mardi 24 mars 2020

Les Dieux de Howl Mountain ★★★★☆ de Taylor Brown

Édité chez Albin Michel, ce roman noir aurait très bien pu l'être chez Gallmeister dans la collection Nature Writing. Je vais m'y pencher plus sérieusement sur la collection Terres d'Amérique ; deux très bonnes pioches récemment ! 
Les Dieux de Howl Moutain, c'est une aventure prenante, addictive, très rythmée qui nous emmène dans les montagnes de Caroline du Nord dans les années 50. C'est un cocktail détonant  : un roman sombre avec de bien bon salopards, de l'action, de la violence, de la corruption, des luttes de pouvoir et courses poursuites extrêmes, un trafic de bourbon rondement bien orchestré et du rythme; mais également un roman rural qui fait aussi  une part belle à la nature. Les descriptions que nous offrent Taylor Brown des liens forts que l'être humain tissait encore avec la nature dans les années 50 sont de très belle facture, elles ralentissent le rythme, apportent un peu de douceur et sont un vrai souffle d'air pur ! Idéal pour s'évader en confinement ! 
Des protagonistes attachants, des écorchés vifs : Rory personnage central, revenu de Corée amputé d'une jambe, la mère de Rory, Bonnie muette et enfermée dans un asile, Eustache Uptree, à la tête du commerce d'alcool... et Ma, la grand-mère de Rory, personnage que j'affectionne particulièrement. Une grand-mère au tempérament de feu, ancienne prostituée devenue herboriste dont la renommée n'est plus à prouver, d'une sagesse remarquable, qui veille sur ses proches vigoureusement, son fusil toujours à porter de main et de bons conseils pour son petit-fils. « Ne passe jamais la bague au doigt d'une fille avant de la mettre dans ton lit, mon petit. C'est un principe de vie. Si elle désire Jésus plus que toi dans son corps, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche. » ;-)
Au coeur de ce roman, une histoire de famille, un lourd secret, et au bout, une vengeance implacable 
Je recommande vivement ! 
Merci Christelle de la médiathèque de Pontault pour cette chouette découverte !

« Je triompherai de cette longue nuit de novembre, la repliant, glacée, sous mon manteau de printemps, et la déroulerai la nuit où mon bien-aimé reviendra. Hwang Jini, ou Myeongwol  « Lune écarlate »  
Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s'ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal. Marc, 16:17-18
La voiture démarra au crépuscule. Ses phares taillaient la vieille route en lacets qui zébrait le flanc de la montagne. Le tonnerre et l'écho de son moteur fusaient de part et d'autre, vers les crêtes et le fond des vallées. Après les arêtes arasées à coup de dynamite, suivant parfois les segments clairs des sentiers forestiers qui sillonnaient déjà ces collines cinquante ans plus tôt, la route fondait des hautes terres sur les vallées envahies de ténèbres, dévalant la pente toujours vers l'est. Dans la nuit qui tombait sur la campagne des piémonts, on entendait l'automobile rugir à des kilomètres. Elle projetait dans son sillage un spectre de poussière qui retombait sur les boîtes aux lettres, le bétail en pâture et les champs de tabac déjà récoltés. La route plongeait, encore et encore, soumise à sa vitesse et au feu du moteur, et les étoiles perçaient au-dessus des terres. 
Ils étaient des Marines, mais ils venaient de débarquer. Le claquement sec des balles avait entamé dans leur dos la couche externe de leur courage ; à présent, elles se rapprochaient de l'os.
En Corée ?[...]C'était comment ?[...]Tout ce que je peux te dire , c'est que c'est un endroit où tu as envie que ces fils de pute soient de ton côté, et derrière toi. Les pires. Les plus fous. Là-bas, le mal était un bien.
Ne passe jamais la bague au doigt d'une fille avant de la mettre dans ton lit, mon petit. C'est un principe de vie. Si elle désire Jésus plus que toi dans son corps, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche. 
À dix-neuf ans, j'avais déjà tué une centaine d'hommes, qui pleuraient leurs mères, le corps pris dans les barbelés, pendant que ma mitrailleuse Lewis les taillait en pièces. On dit qu'en trois jours, près d'un million d'hommes sont tombés dans la Somme. Je n'ai aucun doute là-dessus. Comme des hordes de singes casqués et équipés des pires joujoux que leur cerveau de primates avait pu inventer, qui se massacraient les uns les autres. Pensant tous dans leur tête, qu'ils étaient uniques au monde, créés par Dieu à son image. Un dieu dément, certainement, ou aveugle, ou qui bandait quand des garçons hurlaient son nom, les tripes à l'air. Je les ai regardés dans les barbelés, avec leurs masques à gaz et leurs casques comme des seaux à charbon, qui détalaient dans tous les sens, et très vite ils n'ont plus été pour moi que des fourmis. Toutes ces meutes d’hommes sans nom, je les ai vues comme Dieu les a peut-être vues  d'en-haut, fauchées au bout de ma mitrailleuse, criblées d'impacts rougis comme sous un verre grossissant. Et très vite, ça ne m'a plus rien fait. Si j'avais pu, je les aurais tous tués. Il n'y avait pas d'autre dieu pour moi que ma mitrailleuse Lewis. »


Quatrième de couverture


Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…
Entre les courses automobiles illégales, les pasteurs qui prêchent avec des serpents venimeux dans les mains, les coutumes et croyances d’un endroit reculé au début des années cinquante, c’est tout un univers que fait revivre Taylor Brown dans ce roman haletant qui rappelle Donald Ray Pollock et Tom Franklin.

« Une nouvelle voix puissante, authentique et originale. »  The New York Times

Éditions Albin Michel, mai 2019
371 pages
Traduit de l'américain par Laurent Boscq

mardi 17 mars 2020

Ça aussi ça passera ★★★★☆ de Milena Busquets

« J'enterre ma mère, et en plus, j'ai quarante ans. »
Milena Busquets, à travers le personnage de Blanca, une femme frivole et libre, raconte le deuil et la recherche de l'amour maternel. Elle porte en elle un hurlement, celui du désespoir, de la douleur, de l'impuissance face à la perte tragique d'un être cher. Elle retournera, vêtue de vêtements imbibés de tristesse et de fatigue, sur les traces de son enfance, dans la demeure familiale, dans ce petit village de Cadaquès, entourée de ses amis, de ses enfants. Rejailliront les souvenirs. La douleur, la détresse.  L'impuissance face à la perte immense . Le présent aussi avec le sexe pour s'y relier, se retrouver dans l'instant, se reconnecter avec le concret, la réalité et se persuader que si l'envie est encore là, alors la vie l'est aussi. Et l'avenir à construire sans elle vivante, aussi. 
« Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. »   
Une plume parfois crue,  délicate aussi. 
J'ai aimé, je m'y suis parfois retrouvée, j'ai pleuré. Les années ont passé, je ne distingue plus vraiment ton visage,  maman, mais la poussière de fées, oui, de plus en plus. 
Un livre important pour tout un chacun ; des mots salvateurs, des mots qui rassurent, des mots pour dire que ça passera, ça aussi, ce sentiment de profond mal-être, cette profonde tristesse ... qu'avec le temps, la douleur s'amenuise, s'en va. Les belles choses aussi. La vie reprend le dessus, poursuit son cours, et qu'en profiter un peu de cette vie qui nous revient, ce n'est peut-être pas plus mal in fine...
Une lecture émouvante.

« À ma connaissance, le seule chose qui ne donne pas la gueule de bois et met entre parenthèses la mort - comme la vie - c'est le sexe. Son effet foudroyant réduit tout en décombres. Mais ça ne dure que quelques instants ou, tout au plus, si vous vous endormez ensuite, quelques heures. Puis les meubles, les vêtements, les souvenirs, les lampes, la panique, la tristesse, tout ce qui avait disparu happé par une tornade pareille à celle du magicien d'Oz redescend et reprend sa place exacte, dans la chambre, dans la tête, dans le ventre.
De la mort, nous avions beaucoup discuté ensemble, mais jamais nous n'avions envisagé que cette salope emporterait d'abord ta tête avant de prendre plus tard aussi tout le reste, qu'elle ne te laisserait que quelques lambeaux de lucidité intermittente qui ne serviraient qu'à te faire souffrir davantage.
L'expression de l'émerveillement est l'une des plus difficiles à feindre et disparaissent les espoirs, les véritables espoirs, ceux de l'enfance, et qu'ils sont remplacés par de simples désirs.
La force physique des hommes ne devrait servir qu'à nous donner du plaisir, à nous presser jusqu'à ce qu'il ne reste plus une goutte de tristesse, ni de peur à extraire de nous.
Il y a des hommes qui n'ont pas de radar sexuel, ou qui ne s'en servent pratiquement jamais, seulement lorsqu'ils en ont besoin, et ensuite ils l'éteignent. D'autres qui le gardent branché en permanence, même pendant le sommeil, dans la queue du supermarché, devant un écran d'ordinateur, dans la salle d'attente du dentiste, tournant sur lui-même follement, émettant et recevant des ondes. La civilisation survit grâce aux premiers, le monde grâce aux seconds. 
Nous entreprenons le voyage à Cadaquès, qui ressemble toujours à une expédition. Assis à l'arrière, ils y a les trois enfants, Edgar, Nico et Daniel, le fils de Sofia, à côté Ursula, la baby-sitter. Je conduis et Sofia joue la copilote. Je continue à trouver bizarre et un peu absurde que ce soit moi qui dirige tout ça., moi qui décide de l'heure de départ, tienne le volant, donne les instructions à Ursula, choisisse les affaires que vont emporter les enfants. D'un moment à l'autre, je vais être démasquée et envoyée avec eux sur la banquette arrière, me dis-je en les observant dans le rétroviseur qui rient et se disputent tout à la fois. En tant qu'adulte, je suis une imposture, tous mes efforts pour quitter la cour de récréation sont des échecs retentissants, j'éprouve exactement ce que j'éprouvais à six ans, je remarque les mêmes choses, le petit chien monté sur ressorts dont la tête apparaît et disparaît à la fenêtre d'un rez-de-chaussée, le grand-père qui donne la main à son petit-fils, les beaux mecs avec le radar branché, l'éclat du rayon de soleil sur mes bracelets cliquetants ...
J'ai un hurlement en moi, qui d'habitude, pendant la journée, me laisse tranquille, mais la nuit lorsque je m'étends sur mon lit et que j'essaie de dormir, il se réveille et commence à rôder, comme un chat furieux, il me lacère la poitrine, crispe mes mâchoires, me cogne les tempes.
Nous finirons en étant qui nous sommes, la jeunesse , la beauté ne servent qu'à nous camoufler pendant un certain temps. 
Je crois que je commence à entrevoir le visage qu'auront mes amis, j'ignore tout de celui qu'auront mes fils, il est trop tôt, la lumière de vie se déverse en eux à flots, ils réverbèrent, et j'ose à peine regarder le mien du coin de l'oeil, de loin. Le tien, maman, a disparu derrière le masque dont la maladie t'a affublée. J'essaie chaque jour de revoir ton visage, de traverser les dernières années et de me retrouver face à ton véritable regard, avant qu'il ne se pétrifie. C'est comme si l'on avançait un marteau à la main et que l'on démolissait à mesure des murs. C'est ça qui arrive aussi avec la tristesse qui se dépose sur nous et nous recouvre peu à peu, pareille à de très fines couches de verre crissant. Nous sommes comme le petit pois du conte, enfoui sous mille matelas, une lumière brillante qui scintille faiblement. Comme dans les contes, seul l'amour véritable, et encore pas toujours, parvient à mettre fin au chagrin. Le temps émousse toute peine, de la même manière qu'il nous affaiblit peu à peu, comme un dompteur de fauves.
Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. 
Tout l'amour de mes amis et de mes enfants ne suffit pas pour que je puisse résister aux violentes rafales de ton absence, j'ai besoin d'être agrippée à un homme pour ne pas être emportée dans les airs. On dit que la plupart des femmes cherchent leur père à travers les hommes, moi, c'est toi que je cherche, je le faisais même de ton vivant. N'importe quel psychiatre malhonnête s'en mettrait plein les poches, mais le mien s'entête seulement à me faire chercher du travail.
La première couronne que nous perdons , et peut-être la seule impossible à récupérer, est  celle de la jeunesse ; celle de l'enfance ne compte pas, parce que, enfants, nous sommes inconscients de l'incroyable butin d'énergie, de force, de beauté, de liberté et d'innocence qu'au terme de quelques années nous aurons amassé, et que les plus chanceux d'entre nous dilapideront sans compter.
Un jour, nous parlerons longuement de toi. Je commence à respirer mieux et je ne fais presque plus de cauchemars, certains jours je sens voleter au-dessus de ma tête de la poussière de fées, pas beaucoup et pas très souvent, mais c'est un début. »

Quatrième de couverture

C'est l'été, la saison préférée de Blanca. Après le décès de sa mère, elle quitte Barcelone pour s'installer dans la maison de vacances familiale de Cadaqués. Sur cette terre riche des souvenirs de son enfance, sous le soleil de la Méditerranée, elle cherche l'apaisement. Mais elle ne part pas seule, une troupe disparate et invraisemblable l'accompagne : ses deux ex-maris, les fils qu'elle a eus d'eux, ses amies Sofía et Élisa, son amant Santi et, bien entendu, sa mère défunte, à qui elle ne cesse de parler par-delà la mort, tant cette disparition lui semble difficile et inacceptable. Les baignades, les promenades en bateau et les siestes dans le hamac vont se succéder, tout comme ces longs dîners estivaux au cours desquels les paroles s'échangent aussi facilement que les joints ou les amours. Les souvenirs affleurent alors, faisant s'entrelacer passé et présent. Blanca repense à cette mère fantasque, intellectuelle libre et exigeante, qu'elle a tant aimée et tant détestée. Elle lui écrit mentalement une lettre silencieuse et intense dans laquelle elle essaie de faire le bilan le plus honnête de leur relation douloureusement complexe. Elle lui dit avec ses mots tendres, drôles et poignants que face à la mort elle choisit l'élégance, la légèreté, la vie. Elle lui dit qu'elle choisit l'été et Cadaqués car elle sait que ça aussi, ça passera. Livre événement de la Foire de Francfort 2014, traduit et publié dans une trentaine de pays, ce deuxième roman de Milena Busquets est un petit prodige d'équilibre et d'intelligence.

« Comme une Françoise Sagan contemporaine avec la spontanéité aigre-douce d'un Woody Allen. » The Bookseller

« Un roman intense dans une prose délicieuse, à la fois poignant et terriblement drôle. »  
Vis Molina, El cultural.

« Brillant, lucide, poignant, le souvenir nu et blessé d'un adieu. »  Juan Marsé

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, avril 2015
176 pages
Traduit de l'espagnol par Robert Amutio



mardi 10 mars 2020

Fils du feu ★★★★★ de Guy Boley

Un vent de talent a soufflé sur ces pages...riches de mots brillants, de mots volés aux ans, aux embruns et au temps. 

Des descriptions à couper le souffle qui sentent bon le parfum du linge battu par les lavandières ; on y entend les scansions de la forge ; elles nous transportent dans un monde qui n'existe plus, celui de la France rurale des années 60.
Années charnières marquées par les débuts du capitalisme : les vies ouvrières qui doivent s'adapter à un nouvel âge de faire.
« ...n'importe quel béotien est capable de jouer aux apprentis sorciers tant dans la ferronnerie, la serrurerie, la plomberie, la menuiserie, que dans le salut de son âme. On peut enfin, miracle du progrès, acheter sa vie en kit. [...] Le capitalisme est né, a écrit en substance Karl Marx, quand on a enlevé à l'ouvrier son outil de travail. Peut-être Marx a t-il écrit : quand on lui a volé son outil, et non enlevé. Il faudrait vérifier. » 
Un gosse sensible, un peu morose nous raconte son enfance, son entourage : Monsieur Lucien aux joues flasques, maman et ses fourneaux, Fernande et ses mots creux, grand-mère qui n'a pas son pareil pour dépiauter et faire cuire les grenouilles, papa et son enclume, Jacky , le ténébreux taiseux, Marguerite-aux-Oiseaux et sa purée au jambon ; des personnages attachants, hauts en couleur.
Une enfance chaleureuse qu'un drame viendra ternir... 
Guy Boley met des mots sur le chagrin, l'absence, la folie, sur son passé  que l'on devine à la forge, non loin d' étendoirs à linge, sur la beauté également. 
« [...] je sais désormais que toute ma vie durant, toute ma vie de peintre, je n'ai rien fait d'autre, artistiquement parlant, que de peindre cela : [...], le chagrin de papa, la folie de maman, la forge en feu, les grenouilles mortes, le dépôt, les cheminots, tout ce passé, tous ces dieux fous qui grouillaient et grouillent encore en moi ; et surtout, lumière d'entre les lumières qui dans cet amas d'ombres illumine ou éclabousse chaque toile : l'absence de Norbert. »
La peinture comme une thérapie ; les mots aussi.
Un parcours initiatique émouvant, un très beau témoignage, sincère, servi par une très très belle plume.

« Qu'allez-vous faire ?
 
Voulez-vous quitter votre frère ?L'absence est le plus grand des maux.
 
JEAN DE LA FONTAINE
Les deux pigeons
Les scansions de l'enclume forment l'alexandrin, les rythmes des marteaux sont ceux du corps humain, ça cogne, ça tape, ça claque, ça broie, ça bat, et déjà l'on pressent, lorsque l'on a cinq ans, qu'on n'en a pas fini avec nos ventricules, nos lyrismes hugoliens et nos histoires d'amour, tant qu'il restera de la braise et du coke en fusion au creux de nos veines caves, tant qu'on aura la force de forger des armures pour protéger l'adulte, ce roitelet débonnaire sommeillant sous l'enfance.
Le printemps cette année-là, allez savoir pourquoi, s'était pris pour un 14 juillet, avait allumé tous les pétards et les feux d'artifice enfantés par une sève explosive, et du brin d'herbe jusqu'au faîte des arbres, ça claquait de partout : feuilles, fleurs, rameaux, étamines, tiges, hampes, bourgeons, pétales, pistils brûlaient autant qu'un fer rougi à blanc, projetant autour d'eux es bouquets chatoyants ; les arbres fruitiers, devançant les figures de carnaval, se maquillaient déjà de couleurs arrogantes ; les arbustes dégoulinaient de guirlandes roses, fuchsia, mauves ou violettes ; et la végétation qui rampait encore, à cette époque, aux portes de la ville, éclaboussait les pierres gris-bleu des maisons et ornaient leurs façades de flaques fauves tandis qu'un soleil en gerbe piquait leurs toits de pointes impressionnistes. Et moi, enfant de cinq, six, sept ou huit ans,  assis dehors sur un petit banc de bois ou sur un amas de barres de fer rouillées, regardant le paysage en écoutant les bruits de la forge, il me semblait que c'étaient eux, Jacky et papa, qui à grands coups de marteau  faisaient éclore tout cela puisque la nature, semblable au fer travaillé sur l'enclume, n'était plus elle aussi, qu'un grand choc de lumière et de matière.
Le vent d'est traînait par la crinière des lambeaux de consonnes teutonnes, de voyelles latines, d'empreintes sumériennes, cunéiformes ou coptes, mais de tout ce passé, les femmes n'en avaient cure. Tout ce qu'elles savaient, c'est qu'il était venu en passant par-dessus le dépôt et qu'il emportait dans traîne, entre ses doigts, dans sa grande gueule de vent, cette suie noire, épaisse, collante, que crachaient les locomotives, sans omettre les scories des tacots, les poussières des tenders, les étincelles des cheminots qui soudaient, meulaient, brasaient, forgeaient, et qu'il posait tout ça, tapis de deuil, amas de crasse, sur les tuiles, sur les rebords de fenêtres, les perrons, les murets, et surtout, épicentre de cette ecphrasis, sur l'impeccable linge que l'on venait juste de mettre à sécher dehors, au pâle soleil d'hiver.
Allez-y Marguerite, j'aime quand vous riez.Marguerite-des-Oiseaux, allez-y et riez.Riez, riez, riez Marguerite-des-Oiseaux !Riez comme un goret, riez comme une crécelle, riez comme une folle puisque votre fils est mort.
Il faut bien que toutes les horreurs du monde enfantent des printemps si nous voulons durer au-delà du chagrin.
Je l'aimais bien ce monde féminin de linge et de lingerie, ce monde clos de buée, ces grosses cuves à eau où l'on bouillait, brassait, touillait les draps, ces baquets de lavage où se mêlaient cendre et suif, ces maelströms de lin, de couleurs ou d'écru, ces cotons qui cloquaient, ces bulles de savon, l'odeur des lessives, la torsion des mains, la sueur des femmes, ce linge que l'on battait comme l'on fesse un vaurien, que l'on secouait dans de grands claquements, et la beauté sans nom de leurs drapés flamands quand on les laissait choir. 
[...]
Je devais m'écarter, puis agaçant les femmes, quitter sans barguigner cette pièce enfumée nommée chambre à lessive ; alors j'allais dans la cour, m'asseyait au mitan du muret et m'amusais tout seul avec les pinces à linge. Je leur ouvrais le bec d'une simple pression et les faisais parler, mordre, rire ou bailler, selon qu'elles devenaient humaines, gorgones, fantômes, licornes ou crocodiles. 
[...]
Puis je me rasseyais sur mon muret, prêtais l'oreille : les tintements des gouttes qui s'écoulaient du linge et s'écrasaient sur le ciment rugueux , les bruits de la forge au loin, les tchoutchous du dépôt, les cris ou les ahans de quelques cheminots, les oiseaux, les rares autos de l'époque ; je n'en demandais pas plus , dans le fond, à la vie.
Depuis, moi l'adulte, l'ex-enfant taciturne dépourvu de boules Quies, de coton, de walk-man, de femme, d'enfant, mais riches de mots brillants, de mots volés aux ans, aux embruns et au temps, riche de claques assénées aux toiles et aux pigments, je vis avec un stéthoscope collé à la porte / au mur / au plancher / au papier peint / à la poussière / aux cris / aux silences, et j'entends, à la façon d'un coeur qui ne battrait qu'une fois, un coup de poing se ficher dans une joue, j'entends comme un marteau sur une enclume de chair, une grenouille dans un seau qui s'appelle maman , et je tremble et je tremble, comme saules sous le vent.
Un rectangle de silence et de vide avec lequel je devrai désormais regarder le monde. Un écran de plus entre la vie et moi. Un trou aussi profond et puant que celui des latrines de l'école ; un ventre de femme rempli de vide, et de merde, et de mort.
Tout le reste n'a aucune importance et fut d'une banalité à faire pleurer les pierres : des pardessus en deuil, des adultes larmoyants, des mots creux à la pelle, des tentures et des cris, des rubans de crêpe noir, un caveau grand ouvert, des cercueils empilés, quelques pelletées de terre, des couronnes mortuaires. Des statuettes d'angelot.
Et Jacky le taiseux, le secret, le docile et le doux, devient soudainement d'une beauté terrifiante : les maxillaires noués et les deux yeux de braise, les poings serrés au bout de ses longs bras veineux, le cou gonflé et prêt à exploser, il se transforme en une statue de bronze qui s'avance vers papa, qui s'arrête face à lui, visage contre visage, plante ses yeux dans les siens, l'empoigne rudement par un revers de chemise, lui hurle aux oreilles qu'on ne frappe pas une femme, puis ferme son poing droit, le brandit vers le ciel, bande ses muscles et crie une fois encore avec une telle puissance que se tendent comme un arc d'acier les veines de son cou, de ses yeux, de ses tempes, puis rabaisse son bras comme un qui va frapper et assène dans le vide son poing lourd et fermé en émettant un râle sauvage et guttural, frissonne de colère, recule d'un pas, toise avec mépris le visage de son compagnon de feu et plutôt que de le frapper arrache violemment son lourd tablier de forge et le lui jette au visage comme une gifle ou un crachat.
Le capitalisme est né, a écrit en substance Karl Marx, quand on a enlevé à l'ouvrier son outil de travail. Peut-être Marx a t-il écrit : quand on lui a volé son outil, et non enlevé. Il faudrait vérifier. Quoiqu'il en soit, enlevée ou volée, c'en est fini de l'enclume , c'en est fini de la forge. Ce sont pourtant des années que l'on nommera Glorieuses : le roi nommé crédit distribue à la volée de pleines poignées de billets permettant d'acheter des meubles en aggloméré, des tables en Formica, de la vaisselle transparente en Pyrex, des oreilles de Mickey et des Général De Gaulle en forme de tire-bouchon. Et ça consomme plein pot, dehors comme dedans, du sous-sol jusqu'au grenier, sans oublier les réfrigérateurs qui dégueulent déjà cellophanés sans saveur, sans odeur, sans effort à fournir pour les servir à table. Les banques font fonction de bibliothèques et l'on signe au bas d'un carnet de chèques pas moins fier que Balzac signant une de ses œuvres.Mais nous, éternels orphelins le coeur couvert de suie, nous ne profitons même pas de ce luxe nouveau. Papa a démâté et maman éplorée est en train de naufrager à l'intérieur d'elle-même.
La complainte du progrès, on connaît la chanson ; on n'en écrira pas les couplets. Le confort de la laideur a pris la place de l'inconfort du beau. On consacre l'inutile, on glorifie le gadget, qu'importe que Dieu soit mort ou juste à l'agonie : on a des pinces à sucre, des bigoudis chauffants. On ne construit plus d'arc, tous les Indiens sont morts ; et morts l'accordéon et la valse musette, les complaintes à deux sous, les trilles des oiseaux, les pas des cheminots, les scansions de la forge et les sons du dépôt : morts, morts, morts. Armés de morts qui ne vient éveiller aucun chevalier teuton, aucune walkyrie. Tout fout le camp...
Ma seule consolation vient du fait que j'ai grandi et qu'on ne me contraint plus, désormais, à embrasser Monsieur Lucien sur ses joues flasques. On m'a autorisé, chaque matin, à lui serrer la main. La lui serrer virilement, de poigne à poigne, comme on le fait entre hommes. Cela devrait me réjouir et me greffer au coeur une ardeur nouvelle, m'ouvrir lumineusement les portes d'un avenir un peu moins terne et mou. Hélas, rien ici-bas ne se passe comme on l'aurait souhaité, l'histoire ne sait que piétiner, et je passe sans grande surprise du statut d'enfant taciturne à celui d'adolescent morose : Monsieur Lucien a les mains flasques.
Car elle était ainsi, maman [...]. C'était assez fréquent qu'elle fuit la réalité et qu'elle se mette à vivre de l'autre côté de l'écran.
Je lisais comme certains boulimiques se gavent de nourriture  [...] à outrance, de façon névrotique, je me suis enfermé à l'intérieur des pages comme derrière des barreaux.
À chaque fois que j'achève de tendre une toile sur un cadre et d'installer palettes, pinceaux, brosses, couteaux, tubes et pigment en un ordre immuable tel qu'il s'est de lui-même instauré dès ma première oeuvre, ce ne sont jamais le thème, l'envie, la motivation intérieure, le mouvement rectiligne ou circulaire de ma main droite sur la toile qui vont me surprendre. La question qui m'intrigue et dont la réponse à chaque fois m'émerveille est celle-ci : d'où va surgir la lumière ? De quel amas de matières, de quel coin du tableau, de quel endroit de moi-même, de quel passé, de quelles insoupçonnables profondeurs, de quelle victoire, quelle défaite, quelle joie ou quelle couleur ? »

Quatrième de couverture

Nés sous les feux de la forge où s’attèle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaieté renaît ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister.
Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse.

Éditions Grasset, août 2016
Grand Prix SGDL du premier roman
Prix Georges-Brassens 2016
Prix Millepages
Prix Alain-Fournier
Prix Françoise-Sagan 2017
Prix du Métro Goncourt (Folio)