dimanche 22 mai 2022

Encabanée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Quitter la ville pour la nature. La frénésie pour le calme. Le bitume pour des contrées sauvages. Le confort pour une autre forme de bien-être, celui que l'on puise au fond de soi, celui qui permet/oblige à être soi-même, qui s'affranchit de tout artifice. C'est ce défi que s'est lancé Anouk. S'encabaner pour se retrouver. Passer en mode "Slowlife" pour se reconnecter avec son soi intérieur, observer, prendre le temps d'observer, reconsidérer ses propres valeurs, faire appel à ses sens, écrire. Pour s'éloigner des sollicitations, d'un monde qui ne lui parle plus. Un monde qui s'auto-détruit.
L'Homme n'est pas tendre avec la Terre, ce n'est pas ou plus un scoop. Le dernier rapport du GIEC a lancé le compte à rebourre. L'ultimatum est limpide. Les intérêts des uns s'accrochent, se répandent comme de la mauvaise herbe et rendent la vie dure aux apprentis écolos. 
Gabrielle Filteau-Chiba dénonce comme l'a brillamment fait Edouard Abbey avant elle.
Le roman est court, fort, fluide et engagé. D'actualité. 
Pour être tout à fait honnête, le ton moralisateur que l'auteure emprunte à quelques reprises m'a parfois gênée. Le combat est universel, chacun fait sa part, avec ses moyens. La compétitivité est à placer en haut de l'échelle, là où s'accrochent les décisionnaires. Malheureusement, c'est surtout à leur soif pouvoir qu'ils s'accrochent. Peu ont les cojones de s'accrocher à de saines idées.
Une toute petite fausse note pour ce premier tome. Mais une auteure à suivre. "Sauvagines" m'attend. Envie de relire Thoreau, Abbey et son Gang de la clef à mollette, ou encore  "Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin. 


« La mémoire se cultive comme une terre. Il faut y mettre le feu parfois. Brûler les mauvaises herbes jusqu'à la racine. Y planter un champ de roses imaginaires, à la place. » Anne Hébert, Kamouraska, Paris, Éditions du Seuil, 1970, p.75
 

« Inspire, expire. Mon coeur va lâcher. Rire démonique dans la nuit, comme un appel. Inspire, expire. Je n'ose pas bouger d'un poil. La sueur coule le long de mon dos. Leurs cris résonnent tous azimuts. Les coyotes encerclent mon refuge, me rappellent ma petite princesse. Leurs yeux d'affamés dansent comme les lampions d'un cimetière. Je ne pensais jamais un jour flatter autant un fusil. De l'autre côté de la vitre, les coyotes gagnent la rivière. C'est ici, leur traverse marquée de phéromones, leur autoroute millénaire qui serpente dans la forêt. Et moi, j'ai peut-être bien seulement halluciné qu'ils voulaient ma peau, alors qu'ils avaient simplement envie de lapées d'eau. Cherchez l'intrus. Au fond, c'est moi. »

« Ma cabane. Quelques planches dans le bois. Un petit prisme rectangulaire. Une boîte de Pandore. Je n'ai jamais vu les choses aussi clairement. Posé sur ma vie d'avant un jugement aussi net. Sanctuaire de neige, merci. Je suis confrontée à toutes mes bibittes, mais j'ai retrouvé ce qui est si facile d'échapper...l'espoir. »




Quatrième de couverture

Lassée de participer au cirque social et aliénant qu’elle observe quotidiennement à Montréal, Anouk quitte son appartement pour une cabane rustique et un bout de forêt au Kamouraska, là où naissent les bélugas. Encabanée dans le plus rude des hivers, elle apprend à se détacher de son ancienne vie et renoue avec ses racines. Couper du bois, s’approvisionner en eau, dégager les chemins, les gestes du quotidien deviennent ceux de la survie. Débarrassée du superflu, accompagnée par quelques-uns de ses poètes essentiels et de sa marie-jeanne, elle se recentre, sur ses désirs, ses envies et apprivoise cahin-caha la terre des coyotes et les sublimes nuits glacées du Bas-Saint-Laurent. Par touches subtiles, Gabrielle Filteau-Chiba mêle au roman, récit et réflexions écologiques, enrichissant ainsi la narration d’un isolement qui ne sera pas aussi solitaire qu’espéré.

Éditions Le Mot et le Reste,  janvier 2021
120 pages
Finaliste du Prix Hors Concours 2021
Sélection Prix Récit de l'Ailleurs 2022

lundi 16 mai 2022

Les enchanteurs ★★★☆☆ de Geneviève Brisac

« Pour survivre, il ne faut ni obéir, ni désobéir, il faut ruser. »
Un récit, une autofiction, tout en distance, non sans implication mais en retenue, j'ai trouvé, comme si l'exercice de pleinement se livrer avait été compliqué. Pas évident à expliquer, mais c'est un peu comme si on m'avait, oralement, raconté une histoire sans me regarder droit dans les yeux. La technique de narration du double y est certainement pour quelque chose, ce mélange de "je" et de "elle" demande un peu de concentration et je ne l'étais certainement pas assez ;-)  Je n'ai pas totalement adhéré à la détresse de Nouk. Je l'ai entraperçue mais je n'y ai pas toujours cru. 
Donc j'étais plutôt mitigée en refermant ce livre, mais cette lecture a fait son chemin, et je me dis que c'était plutôt astucieux finalement d' embarquer le lecteur dans ce mélange de "je", de "elle", dans ce tourbillon de la vie , à l'instar des thèmes abordés qui donnent le tournis, d'alléchants sujets qui me parlent et qui peuvent clairement donner le vertige  : le féminisme, l'univers misogyne dans certains milieux (ici dans le monde de l'édition avec les trophées de chasse des éditeurs de l'époque, on est en 1970 (et d'aujourd'hui ?)), l'engagement militant pour de nos nobles causes, l'abus de pouvoir, le management du pouvoir en entreprise et ses déceptions, ses désillusions ...
Le fond est intéressant, nécessaire. La forme, pas si mal in fine, avec un peu de recul ;-) 
Geneviève Brisac est une auteure prolifique ; je me suis notée "Petite" pour poursuivre ma découverte de l'auteure.

« Merci, oh merci !
De n'avoir jamais rien compris...
Merci, oh merci !
De m'avoir donné cette rage
Libre, libre, libre
De venir jusqu'ici »
Anne Sylvestre (citée en exergue) 

« Comme tant d'autres, convaincus de jouer une partie décisive avec l'histoire de leur temps, Nouk consacre ses journées à défendre le peuple chilien contre les attaques fascistes, bataille perdue ô combien.
Augusto Pinochet prend le pouvoir le 11 septembre 1973. Les camionneurs et les tanks ont gagné. Dans son palais de la Moneda, le président Salvador Allende se suicide d'une rafale de mitraillette dans la tête. Le palais est pillé et saccagé par les militaires. La violence se déchaîne. Je n'arrive pas à y croire. Des milliers de révolutionnaires et de démocrates chiliens sont assassinés et des milliers d'hommes et de femmes, torturés. Le stade de Santiago se remplit de corps maltraités. Les putschistes y déversent leurs victimes humiliées, insultées, tabassées. On viole, on torture, on terrorise à tout-va.
Nous avions si souvent crié plus jamais ça.
Nous l'avions promis à nos ancêtres assassinés.
Juré de faire de nos corps un rempart au fascisme.
Nous nous réunissons sans cesse, nous manifestons sans cesse, et nous créons des dizaines de comités de soutien au peuple chilien. Venceremos.
Nouk roule dans sa 4L dorée, pleine à ras bord de tracts et d’affiches vainement solidaires du peuple chilien. El pueblo unido. Elle pense comme tout le monde à la guerre d’Espagne, Andaluces de Jaén.
Jamais elle ne repense à cette École remplie de filles en robe de chambre. Un autre monde. »

« - Et le soir, tu fais quoi ? Tu vas à des réunions encore ?
- Oui, mais les temps ont changé. C'est le temps des réunions de femmes. Le temps des combats pour l'avortement libre et gratuit. Le temps de la lutte contre le viol. Viol de nuit, terre des hommes.
- Alors, le soir, Nous se rend discrètement, non sans timidité, à des réunions féministes, au lieu de réviser ses poèmes ?
- Oui, et elle rédige des tracts qui disent "notre corps nous appartient".
- Permets-moi de sourire. Elle se rend donc dans une tour de la faculté de Jussieu où se tient le comité de soutien au peuple chilien ?
Oui. Ampoules qui pendent de plafonds aux coffrages démolis. Chaises précaires. Je vais à mes réunions, mes réunions, mes réunions. Pompidou meurt. Je prends des notes. Giscard est élu. Je prends des notes, assises sur un radiateur éteint. Je lis, je lis, je lis le tendre Antonio Gramsci. Je prends des notes. L'indifférence est le pire des crimes/ J'étudie. Je travaille probablement cent fois moins que les autres. Mais comment comparer ma vie et celles des autres. Celles que je vois par la fenêtre ouverte ne sont que des destins imaginés.
Ce qui est sûr : je sais désormais prendre des notes ( du moins on peut l'espérer).
En mai, le concours de l'agrégation. Vingt-deux ans. On m'agrège. J'attends. Mais quoi ? Que la vie commence ! »

« - Il ne l'aime plus ?
- Peut-être ne l'a-t-il jamais aimée. Peut-être. Comment savoir ? Voici ce qui s'est passé : ils vivaient tous les deux dans une bergerie en pierres sèches, sans eau courante, sans électricité, elle à écrire, lui à rêver. C'était bien. C'était l'été. Cigales, tomates en terrasse, odeurs de prunes, vols de moustiques. Le soir, la lampe à pétrole se balançait au vent. Il y avait, inoubliables, les odeurs d'eucalyptus. Et Consuelo les a rejoints. Elle travaillait avec Nouk.
- Consuelo ?
- Une camarade chilienne.
- Une rescapée du coup d'Etat ?
- Oui. Ce soir-là, Nouk les a vus. Il caressait les cheveux lisses et doux de Consuelo. Il avait passé une veste sur des épaules nues, car elle frissonnait dans la nuit. Toutes les deux regardaient la mer, au loin. 
- Et alors ?
- Je ne sais pas, c'était limpide. Ils s'aimaient. Le mot prenait enfin sens. Nouk était enceinte, Berg l'abandonnait. OK.
- Elle n'a rien dit ?
- Chacun est libre, non ? Qu'aurait-elle dit ? Elle est partie pleurer comme une idiote dans la garrigue. Elle s'est mise, bizarrement, à cracher un peu de sang. Et puis voilà.
- Et elle est restée ?
- Oui, elle est restée, mais , par un mécanisme étrange, c'est elle qui est devenue la prisonnière. Plus elle luttait pour les droits et la liberté des femmes, plus le filet qui l'étranglait déjà se resserrait. Parce qu'il l'avait abandonnée, Berg avait peur désormais de la perdre. »

« - Tu ne peux pas raconter dans l'ordre ?
- Les choses finissent toujours par ressembler à la manière dont elles ont commencé. Alors, oui, je reprends du début. »

« - Réunions du matin, réunions de bilan, réunions de projets, c'est là que vous apprenez tous à faire semblant de travailler, à faire des phrases, à vous mettre en avant, à vous vanter, c'est très français. Mais on perd son temps. Ah ça, vous savez prendre des notes et parler dans le vide pendant des heures, mais quoi d'autre ? Ici, chacun est libre, tu comprends, libre, vraiment libre, chacun fait son travail, tu n'es même pas obligée de faire tes horaires, tu viens quand tu veux, tu pars quand tu veux. Je veux que les types qui travaillent avec moi aient les mêmes droits et les mêmes devoirs que moi. Ce qui compte, c'est le résultat. Et tu n'as plus aucun prétexte pour ne pas faire de ta vie une oeuvre d'art. Remarque, avec des enfants, ce n'est pas très bien parti. »

« La vie de Nouk à sa grande surprise est désormais une vie d'employée de maison d'édition comme les autres, routinière et prévisible. Employée avec enfants. Elle n'avait pas imaginé cela, mais elle s'y est habituée très vite.
Il suffit de ne penser à rien, sinon aux choses à faire. Fais ton petit programme, comme dit Werther.
- C'est ce que tu voulais, non ? Être normale ? »

« [...] l'imprévu nous ramène à l'essentiel. »


Quatrième de couverture

À dix-huit ans, Nouk pensait que le monde allait changer de base. Il semblerait que quelque chose ait mal tourné...
Nouk est rebelle, insolente. Quand Olaf l'embarque dans sa maison d'édition, elle n'imagine pas qu'il puisse un jour se séparer d'elle. C'est pourtant ce qu'il fait. N'a-t-elle vraiment rien vu venir ?
Avec Werther, c'est autre chose. Ce grand éditeur, excentrique et visionnaire, devient son mentor. Mais il se montrera incapable de la protéger.

Cinglant, poétique, d'un humour féroce, Les Enchanteurs jette un regard lucide sur le mélange détonant que forment le sexe et le pouvoir dans l'entreprise.
Mais c'est d'abord la désillusion, la colère et la mélancolie que convoque ici Geneviève Brisac, dans un hymne à la résistance, c'est-à-dire à la vie.

Geneviève Brisac construit une oeuvre d'une absolue sincérité tout en s'attachant à transmettre sa passion pour les grandes écrivaines qui ont marqué la littérature. Lauréate du prix Femina avec Week-end de chasse à la mère (L'Olivier, 1996), elle a récemment publié avec succès Vie de ma voisine et Le Chagrin d'aimer (Grasset), ainsi qu'un recueil d'essais, Sisyphe est une femme (L'Olivier, 2019).
 
Éditions de l'Olivier,  janvier 2022
183 pages

mercredi 11 mai 2022

Héritage et milieu ★★★★★ de Vigdis HJORTH

Une fratrie de quatre enfants, dont deux, Astrid et Åsa qui sont proches de leurs parents. Bård et Bergljot, les aînés, quant à eux, ont eu une enfance très différente avec leurs parents,  ont un vécu avec eux différent des benjamines. Bergljot a fini par couper complètement les ponts, pour la tranquillité de son âme, pour  «  ne plus avoir à faire semblant, [...] échapper aux larmes, aux reproches, aux menaces, [..] ne plus avoir à trouver des excuses, [à se] défendre et [...] expliquer sans relâche pour au bout du compte ne pas être comprise ».
« C'est la rue de l'enfance, ... celle qui t'a appris à haïr, qui t'a appris la dureté et les moqueries, qui t'a donné tes meilleures armes, tu dois apprendre à en faire bon usage. »
Une sombre et tragique histoire de famille, de non-dits. Le choix des parents de privilégier deux des enfants dans l'héritage va faire remonter à la surface les traumatismes enfouis, attiser les flammes, les rancœurs. 
Comment réussir à ne pas se nier soi-même, quand personne ne vous croit, quand l'affaire qui vous concerne, celle qui vous a dévasté, saccagé, ravagé est, pour vos proches, une simple histoire de fabulation, inventée, une bête invention car impossible à croire tout simplement pour eux. Quand aux yeux de vos parents, frère et soeurs vous n'êtes qu'une menteuse, une traitresse, une égoïste,  comment ne pas se sentir renier ? Comment ne pas devenir cinglée ? Comment ne pas être rongée par la culpabilité aussi ? Quel cheminement possible pour arriver à les considérer insignifiants et se transformer en guerrière ? Comment vivre avec les traumatismes liés à l'enfance ? Et comment garder un soupçon de lien avec sa famille pour ses propres enfants, se forcer un peu, pour eux, pour qu'ils tissent des liens avec leurs grands-parents, leurs cousins, .leurs oncle et tantes, même si le mal a été dit, fait, qu'il a creusé un fossé. Des enfants malgré eux emprisonnés dans l'histoire de leur mère, qui fatalement devenait aussi leur histoire. 
« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »
Petit à petit, on comprend toute la mécanique qui s'est mise en place dans cette famille. Comment les liens se sont brisés ? Comment en sont-ils arrivés à rendre toute réconciliation quasiment impossible ?  
Le regard des autres, la commisération et la bienveillance d'autrui ont prévalu pour une partie de cette famille, ont compté  davantage que protéger et aider son propre enfant. Nier, refouler ... ce n'est pas sain, n'amène rien de bon dans une relation.
C'est intelligemment écrit et construit. Nous sommes clairement dans la tête de l'auteure. La psychologie des protagonistes est affinée avec précision et beaucoup de pudeur. 
J'ai refermé ce livre le souffle court. 
« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« Faire comme une action voulue ce que tu es obligé de faire. »
Slavoj Žižek, cité en exergue

« [...] les mails nocturnes en colère étaient les plus vrais, et je les regrettais seulement parce que j'avais appris que je n'avais pas le droit de dire la vérité, que dire la vérité me coûterait cher. »

« Tout est lié. Aucune phrase n'est innocente pour celle qui avance, les oreilles dressées, pour comprendre. »

« [Elle]écrivait que père et mère pouvaient commettre des erreurs comme tout un chacun. Là était l'erreur, l'erreur d'Astrid. Qu'elle affirme être neutre, mais ne l'était pas dans la réalité, car parler en bien de tout le monde n'est pas de la neutralisation, quand une partie s'est rendue coupable envers une autre, mais elle n'en tenait pas compte, ou alors n'y croyait pas. Elle ne semblait pas comprendre ou ne voulait pas reconnaître que certains conflits ne se résolvaient pas de la manière qui lui aurait plu, qu'il est des contradictions qu'on ne peut pas lever, recouvrir de belles paroles, contourner, où il faut choisir son camp. »

« Mais j'étais loin, à Copenhague, je prenais un verre avec Klara au café Eiffel, le pub préféré d'Anton Vindskev, pleine de gratitude que Klara existe et qu'il existe aussi des pubs sombres où l'on pouvait se saouler, car si tout devait être éclairé en permanence, on serait obligé de porter cette obscurité au fond de soi et ce serait insupportable. »

« Père avait évité et craint ses deux enfants aînés parce qu'ils lui rappelaient la monstruosité de ses actes. »

« Ma douleur n'était pas malade, mais absolue. Je partis chez Klara et Anton Vindskev à Copenhague, eux savaient ce qu'ils devaient dire à des gens comme moi, ce qui remontait le moral. Être au fond du trou vous donne une compétence. Perdre quelqu'un vous donne une compétence. Manquer d'argent vous donne une compétence, avoir des problèmes avec le percepteur vous donne une compétence, être opprimé vous donne une compétence. Si l'on a la chance que ma vie vous sourie quand même, on ne doit pas oublier les compétences que l'on a acquises du temps où l'on était malheureux. »


« [...] chaque victime est un bourreau potentiel, alors il ne faut pas être trop généreux avec la compassion. »


« [...] cela fait mal si on veut faire que ça aille mieux. »

« Ils buvaient et se querellaient : un jour mère eut un bras cassé, elle était tombée dans l'escalier. Un jour elle eut un oeil au beurre noir, elle s'était pris une porte. Un jour elle s'était cassé une dent, elle avait glissé sur du verglas. Beaucoup de gens trouvent que ton père est amusant, dit mère.
[...]
Que devais-je dire, que tout alors est OK, père est amusant, père a de grandes connaissances, alors oublions le reste ? »

« [...] comment irait le monde si des gens se comportaient comme la famille à Bråteveien et échappaient à toute justice. »

« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« On ne devient pas gentil d'avoir eu mal. En règle générale, on devient méchant d'avoir eu mal. Se quereller pour savoir qui a le plus souffert est infantile. En règle générale, les opprimés sont estropiés et ont une vie affective détruite, en règle générale, les opprimés reprennent à leur compte la pensée et les méthodes des oppresseurs : c'est la conséquence la plus infâme de l'oppression qu'elle détruit les opprimés et les rend moins en mesure de se libérer. Il faut effectuer tout un travail pour que cette souffrance soit utile à quelqu'un, en particulier pour la personne elle-même en souffrance. »

« Et comment aurait-elle pu me comprendre quand elle ne faisait pas son propre examen de conscience ? »

« [J'étais] furieuse contre mère, car qu'avait-elle fait ? Rien. C'était ce "rien" qu'elle avait fait. »


« Pauvre mère peu claire, pauvre Astrid si ensorcelé durant toutes ces années par son langage de bonté qu'elle se croyait une âme charitable. Ce qu'elle était sans doute, tout au fond, à l'image des autres. Astrid transgressait mes frontières, c'était ce que je ressentais quand elle voulait me pousser à une réunion de famille où leur trahison serait passée sous silence, c'était cela qui était insupportable, son insistance à croire que tout pouvait être normal était précisément ce qui était anormal du début à la fin. »

« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »


Quatrième de couverture

Quatre frère et sœurs. Deux chalets. Un secret épou­vantable. Lorsque la dispute autour d’un partage d’héritage s’envenime, Bergljot est rattrapée par le maelström familial qu’elle avait fui vingt ans plus tôt. Ses parents ont décidé de laisser les chalets à ses sœurs cadettes, la privant ainsi que son frère de la partie la plus significative de l’héritage. Vu de l’extérieur, c’est une simple histoire d’argent, une question de favori­tisme et de jalousie. Mais Bergljot, qui porte un terri­ble secret depuis son enfance, interprète ce geste d’une tout autre manière : pour elle, c’est une ultime tenta­tive d’occulter la vérité et une insulte suprême aux victimes déjà profondément meurtries.
D’une sincérité impitoyable, Héritage et milieu est une méditation déchirante sur le traumatisme et la mémoire. C’est aussi le récit furieux du combat d’une femme pour survivre et être entendue. Un tour de force littéraire qui a marqué les esprits et divisé une famille, mais aussi tout un pays.

Éditions Actes Sud, novembre 2021
397 pages
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu
Nominé au National Book Award 2019