dimanche 31 décembre 2017

Derniers feux sur Sunset ★★★★☆ de Stewart O'Nan

«Il n'y a pas de deuxième acte dans les vies américaines.» 
«Rien n'était impossible : tout ne faisait que commencer.»
F.Scott Fitzgerald

En route pour Hollywood ! Stewart O'Nan nous propose une immersion bien agréable dans le Hollywood des années 30, sur les traces de F.Scott Fitzgerald. 

L'auteur nous raconte les dernières pathétiques années de sa vie, ses rendez-vous manqués avec la grande industrie du cinéma en tant que scénariste, ses dettes, ses amours, son alcoolisme, sa maladie, sa déchéance, ses tourments et ses contradictions, ses relations avec sa femme Zelda, qui a perdu de sa superbe, internée dans un hôpital de Caroline du Nord, celles compliquées avec sa fille Scottie, bref un Francis Scott Fitzgerald qui touche le fond. O'Nan aborde avec subtilité la nostalgie du passé, la fin des illusions et l'imminence du grand départ.

Au-delà de cette biographie fictive de Fitzgerald, l'auteur nous livre un passionnant récit sur le Hollywood des années folles et nous plonge avec talent dans l'ambiance d'une Los Angeles florissante et exubérante, le Hollywood de l'Âge d'or  : les palmiers, les clubs, les soirées arrosées autour d'une piscine, le soleil cru et écrasant. J'ai été séduite par l'exotisme de L.A de l'époque, m'y promenant avec émerveillement et délice.  

Mais l'auteur nous plonge aussi dans l'envers du décor, les dessous d'Hollywood, dévoilant un système déconnecté de la réalité et nous donne à voir également une Amérique vivant une période de troubles alors que la guerre s'apprête à éclater. On assiste notamment à la naissance de la ligue anti-nazie en réponse à la montée de l'antisémitisme, rassemblant quasiment le Tout-Hollywood, de Chaplin à Garbo, de Groucho Marx à Billy Wilder, de Ginger Rogers aux frères Warner... 
«Je me demande comment il peut être trop tôt pour se déclarer antifasciste...»
Un récit riche, vibrant et poignantun bel hommage à ce grand, fragile et attachant écrivain. 
Je n'ai lu de lui que The Great Gatsby et Benjamin Button. Ma liste d'envies lectures pour 2018 s'agrandit, évidemment ;-), hâte de me plonger dans Le Dernier Nabab, Alabama Song ou encore Tendre est la nuit.
« Je suis sûr que tu sais désormais que la vie ne nous offre qu'un nombre restreint de chances, et on regrette amèrement celles qu'on a laissé passer, que ce soit par paresse, par faiblesse ou par orgueil. Tout ce que je te demande, c'est de t'accrocher, quelles que soient les difficultés, pour que, quant tu auras mon âge, tu puisses regarder en arrière et te dire que tu as fait tout ce que tu pouvais. Ainsi se termine le leçon. »
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«Au petit déjeuner, il vit Palm Springs ondoyer sous ses yeux, tel un mirage. Après les étendues mornes et salées du désert, la Sierra représenta un répit bienvenu, la lente escalade des versants abrupts, puis la traversée à grande vitesse des vallées aux ranchs poussiéreux, des orangeraies, des banlieues verdoyantes, avec leurs motels pour travailleurs agricoles et leurs rangées innombrables de bungalows en stuc. Quand ils pénétrèrent dans la ville, un train de marchandises qui filait vers l'est dans un fracas métallique fit trembler la voiture, et bientôt ils traversèrent les rues bondées de Los Angeles, le sifflet de la locomotive lançant son avertissement à chaque carrefour. Il fouillait l'horizon des immeubles pour apercevoir le célèbre mausolée de la mairie quand soudain, comme s'ils étaient tombés en panne de courant, ils ralentirent et s'engagèrent sur les voies de garage, s'avançant à grand bruit entre les wagons et les locomotives auxiliaires immobilisés, en direction du grand dôme sombre de la gare; puis, après s'être glissé entre les feux de signalisation orangés et les piliers encrassés de suie, dans un dernier couinement assourdissant, le train s'arrêta en vacillant pesamment.
À l'angle de la 5ème Avenue, un troupeau de danseuses de hula hoop géantes et vêtues de soutiens-gorge en fausse fibre de coco papotaient et faisaient des bulles avec leur chewing-gum, le temps qu'un accessoiriste traverse en poussant un sarcophage doré sur roulettes, puis elles poursuivaient leur chemin, dans le froufrou de leurs pagnes végétaux qui se déplumaient peu à peu. Existait-il au monde quelque chose de plus triste que ces starlettes et leur camaraderie fraternelle, leurs rêves de gloire partagés aussi crûment dévoilés ? Lui était un vieux de la vieille, il savait davantage dissimuler ses ambitions et ses peurs. Inquiet, il ne savait pas 'il avait eu raison de revenir, mais ce business de la production cinématographique, aussi creux qu'il puisse paraître, satisfait par avance l'homme qui en lui avait gardé le goût de la comédie musicale. Il y avait là une entreprise dont la tâche était de distraire, ainsi qu'un plateau qui l'attendait : il lui fallait seulement écrire un livret acceptable et quelques chansons faciles à retenir. Il devait absolument se convaincre qu'il en était toujours capable.
«C'est chouette de te revoir»; dit Alan. Sa poignée de main, censée être virile, évoquait davantage une caricature d'hommasse. Il avait le corps svelte et les traits imposants d'un homme important. C'était un de ces curieux «mariages de Boston», pour reprendre l'expression d'Henry James. Chacun d'eux préférait les jeunes hommes, ils se querellaient sans cesse avec l'âpreté de mangoustes, et pourtant ils étaient inséparables.
Los Angeles n'avait jamais été sa ville,et tandis que les cafés encore ouverts et les drive-in défilaient de part et d'autre, il se dit qu'il comprenait pourquoi. Malgré toute la beauté tropicale de cette ville, elle avait quelque chose de dur, elle manquait de charme, elle était d'une vulgarité aussi typiquement américaine que l'industrie cinématographique, laquelle prospérait sur le dos des vagues successives d'exilés prêts à tout pour y travailler, sans jamais rien lui offrir de plus que la chaleur de son soleil. C'était une ville d'étrangers, mais au contraire de New York, le rêve que vendait L.A., comme tout lieu mythique, n'était pas un rêve de dépassement de soi mais de prospérité infinie, que seuls pouvaient atteindre les très riches et les morts. Mi-plage, mi-désert, ces lieux n'avaient jamais été faits pour y être habités. La chaleur y était impitoyable. Dans les rues, on sentait une lassitude qui paraissait palpable encore la nuit, plus visible à travers les vitrines jaunes des fast-foods et des drugstores s'apprêtant à fermer, laissant leurs clients sans autre endroit où aller. Contre toute attente, il faisait désormais partie de cette horde de déracinés, condamné à errer au long des boulevards, et une fois de plus il s'étonna d'être tombé si bas et de sa capacité à mesurer sa propre chute.
Après qu'elle l'eut laissé tomber pour épouser le fils d'un associé de son père, il continua à rêver de sa maison, des portes-fenêtres donnant sur la terrasse en pierre, des pelouses qui descendaient en pente douce vers le ponton et l'eau étincelante : une idylle perdue qu'il essayait de recréer, sans jamais y réussir de façon durable, même si, sur le papier, il y parvenait presque. Autrefois, il eût été flatté de savoir qu'elle pensait encore à lui, mais c'était il y a bien longtemps. Il songea, même s'il n'en éprouvait pas de réel bonheur, qu'il arrivait à présent à repenser paisiblement au rôle qu'elle avait tenu dans sa tristesse d'adolescent, avec une nostalgie que le temps et la consolation de l'écriture avaient graduellement adoucie, jusqu'à la transformer en une douce mélancolie. Telle était Ginevra qu'il regrettait, la Ginevra qui lui ouvrait tant de portes et lui avait laissé des souvenirs parfaits, et non pas cette Ginevra Mitchell dont le malheureux fils était l'héritier des butins accumulés au siècle précédent.
Les plateaux extérieurs étaient une sorte de terrain de jeux, loin des contraintes du monde réel. Même les coups de feu sporadiques dans le lointain venaient du décor de western. C'était une aventure sans fin que de découvrir de nouveaux lieux, parce qu'il y en avait un à chaque coin de rue. New York, Paris, Rome-tous les endroits où ils étaient transportés étaient mythiques et enchantés. Ils mangeaient des sandwichs poulet-salade dans la gare d'Anna Karénine, au bacon, laitue et tomates sur les docks de Shanghai, ou bien au corned-beef grillé dans la Casbah, puis ils rentraient en se tenant par la main dans les rues dans brouillard de Whitechapel. »
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Quatrième de couverture

Nous sommes en 1937, et tout va mal pour Francis Scott Fitzgerald. Il est ruiné, miné par l’alcool, en panne d’inspiration, et Zelda, l’amour de sa vie, est internée dans un asile. Elle est loin l’époque où leur couple défrayait la chronique. L’Âge du Jazz est terminé, avec ses fêtes, son glamour, ses extravagances. Répondant à une proposition de la Metro Goldwyn Mayer, Fitzgerald joue sa dernière carte et débarque à Hollywood comme scénariste. Ses collègues se nomment Dorothy Parker, Ernest Hemingway, Humphrey Bogart. Dans une soirée, il croise la ravissante Sheilah Graham, une journaliste mondaine dont il tombe follement amoureux. Il se remet à écrire, s’efforce de ne plus boire, rend visite à Zelda avec sa fille Scottie.
Mais comment continuer à vivre quand le monde semble s’effriter autour de soi ? « Toute vie est un processus de démolition », avait-il écrit dans La Fêlure (1936). Quelques années plus tard, cette phrase sonne comme un avertissement du destin.

Avec grâce et subtilité, Stewart O’Nan trace le portrait romanesque du plus attachant – parce que le plus fragile – des écrivains de la « Génération perdue » inventée jadis par Gertrude Stein.

Editions de l'Olivier, août 2016
389 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Amfreville



Stewart O'Nan, né en 1967 à Pittsburgh, vit à Avon (Connecticut). Il publie son premier roman en 1987 et, depuis, a construit une oeuvre forte et variée, qui explore divers aspects de la société et de l'histoire américaines. Son roman Des anges dans la neige a été adapté au cinéma en 2007 par David Gordon Green sous le titre Snow Angels.

Les oranges ne sont pas les seuls fruits ★★★★☆ de Jeanette Winterson

Jeanette Winterson est une célèbre romancière anglaise que j'ai découvert avec la lecture de son roman Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, dans lequel elle évoque à plusieurs reprise ce roman Les oranges ne sont pas les seuls fruits. En faisant quelques recherches post-lecture, j'ai découvert que Les oranges ne sont pas les seuls fruits avait été écrit, en 1985, bien avant Pourquoi être heureux...et que ce dernier était la réécriture du premier roman Les oranges ne sont pas les seuls fruits, qu'il racontait la même histoire, une confession sur son enfance, son adolescence, son émancipation mais dont la narration était plus proche de la réalité, donnant à cette deuxième parution davantage de réalisme et de puissance.

On retrouve en effet dans Les oranges ne sont pas les seuls fruits, la même jeune fille révoltée et pugnace qui nous conte l'histoire de son adoption, de son enfance cloisonnée par une mère grenouille de bénitier et de la découverte de son homosexualité, mais abordée avec un ton plus loufoque, convoquant surréalisme et légendes. On découvre une enfant à l'imagination débordante qui doit faire face à la rigueur imposée par une mère excentrique, fanatique mais à celle aussi d'une communauté tout aussi illuminée, hypocrite, ancrée dans ses croyances religieuses extrêmes, aveuglée par sa foi.

L'auteure aborde avec un humour décalé et une grande justesse, le thème du fanatisme religieux et ses conséquences sur l'éducation. Le parcours de cette jeune fille est admirable, avide de liberté, elle réussira à évoluer dans la vie, non sans mal mais avec force et détermination avec sa propre sensibilité. 

Beau récit initiatique, une belle leçon d'espoir.

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« Comme la plupart des gens, j'ai longtemps vécu avec ma mère et mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher; peu importe contre qui ou quoi. Elle était toujours prête à monter sur le ring.
Les gens aiment faire la distinction entre les histoires, qui ne sont pas des faits, et l'Histoire, qui est, elle, un ensemble de faits. Ils le font afin de savoir ce qu'ils doivent croire et ce qu'ils ne doivent pas croire. C'est une chose très curieuse. Comme se fait-il que personne ne veuille croire que la baleine a avalé Jonas, alors que chaque jour Jonas avale la baleine ? Je vois des gens, aujourd'hui, qui gobent les plus énormes des couleuvres, et pourquoi ? Parce que c'est l'Histoire. Il y avait des avantages à savoir ce qu'il fallait croire. Cela a permis de bâtir un empire et de maintenir les gens à leur place, dans le beau royaume du portefeuille.
Très souvent, l'Histoire est un moyen de nier le passé. Nier le passé, c'est refuser de reconnaître son intégrité. L'obliger à coïncider, le contraindre, le faire fonctionner, le vider de son essence jusqu'à ce qu'il prenne la forme que vous vouliez lui donner. Nous sommes tous des historiens, à notre modeste échelle. Et, sur une échelle bien plus terrible, Pol Pot a été plus honnête que nous tous. Il a décidé de se débarrasser complètement du passé. De cesser de faire semblant de traiter le passé avec un respect objectif. Les cités du Cambodge devaient être rasées, les cartes jetées, tout devait disparaître. Pus de documents. Plus rien. Le meilleur des mondes. L'Ancien Monde en fut horrifié. Nous avons mis Pol Pot à l'index, mais les grosses puces elles-mêmes sont harcelées par des petites puces.
Les gens ne se sont jamais gênés pour se débarrasser du passé lorsqu'il devient trop encombrant. La chair brûle, les photos brûlent, et la mémoire, qu'est-ce donc ? Les délires imparfaits de sots qui refusent d'admettre qu'il est nécessaire d'oublier. Et si nous ne pouvons pas nous débarrasser du passé, nous pouvons le modifier. Les morts ne crient pas. Il y a quelque chose d'attrayant dans ce qui est mort. Toutes les qualités admirables de la vie sont conservées, débarrassées de ce désordre fatigant qui va de pair avec les vivants: toutes les foutaises, les plaintes, le besoin d'affection. Ce qui est mort peut être vendu aux enchères, exposé dans des musées, collectionné. Il est beaucoup plus prudent d'être collectionneur de curiosités parce que, si vous êtes curieux, il vous faudra attendre et attendre que quelque chose se passe. Vous devrez attendre et sur la plage jusqu'à ce qu'il fasse froid et vous devrez investir dans une barque à fond de verre, ce qui est beaucoup plus coûteux qu'une canne à pêche et vous met à la merci des éléments. Les curieux ne sont jamais à l'abri d'un danger quelconque. Si vous êtes curieux, vous risquez de ne jamais revenir, comme tous ces hommes qui vivent désormais au fond de la mer avec les sirènes. Ou comme les gens qui ont découvert l'Atlantide. »
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Quatrième de couverture

« Ma mère n’avait pas d’opinions nuancées. Il y avait ses amis et ses ennemis.
Ses ennemis étaient : le Diable (sous toutes ses formes), les Voisins d’à côté, le sexe (sous toutes ses formes), les limaces. Ses amis étaient : Dieu, notre chienne, tante Madge, les romans de Charlotte Brontë, les granulés antilimaces, et moi, au début. »

Les oranges ne sont pas les seuls fruits recrée sur le mode de la fable l’enfance de Jeanette, double fictionnel de l’auteur. À la maison, les livres sont interdits, le bonheur est suspect. Seul Dieu bénéficie d’un traitement de faveur. Ce premier roman nourri par les légendes arthuriennes ou la Bible célèbre la puissance de l’imaginaire. Tout semble vrai dans ce récit personnel mais tout est inventé, réécrit, passé au tamis de la poésie et de l’humour. Publié en 1985 en Angleterre, Les oranges ne sont pas les seuls fruits a connu un immense succès, devenant rapidement un classique de la littérature contemporaine et un symbole du mouvement féministe.

« Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C’est une magicienne. »
Ali Smith, The Scotsman

Éditions de l'Olivier, mai 2012
235 pages
Traduit de l'anglais par Kim Trân
Parution originale Oranges are not the only fruit, 1985


Née à Manchester en 1959, Jeanette Winterson n'a que vingt-six ans lorsqu'elle obtient le prix Whitbread 1985 pour Les oranges ne sont pas les seuls fruits, un premier roman poétique, insolent et très autobiographique. Elle est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Écrits sur le corps (Plon, 1993), Le Sexe des cerises (Plon, 1995), Art et Mensonges (Plon, 1998), Garder la flamme (Melville, 2006), Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (Éditions de l’Olivier, 2012). Powerbook (l'Olivier, 2002) a été adapté au théâtre par Deborah Warner (théâtre national de Chaillot, en 2003).


samedi 30 décembre 2017

Le fracas du temps ★★★★☆ de Julian Barnes

Un grand texte littéraire, admirablement écrit, et d'une fluidité remarquable. 

Julian Barnes retranscrit, sans jugement aucun, un destin, celui de Dmitri Chostakovitch, compositeur russe, qui alors qu'il est âgé d'une trentaine d'années se retrouve confronté à la bêtise humaine, et doit faire face au régime totalitaire stalinien, celui-là même qui façonnait les âmes humaines. Il assiste, en 1936, impuissant à la censure de son oeuvre, alors qu'elle était jusque là saluée notamment à l'étranger et qu'il flirtait avec le succès. Il échappe par chance à la mort, son bourreau ayant été fusillé entre temps. Il vivra alors comme temps d'autres, terrorisé, dans la peur de se voir arrêté et fusillé. 
«Parce que, si la tyrannie peut être paranoïde, elle n’est pas forcément stupide. Si elle était stupide, elle ne survivrait pas ; de même que, si elle avait des principes, elle ne survivrait pas. La tyrannie comprenait comment certaines parties – les parties faibles – de la plupart des gens fonctionnaient.»  
Et à ce moment là, que faire ? Collaborer et sauver sa peau et celle de sa famille ? Ou risquer la fonctionnelle balle dans la nuque ? Dmitri Chostakovitch collaborera, dénoncera, se pliera à la norme stalinienne...et vivra, mais à quel prix. La culpabilité, la honte le rongeront toute sa vie, une vie de lâche, dit-il lui-même, condamné à se débattre dans le chaos de son époque.
«Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Etre un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Etre un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette. Les plaisirs de l’ironie ne l’avaient pas encore abandonné.»    
Un sujet sensible, évoqué avec humour et élégance qui élèvent indéniablement cette bouleversante et tragique histoire au rang de mémorable. L'auteur nous pousse à la réflexion. Qu'aurais-je fait à sa place ? Qu'auriez-vous fait ? En reposant "L'Art de perdre" d'Alice Zeniter ou encore "La fête au bouc" de Mario Vargas Llosa, cette même question me taraudait. Avaient-ils vraiment le choix ? Avaient-ils les armes, les outils dont nous bénéficions aujourd'hui pour lutter ?

Une biographie passionnante, une ode à la musique, un livre poignant, important.

«C'était l'ultime et incontestable ironie de sa vie : qu'en le laissant vivre, ils l'avaient tué.»  


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«L'art est à tout le monde et n'est à personne. L'art appartient à toutes les époques, non à une époque. L'art appartient à ceux qui le créent et à ceux qui l'aiment. L'art n'appartient pas plus au Peuple et au Parti qu'il n'appartenait jadis à l'aristocratie et au mécène. L'art est le murmure de l'Histoire, perçu par-dessus le fracas du temps. L'art n'existe pas pour lui-même : il existe pour les gens. Mais quels gens, et qui les définit ? Son propre art était toujours anti-aristocratique à ses yeux. Écrivait-il, comme ses détracteurs l'auraient voulu, pour le mineur du Donbass fatigué de son labeur, qui a besoin d'un doux remontant ? Non. Il écrivait de la musique pour qui voulait l'écouter, pour ceux qui appréciaient le mieux la musique qu'il composait, de quelque origine sociale qu'ils fussent. Il écrivait de la musique pour les oreilles qui pouvaient entendre. Et il savait, par conséquent, que toutes les vraies définitions de l'art sont globales, et que toutes les fausses définitions de l'art lui attribuent une fonction spécifique.
Ingénieurs de l'âme humaine : une expression froide et mécanique. Et pourtant...de quoi s'occupe l'artiste, sinon de l'âme humaine ? A moins qu'il ne veuille être décoratif, ou qu'un toutou des riches et des puissants. Il avait toujours été lui-même anti-aristocratique, par sentiment personnel, tendance politique, principe artistique. A cette époque optimiste - en réalité, si peu d'années auparavant - où l'avenir du pays tout entier, sinon de l'humanité elle-même, était repensé, il avait semblé que tous les arts pouvaient être réunis dans un glorieux projet commun. La musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, l'architecture, le ballet, la photographie formeraient un partenariat dynamique qui ne refléterait pas seulement la société ou n'en ferait pas seulement la critique ou la satire, mais la bâtirait. Les artistes, de leur plein gré et sans aucune directive politique, aideraient leurs semblables à se développer et s'épanouir.Pourquoi pas ? C'était le plus vieux rêve de l'artiste. Ou, comme il le pensait maintenant, la plus vieille chimère de l'artiste. Parce que les bureaucrates politiques étaient bientôt apparus pour prendre le contrôle du projet, pour en drainer la liberté et l'imagination et la complexité et les nuances sans lesquelles les arts deviennent sains et absurdes.
Son album de coupures de presse. Quelle sorte d'homme achète un tel album et l'emplit d'articles insultants sur lui-même ? Un fou ? Un ironiste ? Un Russe ? Il pensa à Gogol, planté devant un miroir et lançant de temps en temps son propre nom, sur un ton de révulsion vis-à-vis d'un inconnu. Cela ne lui semblait pas être l'acte d'un fou.Son statut officiel était celui du «bolchevik indépendant». Staline aimait dire que la plus belle qualité du bolchevik était la modestie. Oui, et la Russie était la partie des éléphants...
Une part de lui-même croyait-elle au communisme ? Certainement, si l'alternative était le fascisme. Mais il ne croyait pas à l'Utopie, à la perfectibilité du genre humain, au façonnage de l'âme humaine. Après cinq ans de «Nouvelle Politique économique» instaurée par Lénine, il avait écrit à un ami que «le paradis sur terre» viendrait «dans deux cents milliards d'années». Mais cela, pensait-il maintenant, pouvait bien être encore trop optimiste.
Récemment, le Pouvoir l’avait humilié, lui avait retiré son gagne-pain, ordonné de se repentir. Le Pouvoir lui avait dit comment il voulait qu’il travaille, comment il voulait qu’il vive. A présent, il insinuait que, à la réflexion, il ne voulait peut-être plus qu’il vive.
La peur : qu'en savaient ceux qui l'infligeaient ? Ils savaient que cela fonctionnait, et même comment cela fonctionnait, mais pas ce que cela faisait de la subir. «Le loup ne peut parler de la peur de l'agneau», comme on dit.
Quelques années de suite, il avait porté le même toast de Nouvel An. Pendant trois cent soixante-quatre jours, le pays devait écouter la folle propagande du Pouvoir répéter que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, que le paradis sur terre avait été créé, ou serait bientôt créé lorsque quelques autres rondins auraient été coupés et qu'un million d'autres copeaux auraient volé, et que quelques centaines milliers d'autres saboteurs auraient été exécutés; répéter que des temps plus heureux allaient venir - s'ils n'étaient pas déjà là. Et, le trois cent soixante-cinquième jour, il levait son verre, et disait de sa voix la plus solennelle : «Buvons à ceci - que tout ne devienne pas encore plus parfait !»
Il n'avait aucun des talents politiques requis : aucun goût pour le léchage de bottes, et il ne savait pas conspirer contre l'innocent, trahir des amis.
Quand la vérité devenait impossible – parce qu’on risquait une mort immédiate – elle devait être déguisée. Dans la musique folklorique juive, la danse est le déguisement du désespoir. Et, en l’occurrence, le déguisement de la vérité était l’ironie. Parce que l’oreille du despote est rarement assez fine pour l’entendre.
[...] si vous sauviez votre peau, vous pouviez sauver aussi vos proches, ceux que vous aimiez. Et puisque vous auriez tout fait pour sauver ceux que vous aimiez, vous faisiez tout pour rester en vie. Et parce qu'il n'y avait pas le choix, il n'était pas possible non plus d'éviter la corruption morale.
Qu'est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous - la musique de notre être - qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l'Histoire.
[...] il est toujours possible d'avilir un peu plus les vivants. On ne peut en dire autant des morts.
Il aimait penser qu'il n'avait pas peur de la mort . C'était la vie qu'il craignait , pas la mort . Il était d'avis que les gens devraient penser plus souvent à la mort ,et s'habituer à cette idée . La laisser approcher sans la voir n'était pas la meilleure façon de vivre . Il fallait se familiariser avec elle.
Peut-être était-ce un des drames que la vie ourdit pour nous : c'est notre destinée de devenir dans notre vieil âge ce que, dans notre jeunesse, nous aurions le plus méprisé.
Il savait combien les gens aimaient «mélodramatiser» leur passé, et ressasser rétrospectivement des options et des décisions qu'à l'époque ils avaient prises sans réfléchir. Il savait aussi que le Destin n'est rien d'autre que les mots Et voilà.
Manœuvres trop compliquées pour atteindre le plus simple objectif; stupidité; autosatisfaction; insensibilité à l'opinion d'autrui; répétition des mêmes erreurs - tout cela, étendu à des millions et des millions d'existences, ne reflétait-il pas ce qu'avait été la réalité sous le soleil de la Constitution Staline : un vaste catalogue de petites farces aboutissant à une immense tragédie.
Si vous tourniez le dos à l'ironie, elle se muait en aigrement en sarcasme. Et à quoi était-elle alors bonne ? Le sarcasme était une ironie qui avait perdu son âme.»
Dmitri Chostakovitch en 1950

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Quatrième de couverture

Ils venaient toujours vous chercher au milieu de la nuit… Alors il avait dit à Nita qu’il passerait ces heures inévitablement sans sommeil sur le palier, près de l’ascenseur. Il attendrait que la porte s’ouvre, qu’un homme en uniforme hoche la tête en le reconnaissant, que des mains se tendent et se referment sur ses poignets. Il s’empresserait de les accompagner, pour les éloigner de l’appartement, de sa femme et de son enfant. 

On a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des «collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous? 
Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

Editions Gallimard Collection Bibliothèque étrangère, Mercure de France, avril 2016
200 pages
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin

Julian Barnes © Alan Edwards




Julian Barnes vit à Londres. Auteur de quinze romans ou recueils de nouvelles, de sept essais ou récits, traduits en plus de quarante langues, il a reçu le David Cohen Prize pour l'ensemble de son oeuvre et le Man Booker Prize pour Une fille, qui danse (Mercure de France).