dimanche 27 août 2017

Les yeux du dragon ★★★★☆ de Stephen King


C'est la couverture de cette réédition chez Flammarion jeunesse qui m'a d'abord fait de l’œil, le nom de l'auteur ensuite, m'a intriguée (je ne savais pas que Stephen King avait écrit un roman jeunesse). Et, en sortant de la bibliothèque, j'étais convaincue que j'allais passé un très bon moment de lecture. 
Et bien, ce fut le cas. 
J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire, Stephen King s'attache au début à nous présenter les personnages de son histoire, et l'impatience me gagnait, jusqu'à ce que l'intrigue naisse sous mes yeux et m'embarque, me happe, m'emprisonne dans cette aventure où le Bien doit se révéler pour combattre le Mal. Loin de la noirceur, de la terreur, de l'horreur auxquelles Stephen King nous avait habitués, il nous invite ici dans un conte somme toute assez classique et bien sage, très prenant néanmoins, destiné aux petits comme aux plus grands, à "écouter" un soir d'hiver, au coin du feu...
Action, émotion, aventures, rebondissements, quête ... sont au coeur de cette histoire, et ces ingrédients ne sont pas sans rappeler ceux du cycle de la Tour Sombre  dont je vais d'ailleurs voir ce soir l'adaptation cinématographique... avec la crainte d'être déçue.

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«Laissons maintenant passer en un clin d’œil de bien longues années. L'un des grands avantages des contes, c'est que le temps passe très vite quand il n'est marqué d'aucun événement notable. La vie, elle n'est jamais comme ça, et c'est probablement une bonne chose. Le temps passe plus vite dans l'histoire, mais qu'est-ce que l'histoire, sinon une sorte de conte grandiose où les siècles remplacent les années ?
L'amitié nous remplit toujours d'une douce reconnaissance, car le monde, la plupart du temps, n'est qu'un vaste désert, et les fleurs qui y poussent semblent lutter contre des forces contraires. 
La marque du désespoir se lisait sur son visage, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Il avait vu s'écrouler tout ce qu'il avait passé sa vie à défendre...s'écrouler en un rien de temps, avec une facilité choquante. Oh ! il me semble que tous les hommes d'intelligence sont conscients de la fragilité de la justice, de la civilisation, mais ils y pensent rarement de gaieté de coeur car cela perturbe le sommeil et anéantit l'appétit !
Il savait bien que l'enfer est pavé de bonnes intentions mais, aussi, que les bonnes intentions, c'est parfois la seule chose que possèdent les êtres humains. Les anges sont sans doute à l'abri de la damnation, mais pour les êtres humains, l'enfer n'est jamais bien loin.
Il fut peut-être sauvé par sa bonne étoile, le destin, ou par les dieux auxquels il avait adressé ses prières ; je n'ai aucun avis sur la question. Je raconte des histoires, je ne lis pas dans le marc de café, et, sur les raisons de la survie de Dennis, je vous laisse tirer vos propres conclusions.
... les gens, comme les cordes, avaient un point de rupture. Les marchands et les paysans de Delain s'en approchaient dangereusement... Les cordes qui relient les lourds impôts aux citoyens sont simplement tissées de loyauté...la loyauté envers le roi, envers la patrie, le gouvernement... Si le fardeau devenait trop lourd... toutes les cordes sauteraient, et les stupides bœufs ... - car c'est ainsi que Flagg voyait les citoyens de Delain - fonceraient, tête baissée, écrasant tout sur leur chemin.»
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Quatrième de couverture

Il était une fois un roi 
qui vivait dans le royaume de Delain 
avec ses deux enfants. 

Dans ce royaume, 
tout le monde parlait de Peter, 
le futur roi, 
le fils aîné de Roland. 

Mais un homme se demandait comment s'assurer que Thomas, le cadet, soit couronné à la place de son frère. Cet homme, c'était Flagg, le magicien du roi... 

UN ROMAN EXALTANT PAR LE MAÎTRE DU FRISSON

Editions Flammarion, janvier 2016
466 pages
Traduit de l'américain par Evelyne Châtelain
Parution française originale, Albin Michel, 1995
Edition originale, 1987

samedi 26 août 2017

L'affaire Collini ★★★★☆ de Ferdinand Von Schirach


Chacun doit être à la hauteur de ses actes. 
(Ernest Hemingway, cité en exergue)

Les ordres sont les ordres, pauvres moutons que nous sommes...
Tuer de sang-froid, dépasser l'entendement ... des actes non condamnables en temps de guerre; les officiers obéissaient aux ordres, simplement aux ordres. Pourquoi, comment les juger assassins ? Ils agissaient selon le droit et la loi en vigueur. Et si, par mégarde, ils avaient dépassé les bornes, franchi les frontières du soutenable, les procédures donnaient lieu à des non-lieux; les faits étaient prescrits. Ils étaient protégés et les plaintes anéanties, oubliées, ensevelies ... et, parfois, réveillées par un désir de vengeance.
La vengeance est au coeur de ce récit que nous livre Ferdinand Von Schirach.
Le récit d'un homme meurtri, un récit véridique, poignant, romancé, qui sonne si juste, un tsunami (r)éveillant les consciences «En Janvier 2012, quelques mois après la publication du livre en Allemagne, le ministère fédéral de la Justice a institué une commission d’enquête indépendante pour évaluer l’empreinte laissée par le passé nazi sur le ministère. Ce livre a participé à la mise en place de cette commission.»
Comment ne pas recommander cette lecture à tous ?
Le personnage de Caspar Leinen, avocat commis d'office dans l'affaire Collini, est très touchant, un personnage torturé, l'auteur nous donne à voir son courage, sa détermination envers et contre tout «il savait qu'il allait réduire son enfance à néant et que Johanna ne reviendrait plus. Et que tout cela ne jouait aucun rôle.» pour que justice soit rendue.
A lire, oui, nécessairement, absolument.

«Seule la folie a régné sur ce pays.»
(une citation des Sonnets du Moabit d'Albrecht Haushofer)


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«- J’ai grandi dans cette famille pour ainsi dire...Mattinger hocha la tête. «Et alors ? Dans votre prochain procès, le meurtre vous fera penser à quelque événement tragique de votre enfance. Et dans celui d’après, vous ne cesserez de songer à cette ancienne amie qui a été violée. Puis, le nez de votre client vous déplaira ou vous penserez que les drogues qu’il trafique sont le plus grand fléau de l’humanité. Vous voulez être défenseur, vous devez alors vous comporter comme tel. Vous avez accepté de défendre un homme. Bien. Peut-être était-ce une erreur. Mais c’était votre erreur à vous seul, pas la sienne. Dorénavant, vous avez des responsabilités envers cet homme, vous êtes tout ce qu’il a ici.»
Qui se trouve pour la première fois dans une salle d'autopsie rencontre sa propre mort.
Tandis qu'il lisait ses explications, tandis que l'horreur se dessinait, phrase après phrase, la salle se métamorphosa. es gens, des paysages, des villes prenaient forme, les phrases devinrent des images, elles prirent vie, et, bien plus tard, un des spectateurs dirait qu'il avait pu sentir l'odeur des champs et des prairies de l'enfance de Collini. Mais, pour Caspar Leinen, c'était autre chose qui se jouait : des années, il avait écouté ses professeurs, il avait appris les lois et leur interprétation, il avait essayé de comprendre ce qu'était un procès pénal, mais il lui avait fallu attendre ce jour, sa propre intervention au cours de l'audience, pour comprendre qu'il s'agissait en réalité de tout autre chose : de l'homme meurtri.
Ce qu'a fait Meyer a toujours été objectivement inhumain. Que les juges des années 1950, 1960 aient peut-être tranché en sa faveur n'y change rien. Et qu'ils ne le fassent plus aujourd'hui signifie simplement que nous avons progressé.»
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Ludswiburg
Il s'acheta un guide et réalisa que l'histoire de la ville 
était celle de la guerre.
C'est de là qu'en 1812 l'armée wurtembourgeoise était partie rejoindre Napoléon, 
presque seize mille hommes dont la plupart périrent en Russie. 
Pendant la Première Guerre mondiale, cent vingt-huit officiers 
et quatre mille cent soixante hommes de troupe du «régiment Alt-Württemberg» 
étaient tombés «au champ d'honneur» 
- c'était gravé dans la pierre d'un monument aux morts. 
En 1940, Le Juif Süss 
[film de propagande nazi, qui servit d'appel à la haine raciale contre les Juifs] 
fut tourné dans cette ville, parce que Joseph Süss Oppenheimer y avait vécu.


Quatrième de couverture

Hans Meyer, une personnalité respectée de la haute société allemande, est sauvagement assassiné dans sa chambre d’hôtel à Berlin. Le jeune avocat Caspar Leinen est commis d'office pour assurer la défense de l'assassin présumé, un certain Fabrizio Collini. Il ne comprend pas comment cet ancien ouvrier de chez Mercedes, en apparence un homme sans histoires, pourrait être lié au grand industriel octogénaire, et pourquoi il aurait voulu le tuer. Surtout que Collini se mure dans le silence... 
Leinen est d’autant plus troublé que Hans Meyer était aussi le grand-père de son meilleur ami. Quand il commence ses recherches pour défendre son client, il ne se doute pas qu’elles le mèneront au cœur d’un chapitre particulièrement sombre de l’histoire allemande, dont l’affaire Collini constitue simplement l’épilogue...

Editions Gallimard, juin 2014
160 pages
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet

vendredi 4 août 2017

Frankenstein à Bagdad ★★★★☆ de Ahmed Saadawi


Une lecture extrêmement prenante, étonnante, originale, une fiction abracadabrantesque avec en toile de fond les images d'une sombre réalité. Nous sommes en 2005 à Bagdad, sous occupation américaine, une ville dans le chaos, endeuillée, ravagée par les attentats, transformée en un théâtre sanglant, en un champ de batailles sur lequel s'affrontent trois adversaires, la Garde nationale irakienne et l'armée américaine d'un côté, les milices sunnites et chiites des deux autres, un champ de ruines, un amoncellement de cadavres, une situation désespérée ... pas pour tout le monde, certes; car il y en a toujours pour trouver profit d'une situation pourtant humainement sans espoir, une ville où les rumeurs se répandent comme la lèpre sur les murs et affectent tout le monde.
«...tout le monde est responsable de cette catastrophe, d'une manière ou d'une autre. J'ajouterais même que les incidents de sécurité et les tragédies que nous vivons ont une seule source, la peur. Les pauvres gens sur le pont, c'est la peur qui les a tués. On meurt tous les jours de la peur de mourir. Ceux qui ont accueilli et soutenu Al-Qaïda l'ont fait par peur de la secte adverse, laquelle a elle aussi pris les armes et constitué des milices pour se protéger d'Al-Qaïda. Et a fabriqué d'autres machines de mort à cause de sa peur de l'autre. Nous allons voir se multiplier les morts dus à la peur. Le gouvernement et les forces d'occupations doivent en finir avec la peur, la tuer dans l’œuf, s'ils veulent vraiment stopper cet engrenage de morts.»
Les multiples personnages de cette histoire sont très attachants, et notamment ce Frankenstein, baptisé "Trucmuche" qui symbolise très justement le déchirement, le chaos bagdadien. «Parce que je suis fait des rognures humaines renvoyant à des ethnies, des tribus, des races et des milieux sociaux différents, je représente ce mélange impossible qui n’a jamais été réalisé auparavant. Pour lui, je suis le premier citoyen irakien.»  Un citoyen miraculeux, puissant, intouchable, invincible.
Sa mission : instaurer la justice dans ce monde complètement ravagé par l'ambition, la soif de pouvoir et cette omniprésente soif de tuer, qui continue de faire couler le sang.  Un justicier assassin, assoiffé de vengeance, embarqué dans une spirale infernale, la violence entraînant la violence, et qui causera sa perte... «Il n’est pas d’innocent complètement pur, ni d’assassin complètement abject.»

A travers cette fable contemporaine et effrayante, l'auteur révèle judicieusement une réalité qui est tout aussi effrayante. 
Une lecture qui sort de l'ordinaire, marquante.

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« Mais désormais, il y avait deux fronts, s'était dit Mahmoud : les Américains et de gouvernement, d'un côté, les terroristes et les différentes milices qui les combattaient, de l'autre. Et ceux qui étaient contre le gouvernement et les Américains étaient tous dans le même panier.
L'homme est un être extrêmement arrogant; il ne reconnait jamais son ignorance.
- Essaie d'être prudent, c'est tout.

- Tous ceux qui meurent chaque jour sont prudents la plupart du temps.
Hadi, une étape du chemin, un instrument, un gant de chirurgien transparent que le destin a enfilé sur son invisible main pour pousser les pions sur l'échiquier de la vie.
Il se tramait des choses graves, que Hadi le chiffonnier ne servait qu'à véhiculer, comme des parents naïfs qui engendrent à leur insu un prophète, un saint ou un tyran. Ils n'ont pas véritablement créé la tempête qui s'ensuit. Ils ne sont que le vecteur de quelque chose de plus puissant et considérable qu'eux.»
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Quatrième de couverture

Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée. À travers les pérégrinations sanglantes du Sans-Nom, Ahmed Saadawi se joue des frontières entre la réalité la plus sordide et le conte fantastique, entre superstitions magiques et croyances religieuses pour dresser le portrait d’une ville où tout le monde a peur de l’inconnu.

Conte aussi fantasmagorique que réaliste situé dans l'Irak de l'après Saddam Hussein, Frankenstein à Bagdad a reçu le Prix international du roman arabe 2014 et le Grand Prix de l'imaginaire en 2017.

Editions Piranha, septembre 2016
375 pages
Traduit de l'arabe (Irak) par France Meyer