lundi 29 janvier 2018

Sukkwan Island ★★★★☆ de David Vann

Un récit prenant, sombre et violent, au style simple, dur et efficace, une atmosphère qui devient de plus en plus oppressante, angoissante au fil des pages, des pages que l'on dévore et un livre qu'une fois commencé, je n'ai plus lâché.

L'auteur nous embarque sur un site grandiose, aux paysages saisissants, sur une petite île sauvage, quasi inhabitée, sur laquelle on s'imaginerait bien jouer les Robinson Crusoé, et vivre le temps d'un été au contact de dame nature, à pêcher et fumer des saumons, à respirer le bon air, à contempler les paysages alentours  et les montagnes se dresser devant nous, à voguer au rythme des vagues, à se détendre sur une plage, à sentir l'odeur de la forêt, seul au monde, et apprécier ce retour à la nature si bénéfique...

C'est ce à quoi aspirait Jim, le père de Roy, en embarquant son fils dans cette aventure de l'extrême, prendre du recul sur sa vie, partager des moments avec son fils, se sentir à sa place. Seulement, en lisant ce livre, vous comprendrez que Jim n'est pas le père recommandé pour ce genre d'exercice. J'ai eu d'ailleurs un peu de mal, au début, avec le scénario que je découvrais, un peu tiré par les cheveux pour moi : comment une mère a-t-elle pu accepter de laisser son fils entre les mains de ce type, son ancien mari, qu'elle connaissait pourtant un tant soit peu, et que je qualifierai de déséquilibré, un être désespéré et ... désespérant, et lâche.
Mais passé ce désappointement, je me suis régalée, en fin ce n'est pas le terme approprié peut-être, au vu de la tension palpable qui va crescendo tout au long de ce récit, j'ai plutôt été "bouleversée", désarçonnée par cette lecture. 
Au risque de déflorer l'histoire, je n'en dirai pas plus, si ce n'est que l'écriture de David Vann est riche, captivante, que la psychologie de Jim surtout, mais de Roy également, est très approfondie, que ce récit m'a collée à mon canapé, et que j'ai fini cette lecture stupéfiante absolument médusée.
Une lecture salutaire pour l'auteur, je l'ai appris une fois ma lecture achevée en recherchant des informations sur l'auteur, et je n'ose imaginer à quel point l'écriture de ce récit a dû être éprouvant pour David Vann.
Mais bien entendu je ne peux vous en dire plus...je gâcherais votre future lecture en compagnie de Jim et Roy. 
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«Roy leva les yeux. Son père était penché en avant, les bras sur les genoux, la tête baissée. Il se frottait le front. Il demeura ainsi longtemps. Roy ne trouvait rien à dire, alors il ne disait rien. Mais il se demandait pourquoi ils étaient là, quand tout ce qui semblait importer à son père se trouvait ailleurs. Cela ne lui semblait pas logique du tout que son père soit venu s’installer ici. Il commençait à se demander si son père n’avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n’était pas qu’un plan de secours et si Roy, lui aussi, ne faisait pas partie d’un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait.»
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Quatrième de couverture


Une île sauvage du Sud de l'Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C'est dans ce décor que Jim décide d'emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d'échecs personnels, il voit là l'occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu'il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu'au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. 
Couronné par le prix Médicis étranger en 2010, Sukkwan Island nous entraîne au coeur des ténèbres de l'âme humaine.
Le grand roman américain qu'on attendait.

Éditions Gallmeister,  janvier 2010
193 pages
Traduit de l'américain Laura Derajinski
Prix Médicis étranger 2010, 
Prix des lecteurs de L'Express, 
Prix de la Maison du livre de Rodez, 
Prix du Marais 2011 des lecteurs de la médiathèque L'Odyssée de Lomme



Pour en connaître un peu plus sur l'auteur et lire sa biographie, c'est par ici.

La ballerine aux gros seins ★★★★☆ de Véronique Sels

  Comment prendre du plaisir à habiter son corps quand celui-ci ne répond pas totalement, du moins en partie, aux critères ô combien strictes de la danse classique ? Cette partie, ce sont les seins, ce qui ne nous aura pas échappé au vue du titre, plutôt évocateur, et ces seins justement, sont une malédiction pour Barberine, l'héroïne de ce roman. Alors qu'elle rêvait de devenir ballerine, son anatomie mammaire en décidera autrement.  Et là, c'est le drame, le coup de massue pour cette jeune adolescente : avoir des seins dans ce milieu signifie être recalée dare-dare, rien à faire, la norme c'est la norme, pas de volume, voyons !
«À cette époque je ne mesure pas encore combien la morphologie des corps fait écho à cette obsession qu'à la société de compartimenter l'humain comme la viande, par gabarits, espèces, communautés et castes. La danse classique est blanche, aristocratique et maigre. Le ballet jazz est métissé, qui épouse les courbes voluptueuses de la classe populaire. La danse de rue est noire, jeune, revendicatrice et tout en muscles. La danse moderne tend à échapper au formatage, à l'apartheid morphologique, au conformisme des corps.»
  Véronique Selz nous offre une lecture touchante, parsemée d'humour et de délires, et interroge sur le regard de la société sur le corps des femmes, sur le rapport des femmes à leur corps, notamment au moment de la fatidique transformation du corps liée à l'adolescence, période opérant des changements plus ou moins marqués, des changements que l'on ne s'approprie pas forcément facilement pour les filles comme pour les garçons d'ailleurs.

  Une lecture documentée également. L'auteure nous parle de l'art de la danse, du classique au moderne et nous propose un petit détour par New-York et un contact avec la danse moderne américaine. J'ai aimé son évocation du monde de la danse classique, dans lequel je me suis retrouvée et qui m'a rappelé bien des souvenirs, heureux pour moi ;-) Ah l'odeur de la danse classique... 
«Qui n'est jamais entré dans une boutique Repetto ignore le parfum particulier de la danse classique fait de cuir, de bois de plancher, de Lycra, de satin, de mousseline, de fierté, de crainte et révérence.»
  Un livre original, qui se lit vite, un peu déjanté, pas commun (deux seins qui s'expriment et plutôt bien d'ailleurs !). Un petit reproche toutefois, même si j'ai trouvé l'idée très originale de faire parler des seins, j'avoue que ces passages ne m'ont pas tous marquée, et certains pas vraiment liés à l'histoire de Barberine, ont créé pour moi une rupture dans le récit. 
Un tout petit reproche, vraiment, car ce livre vaut le détour, à mon avis !
  
Un grand merci à Babelio, aux éditions Arthaud et à Véronique Selz pour l'envoi de ce roman dans le cadre d'un masse critique privilégié Babelio.
Antoine Bourdelle (1861-1929). "Isadora"
Isadora Duncan, pionnière de la danse moderne.

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«... je voulais être ballerine. Et le seins sont à la ballerine ce que la surdité est au musicien : une malédiction.
Quand je sors enfin, je passe dare-dare au maquillage et aux costumes, on m'affuble d'une grenouillère en éponge d'une inélégance rare. Et cette couche-culotte ! Un désastre ! Comment réussir un rond de jambe avec autant de papier entre les cuisses ? Je casse les noisettes du pédiatre avec mes mauvais résultats hépatiques. Victime d'un ictère, j'interprète le cygne jaune, grand oublié de Tchaïkovski. Je me fais appeler Giselle par l'équipe des infirmières et vomis sur le boléro du docteur Ravel, le chef de service.
Porter un soutien gorge reviendrait à admettre qu'ils existent. Ça serait nourrir le serpent par lequel le destin a décidé de me perdre.Je rêve d'interpréter Aurore, pas son château fort.
J'ignore que l'on n'est pas mais que l'on devient. Qu'il y a un prix à payer pour toute chose. Que l'accomplissement de soi induit un apprentissage. Que le chemin est semé d'embûches. Et que de tous les chemins, celui qui mène à la ballerine est de loin le plus exigeant.
Il ne m'aura fallu que quelques minutes pour apprendre que, au pays des libellules de l'espace, il faut savoir défendre son territoire.
Les bourreaux ne s'attardent pas volontiers sur les mauvais traitements qu'ils infligent. Ce n'est pas la souffrance de leurs victimes qui les intéresse, mais les sentiments de pouvoir et d'impunité qui en découlent et leur procurent une jouissance particulière, un grand cru émotionnel inavouable.
- Duncan, dites-vous ? Ça ne me dit rien.Par la réponse de la bibliothécaire, le découvre la première raison d'être des livres. Conjurer l'oubli. Ressusciter ce qui n'est plus.
Je suis un peu comme la ville qui m'a vue naître et qui découvre tardivement qu'une autre danse existe. Danse moderne. Danse libre. Danse naturelle. Mouvement spirituel intérieur. J'ai l'impression de réapprendre une langue que j'ai toujours parlée mais dont j'ignorais les mots les plus importants.
Je passe plusieurs nuits blanches à embrasser la danse moderne américaine, je m'endors avec Ruth Saint Denis et Ted Shawn pour m'éveiller avec Doris Humphrey, Charles Weidman et Martha Graham. Je monte dans l'autobus avec Mary Wigman, Kurt Jooss et Oskar Schlemmer, les pionniers de la danse moderne allemande. J'ai l'agréable sensation de me trouver au coeur d'une enquête policière, de rassembler les indices. J'apprends que la respiration est le premier mouvement. Je réalise que pendant dix ans j'ai retenu mon souffle. Je me souviens des « Baisse les épaules ! » « Rentre le ventre ! » « Lève la jambe ! » Mais je n'ai pas le souvenir que l'on m'ait dit une seule fois : Respire ! »
Et nous tombâmes amoureux de Cary Grant, Gregory Peck, Sidney Poitier, Henry Fonda, ...., regrettant que ces hommes ne soient que des amants de lumière sans odeur ni carnation, déplorant que la lumière blafarde des plafonniers revienne à la fin de chaque séance noyer nos illusions dans le courant infiniment de la réalité.»

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Quatrième de couverture

Barberine s'entraînait déjà dans le liquide amniotique. C'est dire si sa détermination à devenir ballerine était entière.
Mais la discipline est militaire. Le parcours, semé d'embuches. Sans compter qu'à tout moment, le gène du sein lourd menace.
Et voilà que ses seins, Dextre et Sinistre, prennent voix. Un chant choral se met en place. C'est leur récit contre celui de Barberine.
Parcours initiatique de la danse classique à la danse postmoderne de Bruxelles à New York, fable anatomique, critique de la raison mammaire, manifeste à trois voix, le roman questionne notre rapport au corps féminin et la place qui lui est donnée dans la société occidentale. Après pareil voyage au nord, au sud, à l'est et à l'ouest de notre anatomie, il est fort à parier que vous ne regarderez plus jamais un sein comme avant. Car si l'esprit parfois prend des détours, chair ne saurait mentir.

Éditions Arthaud (groupe Flammarion),  janvier 2018
233 pages


Véronique Sels est née à Bruxelles, en 1958. Diplômée de l'Institut Rythmique Jacques Dalcroze, elle a pratiqué et enseigné la danse classique, la danse moderne et la danse créative Laban, méthode de création chorégraphique. 
La ballerine aux gros seins est son quatrième roman.

dimanche 28 janvier 2018

Nos souvenirs sont des fragments de rêves ★★★☆☆ de Kjell Westö

Mes meilleures années sont peut-être 
derrière moi. Quand il y avait une chance 
de bonheur. Mais je ne veux pas revenir 
en arrière. Pas avec le feu qui brûle 
en moi maintenant. 
Samuel BECKETT

Une belle histoire d'amour, sur un fond de ciel jaune soufre, le véritable amour, celui qui marque et accompagne un homme toute sa vie malgré les séparations et les trahisons, malgré une bonne quantité de malheurs, un amour qui [tient] au fil du temps, même s'il prenait désormais la forme d'une amitié.

  Ce roman est le voyage d'une vie, un voyage de l'enfance à l'âge adulte. Le narrateur, dont on ne connait pas le nom, fouille dans son passé avec beaucoup de nostalgie et fait défiler sous nos yeux, en tirant sur ce fil que sont les souvenirs, un demi-siècle de sa vie. 
  C'est aussi un peu notre histoire qui émerge de ces pages, puisqu'en balayant ce demi-siècle passé, il revient sur la crise économique, sur le terrorisme et les violences qui y sont associées, sur les attentats perpétrés sur le sol européen, à Paris et à Madrid. On en apprend également sur l'histoire de la Finlande, petit bout de terre, malmené et oppressé par les russes.  
  Ce roman dense questionne sur les inégalités sociales, sur ce fossé qui ne cesse de s'élargir entre la classe moyenne et celle des riches, sur le pouvoir, sur l'argent.
  Si le contenu de ce roman m'a plu, si j'ai aimé me retrouver devant ces beaux paysages finlandais, si cette histoire pousse à la réflexion sur de nombreux sujets, si elle nous embarque sur le fil tendu et fragile des relations humaines, si elle interpelle sur les liens entre les êtres humains qui se tissent, se bâtissent, et se préservent, tant bien que mal, si cette lecture m'a donné envie d'en savoir sur l'histoire de la Finlande, si j'ai aimé le suspense que l'auteur entretient très bien, je dois avouer que j'ai été moins touchée par sa plume. Peut-être est-ce dû à la traduction ? De nombreuses répétitions, quelques fautes grammaticales, des explications entre parenthèses à l'attention du lecteur ont parfois gêné ma lecture, la rendant moins fluide. 
  Une belle découverte néanmoins, à la finalité profondément humaine et à la portée universelle dans notre monde contemporain, que je vous conseille, et je remercie vivement Babelio, les éditions Autrement et Kjell Westö pour ce bon moment de lecture.

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«- L'oncle de Sandrine, je n'ai pas voulu faire sa connaissance.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Je sais ce qu'il a fait, je suis au courant de ses activités. Alex est un frère malhonnête et un homme injuste.[...]
- Il a commis beaucoup d'erreurs. Et il a été quelquefois très cruel. Mais je crois qu'il n'a jamais compris ce qu'il a fait.
Ce n'était pas très charitable, et Amir a sauté sur l'occasion :
- Ça ne le dédouane pas pour autant. Renoncer à s'enrichir indéfiniment n'est pas la mer à boire. Il s'agit uniquement de résister à la tentation de s'engouffrer dans les failles d'un système. Et de renoncer à tromper et à exploiter autrui.[...]
- Il existe aussi des richesses qui profitent à la plupart des gens. C'est ainsi que nous avons bâti nos sociétés dans le Nord. Par le partage et le souci de l'autre.
- Vraiment ? J'ai plutôt tendance à croire qu'Alex est avant tout obsédé par l'idée de partager avec lui-même.
J'ai toujours pensé que la sensation de déjà-vu n'est qu'une sorte d'angoisse face à l'irréalité de la vie. Comme le hiraeth. Nos souvenirs sont des fragments de rêves.
C'est l'amour qui fait que nous souvenons, c'est de l'amour que viennent les histoires.»
À la mémoire de ma mère, Christina Hedberg, qui m'a appris que le profond chagrin et le courage indomptable ne s'excluent pas l'un l'autre. KW

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Quatrième de couverture

«La première fois où j’ai fait l’amour avec Stella, 
j’ai su que je ne pourrai jamais plus vivre sans : 
elle passera toujours avant les convenances, 
la carrière, avant même la morale.»

Helsinki, années 1970. Stella, Alex et leurs amis sont remplis d’ambitions et de hautes espérances. Dans la fougue de l’adolescence, ils font les quatre cent coups. Mais une passion dévorante vient troubler leur insouciance, et arrive le temps de l’âge adulte et des compromis. Mais oublie-t-on jamais son amour de jeunesse?
Porté sur cinquante ans par un souffle irrésistible, ce roman est le portrait sensible d’un amour destructeur et de l’éveil au monde de toute une génération. Au sommet de son écriture, Kjell Westö tire avec brio les fils du destin et nous offre l’égal scandinave de Bienvenue au club de Jonathan Coe et des Intéressants de Meg Wolitzer.

«On ne peut résister à cette splendide 
saga romanesque.» Aftonbladet

Éditions Autrement,  janvier 2018
593 pages
Traduction (Suédois) : Jean-Baptiste Coursaud



Kjell Westö est né en 1061 à Helsinki. Auteur notamment d'Un mirage finlandais, lauréat des prestigieux Finlandia Prize et du Nordic Council Award, il est considéré comme l'un des écrivains majeurs des lettres scandinaves et a conquis les lecteurs dans le monde entier.