lundi 8 août 2022

Paris-Briançon ★★★★☆ de Philippe Besson

♫ « La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains ...» ♫ 

Un train de nuit, une douzaine de passagers, 2 contrôleurs, 2 conducteurs... Des rencontres inévitables, des échanges et autant de prétexte pour aborder plusieurs sujets : la violence conjugale, la monoparentalité, le deuil, la jeunesse et leur avenir dans la société d'aujourd'hui, les différences intergénérationnelles, la maladie, la nostalgie, la dangerosité des réseaux sociaux, la différence... parce que dans un train, on a plus de repères alors on se lâche. C'est Catherine une des voyageuses qui le dit. Elle et son mari viennent de taper le carton avec 2 jeunes de la bande du compartiment d'à côté. Manon, la plus mature du groupe de jeunes et Enzo, le mélenchoniste.
Il règne une bonne ambiance dans ce wagon. Chacun fait connaissance avec son voisin, son partenaire de compartiment. Chacun s'épanche, se raconte. Des rencontres improbables. Touchantes. « [...] tout garder pour soi c'est le meilleur moyen que ça nous dévore. » Ça c'est Manon qui le dit. Quand je vous disais qu'elle était mature. Et pour cause...
Ils ne le savent pas en montant dans ce train, mais ils vont être confrontés à un cas extrême.

Des vies ordinaires, évoquées avec beaucoup de sobriété et qui ont rendez-vous avec la fatalité (ou le hasard). 
Une lecture sensible, fluide, une écriture simple, des émotions, des sensations fortes au rendez-vous. 
J'ai beaucoup aimé cette lecture dont les dernières pages m'ont coupé le souffle.

« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l'Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d'or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l'obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d'acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise. »

« La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu'importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d'un wagon à l'autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s'étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c'était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l'argent s'est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l'abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu'on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d'incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n'ont pas eu le choix. »

« Hugo, Dylan et Leïla pourraient se dire : cette société ne nous attend pas, elle ne nous fera pas de cadeaux, l'époque est même hostile, on va galérer à trouver notre place, on ne nous proposera pas de CDI, peut-être même pas de CDD, peut-être même pas de stages. Ils pourraient ajouter : la planète est foutue, les ouragans, les inondations, les incendies se multiplient, la fonte des glaces s'aggrave, la viande est industrielle, les pesticides sont partout, on s'empoisonne chaque jour. Ils pourraient surenchérir : ce monde est fou, les guerres prolifèrent, des dingues dirigent des empires, des terroristes décapitent des innocents à la machette, des dieux méchants gouvernent les esprits. En réalité, ils se disent tout cela, ils y pensent même régulièrement, mais pas ce soir, pas maintenant, pas dans cette nuit printanière, pas dans ce compartiment mouvant. Non, ce soir, ils ont juste envie d'osciller au rythme du train qui les conduit vers des sommets, vers des ailleurs. »

« C'est à ce moment que la porte des toilettes s'ouvre. Leila en sort. Elle a défait ses cheveux, elle est très belle. Catherine et Julia devraient le lui faire remarquer, à elle qui est convaincue qu'elle ne peut pas plaire. Mais vous savez ce que c'est, il faut s'avancer pour pousser la porte que l'autre retient et prendre sa place, il faut s'écarter un peu pour la laisser se faufiler afin qu'elle regagne sa couchette, et on ne dit rien, le compliment ne sera pas formulé, ça lui aurait fait du bien pourtant à Leila, ça l'aurait rassurée, l'occasion sera manquée, la vie quelquefois c'est des occasions manquées. »

« L’homme du train est un inconnu. Il est beaucoup plus facile de se confesser devant une personne qui ne sait rien de vous, qui ne vous jugera pas, qui n’osera pas, qui ne vous délivrera pas de conseils, qui ne s’y sentira pas autorisée, c’est comme parler au vent, ou parler à la mer du haut d’une falaise. »

« L'Intercités n° 5789 traverse le parc du Morvan et personne ou presque ne s'en rend compte. Parce que la nuit recouvre la petite montagne bourguignonne et parce que le sommeil a déjà gagné une grande partie des voyageurs. Ainsi, on ne verra rien de ces formes arrondies semblables à des ventres de femme enceinte, rien des vallées encaissées qu'alimentent d'innombrables cours d'eau, rien des étangs ni des lacs où d'aucuns aiment aller pêcher le dimanche, rien des forêts de résineux où serpentent des sentiers de randonnées, rien des prairies où paissent des vaches, rien de ces haies de bocage qui brisent le vent ou fournissent le bois de chauffage, certains peut-être, envoûtés par l'entêtante oscillation, imagineront des plaines sans se douter qu'enterrées profond, sous ce calme apparent, il demeure des roches volcaniques. »

« Le mensonge, parfois, est moins périlleux que la vérité nue. L'aveuglement, parfois, vaut mieux que la lumière crue. Les regrets sont moins corrosifs que les remords. Les accommodements moins coûteux que les bravades. »

« Mais la nuit, encore elle, fait son office, le lieu, décidément, a son mystère, sa réputation, ses injonctions irrésistibles. »

« L'Intercités nº 5789 poursuit invariablement sa route et passe à proximité de Saint-Donat, que fort peu de gens connaissent, sauf, peut-être, ceux qui s'intéressent à Louis Aragon et Elsa Triolet, lesquels furent cachés au cours de la Seconde Guerre mondiale dans ce haut lieu de la Résistance que les Allemands mitraillèrent pour punir les maquisards. Et sauf Hugo, que cet épisode, raconté en cours d'histoire, avait marqué. Probablement parce que l'amour et le désastre s'y rejoignaient. Il sait également que des amateurs de poésie se rendent en pèlerinage aux côtés de ceux à qui le devoir de mémoire importe en vue de se recueillir devant une maison aux volets bleus. Mais pour l'instant, Hugo pionce. »

« (C'est bien Manon, la même qui relève sa mère chaque fois qu'elle tombe, vaincue par l'alcool, et elle tombe souvent, et depuis longtemps, qui comble ses défaillances ou contre ses violences, ça dépend des soirs, qui tient la maison parce qu'il faut bien que quelqu'un la tienne, Manon qui sait gérer les catastrophes parce qu'elles ne l'effraient pas vraiment et parce qu'elle est capable de recouvrer ses esprits en un claquement de doigts, question de nature et d'habitude.) »

« Soudain, ça y est, on aperçoit l'éclat entêtant de leurs gyrophares dans le matin bleu et froid, on découvre leurs gilets fluorescents, leurs casques rutilants. Leur surgissement, dans la lumière rasante, parmi les débris éparpillés, a quelque chose de cinématographique, notamment parce que tout semble irréel, inconcevable, ça ne peut être qu'un film; un mauvais film. Mais cet irréel s'estompe vite car rien n'est fluide, agile ou simple, au contraire tout n'est qu'agitation, désordre, tout paraît décousu. Le professionnalisme de ces soldats a ses limites, fixées par l'ampleur des désastres et par la géographie. Et par leur propre humanité. Car, bien qu'aguerris, ils embrassent un environnement très dur, percevant des cris de détresse, des pleurs et repérant, au premier coup d'oeil, parce que c'est leur métier d'identifier ce qui exige de la diligence, ce qui induit de la complexité, de nombreux blessés, prisonniers de la bête agonisante. »

« Époque vulgaire, où plus rien n'est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité à l'information », où le goût de l'immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire. »
 
« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« « Avant de te rencontrer, j'avais une vie simple », poursuit-il. Ses mots cueillent Alexis à froid. Ils ont la sonorité de l'amertume, du remords.
Mais il veut dire : tranquille au moins en apparence, une vie sage, linéaire, modeste et décente. Alexis, de son côté, la qualifierait de prévisible, contemplative, inoffensive, propre sur elle et duplice. Et cela, Victor l'a bien saisi. »

Quatrième de couverture

Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit n°5789. À la faveur d'un huis clos imposé, tandis qu'ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l'intimité et la confiance naître, les mots s'échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l'époque, des voyageurs tentant d'échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l'ignorent encore, mais à l'aube, certains trouveront la mort.

Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.


Depuis 2001, Philippe Besson a publié une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire). La Maison atlantique,« Arrête avec tes mensonges et Le Dernier Enfant.

Éditions Julliard,  janvier 2022
203 pages

vendredi 5 août 2022

La patience des traces ★★★★☆ de Jeanne Benameur

Il suffit d'un bol qui vous glisse entre les mains. Et l'histoire ancienne resurgit, harponne.
La mémoire qui vous rattrape. La nostalgie.
« Il sait si bien la reconnaître chez chacun de ses patients. On y arrive toujours, au paradis perdu. Combien de pas faut-il et quel épuisement pour enfin comprendre. »
Pour Simon Lhumain, psychanalyste, il est venu le temps de désencombrer sa vie. 
Parce que c'est le moment.
Le temps d'une pause, une coupure.
La vie qui va, une autre qui vient, qui se présente, à saisir...pas une vie nouvelle, comme il le dit lui-même, il trouve ça un peu niais même. À la confluence de ses chemins de vies, il décide d'emprunter celui qui lui permettra de se confronter à son passé. 
Un analyste qui, à son tour, à l'instar de ses patients, va chercher l'écoute au pays du soleil levant. Point de divan. Mais un décor qui amène à la paix. Et un couple bienveillant et adorable.
« Retrouver l'état sauvage d'avant l'alphabet. Ce moment où la pensée sait, d'un savoir archaïque, qu'elle est du corps. Avant tout du corps. Il est en train d'en faire l'expérience. Et il éprouve par son propre corps ce que c'est. Un état précieux. Celui d'avant toute chose désirée. La matrice de tous les désirs, elle est là. »
Jeanne Benameur a l'art de distiller, de captiver, de donner l'envie de découvrir, de comprendre, de dénouer les intrigues subtilement évoquée. J'ai imaginé des réponses, le livre ouvert, le regard ailleurs, perdu, attiré par ces paysages maritimes et artistiques dans lesquels Jeanne Benameur nous convie, nous lecteurs. Du grand art !
Embarquée. Harponnée. 
Une lecture tout en délicatesse, apaisante, lumineuse. 
À savourer.

« Il est libre. Presque. C'est dans le "presque" que tout se joue. Toujours.
Il suffit parfois d'un bol qui échappe. Ça va s'accélérer.
Il regarde ses mains.
Les mots, ça suffit. »

« Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s'en approcher. »

« Tant d'années pour accepter qu'au fond de toute clarté, l'opaque subsiste. C'est le plus difficile. Pour l'analysant comme pour l'analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n'a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n'y échappe pas.
Son métier, c'est pour ceux qui ne s'en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu. »

« Un verre sur le port et filer dans l'ile. Un remède éprouvé. Il laisse tout en plan et dégringole les marches. Les années lui ont laissé des jambes rapides. À la porte, il marque un arrêt. Il regarde sa propre plaque.
S'appeler Lhumain quand on est psychanalyste, c'est un comble. Et pourtant, combien de gens ont appuyé sur ce bouton de cuivre, juste sous ce nom gravé.
Il passe légèrement la main dessus, comme pour en balayer une invisible poussière et il se demande quand il va l'enlever. Redevenir simplement Simon Lhumain. Simon Lhumain, c'est tout.
Il marche dans la rue et il ne peut s'empêcher de jeter un œil à son propre reflet dans une vitrine. Ça va se dit-il. Toujours la silhouette bien droite, haute. Les analystes n'échappent pas à la sensation du temps qui passe et se rassurent aussi. Moi c'est avec mon corps de "jeune homme".
On a besoin du reflet de sa jeunesse.
Il s'installe à "sa" terrasse, sur le port, commande son whisky préféré, même si ce n'est pas l'heure. Il laisse son oeil capter ce qu'il voudra, une tasse, une main, les pages ouvertes du journal abandonné sur une autre table. L'oeil dessine. Puis il laisse son regard se perdre dans le paysage des vivants. Sa façon de se préparer pour l'île. »

« Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse aux bougainvilliers, Com ment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres. Les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conversation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. La seule parole qui vaille. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça. »

« Il la revoit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là, leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout. »

« À vouloir fuir on est toujours pris. »

« ...être analyste c'est abandonner l'impatience... »

« Il ne sait pas s'il va poursuivre la lecture pendant le vol mais de tenir le livre entre ses mains, déjà, c'est bien. Un peu de calme posé sur ses genoux.
On a les viatiques qu'on peut. Il pense au bol cassé au fond de l'armoire. Il a failli le glisser dans son sac, a renoncé en se traitant d'idiot. Il l'a quand même enveloppé de papier bulle comme s'il allait lui aussi voyager et d'un pull aux manches serrées autour. On prend dans ses bras comme on peut. »

« Il caresse la tasse rouge de la main très doucement. La vie est plus inventive que ce qu'on imagine, pour peu qu'on veuille bien la laisser faire. »

« Toute sa vie passée à écouter les autres. Il n'écoute plus personne. Il y a là une paix profonde et une tristesse. Aussi profonde l'une que l'autre. Il vient de déposer l'habit. Pas défroqué non, parce que sur sa route il n'y a ni dieu ni vœu éternel. Il s'éloigne simplement et il se sent de plus en plus nu. Parfois une question le saisit. Écouter et parler n'est-ce pas ce qui rend humain chaque être ? Est-ce qu'il n'est pas en train de trop s'éloigner ? »

« Le silence de l'écriture ne rompt rien. Il convient. Ce silence-là est le sien. Vraiment. Ce n'est pas le silence de la parole qui se cherche ou qui laisse l'interlocuteur parler. C'est un silence qui écoute aussi bien les morts que les vivants. Plus ample. Un silence qui n'est pas soumis au temps des horloges. Un abîme profond à l'intérieur de soi. Et ici, pour la première fois, il ose s'y laisser glisser. Il découvre. Ce courage-là. Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond. Aujourd'hui il se dit que ça lui a bien évité d'y aller. »

« La répétition du mot scande quelque chose. Il pense à Lacan. De la répétition naît la différence.
Il pense à Jésus qui tend l'autre joue. C'est quoi la différence entre la première gifle et la deuxième ? La main du centurion hésite-t-elle parce qu'elle est consciente du geste ? Ou Jésus se débarrasse-t-il de la peur par la répétition annoncée ?
Simon maintenant a fait une page entière de peur. Il se promet qu'il en fera à chaque fois que ce sera nécessaire. Peu importe. Personne n'est là à pour voir ce qu'il fait. C'est secret. Il faut le secret pour accepter de laisser les quatre lettres faire leur travail. Il attend. Se dire et accepter qu'il a peur. Il n'y a pas d'autre moyen pour affronter. Est-ce qu'il a toujours eu peur ? Est-ce qu'il y a toujours eu ça, tapi au fond de lui, à lui interdire de lâcher la barre ? »

« Il sait qu'il n'est pas au bout de sa peine comme on dit, mais ce soir, cette nuit, il désire juste la paix qu'on lui offre ici.
Cette nuit, il dormira sous les étoiles. Il refuse à son esprit d'aller plus loin.
Il aime la voix d'Akiko. Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XVe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s'appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l'or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque. Et la poudre d'or.
Entre chaque étape, le patient séchage.
Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. »

« ... toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n'appartient qu'à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C'est le cœur de la plante. On n'est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu'est le fil de l'eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c'est un travail et c'est une paix e de s'y accorder enfin. La seule vraie liberté. »

Quatrième de couverture

Psychanalyste, Simon a fait profession d'écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d'une brèche dans le quotidien - un bol cassé vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Il lui faudra quitter sa ville au bord de l'océan et l'ile des émotions intenses de sa jeunesse, s'éloigner du trio tragiquement éclaté qui hante son ciel depuis si long temps. Aussi laisser derrière lui les vies, les dérives intimes si patiemment écoutées dans le secret de son cabinet.

Ce sera un Japon inconnu - un autre rivage. Et sur les iles subtropicales de Yaeyama, avec les très sages et très vifs Monsieur et Madame Itô, la naissance d'une nouvelle géométrie amicale. Une confiance. À l'autre bout du monde et au-delà du langage, Simon en fait l'expérience sensible: la rencontre avec soi passe par la rencontre avec l'autre.

Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d'un être qui chemine vers sa liberté dans un livre de vie riche et stratifié : roman d'apprentissage, de fougue et de feu; histoire d'amitié et d'amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l'eau, aux silences et aux rencontres d'une rare justesse.

Romancière, et poète, Jeanne Benameur est notamment l'auteure, chez Actes Sud, de Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L'Enfant qui (2017) et, plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

Éditions Actes Sud,  janvier 2022
200 pages

mercredi 3 août 2022

Le temps des grêlons ★★★★★ de Olivier Mak‐Bouchard

À hauteur d'enfant, le monde est définitivement moins âpre. Plus doux. Plus clément. Plus léger.

Ce ton naïf dans le contexte de l'histoire que nous conte ce livre et qui n'est pas sans rappeler certaines périodes tragiques de notre histoire, quelle excellente idée. J'adhère complètement. Le registre littéraire est judicieusement choisi. Par le truchement de l'imaginaire, l'auteur nous embarque dans un monde troublant de réalisme. Le parallèle avec notre société qui ne sait que faire de ses "indésirables" est à portée de mots. Des mots qui font échos aux travers de notre société d'hier et d'aujourd'hui qui s' "ismifie" dangereusement (extrémisme, racisme, consumérisme...).

Il est très fort ce livre. 
Parce qu'il n'est absolument pas pesant. 
On sourit beaucoup, on rit même. 
Le "conteur" enfant devenu au fil des pages un adulte-enfant, attaché à sa maman et à sa Floraline est très attachant et ses propos apportent beaucoup de fraîcheur à la lecture. 
Et quelle imagination de l'auteur ! 
Et un travail d'orfèvre certain à souligner. Rien n'a été tracé au hasard. Du prologue aux tout derniers paragraphes, qui viennent même après le "Achever d'imprimer". Des allusions à son précédent et premier roman "Le Dit Mistral" (un bonheur de lecture !) au déroulé des événements. Jusqu'au prénom du narrateur que l'on découvre à la toute fin. L'illumination ! 
Topissime ! 

Une histoire atypique qui vaut vraiment le détour. Et une chronique volontairement dépourvue de tout résumé ou détail du scénario dans l'espoir de vous laisser à vous aussi la surprise de la découverte si vous souhaitez le lire.
 
« .... « C'est là-dedans. Il faut tout lire, tu comprendras. » Il avait raison. J'ai tout lu, et j'ai compris. » (les mots de l'éditeur dans le prologue)


« Le temps et l'espace ne sont que des repères, non des limites insurmontables. » Hugo Pratt

« Avec toutes les photos et les vidéos que les gens mettent sur son ordinateur, il devait forcément avoir compris pourquoi les appareils photo ne marchaient plus. Il n'était plus un enfant mais ça se voyait qu'il n'avait pas voulu grandir trop vite non plus. La voix du journaliste passait sur la sienne et traduisait :
- On s'en est aperçus très vite, les gens nous ont signalé qu'ils avaient des problèmes avec leurs selfies et leurs posts. On a pensé à un hackeur qui nous aurait piratés, qui aurait attaqué nos serveurs, donc on a commencé à chercher du côté du Cloud. C'est là qu'on a observé un premier bug : des flux de données rentrent et sortent toujours dans le Nuage; par contre, de la data reste coincée à l'intérieur. On ne comprend pas encore pourquoi, c'est fou, mais c'est comme ça : on dirait que le Nuage fait le difficile, qu'il est plein, qu'il choisit ce qui peut sortir ou pas. Ça fait du sens ou pas plus que ça ?  
L'Homme le Plus Riche du Monde a fait une pause, puis a repris.
- Du coup, on s'est demandé comment le Nuage sélectionnait la data. On a décidé de commencer par le commencement, et de voir ce qui se passait avec un vieil appareil photo mécanique. Eh bien, on a augmenté le temps de pose jusqu'à une éternité, mais ça ne change rien : l'homme ne réfléchit plus la lumière. C'est comme si elle passait à travers nous. Elle est encore réfléchie par votre chien, ou vos géraniums, mais plus par nous. Ne me demandez pas pourquoi c'est arrivé aujourd'hui, ce qui a changé ou qui a pu déclencher tout ça, je n'en ai pas la moindre idée. »

« Les semaines passaient et les Grêlons, ceux d'Arthur Rimbaud comme les autres, non seulement ne faisaient toujours pas de vers, n'ajoutaient aucune rime à leur oeuvre, mais restaient farouchement hébétés, ne disaient rien, ne savaient rien. Les yeux ailleurs ils étaient là sans être là. Ils ne faisaient que nous regarder, fixement. La déception a été grande, la moitié des profs de lettres et d'histoire se sont mis en dépression jusqu'à la fin de l'année. »

« Là, ce que Le Nuage relâche, ce n'est pas des 0 et des 1, du binaire. C'est autre chose, un langage qui n'a ni queue ni tête, de la data d'un nouveau type, qui s'échappe du Nuage au milieu du reste en petits paquets. de micro-averses qui tombent comme ça, alors qu'on n'a rien demandé. Il ne s'agit pas de flux, qui sont vectorisés ; non, Le Nuage nous crache dessus des micro-averses de data sauvage. Un peu comme si Le Nuage était plein à ras bord, qu'il était trop lourd et qu'il n'arrivait plus à se contenir un jour de plus de façon normale. Imaginez des grêlons qui tombent du Nuage : de la date congelé à l'intérieur et maintenant elle est trop lourde pour y rester alors elle chute. »

« - C'est incroyable ce qui se passe, avec les Grêlons, on se croirait dans un film de science-fiction.
-C-c'est clair, quand tu penses à t-tout ce qu'ils avaient i-imaginé à Hollywood, les p-petits hommes verts, les sou-soucoupes volantes, les v-voyages dans le temps, et au final r-rien de tout ça, juste nos p-propres photos qui nous t-tombent dessus.» Jean-Jean bégayait encore plus que d'habitude, à cause de Gwendo sans doute, Il faisait quand même moins le fier, tout gen-gendarme qu'il était.
- Vous avez de la chance. En Angleterre, l'arrivée de la photogwaphie et sa... euh... démocratisation ont pris plus de temps, on a moins de retours pour l'instant. Comment vous appelez ça déjà? Hmm... Ah! Oui, les Éclipses Grêlonnes... C'est toujours plus joli en fwançais qu'en anglais, plus poétique. À Londres, on appelle ça un P.R.E., un Photonics Retro Event. »

« La Photographie accoutuma les yeux à attendre ce qu'ils doivent voir; et elle les instruisit à ne pas voir ce qui n'existe pas, et qu'ils voyaient fort bien avant elles. »

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, partout sur la planète, c’est la stupéfaction : les appareils photographiques ont cessé de fonctionner, ils refusent d’enregistrer la présence des personnes ! C’est à croire que l’univers, saturé de nos présences, a décidé de se révolter contre l’espèce humaine. En Provence, trois enfants doivent grandir avec ce phénomène inexplicable, et voient leur monde basculer dans une direction que personne n’aurait imaginée...
Olivier Mak~Bouchard est l’auteur du Dit du Mistral (Le Tripode, 2020). Avec Le Temps des Grêlons, il nous offre un second roman tout aussi étonnant, une fable envoûtante, douce et âpre, qui questionne une nouvelle fois les menaces qui pèsent sur notre temps.

L'illustration de couverture a été réalisée par Phileas Dog.

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Il est l’auteur au Tripode du Dit du Mistral (prix Première Plume, 2020) et du Temps des Grêlons (2022).

Éditions Le Tripode,  mars 2022
352 pages