mardi 19 juillet 2016

La part de l'autre de Eric-Emmanuel Schmidt***




Editions Albin Michel, 2001
492 pages

4ème de couverture


« 8 octobre 1908 : Adolf Hitler est recalé.

Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ?

Cette minute-là aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde… »

Mon avis  ★★★☆☆ (2,5)


J'avais adoré Oscar et la dame en rose, Ibrahim et les fleurs du Coran, Concerto à la mémoire d'un ange, Ulysse from Bagdad, L’évangile selon Pilate ...  

La part de l'autre m'a beaucoup moins emballé, beaucoup moins inspiré que ceux cités ci-dessus (ce n'est que mon avis !) 
Dommage, dommage. Je m'attendais à une véritable uchronie (ce que nous vante la 4ème de couverture). 
L'idée me plaisait, innovante, originale : faire un parallèle entre une biographie d'Hitler et une biographie uchronique d'un Hitler reçu aux Beaux-Arts.
Mais voilà, il ne se passe pas grand chose, on n'apprend rien de bien alléchant sur ce qu'aurait pu être le monde sans la Seconde Guerre Mondiale. Le Hitler peintre, est devenu un gentil petit professeur d'art enseignant à l'université, qui s'est bien entendu fait psychanalyser, et qui baise.
Rien de bien captivant, mais il faut reconnaître qu' Eric-Emmanuel Schmitt manie plutôt pas mal la plume ... ce qui m'a permis d'aller jusqu'au bout de ce pavé.

Comme déjà écrit, ce n'est que mon humble avis, ce roman a plu, beaucoup plu, il m'avait été conseillé avec un enthousiasme certain. Je n'ai simplement pas partagé cet enthousiasme.

Extraits & Citations


"...le bonheur se fortifie du malheur d'autrui." p.15
"Guido tenait tris femmes sur ses genoux et toutes semblaient se disputer en gloussant la faveur de monter avec lui.Hitler ne reconnaissait plus son ami. Ce qu''il avait aimé en Guido, c'était l'Italie. L'Italie fastueuse et simple, vive et décadente, présente et absente, où dans la voix d'un prolétaire traînaient toujours les ors de l'opéra. Mais ce soir, il n'aimait plus Guido, il n'aimait plus l'Italie, il n'en voyait que la vulgarité, la vulgarité épaisse, charnelle, fumante, offerte. Lui, tout au contraire, il se sentait pur, puritain, germanique.Pour combattre sa déception intérieure, et pour se donner une contenance, il saisit un crayon et, sur la nappe de papier, il dessina Guido comme il le voyait : un Satan qui puait le sexe." p.37
"Avec bonté, Freud assistait à la deuxième naissance de ce garçon. Sans un scalpel, sans une entaille, sans déchirer de chair et sans verser de sang, il avait guéri un individu désespéré ; un adolescent s'était couché sur son divan, un homme s'en relèverait. Un spectre disparaissait, le spectre de qu'aurait pu être Adolf Hitler sans thérapie. "Un malheureux sans doute, pensa Freud, un criminel peut-être. Qui sait ? Allons, ne nous flattons pas trop." " p.87
"Délicieux moment où l'on profite pleinement de ce que l'on va perdre. Moment de bonheur, enrichi de la nostalgie du bonheur." p.134/135
"Pire qu'une déception, la guerre devenait pour eux une trahison. Trahir leur idéal artistique pour devenir fantassin. Trahir des années d'études pour transporter une mitraillette. Trahir ce long travaille de construction de soi pour réduire à un numéro dans un corps d'armée. Et, surtout, trahir cet ajout généreux de nouveaux êtres au monde qu'est l'activité créatrice, pour s'enrôler fans une tuerie généralisée, une oeuvre de destruction, la fuite en avant dans le vide." p.163
"La nuit, je ne me bats pas comme un Autrichien contre des Français, je ne me bats même pas comme un homme contre d'autres hommes; je me bats comme une bête contre la mort. Je sauve ma peau. Je tire contre la mort, je balance des grenades à la mort, pas à l'ennemi. Le jour, je suis une bête aussi. Je n'attends rien que le digestif. Manger. Passer une heure sur les feuillées, le cul à l'air à me vider d'une diarrhée. Puis manger. Dormir un peu. Manger. La vie s'est réduite à la vie. A la lutte pour la vie." p.193
"Tout dépend du hasard. On ne prie pas le hasard. Il n'arrive rien que de fortuit. On est fortuitement affecté dans tel régiment. On est fortuitement à dix mètres ou à deux centimètres de l'obus. On naît fortuitement. On meurt fortuitement." p.206
"C'est une guerre de métal, de gaz et d'acier, une guerre de chimistes et de forges, une guerre d'industriels où nous, pauvres tas de chair, nous ne servons plus à combattre mais à vérifier que leurs produits tuent bien." p.236
"Si tu admets le principe de la nation, tu admets le principe d'un état de guerre permanent." p.237
 "En amour, on appelle ça un étalon; en politique, un démagogue. Le secret de la réussite, c'est de ne penser qu'à la jouissance de l'autre." p.364
"A quarante ans, (...) vous décidez de ne plus peindre. En fait ce que vous désirez, c'est décider. Maîtriser votre vie. La dominer. Fût-ce en étouffant ce qui s'agite en vous et qui vous échappe. Peut-être ce qu'il y a de plus précieux. Voilà vous avez supprimé la part de l'autre en vous comme à l'extérieur. Et tout ça pour contrôler. Mais contrôler quoi ?" p.398
"Comment peut-on choisir l'obscur ?" p.465
"Un idiot qui doute est moins dangereux qu'un imbécile qui sait." p.480
"Un homme est fait de choix et de circonstances. Personne n'a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix." p.492


samedi 16 juillet 2016

Séjour au Névada de Bernardo Atxaga*****


Editions Christian Bourgeois, mai 2016
464 pages
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
Parution originale Dias de Nevada, 2013

4ème de couverture


«Inutile de multiplier les éloges quant à la prodigieuse imagination de l'auteur, elle est de notoriété publique. Mais il y a dans ce livre autre chose qui a éveillé mon intérêt, peut-être parce que ce n'est pas si habituel dans la littérature d'Atxaga : son art de raconter le quotidien. [...] La narration qu'il propose conserve sa puissance de bout en bout, grâce à son habileté à exposer les faits, à décrire les personnages et les lieux.» Javier Rojo, El Correo

«Séjour au Nevada peut être considéré comme un condensé de l'univers romanesque de Bernardo Atxaga [...] Il s'agit certainement de son livre le plus personnel. C'est également l'un des plus riches, un voyage empreint d'une certaine douleur, au sein duquel l'humour occupe aussi une belle place.» 
Jon Kortazar, Babelia


«Bernardo Atxaga parvient à divertir, émouvoir et donner à l'autobiographie les atours enchanteurs de la fiction.»  J. A. Masoliver Ródenas, La Vanguardia


A propos de Bernardo Atxaga

Né en 1951 près de San Sebastian, Bernardo Atxaga, José Irazu Garmendia de son vrai nom, a effectué des études de Sciences économiques, de philosophie et de littérature à l'Université de Barcelone. Écrivant tantôt en basque, tantôt en espagnol, il est l'auteur de poèmes, de contes, de romans ainsi que d'une vingtaine d'ouvrages pour enfants. Très remarqué, autant par le public que par la presse, dès son premier ouvrage, il a reçu le Prix National de Littérature en 1989 pour Obabakoak. Depuis, il a également reçu le Prix de la Critique et figuré sur les sélections de nombreux prix pour ses autres ouvrages.

Mon avis  ★★★★★


C'est un très beau roman que l'on pourrait décrire comme le journal intime, le récit de voyage  d'un écrivain basque, tout juste émigré à Reno, dans le Nevada avec sa femme, Angela et ses deux filles, Izascun et Sara. Il nous raconte leur installation dans le Grand Ouest américain, nous fait part de ses émotions, de ses sentiments présents, de ses rencontres souvent atypiques. nous conte divers événements (la campagne de Barack Obama, la disparition du milliardaire Steve Fosset, d'un tueur  et violeur en série qui sévit à Reno, l'évocation de la cellule du prisonnier AZ87 Al Capone ...), évoquent des écrivains (Raymond Chandler, Kerouac, Allan Ginsberg, Juan Benet, Eric Havelock...), des livres, des albums photos (celui de The Way We Were est marquant, troublant - extrait p.218 ci-dessous) et puis tant d'histoires qui surgissent et disparaissent tout au long du roman, comme des tourbillons de souvenirs.

Parce qu'il est aussi question des rêves et des souvenirs du narrateur dans ce livre, apportant, parfois une touche sombre à ce roman, celle du deuil (de son père, de sa mère ....), celle de la nostalgie, des difficultés liées au déracinement. Il écrit sa vie, à un moment de sa vie, où il est temps de tourner la page. "Ce qui s'était passé étant désormais derrière nous, notre façon de vivre a changé. Pour employer une métaphore empruntée aux livres religieux, l'herbe - la vie - a commencé à pousser et grandir dans d'autres fissures du mur."

Cette lecture fait voyager, elle nous transporte du désert dans le Nevada, à Reno, Las Vegas, Lac Tahoe, Truckee, Black Rock, mais aussi en Italie (Gênes, Florence, Rome, Pise ...), en Espagne et au pays basque.

La playlist déroulée tout au long du roman est un pur bonheur : The Mamas and The Papas, Animals, Sinatra ... 

Une très belle écriture qui invite sans aucun doute au voyage; par de jolies touches colorées, l'auteur décrit merveilleusement bien le décor grandiose, majestueux qui l'entoure.
"Le ciel était bleu, le désert ocre, rougeâtre du côté des collines arrondies, le vent passait sur les arbustes comme une brosse en les frottant et en les nettoyant."
"Beau comme le premier jour du monde, de la création. Telle est l'idée qui vient à l'esprit quand [...] s'ouvre le panorama et apparaît le lac, Lake Tahoe. Les sapins cachent les chemins proches de ses berges : les montagnes recouvertes de neige succèdent l'eau bleue. On dirait, sans qu'il le soit vraiment, un paysage de carte postale : l'espace immense et les appareils photo ressemblent à des jouets. Durant un instant, on a l'impression que c'est précisément l'immensité qui va s'imposer à l'esprit mais non, c'est la première idée qui triomphe, celle qui nous fait soupirer et dire beau comme le premier jour. Tout semble innocent, primordial, comme si en traversant la sierra, on traversait aussi la frontière du temps en remontant en arrière, vers le paradis."

J'y étais, sincèrement, j'y étais ! 

J'ai adoré ce voyage; il faut le savourer lentement, par petites touches, au risque peut-être de s'ennuyer (ce qui ne fut pas mon cas) et de se perdre dans le désert, ce qui serait une expérience bien cruelle !!

Un très grand roman autobiographique extrêmement dense et riche, aux mille histoires, récits, chansons, souvenirs, que j'ai lu avec un immense plaisir.


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Extraits

"Le silence règne toujours à Reno, même le jour. Les casinos sont étanches, leur intérieur recouvert de moquette, aucun son ne sort des pièces où s'alignent les machines à sous et les tables de jeu. On ne remarque pas non plus la circulation dans la rue la plus fréquentée, Virginia Street, ni celle des autoroutes qui traversent la ville, la 80 et la 395, comme si elles étaient, elles aussi, moquettées ou si les voitures et les camions passaient en catimini.
Quand tombe la nuit, le silence, ou ce qui est subjectivement ressenti comme tel, devient encore plus profond. Le tintement d'une clochette pourrait éveiller l'attention des vigiles urbains. Si un pétard explosait dans une maison, ils se dirigeraient à toute vitesse vers elle, gyrophare allumé.
Le silence est la première chose que nous ayons perçue le jour de notre arrivée à Reno, le 18 août 2007, après que le taxi eut quitté l'aéroport pour nous laisser seuls devant ce qui serait notre maison, 145, Collège Drive. Il n'y avait personne dans la rue. Les conteneurs à ordures semblaient en pierre."  
p.9
"Le problème fondamental était maintenant celui que la réaction des petites avait mis en évidence : quel lien doit-il y avoir entre justice et pitié ? Jusqu'où peut aller la société quand elle doit se défendre ? Que doit faire la cité avec King Kong ? p.22
"Rares sont ceux qui ont compris le désert aussi bien que Daniel Sada, ai-je dit à Angela comme si j'étais en train d'y réfléchir. Je me souviens de lui avoir entendu dire que tout paysage, comparé au désert, ressemble à un décor. C'est tout à fait juste." p.75
"Il leur fallait notre autorisation pour procéder à l'opération. L'un des médecins s'est adressé jovialement à mon père [...] :- Et toi, qu'en dis-tu, Jacintho?- Moi ? Eh bien, je dis qu'un rassemblement de bergers signifie qu'une brebis est morte." p.87
"L'odeur de la poudre, c'est celle de la guerre. En Irak, en cet instant précis, c'est sûrement l'odeur dominante. Cela dit, à bien y réfléchir, les substances mortifères utilisées aujourd'hui sont très certainement inodores. On a beaucoup progressé. On tue mieux." p.182
"Aujourd'hui, nous sommes allés chez Borders. J'ai feuilleté un album de photos intitulé The Way We Were édité par l'université de Toronto. Le livre essaie de comparer le sort des soldats canadiens lors de la Seconde Guerre mondiale, concrètement pendant le débarquement en Normandie, et celui des personnes d'aujourd'hui ou d'il y a quelques années. On y voit par exemple, une photo en noir et blanc de la plage de Dieppe, prise en 1944 : des dizaines de soldats morts, étendus sur le sable dans des positions qui n'auraient jamais pu être celles d'un être vivant. Les tanks brûlent. Les bateaux du débarquement sont à moitié enfouis au bord de l'eau. Puis, à la page suivante, une photo de la même plage de Dieppe, mais prise dans les années 1980 : une famille prend le soleil, un couple lit des magazines sous un parasol, des enfants tournent autour d'un château de sable. [...] Après avoir feuilleté le livre, j'ai pensé : " Ce que nous appelons destin est un problème de calendrier. Tout dépend de la nature de la grosse ligne qui croise la fine qui est à nous." Il est, bien sûr, facile d'accepter cette vérité à Reno. Ce le serait moins si j'étais en Irak ou en Afghanistan." p. 218
"J'étais une toute petite fille quand les premiers Blancs apparurent dans notre pays. Ils arrivèrent comme des lions, oui des lions rugissants, et ils continuèrent ainsi jusqu'à présent, et moi, je n'oublierai jamais leur arrivée. Mon peuple était dispersé sur tout le territoire qui porte aujourd'hui le nom de Nevada. Mon grand-père, chef de la nation païute tout entière, était dans un campement près du lac Humboldt avec une petite partie de sa tribu quand une bande armée venant de Californie et se dirigeant vers l'est fut aperçue. [...]- Je ne veux pas entendre cette histoire, a dit Sara.- Pourquoi ? lui ai-je demandé.
- Parce qu'elle est sûrement très triste, a-t-elle répondu. "
p.247
" - Il m’est arrivé la même chose dans un musée de Florence alors que je contemplais le David de Michel-Ange. [...]Le commentaire, référence à l’Europe et à une œuvre classique, tombait pile. Il ne pouvait en être autrement. Des deux candidats  [Barack et Hillary] en lice, Barack Obama était l’option romantique, elle, la classique, ou, si l’on veut, la préromantique, à la manière de Michel-Ange." p.254
"Il n'y a pas de magie dans la réalité". p.284
"Ne t'irrite pas contre les méchants, n'envie pas ceux qui font le mal. Car ils sont fauchés aussi vite que l'herbe, et ils se flétrissent comme le gazon vert. Confie-toi à l’Éternel, et fais le bien ; aie le pays pour demeure et la fidélité pour pâture." p.288 (début du psaume 37)
"Je suis un Soldat américain. Je suis un guerrier, un membre de l'équipe. Je sers le peuple des Etats-Unis, je vis selon les valeurs militaires. Pour moi, la mission sera toujours primordiale. Je n'accepterai jamais la défaite. Je ne céderai jamais. Je n'abandonnerai jamais un compagnon tombé à terre. Je suis discipliné, fort mentalement et physiquement, entraîné et compétent dans mes tâches et mes exercices guerriers. Mes armes, mon équipement et moi-même sommes toujours prêts. Je suis un expert et un professionnel. Je suis prêt à me déplacer, affronter, anéantir les ennemis des Etats-Unis d'Amérique dans le combat commun. Je suis le gardien de la liberté, du style de vie américaine. Je suis un Soldat américain." p.336 (The Soldiers's Creed) => texte imprimé sur une carte souvenir officielle distribuée lors de l'enterrement d'un soldat mort en Irak.
"La vie, c'est la vie, pas ses résultats. Ni la grande maison en haut de la montagne ni les couronnes et les médailles d'or ou d'imitation qui occupent les rayonnages. La vie n'est pas que cela. La vie, c'est la vie et ce qu'il y a de plus grand. Celui qui la perd, perd tout." p.338

mercredi 13 juillet 2016

Bernadette a disparu de Maria Semple*****



Editions PLON, janvier 2013
369 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau
Parution originale, Where'd you go, Bernadette, 2012


Résumé éditeur


Paralysée par son propre génie, associable, trop originale et trop angoissée pour la petite ville ou elle a atterri, Bernadette se sent de plus en plus enfermée. Alors elle fuit Seattle et ses mères de famille proprettes jamais à court de muffins, son mari gourou chez Microsoft dont l'esprit trop cartésien ne parvient plus à la comprendre, et son passé glorieux d'architecte visionnaire montée trop haut trop vite et que la chute a laissée bancale. Tout a commencé quand Bee, brandissant son bulletin de notes, a réclamé la récompense qu'on lui avait promise : un voyage en famille en Antarctique ! Mais, au moment de partir, les névroses de Bernadette la rattrapent. Au pied du mur, elle disparaît. Sur les traces de sa mère, Bee découvre dans son courrier une montagne de secrets. La part d'ombre que toute mère cache à sa fille. À chaque page, Bee la découvre un peu plus géniale et imparfaite. 
Rythmé, plein d'esprit, d'humour et de tendresse, et absolument impossible à lâcher, Bernadette a disparu est un bijou satirique à la composition parfaite.

Maria Semple

Maria Semple a passé son enfance entre l'Espagne et les États-Unis, son père était le scénariste de l'adaptation en série télévisée de Batman. Après des études qui la destinaient à devenir professeur ou écrivain, elle a reçu une proposition de Hollywood pour un scénario. Elle s'est alors consacrée à l'écriture pour la télévision à Los Angeles. Après son premier enfant, et un déménagement à Seattle, elle s'est lancée dans ce qui la taraudait depuis toujours, un roman. Bernadette a disparu est son deuxième roman, le premier publié en France.

Mon avis  ★★★★★


Jubilatoire, lu à une allure folle, rythmé par de nombreux rebondissements, une bouffée d'oxygène ce roman !

Avec beaucoup d' humour, un humour acerbe, cinglant, Maria Semple dresse le portrait d'une femme, d'une mère, architecte talentueuse, différente, devenue une individu agoraphobe, acariâtre, blasée, aux tendances antisociales, fuyant les "bestioles" et qui plonge dans une dépression, une douce folie ...incomprise par son mari, un geek ingénieur brillant de chez Microsoft, MS pour les intimes, "Microsoft, cette merveilleuse Utopie pour les gens qui possèdent un QI supérieur à 140 !" , qui passe totalement à côté de la souffrance de son épouse et qui est prêt à la faire interner.

Une femme/mère différente, qui ne rentre pas dans le moule d'une société conformiste, bien rangée, super organisée, une société tellement cadrée qu'elle en devient absurde.
Une femme/mère différente, admirée par sa fille Bee. 

La relation entre les deux femmes est très chouette, leur complicité est belle et les liens qui les unissent sont forts.

"Parce que c'est ça le truc. Peu importe ce que les gens disent sur elle aujourd'hui, elle savait vraiment rendre la vie amusante."

L'histoire du caca dans le plat est excellente, et le mouvement thérapeutique VCV (Victime de la Victimisation) est à mourir de rire !!

Une lecture détente, plaisir pétillante, une comédie satirique tendre, originale et agréable, qui fait un bien fou !

Attention, ce n'est pas de la grande littérature, et alors ?

Extraits


"Un jour, elle a pris l'avion pour aller chercher une maison. Elle m'a appelé pour me dire qu'elle avait trouvé l'endroit parfait, l'école pour jeunes filles de Straight Gate, sur la colline de Queen Anne. Pour n'importe qui d'autre, une ancienne école pour jeunes filles difficiles en ruine ferait un piètre foyer. Mais c'était Bernadette et elle était enthousiaste. Et ça, c'est comme un hippopotame face à de l'eau : si vous essayez de vous interposer entre les deux, vous finissez piétiné à mort." p.115

"Un matin, je me suis rendue en ville assez tôt et je me suis aperçue que les rues étaient pleines de gens traînant des valises à roulettes. J'ai pensé : Wouah, cette ville est remplie de personnes dynamiques. Et puis j'ai compris : c'étaient tous des sans-abri qui avaient passé la nuit dans l'entrée d'un immeuble et qui pliaient bagage avant de se faire vider des lieux. Seattle est la seule ville où, quand on marche dans la merde, on pris pour que ce soit de la merde de chien." p.152

"Faisons l'inventaire du coffre à jouets : honte, colère, envie, puérilité, apitoiement sur son propre sort, auto-flagellation". p.153

"Personne ne m'aime à Seattle. Le jour de mon arrivée, je suis allée chez Macy's acheter un matelas. J'ai demandé si quelqu'un pouvait m'aider. "Vous n'êtes pas d'ici, pas vrai ? Ça se voit à votre énergie.", m'a dit la vendeuse. De quoi parlait-elle ? De l'énergie nécessaire pour demander conseil à une vendeuse en vue d'acheter un matelas ? " p.156

"Me disputer avec les autres me donne des palpitations. Eviter les disputes avec les autres me donne des palpitations. Même dormir me donne des palpitations! Je suis dans mon lit et ça se met à cogner tout seul, comme un envahisseur ennemi. C'est une horrible masse sombre, comme le Monolithe de 2001, autosuffisante mais totalement impénétrable, qui entre dans mon corps et déclenche une montée d'adrénaline. Tel un trou noir, elle aspire toutes les pensées bénignes qui peuvent me traverser l'esprit pour les marquer du sceau de la panique. Ainsi par exemple, dans la journée, peut-être ai-je songé : "Tiens, je devrais mettre davantage de fruits dans la gamelle de Bee pour le déjeuner." La nuit arrive avec le Monolithe, et ça devient : "IL FAUT ABSOLUMENT QUE JE METTE PLUS DE FRUITS DANS LA GAMELLE DE BEE!!!". Je sens l'irrationnel, l'angoisse grignoter mon stock d'énergie, me la pomper comme si j'étais une voiture de course sur pile bloquée dans l'angle d'un mur. Or, c'est l'énergie dont j'aurai besoin pour passer la journée du lendemain. Mais je reste là, immobile, à la regarder de consumer, et elle s'envole en emportant tout espoir de journée productive." p.158

"La genèse de ce malheur remonte à la maternelle. L'école où Bee est inscrite est très à cheval sur l'implication des parents d'élèves. Ils cherchent tout le temps à te faire participer à des activités. Ce que je n'ai jamais fait bien sûr, pour leur propre bien comme pour le mien." p.158

"...le cerveau procède selon un mécanisme de décompte. [...]
Tu sais pourquoi le cerveau fait ça ?
Question de survie. Il faut être prêt pour affronter les expériences nouvelles car elles sont souvent synonymes de danger. Si tu vis dans une jungle pleine de fleurs parfumées, il ne faut pas que tu passes ton temps à te délecter de leur odeur, sinon tu risques de ne pas sentir celle d'un prédateur. Voilà pourquoi ton cerveau suit un mécanisme de décompte. C'est littéralement une question de survie." p.328-329

"Papa, je l'ai appelée Yoko Ono ce soir-là parce-que c'est elle qui a fait éclater les Beatles. Pas parce que Soo-Lin est coréenne. Je me sentais mal." p.333

"- Je crois que ce que je préfère en Antarctique, c'est regarder au loin, en fait.
 - Et tu sais pourquoi ? Quand tes yeux fixent l'horizon sans bouger pendant une longue période, ton cerveau sécrète des endorphines. C'est comme le bien-être qu'on ressent quand on court. De nos jours, on passe nos vies à scruter des écrans situés à trente centimètres devant nous. Ça fait un changement agréable." p.333

"Bee, ma chérie, tu es une enfant de la terre, des Etas-Unis, de l'Etat de Washington et de Seattle. Ces gosses pourris-gâtés de la côte Esr sont d'une autre espèce, ils foncent à une allure effrénée vers le néant. Tes amis de Seattle sont d'une gentillesse toute canadienne. Aucun n'a de téléphine portable, les filles portent des sweats à capuche, de grandes culottes en coton, elles se baladent avec les cheveux emmelés, leur grand sourire et leur sac à dos customisé. Sais-tu à quel point tu es absolument exotique du fait que tu n'as pas été contaminée ni par la mode ni par la cutlture pop ? Il y a un mois, j'ai parlé de Ben Stiller, et tu te souviens de ce que tu m'as répondu ? "C'est qui ?" J'étais raide dingue de toi." p.368