vendredi 2 décembre 2016

L'origine du monde ***** de Liv Strömquist



Éditions Rackham sous le Signe Noir, mai 2016
144 pages
Traduit du suédois par Kirsi Kinnunen
Parution originale en 2014

Infos Éditeur


Une certaine partie du corps de la femme, celle que Gustave Courbet a évoqué dans son tableau L’origine du monde, a suscité et continue de susciter l’intérêt un peu trop “vif “ de certains représentants de la gent masculine. C’est ainsi que le Dr. Kellogs, l’inventeur des corn-flakes, a pu affirmer que la masturbation provoque le cancer de l’utérus et le Dr. Baker Brown a pu préconiser l’éradication de l’onanisme féminin par l’ablation du clitoris (la dernière a été pratiquée en 1948 !). Si le corps médical n’y va pas avec le dos de la cuillère, les philosophes ne sont pas en reste. Jean-Paul Sartre peut ainsi écrire “… le sexe féminin… est un appel d’être, comme d’ailleurs tous les trous”… Sous la plume acérée de Liv Strömquist, défile toute une galerie de personnages (pères de l’église et de la psychanalyse, pédagogues, sexologues) dont les théories et les diagnostics ont eu des conséquences dévastatrices sur la sexualité de la femme. Après avoir disséqué, dans Les sentiments du prince Charles, le mariage en tant que construction historique et sociale, Liv Strömquist lève le voile sur des siècles de répression sexuelle et fait voler en éclats toutes les idées fausses autour du sexe féminin, sans oublier d’égratigner – au passage – l’obsession de notre culture pour la sexualité binaire. Dans ce nouvel essai en bande dessinée, Liv Strömquist nous surprend encore une fois par la justesse et la clarté de son analyse, ses allées et retours effrénés entre passé et présent, ses parallèles inattendus et, surtout, son omniprésent humour au vitriol.

Mon avis ★★★★★


Une bande dessinée décapante sur le ...sexe féminin.
Tout un ouvrage qui met en scène les femmes et leur sexualité à travers le temps : la perception du sexe dans les anciennes sociétés et son évolution dans la société occidentale contemporaine, une société régie par les religions patriarcales. 
Il fallait y penser, il fallait le faire, et c'est très bien fait !
Pamphlet politique, féministe extrêmement bien documenté et très instructif, un peu violent à l'égard de ces messieurs "Les zinzins de la zézette", et assez drôle aussi. 
Dans le premier chapitre, l'auteur dresse un palmarès des hommes - médecins, religieux, obstétriciens, sexologues, psychologues, philosophes - qui se sont intéressés un peu trop au sexe de la femme et qui ont tous à leur façon "massacrer" le sexe féminin et son image. Un petit exemple avec l'un des penseurs occidentaux les plus influents : Jean-Paul Sartre, qui dans "L'Être et le Néant" décrit comme suit le sexe féminin : «...c'est un appel d'être comme d'ailleurs tous les trous; en soi la femme appelle la chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d'être par pénétration et dilution.» 
Le deuxième chapitre aborde la représentation du sexe féminin et sa définition par rapport au sexe masculin. 
Le troisième se penche sur l'orgasme, alors que le quatrième et le cinquième évoquent respectivement la "Honte" ressentie par les femmes et les règles.

Le ton est acerbe, vindicatif, mais à la fois très blagueur et décalé. Liv Strömquist prend le lecteur à partie, le tutoie, l'implique dans ses réflexions, et le pousse ainsi à prendre naturellement part à la réflexion, à s'interroger, à se rendre compte de toutes les méfaits, tous les dires erronés qui ont eu trait autour des organes génitaux féminins, que l'on ne nomme d'ailleurs pas correctement, même dans les livres de sciences, c'est pour dire. 

Passionnant, une mise au point percutante, à mettre dans de nombreuses mains masculines comme féminines (je pense aux adolescentes et à leurs mamans) ;-) 








dimanche 27 novembre 2016

Vera Kaplan**** de Laurent Sagalovitsch


Éditions Buchet.Chastel, août 2016
152 pages

Quatrième de couverture


À Tel-Aviv, un homme apprend par courrier le suicide de sa grand-mère, Vera Kaplan, dont il ignorait l’existence. La lettre, venue d’Allemagne, est accompagnée de l’ultime témoignage de la défunte et d’un terrifiant manuscrit : son journal de guerre, celui d’une jeune Juive berlinoise qui, d’abord pour sauver ses parents puis simplement pour rester en vie, en est venue à commettre l’impensable – dénoncer d’autres Juifs, par centaines.
Dans un récit sans complaisance, librement inspiré du destin véritable de Stella Goldschlag, Laurent Sagalovitsch dresse le portrait d’une victime monstrueuse dévorée par une pulsion de vie inhumaine.
Laurent Sagalovitsch est né en 1967.

«Elle a voulu vivre. Vivre malgré tout. Vivre dans l’ombre de la mort de ses amis. Vivre en trahissant la confiance de ceux dont le seul crime était de lui ressembler.»

Mon avis  ★★★★☆


Des morts contre sa vie, Vera Kaplan (Stella Goldschlag) a fait son choix, celui de survivre, mais à quel prix justement ? Ce roman est dérangeant, troublant, terrifiant certes, et à la fois très beau. Il fait partie de ces livres importants, qu'il faut lire ...
Le style d'écriture est fluide, accessible, ce qui allège un tant soit peu l'âpreté de cette histoire.
Victime ou bourreau ?  La situation était tellement hors norme, alors comment peut-on se permettre de la juger ? Elle a dû faire des choix pour sauver ses parents dans un premier temps, puis elle-même. D'ailleurs, Laurent Sagalovitsch ne porte pas de jugement, il décortique, détaille les faits qui ont poussé Vera Kaplan à la trahison, explique sobrement le processus qui l'a conduite à passer du côté obscure, du côté de l'impensable, à vendre son âme au diable et à être finalement broyée par l'histoire.
C'est une histoire poignante, difficile à entendre parfois, car elle touche à la morale, elle ébranle l'histoire de l'humanité. Qu'aurions-nous fait à sa place ? J'aime beaucoup la conclusion du narrateur, le petit-fils de Vera, qui intervient en début et en fin du roman et qui conclut par ces mots :
" Née à une autre époque, à une tout autre époque, son existence se serait écoulée dans la banalité d'une vie normale - mais elle est née à Berlin en 1922. Dès le départ, elle n'avait aucune chance pour que son histoire se termine bien."
La présence de ce petit-fils amène d'autres réflexions : comment transmettre sa propre histoire à son enfant ? Lui transmettre ou garder le secret ? Le poids de ce secret n'est-il pas trop lourd à porter ? Nous apprenons que Vera Kaplan a été séparée de sa fille alors qu'elle n'était encore qu'un bébé et qu'elle ne l'a jamais revue. Sa fille a vraisemblablement refusé tout contact avec elle; elle a vécu dans le déni absolu de l'origine de son existence. 
Seules quelques pages nous confrontent à ces thèmes, elles suffisent pourtant à nous déranger, à nous interpeller. 
C'est toute la force de ce court récit, écrit sans complaisance aucune : nous pousser à la réflexion, à nous faire notre propre jugement, si tant est qu'il nous faut en faire un, nous rappeler aussi, que, sans avoir vécu une période aussi horrible, nous ne pouvons pas certifier de ce que nous aurions fait...
Bravo Laurent Sagalovitsch ! 
«J'ai besoin de me raccrocher à cette idée que tôt ou tard ce cahier se retrouvera entre tes mains à toi, [...] c'est pour toi que je me retrouve à cette heure en train d'écrire ces lignes afin d'essayer une dernière fois de t'expliquer pour quelle raison je me suis conduite de la façon dont je me suis conduite et comment malgré tout j'ai pu continuer à vivre avec le souvenir de ces années-là.
Fixer les méandres de cette vie si compliquée que tu n'as jamais pu comprendre.
Que personne n'a jamais compris.
Que personne ne pouvait comprendre.
Que personne ne comprendra jamais.
Personne, je vous le dis en face, personne, absolument personne, tant il est vrai que c'est seulement une fois que nous nous retrouvons confrontés de plain-pied à une situation à laquelle nous n'avons jamais été préparés que nous pouvons juger de la qualité de notre nature profonde, oui, c'est seulement à cet instant où le sang rouge et noir de l'Histoire charrie son fleuve putride et pestilentiel que nous savons enfin qui nous sommes vraiment, un lâche ou un héros, un oisillon ou un aigle, un traître ou un homme de bien, mais, puisque c'est ma charge et mon devoir de dire en cette enceinte où se situe le bien et où se loge le mal, je ne peux que répéter qu'il est du devoir sacré de l'homme par-delà toute éternité de s'effacer de la surface de la terre quand sa propre survie passe par le massacre collectif de malheureux innocents. Vera Kaplan n'a pas su, n'a pas pu, n'a pas voulu emprunter cette voie. Elle a voulu vivre. Vivre malgré tout. Vivre dans l'ombre de la mort de ses amis [...]
Sur le chemin du retour, Samuel, mon fils aîné alors âgé de onze ans, m'a demandé si ce qu'avait fait Vera était mal. J'ai réfléchi et j'ai fini par lui répondre que je ne savais pas. Aujourd'hui encore, je ne sais pas.»

Stella Goldschlag

Le blog de Laurent Sagalovitsch, c'est par ici.

La page Facebook de Laurent Sagalovitsch, c'est par ici.


samedi 26 novembre 2016

Romanesque **** de Tonino Benacquista

Éditions Gallimard, collection Blanche, août 2016
232 pages


Quatrième de couverture


Un couple de Français en cavale à travers les États-Unis se rend dans un théâtre, au risque de se faire arrêter, pour y voir jouer un classique : Les mariés malgré eux. La pièce raconte comment, au Moyen Âge, un braconnier et une glaneuse éperdument amoureux refusent de se soumettre aux lois de la communauté. 
Malgré les mille ans qui les séparent, les amants, sur scène comme dans la réalité, finissent par se confondre. Ils devront affronter tous les périls, traverser les continents et les siècles pour vivre enfin leur passion au grand jour. 
Tonino Benacquista livre ici un roman d’aventures haletant et drôle qui interroge la manière dont se transmettent les légendes : l’essence même du romanesque.

Mon avis ★★★★☆


Quelle agréable découverte ! Depuis le temps que je voulais lire Tonino Benacquista, je ne suis pas déçue.
Un conte moderne, captivant, éblouissant, une fable intemporelle réussie, un hymne à l'amour saisissant.
Que d'éloge, vous me direz...oui parce que ce livre le vaut bien ! Il célèbre l'amour, le grand amour, celui capable de résister à tous les maux, capable de traverser le temps et l'espace, capable de vaincre même en cas de situations désespérées, capable de tracer son chemin en refusant toutes règles bêtes et annihilantes ... un amour passionné exclusif qui dérange, au temps du Moyen-Âge...
«Les mains vides, voilà comment ils quitteraient le hameau, mais riche d'une certitude : ils étaient deux. Le coeur gros à l'idée de fuir, ils l'avaient presque oublié. Être deux, c'était une civilisation, une armée. En comparaison, l'attachement à une demeure ou à un pays leur semblait illusoire.»
Et encore de nos jours, ceux qui choisissent une voie marginale, une vie en dehors des chemins "normaux", une vie en adéquation avec leurs valeurs morales ... ne sont-ils pas eux-mêmes considérés comme des parias, jugés hâtivement, montrés du doigt ? Ah le jugement bien "sot" pour ne pas dire c.....et si peu productif. Ne pourrait-on pas tous vivre librement, comme nous l'entendons, à partir du moment bien entendu où l'on ne gêne personne ?

Une lecture intemporelle, vous l'aurez compris ;-)

Laissez-vous happer par cette fable d'un genre particulier et tellement bien écrite, d'une justesse implacable; sous ce fond d'aventures extraordinaires et romanesques, ce roman est aussi une "jolie" critique de notre société, notre rapport à la nature, à la religion, aux autres servie par une très belle plume. Que du positif et je ne peux que vous conseiller de vous y plonger !
«Déchaînés, furieux, les deux amants cherchaient l'obscénité dans chaque geste, sa vautraient dans les postures les plus triviales, et chacun d'eux atteignait ce point d'osmose où les parties du corps de l'autre semblent être les siennes, obéissant aux mêmes palpitations et procurant les mêmes plaisirs.Comment désigner cette fièvre-là ? s'interrogeaient le sorcier et le griot. Comment l'expertiser afin, non pas de l'éradiquer, mais de la répandre ?»
«Mon petit docteur, pensa-t-elle, si comme moi tu t'étais agenouillé devant Louis le Vertueux, devenu Louis le Fou, tu aurais vu de tes yeux ce qu'est la vraie démence, et non celle de pauvres hères contrariés par l'existence. En le soignant, quantité de vies détruites par ses châtiments royaux. En te mesurant à son cas, et non à celui d'une simple femme qui veut rentrer chez elle, tu aurais fait preuve de courage. Oh le beau sujet d'étude qui aurait enrichi ton savoir, justifié ton exercice, et ajouté un chapitre à ton grand livre des malsaines passions : la récompense d'une vie passée à étudier les dépravations de ton prochain. Devant le roi dément, tu aurais toi aussi connu la peur, l'impuissance, la vulnérabilité qu'éprouvent les aliénés de l'hôpital de Svilensk devant le petit suzerain que tu es, et sans doute serais-tu aujourd'hui un praticien plus humain.
...le fondement premier du couple n'était-il pas d'affronter à deux les vents contraires ?
Se mettre à jour de trois cents ans de civilisation leur prit moins de deux heures. Pendant leur absence on avait créé des écran capables de contenir toutes les images du monde, de donner accès à l'ensemble des connaissances humaines, de rendre la planète bleue visible du ciel, de dessiner les contours de l'infiniment petit, de permettre de s'introduire dans chaque foyer, fût-il aux antipodes. [...] Ils étaient en droit de s'attendre à de grands bouleversements philosophiques et politiques mais la formule de la cohabitation harmonieuse entre les peuples n'avait pas encore été découverte. La quasi-totalité des États avait choisi un modèle économique basé sur le profit et la consommation, et un système de gouvernement où s'affrontaient progressistes et conservateurs. Dans ce monde nouveau, on s'étripait toujours au nom des idéaux, des races, des religions et des ressources naturelles, mais cette fois avec des arsenaux capables de déclencher des cataclysmes [...] Comme par le passé, s'élevait parfois la voix de la sagesse et de la bienveillance, mais il suffisait qu'un sage soit mêlé à dix autres pour sombrer lui-même dans la cacophonie et finir par crier lui aussi au lynchage. Si de chaque individu on pouvait se faire un ami, le groupe restait infréquentable.»