« Une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »
Que j'ai aimé ce livre.
Dans L'Aquarium, il y a l'endroit et il y a l'envers. L'endroit, ce sont les beaux tableaux de verre que viennent admirer les visiteurs. L'envers, ce sont les bassins des blessés, les projets non présentables, les finitions cachées « comme à l'arrière d'un tricot ». Vigga, stagiaire un peu perdue, passe de l'un à l'autre. Elle découvre que « toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons », et qu'une belle prison reste une prison.
Elle fait aussi la connaissance de Rosa, la pieuvre, dont le corps change de couleur pendant le sommeil, comme si elle rêvait. Trois cœurs, des bras qui pensent, des yeux derrière lesquels « s'étendaient des paysages à l'infini ». Vigga la regarde. Rosa la regarde aussi. Ce passage est tellement touchant. Ce regard, c'est tout le livre. Reconnaître que l'autre n'est pas là pour notre bon vouloir, qu'il a « ses propres raisons de traverser la vie ».
Mais la vitre n'enferme pas que Rosa. Vigga se cogne à ses propres parois, « les murs qui vivent en moi », et cherche dans le monde ce qu'elle ne trouve pas en elle. Avec Maiken, sa meilleure amie, elle confond longtemps un amour qui retient avec un amour qui laisse libre. Elle voudrait préserver leur complicité, les nuits à parler dans le noir, cette certitude d'être l'une à l'autre alors que Maiken est enceinte. Mais comment aimer sans retenir ? Comment accepter que les liens se transforment sans y voir une perte ?
Anne Cathrine Bomann mêle la précision des observations scientifiques à une poésie très douce. Les passages sur la pieuvre m'ont passionnée, et la fin m'a profondément émue. Le mouvement peut être une bonne chose malgré tout, les liens aussi ont besoin de mouvement.
Un immense coup de cœur pour les mots de cette autrice, pour ce qu'elle donne à voir et à penser. Un livre qui nous rapproche du vivant, nous ouvre à ce qui nous échappe et nous rappelle que les êtres que nous aimons ne nous appartiennent pas.
« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. »
« J'ai un bourdonnement dans les oreilles, dû à la profondeur ou à la hauteur.
C'est la pression de l'autre côté de la paroi. »
TOMAS TRANSTRÖMER
« Il arrive que les pieuvres changent de couleur et transforment l'architecture de leur peau pendant qu'elles dorment. Certains scientifiques pensent que ce phénomène est comparable au fait de parler dans son sommeil pour un être humain. Que le corps trahit ainsi un être pendant son sommeil, qu'il joue avec ce qui se déroule à l'intérieur. Que la pieuvre, derrière ses yeux clos, est en plein dans une chasse excitante ou dans une bagarre. Et que les couleurs qui la parcourent offrent aux voyeurs que nous sommes de rêver avec elle.
Je l'ai vu, moi, ce phénomène, j'ai vu les rêves modifier ton corps. Si je parviens à dormir cette nuit, j'espère rêver de toi. »
« Ils ne paient pas pour voir souffrir des animaux, la maladie, la mort et tout ce que personne n'a envie de voir sont donc cachés ici, dans l'envers du décor, tout comme sont cachées les finitions à l'arrière d'un tricot. Ici il y a les bassins remplis d'animaux blessés en observation, des poissons en attente d'un nouvel abri et des projets à moitié terminés, non présentables. Johannes m'a tout montré et - c'est assez incroyable - il n'a pas honte le moins du monde. »
« En effet, même si l'on fait tout notre possible pour obtenir un aquarium qui ressemble à un morceau de fond marin, ou à un bord de lac d'Amazonie, ce n'est jamais rien de plus qu'un bocal carré. Les algues ne peuvent pas pousser dans la mince couche de sable que nous avons mise, les racines ne poussent pas dans le verre. En principe, toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons ici, tout comme le seraient les animaux si nous ne purifiions ni n'oxygénions leur eau ni ne leur donnions des doses adéquates de nourriture. »
« La séparation entre l'envers et l'endroit fonctionne, ce sont vraiment de beaux tableaux, qu'ils ont créés dans les aquariums. Mais une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »
« J'écris : La pieuvre vit seule la plupart du temps, en dehors d'un groupe, et, contrairement à l'être humain, elle a développé une intelligence essentiellement asociale.
Son évolution est une histoire de complexité solitaire et idiosyncratique.
Une intelligence essentiellement asociale, cela me rappelle quelqu'un. Ma propre évolution ? Une histoire d'idiosyncrasie solitaire parfois idiote.
Quand on pense que j'ai eu la possibilité de te rencontrer ! Que nous nous sommes séparées il y a six-cent-millions d'années pour finalement nous retrouver ! »
« [...] c'est peut-être aussi simple que cela, on aime les gens qui vous mettent en valeur. Je n'ai jamais été la préférée, ni dans ma famille ni ailleurs. Certainement parce que je n'ai pas cette capacité à faire en sorte que les gens se sentent valorisés. Mais avec Maiken, grâce à la façon dont elle me regarde, je deviens une autre. Du coup, ce qui chez moi semble habituellement froid et distancié devient intéressant. »
« Vous avez dit bec ?
Mais Johannes se contente de sourire de son sourire énigmatique. Rosa est juste sous la surface de l'eau maintenant, elle n'est plus grise mais d'un violet rougeâtre plus sombre. Excitation peut-être, ou curiosité ? Je plisse les yeux et me lance. Puis je tends la main à nouveau.
Rosa reste en position d'attente quelques secondes, puis elle pose le bout d'un de ses bras sur le dos de ma main. C'est mince et élastique, la peau est ferme et presque sèche, complètement différente du corps visqueux d'escargot auquel je m'attendais.
Tu as de la chance, dit Johannes. Trois de ses bras sont enroulés autour de mon poignet maintenant. Elle n'aime pas toujours le goût des gens. »
« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. Qu'elle y existait vraiment et m'étudiait, autant que moi je l'étudiais. »
« Imagine avoir deux tiers de ton cerveau répartis dans tes bras, dit Johannes d'un ton rêveur, et à cet instant j'ai une bouffée d'affection pour lui. En effet, il a raison; imagine pouvoir goûter et sentir avec les mains et saisir une pensée de l'une pendant que l'autre joue avec un coquillage. »
« ELLE EST EN COLÈRE AUJOURD'HUI.
C'est ce que dit Johannes un matin, et je mets du temps à comprendre qu'il parle de la mer. De la mer comme d'une puissance féminine avec sa volonté propre et ses sentiments incontrôlables, maintenant que le vent projette les vagues contre l'Aquarium. Je n'y avais jamais pensé de cette façon. La mer n'avait pas de genre pour moi, pas de sentiments, elle se contentait d'exister, exactement comme les animaux. Une grenouille, une anguille, une perche. Des yeux vides d'expression, des créatures portées par l'instinct sans aucune conscience. Avant, je ne m'imaginais absolu-ment pas que certains portaient des œufs, d'autres de la semence, je n'attachais d'intérêt qu'à leurs couleurs, leur taille, à la limite leur goût quand j'en mangeais. Pareil pour Rosa. Au début, je n'avais aucun langage pour déchiffrer son monde, elle m'apparaissait aussi simple qu'un gribouillis sur un morceau de papier. Mais quelque chose est en train de basculer ; les mouvements monotones des lavettes, des couteaux et de tous les crustacés congelés passent à l'arrière-plan et je me sens à ma place ici, au centre de la respiration bourdonnante de l'Aquarium. Plus j'apprends à connaître les noms des animaux, plus je comprends tout ce que représente une créature comme Rosa, plus ce nouvel univers s'ouvre à moi. »
« Elle porte la belle couleur corail qu'elle a souvent, la cavité de son manteau bouge en rythme et envoie des jets d'eau sale par l'entonnoir qui dépasse comme un petit tuba sous un repli de sa peau. Et d'un seul coup, sans raison, elle change d'apparence. Un rouge plus vif l'envahit et vire ensuite au brun, tout le temps d'une respiration. De lisse comme de la soie, sa peau se rétracte en ce qui ressemble à de la chair de poule, puis se transforme ensuite en une surface noueuse ornée de délicates cornes, puis elle change encore de couleur. Un frémissement la parcourt et dissout la couleur bleuâtre dans son corps jusqu'à ce qu'elle redevienne orange pâle. Les excroissances aussi ont maintenant disparu, le tout a pris moins d'une minute. Les paupières de Rosa semblent fermées à présent, on dirait qu'elle dort. Mais de quoi ai-je été témoin ? »
« Je m'appuie au dos de ma chaise, je sais bien avec qui je suis d'accord. Je suis d'accord avec ceux qui me disent que même si Rosa est privée de liberté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans ses rêves au moins, elle est libre de tournoyer au fond de la mer, tandis que le courant caresse son manteau et que des bancs de poissons coralliens étincelants remplissent le vide des heures d'éveil. »
« Dans les eaux européennes, on utilise une série de différentes méthodes d'abattage des pieuvres, par exemple découper leur cerveau, les cogner, retourner leur manteau et étouffer l'animal en le suspendant dans un sac en filet. Les chercheurs ne recommandent aucune de ces méthodes. En fait, ils ne parviennent pas à trouver une façon de tuer les pieuvres qui soit à la fois humaine et applicable à grande échelle. Ils recommandent la poursuite des recherches.
Être en vie, être capable d'éprouver des sentiments comme l'angoisse et le malaise et voir son corps découpé en morceaux qui vont être jetés dans une casserole d'eau bouillante.
Je ferme le rapport. La plupart d'entre nous refusons ce savoir dès qu'on l'a reçu. Pas si étonnant ?
Es-tu toujours là ? »
« Deux de ses bras dépassent de la grotte comme une plante exotique, ses yeux sont ouverts, mais elle ne bouge pas un seul muscle. Elle ne se donne aucun mal, ni pour moi de ce côté ni pour les futurs visiteurs, qui vont se placer devant son aquarium, lever leurs télé-phones et peut-être même frapper sur la paroi pour lui faire faire son numéro. Et je me rends compte que l'un des aspects les plus horribles commun aux foyers et aux aquariums est qu'ils risquent de nous faire oublier que les autres ne sont pas là pour notre bon vouloir. Qu'ils ont leurs propres raisons de traverser la vie. »
« La réalité de Rosa : survivre dans quelques litres d'eau sans requins, sans courant et sans étendues infinies. Se cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté un monde qu'elle ne comprend pas et auquel elle n'a pas accès.
Ma réalité : survivre dans une ville sans air pur, sans signification, sans étendues infinies. Me cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté quelque chose que je ne comprends pas et à quoi je n'ai pas accès. Me lever tous les matins en cherchant dans le monde ce que je ne possède même pas en moi. »
« Pourquoi trouvons-nous si étonnant que les animaux soient intelligents ? Comment ai-je pu jusqu'à récemment m'imaginer que les animaux de l'Aquarium étaient totalement insignifiants ?
Sur la vidéo, le labre sort de l'image en nageant, mais au lieu de se calmer, mes pensées s'évadent en un fantasme pénible au sujet de la souffrance causée par un hameçon à plusieurs ardillons qui transperce la joue. Je m'imagine être entraînée par l'hameçon et me dépouiller de ma peau pour échapper au pire. Je m'ima-gine être soulevée et arrachée à mon environnement familier, en manque d'air, pour être tout de suite rejetée à l'eau avec une blessure à la joue comme un stigmate que l'eau peut traverser à sa guise, sans jamais comprendre ce qui m'est arrivé. »
« Tu es une meilleure personne que moi, lui disais-je, et en effet, j'étais remplie de mauvaises pensées. Surtout à mon égard, et pour être sincère, à l'égard aussi de beaucoup de ceux avec lesquels nous venions de passer la soirée.
C'est que je ne suis pas aussi dur avec moi-même que toi, me répondait-il en me prenant la main.
Au-dessus de moi se déploie le ciel, c'est une belle journée lumineuse. Je laisse passer un métro de plus. »
« C'est une règle absurde que celle qui nous impose de vivre avec ceux dont on partage le sang par hasard, dit-elle un jour après une scène semblable, alors que toutes les deux nous cueillions des framboises d'un rouge profond dans les buissons du fond du jardin. C'est à toi de choisir ton propre clan.
On aurait cru qu'elle parlait de loups hurlants ou d'oiseaux dans le ciel et je l'ai adorée pour cette phrase. Le goût des baies douces-amères, le dessin des taches de jus sur nos doigts.
Si je devais désigner mon clan aujourd'hui et si j'avais le choix, je prendrais Maiken et Grand-mère. »
« Ce n'est que des années plus tard que je l'ai compris : le sentiment de distance n'a rien à voir avec les lois de la physique, la faute en est aux murs qui vivent en moi. »
« Dehors, le jour se lève, un étau de fatigue m'enserre le front. Pourtant je continue. Ce n'est plus si loin.
Même si personne ne sait avec exactitude ce qu'est la conscience, nous, les êtres humains, avons longtemps pensé que nous étions les seules créatures sur terre à en posséder une. L'expérience d'être un sujet agissant et pensant, la capacité à appréhender en une seule image les impressions venant de nous et de notre environnement et d'y réfléchir. Une sorte de niveau d'être supérieur.
Puis est venue l'idée que certains animaux pourraient partager cette expérience. Le chimpanzé par exemple, et que dire du chien et du dauphin ? Des cochons et des corbeaux ? Comment déterminer si un être avec lequel on ne communique pas possède une conscience ?
Un bon point de départ de réflexion est la vie émotionnelle et une forme d'intelligence. Aujourd'hui, on sait que la pieuvre a très vraisemblablement des expériences de douleur et de mal-être. Qu'elle trouve sa route dans des labyrinthes, qu'elle ouvre des récipients fermés contenant de la nourriture et qu'avec le temps elle va de plus en plus vite pour résoudre le même type de tâches. Les pieuvres en captivité préfèrent certains soigneurs à d'autres et leur comportement en découle. Quoi de plus ? La pieuvre ressent-elle quelque chose qui ressemble à du discernement ou à de la satisfaction quand elle s'occupe de ses œufs, a-t-elle peur de mourir quand un requin la prend en chasse en mer? Es-tu quelqu'un ? En te regardant, je n'en ai aucun doute.
Personne ne sait vraiment ce qu'est la conscience, mais nous en avons l'expérience. Un regard personnel, une manière d'être nous. Un point de vue. Comment se représenter l'éventualité d'une conscience chez un être dont nous ne partageons ni la structure du cerveau ni la forme du corps ?
Mais moi, je te sens et je te sens me sentir. Je sais que nous avons connu des expériences communes: toi qui montes à la surface du bassin et enroules tes bras autour des miens. Moi qui m'ouvre à toi.
Il y a les choses telles qu'elles sont : l'eau, le crabe, mon visage. Et puis il y a la façon dont les choses se manifestent à nous. L'eau pour moi : un élément étranger, le sel, qui pique les yeux, la sensation de mouillé. La pesanteur de s'y mouvoir, l'impossibilité d'y respirer. »
« Je cherche le mot amitié sur Google et trouve une vidéo sur YouTube. Elle parle des personnes avec lesquelles nous passons notre temps au cours de notre vie. D'abord la famille, bien sûr, puis les amis, des relations passionnantes que nous avons choisies nous-mêmes. Puis les collègues, le ou la partenaire, les enfants; les membres de sa famille d'origine deviennent des gens que l'on voit à de grandes occasions et des gens qui nous aident pour les enfants, contrairement aux amis qu'il faut caser dans le planning: quelques heures au jardin, une petite sortie au café puis passent des semaines, des mois d'ici la fois suivante. Se rencontrer pour échanger sur la vie qui se passe ailleurs. Puis dans un bouquet final, toutes les courbes colorées qui tombent comme des miroirs inversés, du temps qui ne fait que s'élever de plus en plus vers la mort : le temps passé avec nous-mêmes. »
« Dans cette image de moi en train de ramasser les dépouilles provenant des personnes les plus importantes de ma vie, quelque chose me frappe. La façon dont on se persuade aussi facilement que l'on est la personne qui aime le plus parce que l'on est la personne qui en fait trop. La façon dont j'ai pu tant de fois confondre un comportement défaillant avec un amour défaillant, alors qu'en réalité il l'était peut-être surtout chez moi. »
« Certains jours l'Aquarium est un miroir. Le homard, dans son cercueil, la tête détournée et les pinces si lourdes qu'il est impossible de les soulever, Rosa, dans sa cage de verre, son attitude solitaire, des parties de son corps pressées contre quelque chose, en attente. J'en apprends de plus en plus sur elle. Que c'est une prédatrice. Qu'elle est curieuse et intelligente, qu'elle aime jouer et s'accrocher à moi quand elle en a l'occаsion et que ses trois cœurs battent à un rythme particulier. Pourtant, je me souviendrai d'elle comme : seule, calme, de l'autre côté de la paroi de verre. Parce que c'est ainsi qu'elle me ressemble le plus. »
« En vérité je suis assise à cette table pour en lire plus sur tes œufs, en vérité je suis ici pour trouver une solution si elle existe, mais je suis obligée de m'en approcher avec précaution. Ton corps extraordinaire.
Je regarde donc une vidéo du cerveau de la pieuvre, replié autour de l'œsophage, de son bec qui ressemble à celui du perroquet avec une mandibule inférieure acérée comme un rasoir. Derrière le bec, sur la langue, se trouve une rangée de dents minuscules dont la pieuvre se sert pour creuser des trous dans la coquille de ses proies afin d'y injecter son venin paralysant.
Tu es une prédatrice hautement spécialisée, je lis : La pieuvre par des mouvements vibratoires de l'arrière de son corps injecte une sécrétion empoisonnée dans la cavité branchiale de sa proie. Pour récapituler: des bras pensants, un bec cornu, des mâchoires puissantes, une langue râpeuse, du venin. Trois cœurs. Un cerveau qui s'étend comme du lierre à travers le corps.
Ton sang est bleu vert parce que tu utilises l'hémocyanine pour stocker ton oxygène, tu utilises le cuivre là où j'utilise le fer. Du sang bleu. Je pense aux petites capsules de cyanure glissées sous la langue pendant la guerre, je pense à la mort bleue. »
« Ne t'attends pas à ce qu'elle reprenne contact.
Je me redresse, Johannes est apparemment venu en avance lui aussi.
Là-bas non plus, ce n'est pas donné à tout le monde de trouver un partenaire. Il fait un signe de tête vers la mer. Il ne faut donc pas avoir de la peine pour elle. Pondre les œufs et en prendre bien soin, c'est la chose la plus naturelle qu'elle puisse faire.
Je comprends qu'il essaie de m'aider et je vois bien ce qu'il y a d'absurde à être si bouleversée par un simple animal. Il y a des souffrances bien pires, je n'ai qu'à regarder autour de moi, je le sais. Mais cela ne change rien au fait qu'un être que j'ai appris à aimer va bientôt mourir de faim sous mes yeux. Rosa est en train d'exécuter sa dernière performance dans une cage de verre, et c'est un crève-cœur qu'elle fasse ainsi sa sortie. Ma belle et sage amie ne comprend ni la farce qu'est devenue sa vie ni sa propre illusion personnelle : qu'elle va passer les jours qui lui restent à soigner des dépouilles vides comme si c'était une question de vie ou de mort. »
« CELA NE SERT À RIEN de ressasser, tout le monde le sait. On ne peut pas revenir en arrière. Et encore : si seulement je n'avais pas eu ce poste à l'Aquarium. Si seulement Maiken n'était pas allée à cette fête il y a deux ans, là où Daniel était barman, si seulement j'avais été du genre à dire oui au lieu de non, elle ne serait peut-être jamais rentrée avec lui cette nuit-là. Si seulement ma grand-mère n'était pas morte ou si Kasper n'était pas parti. Si seulement je m'étais sentie un peu plus à l'aise en ce monde depuis le début.
Il n'y a évidemment aucun lien de cause à effet entre ces événements, je le sais, mais pour l'instant, c'est ce que je ressens. Comme si un enchaînement de malheurs m'avait amenée jusqu'ici, et que, pendant ce temps, si je m'étais une seule fois surprise moi-même ou avais été un peu meilleure, je n'en serais pas là aujourd'hui. »
« ELLES SONT LÀ DANS LE LIT. Maiken, calée par deux oreillers dans le dos, et Bodil sur son sein, incroyablement petite et si neuve. Je m'assois sur le bord du lit et serre précautionneusement la main de Maiken. Tout ce que nous avons vécu ensemble s'accumule en un nœud tendre dans la gorge et je ne peux m'empêcher de penser combien ces six derniers mois auraient pu être plus faciles sans toute cette eau qui s'est soudain infiltrée dans ma vie. Qui ne connaît le rêve de pouvoir tout conserver en un seul moment parfait, à la plage, dans la cuisine en faisant la vaisselle, rien qu'elle et moi ? Mais malgré tout, je me souviens aussi de ce que Johannes m'a appris sur le courant : combien l'eau devient souillée et pauvre en oxygène, ce qui rend la vie impossible.
Que le mouvement peut être une bonne chose malgré tout. Alors, de ce mouvement que je connais si bien, le visage marqué par la fatigue et par ce qui ressemble au bonheur, Maiken me tend son enfant pour que je la prenne. »
Quatrième de couverture
Vigga est une jeune femme introvertie qui souhaite que son monde ne change jamais. La seule chose qui l'intéresse est d'être auprès de sa meilleure amie, Maiken. Or, leur complicité repose sur un délicat équilibre. Quand Maiken tombe enceinte, Vigga panique à l'idée de perdre son unique amie. Elle qui vogue de contrat précaire en période de chômage vient de débuter comme stagiaire à l'Océan, l'aquarium public où elle rencontre Rosa, une pieuvre exceptionnelle qui va remuer sa vie. Rosa a la capacité de changer de cou-leur en dormant, n'a pas de squelette, ses bras peuvent se mouvoir de façon autonome, même s'allonger du double de leur longueur, et surtout, elle possède une très grande intelligence essentiellement asociale. Vigga a enfin déniché son alter ego et se lance à corps perdu, « une aiguille de boussole plantée dans la poitrine », dans cette relation interespèces qui la pousse à s'interroger sur son identité profonde et sa perception du monde. Mais elle devra aussi apprendre que tout ce qui vit doit mourir.
Éditions La Peuplade, novembre 2025
289 pages
Traduit du danois par Christine Berlioz et L'aile Flinck Thullesen
