dimanche 29 avril 2018

La mise à nu ★★★★★ de Jean-Philippe Blondel




Ma passion pour les livres et les mots qui enflent, pénètrent la peau, font battre les veines sur les tempes et assèchent la gorge en quelque phrases.

Délicieux et émouvant moment de lecture, un récit très dense, empreint de pudeur et de simplicité qui a parlé à la presque quarantenaire que je suis.

Mais la vraie question, tu sais Louis, la vraie question c’est: Quand est-ce qu’on s’arrête, qu’on s’assied un peu pour souffler et réfléchir à qui on est vraiment et à ce qu’on souhaite, au fond? On passe notre temps à esquiver ces interrogations.

Nous  n'avons pas toujours conscience de ce que nous sommes pour les autres, de ce que nous laissons derrière nous. Le temps d'une pose devant son ancien élève, devenu peintre, le professeur Louis Claret, soixantenaire,  fait une pause ... pour réfléchir à sa vie, ce qu' elle a été jusque maintenant, raviver les souvenirs, prendre le temps de l'introspection, s'accorder ce temps pour se redécouvrir, arrêter de se prendre la tête, se focaliser sur l'essentiel, oublier le matériel, s'abandonner à soi, à la vie en se délestant de l'inutile.
Restent des photophores. Des souvenirs qui dessinent un chemin sur Terre. Parfois, l'un de ces replis de la mémoire devient plus lumineux que d'autres. Presque phosphorescent. Un ver luisant dans un cimetière de souvenirs. Depuis que j'ai revu Alexandre Laudin, je m'applique à les amadouer. À admirer leurs miroitements. Et à les attraper.
Une relation mystérieuse entre ces deux générations qui ne m'a pas laissée indifférente, une première rencontre pour moi avec la plume de Jean-Philippe Blondel, réussie, et comme une envie de savourer encore et encore ses mots.
Merci pour cette mise à nu à la fois tendre et sans concession, cette introspection de l'âme humaine, ce bilan de vie qui interpelle, et qui laisse un brin de nostalgie dans son sillage.
Parfois, je me prends à rêver que le progrès s'enraye et nous rejette sur un rivage vierge, ahuris et désœuvrés. Que les pellicules redeviennent argentiques. Que les selfies s'effacent au profit de portraits réalisés au crayon ou à l'huile.
Quel plaisir de lecture !
Nous sommes des milliers ainsi, adultes vieillissants, immobiles devant des portes d'immeubles ou des portails de maisons, à tenter de reconstruire un après alors que les taupes du présent creusent des galeries dans notre mémoire.
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«Laudin fait la fierté de la ville et de ses habitants. Il est notre caution culturelle et la référence que nous aimons glisser au détour d'une conversation, histoire de montrer qu'il n'y a pas qu'à Paris que.
Il ne ressemblait pas à l'élève qu'il avait été lorsque je lui avais enseigné l'anglais, vingt ans auparavant. Je devais l'avoir eu en première, mais il ne m'avait pas marqué. J'ai souri, comme chaque fois que j'employais le verbe «avoir» pour évoquer la relation entre élève et professeur. Monsieur Bichat ? Je l'ai eu en cinquième. T'as eu de la chance de ne pas avoir eu la mère Aumont. C'est ainsi que nous nous définissons, eux et nous. Nous nous appartenons pendant quelques mois. Puis, nous nous redonnons notre liberté. Nous nous oublions.
Il s'est avancé, détendu, souple, sûr de lui, exhalant cette prestance que ne peuvent donner que le succès et le mitan de la trentaine - lorsqu'on on est en train de construire son chemin, que les tâtonnements sont derrière soi et que la fatigue ne se fait pas encore sentir.
On connaît si peu ses propres enfants. On connaît si peu les autres, en général. On ne fait que projeter sur eux les fantasmes qu'ils nous inspirent.
Toute cette énergie dépensée, pendant tant d'années, toutes ces soirées passées à guetter le moindre bruit, toutes ces nuits d'angoisse parce qu'une toux, parce qu'un sifflement dans la poitrine, parce qu'une fièvre, parce qu'une oreille douloureuse, parce que les cauchemars. Tout ce temps où nous nous sommes mis entre parenthèses, parce qu'ils étaient plus importants que nous [...]. Nous prétendons que les années ont filé à toute allure, que nous avons à peine eu le temps de nous retourner - en vérité elles nous ont laissés exsangues, les traits tirés, des tâches violacées et rouges sur notre peau et dans nos mémoires. La maison est silencieuse, soudain. Nous tournons en rond. Devant le miroir de la salle de bains, nous nous faisons face. Nous nous reconnaissons à peine.
- C'est d'une grande intimité, non ?- C'est sans doute ça, le plus troublant. La proximité. L'observation minutieuse. Être dévisagé. Décortiqué. Plus que le rendu du tableau en lui-même.
...elle a été très contente de me revoir, que nous avions laissé passé trop de temps, qu'il faudrait caler une date pour un dîner...Toutes ces phrases qu'on se sent obligé de prononcer afin de donner un peu d'éclat aux adieux.
...rester allongé ici, à regarder les jeux de lumière dans le feuillage du saule au-dessus de moi. Le bleu implacable du ciel. Le vert tendre des feuilles. Le jaune d'or du soleil. Toutes le nuances. Toutes les alternances... Un jour j'apprendrai les couleurs, parce que, quand on maîtrise les couleurs, alors on peut chasser le noir.»
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Quatrième de couverture

Louis Claret est un professeur vieillissant qui habite en province. Séparé de sa femme depuis quelques années, ses filles vivant désormais des vies très différentes de ce qu’il avait imaginé, il se laisse bercer par le quotidien. C’est sans réfléchir et pour remplir une soirée bien vide qu’il se rend au vernissage d’une exposition de peintures d’Alexandre Laudin - un ancien élève, jadis très effacé mais devenu une célébrité dans le monde artistique. Il ne se figure pas un seul instant à quel point ces retrouvailles avec Laudin vont bouleverser sa vie.

La Mise à nu parle de ce qu’on laisse derrière soi, au bout du compte. Des enfants. Des amis. Des livres ou des tableaux... Jean-Philippe Blondel, dans une veine très personnelle, évoque avec finesse ce moment délicat où l’on commence à dresser le bilan de son existence tout en s’évertuant à poursuivre son chemin, avec un sourire bravache.

Editions Buchet Chastel , janvier 2018
250 pages

mercredi 11 avril 2018

Le Koh-I-Noor ★★★★☆ de William Dalrymple & Anita Anand

Une lecture inattendue que je dois à Babelio et aux éditions Noir sur Blanc. Un grand merci à vous, pour cet enrichissant moment de lecture et la découverte de deux auteurs et d'une histoire incroyable. Ce doux nom ne m'est plus inconnu dorénavant, et au-delà de l'histoire sanglante et édifiante du Koh-I-Noor, célèbre diamant qui signifie "Montagne de Lumière" en français, William Dalrymple et Anita Anand nous invitent au voyage, à la découverte de l'Inde au travers de récits fascinants sur les Moghols, les Turcs, les Afghans et le Punjab sous Raja Ranjit Singh; ils retracent, de manière très précise et fouillée, le long et pénible voyage de ce "caillou" de la mythologie indienne à sa résidence actuelle dans la Tour de Londres. 

Ce morceau de roche, "cadeau" de Dulip Singh, alors âgé de dix ans, à la reine Victoria, est devenu aujourd'hui le symbole de la colonisation britannique en Inde, plus précisément du pillage colonial. En s'emparant des richesses de la population, la colonisation s'est également emparé de l'âme de ce pays...

Un petit détail concernant l'écriture que je n'ai pas toujours trouvée très fluide, notamment dans la première partie écrite par William Dalrymple. Il est certes un très bon conteur, mais à force de très nombreux détails, le récit perd en vitalité, en rythme et le lecteur, par conséquent, se perd aussi...à mon avis.

Cette petite parenthèse n'enlève rien à la richesse de ce livre, alors, à votre tour, laissez vous happer par cette incroyable histoire, prétexte également à mettre en lumière la cupidité, la violence, la cruauté des Hommes, aveuglés par la quête de richesses, et aux comportements franchement désolants. Une «montagne de la lumière» qui n'aura laissé derrière elle qu'un sombre désastre et qui ne cesse encore aujourd’hui de semer la discorde.
«L'histoire du Koh-I-Noor continue de soulever des questions historiques importantes non seulement pour notre appréciation du passé mais aussi pour le présent, car il sert de paratonnerre aux prises de position envers le colonialisme. La présence même du diamant à la Tour de Londres incite à se demander comment juger des pillages de l'époque coloniale. Doit-on simplement se contenter de hausser les épaules et accepter que cela fasse partie du tohu-bohu de l'histoire, ou devrions-nous tenter de redresser les torts du passé ?»
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«En réaction à la vague d'austérité islamique, martiale et puritaine, du règne d'Aurangzeb, Delhi connut sous Mohammad Shah (1702-1748), dans les années 1720, une floraison de créations artistiques dans les domaines de la peinture, de la danse , de la musique, et de la littérature, empreinte d'une sensibilité débridée. Les poètes de la cour composèrent certains des textes érotiques les plus éhontés écrits depuis la fin de la période classique un millénaire plus tôt. Ce fut une époque de grands courtisanes, dont la réputation de beauté et de galanterie était connue de toute l'Asie du Sud. Ad Begum paraissait à des fêtes dans le plus simple appareil, mais le corps peint avec une telle adresse que personne ne s'offusquait de sa nudité : «Elle décore ses jambes de beaux dessins imitant le style des pyjamas au lieu d'en porter de vrais; à l'endroit des manches, elle dessine à l'encre des fleurs et des pétales comme ceux des plus fins tissus de Rum.»
... dans une étroite vallée boisée des montagnes d'Alborz, au-dessus de Téhéran... résonna le coup d'un mousquet invisible. Une balle de plomb érafla le bras de nadir et perça le pouce avec lequel il tenait les rênes, avant de s'enfoncer dans le cou du cheval qu'il tua, jetant le shah à bas de sa monture. Au cours des semaines suivants, Nadir acquit la certitude que c'était son propre fils et héritier, Reza Qoli, qui avait soudoyé le tireur embusqué. Il ordonna qu'on lui arrache les yeux et qu'on les lui apporte sur un plateau. Quand il les vit, il éclaté en sanglots ; tremblant de douleur, il se tourna vers ses courtisans et s'écria : «Qu'est-ce qu'un père ? Qu'est-ce qu'un fils ?»À partir de ce jour-là, le monarque, le coeur brisé et de plus en plus paranoïaque, sombra progressivement dans la folie. Où qu'il se rendît, des hommes étaient torturés et mutilés. Des innocents étaient punis avec la même cruauté que les coupables. Des exécutions de masse et de macabres amoncellements de têtes décapitées signalaient le passage de son armée.
[Ahmad Shah] avait remporté une victoire éclatante, qui mit définitivement fin aux ambitions des Marathes d'instaurer un empire indépendant pour supplanter celui des Moghols, et qui créa, dans le long terme, une vacance du pouvoir laissant l'Inde à la merci des armées de Compagnie britannique des Indes orientales. Dans le court terme,toutefois, cela consacra Ahmad Shah comme le seigneur de guerre incontesté de son temps. À son apogée, l'empire Durrani débordait largement les frontières de l'Afghanistan actuel, allant de Nishapur en Iran jusqu'à Sirhind, englobant l'Afghanistan, le Cachemire, le Pendjab et Sind. Après l'Empire ottoman, ce fut le plus grand état musulman de seconde moitié du XVIIIème siècle. Pourtant, bien que l'Inde fût à portée de main, Ahmad Shah ne tenta jamais d'évincer les Moghols, et son regard resta rivé aux lignes des montagnes de l'Hindou Kouch. Poète autant que guerrier, il savait à qui appartenait son coeur :Quels que soient les pays du monde que je conquière,Je n'oublierai jamais vos beaux jardins.Quand je me souviens des sommets de vos belles montagnesJ'oublie la grandeur du trône de Delhi.
À mesure que les Sikhs consolidaient leur pouvoir, et que l'Afghanistan des Durrani se délitait dans ses conflits tribaux, huit cents ans d'histoire - qui avaient débuté par les invasions de Mahmud de Ghazni (971-1030) - approchaient de leur terme : après 1799, plus aucun Afghan ne réussira à envahir le Pendjab ou à razzier les opulentes plaines de l'Hindoustan situées au-delà. C'est de cette époque que date la déchéance progressive de l'Afghanistan : de centre des sciences et des arts, dont le raffinement amena certains des Grands Moghols à le considérer comme un État plus évolué que l'Inde, jusqu'au coin perdu ravagé par la guerre qu'il allait devenir durant une si grande partie de son histoire contemporaine. Le royaume de Shah Zaman n'était déjà plus que l'ombre de l'empire de son père. Les grands universités, telles que celle de Gauhar Shad à Hérat, avaient depuis longtemps perdu de leur prestige et de leur influence ; les poètes et artistes, les calligraphes et miniaturistes, les architectes et céramistes qui firent la réputation de Khorassan sous les Timourides, continuèrent à émigrer au sud-est vers Lahore, Multan et les cités de l'Hindoustan, et à l'ouest vers la Perse.
Si un homme fort prenait quatre pierres et les lançait en direction des points cardinaux ... et une cinquième dans les airs, et si l'espace entre ces pierres était empli de joyaux et d'or, leur valeur ne serait pas comparable à celle du Koh-I-Noor.»
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Quatrième de couverture

Le 29 mars 1849, un garçon de dix ans est introduit dans la salle des miroirs du fort de Lahore. Malgré ses craintes, il s’avance avec dignité : il est le maharajah du Pendjab. Au cours d’une cérémonie aussi fastueuse qu’humiliante, l’enfant va devoir reconnaître sa soumission à la Couronne britannique et céder à la reine Victoria non seulement l’un des territoires les plus riches de l’Inde, mais aussi l’objet le plus précieux du sous-continent, le célèbre diamant Koh-i-Noor, la Montagne de Lumière. Soucieux de lui établir un pedigree, les Anglais passent aussitôt commande d’une « biographie » de la pierre précieuse. Pour s’acquitter de sa tâche, le jeune fonctionnaire désigné par la Compagnie des Indes orientales a visiblement couru les bazars de Delhi, réunissant toutes les légendes et sornettes que colportait la tradition.
L’histoire du Koh-i-Noor de William Dalrymple et Anita Anand dissipe les brumes de la mythologie, mais ce qu’elle révèle au lecteur d’aujourd’hui n’en est pas moins romanesque, avec son lot de meurtres et de trahisons : une archéologie de la cupidité, où se rejoignent les passions privées des maharajahs et la folie collective de l’impérialisme occidental. Craché par un volcan primaire, charrié par le fleuve Krishna jusqu’à Golconde, le Koh-i-Noor ira jusqu’en Afghanistan, avant de venir se loger dans la couronne de la reine Victoria.

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de six livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History, La Cité des Djinns (2006) qui a reçu le Thomas Cook Travel Book Award, mais aussi Dans l’ombre de Byzance (2002), L’Âge de Kali (2004), Le dernier Moghol (2008), Neuf vies (2010) et Le Retour d’un Roi (2014), récompensé par le Kapuściński Award for Literary Reportage, tous parus en français chez Noir sur Blanc. Il vit à Delhi avec son épouse et leurs trois enfants.

Anita Anand est née à Londres, dans une famille originaire du Penjab. Journaliste pour la BBC, radio et télévision, depuis vingt ans, elle est auteur d’une biographie de la princesse Dulip Singh, auquel le public anglais a réservé un formidable accueil : Sophia : Princess, Suffragette, Revolutionary (2015).

Les éditions Noir sur Blanc , mars 2018
236 pages

Traduit de l'anglais par Marie-Odile Probst 

samedi 31 mars 2018

Le gang de la clef à molette ★★★★★ de Edward Abbey

Eh bien, eh bien, eh bien nom de Dieu que c'était bon - bordel de Dieu ! pour rester dans le ton du cher Abbey. Un régal ce bouquin, et ravie de savoir que ce n'est pas fini, le retour du gang est prévu incessamment sous peu pour moi, ouf !
Un road-story écologiste, un véritable manifeste écologique. Davantage encore que dans ses autre livres, Edward Abbey, dans le Gang de la clef à molette invite clairement à la prise de conscience et à la rébellion ! Il provoque et il fait rire aussi; il nous entraîne dans un plaidoyer écologiste, à la limite du polar burlesque. Et c'est très bon !! Son écriture est exceptionnelle, précise et lyrique; la traduction est d'ailleurs remarquable
« ... s’enveloppaient dans les flammes avec la volupté folle des amants qui s’accouplent. Incendie rédempteur, brasier purificateur devant lequel les pyromanes maniaques du plutonium au coeur ininflammable ne peuvent que s’agenouiller et prier.»
Et quel gang ! Drôle et charismatique. Quatre intrépides insoumis amoureux de la nature se révoltant et partant à l'assaut des machines et autres constructions qui défigurent les légendaires paysages de l'Ouest Américain, violent la terre, engloutissent tout sur leur passages. 
« L'ennemi auquel l'entrepreneur ne penserait pas et ne pensait pas était la bande de quatre idéalistes allongés à plat ventre sur une roche dans le ciel du désert. En bas les monstres de métal mugissaient, traversaient la saignée ouverte dans la crête, rebondissaient sur leurs roues de caoutchouc, déchargeaient leurs déblais puis remontaient la pente en tonnant pour s'en aller chercher du rab. Monstres verts de Bucyrus, brutes jaunes de Caterpillar soufflant comme des dragons, crachant leur fumée noire dans la brume de poussière jaune.»
Un superbe quatuor, aux répliques mémorables et qui devient très vite très attachant, grâce aux riches, réalistes et vibrantes descriptions offertes par Abbey. 

Edward Abbey était un utopique amoureux de la Nature, des grands espaces de l'Ouest américain, et  ce roman est un parfait témoignage de toute la haine, de toutes les rancoeurs accumulées face à l'impact dévastateur de la civilisation sur les territoires sauvages.


Bien que fictif dans sa forme, ce livre se fonde sur des faits strictement authentiques. Tout ce qu'il contient est réel ou s'est vraiment passé. Et tout a commencé il y a exactement un an de cela. 
E.A 
Wolf Hole, Arizona
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«... surveillées par les motards de la police d'Etat, hommes mornes et pondéreux, crissant dans leurs tenues de cuir, raidis par leur casque antiémeute, leur badge, leur lacrymo, leur matraque, leur radio. Fiers, rudes et sensibles défenseurs latéraux des riches et des puissants. Armés et dangereux.
La ville de Tucson, d'où il venait, où il revint, était désormais cernée par une ceinture de silos à missiles balistiques intercontinentaux Titan. Le désert vaste et libre se faisait excorier de toute végétation, de toute vie, par des bulldozers D-9 géants qui lui rappelaient les modèles Rome Plows utilisés pour araser le Vietnam. Ces terres mortes créées par les machines évoluaient en zone où proliféraient buissons roulants et lotissements immobiliers, sinistres furoncles de taudis à venir, construits en planches vertes de dix centimètres sur cinq, cloisons d'aggloméré et toits préfabriqués qui s'envoleraient au premier vrai vent. Et tout sur les terres de créatures libres : le crapaud cornu, le rat du désert, le monstre de Gila, le coyote. Même le ciel, ce dôme de bleu délirant qu'il avait jadis cru hors d'atteinte, était en train de se transformer en une décharge pour les rebuts gazeux des hauts fourneaux, pour toute cette crasse que Kennecott, Anaconda, Phelps-Dodge et American Smelting & Refining Co. pulsaient dans le ciel public. Un vomi d'air vicié sur sa patrie.Hayduke humait l'odeur du très sale coup derrière tout ça. Une cuisante amertume lui réchauffait le coeur, lui échauffait les nerfs. Le feu couvant de la colère lui gardait les boules ardentes et le poil hérissé. 
Là-bas, dans le vaste Sud-Ouest, Hayduke et ses amis mesuraient les temps de route en packs de six. L.A-Phoenix, quatre packs; Tucson-Flagstaff, trois packs; Phoenix-New York, trente-cinq packs. (Le temps est relatif, avait dit Héraclite dans un passé lointain, et la distance dépend de la célérité. Le but ultime de la technologie des transports étant l'anéantissement de l'espace, la compression de tous les êtres en un unique point idéal, il s'ensuit que les packs de six sont d'un secours précieux. La vitesse est la drogue ultime et les fusées carburent à l'alcool. Hayduke avait bâti cette théorie tout seul, sans aucune aide extérieure.)
Il y avait un camp spécial des forces spéciales. Il y avait un écriteau spécial pendu sous le porche du camp spécial, à côté des drapeaux des confédérés. Cet écriteau disait :
SI TU TUES POUR L'ARGENT TU ES UN MERCENAIRE
SI TU TUES POUR LE PLAISIR TU ES UN SADIQUE
SI TU FAIS CES DEUX CHOSES TU ES UN BÉRET VERT.
BIENVENUE A TOI
Au-dessus des montagnes, le ciel était vide de tout nuage, bleu sombre comme un désir sans fin. 
- La fourmilière, dit Doc, est à la fois le signe, le symbole et le symptôme de ce que nous sommes en train de vivre, à errer en trébuchant dans la pénombre comme des vrais empotés. Je veux dire que c'est un modèle en microcosme de ce que nous devons trouver moyen d'arrêter, d'éradiquer. La fourmilière, comme les réseaux fongiques de Fuller, est le stigmate d'une maladie sociale. Les fourmilières abondent dans les espaces surpâturés. Le dôme en plastique suit le fléau de l'industrialisme déchaîné, préfigure la tyrannie technologique et révèle l'authentique qualité de nos vies, qui s'effondre en proportion inverse de la croissance du produit intérieur brut. Fin de la mini-conférence du bon Dr Sarvis.
Quand les villes auront disparu, [...] quand les tournesols repousseront par les failles du béton et du bitume des autoroutes désaffectées, quand le Kremlin et le Pentagone auront été transformés en maison de retraite pour généraux présidents et autres têtes de nœuds du même genre, [...] eh bien nom de Dieu peut-être que des hommes libres et des femmes farouches, des femmes libres et des hommes farouches pourront chevaucher en liberté dans le pays des canyons et des buissons de sauge - bordel de Dieu ! - , pourront pousser les hordes de bétail sauvage dans les culs-de-sac des gorges, et se repaître de viande saignante et de putains d'abats, et danser jusqu'au matin aux accents des violons ! des banjos ! des bottlenecks ! à la lueur d'une lune en renaissance !
... s'enfoncer dans le pays du roc rouge du fleuve Colorado, saint des saints de l'Ouest américain. C'est le genre de terrain qui fait naître l'horreur et l'abomination dans le coeur du cultivateur, de l'éleveur et de l'entrepreneur. Il n'y a pas d'eau; il n'y a pas de sol; il n'y a pas d'herbes; il n'y a pas d'arbres à l'exception de quelques braves peupliers tout au fond des canyons. Rien qu'un squelette rocheux, une peau de sable et de poussière, le silence, l'espace et les montagnes au loin.
Regarde-moi toutes ces bagnoles ... Regarde-moi tous ces types qui roulent sur leurs roues de caoutchouc dans leurs engins entropiques de deux tonnes, à polluer l'air qu'on respire, à violer la terre pour offrir un tour gratis à leurs gros culs d'Américains avachis. Six pour cent de la population mondiale engloutissent 40% du pétrole de la planète. Bande de porcs !
Un succès fulgurant ce barbelé. Aujourd'hui, les antilopes meurent par milliers, les mouflons périssent par centaines chaque hiver du haut de l'Alberta au bas de l'Arizona, parce que les clôtures les empêchent d'échapper au blizzard et à la sécheresse. Et les coyotes aussi meurent et restent pendus aux pointes d'acier tétanosées, et les aigles royaux ... tous victimes de la même engeance partout sur la planète.»
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Quatrième de couverture

Révoltés de voir le somptueux désert de l'Ouest défiguré par les grandes firmes industrielles, quatre insoumis décident d'entrer en lutte contre la “Machine”. Un vétéran du Vietnam accro à la bière et aux armes à feu, un chirurgien incendiaire entre deux âges, sa superbe maîtresse et un mormon nostalgique et polygame commencent à détruire ponts, routes et voies ferrées qui balafrent le désert. Armés de simples clefs à molette – et de quelques bâtons de dynamite –, ils doivent affronter les représentants de l'ordre et de la morale lancés à leur poursuite. Commence alors une longue traque dans le désert.

Dénonciation cinglante du monde industriel, hommage à la nature et hymne à la désobéissance civile, Le Gang de la clef à molette est un livre subversif à la verve tragi-comique sans égale.

Editions Gallmeister, avril 2013
544 pages
Traduit de l'anglais par Jacques Mailhos 
Parution originale The Monkey Wrench Gang, 1975

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