jeudi 10 octobre 2019

Journal de L. ★★★★★ de Christophe Tison

Il se passe un truc assez étrange autour de ce livre en ce qui me concerne. 

Lu deux fois. Un post-it par page, quasiment,  pour marquer les passages, les mots, les phrases que je souhaite conserver. Mon exemplaire (au passage un livre-objet magnifique), ressemble à un véritable hérisson!
Et puis, une chronique, que je n'arrivais pas à écrire, retardée, retardée encore...peut-être, par peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas trouver les mots justes, pertinents, accrocheurs, pour parler de ce brillant récit.
Je me lance aujourd'hui, pour ne pas être trop en retard sur mon engagement avec Babelio et les éditions Goutte d'Or. Et parce que à un moment donné, ben, il faut bien se lancer, jeter par dessus-bord ses petites angoisses, et s'en remettre à l'inspiration du moment et oublier que l'on marche sur un fil.

J'ai adoré, j'ai été soufflée par ce vent de liberté qui existe bel et bien sur ces pages, mais j'ai été aussi oppressée par l'enchaînement  très rapide des événements, des moments, de la courte vie de Lolita, qui se déroulent à un rythme à vous couper le souffle, à vous enlever les mots, à vous donner la chair de poule, à vous meurtrir à tout petit feu... Les pages sont devenues lourdes, à porter, par moment, à l'instar des actes de sexe qui ont été lourds, à porter, eux aussi, indubitablement, pour cette jeune fleur à peine éclose. 
Et il vient de là le rythme de ce roman. C'est Lolita qui raconte. Ce n'est pas Humbert Humbert. Elle l'a eu elle aussi le souffle coupé, alors Christophe Tison ne nous l'épargne pas non plus. Dans le déroulé commun, ordinaire, normal d'une vie, l'épanouissement d'une fleur (à mon sens) doit bénéficier de douceur, de petits butinages tendres et délicats, d'attentions particulières par respect pour ce corps, fragile encore. Lolita, elle, bien jolie petite fleur a éclos. Mais pour elle, pas le temps pour les beaux discours, les tendres caresses, les doux baisers volés...le passage à l'acte s'est fait sans détour, à coups de bite dans son con, avec pour seul préliminaire un jet de sperme dans la gueule. Pas une seule fois. Non. Tous les jours, ou presque, alors que son beau-père et elle se déplaçaient, de motels en motels, de chambres en chambres, de lits en lits...Peu importe le décor, elle n'échappait que rarement aux gâteries physiques de ce pervers dégueulasse, mais pas con du tout. 

Je pourrais écrire encore et encore sur ce livre, mais, d'autres avis, de chroniques, toutes (me semble-t-il) très élogieuses,  me rassurent sur le fait, que si vous avez besoin de plus de matière, il y a de quoi faire sur la toile ou dans les journaux/magazines littéraires. 
Allez, peut-être, un dernier élément à ajouter, au cas où : LISEZ-LE !

Christophe Tison, merci. 
Les éditions Goutte d'or, également merci. D'avoir publié ce brillant récit. D'avoir permis/organisé ce savoureux moment, lundi soir dernier, à La Scala de Paris...un grand moment, d'émotions, superbe. Un de ces moments qui vous font, davantage encore, aimer la littérature. J'en suis ressortie, le coeur tatoué de sublimes mots, les abdominaux renforcés par les rires suscités lors de l'échange entre Christophe et  Marie-Rose...et, les yeux un peu mouillés... beaucoup, en fait. Ces petites gouttes salées se sont pointées assez vite, je dirais. Elles se sont franchement distinguées pendant la lecture, (waouh, quelle lecture, quel moment !) de deux passages du roman, par la sublime comédienne Marianne Denicourt. Elles ont de nouveau manifestées leur présence alors que le documentaire littéraire, réalisé par Pierre-Marie Croquet et Basile Lemaire, était diffusé sur le grand écran de la salle et happait les spectateurs. 
Babelio, je ne vous oublie pas, bien entendu. Merci à vous. J'avais reçu le livre lors d'un masse critique privilégié, et par un heureux, et absolument chouette hasard, vous m'avez permis d'assister à cet événement. MERCI !







« Ils ont traîné deux ou trois longues minutes au soleil (blablabla...merveilleux...main verte...rosiers grimpants....). Oh, vite, vite, qu'ils s'en aillent ! Je voyais le type en gris fondre dans son costume. Il devenait de plus en plus flasque et de grosses gouttes perlaient à son front. Quand ils se sont décidés à partir, il m'a dit  «  à bientôt » et m'a regardée comme s'il n'osait pas me regarder. J'ai mis ma main devant ma culotte et eu un peu honte, mais bon, j'étais chez moi quand même. Des yeux gris fuyants. Ceux de Hummy que je voyais pour la première fois et qui, ce jour-là, n'avait pas du tout l'air d'être drôle, ni d'être dans son assiette. La chaleur sans doute, ou la pudibonderie. Enfin, c'est ce que j'ai pensé à l'époque. Je me suis même demandé s'il n'était pas pasteur ou curé ou même hanté, ou quelque chose dans le genre.
Quand tout fut fini, il a pris ma main et l'a posée sur son sexe encore dur. Elle en faisait à peine le tour. Puis il est retourné se coucher dans le petit lit d'appoint qui devait être le mien.Le lendemain matin, au lieu d'un simple petit déjeuner, il a commandé pour moi un énorme sundae chocolat. Avec des pépites de noisette et une jolie cerise posée sur une montagne de chantilly.J'ai dit merci et soudain j'étais piégée. Muette.
D'ailleurs, il faut que je me mette ça dans la tête : je n'ai plus rien, je n'ai plus que lui, heureusement qu'il est là. Je suis la pauvre Dolores Haze, pas un cent, pas un dollar. Tout est dans son pantalon où je ferais mieux de mettre mes petits doigts dorés. Pour moi, ça sera l'asile d'enfants indigents du comté de Ramsdale ou d'ailleurs ( parce que je ne suis plus d'aucun comté, d'aucune ville, de nulle part), un endroit sévère, plein de cafards, de gosses méchants et pouilleux. Fini les glaces...Au fait, cette glace que t'a payée ton beau-papa ? Elle est bonne, non ? Tu vois comme il est gentil, comme il veut te protéger de toutes les horreurs dont sont victimes les petites orphelines dans les hangars à charbon et les impasses...
Soudain, j'ai senti l'herbe me pousser dans le dos, le monde m'a paru immense et je ne sais comment dire...incroyablement réel. Ce monde allait m'attendre, attendre que je sois grande et libre. Il ne disparaîtrait pas. Il était plein d'espoir, de vies possibles. Alors les milliers de mouches que j'ai dans la t^te depuis quelques jours ont cessé de bourdonner. Et pendant un long moment je n'ai pensé à rien. J'ai eu confiance. Où que j'aille, quelque chose de plus grand me protégeait. Plus tard j'ai pensé à Jésus, à l'âme de ma mère, à celle de mon père ou de ceux qui avaient habité cette terre bien avant nous, mais ce n'était pas ça. Personne ne m'avait fait signe. En fait, il ne s'était rien passé mais c'était comme si tout avait changé.
Toi aussi tu es une poupée. Faite pour attendre sur un lit, pour être caressée, habillée et déshabillée par d'autres que toi. Un objet de chair, mais de la mécanique quand même.
Un flot de semence envahit pourtant les rues sur notre passage, son sexe pend continûment entre ses cuisses, énorme et vulgaire, le mien est rouge sang et ma bouche sent le sperme...mais ils ne voient rien. Ils sont aveugles. Ou alors on est invisibles. On est devenus des fantômes, des revenants qui mangent des hamburgers et font de drôles de bruits la nuit.
Devant les baies ouvertes de la salle où dînent de vieux couples et des familles, je regarde la nuit et la lueur de la ville. Autour de nous, les maisons et les rues vides sont barbouillées de graisse. J'étouffe. L'univers s'est rétréci, il a mangé son ciel, ses continents, ses étoiles, et tous ses souvenirs.
[...] Puis, devant Mick qui lui demandait que je reste encore un tour, juste un tour, il a simplement regardé sa montre et a dit, il est l'heure Dolores. L'heure d'aller au lit. Mais pas pour dormir.
Dans ces moments-là, je ne suis personne, juste un morceau de viande dans lequel il est seul et dans lequel il sera seul jusqu'au bout. Je fais mes yeux de poisson mort, vides et sans âme, en attendant qu'il ait fini. Je suis sa promesse non tenue, l'abîme où il crèvera, je suis un trou sans fond.
Je suis la jeune fille aux yeux pers, la jeune fille qui ne veut plus voyager, qui veut être aimée mais ne sait pas aimer; la jeune fille aux cheveux tressés, ou mal peignés. Celle à qui on passe tous ses caprices. La jeune fille qui a encore acheté une robe bleu ciel à pois blancs (la troisième), qui veut des huiles pour son bain & des sodas à la cerise & qui dit toujours oui... oui autrefois à ses camarades de classe pour qu'ils l'aiment, oui maintenant aux vendeuses des magasins pour qu'elles l'aiment, oui à Hummy pour qu'il prenne un hôtel à colonnade avec piscine... et qui joue ensuite dans sa grosse voiture aux dames pleines d'oseille avec le fric de son mec qui est en fait son beau-père et qui la b****.
La jeune fille double & solitaire & égarée, qui dès qu'elle entre quelque part s'enferme dans la salle de bains, se déshabille & fait couler un bain brûlant & parle à sa meilleure amie, sa jumelle là, dans le miroir où elle trace des mots & des coeurs. Une fille dans la buée, un peu floue.
Je ne suis même pas un point de crayon sur une des cartes du guide, même pas portée disparue dans l'immensité anonyme de l'Amérique.Je suis la jeune fille en cavale, vous ne me voyez pas ? Évadée de force. Trop douce est ma peau, trop doux mon sourire. Je veux qu'on me rattrape, je veux entendre les sirènes de police derrière moi. Et qu'on me ramène à la maison où je pourrais enfin dormir.
Mon sexe est désormais une tirelire anonyme, qui me paiera un bus ou un train pour Los Angeles ou Chicago où jamais il ne me retrouvera.
Los Angeles. La gare est toute blanche, carrelée, les gens crient. On dirait un hôpital traversé par des fous à valises qui ne dévient jamais de leur trajectoire et qui, fatalement, se rentrent dedans. 
C'est fou comme on préfère toujours la souffrance et l'inconfort quotidien à l'inconnu et au bonheur possible.
Moi je veux lambiner comme ce gosse à casquette. M'échapper comme lui et sentir mes pieds nus s'enfoncer dans le sable ondulé et les vagues brillantes de Venice Beach. Sinon, pourquoi le sable, pourquoi les vagues, les forêts et les montagnes ? Elles mourront aussi si elles ne sont pas aimées, montagnes ou forêts.
Il peut faire et dire ce qu'il veut, je serre toujours plus fort son pauvre crâne entre mes jambes de fer et il devient fou, il implore, et ça me fait jouir de l'entendre me supplier. J t'ai à mon tour pénétré Hummy, je suis le maître de treize ans que tu n'attendais pas, vêtu d'une simple culotte et d'un tee-shirt blanc qui moule ma juvénile poitrine, un harpon de souffrance dont les barbes sont fichées au plus profond de toi, je suis ta ruine et ta mort. Et mon pouvoir est si grand qu'il m'effraie.
Une partie du passé meurt avec les gens qu'on aime. Celle qu'on n'a pas éclairée, questionnée.
J'ai vu le sperme et la jouissance des hommes. Dans la rue tout à l'heure avec Hum, juste devant le drugstore. C'était dimanche, ils se promenaient avec leurs femmes et j'étais l'une d'elles. Je les ai regardés dans leurs costumes du dimanche, propres, rasés, parfumés, et j'ai soudain vu leur sperme fuyant en continu de leurs pantalons, suintant derrière eux comme la bave que traînent les limaces, et donnant naissance aux enfants qui les suivaient. J'ai vu ces litres, ces millions de litres de sperme, formant en continu des ruisseaux, des fleuves et un océan gigantesque. Une pleine mer de sperme qui n'appartient à personne, à aucun de ces hommes, et qui est la loi des grands singes, leur violence première et l'aliment de leur folie. Elle est là, invisible, tout autour de nous, elle balade sa tempête dans les rues sans dire son nom. Et chaque homme est le dépositaire, dans ce qui pend entre ses jambes, d'un peu de cette mer qui engloutit les femmes.
Ça m'hallucine, cette activité frénétique, toutes ces minuscules prisons où on dîne en ce moment, pleines de misérables secrets qui n'en sont pas puisque tout le monde fait la même chose, pisse, baise, mastique, bat ses enfants, perd des poils et des cheveux, contemple ses fesses dans le miroir, puis se maquille et s'habille pour sortir quelques heures, impeccablement repassé et figé le temps de quelques sourires, d'une journée de travail ou d'un déjeuner entre filles, pour finalement retourner péter et mastiquer chaque soir dans ce nid puant en ayant fait tout le jour comme si de rien n'était.
C'est toujours pareil. Ça me fout en rogne. Dès qu'une fille n'est pas très jolie comme Rosaline Cowan, elle ne plaît pas aux mecs, enfin, à ceux de notre âge. Ils la trouvent toujours « trop intello »« névrosée » ou autre chose de ce genre, alors que c'est une fille géniale. Ils préfèrent une belle idiote qui fait baver tout le collège, mais n'osent même pas se l'avouer. Âge de mensonge et de paraître, âge sans pitié. De merde et de fer. Ça me rend dingue parce qu'au final, c'est tout ce qui nous restera, l'amour. Tout le reste aura disparu, la beauté de Rosaline avec.
Sans qu'on ait échangé un mot de plus, Clare Q. a compris qui je suis vraiment. Et il me veut. Comme si ma relation avec Hum se voyait sur mon visage. Je sais enfin dans quelle eau je baigne, à quel monde j'appartiens : au sien. Et à celui de tous les pervers de ce continent.
Partons. Jusqu'à ton dernier souffle. Jusqu'à ce que je retrouve le mien. J'ai besoin d'air, de danger et, je n'ai pas peur de mourir.
Je sens qu'il y a une vie différente de ce que je connais derrière tout ça, dans le halo qui entoure le prince-pianiste. Une vie pleine et exaltante, à la fois pauvre et riche où tout brûle jusqu'au bout, et où rien n'est jamais laissé aux regrets.Une vie où on fait l'amour en se donnant, sans contorsions érotiques, sans bites à sucer.
Dans le ciel les étoiles tournent, petits diamants dans un monde de rouille, et comme moi elles ont froid.
[...] je fais tout comme si c'était le dernier jour. C'est comme ça depuis que Hum est venu me chercher, je crois. Un jour à la fois. Ça évite le poids de l'avenir, comme toutes ces filles qui ont peur de ne pas. Ne pas trouver de marie, de famille, de travail, de maison...Moi, je trouve chaque jour ce qu'il y a à trouver. Cette matinée seule et heureuse, par exemple. Et le marchand qui vient d'ouvrir sa minuscule boutique.Je vais prendre fraise-vanille. Ce sont les seuls parfums qu'il a et donc, je n'en désire pas d'autres. Je me contente de ce qui est là, vrai et beau. Une matinée idéale. »

Quatrième de couverture





Éditions Goutte d'Or, juin 2019
280 pages
Prix du Style 2019 

La page, des éditions Goutte d'Or, sur ce roman, c'est par ici.

Teaser document littéraire sur le livre

samedi 21 septembre 2019

George Sand à Nohant ★★★★★ de Michelle Perrot

« Nohant vu, voulu et vécu par Sand : tel est notre propos. 
Dans ses dimensions matérielles et symbolique, affectives et politiques, réelles et idéelles, côté chambres et côté jardin. 
Dans sa folle ambition de projet communautaire, d'atelier d'artiste, de lieu de création, de modèle égalitaire. 
Dans sa tragédie de papillon brûlé à la lampe nocturne. 
Dans sa beauté de fleur condamné au squelette de l'herbier. » 

Nohant, une demeure d'artiste, témoin d'une époque, que Michelle Perrot nous raconte avec précision. 
En été  2016, de passage dans le Berry, un détour par ces lieux étaient une évidence (à mes yeux !...un peu moins à ceux de mes loulous ;-)). Nous avons eu donc la chance de visiter cette grande et belle maison ainsi que son beau et apaisant jardin attenant. Un souvenir inoubliable pour ma part; au fond de ma petite mémoire, des instantanés ceux de l'immense et si fonctionnelle cuisine, du majestueux escalier de l'entrée, de la pièce de réception si chaleureuse et accueillante, et de son théâtre, le clou d'une visite riche en découvertes.
Alors c'est avec un grand plaisir que je me suis laissée happer par ces pages, pour une visite tout aussi intéressante, dense, enrichissante de ce "monde enchanté".

« Nohant est une thébaïde [...]. L'art y établit la communion des coeurs et des esprits. C'est aussi une cellule politique, inspirée un temps par le socialisme de Pierre Leroux, noyau républicain support de journaux et fervent subversif des manières de vivre et de penser. Nohant est le creuset d'une utopie, 
spatialisée comme elles le sont toutes, pénétrée par l'ardent désir de changer le monde par son existence même. »

Nohant, « un refuge, un lieu stable, où s'enracinent les souvenirs et la vie, où reposer un jour dans une terre familière. »

     Nohant, « une oasis, un sanctuaire»

            Nohant, « le chemin et la quête d'une vie. [la] nôtre en ce livre. »

George Sand, la passionnée, la voyageuse, une femme toujours en mouvement qui voyait dans le chemin la métaphore et la réalité de la vie. « Qu'y a-t-il de plus beau qu'un chemin [...] le chemin sans maître [...], route de l'univers ? » 
En même temps qu'une femme hantée par le désir de l'éternel retour. « Arriver pour moi, c'est toujours revenir. »

Un beau voyage dans le temps, instructif, émouvant, enrichissant, dépaysant, merci Michelle Perrot ! 

Merci également aux cafés littéraires et gourmands ;-) de Pontault et aux bibliothécaires qui placent en nos mains des œuvres que nous n'aurions probablement jamais saisies.

« La vie est un voyage qui a la vie pour but. » 
Maison de George Sand
Nohant Le Vic_juillet 2016 
                                      


« Un grand portail ouvre sur la demeure d'Aurore Dupin (alias George Sand), qui y mourut en 1876. Plutôt qu'un château, c'est une sobre et harmonieuse maison de maître de la fin du XVIIIème siècle, avec de vastes communs attestant de l'importance de l'exploitation rurale, entourée d'un jardin, ordonné et fou à la fois. Un cimetière privé jouxte le cimetière communal. Il y a une magie de cet endroit préservé.
Ce lieu, Sand l'a investi. Il établit un contact privilégié avec la nature, « de toutes mes passions, la seule qui n'ait rien perdu. » Il offre la possibilité d'une vie en commun, frugale et simple. « Fort peu de besoins ; rien pour la gloriole, tout pour le plaisir de vivre. »  À « l'affreux brouillard de Paris », Sand compare « celui de Nohant [...] qui est couleur de rose et donne envie de travailler. » Refuge, retrait, Nohant est une oasis qui permet de se retrancher d'une mondanité dont elle connaît les ravages, et de créer. Il combine solitude nécessaire à « la pioche », et mise en commun par les soirées musicales, littéraires et, de plus en plus, scéniques, le théâtre étant devenu au fil du temps le moyen privilégié de constitution d'un groupe. Ascèse et plaisir sont indissolubles.
À Delacroix, cafardeux après un séjour mélancolique à Nohant, elle conseille : « Ce qui vous manque, c'est de la liberté, et peut-être de la famille, un entourage forcé, qui donne bien de l'anxiété parfois mais auquel on s'habitue si bien [...]. Vous avez trop d'imagination et d'émotion à dépenser pour vous tout seul. Vous devriez avoir dix enfants, tout grouillant autour de vous et vivant du trop-plein de votre vie. »
Par instants, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté ; cela se même au chant des rossignols et à l'odeur des roses. (cité par Marie-Paule Rambeau, Chopin dans la vie et l'oeuvre de George Sand, 1985, Correspondance de Delacroix à Pierret, 7 juin 1842)
[...] elle chante partout les louanges de Pauline [Viardot], fulminant contre la médiocrité qui contrarie son ascension. « Vous êtes ma jeunesse, ma gloire et mon avenir. » Pauline est Consuelo, la plus grande, la plus prophétique des ses héroïnes. Lorsqu'en 1848, Pauline est enfin engagée à l'Opéra, Sand rêve d'en faire la cantatrice de la République. « Je compte sur vous pour faire dans l'art la Révolution que le peuple vient de faire dans la politique. Il ne s'agit plus de s'user pour les bourgeois, mais de conquérir le peuple et le pouvoir. » L'effondrement de la République, le retour de l'Empire dictatorial marquent la fin de ces rêves. Les Viardot, sans être chassés, sont pratiquement condamnés à l'exil. Entre 1849 et 1859, Pauline chante surtout à Londres et en Allemagne, où le couple réside quelque temps à Baden-Baden. Lorsqu'en 1859, son triomphe dans l'Orphée de Gluck lui ouvre à nouveau l'Opéra, elle perd sa voix qui se brise, comme celle de son double littéraire, Consuelo.
Le fondateur de l'école de Barbizon aurait pu être le gendre de George Sand, et le peintre du Berry auquel il a consacré quelques toiles. [Théodore Rousseau, La Mare près de la route, ferme dans le Berry, entre 1842 et 1847, musée d'Orsay] Encore un rendez-vous manqué. Elle en resta là, côté peinture, heurtée aussi par les difficultés de Maurice à être exposé. Elle n'apprécia pas du tout Courbet, et ne perçut pas Manet, ni l'impressionnisme, qui couvait. 
« Je veux vous faire travailler et gagner de l'argent malgré vous. Mais il faudra vous dégourdir, ma berrichonne ! »La Berrichonne [Eliza Tourangin] reste sourde à ces objurgations, au point que George lui écrit : « Vous pourriez faire tout ce que vous voudriez, mais voudrez-vous jamais quelque chose ? [...] Je crois qu'il y a dans l'irrésolution une cause d'apathie, et dans l'apathie un certain charme intérieur de résignation et d'abnégation qui compense les rudes et douloureuses victoires de l'âpre activité » celle que George déploie pour elle-même et sur laquelle elle s'interroge : « Quand je me suis jetée à 26 ans dans une vie de hasards et de misères, je me sentais l'ardeur de tous les combats, et j'en ai traversé de tous genres, le tout pour arriver à ne rien regretter et ne rien désirer pour moi-même. Vous êtes au départ, un peu comme je suis au but. Alors pourquoi faut-il que vous passiez par l'orage ?»
[Elle] se flatte d'avoir la réputation d'une « bonne maison ». Elle s'intéresse aux projets de ses serviteurs et soutient ceux qui souhaitent s'émanciper ou améliorer leur sort. Elle voudrait les arracher à l'ignorance et à la rusticité, au manque d'hygiène, promouvoir l'égalité. Un de ses derniers romans, Nanon, célèbre les mérites d'une « paysanne parvenue » qui a su, par son travail et son initiative, échapper à son destin, comme Marie aurait pu le faire, sans la séduction, ce poison des femmes, sans l'hystérie, cette maladie qui les pousse à consentir. Mais en même temps, elle mesure l'obstacle que crée la culture.
C'était aussi l'ouverture au public, aux autres, la rupture avec la maison « bourgeoise » repliée sur elle-même, l'amorce de la communauté artistique dont Nohant devait être le creuset et à laquelle Sand rêvait d'associer poètes, ouvriers et paysans.
Les maisons sont fugitives et les souvenirs qui s'y attachent ne survivent pas à leurs habitants. Une chambre est désertée quand son occupant la quitte. Une maison se vide et devient décor de plus en plus énigmatique. Presque rien n'est transmissible. Excepté par l'écriture, seule capable d'en fixer quelque chose et de l'inscrire dans l'éternité des mots.
Terrain d'expériences multiples, espace du possible, le jardin s'écrit comme un roman.
Classer, étiqueter, conserver, constituer des collections qui permettent l'accumulation des connaissances, leur conservation, leur transmission. Elle qui avait été si rétive à l'herbier des jeunes filles le célèbre en 1868 comme un cimetière, un reliquaire des moments et des gens disparus. « Chaque plante rappelle une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle les beaux jours des années écoulées. » Elle revoit Deschartres, Néraud, Delacroix, ce dernier acharné à peindre les fleurs qui lui échappent parce qu'elles changent tout le temps et lui demandant des fleurs d'herbier dont il apprécie les silhouettes « dédiées et charmantes ». « Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort. » L'herbier est « un exercice de la mémoire ». L'écrivaine, la poète ne sont jamais loin chez George Sand. 
« Aujourd'hui, comme il y a vingt ans, je vis, au jour le jour, de ce nom qui protège mon travail et de ce travail dont je ne me suis pas réservé une obole. » Tel est son honneur. Sa façon de rejoindre ce peuple dont elle se sent comptable, et peut-être coupable.
« Déjà l'automne ! le voilà passé en six semaines, cet été que nous avons attendu cinq mois et que nous allons pleurer cinq autres mois [...] à peine nous sommes-nous écrié enfin qu'il faut ajouter déjà ! La vie est ainsi faite. Attendre et se souvenir. »
Le Lys dans la vallée, lu du 7 au 10 février 8153, suscite ce commentaire de Madame : « Beau roman, exécrablement écrit et prétentieux dans tout ce qui est amour et poésie, admirable partout où paraissent les caractères et la réalité » (8 février), la fin de la lecture étant saluée par un « Proutt ! Il y a du bon, mais ce n'est pas bon » (10 février). 
Égalité, Liberté, Solidarité ...
« [...] Il faut nous débarrasser des théories de 93 ; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélémy, c'est la même voix [...]. Maudissez tous ceux qui creusent des charniers. La vie n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le mal engendre le mal. Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. » Une manière de testament politique de celle qui est « demeurée rouge dans son coeur ». »

Quatrième de couverture

     « Il est difficile de parler de Nohant sans dire quelque chose qui ait rapport à ma vie présente ou passée », écrivait George Sand. C’est par Nohant, par sa maison, que je l’ai rencontrée. À vrai dire, elle ne fut pas un modèle de ma jeunesse. Pour « la bonne dame », je n’éprouvais pas d’attirance. Ses romans, La Petite Fadette, etc., que la grand-mère de Marcel Proust tenait en si haute estime, me paraissaient bons pour les distributions de prix. Je participais à la dépréciation dont Sand a été victime après sa mort. Je la trouvais d’un âge qui n’avait plus grand-chose à dire aux filles de Simone de Beauvoir, dont je me revendiquais.
     Ma découverte fut en partie fortuite. La demeure de l’Indre, héritée de sa grand-mère, représente ses racines, mais aussi un refuge contre Paris, qui fit sa renommée et qu’elle n’aimait pas, une « oasis » propice au travail : elle y écrivit l’essentiel de son œuvre, comme Chopin y composa la majeure partie de la sienne. Nohant, elle en rêvait comme d’un phalanstère d’artistes, une communauté égalitaire, un endroit de création et d’échanges par la musique (Liszt, Chopin, Pauline Viardot), la peinture (Delacroix, Rousseau), l’écriture (Flaubert, Dumas, Fromentin, Renan, Tourgueniev…), le théâtre, la conversation.
     Ce lieu, Sand l’a investi. L’art y établit la communion des cœurs et des esprits. C’est aussi une cellule politique, inspirée par le socialisme de Pierre Leroux, noyau républicain support de journaux et ferment subversif des manières de vivre et de penser. Nohant est le creuset d’une utopie, pénétrée par le désir de changer le monde.
     Pas plus que personne, Sand n’a réalisé son rêve. Aujourd’hui, il nous reste ce lieu, de pierre et de papier, témoin d’une histoire d’amour aux accents infinis.
Michelle Perrot

Michelle Perrot, historienne, professeure émérite des universités, est notamment l'auteure d'Histoire de chambres (Seuil, « La Librairie du XXIème siècle », 2019). Ce livre a été couronné par le prix Femina Essai.

Éditions Seuil, août 2018 
447 pages 

Maison de George Sand
Nohant Le Vic_juillet 2016 
Nohant Le Vic_juillet 2016 

Nohant Le Vic_juillet 2016 

Propriété de George Sand_Le jardin
Nohant Le Vic_juillet 2016 

Propriété de George Sand_Le jardin
Nohant Le Vic_juillet 2016 

Propriété de George Sand_Le jardin
Nohant Le Vic_juillet 2016 

Propriété de George Sand_Le jardin
Nohant Le Vic_juillet 2016 

Le Petit Veilleur ★★★★☆ de Benoît Reiss

« Sur le dossier du siège avant, à la place du mort près du conducteur, le cuir a été creusé haut à cause des épaules des grands qui s'y sont assis. Il a beau se redresser, se mettre sur la pointe des fesses pour essayer de se tenir droit, il n'y entre pas. Il est là-dedans comme dans un moule trop grand. C'est la même chose sous ses jambes ; ça fait une grande bassine dans quoi il s'enfonce. Il doit sans arrêt prendre appui sur les mains pour se soulever et voir un peu la route. »

Un trajet que le lecteur suit, subit, appréhende, apprécie de par les mots, les idées, les flashbacks intimement choisis...
Benoît Reiss nous intime d'avancer sur cette trajectoire, celle de Thierry, un jeune garçon qu'un inconnu achemine vers une destination tenue secrète, vers un endroit que l'on n'ose imaginer.

Subtilement, intensément décrits : l'habitacle de la voiture, les arrêts, les paysages ... LA réalité.

Les pensées, les souvenirs de Thierry nous transportent; et nous effleurent...
sa solitude, ses états d'âme, sa quête...
la douceur d'un rêve d'enfant mais
quand la réalité n'est pas à la hauteur, qu'elle est capricieuse, qu'elle dérange, quand le silence est chargé de l'absente.

Un petit bijou de poésie et de finesse. 
Un petit guetteur attachant, qui met à rude épreuve notre sensibilité.
Et des notes de piano dans l'ombre du mur de la plage, « les pieds dans les galets froids, pour l'entendre l'appeler mon petit veilleur...»

Instant de grâce; à nul autre paraître.

«  Il aperçoit le long défilé d'ennui des arbres, l'éternité des arbres. Il sent ce goût qu'il déteste, qui le fait bâiller et lui fait monter les larmes, ce goût des choses ennuyeuses, des choses qui ne finissent pas. Ce sont ces platanes maintenant. Ils se répètent, ils ne disent rien. Ils sont inépuisables, éternité de troncs, de fourches, de branches, de feuilles qui se rapprochent puis s'éloignent.
Comme les poissons vifs qui s'agitent et se tordent au creux de la main, à la fin jaillissent et retournent à la mer, les mots replongent hors de sa compréhension. Ou bien ce sont des mots qu'il est sûr de connaître mais qui se trouvent associés à d'autres obscurs, inattendus. Ce qu'il est en mesure de comprendre n'a plus aucune valeur dans les conversations des grandes personnes à la radio.
Il se rend compte qu'il n'a pas répondu à la question de l'homme. Celui-ci est concentré sur la route, la cigarette entre les lèvres, entamée jusqu'à sa moitié. La fumée s'élève, s'enroule, forme un nuage animé, transparent et opaque, animal étrange qui frotte son dos contre le plafond. Sans doute qu'il est trop tard maintenant pour dire qu'il veut bien qu'on allume la radio.
Elle attend. Elle sait qu'il est dehors et pas dans l'appartement, elle sait qu'il n'a pas pu se résoudre à attendre sagement dans sa chambre, elle se doute même que, comme souvent, il n'a pas vraiment dormi cette nuit, il a guetté et, bien avant son retour, avant le lever du jour, il a dégringolé les escaliers, galopé dehors, s'est caché en bas du mur sur la plage où il l'a attendue   tu es déjà debout mon petit veilleur ! 
Ce sont de longues musiques sans paroles jouées par des orchestres, ou des opéras - mais il ne comprend rien à ce que chantent les voix -, ou encore des pièces pour piano et pour violon et violoncelle. Il déteste toutes ces musiques. [...] D'un morceau à l'autre il entend la même immobilité - ces musiques ont le pouvoir d'étirer le dimanche hors des proportions d'un jour ordinaire.
Il est un veilleur : c’est lui qui garde l’appartement quand sa mère est absente, c’est lui qui se lève la nuit, qui sort de sa chambre et entre dans le salon. Il n’y a personne dans l’appartement, il n’y a que lui. Il est un veilleur.
Maintenant le ciel était clair, quelques étoiles apparaissaient entre les pins. Elles scintillaient d’une force qu’il n’avait jamais vue, elles scintillaient comme si elles avaient mal. 
Une grande maison blanche aux volets et à la porte bleus, une maison bercée par l'eau. Les fenêtres dans leur chambre seraient des hublots. Le soir, ils verraient les arbres de la rive et la lune dans leur cadre rond. Quand ils en auraient assez, ils détacheraient leur maison et la laisseraient suivre le courant. Ils iraient aussi loin qu'ils voudraient, ils changeraient de ville, changeraient de pays. Ils auraient de longs bâtons pour conduire leur maison et pour rattraper la rive quand ils voudraient, de grands bâtons pour s'amarrer ailleurs, cette fois à l'écart des villes, sous la haute frondaison d'un arbre, au coude du fleuve, à un endroit d'où personne ne pourrait les voir. Ou sur une île nue où il n'y aurait qu'eux et les chemins inventés des étoiles au-dessus de leurs têtes. »

Quatrième de couverture

En voiture au côté d’un inconnu, vers une destination qu’il ignore, un petit garçon convoque les images de sa vie. La pension, adoucie par la présence protectrice de Sophie ; l’océan et la plage, face à l’appartement où il vit avec sa mère. Insaisissable, celle-ci disparaît pour revenir de jour en jour plus mystérieuse, plus imprévisible. L’enfant trop sage veille sur elle et rêve d’un monde où rien ne les séparerait. Mais la société préfère le déchirement au désordre…

Un texte poétique et essentiel, puisé aux sources de l’enfance.

« On peut le mettre dans une pension à des kilomètres de la ville, on peut le tenir loin d’elle un automne, un hiver et un printemps, il s’en fiche ; il sait que cette minute revient toujours, cette minute où il pousse la porte de sa chambre, où il monte quatre à quatre les marches de l’escalier de la plage et la retrouve. »

Benoît Reiss est né à Lyon en octobre 1976. Il a étudié la littérature à Lyon puis à Paris. Il a vécu plusieurs années au Japon. Il habite maintenant en Haute-Loire et co-dirige les éditions du Cheyne, où il a auparavant publié plusieurs ouvrages (romans, récits et recueils poétiques).

Éditions Buchet Chastel, février 2019
105 pages