Blog d'une passionnée "...je me découvrais, moi, passionné par essence, une nouvelle passion qui m'est restée fidèle jusqu'à aujourd'hui : le désir de jouir de toutes les choses terrestres dans des mots inspirés." Stephan Zweig, La confusion des sentiments
Deuxième rencontre avec Fred Vargas pour ma part, après Sous les vents de Neptune, et une nouvelle fois, un excellent moment de lecture.
Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, quel plaisir de vous retrouver, et d'apprendre un peu plus à vous connaître ! J'aime votre sensibilité, votre empathie, votre intuition, une fidèle alliée pour résoudre vos enquêtes, vos façons de faire toujours erratiques, menant vos enquêtes, disparate et avare de mots.
Et en parlant d'enquête, celle de la recluse vous a donné bien du fil à...tisser ;-)
J'ai pris plaisir à la suivre, originale, efficace et captivante, avec de nouveau une myriade de personnages improbables et attachants, de l'humour et une touche de féminisme qui n'a pas été pour me déplaire. Et d'un "mordant" réalisme qui m'a légèrement fait emprunter le chemin de la névrose quand est apparu sur ma cuisse un fâcheux bouton que je me suis surprise à imaginer être né d'une morsure d'une de ces fameuses recluses au venin nécrotique ! Insensé ;-)
Commissaire, je vous dis à très vite, parce que, même si en matière d'objectifs de lecture je suis un tant soit peu idéaliste, je peux néanmoins et assurément avancer que, notre, que dis-je, nos prochains rendez-vous auront lieu en 2018 !
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«....les doux, les passifs, ceux qui ne savent jamais dire non et se mettent en quatre pour les autres, peuvent tuer par jaillissement subit de frustration.
- Jean-Baptiste, mets-toi une bonne fois en tête que nous sommes tous névrosés. Tout dépend ensuite de l'équilibrage que nous sommes capables d'élaborer.
- Mais aujourd'hui, Voisenet ? En notre temps ? Qui croirait encore à ces trucs ?- "Notre temps", commissaire ? Mais quel temps ? Civilisé ? Rationnel ? Apaisé ? Notre temps, c'est notre préhistoire, c'est notre Moyen Age. L'homme n'a pas changé d'un pouce. Et surtout pas dans ses pensées primaires.»
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Quatrième de couverture
«- Trois morts, c'est exact, dit Danglard. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n'est pas de notre compétence.
- Ce qu'il serait bon de vérifier, dit Adamsberg. J'ai donc rendez-vous demain au Muséum d'Histoire naturelle.
- Je ne veux pas y croire, je ne veux pas y croire. Revenez-nous, commissaire. Bon sang mais
dans quelles brumes avez-vous perdu la vue?
- Je vois très bien dans les brumes, dit Adamsberg un peu sèchement, en posant ses deux mains à plat sur la table. Je vais donc être net. Je crois que ces trois hommes ont été assassinés.
- Assassinés, répéta le commandant Danglard. Par l'araignée recluse?»
Jean-Michel Guenassia fait partie de ces auteurs dont je guette les parutions depuis Le Club des incorrigibles optimistes (prix Goncourt des lycéens en 2009) que j'avais adoré. La vie d'Ernesto G. (2012) et La valse des arbres et du ciel (2016) ont été également un très grand plaisir de lecture.
Et c'est tout naturellement, que j'ai dégoté son dernier roman au titre alléchant et prometteur.
Une lecture étonnante, au ton "enlevé", empreint d'humour et de cynisme, dévorée en quelques heures, j'ai retrouvé avec plaisir le talent de conteur de l'auteur, même si je referme ce roman un peu déçue. Il m'a manqué ce petit plus qui rend une lecture inoubliable.
L'auteur s'empare du sujet de l'identité sexuelle, cette notion de "genre" qui reste encore floue et mal comprise de nos jours; il le traite avec beaucoup de délicatesse, de justesse, en nous plongeant dans la vie d'une famille moderne et déjantée : Paul, un jeune homme androgyne a deux mamans, Léna, sa mère biologique, originale et extravagante et Stella, deux mamans, deux personnage très attachants. Léna est convaincue que son fils est homosexuel, alors que ce dernier, c'est bien les femmes, et uniquement les femmes qu'il aime.
La quête de soi est au coeur de ce roman, et c'est dans notre société actuelle, celle-là même qui impose ses diktats, son moule de la "normalité", qu'il doit trouver sa place et assumer sa différence.
«Il vaut mieux rester dans le doute que de patauger dans une guerre de tranchées ou se déchirer. L’ambiguïté me va comme un gant. C'est la preuve que l'important, ce n'est pas ce que vous êtes vraiment, ça les autres s'en foutent, l'important, c'est l'image que vous donnez, ce qu'ils croient que vous êtes. Et si vous voulez avoir la paix, autant ne pas les décevoir.»
J'ai aimé le sujet, j'ai aimé la façon dont Jean-Michel Guenassia s'en empare, j'ai aimé sa plume, j'ai aimé comprendre ce qui se cache derrière ce joli titre dans les toutes dernières pages ;-), mais je n'ai pas réussi à entrer totalement dans cette histoire; le personnage de Paul ne m'a pas fait vibrer autant que je l'espérais et je pense que c'est ce sentiment d'être restée en périphérie du roman, au bord du chemin, qui se cache derrière ma déception.
Néanmoins, je n'ai pas boudé mon plaisir à lire ce roman d'apprentissage moderne et fantaisiste.
À découvrir.
We can be Heroes
Just for one day
We're nothing
And nothing will help us
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«C'est amusant ou triste de voir à quel point on ne sait rien des autres, on se contente de projeter sur eux nos propres fantasmes, en espérant qu'ils trouveront un écho.
Très vite, j'ai été surpris de constater que les clientes me prenaient pour une femme. [...] J'adore cette ambiguïté, je la cultive sans rien faire d'autre que d'être moi-même, c'est cela que j'aime ici. Je suis un funambule qui va et vient sur son fil tendu au-dessus du précipice, un ou une pianiste qui joue.
Nous sommes tous comme des trains solitaires qui foncent dans la nuit, sans savoir ce qui nous attend au prochain tournant, s'il y aura une barrière ouverte, ou un obstacle, si nous réussirons à le franchir, ou si nous bifurquerons, si nous déraillerons, ou si nous échapperons à la sortie de route, il faut juste continuer jusqu'au moment où on rentrera en gare, et où on restera à quai à jamais.
Lorsqu'un lien s'est cassé, pas distendu ou évaporé, mais brisé, on peut en être malheureux et avoir des regrets, mais cela ne sert à rien d'imaginer réparer et d'espérer revenir à l'état antérieur, on n'y arrive jamais, même si on fait des efforts de part et d'autre, il reste toujours une odeur de cadavre quelque part.
L'amour n'est que le roman du coeur, c'est le plaisir qui en est l'histoire. Beaumarchais
Ça doit être ça la vie, elle continue malgré nous, sans ceux qu’on aime, et qui poursuivent leur route de leur côté, en nous abandonnant au bord du chemin.»
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Quatrième de couverture
«Moi, je me plais dissimulé dans le clair-obscur. Ou perché tout en haut, comme un équilibriste au-dessus du vide. Je refuse de choisir mon camp, je préfère le danger de la frontière. Si un soir, vous me croisez dans le métro ou dans un bar, vous allez obligatoirement me dévisager, avec embarras, probablement cela vous troublera, et LA question viendra vous tarauder : est-ce un homme ou une femme ? Et vous ne pourrez pas y répondre.»
De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles nous fait partager l’histoire improbable, drôle et tendre, d’une famille joliment déglinguée dont Paul est le héros peu ordinaire. Paul qui, malgré ses allures de filles, aime exclusivement les femmes. Paul, qui a deux mères et n’a jamais connu son père. Paul, que le hasard de sa naissance va mener sur la route d’un célèbre androgyne : David Bowie.
Fantaisiste et généreux, le nouveau roman de Jean-Michel Guenassia, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes, nous détourne avec grâce des chemins tout tracés pour nous faire goûter aux charmes de l’incertitude.
Editions Albin Michel, août 2017 328 pages
In the Mood for Love by Brian Ferry
«C'est une chanson magique, l'une des plus interprétées qui soient, tellement simple qu'elle est intraduisible en français. Il existe plus de cinq cents versions connues, j'en ai écouté une centaine, il y en a des chatoyantes, des bouleversantes, des fragiles, des ratées. C'est une chanson horriblement difficile à chanter, pour trouver l'équilibre entre le swing de la mélodie et l'émotion des paroles, il faut laisser la voix venir, ne pas la porter, la plupart des femmes sont trop haut ou trop mélo, la plupart des hommes insistent ou la font trop jazzy. C'est parce qu'elle est sublime qu'ils veulent tous s'y coller, au risque de passer à côté. Il y en a une qui atteint la perfection et me file la chair de poule, c'est celle de Bryan Ferry, d'abord parce qu'il ralentit le rythme, sa version fait une bonne minute de plus que la moyenne, il la joue tango avec un accordéon qui s'abandonne, il chante bas, d'une voix un peu fatiguée, comme s'il tenait sa partenaire dans ses bras, et celle-ci répond en français, ces retrouvailles donnent une chaleur et une humanité qu'il n'y a pas ailleurs.»
Le Bouc, le «Chef», le «Père de la Nouvelle Patrie»...un monstre adulé, applaudi, mythifié ... l'instaurateur d'un régime dictatorial, bâti sur la corruption de certains hommes capables du pire pour garder leurs privilèges, pour garder la vie aussi «tout simplement». Est-ce inconcevable de vouloir rester en vie ? Exister ? De ne pas vouloir «sentir le froid» ? Mario Vargas Llosa réussit un tour de force en nous démontrant comment un homme, en usant de ces atouts de séducteur, de charmeur parvient à gagner les faveurs de la majorité d'un peuple, car c'est de cela dont il s'agit,Trujillo a été appelé et aimé par cette majorité, comme bien des dictateurs avant et après lui, a pu instaurer la terreur, et ainsi à soumettre tout un peuple aux ordres, et cela va de soi, nécessairement, à le soumettre à l'insoutenable. Trujillo a régné pendant plus de trente ans, a asservi, assassiné, torturé, poussé au suicide tant d'êtres humains...
«Comment était-ce possible, papa ? Qu'un homme comme Froilan Arala, cultivé, expérimenté, intelligent, en vienne à accepter ça. Qu'est-ce qu'il leur faisait ? Qu'est-ce qu'il leur donnait , pour transformer don Froilan, Chirinos, Manuel Alfonso, toi, tous ses bras droits et gauches, en chiffes molles ?»
Le roman est construit autour de trois récits, celui de l'assassinat de Trujillo, celui de ses derniers jours et celui, ô combien émouvant, d'une jeune fille Urania, fille d'un haut dignitaire du régime, qui revient à Saint Domingue, pour régler en quelque sorte ses comptes devant son père, alité et malade, qui assiste, impuissant, aux déballages des souvenirs, atroces pour la plupart, des ressentiments de sa fille, de ses meurtrissures, et nous livrer, à nous-lecteurs, un témoignage violent de ce qu'a pu être la vie sous la dictature de Trujillo pour une jeune fille, pour les familles, pour tout un peuple.
«Sais-tu pourquoi je n'ai jamais pu te pardonner ? Parce qu tu ne l'as jamais vraiment regretté. Après avoir servi le Chef durant tant d'années, tu avais perdu tout scrupules, toute sensibilité, toute trace de rectitude. A l'image de tes collègues. Et peut-être du pays entier. Était-ce la condition sine qua non pour se maintenir au pouvoir sans mourir de dégoût ? Perdre son âme, devenir un monstre comme ton Chef. Rester impassible et content...»
L'entame de cette lecture nécessite un peu de concentration pour comprendre la structure et s'imprégner des événements qui se déroulent sous nos yeux. L'auteur usent de nombreux flashbacks.
J'ai noté quelques erreurs de traduction et d'orthographe, qui n'enlèvent rien à la qualité de ce grand roman.
A lire, nécessairement.
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«Le chef a trouvé au départ un petit pays ravagé par la guerre des chefs, sans loi ni ordre, appauvri, qui perdait son identité envahi par ses voisins affamés et féroces. Traversant à gué le fleuve Masacre, ils venaient voler biens, animaux, maisons, ôtaient le pain de la bouche de nos ouvriers agricoles, pervertissaient notre religion catholique avec leur diabolique sorcellerie, violaient nos femmes, adultéraient notre culture, notre langue et les coutumes occidentales et hispaniques en nous imposant les leurs, africaines et barbares. Le Chef a coupé le nœud gordien : «Ça suffit !» Aux grands maux, les grands remèdes ! Non seulement il justifiait ce massacre d'Haïtiens de 1937, mais il le tenait pour un haut fait d'armes du régime. Cela n'a-t-il pas empêché la république de se prostituer une seconde fois dans son histoire à ce voisin rapace ? Qu'importe la mort de cinq, dix, vingt mille Haïtiens s'il s'agit de sauver un peuple ?
La maisonnette de la rue César Nicolas Penson, au coin de la rue Galvan, ne recevra plus de visiteurs dans ce vestibule d'entrée toujours orné de la statuette de la Vierge d'Altagracia avec cette plaque de bronze ostentatoire : «Dans cette demeure Trujillo est le Chef». Où l'as-tu remisée, cette preuve de loyauté ? L'as-tu jetée à la mer comme les milliers de Dominicains qui l'avaient achetée et suspendue à l'endroit le plus visible de la maison, pour que personne ne puisse douter de leur fidélité au Chef, et qui, lorsque le charme n'opéra plus, voulurent en effacer la trace, honteux de ce qu'elle représentait: leur lâcheté. Je parie que tu l'as fait disparaître toi aussi, papa.
C'était quelque chose de plus subtil et indéfinissable que la peur : cette paralysie, l'endormissement de la volonté, de la raison et du libre arbitre que ce personnage ridiculement tiré à quatre épingles, à la voix de fausset et aux yeux d'hypnotiseur, exerçait sur les Dominicains pauvres ou riches, cultivés ou incultes, amis ou ennemis, c'est bien cela qui l'avait retenu là, muet, passif, à écouter ces mensonges, spectateur solitaire de cette comédie, incapable de traduire en actes sa volonté de sauter sur lui pour en finir avec le cauchemar que vivait son pays.
C'était peut-être vrai qu'en raison des désastreux gouvernements qui avaient suivi, beaucoup de Dominicains avaient maintenant la nostalgie de Trujillo. En oubliant les abus, les assassinats, la corruption, l'espionnage, l'isolement, la peur : l'horreur devenue un mythe.«Tout le monde avait du travail et il n'y avait pas toute cette criminalité.»
- Cette criminalité existait bel et bien papa, dit-elle en cherchant le regard de l'invalide qui se met à ciller. Il n'y avait pas autant de voleurs à entrer dans les maisons, ni tant d'agressions dans les rues, pour arracher sacs, montres ou colliers aux passants. Mais les gens étaient tués, frappés, torturés ou disparaissaient. Même ceux qui étaient le plus acquis au régime. Tiens, le fils par exemple, le beau Ramfis, que de crimes a-t-il commis ! Et comme tu tremblais qu'il ne pose les yeux sur moi !»
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Quatrième de couverture
Que vient chercher à Saint-Domingue cette jeune avocate new-yorkaise après tant d'années d'absence ? Les questions qu'Urania Cabral doit poser à son père mourant nous projettent dans le labyrinthe de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, au moment charnière de l'attentat qui lui coûta la vie en 1961. Dans des pages inoubliables - et qui comptent parmi les plus justes que l'auteur nous ait offertes -, le roman met en scène le destin d'un peuple soumis à la terreur et l'héroïsme de quatre jeunes conjurés qui tentent l'impossible : le tyrannicide. Leur geste, longuement mûri, prend peu à peu tout son sens à mesure que nous découvrons les coulisses du pouvoir : la vie quotidienne d'un homme hanté par un rêve obscur et dont l'ambition la plus profonde est de faire de son pays le miroir fidèle de sa folie.
Jamais, depuis Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa n'avait poussé si loin la radiographie d'une société de corruption et de turpitude. Son portrait de la dictature de Trujillo, gravé comme une eau-forte, apparaît, au-delà des contingences dominicaines, comme celui de toutes les tyrannies - ou, comme il aime à le dire, de toutes les «satrapies». Exemplaire à plus d'un titre, passionnant de surcroît, La fête au Bouc est sans conteste l'une des œuvres maîtresses du grand romancier péruvien.
Editions Gallimard, avril 2002 604 pages
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan
Mario Vargas Llosa (Arequipa, 1936) est l'auteur de Conversation à «La Cathédrale» (1973), de La tante Julia et le scribouillard (1980), de La guerre de la fin du monde (1983) et des Cahiers de don Rigoberto (1998), parmi la vingtaine d’œuvres à son actif qui ont fait sa réputation internationale. Il est aussi l'essayiste lucide et polémique d'Un barbare chez les civilisés (1998) et de L'utopie archaïque (1999).
Il est lauréat du prix Nobel de littérature 2010 «pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec».