d'éoliennes, une œuvre humaine modifiant profondément l'environnement. Le critère qui amène Reclus à défendre la plantation des pins est esthétique: la forêt de pins a une beauté que n'a pas une voie de chemin de fer et que n'avaient pas non plus les monotones dunes de sable. On pourrait appuyer ce critère esthétique sur l'idée d'une variété, d'une profusion, d'une complexité des êtres perceptibles. Ce serait un esthétisme à la Reclus appuyé sur l'écologie du philosophe norvégien Arne Naess, et celle-ci encore étendue pour y inclure non seulement les êtres vivants, mais aussi ces êtres étranges que sont les pierres. Du moins, la forêt de pins, bien qu'il s'agisse d'une forêt monoessence, semble abriter des êtres plus nombreux que les dunes de sable: un sous-bois végétal, des insectes, des oiseaux, une profusion et une variété que les sens humains ne distinguent pas dans les dunes. En tout cas, il faut, pour suivre Reclus, admettre que la beauté des paysages, des environne. ments, des atmosphères, se ressent universellement. Et, pour cela, comme Kant, distinguer le beau qui serait donc universel, et l'agréable qui dépendrait de la personne. Chacun peut préférer, c'est-à-dire trouver plus agréable, l'ombre d'une forêt de chênes ou le soleil qui passe à travers les pins, ou les eaux froides de l'Atlantique, ou la tiédeur de la Méditerranée, mais il existe un certain niveau où, à bien regarder, nous pourrions nous accorder sur la beauté, la variété, la profusion d'un lieu. C'est à ce niveau que l'on pourrait distinguer le champ d'éoliennes d'avec la forêt de pins tout en refusant d'en faire une affaire de goût, qui dépendrait de chacun.
Nous nous baignons dans une crique étroite dont l'entrée est barrée par un gros rocher vertical. L'eau est très calme et transparente, très froide aussi. Je reviens rapidement vers le bord. Gurwann nage vers le large et disparaît de l'autre côté des rochers. En l'attendant, je grimpe depuis le fond de la crique, suivant le lit d'un ruisseau, jusqu'à ce que je sois assez haut pour observer l'horizon.
Le droit à un horizon dégagé... où rien n'arrête le regard, un horizon qui, comme le dit Baudelaire quelque part, repré-sente l'infini à l'échelle humaine. C'est la même expérience que « la vie » d'une forêt ou «  l'énergie » d'une pierre : réussir à ressentir dans un monde saturé d'artefacts et d'éléments tout humains, de mots, de représentations, une ouverture vers un autre. »

« La question, c'est comment et combien de temps vivrait-on, dans une relative abondance, si l'on arrêtait de produire pour ne faire que récupérer ? C'est une question spéculative, une question de science-fiction (il faudrait imaginer un contexte pour expliquer que l'on arrête de produire tout en maintenant une organisation sociale à peu près stable). Clément y répond par des machines et une certaine forme de vie.
Pour moi, son travail répond aussi à la nécessité de produire des alternatives. Il rend désirables d'autres formes de vie, qui ne consistent pas à boire du Coca-Cola autant qu'on peut dans un paquebot géant, ou à faire un gros bruit et une grosse fumée en passant dans un SUV, comme nous incite à le désirer tout l'appareil publicitaire. En cela son travail n'est pas celui d'un ingénieur, ou d'un inventeur, qui chercherait des solutions viables dans un contexte de pénurie mais celui de l'artiste qui par ses œuvres modifie les consciences. Ce jour de printemps, dans un jardin fleuri, la cabane est accueillante, très claire, toutes fenêtres ouvertes. »

« Je parle de la réalité des distances à vélo et de la réalité du temps météo, deux réalités que la voiture écrase. Mai ne fais que traverser la météo alors que Clément la met au travail. Cela prend du temps de produire de l'eau potable ou de l'énergie disponible. Ce temps n'est seulement pas humain. Il faut que des nuages s'accumulent ou que le soleil tape dans les panneaux du toit suffisamment longtemps. Ce temps non humain entre dans la valeur de l'eau ou de l'énergie. La théorie marxienne, qui lie la valeur au temps de production, doit seulement être étendue pour inclure le temps non humain. Comme tout le xixe siècle, Marx ne prend en compte que le temps humain. Celui de la nature ne compte pas. C'est pour-quoi, depuis la révolution industrielle, nous avons pu consi-dérer que l'énergie accumulée dans les sols, le charbon, le pétrole, n'avait pas de valeur intrinsèque, qu'elle n'avait que la valeur que lui donne le marché, et que nous pouvions nous en emparer. Nous avons simplement extorqué aux non-humains et à nos descendants la valeur accumulée, aussi bien que le capitaliste extorque le travailleur d'une partie de son temps et de la valeur qu'il produit. »

« Depuis que j'ai quitté Saint-Nazaire, il n'est pas tombé une goutte. Le soleil s'est à peine voilé, le premier jour près de Guérande. J'ai des coups de soleil sur les cuisses et le nez. Le paysage breton prend des airs méditerranéens. Le phare d'Eckmühl, une immense colonne de pierres grises, se dresse dans l'axe d'une route toute droite, bordée de maisons blanches, dans un air poussiéreux. Quelques barques blanches et bleues flottent sur une eau étale, protégée par des rochers. Une vapeur blanchâtre s'élève de la mer. Le ciel est bleu, le soleil aveuglant.
En retrait de la côte, le vent d'est fait un air sec. Le terrain est plat. Il n'y a pas de grands arbres, à cause du vent qui souffle en général de l'ouest et souvent en tempête, mais seulement des landes, des friches, des buissons, qui sont encore très verts, mais évoquent assez bien un printemps marocain. »

« Je réfléchis que je peux en profiter pour écrire sur la pêche, parce que, chacun le sait, c'est aussi l'un des problèmes sur le littoral. Il suffit de lire les journaux. Aujourd'hui même, Le Télégramme titre : « Hécatombe sur les congres », qui sont dévorés par un micro-organisme peu commun jusqu'à maintenant. Bref, il n'y a plus de poissons. Ceux qui restent ont mangé du plastique qu'ils introduisent ainsi dans la chaîne alimentaire. Et, pour les débusquer, des chalutiers géants raclent les fonds marins et détruisent des écosystèmes mal connus. 
Je vais un peu vite mais c'est sûr que nous avons mangé beaucoup de sardines, des thons, des baleines aussi.
Inconsidérément. Et cela, parce qu'un Breton a inventé la stérilisation et la conserve. Au départ, cela semblait une bonne idée, qui permet de faire traverser l'espace et le temps aux abricots de l'été, que l'on retrouvait en plein hiver, et aux sardines de Douarnenez, qui nourrissaient les petits Alsaciens. J'écoute un documentaire sur la préparation des sardines par les sardinières. À part la fermeture des boîtes, tout se faisait à la main: La fragilité de la sardine s'accommode mal de la brutalité des machines. » »

« Un peu avant d'arriver à Brest, je me perds près de Plougastel, je descends le long d'un chemin de terre jusqu'à la mer, je suis secoué dans les ornières, je maugrée parce que je sais qu'il me faudra remonter. Puis, brusquement, après un virage, je découvre au bord de l'eau (la marée est haute et le soleil scintille sur les vagues) un pont comme celui du Faou et deux bâtiments de pierres entourés de beaux arbres verts. Il s'agit certainement d'un ancien moulin à eau transformé aujourd'hui en résidence secondaire. Je prends quelques photos avant de remonter l'autre versant du coteau, appuyant sur les pédales, soufflant, râlant. Je me demande dans une part de mon esprit, un peu absente, distraite, ce qui rend l'endroit aussi charmant, et je me réponds, sans vraiment y penser, dans le même module de mon esprit, que c'est la patine du temps, une longue négociation entre les gens, les choses, les végétaux, les éléments.
Ce qui est certain, c'est que l'endroit, ce moulin, comme la maison du Faou, est également condamné. »

« Je me suis baigné une fois dans du plancton luminescent, c'était à Groix, un été particulièrement chaud. Chacun de nos mouvements faisait des étincelles dans l'eau comme des pétards ou des étoiles. Une multitude d'étoiles remplissaient le ciel, et il y en avait d'autres dans l'eau, plus proches, plus éphémères. La nuit était très noire, sans lune, la côte indistincte. Quand je suis remonté sur la grève caillouteuse, je ne savais plus où j'étais.
Et l'humain, pourquoi fait-il de la lumière ? Comme une toile d'araignée, à la surface de la planète, avec des concentrations dans les villes et des lignes droites le long des routes, suivant aussi étroitement les brisures du littoral. L'humain laisse même la lumière allumée dehors quand il dort ou quand il n'est pas là, au point de déranger les oiseaux et les poissons. Il est possible que, comme le plancton, nous ne sachions pas nous-mêmes ce que nous faisons ou quels sont le sens et la fonction de nos lumières. Marquer la Terre de notre présence ? Pouvoir nous sentir chez nous, n'importe où et n'im-porte quand ? Est-ce pour cela que nous allumons la lumière, dressons des menhirs et déposons du plastique un peu partout ? »

« Morlaix
Peu à peu le port s'est ensablé. Le commerce a périclité. La ville a longtemps vécu autour d'une grande manufacture de tabac. Elle s'est beaucoup transformée au xixe siècle. Au centre de la partie la plus ancienne, un pâté de maisons a été rasé pour faire un grand marché, aujourd'hui occupé par un parking. Un peu plus tard, la compagnie de chemin de fer a supervisé la construction d'un immense viaduc qui enjambe la vallée entre les deux coteaux, soixante mètres de haut. On le voit de partout dans la ville des arches de pierres arron-dies sous le premier étage, où peuvent passer les piétons, et qui s'étirent démesurément pour supporter un deuxième étage qu'emprunte encore la ligne Paris-Brest. Je me demande ce qu'en ont pensé les habitants de l'époque, et ce qu'en aurait pensé Élisée Reclus, qui raillait les ingénieurs lorsqu'ils entachaient les vallons verdoyants de leurs nuages de fumée. Les locomotives à charbon passaient à soixante mètres au-dessus de la ville comme aujourd'hui les TGV. Le viaduc barre la pers-pective qui devait s'ouvrir vers le port en désuétude. Pourtant, il me semble donner un charme particulier à la ville. »

« C'est Marcel qui me parle d'antitourisme. Il voit mon projet littoral comme un contre-atlas du tourisme, qui pointerait tout le long de la côte les aberrations, les incohérences environnementales, tout ce qui justement est passé sous silence dans les guides touristiques et serait susceptible de nous détourner de notre idéalisme techno-optimiste.
La difficulté, pour moi, est que cet antitourisme risque tou-jours d'être grincheux et de se réduire finalement à un tourisme râleur, comme les vacanciers qui photographient les détritus sur la plage, ou les fruits moisis sur le buffet du petit déjeuner pour demander au retour une ristourne à l'agence de voyages. Je ne voudrais pas être le visiteur maussade qui pointe partout où il passe les défauts, les malfaçons, les escroqueries dans les hôtels, aux restaurants ou, en l'occurrence, dans le paysage: forêt brûlée, submersions futures ou pollution plastique. Je ne me suis pas résolu à jouer ce rôle. Je voudrais que mon parcours à bicyclette m'offre la possibilité de décrire le littoral dans son ambiguïté actuelle. C'est un peu le syndrome du bain qui refroidit. L'eau refroidit et, pourtant, on y est encore si bien qu'on ne peut pas en sortir.
Un autre problème serait de donner envie à des lecteurs de lire ce contre-atlas. Il faudrait beaucoup d'art pour réussir ce tour de force en décrivant des porcheries de dix étages déversant les merdes de tous les cochons dans les ruisseaux et jusque sur les plages. »

« Le téléphone est une machine essentielle dans ce parcours, autant que le vélo. Je soupçonne que l'engouement actuel pour le cyclotourisme est dû autant au tournant d'esprit que provoque la crise environnementale, à notre conscience éco-logique, qu'au développement des smartphones qui en rend la pratique beaucoup plus simple. »

« Pourquoi raconter mon parcours, redoubler celui-ci d'un récit ? Le plus important, ce qui se réalise, ce qui en un sens fait œuvre, c'est peut-être le geste, le passage sur le littoral dans ces zones que menace la crise environnementale, comme au théâtre, la réalité de la pièce est dans le jeu vivant, dans le moment qui passe, et non dans le texte. Néanmoins, il est difficile de ne pas vouloir garder quelque chose de ce périple, le fixer, le documenter. »

« Marcel me parle du livre qu'il ne parvient pas à achever, parce que les livres ont du mal à prendre corps dans l'air du temps, et des expériences numériques, technologiques aux-quelles il se livre avec ses étudiants dans son laboratoire au Canada. Son idée est qu'il faut apprendre à échouer technologiquement, apprendre à fabriquer et utiliser des choses qui ne marchent pas. C'est un dogme technophile, selon lequel la machine doit fonctionner, qui nous pousse à remplacer nos appareils, au lieu de bricoler avec ceux que nous avons. Que ces bricolages, comme les basses technologies de Clément C., constituent des dispositifs singuliers, qu'ils ne puissent pas se généraliser, n'a pas d'importance, car en tant qu'expériences ils constituent déjà une déviance par rapport à l'image du progrès technologique. Le but n'est pas de constituer des prototypes qui pourraient être produits en série mais de se détacher d'une certaine image de la technologie et de son évolution. C'est ce que Marcel appelle en anglais technofailure et en français, la « technonullité »: tourner en rond, rester sur place, plutôt que de s'engager dans un développement technologique.
Nous sommes arrivés à Paimpol, nous attachons nos vélos à un poteau sur le port. Marcel soudain relève la tête et me dit très logiquement : « Par exemple, ton vélo en bambou, la meilleure chose pour ton projet, ce serait qu'il se casse avant l'arrivée. » »

« Je repense à la conversation avec Marcel sur la différence entre les romans et les applications qui déterminent notre rapport aux paysages. Tout le tronçon de côte, de Paimpol jusqu'à Fécamp, est marqué, prédessiné dans nos imaginations par des écrivains et des peintres. La différence cependant est que la réalité peut facilement démentir la littérature, alors qu'elle n'échappe que dans de rares accidents aux applications des Gafam. Une autre différence, évidemment, est que la littérature n'appartient à personne en particulier, alors que les plateformes qui contribuent si fortement à déterminer la réalité appartiennent pour l'essentiel à quelques êtres humains. »

« À Binic, en face du port, au large, lointaine mais bien distincte, il y a une île rocheuse sur laquelle se dresse, de travers pour faire face à l'ouest, une unique maison blanche. Nous parlions hier soir avec Marcel et Gwenola de mon désir d'habiter une île solitaire. Un désir de philosophe certainement, depuis le conte d'Ibn Tufayl, Le Philosophe autodidacte. Mon vélo, quand je suis seul, m'est comme une île. »

« Je connais bien Saint-Malo. J'y suis venu plusieurs fois. J'y ai laissé beaucoup de souvenirs et souvent même une version de moi-même, un moi plus jeune et un peu différent. Ces moi malouins sont bien maintenant cinq ou six. Il y en a toujours un qui domine les autres, comme s'il les avait avalés. Ils sont en lui, et c'est à travers lui que je communique avec eux. Ce personnage qui représente ainsi les autres n'est pas forcément le dernier. Il arrive qu'un moi plus ancien, un élément intermédiaire dans la série, prenne le dessus pour avaler les versions plus récentes et plus pâles qui se contentent alors de ventriloquer dans son estomac. »

« Je suis convaincu que nous vivrions mieux, mieux au sens moral mais aussi au sens où nous serions plus heu-reux (ou ne serions pas plus malheureux), si nous vivions plus sobrement. Mais il est clair que nous avons besoin d'électricité. Vaut-il mieux la prendre dans le soleil avec des panneaux en plastique ou dans le vent avec des éoliennes qui bouchent l'horizon et semblent détruire les fonds marins, ou dans les atomes, avec les risques que l'on connaît, et des déchets radioactifs dont on ne sait pas quoi faire ? Et combien d'éoliennes faut-il pour remplacer une centrale nucléaire ? C'est à des experts, dans différentes disciplines, de répondre et, sur cette base, à nous, en tant que citoyens, de décider. Je peux avoir mon opinion en tant que citoyen mais je ne suis pas certain de devoir la donner ici en tant que philosophe. Je peux essayer de donner le désir de vivre autrement, dans une autre forme de vie, avec d'autres gestes, d'autres idées, montrer aussi qu'il y a des formes de vie alternatives, formuler peut-être des cri-tères de choix, de décision et, en ce sens, intervenir comme expert (pour défendre par exemple cette écologie élargie que j'esquissais dans le journal de bord). Mais je ne sais pas quoi faire des déchets nucléaires, je ne sais pas quel est le bilan carbone de la construction d'un champ d'éoliennes ou de l'installation de panneaux solaires.
Cela dit, pas de doute, je préfère habiter en face d'un champ d'éoliennes en mer qu'à proximité d'une centrale nucléaire. »

« Je suis resté à Arromanches deux jours, trois nuits, sans beaucoup sortir et jamais plus loin que le café au bout de la rue. Je commençais à avoir mal au dos. J'avais mal au pouce gauche. J'attendais que mon corps se repose et que toutes les pensées vagues qui me venaient en pédalant prennent une forme. J'ai écrit. J'ai lu, alternant les Mémoires d'un touriste de Stendhal et Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Ce sont deux livres très différents mais qui réussissent l'un et l'autre à rendre la vie dans ce qu'elle a de plus concret (dans des époques et des circonstances que tout sépare). Ils dessinent pour moi deux voies, qui posséderaient chacune le sérieux, la légitimité: l'une serait une sociologie à la première personne, et l'autre serait une histoire du littoral, ou une histoire des perceptions du littoral. Mais je veux justement éviter l'une et l'autre de ces voies, l'histoire comme la sociologie, d'une part parce que mon objet est la crise environnementale, qui ne relève pas de la sociologie ni encore de l'histoire des percep-tions, et d'autre part, et surtout, parce que je veux esquisser une autre méthode et une autre perspective, une philosophie par la fiction, et plus particulièrement même par la rêverie. »

« Les voleurs avaient démonté quatre autres voitures dans les quelques rues alentour pour en emmener différentes parties. À Trouville! Dans le quartier le plus chic! Le propriétaire était professeur de médecine, il travaillait dans le service public, il avait les cheveux un peu longs et ne voulait pas dire tout ce qu'il aurait pu dire s'il avait été de droite.
Et il avait raison de ne pas le dire. Depuis ma soirée à Port-des-Barques (dans la chronique 6), j'ai vérifié les chiffres : le nombre d'homicides en France est dérisoire par rapport à celui des morts dues à la pollution, et aussi le coût de la délinquance par rapport à celui de la crise environnementale. Les constructeurs automobiles, en trafiquant les moteurs diesels pour passer les contrôles antipollution (le fameux dieselgate), ont tué plus que tous les dealers et autres délinquants : il y a en France plus de morts par tricherie au diesel que par homicide. L'insécurité à Trouville dans les prochaines années viendra de la pollution, du plastique, de la submersion, et non des voleurs de capots de voiture. Nous le savions tous les deux, le propriétaire et moi, mais nous avons fermé soigneusement le garage où j'ai laissé mon vélo. »

« Lorsque les philosophes tentent d'imaginer le futur, ils font de la fiction. Sils touchent quelque chose du futur, c'est par hasard, en explorant un champ des possibles, et cela n'a pas beaucoup d'importance. Seuls comptent en vérité ces possibles, et le fait d'avoir montré qu'il existe des possibles et d'en avoir tiré des concepts qui s'appliquent aussi à notre réalité. »

« Machines à habiter. Le Havre 

Comme Royan, la ville a été détruite pendant la guerre et redessinée sous la responsabilité d'un seul architecte, Auguste Perret. Celui-ci instaure une charte que chaque immeuble du centre-ville doit respecter: utilisation du béton, structure apparente, hauteur des étages, dimension des fenêtres, espacement entre les fenêtres... Il s'agit de choix esthétiques et industriels. 
Les bâtiments, ainsi dimensionnés, peuvent être construits à partir d'éléments fabriqués en série. Mais cette standardisation donne aussi un rythme aux façades qui se reproduit, se prolonge, résonne, interrompu seulement par quelques variations de hauteur. En des points clés de la ville, quelques immeubles plus haut, douze étages, surplombent les trois étages réglemen-taires qui s'alignent le long des rues. La tour de l'Hôtel-de-Ville et le clocher octogonal de l'église Saint-Joseph dominent encore l'ensemble. »

Quatrième de couverture

« Tandis que je préparais mon voyage de Biarritz à Ostende, j'imaginais l'avenir sombre comme la fumée d'un feu de forêt. J'en sais maintenant plus sur ces menaces. J'ai visité des lieux qui s'érodent, se défont et qui vont disparaître, pourtant je suis rentré avec une sorte d'optimisme. Un optimisme paradoxal. »

Pierre Cassou-Noguès est professeur de philosophie à l'université Paris-8 et membre de l'Institut universitaire de France. Auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Démons de Gödel (Points, 2015), La Mélodie du tic-tac (Flammarion, 2013) et La Bienveillance des machines (Seuil, 2022), Il est aussi cycliste, amoureux de la mer et observateur passionné du quotidien. Il a parcouru le littoral atlantique à vélo, attentif à l'étrangeté des lieux et aux mutations déjà à l'œuvre. Ce livre propose le récit philosophique de cette expérience vécue. 

Éditions Philosophie Magazine Éditeur ,  février 2026
214 pages 

mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages