samedi 23 avril 2022

Nous, Louis, Roi ★★★★☆ de Eve De Castro

Eve De Castro convie le lecteur dans l'intimité des derniers jours du Roi Soleil, et c'est magique, d'une efficacité redoutable ! Louis XIV se raconte pendant ses dix-sept derniers et ses dix-sept dernières nuits, il nous raconte son calvaire depuis que le mal le ronge. Stoppé net dans son élan, alité, le monarque absolu, tout à coup bien seul, se livre, se souvient du meilleur comme du pire de son règne, se confie sur ses amours, Marie Mancini, Montespan, Maintenon ..., sur sa faim de grandeur, sur ses conquêtes, sur son incroyable discipline de vie, évoque Lully, Le Nôtre, se repent. 
Le Roi mis à nu, c'est l'homme qui transparaît. Et la gloire, le faste semblent alors bien futiles...
Une bien belle et émouvante façon de parler de ce Roi. 

« Le cinq septembre prochain, j'aurai soixante-dix-sept ans. Mes ennemis ont parié que je ne passerai pas la fin du mois d'août. Ils piaffent aux frontières du royaume et au seuil de ma chambre. Parce que j'ai considérablement maigri, parce que je marche avec un bâton, ils se croient sûrs de leur fait. Ils ne mesurent pas quelle passion m'habite. »

« Mon Dieu, donnez-moi la force de vouloir plus que que ne peux.
Mon heure viendra quand je le déciderai.
Ainsi soit-il. »

« Mon ennemie sait-elle combien de sièges j'ai menés, combien de citadelles j'ai emportées ? J'étais conseillé par mes généraux, mais les décisions me revenaient. Je ne me souviens pas de la peur, seulement de l'exaltation. Le désir forcené de prouver mon mérite. D'apprendre ce qu'est la guerre et comment on la gagne. En Flandre, lors de ma première campagne, un boulet est tombé contre l'épaule de mon cheval. Une salve a emporté mon chapeau et le bras de l'enseigne qui se trouvait derrière moi. Je portais cuirasse de buffle, mon teint se boucanait, je galopais au milieu de mes troupes. Ceux que la mort épargne se sentent infiniment vivants. Il y a une griserie, une allégresse du champ de bataille. J'allais dans l'odeur de la poudre, du sang frais, des viscères, mais rien ne me dégoûtait. Je posais les yeux sur des blessures atroces, mais l'éclat de la victoire proche m'éblouissait, je ne voyais ni les ventres ouverts, ni les visages arrachés. La guerre est une horreur nécessaire, et quand elle est menée comme je la menais, elle ne manquait pas de grandeur. J'essayais de lui donner, à défaut de beauté, du panache. La plume à nos chapeaux était toujours fraîche, un peintre nous suivait pour fixer sur la toile l'agencement de nos sièges, et ma musique accompagnait chacun de nos mouvements. Officiers et soldats marchaient au son des violons, ils chargeaient de même, et, le soir, les airs de Lully couvraient les gémissements des blessés. [...]
C'est sous une tente, au camp de La Fère-en-Tardenois, que j'ai triomphé de la belle femme du royaume. Françoise de Rochechouart de Mortemart, marquise Montespan, servait comme fille d'honneur à la reine, qui tenait sa bonté et sa vertu en haute estime. En fait de bonté, la dame avait le talent d'assassiner autrui en une phrase, et sur la balance se vertu pesait moins que son ambition. Je me méfiais des précieuses, des arrogantes, dans les premiers temps j'avais trouvé son esprit trop brillant et craint de manquer de repartie. Conforté par mes conquêtes, je n'ai plus considéré que ses seins. Elle était marié à un bouillant Gascon qui lui avait déjà faut deux enfants. Je me suis promis de récompenser le marquis en proportion des plaisirs dont j'allais le priver, et j'ai joui de la marquise comme je jouissais de la guerre, avec une fougue à laquelle rien ne pouvait résister. 
Mon soleil se levait.
Quand il s'est ancré au zénith, j'ai fait peindre mes conquêtes sur les plafonds de Versailles afin que les visiteurs de toutes conditions et de toutes nations connaissent le roi que Dieu a donné à la France. 
Dieu, soutenu par ma volonté et par ma passion.
Personne ne peindra mon combat d'aujourd'hui, pourtant c'est le plus rude de ceux qu'il m'a fallu mener.
Le plus hasardeux. »

« Il y a dix ans, j'ai demandé à Antoine Benoist une image de moi en relief, cire pour le visage, verre pour les yeux, vrais cheveux gris pour la perruque, soie, dentelles et velours pour le vêtement. Le résultat n'est pas flatteur, mais il est vrai. Je reconnais ce que mes traits sont devenus et l'autorité qui s'en dégage. Je ne suis plus beau, pourtant en regardant mon profil on voit que je suis roi. Cela suffit. »

« Jean-Baptiste Lully a vingt ans, l'oeil noir, un accent cocasse et beaucoup de finesse. Il se fait main pour que je m'y appuie, souffle quand le mien s'épuise, aiguillon pour piquer mon orgueil. Très vite, il me devient précieux. Il le devine, et parce qu'il brûle d'ambition, il s'ingénie à se rendre indispensable. Il me dit que je serai l'astre de ce siècle. Je le crois. Il me dit qu'après le Petit-Bourbon, je brillerai sur un théâtre si large que la France, l'Europe, le monde n'auront d'yeux que pour moi. Je le crois. Il rêve que mon soleil se lève pour en être éclairé. J'ai la faiblesse de croire qu'il veut aussi que je sois content, juste content de moi.
Quand je parais sur scène, je le suis. Les mots que je prononce reflètent ce que je pense lorsque d'autres pérorent et que moi, je me tais.
Je dans un Curieux avec Beauchamp qui est le plus grand de nos danseurs. Je déclare : « Je voudrais tout savoir, je voudrais tout connaître, rien  n'échappe à mes yeux », et ce faisant je comprends combien cela est vrai. 
Je danse costumé en soleil, avec un justaucorps doré et des rayons en auréole autour de mes cheveux. Je clame : « Sur la cime des monts commençant d'éclairer, je commence déjà à me faire admirer », et je sens que ma place bientôt ne sera plus sous le boisseau, mais au point où convergent les regards, les espoirs. »

« Je n'ai pas rempli ma mission auprès de mes sujets. Au lieu de les ménager, je leur ai fait porter la charge de ma gloire. Quand la sécheresse a ruiné les récoltes j'ai vidé mes greniers, pour financer mes dernières campagnes j'ai fondu mon mobilier d'argent, mais le souci de ma renommée est passé avant celui de leur bonheur, et ma faim de grandeur a mis les petites gens à genoux.
De cela plus que tout, je me repens. »
« Ma peau de souverain se détache.
Je n'imaginais pas que cela fût possible.
Bientôt je ne serai plus que Louis.
Mon père et ma mère m'ont nommé ainsi.
Louis Dieudonné.

J'ai toujours ouï dire qu'il était difficile de se résoudre à la mort. Maintenant que je suis sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, je ne trouve pas que cette résolution soit très pénible à prendre.
Françoise m'explique que mourir coûte lorsqu'on a de l'attachement aux créatures, de la haine dans le coeur, des restitutions à faire.
Je crois n'avoir jamais haï. La haine naît du sentiment d'injustice, de dépossession, d'humiliation, d'impuissance. J'ai été celui qui rendait la justice, celui qui rendait la justice, celui qui ravissait la femme et les terres d'autrui, celui qu'on vénérait à l'égal d'une déité, celui qui pouvait tout. Dieu m'a mis le genou en terre quand il a décimé ma famille et coalisé l'Europe contre moi. Je me suis relevé du mieux que j'ai pu. Je ne lui en ai pas voulu.
En tant que particulier je ne dois rien à personne. Pour ce que je dois au royaume, j'en ai fait l'examen en mon âme et conscience, et j'espère en la miséricorde divine. »

« Je ne crois pas qu'elle ait aimé la cour. Elle avait ensemble trop de fierté, trop de sincérité et trop d'humilité pour se plaire là où tout n'est qu'égoïsme et vanité. De surcroît elle répugne à se contraindre et ici, comme l'écrit Madame, il faut naître et périr en symétrie. Si son confesseur ne lui avait commandé de travailler à mon salut, elle ne m'aurait pas épousé. »

Quatrième de couverture

20 août 1715. Devant le bassin de Latone, dans le fauteuil à roues qu’il ne quitte plus, Louis XIV jette de la brioche à ses carpes. Ces poissons dorés sont immortels, l’émissaire du Japon le lui a juré. Pour la première fois, il songe qu’ils lui survivront. Les médecins ont diagnostiqué une sciatique, ils ne parlent pas de gangrène, mais au fond de lui, Louis sait. Le compte à rebours a commencé. Il lui reste dix-sept jours. Dix-sept jours pour faire le bilan. Solder les comptes. Avec les hommes. Avec Dieu.

« Je voudrais m’assoupir et qu’au réveil, un baiser chasse le cauchemar. Ma nourrice faisait cela. Plus tard, d’autres lèvres sont venues distraire d’autres frayeurs. D’autres chagrins. Le baiser des femmes et un contrepoison puissant. »

Éditions de L'Iconoclaste , août 2015
219 pages

lundi 18 avril 2022

Furies de Julie Ruocco ★★★★★♥

On assiste impuissant à un monde qui s'épuise, s'écroule, un monde englouti, à l'agonie, un monde qui fait face à l'indifférence du reste du monde. 
« Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l'indifférence des nations ? La révolution n'avait-elle pas eu lieu ? Ne s'étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n'avait pas répondu. »
C'est déchirant. Se plonger dans ce livre c'est "accepter cette dépossession lente et brutale de soi qui s'ouvre comme un gouffre dans le coeur".

Des phrases merveilleusement agencées, des mots judicieusement choisis, des tournures si poétiques, des enchaînements d'images souvent sombres qui apportent leur lot de frissons, d'angoisses, de tristesses, de pertes, de violences, d'enfers, de courage et de force aussi... qui m'ont laissée coite, qui m'ont torturé l'esprit, qui m'ont fait pleurer. Une parole, à la fois sublime et impuissante, qui à l'instar de celle de la protagoniste, Taym, ouvre un gouffre. La souffrance de tout un peuple qui a respiré l'air vicié des combats nous explose à la gueule. 
Touchée en plein coeur. À se pencher sur un charnier, difficile d'en ressortir indemne. Meurtrie, je ressors de cette lecture. Quand l'enfer s'ouvre sous nos pieds, on n'avance plus, on ne marche plus, on est anéanti. L'espoir, heureusement, tend sa main, et frôle tout un peuple d'une douce et tendre caresse. L'amour aide aussi. Mais quand bien même, c'est le cri de la terreur que l'on entend. 
Asim, pompier devenu fossoyeur, et Bérénice ,archéologue, qui par une coïncidence, sous nos yeux se rencontrent. Tous deux tangueront au bord du vide. 
L'Histoire a ses égouts. Les petites histoires que logent "Furies" narrent la poisseuse réalité de la guerre.  Nécessaires. Dures. 
Un récit de guerre profondément humain. Un bel hommage à ceux qui tentent de tromper le destin, à ceux qui s'engagent corps et âmes pour la justice, ceux qui luttent contre le silence et l'oubli. Pour la mémoire.
« Cet horizon de gravats avait permis à d'étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C'est là que des hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l'on connaissait mal. Rapidement, ils s'étaient approprié tout ce qu'il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l'horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l'État avec les leurs. »

« Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d‘un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables. »

« D'abord, elle n'avait pas réagi, c'était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l'on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu'à cet instant, la chute n'a pas de fin. On ne saisit pas, on n'entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. C'était la couleur de son deuil. Celui d'un homme qu'elle avait aimé sans le connaître. Celui d'un pays qu'il avait porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort sans qu'elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il , ce passionné d'art et d'histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C'était sa fierté, lui qui récitait des alexandrins avec un accent improbable. »

« Bérénice [...]. Elle aimait creuser. En tant que déracinée, elle nourrissait une étrange rancune à l'égard de la terre. L'ouvrir pour lui arracher ses mystères, avoir accès à un passé qu'on lui avait refusé. »

« Elle savait à présent, elle savait qu'à l'autre bout de sa vie, son père avait pris cette même décision. Fini de tamiser les sables du temps, elle acceptait tout ce qui était perdu et ne serait jamais retrouvé, elle acceptait l'oubli et le deuil, le silence et la perte. Elle acceptait de laisser les objets et les corps reposer dans la terre pourvu que l'enfant qu'elle tenait ne s'évapore pas. »
« Il n'y avait plus de passants, que des ombres errant dans un labyrinthe sans issues. La ville s'était transformée en plaie ouverte sur les enfers. Comme si on venait de retrouver la terre avec une pelle immense. Oui, ça devait être ça. L'humanité avait été labourée par la guerre et toutes le chairs mélangées fumaient d'une même vapeur. Asim ne savait plus très bien comment tout cela avait commencé. Comment, de pompier, il était devenu fossoyeur. Sa seule certitude était que le sol déborderait bientôt et que si ça continuait, ils marcheraient sur un fumier de corps où plus personne ne pourrait distinguer le bourreau de la victime, le lâche du courageux. 
Son monde s'épuisait, il avait vu ceux avec qui il avait grandi convulser dans la poussière. »

« Les écoles avaient fermé à cause des fanatiques ou des bombes. Le gaz, ça faisait longtemps qu’il n’y en avait plus. Les maisons étaient glacées par le manque de tout. Les jours s’étiraient dans la suie et la faim. Quant à lui, tout ce qu’il pouvait dire ou penser avait été sali par la fatalité de la guerre. »

« Ce sentiment curieux pour un homme d'avoir une soeur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu'il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu'il le partageait, qu'il était sien sans qu'il le possède. Toutes ces années, il s'était contenter de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l'honneur. Ceux-là n'ont pas de soeurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l'obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C'était le seul cadeau qu'il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu'il l'aimait. Ce lien s'était développé en même temps qu'eux. Petits déjà, ils avaient eu l'instinct de s'apprivoiser au-delà de leur différence. Asim ne s'était plus jamais senti seul. Il avait eu quelqu'un pour porter ses espérance et partager ses secrets. Plus que tout, il était heureux de la savoir à sa place dans une époque qui exigeait que l'on se batte pour la faire advenir. »

« Les nuits étaient de plus en plus longues. Elles le seraient toujours, pensait-il. C'est ce qui arrive quand le ciel est vide et que l'Enfer déborde. Les hommes n'étaient plus l'échelle de leur propre malheur et lui-même avait perdu le compte des morts à force de les enterrer. »

« L'humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n'y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu'ici les vies s'abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait sur le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l'indifférence des nations ? La révolution n'avait-elle pas eu lieu ? Ne s'étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n'avait pas répondu.»

« C'était comme si la barbarie et l'aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l'homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C'était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu'il n'y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l'avenir son combat. Asim gardait en lui le souvenir des premiers rassemblements : un rêve, la trace à la fois nette et lointaine s'un miracle interdit. L'histoire est amère pensait-il, elle a ses sursauts, son ironie. Mais elle avait aussi son insolence et ses moments de grâce. »

« Asim repensait aux paroles tamisées par l'histoire, aux visages éclairées et résolus qui les entouraient. 
Les gens avaient applaudi et lui la regardait brandir l'avenir, soulagé d'appartenir au même monde et à ce qu'ils pourraient en faire ensemble. En ce temps-là, tout étaient encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujourd'hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s'était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, aurait pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l'atrocité mais qu'ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l'espoir était fragile et qu'il faudrait faire face à l'horreur de la faiblesse humaine. »

« Il n'imaginait pas qu'un gouvernant puisse faire le pari du chaos contre son peuple. Miser sur la déstabilisation des voisins, la porosité des peurs, la folie collective. "Il est traitre, celui qui tue son peuple !", ce slogan Asim l'avait martelé, il l'avait chanté toute la nuit. »

« - Ces enfoirés, ils se concentrent sur des étudiants qui offrent des fleurs aux soldats. Ceux qui lancent des ponts entre les groupes sont les menaces les plus tangibles pour ce système. Assad et ses chabiha* se savent impuissants si la violence disparaît. C'est pour ça qu'ils veulent nous emmener sur leur terrain. Si on cède, il n'y aura plus de retour. On se fera écraser de l'intérieur. »
À l'origine, gangs mafieux, milices civiles armées agissant pour le gouvernement du partie Baas syrien, dirigé par les familles de Bachar-Assad.

« Cet horizon de gravats avait permis à d'étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C'est là que des hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l'on connaissait mal. Rapidement, ils s'étaient approprié tout ce qu'il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l'horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l'État avec les leurs. »

« - Si les Syriens ont des raisons de se révolter contre la dictature, sois certain que les Syriennes en ont dix fois plus ! »

« - L'émir l'a laissée à ses hommes qui se la sont disputée jusqu'à ce que l'un d'entre eux l'égorge : "L'objet de discorde entre les frères doit être exterminé." C'est ce qu'il a dit, "car il contrarie les desseins d'Allah". »

« Son peuple s'était levé mais le monde était resté assis. »
« "L'âme ne sait pas tout ce que le corps peut." Le vieux Spinoza avait raison, pensait Bérénice. Il y a des forces qui rendent la réalité plus limpide que le rêve. »

« L'enfer lui avait coupé les paupières et il jetait sur tout des yeux de revenant. »

« Sa perte était un crime permanent, un scandale renouvelé toutes les heures qui les éloignait toujours un peu plus de la paix. Comment pouvait-il y avoir reconstruction après ça ? Comment se rassembler et au nom de quoi ? Chacun s'était perdu dans son enfer personnel, il n'y avait plus de communion possible hormis dans la terreur. Quelque chose avait débrayé dans l'histoire. Tout était disproportionné, tordu. Même les bombes avaient été remplacées par des engins capables de creuser le sol avant d'exploser. Les soumettre ne suffisait pas. Il leur fallait atteindre les survivants dans les caves, les familles qui ne pouvaient pas abandonner leurs terres et ceux qui résistaient encore. Ça continuerait [...]. Ça continuerait jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus rien dans ce pays que la résignation des abattoirs, le silence des cimetières. »

« Depuis le début des conflits, combien de morts ? À quelle fréquence ? Est-ce que l'on pouvait faire une moyenne de tous les corps calcinés, battus, écrasés, fusillés, égorgés, pendus ? Combien de morts par minute ? Pendant combien de temps ? Combien fallait-il de jours pour venir à bout d'un peuple ? D'un pays ? Cinq ans ? Dix ans ? Une, deux générations ? Encore combien de morts jusqu'à la fin ? Quand est-ce que ça finirait ? Est-ce qu'il y aurait un signal pour que tout s'arrête ? À quoi ressemblerait-il ? Un drapeau ? Un oiseau peut-être ? Quand la paix arriverait enfin, y aurait-il encore quelqu'un capable de reconnaître sa couleur ? De se souvenir de ce qu'il faudrait dire ? Qu'est-ce que l'on ferait de tous les morts ? La même chose ou chaque fois des discours différents ? D'ailleurs, est-ce que toutes les morts se valaient ? Y avait-il des morts utiles ? Des morts qui accéléraient la fin du conflit ou d'autres, au contraire, qui le ralentissaient ? [...] Aucune mort n'avait de sens. Aucune ne pourrait abréger la guerre, ne serait-ce qu'une seconde, alors à quoi bon ? Pourquoi un tel acharnement à tuer ? Partout, les habilitations devenaient des tombeaux. En moins de d'une minute, des familles entières étaient englouties et il ne restait plus personne pour les enterrer. En tuant les enfants avec leurs parents, la guerre privait tout le monde de pleurs et de sépultures. Bientôt, il ne resterait plus personne pour se souvenir qu'un tel ou un autre avait vécu. La chaîne des générations avait été brisée, sa mémoire s'évaporait par toutes les fenêtres, par tous les pores du pays. À ce rythme, il n'y aurait bientôt plus de vivants sur la terre, à peine des vestiges. Inéluctablement, leur chair allait changer de nature, leur corps prendrait un autre nom, il n'y a aurait plus de langue, plus de visage. Juste une tache grasse sur de la poussière. »

« Sous le ciel sans tain, Asim gravait des dates, des noms de famille, des lieux de naissance parfois. [...] Le retournement fut complet et monstrueux : après avoir oblitéré pendant longtemps ceux qui étaient partis, il avait fait de la disparition et de la perte l'unique grammaire de sa pensée. Il parlait la langue des morts, des évanescents, et il réorganisait la réalité autour du trou de leur absence. Heure après heure, il avançait dans ce tunnel, avec la lourdeur des dormeurs qui se retournent dans la chaleur épaisse de leurs draps. Il se recroquevillait dans sa folie hypermnésique comme dans un cocon. La voix des vivants devenait lointaine, un bruit d'eau qui l'atteignait à peine pendant qu'il creusait les décombres pour en extraire et identifier les cadavres. »

« Il ne s'adressait plus à cette génération mais à celles d'après, aux fous qui viendraient faire l'archéologie de l'horreur. Ce seront d'autres humains, [...] une fois que le monde aura fini de s'entretuer et qu'il ne restera plus rien. Qu'on aura enterré le dernier enfant qui a vécu pendant la guerre, que plus aucun vivant n'aura respiré l'air vicié des combats. Alors ils viendront et rouvriront les charniers avec un air étonné. Il s'imaginait presque avec délice leur surprise, l'innocence décalée de leurs questions. Quelle sera leur thèse devant tant de corps enchevêtrés ? Une épidémie ? Un sacrifice ? Les guerres auront disparu depuis longtemps et ils contempleront les restes de leurs ancêtres du haut de leur civilisation toute fraîche en se demandant comment ils avaient pu en arriver là.  [...] "Aux frères d'après, ne nous jugez pas trop durement, nous avons essayé. Ceux que vous voyez sont morts en essayant." »
« Comme c'était étrange. Tous les deux avaient creusé la terre, l'un pour ensevelir, l'autre pour révéler. Et puis quelque chose dans l'histoire s'était accéléré et ils se retrouvaient maintenant face à face, comme si les siècles qui auraient normalement dû séparer leurs tâches s'étaient contractés d'un seul coup et les aveint réunis dans un repli du temps. L'archéologue et le fossoyeur pouvaient se regarder, se confronter. Il leur venait à tous les deux des questions absurdes qui n'appelaient pas de réponses. Bien sûr, il restait toujours la part intransmissible, celle qui faisait baisser les yeux et se perdre dans le vide. Il y a une vérité personnelle du malheur qu'il faut respecter. »

« - Certains pensent que nous nous battons pour la terre. C'est faux. La terre nous appartient déjà, elle nous a été donnée par l'histoire, elle est nôtre par le sang versé, par tout ce que nous y avons planté. Nous ne battons pas non plus pour un drapeau, encore moins pour une religion. Les fous que l'on affronte sont une assez belle preuve de ce qu'il arrive lorsque la raison se soumet devant l'inhumain. Daech n'est que le visage grimaçant de ce qui s'est longtemps perpétué dans l'ombre. »

« - [...] Ici, c'est la Turquie et de l'autre il y a Daech et Assad. Nous, on est au milieu. Même si nous sommes victorieux partout, notre armée dansera toujours au bord du vide. »

Quatrième de couverture

En mission à la frontière turque, Bérénice, archéologue française dévoyée en receleuse d'antiquités, se heurte à l'expérience de la guerre. Dans la convulsion des événements, elle recueille la fille d'une réfugiée, et fait la rencontre d'Asim, pompier syrien devenu fossoyeur. Poussé par l'avènement de l'État islamique, ce dernier s'est exilé en Turquie, où il fabrique de faux passeports. Aux morts enterrés dans son pays, il tente de redonner vie par la résurrection de leurs noms. La grandeur de sa tâche est à la mesure de sa folie. Celle de maintenir une mémoire vive, au moment même de son effondrement. Cette cause, qui perdure au-delà du seul pari individuel, les mènera jusqu'au Rojava, sur la trace des guerrières peshmergas et de leur combat pour la liberté.
Entre ce que Bérénice déterre et ce qu'Asim ensevelit, il y a l'élan d'un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Quand les événements s'emballent et qu'ils contractent les existences, seules les coïncidences peuvent retisser ce qui a été défait par la guerre.
Sondant notre histoire contemporaine à la recherche des Furies antiques, le roman de Julie Ruocco rend un hommage puissant aux femmes qui ont fait les révolutions arabes, et à leur quête de justice.

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en sciences politiques, travaille au Parlement européen. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

Éditions Actes Sud, août 2021
283 pages
Prix « Envoyé par La Poste » - 2021
Prix du jury des Jeunes Romanciers - 2021
Prix de la librairie Millepages - 2021

mercredi 13 avril 2022

Monsieur Faustini part en voyage ★★★☆☆ de Wolfgang Hermann


Drôle de lecture. De celle qui peut nous laisser au bord de la route comme nous prendre dans ses filets.
J'ai aimé déambuler avec Monsieur Faustini, j'ai aimé le suivre dans ses pérégrinations et ses cocasses réflexions. Un émouvant personnage un peu simplet au premier abord mais qui gagne en profondeur au fur et à mesure de ses aventures.
« [...]  ce n’est qu’en nous détachant des biens de ce monde que nous jetons bas notre fardeau, et que de tout autres chemins s’ouvrent à nous. »
À lire comme on irait marcher en forêt, comme on partirait en voyage, pour remplir cet instant de vide, le dépouiller de tout sens, pour ralentir le rythme, s'oxygéner d'air respirable, laisser ses pensées vagabonder, s'émerveiller d'un rien. Une lecture teintée de burlesque et d'humour, et beaucoup de tendresse, qui fait réfléchir. Pour moi, c'est une lecture qui fait sens. 
« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

« [...] il devait rester l'homme qu'il avait toujours été. Et puisque plus personne, de nos jours, n'avait le privilège de jouir en toute quiétude de ses heures d'oisiveté - car enfin qui disait temps libre disait loisirs, et qui disait loisirs disait enfourcher une bicyclette, courir ventre à terre à la salle de remise en forme, partir à l'assaut des montagnes, s'ébattre dans les vagues jusqu'à un âge très avancé - et même, pourquoi pas, jugeait M. Faustini, le droit à l'ennui. »
« La malice dont avait su faire preuve cet homme soulevait l'admiration de M. Faustini. La palette de ses dons laissait pantois. Non seulement il était expert en matière d'art, mais il avait eu la faculté de rendre son discours à ce point impénétrable à ses auditeurs que ceux-ci avaient pu accéder pleinement aux joies du non-savoir. Car c'était à seule fin de goûter celles-ci qu'ils couraient les expositions. Des soirées comme celle qu'ils venaient de connaître étaient en grande vogue parmi eux. Où pouvait-on éprouver avec une si profonde intensité, sinon en ces lieux, le plaisir consistant à ne comprendre goutte à ce dont il était question, sans en être autrement blessé, car aussi bien il n'était ici question de rien. Et c'est tout pénétrés de néant qu'ils s'en retournaient alors, le pas léger, chez eux, où ils seraient en revanche immanquablement confrontés à des choses qu'il ne leur serait pas permis de ne pas comprendre .»
« Seuls les espaces intermédiaires avaient une dimension. Ils nous frayaient un chemin vers un temps accompli. Aujourd'hui, tout était sommé de faire sens. Mais dans la marche à pied, dans la lenteur cahotante d'un trajet en autocar, et par-dessus tout dans l'attente, les choses se dépouillaient de leur sens comme les feuilles mortes tombent des arbres. De nos jours, tout était lesté de sens, et il s'agissait de s'affranchir de cette pesanteur. Le sens était produit par la vitesse, qui paraissait être devenue une valeur en soi. Qui disait vitesse, disait avant toute chose turn-over accéléré des marchandises. Et qui disait turn-over accéléré des marchandises, disait avant toute chose réduction drastique de l'air respirable. Dès lors que le moindre souffle d'air nous était compté, nos vies se ratatinaient peu à peu, bientôt comme écrasées sous les roues de nos Audi et de nos BMW flambant neuves. Le Sens, tel était le flux qui pulsait dans la courbe de nos vies, jusqu'à l'instant où chacun d'entre nous finissait par tourner en rond, cavalant à la recherche de lui-même. Cette fuite éperdue survenait quand plus rien ne coulait de source, le moindre temps mort éradiqué, quand toute signification était perdue à elle-même. Plus rien n'allait de soi, chaque lacune devait être à tout prix comblées par des bâtiments, avant d'être intégrées à la circulation générale des marchandises et des fonds, les dernières prairies anciennes de la vallée du Rhin, qu'il venait justement de laisser derrière lui, avec leurs pommiers et leurs cabanes ne planches. M. Faustini se perdait en digressions, c'était incontestable. Mais n'était-ce pas le privilège du voyageur que de vagabonder par la pensée ? Le voyage, n'était-il pas, avec l'attente, l'une des dernières possibilités de laisser son esprit battre la campagne ? L'attente faisait aujourd'hui figure de temps mort, elle n'était qu'un vide à combler. Déjà, d'un trait de crayon rageur, on faisait un sort à ces lacunes de l'espace et du temps. M. Faustini, calé dans son siège, s'abandonnait à l'attente, avec la certitude d'avoir la pleine jouissance d'un bien précieux, d'un temps sans maître, d'un temps vacant, dont nul n'avait l'emploi, sinon lui. »

« Qui pouvait se vanter d'avoir le bonheur de se consacrer de tout son être au vide, comme il le faisait en cet instant, d'être un brigand qui accumulait en fraude des réserves de temps vacant, les couvait jalousement, s'en nourrissait jusqu'à la plus complète satiété ? »

« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

Quatrième de couverture

Monsieur Faustini habite Hörbranz, une petite bourgade sur les hauteurs du lac de Constance. Célibataire retraité, il vit seul avec son chat. Il porte depuis des années le même veston avec lequel il a fini par « ne plus faire qu’un », et qui est devenu « sa demeure, son repaire, sa carapace, sa livrée de paon ». De temps en temps, Monsieur Faustini prend l’autobus et se rend à Bregenz, la grande ville toute proche, où il se promène au bord du lac…

À cet antihéros esquissé avec une tendre ironie, l’auteur réserve des surprises propres à le déstabiliser de plus en plus, pour notre plus grand plaisir. Après l’avoir promené dans des décors autrichiens de carte postale et lui avoir fait endurer quelques péripéties de la vie de province, il va conduire Faustini très loin de son cher pays natal. Des émotions fortes le pousseront à abandonner son veston – autant dire, à perdre la tête. Le roman qui a commencé comme une satire de la banalité la plus absolue s’achève dans un étrange délire : Monsieur Faustini, qui se met à rêver d’Afrique, devient la proie de la fiction la plus débridée.

Lointain frère en miniature de l’illustre Faust, le Faustini de Wolfgang Hermann a tellement séduit les lecteurs que l’auteur en a fait le héros de toute une série de romans pleins de malice et de finesse.
Dans la littérature récente de langue allemande, peu de livres sont aussi divertissants que ce petit chef-d’œuvre d’humour et de fantaisie.

Éditions Verdier, août 2021
124 pages