mardi 26 novembre 2019

Hymne ★★★★★ de Lydie Salvayre

« Mon siècle, mon fauve, qui pourra 
Te regarder droit dans la yeux. »
Ossip Mandelstam, Le Siècle


L'Hymne, The Star Spangled Banner... « ce morceau si légitimement fameux que Jimi Hendrix joua à Woodstock le 18 août 1969, à 9 heures, devant une foule qui n'avait pas dormi depuis trois jours, et que j'écoute des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu'il me faut aller désormais vers ce qui, entre tout, m'émeut et m'affermit, vers tout ce qui m'augmente, vers les œuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles, je suis, nous sommes, infiniment redevables....»
« On dit qu'il était timide.
Qu'il avait le charme efféminé des timides. Leur douceur.
On dit qu'il approuvait courtoisement les conneries 
qu'on lui expliquait plutôt que d'en débattre. 
Qu'il était incapable de dire non. Qu'il était incapable de soutenir un regard hostile. 
Que lorsqu'il parlait il mettait la main devant sa bouche, comme pour s'excuser de l'ouvrir.
On dit qu'il l'ouvrait peu.Que sa réserve était son inclination naturelle, et sa morale. [...]
On dit qu'il ne savait pas déchiffrer la musique. Qu'il était infoutu d'écrire et même de nommer les formes musicales inouïe qu'il inventait. Que le sentiment de cette incapacité aggravait considérablement sa timidité naturelle. [...]
On dit qu'il ne s'aimait pas. Que sa timidité incurable venait de ce qu'il ne s'aimait pas.
Qu'il n'avait aucune assurance aucune. Qu'il demandait souvent à ses proches Est-ce qu'on me prend pour un pitre ? Est-ce que je ne suis pas ridicule avec ce chapeau ? 
On dit qu'il ne sortait pas de sa timidité que pour être, sur scène, l'audace même. »
Électrisant hommage à Jimi Hendrix, une pseudo-biographie, même si Lydie Salvayre ne prétend pas avoir écrit une biographie...
Également un superbe portrait d'un pays égocentré et raciste.Atteinte en plein coeur par ce cri, par les mots de Sylvie Salvayre, par sa poésie, par son témoignage bouleversant de justesse, de sincérité et de vérité.Opus poignant, écrit avec fougue et franchise, qui m'a traversée, émue aux larmes.
Un conseil : ne passez pas à côté de ce livre !
 « L'hymne sacré, symbolique, scrupuleusement respecté, l'hymne régimentaire qui avait envoyé son ami Larry Lee se faire trouer la peau dans la jungle du Vietnam, l'hymne qui accueillait en fanfare les GI morts au combat, lesquels arrivaient de Saigon en emballage capitonné, car sacrifier sa vie à a lutte contre le Mal méritait amplement un emballage capitonné, la partie reconnaissante ne reculant devant aucun sacrifice, l'hymne sanglé de la tradition, l'hymne engoncé dans son uniforme, l'hymne bêlé à l'école, en cadence, un-deux, l'hymne vidé de sa substance et braillé sur les stades. Oh dites-moi pouvez-vous voir dans les lueurs de l'aube ce que nous acclamions si fièrement au crépuscule, l'hymne qu'on chantait sans l'entendre, depuis le temps, l'hymne embaumé, l'hymne empoussiéré, l'hymne pétrifié de la nation, il l'empoigna, le secoua, et aussitôt en fit jaillir une liberté qui souleva l'esprit. »



« Un cri lancé au ciel. 
Un cri si intense, si véhément, d'une puissance d'entraînement telle qu'il traversa l'épaisseur du temps, traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu'à m'atteindre, jusqu'à nous atteindre en plein coeur, et à nous traverser.
Il résonne encore aujourd'hui.
Et son pouvoir d'interpellation reste intact.
Mieux encore, c'est aujourd'hui peut-être, 
puisque le temps parfois peut apporter des roses, 
ainsi que le disait Carlyle à sa manière enrubannée,
c'est aujourd'hui qu'il nous est le plus nécessaire.
Car où entend-on aujourd'hui un hurlement de cette portée 
qui se lève contre l'horreur et redonne vie à nos vies ?
Où entend-on aujourd'hui une protestation 
qui ait cette force à décorner les bœufs
 et qui soit audible par tous ? 
Où entend-on aujourd'hui une conflagration de cette ampleur 
qui nous alarme aussi abruptement sur la démence du monde 
et qui nous interroge aussi abruptement sur notre maintenant ?
Le monde serait-il devenu si beau, si juste et si pacifique 
qu'un hurlement pareil au sien serait absurde ? [...]
Ou notre abdication serait-elle si total que nous n'aurions plus à nous insurger ? »
gg

« Il fut, le 18 août 1969, l'audace même.
Il fit ceci : il s'empara de l'Hymne et il le retourna.
Il eut ce front.
Il prit ce risque.
L'hymne entonné en préludes aux allocations du président Nixon, l'hymne qui résonnait lors des célébrations de tuerie héroïques, l'hymne intouchable, l'hymne immuable, l'hymne de la superpuissance blanche classée n°1 au hit-parade des pays producteurs de bombes, de napalm, au phosphore, à la dioxine, au graphite, tritonales, à fragmentation, à guidage laser, à sous-munitions, il y en avait pour tous les goûts, l'hymne d'amour de la patrie, car amour et patrie sont deux mots qui parfaitement s'accolent (j'ai à l'esprit un autre verbe que je n'ose pas écrire), l'hymne des braves boys qui savaient opposer leur mâle résistance à la propagation communiste avec l'aire miséricordieuse de Dieu et suivant la méthode imparable du search and destroy encore appelée civilisation, cet hymne-là, il s'en saisit et il le renversa.
Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse. Hendrix fut celui qui, parce qu'il avait vécu le pire, fit danser les étoiles sur la bannière américaine.   
Car ce matin du 18 août, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau, et paradoxalement libérateur.
Un cri plus fort que tous les mots, un cri d'effroi devant la vie menacée par la folie guerrière et d'espoir increvable.
Un cri qui déchira l'espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d'une puissance d'entraînement telle qu'il traversa l'épaisseur du temps, traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu'à m'atteindre, jusqu'à nous atteindre en plein coeur, et à nous traverser.
On dit que la voix d’Orphée faisait miraculeusement se coucher les bêtes. Le cri de Hendrix fit tomber en un instant, ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, des murs entiers d'indifférence et d'amnésie.
Hendrix alla son chemin et garda le calme de ces insensés dont rien, sinon la mort, ne menace la passion. Cela pourra paraître grandiloquent à ceux qui sauront jamais (non-savoir auquel nous compatissons vivement), qui ne sauront jamais ce qu'est ce feu qui vous saisit de part en part et vous rend insensible aux ordinaires turpitudes, que ce feu ait pour nom musique ou poésie ou science ou je ne sais quoi d'impossible. 
Le cri que Hendrix fit entendre [...], ce cri continue aujourd'hui de crier et de défier le temps. C'est cela surtout que je voudrais dire à propos de The Star Spangled Banner. Qu'il fut un cri, un cri libre, un cri de refus, un cri de refus qui concentra tous les refus d'une jeunesse que l'avidité, la brutalité et e prosaïsme de la société d'alors révulsaient jusqu'à la nausée, un cri dont l'impact, quarante années après, vient encore fissurer la gangue de nos coeurs.
Hendrix mourut en même temps que mourait une époque qui avait cru, déraisonnablement, que le pouvoir des fleurs désarmerait les mains les plus militaires. Hendrix, à Woodstock, incarna, d'une certaine façon, la fin de ce monde, et son deuil. Il fut ce feu d'espoir qui brûla sur lui-même. Et il en fut les cendres.Est-ce qu'on est déjà demain ou est-ce la fin du monde ? demandait-il. Hendrix, dans une sorte de prescience, avait compris que nous étions déjà demain et que c'était la fin du monde. Il avait compris que la paix et le bonheur qu'il souhaita à la foule, ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, que cet idéal impossible auquel un génération avait éperdument aspiré était condamné à mourir. »

Quatrième de couverture

     Le matin du 18 août 1969, à Woodstock, Jimi Hendrix joua un hymne américain d’une puissance quasiment insoutenable.

     Parce qu’il avait du sang noir et du sang cherokee mélangé de sang blanc, parce qu’il était donc toute l’Amérique, parce que la guerre au Vietnam soulevait en lui un violent mouvement de refus que toute une jeunesse partageait, parce que sa guitare était sa lady électrique, sa passion, sa maison, sa faim, sa force et qu’il en jouait avec génie, Jimi Hendrix fit de cette interprétation un événement.

     Revenant sur ce moment inoubliable, Lydie Salvayre tire les fils de la biographie pour réécrire la légende de Jimi, sa beauté, sa démesure, mais aussi sa part sombre, ses failles et la brutalité du système dont il était captif et qui finirait un jour par le briser.

Éditions Seuil, août 2011
241 pages

La faille du temps ★★★★☆ de Jeanette Winterson

« Après cinquante ans, nus découvrons
avec surprise et un sentiment
d'absolution suicidaire 
que nos intentions et nos échecs
auraient pu ne jamais arriver -
et doivent être mieux réalisés.
« Pour Sheridan », Robert Lowell »

Jeanette Winterson revisite « Le conte d'hiver » de William Shakespeare. C'est donc l'histoire d'une enfant abandonnée, perdue que reprend l'autrice et qu'elle situe à notre époque. 
Un court résumé du conte d'hiver original écrit par W. Shakespeare attend le lecteur en début du livre; place ensuite à l'adaptation contemporaine de Jeannette Winterson. On vole un peu à vue au début de l'histoire car il n'est pas chose aisée de resituer les personnages. Mais très vite la faille du temps se matérialise et nous happe jusqu'au dénouement. Quand l'ordre établi est bouleversé, que la jalousie nécrose et tourne à l'obsession, que la folie rôde, que le chaos est inévitable, que le désespoir s'invite ... il y a l'amour pour absorber la chute, réparer, réconcilier, sortir des torrents et cheminer vers la résilience. 
Très belle histoire, modernisée avec talent, à mon avis.
J'ai beaucoup apprécié les mots de l'autrice en fin d'ouvrage qui éclairent sur son choix de reprendre cette grande oeuvre.
« J'ai écrit cette reprise parce que cette pièce m'habite depuis plus de trente ans. Elle m'habite parce qu'elle fait partie des écrits et de cet univers sans lesquels je ne pourrais pas vivre, une pièce en dehors de laquelle je ne pourrais pas vivre.Cette pièce parle d'une enfant trouvée. Et j'en suis une. Cette pièce parle du pardon et des futurs possibles - de la façon dont le pardon et le futur sont liés dans les deux sens. Le temps est bien réversible. »
Je lance un appel : Suis à la recherche de la vidéo de la mise en scène de Pierre Pradinas dans laquelle Romane Bohringer joue Hermione et est bouleversante. Cette pièce a été jouée à la cartoucherie en 2003. theatreonline/Le-Conte-d-hiver 

« C'est moi. Shep. Je suis un homme sans histoire et je vis avec mon fils, Clo. Il a vingt ans. Il est né ici. Sa mère était canadienne d'origine indienne. De mon côté, je suis arrivé sur un navire négrier - OK, pas moi, mais mon ADN, si, avec l'Afrique toujours inscrite dedans. Notre ville, La Nouvelle-Bohême, était une ancienne colonie française. Des plantations de canne à sucre, de grandes maisons coloniales, la beauté et l'horreur tout à la fois. Les balustrades en fer forgé que les touristes adorent. Les petits bâtiments du dix-huitième siècle peints en rose, jaune ou bleu. Les devantures des magasins en bois avec leurs grandes vitrines connexes. Les ruelles pleines de portes sombres menant aux filles de joie.Et puis il y a le fleuve. Vaste comme l'était l'avenir. Et puis il y a la musique - toujours une femme qui chante quelque part, un vieux qui joue du banjo. Une simple paire de maracas que la fille agite à la caisse, peut-être. Un violon qui vous rappelle votre mère, peut-être. Une mélodie qui vous donne envie d'oublier, peut-être. Qu'est-ce que la mémoire, de toute façon, si ce n'est pas une méchante chicane du passé ?
Ma femme n'existe plus. Cette personne n'existe plus. Son passeport a été annulé. Son compte en banque fermé. Quelqu'un d'autre porte ses vêtements. Mais elle m'occupe l'esprit. Si elle n'avait jamais vécu et qu'elle m'avait occupé l'esprit, on me traiterait de fou et on m'enfermerait. Dans le cas présent, je suis en deuil.
[...] parfois, il faut bien accepter que votre coeur sache mieux que vous ce qu'il faut faire.
J'apprends à être un père et une mère pour elle. Elle pose des questions sur sa mère et je lui dis que nous ne savons pas. Je lui ai toujours dit la vérité - ou juste ce qu'il fallait. Elle est blanche et nous sommes noirs, donc elle sait qu'elle a été trouvée.L'histoire doit bien commencer quelque part.
C'est l'injustice de la situation qui contraria Leo pendant qu'il payait son amende et les frais de procédure. Leo n'avait pas inventé le capitalisme - son boulot était de faire de l'argent dans un système dont le principe était de faire de l'argent. Ce qui impliquait aussi le risque d'en perdre ; en fait; le krach était un jeu de chaises musicales - tant que la musique jouait, personne ne s'inquiétait qu'il n'y ait pas assez de chaises. Qui veut s'asseoir quand on peut danser ? Il lui était déjà arrivé de perdre des sommes équivalent au PIB d'un petit pays, mais il avait toujours eu le temps de les regagner et plus encore.. Quand la musique s'arrêtait, il avait - temporairement - racheté toutes ses chaises.
- Il y a un vieux diction qui dit que ce qui ne peut être guéri ne peut être pleuré.
- C'est du Shakespeare, dit Tony.
- Le conte d'hiver.

- [...] en ce moment je lis l'autobiographie de Benjamin Franklin. Le gars sur le billet de cent dollars ? Je veux dire qu'on dépense de l'argent et on ne sait rien des gens qui ont leur tête sur les billets. Benjamin Franklin a dit que si on avait choisir entre la liberté et la sécurité, il fallait choisir la liberté.
- J'imagine qu'il ne connaissait pas le terrorisme, à l'époque.
- C'est juste une façon de nous faire peur.
- Je ne suis pas d'accord. Des gens meurent pour de bon.
- Oui, mais un gars avec une bombe dans un sac à dos, ça arrive combien de fois, et à combien de gens ? Alors que ne pas avoir de travail, de maison, de sécurité sociale, d'espoir, c'est le quotidien de millions, voire de milliards de gens. Pour moi, c'est ça la menace. Ça et le changement climatique. Et la guerre, la sécheresse, la famine....
- Justement... Donc c'est bien de sécurité, dont on a besoin. D'un avenir sécurisé.
- Non ! On a besoin d'être libres du contrôle de ces sociétés qui gouvernent le monde pour quelques riches et ruinent l'existence de tous les autres.
Zel s'excluait si souvent de l'endroit où il avait envie de se trouver, pour ensuite regarder bêtement par la fenêtre de son désir, abattu ou blessé, sachant qu'il était le seul responsable de son état, mais reproduisant sans cesse le schéma.
Nos habitudes et nos peurs prennent les décisions à notre place. Nous sommes l'algorithme de nous-mêmes - si vous aimez ça, vous aimerez peut-être aussi ça.
Avec toi dans ce lit trempé de nuit, c'est du courage pour la journée à venir que je recherche. Pour que, quand la lumière se fera, je puisse me tourner vers elle. Il n'y a rien de plus simple. Rien de plus difficile. Et au matin, ensemble, nous nous habillerons et partirons.
Elle marche pour ne plus être immobile. Comme si elle pouvait s'extirper du temps par la marche, le mettre derrière elle, là où il devrait toujours être. Mais elle ne le peut pas parce qu'il est toujours là, juste devant elle, le passé juste devant elle, et tous les jours elle se cogne dedans comme si l'avenir lui claquait la porte au nez.
Et une pierre après l'autre, l'histoire fut révélée, scintillante et concentrée, comme le temps est concentré dans un diamant, comme la lumière est concentrée dans chaque pierre précieuse. Les pierres parlent, et ce qui était silence ouvre la bouche pour raconter une histoire, et l'histoire se grave dans la pierre pour la briser. Ce qui est arrivé est arrivé.
Leo, vous êtes un de ces types qui font le monde tel qu'il est. Je suis un de ces types qui vivent dans le monde tel qu'il est. Pour vous, je suis un Noir comme vous en voyez surtout faire le vigile ou le livreur. Et comme l'argent et le pouvoir sont les choses qui comptent le plus à vos yeux, vous imaginez que c'est ce qui compte le plus pour ceux qui ne les ont pas. C'est peut-être le cas pour certains.... Parce que, vu la façon dont les types comme vous ont organisé le monde, y a qu'un ticket de loto qui pourrait changer les choses pour les types comme moi. Travailler dur et garder espoir, ça ne marche plus. Le Rêve américain est fini.  
Peut-être me souviendrai-je alors que même si l'histoire se répète et que la chute est inévitable, je suis porteuse d'une histoire dont la brève excursion dans le temps ne laisse pas de traces, que j'ai connu une chose qu'il valait la peine de connaître, fougueuse, invraisemblable et à rebours de tout automatisme. Pareille à une poche d'air dans un bateau chaviré. L'amour. Sa taille. Son échelle. Inimaginable. Vaste. Ton amour. Le mien. Notre amour. Authentique. Oui. Et j'ai beau chercher mon chemin dans le noir à la lumière d'une lampe torche, je suis le témoin et la preuve de ce que je connais : cet amour. L'atome et le grain de mon existence. (PERDITA)  »
 

Quatrième de couverture

« Captivant, addictif à la manière d’une bonne série télé. »
The Independent

« Une des plus talentueuses romancières contemporaines, 
Jeanette Winterson, reprend Le Conte d’hiver, et le résultat est un 
roman dont la lecture est un plaisir radieux. »
The New York Times
Par une nuit de tempête à La Nouvelle-Bohême, une ville du sud des États-Unis, un Afro-Américain et son fils sont témoins d’un terrible crime. Sur les lieux gisent un corps et une mallette remplie de billets. Quelques mètres plus loin, à l’abri, un nourrisson. Abasourdis, craignant la police, ils décident de fuir avec l’argent et le bébé. Mais que s’est-il passé avant leur intervention ? Que faisait là cette toute petite fille ? Qui est-elle ?
C’est ce que Jeanette Winterson s’attache à démêler dans cette libre adaptation du Conte d’hiver de Shakespeare. Sous sa plume unique, chacun des personnages de la tragédie prend vie à travers son double contemporain : financier londonien avide, créateur de jeux vidéo, chanteuse à succès, tenancier de club de jazz…

Superbe réflexion sur le pouvoir destructeur de la jalousie et de l’avidité, La Faille du temps rappelle l’intemporalité du génie shakespearien et donne à voir l’immense talent et le prodigieux savoir-faire de la romancière.

Jeanette Winterson est née en 1959 à Manchester et a grandi dans le nord de la Grande-Bretagne. Elle relatera ces années de formation dans Les oranges ne sont pas les seuls fruits (L’Olivier, 2012). Traduite dans près de trente pays, elle connaît depuis Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (L’Olivier, 2012) un immense succès en France.

Éditions Buchet-Chastel, mars 2019
307 pages 
Traduit de l'Anglais (Royaume Uni) par Céline Leroy

dimanche 17 novembre 2019

Le jardin arc-en-ciel ★★☆☆☆ de Ito Ogawa

Une histoire d'amour qui met au rebut les apparences. Une histoire de famille qui suscite quelques belles émotions. 
Un roman polyphonique sucré. 
Un peu trop sucré à mon goût...
Un peu trop de bons sentiments qui m'ont perdue en route.

L'écriture ne m'a pas autant convaincue que lors de mes lectures de « La Papeterie Tsubaki » et « Le Restaurant de l'amour retrouvé ». Elle a manqué de subtilité, de fluidité, de poésie, d'étincelles pour m'embarquer comme je l'aurais espéré. 

Un rendez-vous manqué, cette fois-ci, mais un rendez-vous qui se renouvellera puisque « Le Ruban » d'Ito Ogawa m'attend. Je croise les doigts et espère passer de nouveau un bon moment de lecture avec un de ses romans. 

«  Chiyoko caressait délicatement ma peau, comme si elle m'effeuillait.  [...] elle m'effleurait partout avec douceur, en légèreté, à un rythme agréable. [...] Mes os, ma langue, mon cerveau, mes cheveux, tout a fondu, j'avais l'impression d'être devenue une onctueuse goutte de nectar translucide.
Au début, il s'agissait d'une fuite. Nous avions fui la réalité de toutes nos forces. Nous avions cherché à nous éloigner autant que possible de l'endroit où nous avions vécu. Nous voulions laisser le passé derrière nous. Mais désormais, nous étions acculées. Nous ne pouvions plus ni fuir ni nous cacher. Nous allions nous fixer ici, vivre comme une famille, tous les trois.
Peut-être était-ce parce que nous montrions notre quotidien sans nous cacher. Étonnamment, depuis que nous avions ouvert l'Arc-en-ciel, plus personne ne cherchait à en savoir davantage sur notre relation, ni ne nous regardait d'un mauvais œil. C'est quand on cache quelque chose que cela excite l'attention. Sans doute que si tout le monde se promenait  tout nu, les pervers et les voyeurs se lasseraient.
[...] c'est important de cumuler les petites choses évidentes.
Même en marge, il était possible de prendre racine et de s'épanouir, je voulais le démontrer dans ma propre chair.
Il avait le goût de toute la colère, la rage et la tristesse du monde réunies, brassées au hasard et infusées.
De l'autre côté de la fenêtre, le soleil couchant commençait à darder des feux éblouissants. La chevelure de Chiyoko, baignée d'une lumière couleur de miel, luisait comme des épis de roseau de Chine.
Comme l'érable qui produit du nectar sucré au printemps, de leurs corps de femmes amoureuses émanait en permanence une légère fragrance pareille au miel.
Les vagues sur la grève se sont faites encore plus douces, soulevant une brise légère. Émanant de nulle part, un parfum sucré, comme du nectar concentré de fleurs, s'est répandu dans un murmure, nous emplissant encore plus de bonheur.
Un kumu, c'est un ancien, dépositaire de la sagesse hawaïenne transmise de génération en génération, un personnage à part à Hawaï. Il devait lui faire un lomilomi, un massage traditionnel. Outre le massage, la séance portait sur le corps et l'esprit, on méditait et on lui demandait conseil aussi.
Même dans les lieux les plus ingrats, la vie prospérait.
Jusque là, je croyais qu'au fil des années, en ayant vingt ans, puis trente, puis quarante, on devenait adulte. Mais non. Elles pourraient prendre de l'âge, ressembler à de vieilles mamies croulantes, à l'intérieur, elles auraient toujours sept ou huit ans. On aurait dit des enfants éternellement occupées à cueillir des fleurs et jouer à la dînette. »

Quatrième de couverture

Izumi, jeune mère célibataire, rencontre Chiyoko, lycéenne en classe de terminale, au moment où celle-ci s’apprête à se jeter sous un train. Quelques jours plus tard, elles feront l’amour sur la terrasse d’Izumi et ne se quitteront plus. Avec le petit Sosûke, le fils d’Izumi, elles trouvent refuge dans un village de montagne, sous le plus beau ciel étoilé du Japon, où Chiyoko donne naissance à la bien nommée Takara-le-miracle ; ils forment désormais la famille Takashima et dressent le pavillon arc-en-ciel sur le toit d’une maison d’hôtes, nouvelle en son genre.
Il y a quelque chose de communicatif dans la bienveillance et la sollicitude avec lesquelles la famille accueille tous ceux qui se présentent : des couples homosexuels, des étudiants, des gens seuls, des gens qui souffrent, mais rien de tel qu’un copieux nabe ou des tempuras d’angélique pour faire parler les visiteurs ! Tous repartiront apaisés. Et heureux.
Pas à pas, Ogawa Ito dessine le chemin parfois difficile, face à l’intolérance et aux préjugés, d’une famille pas comme les autres, et ne cesse jamais de nous prouver que l’amour est l’émotion dont les bienfaits sont les plus puissants.
On réserverait bien une chambre à la Maison d’hôtes de l’Arc-en-ciel !

Éditions Philippe Picquier, septembre 2016
 300 pages 
Traduit du Japonais par Myriam Dartois-Ako