mercredi 1 mars 2017

La puissance de la modération**** de Pierre Rabhi


Éditions Hozhoni, octobre 2015
115 pages

Description


Entre philosophie et poésie, ce florilège de citations de Pierre RABHI offre un saisissant aperçu de sa pensée.
Plus de trois cents citations extraites de ses écrits et de ses nombreuses conférences ou entretiens viennent ainsi résumer avec élégance l’essentiel de son message.
Hymne à la Terre-Mère, critique de la modernité, appel à l’insurrection des consciences et à la sobriété : chacune des phrases du penseur agroécologiste résonne comme un éclat de vérité.
La puissance de la modération, élément clé de sa pensée, est mise à l’honneur tant dans le fond que dans la forme de ce nouveau recueil.
Un livre qui s’adresse autant aux lecteurs déjà conquis par l’œuvre et la plume de Pierre Rabhi, qu’à ceux qui souhaiteraient en découvrir la sobre sagesse.


« Apprenons à découvrir la puissance 
et la beauté de la modération, 
chantée par les sages de tous les temps. 
Il ne s’agit pas de régresser ou de manquer, 
mais au contraire, d’assurer notre subsistance 
et de vivre dans l’équilibre et l’harmonie. »


Mon avis  ★★★★☆


Pierre Rabhi, d'une sagesse immense, qui véhicule, à travers ses messages, tant de bon sens et d'humanisme. Dans ce recueil, sont regroupées de nombreuses citations de Pierre Rabhi dans des thématiques précises, du respect de la Nature, aux dangers de la croissance, du Superflu à la Coopération, sans oublier l'Amour et la Beauté. Des citations toutes aussi intéressantes, puissantes, porteuses de sens, les unes que les autres. Il faut envisager ce recueil comme un survol des grandes idées, pensées de Pierre Rabhi, mais ne vous attendez pas à une vraie analyse détaillée sur la puissance de la modération; quoique l'introduction est une belle entrée en matière. La démesure des uns provoque la ruine et l'indigence des autres....La perception d'une planète merveilleuse pourvoyeuse de toutes les offrandes jubilatoires est ravalée à celle d'un gisement de ressources à épuiser.... il nous reste toujours un espace dans lequel nous avons une marge de choix : il incombe à chacun de se demander à quel moment il outrepasse la juste mesure. Car l'indispensable à la survie est par nature limité.... Aimer, prendre soin et rechercher la cohérence ont été pour moi des moteurs porteurs de sens et d'enthousiasme.
Ce petit livre est un condensé de ses pensées, à savourer néanmoins, et qui pousse indéniablement à la réflexion, et au questionnement. 
J'avais adoré "La Part du colibri" et son "Manifeste pour la Terre et l'Humanisme" que je recommande vivement ;-)
«Nous sommes passés d'une humanité primitive qui considérait qu'elle appartenait à la vie, à une humanité dite «évoluée» qui considère que la vie lui appartient. Nous nous sommes érigés comme les propriétaires de la création. C'est la raison pour laquelle nous n'avons plus aucun respect pour rien.
À la différence de la prédation humaine, le lion dévore des antilopes car sa propre existence en dépend, mais il n'a ni banque ni stock d'antilopes pour en faire commerce et affamer ses congénères. Chaque prélèvement est en quelque sorte fondé sur la vie qui se donne à la vie, pur que tout puisse continuer à vivre.
Aujourd'hui, la guerre est rationalisée. Ceux qui disposent des hautes technologies peuvent même faire la guerre à distance. Comment se fait-il que l'humanité n'ait pas compris que cette voie est indigne de l'intelligence.
Je suis devenu un agroécologiste et objecteur de croissance, sachant que la croissance consiste à détruire, à polluer, à fabriquer des armes et à créer des besoins inutiles qui nous asservissent.
Surabondance et gaspillage cohabitent avec indigence, pénuries et famines. Nous sommes à l'ère de l'anthropophagie structurelle scientifiquement mondialisée.
Tandis que la planète est chaque jour dépecée de ses fortes, écumée de ses poissons, que la terre nourricière est détruite, que la nature est empoisonnée de mille manières, le tambourin du développement durable raisonne partout et entretient dangereusement l'illusion.»

Car si l'on nous sépare*** de Lisa Stromme


Éditions Harper Collins, 01 mars 2017
321 pages
Traduit de l'anglais par Séverine Beau
Titre original  "The Strawberry Girl"

Quatrième de couverture


« Je me mis au défi de prononcer son nom au grand air, marchant avec vigueur pour assourdir le son de ma voix. Je commençai par murmurer tout doucement ces deux mots qui sentaient le soufre. Puis je lâchai son nom à voix haute. Edvard Munch. »

Norvège, 1893. Le petit village de pêcheurs d’Åsgardstrånd se prépare à l’arrivée de la noblesse mais aussi à celle d’un cercle d’artistes très controversés, la Bohême de Kristiania. Tous viennent profiter du fjord, dont la lumière estivale décuple la beauté.
Johanne Lien, la fille d’un modeste fabricant de voiles, devient le temps d’une saison la servante de l’impétueuse Tullik Ihlen. La jeune femme l’entraîne dans sa passion pour Edvard Munch, dont les toiles scandalisent les estivants. Johanne est captivée par l’émotion brute qui se dégage de l’œuvre du peintre et accaparée par la liaison secrète qu’il entretient avec Tullik. Mais très vite, elle comprend qu’elle devra dissimuler bien plus que des rendez-vous amoureux…

Lisa Stromme est née dans le Yorkshire en 1973, et a étudié à l’Université de Strathclyde, à Glasgow. Elle vit en Norvège avec son mari et ses deux enfants non loin d’Åsgardstrånd, le petit village côtier où le peintre Edvard Munch avait l’habitude de passer ses étés. Car si l’on nous sépare est son premier roman.

Mon avis  ★★★☆☆


Sensuel et captivant (au début) ... Lisa Stromme s'est inspirée des peintures d'Édouard Munch pour créer cette belle histoire d'amour et de passion, que j'ai aimée lire; et pourtant, une petite semaine après avoir refermé ce livre, je me dis qu'il m'a manqué ce petit quelque chose qui aurait pu rendre cette histoire davantage fascinante. Un brin plus de psychologies des personnages peut-être.
Je connaissais Edvard Munch et plus particulièrement son "Cri". Lisa Stromme en fait une analyse intéressante, personnelle, qui s'intègre parfaitement bien dans l'histoire entre Edvard Munch et Tullik, cette jeune femme, belle et fragile, devenue sa muse. L'auteure donne une âme à ce tableau, et c'est assez fascinant.
Lisa Stromme nous décrit aussi l'atmosphère d'une époque dans un petit village nordique, où l'on se méfie des qu'en dira-t-on, où le regard des autres importent énormément, où dévier du "droit" chemin prend vite des allures de scandale. «Nous devrions suivre ceux qui sont lumière, qui nous montrent le chemin. Mais que faisons-nous ? Nous les persécutons. Les gens ignorent la lumière, ils préfèrent l'obscurité.» Munch n'est pas très populaire dans ce village, il est associé au cercle d'artistes de la Bohême de Kristiana, qui fait à l'époque outrage aux bonnes moeurs.
Le personnage de Johanna Lien, la cueilleuse de fraises, est attachant. Elle fréquente Edvard Munch, avec qui elle peut partager librement sa passion pour la peinture, et devient la confidente de Tullik.
Un bon roman, original, qui m'a absolument captivée au début, mais pour lequel mon engouement s'est un peu essoufflé au fil des pages, irritée certainement par les nombreux clichés qui étouffent les splendides passages sur l'art, les couleurs.
Je remercie Babelio et les éditions Harper Collins, ce fût un bon moment de lecture malgré tout, et je n'hésiterai pas à recommander ce livre.
J'ai hâte de rencontrer Lisa Stromme, ce soir, et de l'écouter parler de ce roman, de son inspiration, et de pouvoir partager cette lecture avec elle. Double merci !

Le Cri - Edvard Munch 
«Je songeai à Thomas, avec ses envies de parcourir le monde, de naviguer jusqu'à des terres lointaines et de rentrer au pays couvert d'or et de bijoux. Comment pouvait-on rêver d'un avenir si différent du moment présent et s'imaginer les réconcilier grâce au passage du temps ?
J'essaye de peindre les questions insolubles que nous pose l'existence, toutes ces choses qui nous laissent perplexes. J'essaye de peindre la vie telle que nous la vivons.
- Non, non, les gens ne remettent pas en cause votre technique. Mais ils disent que ce que vous faites est grossier et vulgaire.
- La vérité paraît souvent vulgaire, vous ne croyez pas ? Et les mensonges brillent parfois comme une belle nuit d'été.
Je caressai la toile, tamponnai la peinture à légers coups de pinceau et restai à l'écoute, comme s'il ne s'agissait que d'une longue conversation avec moi-même.
Mon père disait toujours qu'il y avait bien des manières de pénétrer dans la forêt. L'on pouvait y entrer en courant, le coeur ouvert à tous les possibles, sans savoir ce qui vous attendait au prochain tournant; ou l'on pouvait aller d'un pas tranquille, en devisant et en riant avec des amis, insensibles aux bruits discrets de la forêt; ou encore flâner au bras d'un amant, à la recherche d'un refuge pour des instants volés à deux. L'on pouvait enfin s'y glisser silencieusement, attentif au moindre souffle de la forêt, dans un état de communion magique et d'osmose muette de la nature.
-Il utilise l'alcool pour brouiller les contours.
-Les contours de quoi ?
-De la vie [...].
Mais saurait-il vraiment me comprendre ? Ce besoin viscéral de peindre, les sentiments qui s'agitaient en moi, tout ce que Munch m'avait appris. Thomas allait-il m'ôter tout cela ? Devrais-je renoncer à mon âme pour devenir sa femme ?
Nous pouvons en y contraignant notre imagination, faire naître en nous dans l'obscurité les images les plus claires. (Traité des couleurs, JOHANN WOLFGANG VON GOETHE)»

Lisa Stromme introduces "The Strawberry Girl"

mardi 28 février 2017

Le monde du milieu**** de Breyten Breytenbach


Actes Sud, mai 2009
216 pages
Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Jean GUILOINEAU

Quatrième de couverture


Regard d’un poète engagé sur le monde et ses dérives, sur son pays l’Afrique du Sud, dans sa nouvelle actualité, sur le continent africain et son devenir, ce recueil de quinze textes est un cri, un appel à la réflexion, à la remise en question, une invitation à la rigueur et à la vigilance. Ce livre tend un miroir accusateur à ceux qui écrasent, pillent ou utilisent le continent africain dans l’indifférence ou le silence complice ; il interroge sur la place de l’artiste et sur ce qu’il advient de l’imaginaire dans ce continent si terriblement désespéré, et parfois si désespérant. Evoquant, tour à tour, son identité afrikaner ou ses souvenirs de prison, sa fervente admiration pour Mahmoud Darwich ou la mort des clandestins sur le chemin de l’exil, dénonçant la terrible responsabilité de Sharon et de Bush au Moyen-Orient, ou esquissant un rapprochement entre Nelson Mandela et Barack Obama, Breyten Breytenbach nous entraîne à travers les interstices du monde. Il nous invite à la rencontre de tous ceux qui, par leurs idées, leurs itinéraires, leurs choix, se sont arrachés à leur contexte premier pour accéder à un autre point de vue, pour créer une autre sphère de réflexion. Et c’est ainsi qu’il révèle ce “Monde du milieu” tout en nuances, différences, altérités, toujours en marge, et pourtant essentiel, où se retrouvent, en un fabuleux cortège d’intelligences, de nombreux artistes et intellectuels, de tous temps et de tous lieux.

Poète, romancier, peintre, Breyten Breytenbach est d’origine sud-africaine. Critique à l’égard de la politique en cours et se pensant aujourd’hui plus utile à l’extérieur qu’à l’intérieur de son pays, il dirige depuis quelques années, à Gorée au Sénégal, un Institut de recherche et d’accueil pour la démocratie, le développement et la culture : un lieu où l’imaginaire peut de nouveau exister et l’Afrique être de nouveau rêvée.

Mon avis ★★★★☆



À la mémoire de Mahmoud Darwich, Paris août 2008.


Un recueil d'essais qui interpelle, dénonciateur, très critique, voire virulent à l'égard des politiques en cours en Afrique et qui crée une indéniable atmosphère de réflexion. Breyten Breytenbach dénonce les avancées technologiques à outrance, l'aberration de certaines décisions européennes, «On subventionne les fermiers européens pour qu'ils produisent des récoltes, et des millions de gens meurent de faim. Nous nous enrichissons et nous nous engraissons en élevant des milliers de porcs, et nous ne pouvons plus boire l'eau des nappes phréatiques.[...] Nous stimulons nos économies par la production et la vente d'armes et des tueurs de treize ans avec des perruques et des kalachnikovs meilleur marché qu'un sac de riz n'ont d'autre moyen d'être initiés à l'humanité qu'en devenant fous.», apostrophe Madiba, convoque Obama, s'interroge sur les valeurs du monde, dénonce haut et fort l'anarchie ambiante, les problèmes liés au pouvoir, pointe du doigt le très faible budget alloué aux infrastructures en Afrique, évoque le sombre horizon de la jeunesse africaine si rien n'est fait pour éloigner les seuls intérêts personnels, prône la diversité artistique garantissant une identité partagée, rêve de justice, de liberté, de décence, de dignité, liste les dangers : l'avidité des prédateurs insatiables, le fanatisme religieux, l'appât de pouvoir et de richesse, la discrimination entêtée et institutionnalisée contre les femmes, et une pauvreté endémique, brutale et toujours plus profonde qui s'installe malgré la manne du pétrole au Niger par exemple ...
Un recueil très riche, dense, une belle écriture, profonde, courageuse. J'ai pris une claque, souvent à retardement, parce que l'écriture n'est pas toujours facile à décrypter ! La violence des propos est atténuée par des pointes d'ironie et d'humour qui font leur effet et qui sont fort appréciables.
«La liberté ne devrait pas être un privilège.
On ne devrait même pas prendre la peine de souligner des mors (des concepts ?) comme "primitives", "responsables", "générations futures", "enfance de l"humanité", etc. Mais quel paternalisme éhonté ! Qui donne aux prédateurs culturels du Nord le droit de mettre en captivité la culture des autres ?
Nos présidents essaient de laver le sang qui tache leurs tuniques et se présentent comme des seigneurs de la guerre et des effigies vivantes des idoles, comme s'ils pouvaient ainsi incarner les masques des ancêtres. Et ils font ça au nom de l'exception culturelle. (Si seulement on pouvait les exiler et les enfermer dans les vitrines de verre de cette exposition que j'ai vue à Rio de Janeiro.)
Nous faisons partie du monde. Cependant, en Afrique, nous regardons se dérouler les événements depuis les coulisses, absorbés par nos propres conflits, et nous restons à la traîne.
Un Etat devrait être le lieu d'exercice d'un pouvoir légitime et d'arbitrage pour une administration des intérêts d'une grande communauté composite vivant dans les frontières «naturelles» qui marquent une certain cohésion culturelle. Mais les Etats que nous avons en Afrique sont en grande partie des constructions coloniales fantaisistes, transmises à des élites locales loyales mais pas libres, qui devaient assurer une bonne gouvernance et la poursuite de l'exploitation rentable des «indigènes».
(Qui, à part des intellectuels dépravés et les copains politiques, a développé les notions horribles de «nettoyage ethnique», d'«extermination des cancrelats», d'«ivoirité» et d'«apartheid» - pour ne citer que quelques fruits «glorieux» de l'esprit ? )
Savez-vous ce qui constitue le cauchemar des jeunes hommes des classes moyennes d'Afrique du Sud aujourd'hui ? Être arrêtés pour excès de vitesse ou sous influence de drogue, et être mis dans la même cellule que des criminels endurcis avant d'être libérés quelques jours plus tard - le plus souvent avec le virus du sida.
C'était déchirant dans la mesure où un départ est la confirmation d'une expérience ratée et d'un rêve brisé - le «rêve» était sans aucun doute mon attente naïve qu'une nouvelle organisation mise en place par un mouvement de libération réaliserait au moins quelques-uns des objectifs pour lesquels nous avions lutté : la justice économique, une vie publique dominée par l'éthique...Et pour moi, c'était la fin de la possibilité d'appartenir à un lieu - écrire et peindre dans un studio donnant sur une rivière où le vent courbait et balançait les roseaux, où des oiseaux jaune et rouge voletaient, où des tortues géantes des montagnes venaient frotter leur carapace contre le mur blanc de la maison, et où, sur l'autre rive, des babouins, des antilopes au sabot timide et des marmottes d'Afrique descendaient depuis le versant de la montagne dans la lumière grise de l'aube.
La cour internationale de justice devrait-elle considérer Omar Hassan el-Béchir comme responsable de la tentative de génocide au Darfour ? Oui ! Robert Mugabe et des acolytes assassins couverts de sang devraient-ils être inculpés de crimes contre leur propre population ? Oui ! Bush, Cheney, Rumsfeld, Rice et Wolfowitz devraient-ils être eux aussi traduits devant un tribunal international et condamnés pour crimes de guerre ? Bien sûr ! Bush doit bénéficier d'un procès aussi juste que Saddam Hussein. (La seule différence entre les deux, c'est que le veul Américain a le courage et l'honneur d'un paon de café du Commerce.) 
Pendant combien de temps allons-nous continuer sur le fil du rasoir comme des schizophrènes entre le discours d'égalité et de justice, et la pratique d'un pouvoir arbitraire et voleur ? [...] Comment se fait-il que la vie humaine n'ait plus de valeur ? [...] Pourquoi appelons-nous "révolution démocratique nationale" le processus par lequel l'État et toutes ses institutions - et, par extension, la culture et l'économie- deviennent l'auge dans laquelle se nourrissent le parti et ses cadres ?
Nous avons cru que les Nations unies étaient un compromis international adapté pour fédérer les espoirs et régler les conflits, mais l'organisation a été émasculée par l'unique superpuissance de la planète qui considérait ses intérêts comme suprêmes, et par les petits despotes faisant étalage de leur vanité.
On subventionne les fermiers européens pour qu'ils produisent des récoltes, et des millions de gens meurent de faim. Nous nous enrichissons et nous nous engraissons en élevant des milliers de porcs, et nous ne pouvons plus boire l'eau des nappes phréatiques.[...] Nous stimulons nos économies par la production et la vente d'armes et des tueurs de treize ans avec des perruques et des kalachnikovs meilleur marché qu'un sac de riz n'ont d'autre moyen d'être initiés à l'humanité qu'en devenant fous.»

Très bel entretien avec Breyten Breyttenbach par Ballast : c'est ici.