jeudi 29 décembre 2022

Le dernier des siens ★★★★☆ de Sybille Grimbert

À l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé, Le dernier des siens est un très beau récit sur les rapports entre les êtres humains et les animaux
En 1834, "Gus", un zoologiste français, alors qu'il assiste à un massacre d'une colonie de grand pingouin,  d'une grande violence, attrape un pingouin sans réellement réfléchir à son geste. 
La phase d'adaptation passée, une relation improbable et touchante d'amitié, et d'amour aussi, s'installe entre Gus et "son" pingouin. Elle deviendra d'autant plus forte, que le scientifique prend conscience que son protégé est certainement le dernier de son espèce.
 « Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »
Passionnante lecture. Les descriptions scientifiques sont simples et à la portée de tous. De même que les théories - celles de Lamarck, Cuvier ... ou encore Darwin, la seule que je connaissais ;-) - de l'époque sur l'extinction des espèces. 
Passionnante et intéressante lecture qui donne à réfléchir, qui interroge sur la place de l'homme dans la nature. Le ton n'est absolument pas moralisateur ; l'impact de ce récit n'en est que plus fort.
Merci Sybille Grimbert.
« Gus aurait mieux surmonté la disparition du grand pingouin s'il avait pu accuser un volcan, ou les orques, ou des ours blancs. Mais cet oiseau mourrait d'avoir été la matière première des ragoûts, de steaks noirs, d'huile qui n'était même pas meilleure que celle des baleines. »

« Alors que la chaloupe d’où Auguste avait observé la scène repartait vers le bateau, il aperçut une forme noire passer près d’eux dans la mer. Cela ressemblait à la serpillère dont Mme Bridge se servait pour nettoyer le sol. Il se pencha, attrapa le pingouin et sentit sa nervosité, sa force, même affaiblie à cet instant – sinon, il ne serait pas resté à flotter là -, et quand il le ramena dans l’embarcation, la bête, dont un moignon d’aile cassée pendait sur son ventre, hurla. »

« Maintenant, il n’y avait plus un seul animal vivant sur l’île. Il faut dire que cette colonie était petite, moins d’une trentaine d’individus ; certains marins, qui l’avaient vue l’année passée, disaient qu’elle avait encore diminué. Et les hommes remontèrent dans la chaloupe en portant les dépouilles. On les entendait chanter. Ils savaient qu’il y aurait un bon dîner ce soir, la chair tendre des pingouins, les protéines de l’énorme omelette qu’on allait dévorer. »

« Cet animal est buté, pensa Gus, il manque d’intelligence, de sens du futur, cet animal est stupide, voilà, il préfère mourir de faim que de rester dans une cage. Gus lui en voulait. Un homme cesserait-il de manger parce qu’il est en prison ? Non, mais justement le pingouin n’avait pas de ressort dans l’adversité, il est défaitiste. Il coinçait sa tête dans sa poitrine, évoquant un bout de bois, un objet de culte druidique, une pierre de Stonehenge en réduction. »

« - Auguste, vous n'avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d'autres bêtes, c'était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d'une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d'un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C'était vrai : Gus ne s'était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d'abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Ainsi, il partirait bientôt. Il marchait dans la longue rue, il voulut voir la ville en la regardant depuis le bord de mer et il bifurqua à gauche. Stromness étant assez petit, cela lui prit deux minutes. D'un seul coup d'œil il l'embrassa tout entier dans sa largeur. C'était minuscule en effet. Les maisons en granit d'un rose morne auraient pu paraître lumineuses, mais elles étaient seulement austères. Quelque chose dans ce paysage, cette colline au-dessus du port, sur laquelle elles s'étendaient si peu, avait un air triste, un air déçu, comme si la ville elle-même savait que quelque chose manquait. Dès le premier jour ici, il avait ressenti la monotonie que provoquait ce paysage sans drame et résigné. Il tenta en pensée de l'améliorer. La lumière était probablement trop diluée quand elle arrivait ici, et soudain il comprit: manquaient les arbres, que le vent empêchait de pousser.
L'idée qu'il voyait Stromness pour une des dernières fois l'inclinait cependant à l'indulgence. En repartant vers sa maison, il éprouva de la nostalgie pour ce qu'il avait encore sous les yeux. Ce n'était peut-être pas aussi ennuyeux que cela. Certes, les arbres auraient apporté de la gaieté, de la fantaisie, des jeux de couleurs, mais après tout cette sobriété sèche avait son charme. Il s'en souviendrait sans doute quand il serait ailleurs. »

« Ils étaient là depuis longtemps. Les doigts de Gus étaient glacés. Pourquoi était-il si mal à l'aise ? Il revint sur la grève, rattacha la ficelle au piquet, remonta la barque, et s'assit, le dos contre le bateau; l'animal sortit de l'eau, titubant à sa façon bancale habituelle. Gus, pour la première fois, n'avait pas eu besoin de tirer sur la ficelle et de l'attraper de force encore emmêlé à une vague. La bête, au début, n'avança pas particulièrement vite, puis son pas, aussitôt la dernière flaque passée, s'accéléra, agile et pourtant dandiné, accompagné d'un seul cri, un cri aigu, bref comme la trajectoire d'une balle, pour tout dire: un cri joyeux. Et comme si la balle l'avait frappé, Gus retrouva entre sa poitrine et son bras, dans le pli de sa veste, le bec d'un oiseau, le corps d'un oiseau lustré par l'eau, dont il sentait la chaleur émaner d'un endroit près du cœur. »

« Mais Prosp, lui, savait-il qu'il connaissait un homme. et une femme en la personne d'Elinborg ? Confondait-il la maison avec un nid ou une île ? Prosp, après tout, ne savait pas à quoi il ressemblait, il ignorait qu'il était un pingouin, qu'il était noir, avec une grande étendue blanche sur le ventre. Peut-être croyait-il être le seul de son espèce ou au contraire qu'il était humain. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il imaginé autre chose ? Gus lui parlait, faisait des vocalises avec lui comme pour lui répondre. De même qu'il ne comprenait pas le langage des pingouins, le pingouin ne saisissait spas le sien, et pourtant Gus était convaincu qu'ils se comprenaient, que dans l'immensité de leur vocabulaire à chacun, ils avaient trouvé des modulations, un ton, des inflexions en commun. Pourquoi Prosp ne se serait-il pas cru humain? Pourquoi Gus ne se croyait-il pas pingouin? Prosp savait-il même qu'il était heureux ou triste ? Selon Gus, le seul fait d'être en vie devait réjouir un animal, pourtant son oiseau ne savait pas qu'il échappait au rorqual chaque jour dans son enclos, pas plus qu'il ne mesurait les avantages de l'existence près de Gus, la nourriture quotidienne assurée, et encore une fois la sécurité. Mais Gus aurait-il sacrifié sa liberté à ces deux conditions ? Il n'en était pas sûr. »

« Gus se rendait seul au crépuscule, il essayait d'embrasser la mer jusqu'à l'horizon, le plus loin possible. Le désert, croyait-il, devait ressembler à la mer; ce vide, ou ce lieu plein d'une matière qui n'était pas faite pour l'homme, cet espace qui se fichait complètement que l'homme s'y trouve à l'aise ou pas le transperçait. Au sens propre puisqu'une sorte de flèche s'enfonçait en lui, comme elle l'aurait fait avec un ballon, dégonflant sa peau, la laissant tomber au sol, pauvre chose devenue tout à coup inutile.
À cet instant, il se sentait plus léger qu'un pollen, insignifiant et absolu en même temps. Il savait qu'il appartenait à cet univers à l'instar du caillou à droite de sa chaussure qu'il n'aurait pu différencier d'un autre à trois mètres; de la vague au loin, qu'il était certain de voir se reformer ailleurs, alors qu'il s'agissait sans doute d'une tout autre vague; ou du brin d'herbe sur la colline, qui se confondait avec les autres brins d'herbe et pourtant était sans doute unique.
Soudain, l'être humain n'avait plus d'importance dans ce monde qui respirait seul, de lui-même, de cet univers indifférent à sa présence, qui existait avant qu'un être humain ne le regarde et qui continuerait après. Ni ni moins important qu'un copeau parmi des milliards de copeaux, il n'était plus rien, plus rien qui eût un nom, une corpulence, une odeur, des habitudes, des goûts, une individualité changeante. Et bizarrement il se sentait plus libre, rassuré d'être identique à la vague, de tenir compagnie à la mouche qui volait sur le sable noir, plus fort de discuter, infime, modeste et égal à toutes choses, avec cet univers infini qui ne lui répondait pas.
C'était si grisant, si inédit que, tous les jours, il revint sur la grève chercher cette sensation. Parfois, quand l'effet s'était éventé, quand, au lieu de ce sentiment d'ensemble et d'étrangeté, il ne voyait que le trait un peu baveux de l'horizon, le clapotis, la mécanique du vent et de la houle à la place du caractère mémorable d'une vague, il guettait en lui-même d'autres réflexions mystérieuses. Il regardait la chasse d'une mouette qui saisissait un poisson au large, il se demandait à quoi le poisson avait pensé à l'instant où il avait cessé de respirer alors que le bec de l'animal avait déjà entaillé son corps. Avait-il même compris que seul, parmi des centaines d'autres poissons comme lui, il avait été capturé ? Avait-il pensé au hasard affreux qui l'avait choisi ? Ou avait-il accepté son sort, parce que c'était l'existence, depuis toujours, des poissons et des mouettes ?  »

« Juste avant que Gus ne s'embarque pour les Orcades, Cuvier avait publié un article sur le dodo, qui avait disparu. Or il fallait bien l'avouer: il existait entre le volatile de l'ile Maurice et Prosp une ressemblance spectaculaire. Leurs ailes à tous deux avaient été atrophiées, rognées par le bonheur; ces deux grands oiseaux avaient décidé de ne plus voler puisque tout était là devant eux, au coeur de la pesanteur. Et Gus craignit d'y déceler un présage. »

« Ce fut donc ainsi, pour retrouver le sommeil, pour le bonheur de son animal - l'envie d'aventure également - que Gus décida de partir. Organiser son voyage ne fut pas difficile; l'Académie et l'Université lançaient régulièrement des explorations de l'Islande. Elinborg accepta son départ. La perspective de la solitude, des mois qu'elle allait passer sans lui l'exaspérait, mais elle avait beau y réfléchir, elle ne savait comment s'y opposer; en un sens il s'agissait d'une sorte de contrat moral entre elle et lui, du protocole de leur mariage: Gus et la science, Gus et Prosp, et ce, malgré les enfants. D'ailleurs, se disait-elle, parce que Gus aimait Prosp, il aimait Ottarr et Augustine; parce que Gus était dévoué tout entier à un être fragile - dont un jour il avait accepté presque par hasard la responsabilité, il était fiable avec ses enfants dont il s'occupait moins parce qu'ils en avaient moins besoin. Elle avait fini par comprendre que Prosp révélait la faculté d'amour total de Gus, cette bonté due à ce qui vous est étranger, ce qui est tout autre, ce que vous ne pouvez saisir parfaitement; le respect pour ce que vous ne pouvez que protéger et chérir, parce qu'il s'est remis entre vos mains. Et à vrai dire, Elinborg se souvenait aussi qu'elle avait rencontré un aventurier dans un archipel démuni que presque personne ne visitait, un homme qui avait vécu avec elle dans une maison minuscule, d'une simplicité qui confinait à la pauvreté, et qu'ils avaient été heureux. Le garder sur les pavés d'une ville propre, dans les faux cols, les odeurs de lessive, la douceur des lagunes n'aurait pas eu de sens. »

« Ils arrivèrent au nord-ouest de l'Islande pendant l'été 1849. Ils s'installèrent dans une maison d'une seule pièce, faite de pierre et d'herbe près du rivage. La maison garderait la chaleur en hiver. Le premier village se trouvait à quatorze kilomètres. Ils étaient juste tous les deux, sur les cailloux et les prairies, mais c'était normal, ils étaient les seuls et les deux derniers: Gus le dernier homme sur terre qui verrait un pingouin, Prosp le dernier des siens. »

« Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »

« Who Killed the Great Auk ? de Jeremy Gaskell (« Qui a tué le grand pingouin?», Oxford University Press, 2001) m'a appris l'existence de William Proctor, l'homme qui crut que le grand pingouin avait disparu dès 1837. Malgré son erreur, il a connu l'expérience que j'ai prêtée à Gus: découvrir une réalité avant de pouvoir la comprendre, parce que les idées, les théories, les manières de voir propres à votre temps ne vous le permettent pas. Or Proctor, et donc Gus, a eu l'intuition de la réalité dans laquelle nous vivons désormais, à l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé. »

Quatrième de couverture

1835. Gus, un jeune scientifique, est envoyé par le musée d'Histoire naturelle de Lille étudier la faune du nord de l'Europe. Lors d'une traversée, il assiste au massacre d'une colonie de grands pingouins et sauve l'un d'eux. Il le ramène chez lui aux Orcades et le nomme Prosp.

Sans le savoir, Gus vient de récupérer le dernier spécimen sur Terre de l'espèce. Une relation bouleversante s'instaure entre l'homme et l'oiseau. La curiosité du chercheur et la méfiance du pingouin vont bientôt se muer en un attachement profond et réciproque.

À l'heure de la sixième extinction, Sibylle Grimbert convoque un duo inoubliable et réussit le tour de force de créer un personnage animal crédible, avec son intériorité, ses émotions, son intelligence, sans jamais verser dans l'anthropomorphisme ou la fable. Le Dernier des siens est hanté par une question aussi intime que métaphysique : que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ?

Sibylle Grimbert est éditrice et romancière. Elle a déjà publié aux éditions Anne Carrière Le Fils de Sam Green, Avant les singes et La Horde.

Éditions Anne Carrière,  août 2022
182 pages
Prix Littéraire 30 Millions d'Amis
Sélection Prix Renaudot, Prix Femina et Grand Prix de l'Académie française 2022

mercredi 28 décembre 2022

Alger sans Mozart ★★★★★ de Michel Canesi & Jamil Rahmani

Magnifique moment de lecture. 
Un roman choral qui met en lumière l'Algérie, qui rend hommage à ceux qui ont dû la quitter, à ceux qui sont restés, aux exilés qui ont profondément aimé ce pays. Les deux points de vue sont abordés : ceux des pieds-noirs comme celui des algériens autochtones. Les traits des personnages sont peut-être un peu forcés, mais comme que j'ai aimé les côtoyer. Ils se donnent la réplique, nous invitent dans leur cœur à tour de rôle, dans de très courts chapitres, rythmant cette lecture attachante que j'avais beaucoup de mal à lâcher. Un petit pavé de 450 pages dévoré en deux jours ! Les description d'Alger sont superbes.
L'histoire de Louise, personnage principal de ce roman, au sort bien malheureux,  est poignante. Son amour pour l'Algérie, pour Alger la blanche et ses doux parfums, la musique, les souvenirs... inonde ces pages. 
Deux auteurs, deux origines, deux styles d'écriture, deux belles écritures. 
Un livre dont l'écriture à quatre mains de deux origines différentes, - Jamil Rahmani est né en Algérie, Michel Canesi est français, naturalisé marocain en 2019-, confère, à ce livre, une dimension universelleNous sommes tous citoyens du monde. Les auteurs offrent des éléments pour comprendre l'histoire de l'Algérie, à nous, lecteurs, de nous en imprégner pour façonner notre propre opinion.
Merci Michel Canesi & Jamil Rahmani !
« - C'est plus que ça, c'est une histoire d'amour trahi... une histoire d'amour et de haine entre un homme et une femme, entre une femme et sa terre, entre l'Algérie et la France... l'histoire de la colonisation et de la décolonisation au travers de plusieurs destins, l'Histoire avec un grand H écrite avec le sang des personnages. »

« Les événements politiques qui nous ont fait horreur et ont failli nous entraîner dans leur ressac se succèdent et s'annulent comme les brisants sur une plage. On finit par rendre compte qu'on a affaire au rythme des choses. » 
Marguerite Yourcenar

« Alger s'enfonce chaque jour dans la déchéance, si je l'avais connue aujourd'hui, je la haïrais. Mais je l'ai vue vivante et belle. »

« Les souvenirs sont des tableaux accrochés sans ordre ni raison sur les murs lézardés de la mémoire. Ils surgissent juxtaposés et peuplent le vide de nos vies presque achevées. »

« Kader prit ma main et me guida vers la lumière.
Nous marchions dans les rues d'Alger sous les regards inquisiteurs: une Française habillée à la dernière mode et un Arabe déguenillé, pantalon trop court, chaussures éculées. Incongru.
Il n'avait pas d'argent et refusait que je paye pour lui dans les cafés, alors nous discutions des heures entières sur les bancs publics. Je découvrais l'autre Algérie, celle des gueux et des exclus. Il avait des paroles très dures sur la colonisation, ce mal absolu. 
- Mais, Kader, regarde cette ville, ces immeubles, les gares, les aéroports.
- Vous en profitez, pas nous ! Vous avez pris nos meilleures terres, confisqué nos richesses, vous nous avez massacrés, relégués...
- Je n'ai rien fait, Kader, je ne suis pas responsable des exactions de mes ancêtres, c'est le cours de l'histoire. 
- Justement, il faut le changer!
- Avec des fusils et des bombes ? En assassinant des innocents ?
- Quel autre choix ? Vous ne comprenez que la force. Une Algérie libérée avec les mêmes droits pour tous, voilà ce que nous voulons construire.
- Nous? 
Il m'avoua son appartenance au FLN. »

«  Comme tous les Algériens, il avait pour la puissance coloniale des sentiments partagés : il oscillait entre haine et admiration, attirance et rejet. La France avait écrasé les siens et inculqué aux autochtones un profond sentiment d'infériorité, le fameux complexe du colonisé qui tortura des générations de musulmans.
Comment aimer une nation tortionnaire? Comment haïr le pays des Lumières ?
Debussy, Manet, Renoir, Rousseau, Voltaire, Molière et Camus ne rachetaient-ils pas toutes les avanies?
Après l'indépendance, certains Algériens eurent une telle rancœur qu'ils refusèrent d'assumer leur schizophrénie. Ils tentèrent d'extirper tout ce qui rappelait la présence française et sa créativité, allant jusqu'à amputer les seins des cariatides sur les immeubles du front de mer d'Alger.
Le Kader des années cinquante n'était pas extrémiste. Il voulait s'affranchir de la pauvreté par tous les moyens, l'autodétermination en était un. Dans sa stratégie, j'étais un élément important: l'indépendance était lointaine et chimérique, mon amour lui ouvrait les portes de la citadelle coloniale.
De cette ambivalence, je n'avais pas conscience. 
Je souffrais du complexe du colonisateur et voulais racheter l'honneur des miens. Il n'avait, m'assurait-il, aucune activité terroriste. Il collectait des médicaments, des pansements pour le maquis, il me demanda de l'aider. J'emplissais mon sac de plage d'alcool, de pénicilline, de coton, de  gaze et partais livrer ma cargaison aux quatre coins d'Alger. »

« Il neige sur Central Park. Les flocons ont effacé la première et l'avant-dernière lettre d'Imagine, « magie » s'inscrit désormais au centre de la mosaïque. Dans imagine, il y a image et magie: l'exacte définition du cinéma ! 
Un homme mûr et une toute jeune femme passent devant moi puis s'enfoncent dans le blanc, main dans la main, j'ai envie de leur crier :
-There's no heaven ! »

« Les Algériens, brisés par la guerre, avaient perdu un père, un protecteur et, comme Lalla Amina, ils durent se résigner et patienter. Comme pour ajouter à leur malheur, l'OAS, créée le 11 février 1961, entra en guerre quelques semaines plus tard.
Ce peuple digne et désespéré me bouleversait ; nous avions transformé ces hommes et ces femmes en ombres furtives et ces ombres, l'armée secrète voulait les gommer. »

« Les traumatismes structurent notre vie et infléchissent son cours. »

« - Pourquoi tu as mis de la musique cette nuit?
- Je ne supportais plus d'entendre les taleb.
- Les gens n'étaient pas contents. Chez nous, c'est péché d'écouter la musique quand on est en deuil. Pendant quarante jours les femmes ne doivent pas se maquiller, pas porter de bijoux. On doit pas regarder la télé, cinéma... 
- Quand quelqu'un meurt, il faudrait qu'on meure aussi, c'est ça ? 
Je faillis m'emporter. Je haïssais ces traditions immondes qui, avec délectation et perversité, contraient la joie et la vie. Je haïssais l'islamisation rampante qui ritualisait la société et stérilisait tout. Je me retins, cet enfant n'aurait pas compris, il n'avait pas les armes. »

« J'avais découvert Proust à mon retour de New York: une révélation. Un amour de Swann traînait dans la bibliothèque du salon, je m'emmerdais, j'avais le cafard, j'avais les narines pleines de l'odeur du Mineshaft. Je ne savais rien de Proust sauf qu'il était homo et asthmatique, qu'il avait consacré la seconde moitié de sa vie à écrire les souvenirs de la première. J'avais dévoré le bouquin. Et après ça, toute la Recherche.
L'univers feutré, la préciosité des êtres, l'épopée légère d'un monde futile et décadent, les joutes verbales à fleuret  acéré, le regard impitoyable et nostalgique d'un écrivain en exil intérieur sur un monde disparu me bouleversèrent. »

« Il ne comprenait pas : pour l'immense majorité des Algériens de souche, le droit du sang était souverain, pas celui du sol. Il avait du mal à admettre mon mariage avec Kader et la complicité de mes parents. Une de ses cousines avait épousé un Français - il était encore bébé -, elle fut bannie, il ne la connut jamais. On en parlait quelquefois dans sa famille, mais toujours avec mépris et dégoût.
Qu'elle était loin l'Algérie de mes rêves ! »

« Fière et lucide, sans angélisme : un crime était un crime, on n'absolvait pas sa conscience en invoquant mission civilisatrice, nationalisme ou légitime défense, et je citais Camus aux uns et aux autres : « Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente. »
Les criminels étaient partout, chez les musulmans comme chez nous. »

« À la mosquée, l'imam dit qu'il faut prier cinq fois par jour, qu'il faut pas l'Europe, que être attiré par les là-bas ont plus de morale. Si on suit gens leur exemple, on ira en enfer. Il faut protéger nos femmes et nos enfants du vice, il faut surtout pas regarder les chaînes de télé étrangères et pas voir les films américains ou français... Louise, le vendredi d'après, dit que cet islam est pas bon, que les religions doivent pas être insupportables, qu'au contraire elles doivent aider les gens, qu'il y a rien de plus beau qu'un prélude de Bach ou un concerto de Mozart, que le cinéma, c'est un peu l'école de la vie et qu'il faut ouvrir grand les oreilles et les yeux au lieu de les fermer.
- Tu comprends, ces arriérés voudraient me faire sortir dans la rue habillée en pingouin et m'empêcher d'écouter Mozart... Tu imagines Alger sans Mozart! La vie, c'est la liberté : la liberté de croire, de voir, d'entendre et d'aimer sans contraintes, dans le respect de soi et des autres. Pas cet ersatz de religion qui veut fixer un cadre à tout et rythmer la vie avec des règles du Moyen Âge. L'islam de ton cousin est un islam d'interdit, d'abêtissement et d'anéantissement qui privilégie l'étiquette et jette à la poubelle le spirituel. Tiens, d'ailleurs, écoute...
Elle se lève et met un disque de musique classique. 
- C'est beau ! Qu'est-ce que c'est ?
- Mozart, justement : Cosi fan tutte... »

« Un monde, mon monde, s'est effondré. Je voulais qu'il change, qu'il évolue, non pas qu'il disparaisse. Que les injustices soient réparées et non remplacées par d'autres. Nous avons été chassés par une nomenklatura méprisante et cupide, une nomenklatura inculte et amorale: de Gaulle a livré ce pays à une bande de scélérats. Je ne peux concevoir que des hommes politiques français se réclament encore de lui. Il a convaincu la France qu'elle serait plus grande si elle devenait plus petite. Quelle imposture!
L'Algérie coûtait cher, il voulait sa bombe atomique, une aura planétaire. Il a lâché l'Algérie, sans imaginer l'avenir. Est-on grand toute sa vie parce qu'on l'a été une fois ? »

« Dans toute cette pourriture, y'en a deux qui arrivent à tomber amoureux, une Arabe et un Français, ils sont les seuls qui ressemblent à des humains. C'est joli, c'est tendre. 'elle sort On se repose quand on est avec eux, mais ça ne dure pas longtemps. Quand les frères de Leila apprennent qu' avec un Gaulois, ils poursuivent le couple en voiture dans toute la France et finissent par le retrouver.
Scène finale : ils percutent la voiture des amoureux et les deux caisses flambent comme dans la scène du début. Ça se passe dans un champ de fleurs blanches: des marguerites. Les flammes et la fumée montent vers le ciel bleu sans nuages comme dans les attentats du onze septembre. J'ai jamais vu un film comme ça Je suis dégoûté et, en même temps, je trouve ça très beau. côté, les films pornos de mon cousin, c'est pour les gamins, même si on voit plus de choses.
- Dis-moi, Louise, ça se passe comme ça en France ? 
- Dans certaines banlieues, oui.
- C'est affreux !
- Moins que ce que font nos terroristes, ça ne te choque pas les femmes et les hommes égorgés, les bébés fracassés sur les murs?
- Je ne voulais pas dire ça...
- Tu ne digères pas les scènes d'amour... c'est ta morale arabo-islamique. 
- Ce n'est pas vrai, je déteste les crimes et les assassins.
Mais aussi, je n'aime pas ce que font ces jeunes. 
- Mêmes causes, mêmes effets: la perte des repères et des valeurs, l'acculturation, l'ignorance et la pauvreté. »

« Je hais les négationnistes. 
Nier le passé est un crime.
La décolonisation, l'intolérance ont jeté sur la route de l'exil les pieds-noirs et les Juifs. Les Juifs étaient l'Algérie comme les coptes sont l'Égypte. Il n'en reste qu'une poignée, au sens vrai du terme. L'Algérie a perdu sa diversité, sa richesse culturelle et cultuelle. Un peuple installé depuis la première diaspora s'est éteint. Les jeunes Algériens ne savent plus qu'il a vécu deux millénaires en symbiose avec leurs ancêtres et l'on se garde bien de le leur enseigner. 
La disparition des pierres tombales juives du musée d'Alger participe de cette négation comme le pillage et la dégradation des cimetières juifs et chrétiens, des qouba des saints musulmans, le martelage des noms sur les monuments aux morts de la colonisation, la dépose du buste d'un poète dans un jardin. On veut extirper le passé de ce pays pour imposer l'uniformité arabo-islamique, épurer la langue français, dialectale riche des vagues arabes successives, d'emprunts au turc, à l'espagnol, l'italien, au grec, au latin et au effacer le berbère, étouffer le maraboutisme au prétexte qu'il est une survivance du paganisme, un supplétif du colonialisme, imposer les affreuses tenues vestimentaires de rétrogrades et lointains. pays
On veut cacher les corps et travestir les âmes, éteindre la liberté.
Le vent mauvais de l'histoire a soufflé les bougies de Noël et de Hanoukka.
La nudité des statues antiques dans les musées sera-t-elle bientôt haram comme les seins des cariatides des immeubles haussmanniens du front de mer ou les Marianne des mairies héritées de la colonisation?
Le rapt des pierres juives me désespère. L'Algérie rêvée est bien morte.
J'entre dans le musée, les anciennes richesses que certains voudraient gommer sont encore là. Le lieu est désert, je questionne le conservateur sur sa fréquentation. Elle est faible, quelques lycéens, de rares étrangers, ce passé n'intéresse plus. »

« Mourir à soi-même, c'est cela vieillir. »

« Christine a tenu parole, elle a activé tous ses réseaux pour que je me soigne à Paris. L'ambassadeur de France a téléphoné ce matin, mon passeport est prêt, je peux partir demain, réintégrée dans une nationalité que je n'avais jamais perdue !
- On reste français jusqu'à la mort, vous savez. 
- Vraiment, Excellence?
- Absolument.
J'aurais pu parler des harkis massacrés, méprisés, des pieds-noirs abandonnés comme des chiens, des combattants indigènes oubliés, des enfants interdits de séjour sur un sol jadis défendu par leur père, de la jeunesse de Dresde ou de Berlin qui déferle insouciante et heureuse sur les Champs- Élysées : les fils et petit-fils des Waffen SS plus légitimes que les fils et petits-fils des soldats basanés des colonies morts pour la France.
Le droit du sang, seul vrai passeport !
Mais je me suis tue, l'histoire nous a tous broyés et ce maudit cancer me dévore, je n'ai plus la verve d'antan et je n'ai plus de temps. J'ai juste dit: « Merci » et j'ai raccroché. Pour la première fois, je vais trahir l'Algérie, abandonner son destin pour le mien et bénéficier d'un passe-droit lié à mes gènes. Je ne veux pas me faire opérer ici, les hôpitaux sont terribles. Je veux revoir Sofiane, je veux revoir Marc, je veux revoir ma sœur. Je ne veux pas mourir seule à Mustapha, comme mon beau-frère Gérard, clinique chirurgicale A. »

« La Louise de 1957 qui stigmatisait la criminelle ne se doutait pas qu'un jour elle aiderait le FLN honni. Elle passait à présent les contrôles policiers sourire aux lèvres et démarche aguicheuse. Elle ne portait ni armes ni bombes mais, pensait-elle pour se donner bonne conscience, seule- ment des armes de vie, des antibiotiques, des sérums antitétaniques, des sparadraps. Elle ne voulait pas voir que ces armes inoffensives en apparence sauveraient des vies de terroristes et que ces vies de terroristes anéantiraient celles de son peuple, du peuple pied-noir, celles des hommes, des femmes et des enfants qui se dressaient protecteurs autour d'elle.
Elle pensait avoir eu tous les courages, mais à la réflexion, le vrai courage, c'est à Djamila Boupacha, Djamila Bouhired ou Danièle Minne qu'il revenait. Portées par la foi, ces femmes s'étaient mises au ban par un acte éclatant. »

« - L'imparfait... pourquoi ça s'appelle comme ça ? 
Imparfait, ça veut dire que c'est un peu abîmé, presque moche. Quand tu écris : « Cette maison était belle », ça signifie qu'elle est plus belle du tout.
- Sofiane, tu ne peux pas utiliser le présent en permanence. Il faut accepter l'imparfait. La vie passe, tu grandis. Les êtres, les choses ne sont pas éternels. Quand tu parles de ta maman, il ne faut pas utiliser le présent.
- Maman était parfaite, je ne veux pas l'abîmer ! »

« Je pris le parti de l'autre peuple pour l'amour d'un homme que je n'aime plus.
C'était vain, c'était dérisoire.
Guidée par le hasard - mais quel hasard ? - je prends un livre dans la bibliothèque de papa : Quoi ? L'éternité de Marguerite Yourcenar. Je l'ouvre et tombe sur la page seize, mon père y a souligné un passage au crayon de papier : «Les événements politiques qui nous ont fait horreur et ont failli nous entraîner dans leur ressac se succèdent et s'annulent comme les brisants sur une plage. On finit par se rendre compte qu'on a affaire au rythme des choses. » »

« Les morts et le passé sont en nous, il faut les écouter si on veut continuer à vivre, à sentir, à vibrer. Je les ai retrouvés là-bas. L'Algérie m'a rendu la douleur, celle des nouveau-nés au sortir de leur mère. Les parfums de nos vies sont les mots d'amour de nos morts.
- Votre film n'est pas politiquement correct. - Vous trouvez?
- À aucun moment vous ne stigmatisez la colonisation, on en arrive même à penser qu'elle a été bénéfique...
- Je ne suis pas manichéen, je ne suis pas historien. Pourquoi faut-il un vainqueur et un vaincu, quand la vie et la mort se partagent équitablement le territoire ? Je montre des images sans juger, je décris des vies. Les politiques ont une fâcheuse tendance à caricaturer, à simplifier. La loi sur les bienfaits de la colonisation était stupide... Allez donc vanter la présence française aux Algériens qui ont perdu des membres de leur famille avant ou pendant la guerre de libération. Par ailleurs, peut-on dire que tout dans le fait colonial est à rejeter? Des hommes, des femmes sont venus d'Europe, ils ont travaillé, aimé, remodelé une terre, ils ont semé les idées du siècle des Lumières, tracé des routes, ouvert des universités... doit-on nier leur apport ? Dans Nord d'Afrique, j'ai voulu montrer à quel point il est difficile de juger, de trancher et de prendre parti. Le bon droit est partout et ce n'est sûrement pas en légiférant qu'on fait jaillir la lumière... comme toujours, une part de la vérité viendra des artistes, certainement pas des politiques, englués dans leur langue de bois. »

« - C'est plus que ça, c'est une histoire d'amour trahi... une histoire d'amour et de haine entre un homme et une femme, entre une femme et sa terre, entre l'Algérie et la France... l'histoire de la colonisation et de la décolonisation au travers de plusieurs destins, l'Histoire avec un grand H écrite avec le sang des personnages. »

Quatrième de couverture

« - Le gâteau est trop petit, disait-il, nous sommes affamés, si vous le partagez avec nous, il ne vous restera que des miettes Ainsi résumait-il la question algérienne: pour accéder au gâteau, il fallait nous chasser! Je n'acceptais pas ses propos d'un anticolonialisme primaire.
- Je veux bien admettre que la colonisation est intrinsèquement mauvaise, il n'en demeure pas moins que nous sommes là et qu'il faudra faire avec nous. Nous ne sommes pas tous d'horribles colonisateurs. La majorité des pieds-noirs travaille avec le même dévouement, la même ferveur pour le bien de tous, indigènes et Européens.
- Nous voulons la liberté et l'honneur, Louise
Je pris ses mains: 
- Pourquoi l'attaches-tu à moi, Kader?
- Je ne sais pas... tu es belle et puis quelque chose en toi m'émeut Je suis belle comme la France et je t'émeus comme la France ! »

Alger sans Mozart est un roman choral, une partition à plusieurs voix. Celles de Louise et Kader: celle de Sofiane, fils de Algérie nouvelle hybride dont la vitalité redonne à Marc, le metteur en scène parisien cynique, créativité et goût de vivre, préfigurant ce que pourraient être les relations apaisées entre les deux rives de la Méditerranée, le Sud de bordant irriguant le Nord blasé.
Alger sans Mozart est un hommage aux exilés. Un hommage à la douleur des pieds noirs qui ont aimé ce pays, lui ont donné le meilleur d'eux-mêmes et l'ont quitté sans jamais trouver une reconnaissance. Un hommage à Algérie et aux Algériens écrasés par la destinée.
Alger sans Mozart est une mosaïque qui met en lumière soixante ans de schizophrénie. La schizophrénie de deux pays qui refusent d'admettre leurs liens irrémédiables.
Ce roman écrit par un Algérien et un Français s'attache à reconstituer le puzzle si complexe de l'Histoire commune aux deux pays.
Sans concession...

Éditions naïve,  mars 2012
456 pages
Prix des Lorientales

mardi 27 décembre 2022

Les enfants de la discorde ★★★★☆ de Jonathan Werber

Jonathan Werber exploite parfaitement la passion que son père lui a transmis des histoires dans l'Histoire. Dans "Les enfants de la discorde", même si son imaginaire a créé quelques personnages et inventé une ou deux petites histoires, les éléments historiques liés à la Terreur qui y sont décrits, ses drames, ses crimes, les exactions commises sur les personnes qui avaient le malheur de rejeter les dérives de la République, ont bel et bien existé. 
« [...] Une Terreur qui, au final, a vu ses dirigeants se comporter en tyrans, au nom d'un idéal dévoyé, volant au peuple le droit à la liberté de penser.
Pour certains, la Révolution représente cette liberté : on ne pourrait en choisir les périodes et condamner sa terrible époque sans rejeter ses débuts en même temps. Pour d'autres, la Révolution de 1789 n'a rien à voir avec les exactions de certains révolutionnaires en 1793. C'est ce que j'ai tendance à penser. Porter un regard lucide sur les pages noires de cette histoire n'est pas rejeter la Révolution ni prendre le parti de ses adversaires. »
L'écriture de Jonathan Werber nous happe, elle est un régal à lire, elle nous emporte dans cette histoire de vengeance implacable et dans ces pages de l'Histoire postrévolutionnaire. Certaines m'ont profondément émues - je ne connaissais pas l'histoire des assassinats dans les gabarres. 
Un grand merci aux éditions Robert Laffont et à Babelio pour cette lecture instructive, enrichissante et pour la découverte d'un auteur, digne fils d'un écrivain dont j'ai dévoré ses premiers livres et garde un souvenir impérissables des "Thanatonautes".
Et merci à vous Jonathan Werber. Hâte de vous lire à nouveau.



« Le temps n'est pas une menace, mais une arme. Si tu la fais tienne, alors non seulement tu échapperas à son joug, mais tu sauras vraiment ce qu'est de vivre libre. »

« [...] si tu tues Carrier ce soir, il deviendra un martyr. Il restera dans l'histoire comme le héros militaire qui a mis à genoux la Vendée et non comme le despote imbu de lui-même qu'il est en réalité. Tout le monde oubliera ses forts, ses exactions, ses crimes et il deviendra un saint républicain. Est-ce que tu veux vraiment lui offrir cette auréole ? »

« - [...] Qu'est-ce que la Révolution française ? Le jeune homme fut pris au dépourvu.
- Je... hmm... C'est la victoire de la république face à la monarchie, la fin de l'Ancien Régime, une tentative de créer un avenir meilleur.
- Mais encore?
- C'est rendre le pouvoir au peuple ? 
Phelippes se leva et s'avança vers Simon avec un air professoral.
- Ah, tu tiens une idée, citoyen Delmotte. Je vais même dire que je suis d'accord avec toi : la Révolution française, c'est une redistribution du pouvoir. Ça a commencé avec la rédaction des cahiers de doléances il y a cinq ans, permettant au tiers état, partout dans le pays, d'avoir enfin son mot à dire, La redistribution des cartes s'est durcie quand fut ôtée toute forme d'influence à la noblesse puis au clergé. Finalement même Louis Capet s'est vu amputé de tout pouvoir, avant. comme chacun le sait, d'être tout bonnement décapité en début d'année, suivi de sa chère Marie-Antoinette il y a deux mois. Depuis, les députés se réunissent constamment pour écouter les doléances de la France, tant que cette France se plie aux idées républicaines bien sûr. Dans le cas contraire, on envoie aux régions qui renâclent cinquante mille soldats avec ordre de tout brûler. Et ça donne Lyon, et les chouans, ou encore la guerre de Vendée.
- Vous savez que ce sont eux qui ont ouvert les hostilités.  
- Il n'y a pas de soldats innocents dans une guerre, peu importe le camp.
- Même quand on protège son pays ? 
- Peut-on vraiment protéger un pays contre ses propres habitants?
Simon n'aimait pas la tournure de la conversation. 
- Un président du tribunal révolutionnaire antirépublicain, je crois que j'aurai tout vu!
- Tu te trompes sur mon compte, Simon. Je ne suis pas antirépublicain et ne cherche qu'à appliquer la justice, pour laquelle je me suis toujours battu. Depuis que j'ai vingt et un ans, je traîne des nobles au tribunal et les punis de se croire intouchables. Voilà la motivation sans faille qui m'a mené, rien d'autre. Mon amour de la justice a été reconnu et me vaut la prestigieuse position dont je dispose aujourd'hui. Mais la Vérité, sœur de la Justice, exige de moi quelque chose dont je suis privé, un élément dont tu es spécialiste : le temps. Nantes étant le dernier bastion républicain entre la Vendée et les chouans, nous héritons de tous les prisonniers de la région. Apparemment je ne serais pas assez rapide pour les juger. D'où les multiples commissions militaires et parodies de juges qui s'improvisent pour délivrer des condamnations sans même connaître les noms des accusés. »

« Alors qu'il sortait du souvenir de cette première bataille, Simon se dit qu'il avait eu tort de ne jamais craindre la République. Il avait toujours considéré celle-ci comme du côté des bourgeois et ennemie des nobles, mais il comprenait désormais qu'on la faisait frapper là où ses propres privilégiés le lui indiquaient, au nom de leur seul bénéfice personnel.
Le soldat conclut qu'en quittant Nantes pour poursuivre le combat contre les Vendéens, il avait laissé la barbarie s'immiscer par la voie du gouvernement plutôt que par celle des  armes. Mais le résultat revenait au même, et il comprenait enfin pourquoi le juge pouvait être à la fois révolutionnaire et anti-Carrier: le consul ne différait en rien de certains nobles d'autrefois qui, forts de l'autorité que leur donnait leur statut, rangeaient per contrainte la justice et la raison de leur côté.
Si la Convention ne découvrait pas par elle-même à quel serpent elle avait accordé sa confiance, Simon se ferait un plaisir de la renseigner. Il n'agissait plus seulement pour venger son père, mais aussi pour Nantes et la France entière. »

« Engoncé entre les entrepôts face au port, le Pot Percé n'était pas le plus grand cabaret de Nantes, mais il bénéficiant d'une renommée internationale grâce au commerce maritime. Jusqu'au blocus anglais, qui lui avait fait perdre de sa superbe. De ville négrière, Nantes s'était muée en ville militaire. Les négociants avaient cédé aux combattants les chaises bancales, les tables en bois aux bords usés de ce lieu aux odeurs rances où le triste sort de centaines d'esclaves s'était joué aux cartes selon l'humeur de la chance et les emportements de l'ébriété. Dans la salle régnait un affreux brouhaha qui roulait sur les quais comme une déferlante, au grand dam des riverains. Les soldats républicains du moment se montraient tout aussi bruyants que les esclavagistes et marins de la traite d'hier, dépensant leur solde en petits pains trop cuits, potages indigestes et vins rances. Avinés, ils forçaient souvent la main aux serveuses afin de leur imposer une gigue maladroite au son endiablé d'un luth qui accompagnait leur descente vers l'ivresse.
Simon ne s'était jamais accoutumé à ces endroits, estaminets douteux où des enfants jouant aux marionnettes pouvaient être bousculés par deux gaillards alcoolisés se cognant la face pour un désaccord sur une partie de dames.
Ici, chiens et hommes semblaient revenus à l'état d'égaux. »

« « Personne n'est innocent dans une guerre », son père le lui avait dit, le président du tribunal révolutionnaire aussi. Et cette maxime revenait le frapper avec force, renversant la morale qu'il avait érigée avec soin comme un mur autour de ses peurs. »

« Quand les rues se firent plus obscures, son regard se leva vers le cosmos. L'immensité du ciel étoilé lui fit comprendre à quel point il était insignifiant, même par rapport à cette ville. Un fragment, un quatre-vingt-dix-millième de Nantes. Face aux vastitudes du firmament et de la cité qui l'avait vu naître, Simon dut affronter une vérité qu'il n'avait jamais voulu admettre : en prenant les armes, il s'était corrompu. Si un repos éternel l'attendait après sa mort, chaque âme qu'il avait fauchée se dresserait devant lui comme un cauchemar supplémentaire à endurer pour toujours.
Après chaque bataille, il avait réussi à se convaincre que la cause qu'il défendait était juste, que son but d'offrir à tous une vie meilleure valait le prix à payer. Il avait volontairement sacrifié son innocence, espérant qu'elle ressusciterait une fois la guerre achevée. Lui qui rêvait d'une vie normale, d'une existence où il oublierait avoir tiré sur le paysan qui, hier, le nourrissait, venait de franchir un nouveau palier. Car ces souvenirs de guerre n'étaient rien comparés à ce que la troupe Lamberty l'avait contraint à voir, à entendre et à faire. Il ne s'agissait même plus de guerre. Les victimes de ce soir étaient des religieux qui vouaient leurs journées à la prière, cherchant à insuffler à la population une foi censée les aider dans les moments difficiles. Leur seule erreur avait été de refuser d'adopter la Constitution civile du clergé, ce texte qui les obligeait à renier le Vatican et le pape. Dans un monde postrévolutionnaire aux mains de brutes, ce péché la mort.
Simon ne pouvait s'empêcher de songer au calvaire de ses victimes, d'imaginer les interminables journées passées à bord d'un bateau pourri, jusqu'au jour de leur transfert vers un autre bateau dans lequel on les avait noyés comme une portée de chats dont personne ne savait que faire ; d'endurer l'asphyxie progressive, d'entendre les cris des prisonniers de la cale, amis comme inconnus. Dans son crâne résonnaient en boucle leurs hurlements. Les Nantais devaient les avoir entendus aussi dans la nuit, mais au matin qui s'en soucierait encore? La ville reprendrait ses activités et oublierait ce crime commis au nom de sa sauvegarde. »

« - Il n'y a pas besoin de connaître l'art pour être ému par ce qu'il provoque. C'est l'essence même de sa force : stimuler une émotion, une pensée, une réflexion, quelque chose... L'art vise à ne pas laisser indifférent. »

« Quand la République pose les yeux sur une proie, elle ne la lâche pas avant de l'avoir déchiquetée.  »

« - Si la bonté chrétienne se limitait à mes amis, elle ne serait pas chrétienne mais purement animale. Et je ne serais pas devenu religieux mais tailleur d'habits, conformément au voeu de mon père. J'aurais vendu des vestes et des jabots à des compagnons de cabaret, eu une vie normale, banale. Peut-être même aurais-je été du côté révolutionnaire. J'en ai décidé autrement. L'habit m'impose de représenter Dieu dignement, d'essayer d'égaler Sa bonté même en ces temps diaboliques. Ce n'est pas facile, mais c'est juste. Et ce qui est juste s'avère toujours récompensé. C'est une règle, que T'on croie en Lui ou non. »

« Il songeait que parmi les chefs d'accusation de Carrier et de la troupe Lamberty, les noyades ne figuraient même pas. Cet acte ignoble était-il considéré comme un service rendu à la République ? Vraisemblablement oui. Ému à son tour, il se demanda si la raison pouvait trouver sa place dans cette folle époque où le gouvernement venait à peine de naître sur les cendres de l'ancien. »

« Juges, jurés, citoyens, aujourd'hui se trouve devant nous le citoyen Jean-Baptiste Carrier. J'ai décrit comment il avait malmené, martyrisé et souillé Nantes lors de l'audience précédente. Ce que j'aimerais vous faire comprendre aujourd'hui, c'est plutôt la menace qu'il représente pour l'avenir. Si la Révolution avait pour objectif de rendre humanité, pouvoir et dignité à un tiers état méprisé et laissé pour compte dans le royaume des Louis des siècles durant, faut-il pour autant accepter de voir un de ses meneurs tomber dans l'égoïsme et la barbarie, la tyrannie et le meurtre ?  Un homme qui n'hésite pas à noyer tous ceux qu'il considère comme des gêneurs et à piller leurs biens à son profit est-il un Républicain sincère ? »

Parlons histoire 

« [...] Phelippes-Tronjolly était le président du tribunal nantais, et sa mésentente avec le consul était de notoriété publique. C'est lui qui a mené la défense, et mis à mal Carrier, au procès des Nantais, dont il était pourtant l'un des inculpés après l'intervention à Nantes de Bô et Bourbotte.

Cette procédure a bel et bien amorcé la chute du député, qui jusque-là avait toujours dirigé armées et villes sans être menacé.

L'histoire du général Moulin est tout aussi vraie. Comme son implication dans l'arrestation de Carrier.

Mon imaginaire a, en revanche, donné naissance aux personnages de Simon (ainsi que de sa famille), de Charlotte et de Blaise. 
J'ai inventé aussi l'histoire du coffre à fleur de lys et son contenu. De fait, le premier fusil à canon basculant (appelé fusil Pauly) a été inventé plus tard, en 1812, par Jean-Samuel Pauly, armurier suisse établi à Paris. Mais je trouvais que le prototype d'une telle arme et de munitions  « révolutionnaires » était le meilleur legs que le père de Simon pouvait laisser à ce dernier, trouvailles techniques rappelant les moments qu'ils avaient partagés à la chasse ainsi volonté commune de transformer le temps en allié. 
Une autre scène complètement fictive est celle de la lutte dans l'entrepôt des cafés entre la troupe Lamberty et les hommes de Vincent-la-Montagne. Elle vient ainsi illustrer la rivalité entre ces deux groupes (qui se détestaient en réalité au moins autant que dans le roman).

Pour finir, il me paraît important d'évoquer la guerre de Vendée, fond historique de ce roman. 
Ce conflit s'est déroulé entre 1793 et 1800. Les études les plus récentes estiment à environ cent soixante-dix mille les victimes vendéennes, soit presque un quart des habitants de la région. Les pertes républicaines sont estimées, elles, à trente mille. Tout comme pour les noyades évoquées plus haut, les chiffres varient car les sources varient. En 1796, après seulement trois ans de conflit, le député Barras estimait les morts à six cent mille. En 2007, l'historien Jacques Hussenet parlait plutôt de deux cent mille victimes pour toute la durée de l'insurrection, ce qui est, déjà, énorme.
Ce roman est ma manière de rendre hommage à ces personnes. De montrer aussi l'un des drames de la Terreur. Une Terreur qui n'a pas seulement guillotiné les nobles et fait monter à l'échafaud des individus issus des rangs mêmes de la Révolution, mais qui a aussi enterré des paysans dans des fosses et égorgé ceux qui avaient le malheur de ne pas penser du bien des dérives de la République. Une Terreur qui, au final, a vu ses dirigeants se comporter en tyrans, au nom d'un idéal dévoyé, volant au peuple le droit à la liberté de penser.
Pour certains, la Révolution représente cette liberté : on ne pourrait en choisir les périodes et condamner sa terrible époque sans rejeter ses débuts en même temps. Pour d'autres, la Révolution de 1789 n'a rien à voir avec les exactions de certains révolutionnaires en 1793. C'est ce que j'ai tendance à penser. Porter un regard lucide sur les pages noires de cette histoire n'est pas rejeter la Révolution ni prendre le parti de ses adversaires. »

Quatrième de couverture

Décembre 1793, Nantes

Quand le jeune soldat républicain Simon Delmotte revient chez hui après avoir participé à la guerre de Vendée, il découvre que sa famille a été victime de la Révolution. Son père a été assassiné, sa mère arrêtée et leur atelier d'horlogerie saisi. Très vite, il soupçonne un homme : Jean-Baptiste Carrier, l'impitoyable consul qui tient la région d'une poigne de fer.

Avec la complicité du juge Phelippes et de l'intrigante courtisane Charlotte, Simon élabore une vengeance à la hauteur du criminel. Mais face à lui se dresse toute la brutalité de ce nouveau régime dont Carrier contrôle chacune des ficelles.

Pour avoir une chance d'obtenir justice, Simon devra affronter la Terreur et plonger dans les noirceurs de son âme... en prenant garde de ne pas s'y noyer.

Après une formation d'ingénieur et de scénariste. Jonathan Werber s'est passionné pour l'histoire. Son premier roman Là où les esprits ne dorment jamais (Plon, 2020; Pocket, 2022) avait pour thème le spiritisme et l'illusionnisme au XIX siècle.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2022
490 pages