vendredi 8 juillet 2016

J'ai tué suivi de J'ai saigné de Blaise Cendrars*****


Editions ZOE Poche, 2015
99 pages
Première parution À la Belle Édition, chez François Bernouard, 1918

Résumé


Au fil de deux nouvelles courtes mais d’une très grande densité, Cendrars raconte l’horreur de la Première Guerre mondiale. J’ai tué, c’est l’arrivée des soldats au Front, inconscients de la boucherie imminente. Porté par cette masse humaine, l’auteur décrit l’impunité qui l’anime lorsqu’il tue au couteau un soldat allemand. Dans J’ai saigné, Cendrars vient de perdre son bras, arraché par un tir de mitrailleuse. Il est emporté dans un hôpital de campagne pour une longue convalescence, entouré de blessés de guerre qui s’avèrent finalement bien moins chanceux que lui.

Blaise Cendrars (1887-1961) est une figure majeure de la littérature du xxe siècle. Poète, romancier, journaliste, il a parcouru le monde et l’a retranscrit en une langue puissante et novatrice.
« On avance en levant l’épaule gauche, l’omoplate tordue sur le visage, tout le corps désossé pour arriver à se faire un bouclier de soi-même. On a de la fièvre plein les tempes et de l’angoisse partout. On est crispé. Mais on marche quand même, bien aligné et avec calme. Il n’y a plus de chef galonné. »
Préface de Christine Lequellec Cottier

Mon avis ★★★★★


Dans ces deux textes courts et autobiographiques (une quinzaine de pages pour J'ai Tué, une soixantaine pour J'ai saigné), Blaise Cendrars rend un bel hommage à ceux qui ont vécu la Première Guerre Mondiale en France, à ses compagnons d'infortune, aux infirmières qui ont voué corps et âme aux soldats blessés, et notamment à Mme Adrienne P., une formidable infirmière, dévouée aux blessés, à ses blessés, au coeur débordant de générosité et d'amour.

Il nous raconte les violences des combats, les souffrances, le douloureux combat, la lutte acharnée des soldats pour survivre, il nous raconte aussi sa souffrance et son amputation, ses soins à l’hôpital de Châlons-sur-Marne avec beaucoup de respect et de réalisme, il nous raconte l'expérience diablement traumatisante de cette abominable guerre avec la plus brutale sincérité, il nous raconte l'absurdité de la Guerre.

Respiration d'un million d'hommes. Pulsation sourde. Involontairement,, chacun se redresse et regarde la maison, la petite maison du généralissime. Une lumière filtre entre les volets disjoints, et dans cette lumière passe et repasse une ombre amorphe. C'est LUI. Ayez pitié des insomnies du Grand Chef Responsable qui brandit la table des logarithmes comme une machine à prières. p.20
Me voici l'eustache à la main, c'est à ça qu'aboutit toute cette immense machine de guerre. Des femmes se crèvent dans les usines. Un peuple d’ouvriers trime à outrance au fond des mines. Des savants, des inventeurs s'ingénient. La merveilleuse activité humaine est prise à tribut. La richesse d'un siècle de travail intensif.  p.28 

J'ai tué est un témoignage direct, troublant et effroyable de la déshumanisation des soldats en temps de guerre à qui l'on donne le droit de TUER...pour survivre ! Et c'est avec une indicible rage que Blaise Cendrars a tenté de survivre, comme en témoigne le passage ci-dessous :

Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. "Vive l'humanité!" Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre.  p.30
J'ai tué est un formidable récit dont la force (ce n'est que mon avis) réside très certainement dans les décalages créés par Blaise Cendrars; il juxtapose chansons paillardes, poésie, description non aseptisée d'un champ de bataille et acte de guerre effroyable, et tout cela en douze pages seulement...extraordinaire !  

Deux récits touchants, poignants, puissants à lire absolument !

Extraits 

"Les chants de marche reprennent de plus belle. 
Catherine a les pieds d’cochon
Les chevilles mal faites
Les genoux cagneux
Le crac moisi
Les seins pourris
 
Voici les routes historiques qui montent au front.
À nous les gonzesses
Qu’ont du poil aux fesses
[…]
................................................
Soldat, fais ton fourbi
Pas vu, pas pris
Mes vieux roustis
Encore un bicot d’enculé
Dans la cagna de l’adjudant
.................................................
Père Grognon
Descends ton pantalon
Tiens, voilà du boudin (ter)
Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains " p.20-21
"Cela sent le cul de cheval enflammé, la motosacoche, le phénol et l’anis. On croirait avoir avalé une gomme tant l’air est lourd, la nuit irrespirable, les champs empestés. L’haleine du père Pinard empoisonne la nature. Vive l’aramon dans le ventre qui brûle comme une médaille vermeille !"  p.22
"Si je ne méprise pas absolument les femmes c'est que j'ai connu celle-là et rencontré deux, trois autres infirmières du même cran durant la guerre, qui toutes ont su payer de leur personne."  p.62 
"- Avez-vous remarqué ses yeux, Cendrars, quand une étincelle s'y allume ? me disait Mme Adrienne après chaque séance. Il fait de grands progrès depuis que vous êtes là, vous savez. Je suis sûre qu'il comprend parfaitement tout ce qu'on lui dit. Bientôt, il parlera. 
[...]
Ses yeux étaient des plus vifs, des plus mobiles, des plus parlants et, en effet, ils exprimaient bien des choses. 
C'était extraordinaire et c'était pour moi un plaisir sans cesse renouvelé et souvent une jouissance quand j'y réussissais, que de me pencher sur ses yeux expressifs, de les déchiffrer, de deviner, de comprendre dans un éclair ce que son regard voulait dire. Comment peut-on exprimer tant de choses par les yeux ? J'entends non pas des choses morales ou abstraites [...]"  p.94

mercredi 6 juillet 2016

Eureka Street de Robert McLiam Wilson****

Editions 10/18 Christian Bourgois, mars 1999
545 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Brice Matthieusent
Parution originale en 1996

Résumé éditeur


Dans un Belfast livré aux menaces terroristes, les habitants d’Eureka Street tentent de vivre vaille que vaille. Chuckie le gros protestant multiplie les combines pour faire fortune, tandis que Jake le catho, ancien dur au coeur d’artichaut, cumule les ruptures. Autour d’eux, la vie de quartier perdure, chacun se battant pour avancer sans jamais oublier la fraternité. 

«Eureka Street est un grand livre et son auteur un formidable écrivain. Belfast peut lui dresser une statue. » Gilles Anquetil, Le Nouvel Observateur


Mon avis  ★★★★☆ (4,5)


Vous avez vu les drapeaux, les inscriptions sur les murs et les fleurs sur le pavé. Voici une ville où les gens sont prêts à tuer et à mourir pour quelques bouts de chiffon colorés. Telles sont les habitudes de deux populations dotées de différences nationales et religieuses remontant à quatre ou huit siècles. Le drame, c'est que toute différence jadis notable a aujourd’hui fondu et que chacune de ces deux populations ne ressemble à aucune autre, sinon à l'autre. C'est une aberration, une énigme qui corrompt le sang. Il n'y a pas de révolution, seulement une mortelle convolution. p.298

Avec beaucoup d'humour et une écriture à la fois franche et subtile, Robert McLiam Wilson évoque formidablement bien cette aberration politico-terroriste dont il est question dans ce roman, il tourne en dérision, avec brio, le conflit catholique/protestant. 
Pour celà, il nous fait partager l'histoire d'une bande de potes, Jake, Chuckie, Slat, Donal et tant d'autres, qui incarnent à merveille le Belfast des 90s : des catholiques, un protestant, des modérés, une extrémiste nationaliste fasciste, des personnages hauts en couleur, des gens ordinaires, humains avant d'être Irlandais, vivant dans une ville en conflit ... vivant simplement, chaotiquement, entre beuveries à répétition, coucheries, bagarres, à la recherche d'un boulot, à la recherche de l'amour et s'accrochant à leurs rêves.

Les personnages font la force de ce roman, il lui donne toute sa dimension humaine, la lutte entre catholiques et protestants, les attentats, les marques de la guerre civile restant la plus part du temps en toile de fond.
Le personnage central n'est autre que Belfast, sa ville, qu'il dépeint avec beaucoup de poésie et de réalisme. Il lui rend un bien bel hommage ainsi qu'à ses habitants.
Le chapitre 10, consacré à sa ville est très beau, 
Belfast, c'est Rome avec davantage de collines; c'est l'Atlantide sauvée des flots. Et, où qu'on soit, où qu'on regarde, les rues brillent comme des bijoux, comme de menues guirlandes étoilées. [...] elle est magique.  p.297
Mais surtout, les villes sont des carrefours d'histoires. Les hommes et les femmes qui y vivent sont des récits complexes et intrigants. Le plus banal d'entre eux constitue un récit plus palpitant que les meilleurs et les plus volumineuses créations de Tolstoï. Il est impossible de rendre toute la grandeur et toute la beauté de la moindre heure de la moindre journée du moindre citoyen de Belfast. Dans les villes, les récits s'imbriquent ...Les histoires se croisent. Elles se heurtent, convergent et se transforment. Elles forment une Babel en prose.  p.300
Parfois tard dans la nuit, [...] la ville semble s'arrêter et soupirer. [...]
Ces nuits-là, vous traversez une rue et pendant quelques minutes dorées, il n'y a pas de voiture, et même le bourdonnement de la circulation lointaine reflue, vous regardez les matériaux qui vous entourent, la chaussée, les lampadaires et les fenêtres et, si vous écoutez bien, vous entendrez peut-être les fantômes des histoires qu'on chuchote. Il y a de la magie dans tout cela, une magie impalpable, qui se dissipe pour un rien.
C'est à ces moments-là que vous avez le sentiment d'être en présence d'une entité plus vaste que vous. Et tel est bien le cas. En effet, alors que vous regardez à la lisière de votre champ visuel éclairé, vous apercevez les immeubles et les rues où cent mille, un million, dix millions d'histoires sombres, aussi vivaces et complexes que la vôtre, résident. Le divin ne va jamais plus loin que ça.
p. 300

Celui qui suit est un formidable condensé d'émotions, extrêmement touchant, l'humour désabusé y devient grinçant et le ton ironique pour raconter un attentat :

Car les poseurs de bombes savaient que ce n’était pas de leur faute. C’était la faute de leurs ennemis, les oppresseurs qui refusaient de faire ce que les autres voulaient qu’ils fassent. Ils avaient demandé à ce qu’on les écoute. Ils n’avaient pas réussi. Ils avaient menacé d’utiliser la violence si on ne les écoutait pas. Quand cela non plus n’avait pas réussi, ils furent contraints, à leur grande répugnance, d’accomplir tous ces actes violents. De toute évidence, ce n’était pas de leur faute. p.316


Le seul vrai professionnalisme vint des journalistes et des cameraman sur les lieux du drame et dans les hôpitaux. Ils firent preuve d’une vigueur réelle et d’une ambition indéniable. Ils braquaient partout caméras et micros. Un journaliste allemand dirigea même son micro vers un cadavre allongé sur un lit de camp. Les journalistes du cru se moquèrent beaucoup de lui. Car ils avaient cessé d’interroger les morts depuis belle lurette.

Il faut que je vous avoue, que j'ai eu un peu de mal à rentrer dans cette histoire, les presque trois cent premières pages sont une succession de portraits de ces compagnons de beuveries, et j'ai commencé à m'en lasser au point de vouloir abandonner et refermer cet opus.
Et puis, j'ai été happée par le tourbillon des événements, de la vie, de leurs vies, emportée dans une Belfast meurtrie; j'ai dévoré les deux cent cinquante pages restantes, ravie de ne pas être passée à côté de ce petit trésor.
Un petit trésor déniché à tout hasard dans une librairie, acheté sur les deux simples critères Belfast et auteur irlandais. Oh que j'ai bien fait !!!

En 1999, j'ai eu l'occasion de passer à Belfast. J'en garde des images de violences, d'une ville blessée, meurtrie et insécure : barreaux aux fenêtres, impacts de balles sur les murs, voitures calcinées, quartiers dévastés, certains interdits d'accès...
Ce livre m'a donné envie d'aller y boire une pinte, de m'y attarder un peu plus cette fois ... ce sera l'occasion de relire ce grand roman.

Certains passages ont un goût très bizarre, amer, douloureux ... après Charlie, après le Bataclan.

Tous avaient leur histoire. Mais ce n'étaient pas des histoires courtes, des nouvelles. Ce n'aurait pas dû être des nouvelles. Ç'aurait dû être des romans, de profonds, de délicieux romans longs de huit cents pages ou plus. Et pas seulement la vie des victimes, mais toutes ces existences qu'elles côtoyaient, les réseaux d'amitié, d'intimité et de relations qui les liaient à ceux qu'ils aimaient et qui les aimaient, à ceux qu'ils connaissaient et qui les connaissaient. Quelles complexité ... Quelle richesse....

Qu'était-il arrivé ? Un événement très simple. Le cours de l'histoire et celui de la politique s'étaient télescopés. Un ou plusieurs individus avaient décidé qu'il fallait réagir. Quelques histoires individuelles avaient été raccourcies. Quelques histoires individuelles avaient pris fin. On avait décidé de trancher dans le vif.   p.321

Je ne peux que vous recommander, si ce n'est pas déjà fait, de lire ce livre !!

Extraits & Citations 


(il y en a pléthore, impossible de tout retranscrire 

à moins d'écrire les trois quarts du roman !!)


"Toutes les histoires sont des histoires d'amour." 1ère phrase

"Depuis le départ de Sarah, je n'avais guère brillé. La vie avait été lente et longue. Elle était partie depuis six mois. Elle en avait eu assez de vivre à Belfast. Elle était anglaise. Elle en avait soupé. Il y avait eu beaucoup de morts à cette époque et elle a décidé qu'elle en avait marre. Elle désirait retourner vers un lieu où la politique signifiait discussions fiscales, débats sur la santé, taxes foncières, mais pas les bombes, les blessés, les assassinats ni la peur.
[...] Il me semblait que j'allais attendre plus longtemps que jamais. L'aiguille de l'horloge filait bon train, mais je n'avais pas encore quitté les starting-blocks. Les gens se trompaient complètement sur le temps. Le temps n'est pas de l'argent. Le temps, c'est de la vitesse. " p.12

"Dans les circonstances présentes, Belfast était une ville vraiment célèbre. Quand on réfléchissait qu'il s'agissait de la capitale sous-peuplée d'une province mineure, le monde semblait vraiment la connaître excessivement bien. Personne n'ignorait les raisons de cette gloire superflue. Je n'avais pas beaucoup entendu parler de Beyrouth avant que l'artillerie ne s'y installe. Qui connaissait l'existence de Saigon avant que la cocotte-minute n'explose ? Anzio était-il un village, une ville ou tout simplement un bout de plage ? Où se trouvait exactement Azincourt ?
Belfast bénéficiait du statut de champ de bataille. les lieux-dits de la ville et de la campagne environnante avaient acquis la résonance et la dure beauté de tous les sites de massacres historiques. Bogside, Crossmaglen, Falls, Shankill et Andersonstown. Sur la carte mentale de ceux qui n'avaient jamais mis les pieds en Irlande, ces noms étaient suivis de minuscules épées entrecroisées. [...] Belfast n'était fameuse que parce que Belfast était hideuse." p.25

"Ce n'étaient pas les bombes qui faisaient peur. C'étaient les victimes des bombes. La mort en public était une forme de décès très spéciale. Les bombes mutilaient et s'emparaient de leurs morts. L'explosion arrachait les chaussures des gens comme un parent plein d'attention, elle ouvrait lascivement la chemise des hommes; le souffle luxurieux de la bombe remontait la jupe des femmes pour dénuder leurs cuisses ensanglantées. Les victimes de la bombe étaient éparpillées dans la rue comme des fruits avariés. Enfin, les gens tués par la bombe étaient indéniablement morts, putain. Ils étaient très très morts." p 27

"J’ai un vrai problème avec la politique. J’ai étudié ce truc-là. La politique, c’est comme les antibiotiques : un agent susceptible de tuer ou de blesser des organismes vivants. J’ai un gros problème avec ça." p.138

"Il y avait trois versions fondamentales de l'histoire irlandaise : la républicaine, la loyaliste, la britannique. Toutes étaient glauques, toutes surestimaient le rôle d'Olivier Cromwell, le vioque à la coupe de cheveux foireuse. J'avais pour ma part une quatrième version à ajouter, la Version Simple : pendant huit siècles, pendant quatre siècles, comme vous voudrez, c'était simplement un tas d'Irlandais qui tuaient tout un tas d'autres Irlandais." p.142

"C'était le problème avec Matt et Mamie. Leur univers était composé d'amour et de respect. Ils ne comprenaient ni la mesquinerie ni le mal. Ils n'avaient pas d'imagination." p.159

"Cet homme lut, d'une voix haletante mais assurée, un poème intitulé Poème à un soldat britannique sur le point de mourir. Il était difficile de suivre le texte en détail [...] du fait que c'était une grosse merde sentimentale. Le poème expliquait au jeune soldat britannique (sur le point de mourir) pourquoi il était sur le point de mourir, pourquoi c'était de sa faute, à quel point c'était de sa faute depuis huit siècles et ce serait sans doute encore de sa faute pendant huit autres siècles, pourquoi l'homme qui allait l'abattre était un courageux Irlandais qui aimait ses enfants et ne battait jamais sa femme, qui croyait mordicus à la démocratie et à la liberté pour tous, indépendamment de la race et de la confession religieuse, et pourquoi ces convictions ne lui laissaient d'autres choix que d'abattre le jeune soldat britannique (sur le point de mourir)." p.245

"Un touriste français, qui s'était trouvé plus près de Castle Street que de la bombe proprement dite, mais qui avait malgré tout eu une trouille bleue, se demandait même à part lui pourquoi ceux qui désiraient voir les Britanniques laisser les Irlandais en paix s'étaient ainsi manifestés en tuant des Irlandais. Mais c'était un Français." p.315

"De notoriété publique, la chair humaine est mal conçue pour résister à pareilles épreuves. Qu'avait bien pu faire la chair pou mériter pareil traitement ? Les péchés de la chair avaient sans doute été bien graves pour que la chair ait subi un tel châtiment." p.319

"Identifiés, anonymes. Présents à la mémoire, oubliés. Ils ont tous fait le grand saut, spécialité des morts. [...]
Quitter le monde des vivants pour se transformer en cadavre : la transition la plus rapide du monde." p.320


dimanche 3 juillet 2016

Les saisons de Maurice Pons*****


Editions Christian Bourgois, 1995
214 pages
Première parution en 1965 aux Editions Julliard

Résumé Editeur


Depuis près de trente ans. les lecteurs des Saisons forment une sorte de confrérie d'initiés. Ils partagent un même univers, " plaqué " sur le nôtre comme l'or - ou la suie ; ils utilisent le même langage, les mêmes images de référence ; ils se connaissent et se reconnaissent entre eux, un peu comme les lecteurs de Malcolm Lowry ou de Julio Cortazar. Nous avons pensé qu'il ne fallait pas abolir ce privilège, mais le partager, en le multipliant. Et après les éditions Julliard (1965), Bourgois (1975.), 10/18 (1984), voici à nouveau ce " livre-culte " chez Christian Bourgois.


Mon avis ★★★★★


"Ne vous méprenez pas sur mes desseins qui sont périlleux. Ce que je dois écrire n'est pas beau en soi. Je puis bien vous l'avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines - comme par exemple la mort de ma soeur Enina - et c'est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d'une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science."  p.87

Maurice Pons nous a quitté, je me décide à ouvrir ce chef d'oeuvre qui dormait dans ma PAL depuis un certain temps déjà. J'en entendais parler et sa présence me revenait en mémoire.

Mais voilà, je n'ouvre pas facilement un livre dit "culte".

Des sensations m'habitent alors : peur d'être déçue, de ne pas adhérer, de ne pas partager les critiques dithyrambiques laissées par une foule de lecteurs sur la blogosphère, peur du rendez-vous manqué...inversement, c'est grisant d'avoir un livre culte dans sa PAL, savoir qu'une lecture hors du commun très certainement nous attend; qu'il est bon d'en retarder sa lecture, de garder ce soupçon de chance que l'on a par rapport à ceux qui l'on déjà lu, de faire durer cette attente encore un peu ...

Pourquoi j'ai décidé qu'il était tant cette semaine d'avoir rendez-vous avec "Les saisons" et de partager mon temps avec Simeon, je n'en sais rien, tout ce que je sais c'est que j'ai refermé cet opus hier en tout début de matinée et que j'en ai eu le souffle coupé !

"On vous a dit, je crois, que je suis écrivain et, à ce titre, j'ai droit à vos égards, car comme vous tous, je travaille à mains nues. Je façonne mes mots, avec des voyelles et des consonnes que j'accroche les unes aux autres, un peu à la façon du vannier. Mais avec mes petits paniers, mes corbeilles, j'essaye d'attraper la beauté." p.85

Oh Simeon, que je regrette pour toi que les paniers ne t'aient pas apporté la beauté, le réconfort. Aucune beauté (excepté Clara peut-être) présente dans cette vallée, aucun répit pour toi, toi, qui envisageais de coucher sur papier les horreurs dont tu as été témoin, de te lancer dans une écriture thérapeutique si nécessaire à tes yeux. Tu nourrissais tous les espoirs, en arrivant dans cette contrée, de pouvoir enfin trouver le répit, mais c'est dans un enfer que tu as posé les pieds, dépourvu d'humanité, où règnent en Maîtres la Pourriture, la violence, la déchéance et la bêtise.

J'ai partagé ton espoir, et puis les pages sont devenues plus lourdes, l'humour (âpre bien entendu) s'est détaché petit à petit, abandonnant la partie, t'abandonnant sur ce territoire hostile qui s'enfonce dans les ténèbres, plongeant le lecteur dans une atmosphère apocalyptique.

Ce livre m'a percutée, ébranlée, révulsée, déroutée, impressionnée, remuée, bousculée ...

Une lecture fascinante, effrayante et douloureuse à la fois, voilà ce qui vous attend. N'hésitez pas une seconde !!

Extraits


"Eût-il levé les yeux autour de son ombre, il n'aurait pas manqué d'être frappé par la sauvage laideur des lieux. Il arrive parfois que les constructions paysannes, par ce qu'elles ont de fruste et par les bienfaits de traditions artisanales séculaires, atteignent à une certaine beauté, simple et trapue." p.15
"Je vais ici pouvoir écrire, écrire, écrire. Je vais vider mon coeur de tout son pus. Il ne m'arrivera rien, j'en ai la conviction. Et pourtant, hier encore, j'ai été traversé par une image : lorsque ce crâne de mouton m'est tombé dans les pieds, je l'ai vu soudain multiplié par mile fois lui-même, j'ai revu l'amoncellement des charniers que je ne veux plus voir, et le sourire des dents humaines; j'ai senti à nouveau la brûlure de l'enfer. Oui, j'ai cédé encore à la tentation de l'image... En serai-je jamais délivré ? C'est mon livre qui m'en délivrera" p.25
"Les misérables ! Ah, les misérables ! Il a fallu qu'ils me donnent une fonction !Que leur demandais-je pourtant ? Le droit de partager leur refuge et la caresse bienfaisante de leur pluie. A peine, une assiette de lentilles..." p.94
"Je n'aime pas me plaindre, mais j'ai le sentiment que je vais au-devant de dures épreuves. Ce ne sera donc jamais fini ! Mais dans quel monde vivons-nous ?" p.95
"Pourquoi m'appelaient-ils Mathusalem, ces brutes qui me poussaient à boire - qui ont fait de moi, bon gré mal gré, un resquilleur, un griveleur, un soiffard, une épave ! Ah ! je commence à les haïr, moi qui venais vers eux plein d'innocence, plein d'espérance !" p.121
"On t'l'avait dit pourtant, petit agneau, on t'l'avait dit...Tu voulais inventer des saisons, du beau temps pour tout le monde...Tu voulais quoi ? Enrichir le monde avec tes monuments, avec tes petits paniers de voyelles et d'consonnes...Et pis quoi encore ? ... L'amour au bord des fontaines, des papillons pour les collectionneurs ? Ça s'peut pas, par chez nous...Et je m'suis battu pour toi...Rien à faire...C'est Pourriture qui gagne, et qui fait la loi ! On t'l'avait dit, petit agneau...C'est pas habitable,c'te putain de terre..." p.174 
"Grain de riz, grain d'amour. Un grain pour le Roi, deux grains pour la Tour. Le fou et le cavalier en auront plein leurs souliers. Si la Reine est en peine. On remplira ses greniers. Si son coeur est en peine. Il faudra la marier. Il faudra la marier..." p.184
"Quand un monde est inhabitable, on le change, ou on en change. Adieu ! Il me reste une main pour écrire, un pied pour marcher. J'irai enrichir un autre monde puisque je sais maintenant qu'un autre monde existe." p.195