jeudi 4 février 2021

Le sang ne suffit pas ★★★★☆ d'Alex Taylor

Quelle âpre lecture ! 
Un démarrage énorme qui nous plonge dans une sombre, cruelle et glaciale ambiance qui ne nous lâchera qu'à la toute fin du récit. 

Un ours affamé, une "sang-mêlée" sur le point d'accoucher, un chien fidèle et féroce, son maître très affaibli par une longue errance depuis la mort des sa femme et de son fils, des montagnes enneigées de l'Ouest de la Virginie, sauvages et hostiles, et une traque sans merci et abominable orchestrée par deux frères colons anglais, eux-mêmes abominables : un savoureux cocktail, n'est-ce-pas ?

Alex Taylor ne nous épargne aucune scène de violences, il nous embarque dans une lecture qui secoue, qui met mal à l'aise, mais qu'on ne lâche pas. Il a un vrai talent pour nous conter les personnages, pour nous immiscer dans leur conscience et nous amener à comprendre leurs attitudes les uns envers les autres, fussent-elles atroces et inacceptables.
« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »
Un roman noir, dur, violent, parsemé d'horreurs, de sang, de morts et un virage final qui laisse entrapercevoir un filet de lumière. 
J'ai hâte de découvrir son précédent roman !
« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« Il avait passé tellement de temps seul dans les montagnes qu'il lui semblai avoir fait des réserves de paroles, gardées auprès de lui telles des brisures d'or, et il craignait à présent de les avoir prodiguées trop librement...»

« Si l'on traversait assez d'épreuves, croyait-il, on pouvait aborder la peine comme la douleur, une simple corvée de plus parmi la multitude à laquelle l'homme devait se plier. »

« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« [...] s'il existait une meilleure fortune que la peine, elle lui était inconnue, car c'était seulement dans la peine que la vie d'un homme lui appartenait pleinement. Quoi d'autre, sinon des cicatrices, pouvait rendre la mesure d'un homme et de ce que son âme avait enduré ? A quelle autre aune que la souffrance pouvait-on juger une vie ? Celui qui puisait du plaisir dans l'espérance était un homme pauvre, car il ne connaissait rien de la saveur forte et ancienne de la désolation. La bouteille du temps n'était-elle pas emplie de larmes ? »

« - Cette petite pisseuse est tout ce qui sépare le village de Bannock du massacre pur et simple, dit-il. C'est une offrande de paix. Le sachem shawnee Black Tooth la prendra pour lui et laissera la vie sauve à tout un tas de Blancs en échange. Réfléchissez bien avant de discuter de questions dont vous avez pas la moindre idée.
Pour Reathel, ce que racontait Bertram n'avait aucun sens. Il n'avait jamais entendu parler de pionniers qui négociaient leur vie au prix de celle de leurs propres enfants. Ce genre d'infamie aurait dû avoir déserté ce monde depuis longtemps. »

« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

« - Je suis un homme de science, balbutia-t-il. Je veux seulement savoir.
- Savoir quoi ?
Les mots étaient précaires, ineptes. Son esprit bataillait. Le concept de science, d'expérience mesurée et distillée avec la plus grande précision s'effondrait sous le regard du monde sauvage et de ses ravages. Devant une femme mutilée, il n'y avait pas de science. La souffrance n'était pas de l'anatomie. Ni l'amour. Ni la pitié, à ce compte-là. On ne pouvait pas la consigner dans un registre. 
- Je suis un homme de science, répéta-t-il.
La femme lui prit la main. 
- Par ici, dit-elle, ce genre de concepts n'a jamais voulu dire grand chose. »

« Reathel était émerveillé de voir que partout les hommes croyaient pouvoir peser la vie sur une balance, comme si elle n'était que richesse et lucre. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de sentir la toison mousseuse de l'espoir lui caresser la nuque. Certes, il n'y avait pas de marchands aux alentours, mais il pourrait survivre jusqu'à un jour où il y en aurait. Et les sous lui seraient alors utiles. »

« Et puis il réalisa avec émerveillement que le chagrin était une chose dont un homme pouvait faire des réserves, l'entasser comme de l'or au creux de son âme, même si c'était un trésor amer. Il y avait une sorte d'égoïsme à se croire seul dans le secret des neiges cruelles de la souffrance. »

Quatrième de couverture

1748. Dans les montagnes enneigées de l’Ouest de la Virginie, un voyageur affamé arrive près d’une cabane isolée. Reathel erre depuis des mois, flanqué d’un dogue féroce. Mais l’entrée lui est refusée par un colon hostile qu’il n’hésite pas à tuer. Il découvre alors à l’intérieur une jeune femme, Della, sur le point d’accoucher. L’enfant naît dans cette solitude glaciale. Pourtant, le froid, la faim et l’ourse qui rôde dans les parages ne sont pas les seuls dangers pour la mère et le nouveau-né. Car ce dernier a été promis à la tribu Shawnee : c’est le prix à payer pour que Blacktooth, leur chef, laisse les Blancs du village environnant en paix. Alors que les Shawnees se font de plus en plus impatients, le village envoie deux frères à la poursuite de Della, désormais prête à tout pour sauver son bébé.

Un roman d’aventures féroce, où la certitude de la mort procure une force libératoire mais impitoyable, qui guidera une nation tout entière.

L'une des plus belles et brillantes proses que j'aie jamais lues.
DONALD RAY POLLOCK

Éditions Gallmeister, mai 2020
316 pages
Traduit de l'américain par Anatole Pons-Reumaux

Le cartographe des Indes Boréales ★★★★☆ d'Olivier Truc

Quelques six cent pages qui nous transportent au coeur du XVIIème siècle, précisément de 1628 à 1693, dans une Europe instable politiquement, en pleine conquête de nouveaux territoires,  tentant de repousser toujours plus loin les limites de la fin du monde. 
Dans une Europe où les rois ne sont qu'assoiffés de pouvoir qu'ils prétendent tenir de Dieu... 
Dans une Europe où l’Inquisition existe encore.
Dans une Europe, où la différence est un problème (encore et toujours...). 
« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »
L'entame est saisissante ; Olivier Truc nous rend spectateur de la plus grande catastrophe de tous les temps en Suède, la malédiction suprême, la punition divine : le naufrage du Vasa le jour-même de sa sortie inaugurale, à peine sorti de l'arsenal, en à peine quinze minutes. 
Au sein de l'Europe, à cette époque, la France se transforme et le roi envoie des espions. Izko, un jeune basque, fils d'un pêcheur de baleine, devenu un cartographe talentueux en est. Sa vie sera semée d'embûches, sous l'emprise d'un inquisiteur dominicain malveillant (forcément !) et tiraillée par une menace obscure qui plane sur ses parents. Une vie de voyages et de découvertes aussi, dictée par les enjeux politiques et religieux de ce siècle, et une conscience malmenée parfois. L'amour et l'amitié le sauveront de bien des péripéties.
Un récit qui mêle la petite histoire à la grande Histoire et qui raconte l'intérêt des Suédois pour les Indes boréales, des Suédois qui n'ont pas su se départir de la certitude de leur supériorité. 
« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»
Un récit riche d'histoire et de culture qui donne un aperçu des coutumes et des croyances lapones, évoque certains usages de leur culture et les pouvoirs des chamans avec notamment l'utilisation du tambour lors d'un événement important. Un peuple pourchassé, massacré par les autorités Suédoises. Izko se demandera tout au long du récit quel danger ce peuple représente-t-il pour les Suédois. Toujours est-il que viendra pour certains Lapons le temps de la fuite n'importe où « là où les pierres écoutent nos pensées, où les rivières portent nos murmures, où les ours meurent bravement. Un monde où on peut en appeler à Sarakka, à Marie, à l'une ou à l'autre, au vent ou à l'éclair, et où le vent ne t'emporte pas et où l'éclair ne te foudroie pas. »

Un Avant-propos listant les nombreux protagonistes pourrait quelque peu démotiver; ils sont assez nombreux, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus car l'auteur ne nous perd pas, on arrive à remettre les personnages au fur et à mesure de la lecture. 
Un tout petit bémol au passage, un manque de crédibilité du personnage d'Izko en fin de roman mais je ne vous en dirais pas plus ;-)

Un grand roman d'aventures, un parcours initiatique captivant et un roman historique de belle facture : un trois en un mémorable !

« Tu iras au Portugal, où de braves navigateurs qui craignent Dieu ont ouvert les voies du Nouveau Monde. Ils t'apprendront les mystères des cartes et la passion du Christ. Leurs connaissances t'aideront à servir au mieux ton roi et ton Dieu. »

« Ne vous leurrez pas face à cet étalage d'argent des épices des Indes, le prévint le frère Federico de Carvalho. L'odeur de cet argent exotique ne saurait masquer la puanteur des hommes. »

« Tu es un homme maintenant, avait-elle dit. Il avait détourné le regard. Perdu dans le souvenir de cette femme dont il ne connaîtrait jamais le nom. Qu'il avait tuée. Devient-on un homme parce qu'on a du poil au menton ou parce qu'on a tué quelqu'un pour une raison supérieure ? Izko ne voulait pas éviter la question. Je ne peux pas me construire sur une illusion, sur un mensonge. J'ai tué pour me sauver. Et alors ? À quoi bon toutes ces belles paroles apprises par frère Jean ? La pensée du Franciscain lui donna un frisson. Comment vais-je faire à confesse ? Que lui dire ? Rien, évidemment rien. Vivre. Porter sa croix. Prier. Espérer. Oublier. Avancer. Mentir. Être un homme ? »

« La Suède doit rester en guerre ! Aussi serions-nous enchantés que vous repreniez votre relation avec la jeune princesse. On dit que la vie à la cour de Stockholm est bien sinistre pour une fillette de son intelligence, et j'ai lu que vous saviez la faire rire. Voilà une riche qualité. Le rire enlaidit les gens et les abrutit, mais il les rend plus accessibles et réceptifs. Faites rire Kristina ! C'est un ordre ! »

« Le cosmographe est géographe et astronome, il considère la terre et le ciel, il est la science du monde. [...] Le cosmographe assemble ces visions et dépose l'univers aux pieds du souverain. »

«Même si l'utilisation actuelle des cartes est plus mercantile, conclut-il, il ne fait pas de doute pour moi qu'une carte est, au fond, un hymne au Créateur. »

« Celui qui partait incarnait la prise de risque. Le vrai danger était peut-être de rester. »

« Izko prit des mesures par triangulation. Ça lui rappelait ses débuts avec le vieil astrolabe du père de Oliveira. 82 degrés pour ce rocher, 138 degrés pour cet autre. Entre l'endroit où il se trouvait et le premier rocher, le terrain était plat. Il utilisa sa méthode du cachot de Sagres. 553 pas. Impossible avec l'autre rocher, à case du relief. Mais avec ses deux angles et le nombre de pas sur un côté du triangle qu'il mesurait, et avec l'aide des formules apprises, il calcula les distances manquantes. Triangle après triangle, Izko compléta le dessin du périmètre. »

« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»

« Jamais il n'aurait cru une telle souffrance possible. Jusqu'ici, il avait pensé que les hommes seuls avaient le privilège de s'infliger des peines les uns aux autres, parfois pour le bien du plus grand nombre, parfois pour sauver les âmes perdues de quelques malheureux. Mais rien de tel ici. La souffrance s'appelait froid, morsure. S'il avait cru que les paysages de Laponie étaient infinis, il se trompait. S'il y avait quelque chose d'infini dans ce pays où Dieu s'excluait, c'était l'intensité de la douleur et du désespoir que le froid assénait aux orgueilleux. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

« - Les Suédois rencontrent plus de difficultés que prévu en Laponie. Ils espéraient remplir rapidement leurs caisses avec les ressources en minerais riches, comme l'argent de Nasafjäll, mais la nature et les hommes leur jouent un tour. 
- Est-ce bien pour nous ?
- Cela les maintient sous la dépendance des emprunts étrangers. Et pour aggraver leur situation, maintenant que la paix est revenue, ils ne savent plus comment payer leurs armées, et craignent les pillages.
De Mons balaya le problème d'un revers de main.
- Leur soldatesque fera comme n'importe quelle armée privée de guerre, elle se payera sur les paysans qu'elle trouvera sur sa route. Mais revenons plutôt à cette Laponie. Sera-t-elle ou non les nouvelles Indes septentrionales dont ils se gargarisent ? Doit-on y investir ? Mazarin pose la question. Tous nos efforts pour monter une flotte commerciale vers les Indes orientales se sont soldés par des échecs jusqu'à présent, les Hollandais font barrage, saisissent ou coulent nos bateaux, nous naviguons à l'aveugle, sans bonnes cartes. Ces maudits Hollandais qui ont assez de culot pour venir mouiller ici même, dans la baie, à nous narguer avec les produits qu'ils ramènent de là-bas ! Il nous faut d'autres débouchés. Alors, la Laponie ? Vous êtes le seul à pouvoir nous dire. Que trouve-t-on là-haut ? »

« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

Quatrième de couverture

Stockholm, 1628. Alors que le magnifique Vasa s’enfonce dans les eaux sombres du Mälaren, Izko est témoin d’une scène étrange : un homme est tué, une femme en fuite met au monde un enfant. Elle fait un geste. Malédiction ou prémonition ? Comme tous les jeunes Basques, Izko rêvait de chasse à la baleine dans les eaux glacées des confins du monde sur les pas de son père, un harponneur de légende. Mais une force mystérieuse a changé le cours de son destin, le vouant au service de Dieu et du roi : il sera espion de Richelieu.
Après avoir étudié la cartographie à Lisbonne et Stockholm, Izko part explorer les Indes boréales, où les Suédois espèrent trouver des mines d’argent pour financer leurs guerres tandis que des pasteurs fanatiques convertissent les Lapons par la force.
Tenu par un terrible chantage, Izko devra frôler mille morts, endurer cent cachots pour conjurer le sort et trouver sa liberté, aux côtés des Lapons fiers et rebelles et d’une femme qui l’a toujours aimé.
Un extraordinaire roman d’aventures, porté par un héros courageux, dans l’Europe tourmentée des guerres de religion et de l’Inquisition. On embarque sans hésiter pour le Grand Nord du monde.

Éditions Métailié, mars 2019
631 pages

mardi 2 février 2021

Ásta ★★★★★ de Jón Kalman Stefánsson

© Lonely Planet Montage Seriallectrice 
Le récit d'une vie, celle d'Ásta, de sa naissance dans les années 50 à ses vieux jours, et l'auteur nous convie « dans l'univers qui la voit naître, [...] cette atmosphère, cet air du temps qui retient le ciel [...] ».

Ásta sans sa lettre a finale signifie amour en islandais, et dans l'esprit de la maman d'Ásta, Helga, il « était censé leur rappeler et signaler au monde à quel point l'amour est toujours à porter de main toujours »
Un doux et beau voyage comme sait nous les proposer Jón Kalman Stefánsson. Une plume qui m'a conquise depuis un moment déjà, et qui me ravit encore aujourd'hui.
Une construction originale et l'auteur lui-même nous rappelle qu'il « est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer , non seulement une fois mais au moins trois--- ---car nous vivons en même temps à toutes les époques ». 

🎶🎶  Quand va et vient 
Le paradis des uns et des autres
Quand va et vient 
Le courant qui nous mène jusqu'à l'autre   🎶🎶
Stéfi Celma 

J'ai regardé ces vies au creux des vagues qui s'enroulent, au travers d'un œilleton brillamment manipulé par Jón Kalman Stefánsson. J'étais la Norvégienne aux côtés de Sigvaldi, et je l'ai écouté me raconter toutes les petites choses de la vie, les souvenirs, les émotions, les sentiments, les relations fraternelles, les fuites, la mort, la joie, le bonheur de vivre, des réflexions sur le rôle de la littérature, de la poésie, sur la politique de l'Islande, sur l'environnement, la mélancolie, la tristesse, la découverte de l'amour, l'amour dans toute son ivresse charnelle et psychologique, l'aventure de l'amour, ses premiers émois, ses désillusions, ses tourments, ses difficultés, ses peurs, ses joies et ses tristesses quand l'amour perd de sa tiédeur, qu'il s'affadit, qu'il s'égare ... 
« Face au jour qui, véloce, décline, les tourments t'enseigneront que les hommes connaissent amour, deuil, larmes et douleur. »
J'aime définitivement sa plume, et celle du traducteur.
« On dirait parfois qu'un seul et même chemin 
mène au bonheur et au désespoir
- mais à part ça, tout va bien, non ? »
Les histoires contées par Jón Kalman Stefánsson, empreintes de sagesse et de philosophie, sont « trop puissantes pour sombrer dans l'oubli. Ou peut-être trop vraies ? Trop douloureuses ? »
« Souvent, nous ne voyons que ce qui est grand et saillant parmi une foule de détails, nous oublions de regarder ou d'écouter l'infime. [...] Peu de choses sur terre sont plus belles que la discrétion, quand elle s'accompagne de douceur et non de soumission. »

« L'Islande est un pays archaïque, à strictement parler, elle est entrée dans le vingtième siècle il y a tout juste dix ans [...] »

« Dehors, il gèle à pierre fendre, aussi bien entre les maisons de Reykjavik que dans le vaste monde où le froid qui s'est installé entre les États-Unis et l'Union soviétique fige la vie de millions de gens. Sigvaldi allonge doucement sa femme sur le lit, si doucement qu'on pourrait croire qu'elle est en porcelaine, son membre glisse à l'extérieur, mais elle se dépêche de le guider pour qu'il entre à nouveau en elle, les lèvres se cherchent dans la pénombre, les langues s'entremêlent et Sigvaldi se remet à bouger en elle, il bouge doucement, il ne veut pas jouir tout de suite. Bien sûr qu'il doit bouger doucement afin de prolonger son séjour au sein de ces délices car la vie de l'homme est si courte, en soi, elle n'est pas plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence tout entière vibre. Où elle s'approfondit au point, parfois, de devenir bonheur. 
Pas beaucoup plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. »

« Personne ne se doutait que la mort était tapie en elle, qu'elle s'était installée, recroquevillée, patiente, mais que bientôt, elle se lèverait, se déploierait et l'emporterait. Certains collectionnent des timbres, d'autres des livres, d'autres encore de l'argent, la mort collectionne les vies et elle n'en a jamais assez, il lui reste toujours de la place. »

« Certains se rappellent avec précision le jour, l'heure, la minute voire l'instant où leur enfance a pris fin, et c'est rarement de bon augure. Ceux pour qui l'enfance s'éloigne si lentement qu'elle ne disparaît jamais tout à fait sont nettement plus chanceux, ils continuent d'abriter au fond d'eux l'enfant qu'ils ont été. »

« Et maintenant, ils traversent cet endroit qui ressemble plus à une symphonie qu'à un paysage.
Cette terre désolée, ce soleil froid.
À gauche, des montagnes vertigineuses, çà et là, d'épaisses plaques de neige descendent jusqu'à la route. À droite, le fjord d'un gris glacial [...]. »

« Les informations se sont achevées sur une longue interview du ministre de l’Éducation qui s'alarmait des assauts de plus en plus préoccupants de l'anglais, ou plus précisément de l'américain, contre la langue islandaise - comme on pouvait le constater dans les propos de ces jeunes alcoolisés qui semblaient ne plus savoir à quel moment ils s'exprimaient en anglais ou en islandais. La langue islandaise est l'or de la nation, déclarait le ministre - [...] »

« Ici le bruit de la houle est assourdissant.
Il est écrit quelque part que la houle est le cri de l'abîme. Une colère immémoriale. Colère contre quoi, je ne saurais le dire. Peut-être contre la mort. Ou la vie elle-même, son injustice, bien que je ne voie pas vraiment en quoi la mer et ses profondeurs pourraient avoir une opinion sur la vie et la mort. Mais je sais si peu de choses - et ici, le bruit de la houle est assourdissant. Je n'ai pratiquement pas dormi de la nuit. La vie et Ásta m'ont tenu éveillé. Je me suis longtemps tourné dans mon lit et le sommeil s'éloignait chaque fois que je fermais les yeux. J'ai fini par jeter l'éponge, je me suis levé et je suis resté assis à mon bureau, à regarder la nuit sans étoiles tandis que le temps passait comme un train de ténèbres. »

« Nous leur vendons la nuit, la mer et le vent. On leur fait enfiler des vareuses de pêcheurs bien raides qui puent le poisson, on leur offre des repas simples et rustiques sous la pluie battante en disant que c'est là un luxe exotique, m'a confié le voisin en riant. »

« Mais c'est génial ! Je veux dire, d'avoir un écrivain dans cette maison. Les touristes vont être rudement contents. Pour beaucoup d'étrangers qui séjournent à Strönd, l'Islande, c'est avant tout le pays des aurores boréales, de la nature, de la littérature, de la poésie et des macareux moines. Et de Björk, évidemment. Mais comme je ne peux leur promettre ni Björk ni les macareux, ce n'est pas mal d'avoir un écrivain islandais sous la main, et c'est nettement mieux qu'un jacuzzi ou une pluie d'étoiles filantes ! »

« Écrire, c'est lutter contre la mort. »

« Tu as toujours été comme ça. Persuadé qu'on pouvait calculer sa route dans sa vie, et la suivre jusqu'au bout sans dévier. Cette certitude t'a comment dire, affublé d'un lest, d'un ballast qui me faisait honte étant jeune, mais aujourd'hui, je suis heureux qu'il existe car il t'offre ce que la plupart des gens appellent le bonheur. Et qui est effectivement le bonheur, même si on se demande s'il ne serait pas plus juste dans certains cas de parler de sécurité ou de havre. Mais bon, ce que je voulais surtout te dire, c'est ça : Bois et tais-toi ! »

« [...] à son réveil, il avait eu l'impression que le diable en personne s'était servi de lui comme serpillière pour lessiver le sol de l'enfer. »

« [...] le fermier s'appelle Árni, elle est presque déçue qu'il ait un prénom car il y a des gens à qui aucun prénom ne convient, des gens à qui ne sied que le silence. »

« [...] je suis aussi naïf que la plupart des gens et je gobe les illusions dont nous nourrissent les politiques et les groupes d'intérêts, je suis un galérien qui ne se méfie de rien, plongé dans les entrailles de la frégate des puissances du marché. Mais c'est différent dès que je me mets à écrire. Alors tout change ! L'écriture libère des choses en moi. Ça te semblera  peut-être étrange, mais quand j'écris, je deviens plus grand que l'homme que je suis. Oui, je me transforme en une corde sensible qui tremble entre le visible et l'invisible. Il existe  au minimum deux mondes, mon cher frère. D'une part, celui que nous voyons tous, celui dont te parlent les journaux, ce qu'on dit à voix haute - et d'autre part, il y a cet univers secret. Toutes ces choses que nous omettons de dire, que nous taisons, que nous cachons, que nous refusons de reconnaître. C'est là que résident toutes nos peurs. C'est aussi là que demeurent nos espoirs déçus, ou ce que nous n'avons pas eu le courage de conquérir. Ce monde, tu l'appelles poésie, et tu le prends pour de la pure invention. Mais que tu veuilles ou non, cette maudite poésie est parfois la seule chose qui soit capable de cerner l'existence telle qu'elle est vraiment. »

« [...] vous devrez accepter d'avoir des opinions divergentes. Certains trouvent le monde plus beau quand il pleut, d'autres affirment que le ciel semble empli de larmes, ce qui les attriste. Qui a raison ? Qui a tort ? »

« [...] où est la vie, si ce n'est dans le sourire d'un enfant ? »

« Nous sommes bien, nous sommes ensemble, ce n'est pas si souvent, et la vie est courte. Quand nous l'aurons perdue, il sera trop tard pour tout - absolument tout - et nous n'aurons aucun moyen de revenir en arrière. Les mots périront, les oiseaux feront silence, et si tu ne profites pas de la vie, lorsque viendra le moment suprême, tu auras l'impression que ton plus grand péché a été de trop te presser sans jamais essayer de faire durer les bons moments. Que tu as trop rarement tenté de ralentir le temps et de laisser tout le reste attendre. La meilleure façon de contrer la mort, c'est de se constituer des souvenirs qui, plus tard auront le pouvoir de caresser doucement et d'apaiser les blessures de la vie. Voilà, nous sommes en train de vivre un de ces moments-là mon cher frère ! »

« [...] des pavés issus des 1001 chefs-d'oeuvre : ces 1001 que vous devez lire avant de mourir. 
Avant de mourir.
Êtes-vous censés ne lire que ceux-là ? Et pourquoi ces livres-là, vous permettront-ils d'apostropher la mort, vous donneront-ils quelques longueurs d'avance au sein de l'éternité ? La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ? »

« Je suis malheureux d'apprendre qu'elle s'inquiète. L'inquiétude alourdit les journées, je le sais. C'est impardonnable de causer du souci à son enfant. Et je fais de mon mieux pour faire semblant que tout va bien. Parfois, il vaut mieux mentir. Parfois. Vous êtes dans une impasse, votre coeur s'égare et vous ne trouvez plus le chemin pour rentrer chez vous. Peut-être a-t-il disparu. Alors, que faire ?
Puis votre fille vous téléphone en disant qu'elle s'inquiète.Vous n'aviez pas envisagé que votre mal de vivre serait une meurtrissure dans sa vie. La tristesse nous rend égoïstes, elle amoindrit notre capacité d'empathie. 
J'ai écouté sa voix, limpide, fragile. J'ai fermé les yeux en imaginant son sourire. Combien d'années devrai-je passer en enfer si c'est par ma faute qu'il s'efface ? »

« Notre châtiment à court terme est Donald Trump. La punition à long terme est une terre ravagée, des guerres civiles, et des dérèglements climatiques dus au réchauffement de la planète. »
« Peu de choses sont plus belles en ce monde qu'un paysage au clair de lune. Celui qui n'est jamais sorti en août sous la clarté de l'astre de la nuit quand les montagnes n'ont plus rien de terrestre, que la mer s'est changée en miroir d'argent et les touffes d'herbe en chiens endormis - celui-là n'a jamais vraiment vécu et il faut qu'il y remédie. »

« Mon gros ourson, qu'est-ce que l'amour - et comment l'évaluer autrement que par la douleur de l'absence ? »

« Il est plus facile de vivre en baissant les yeux. L'ignorance vous rend libre alors que la connaissance vous emprisonne dans la toile de la responsabilité. »


« Le dieu de de la consommation n'est en rien différent des divinités antiques : il exige des sacrifices.
Le premier de ces sacrifices, c'est celui du simple bon sens.µ
Dès que nous y avons renoncé, nous ne tardons pas à nous comporter en troupeau, ce qui nous rend tous égaux, comme dans le socialisme ou encore à en croire le message du Christ. »

Quatrième de couverture

Reykjavik, au début des années 50. Sigvaldi et Helga décident de nommer leur deuxième fille Ásta, d’après une grande héroïne de la littérature islandaise. Un prénom signifiant – à une lettre près – amour en islandais qui ne peut que porter chance à leur fille… Des années plus tard, Sigvaldi tombe d’une échelle et se remémore toute son existence : il n’a pas été un père à la hauteur, et la vie d’Ásta n’a pas tenu cette promesse de bonheur.
Jón Kalman Stefánsson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Ásta et de Jósef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur.

« Jón Kalman Stefánsson est le premier écrivain
à avoir introduit l'éternité dans les lettres islandaises. »
Auður Ava Ólafsdóttir

Éditions Grasset, août 2018
491 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury