dimanche 4 mai 2025

Dire Babylone ★★★★★ de Safiya Sinclair

Témoignage courageaux et éclairant sur le mouvement rastafari.
Le conspirationisme est une vraie plaie, taillant dans la chair des cicatrices indélébiles. 
« Ma poitrine s'est soulevée, elle était percée. Là, dans la blessure qu'il m'avait infligée, tous les griefs étouffés de la campagne ont plongé en moi, et la blessure cruelle de ses mots a longtemps persisté dans mes jours, dans mes semaines, jusqu'à durcir autant que du basalte, une tumeur noire que j'emportais partout avec moi, serrée comme un poing. »
Comment se libérer de l'emprise terrorrisante d'un père endoctriné, étroit d'esprit, exigeant l'obéissance extrême, l'attention divine et la pureté à leur apogée et comment dire sa rage ? Peut-être par la littérature ? Grâce à l'écriture ? La poésie, cette  « planche au milieu de la tempête » ?

N'hésitez pas à ouvrir ce livre, Safiya Sinclair y délivre une immense leçon de vie.

« C'étaient les réprimés et les opprimés de la nation, hors-la-loi et persécutés depuis la création du mouvement rastafari en 1930, quand un prédicateur de rue, un visionnaire, le dénommé Leonard Percival Howell, avait entendu l'appel de Marcus Garvey à se « tourner vers l'Afrique pour le couronnement d'un roi noir » qui serait le héraut de la libération noire. Howell avait suivi la trajectoire de la flèche de Garvey jusqu'à la mère patrie où il avait trouvé Hailé Sélassié, empereur d'Éthiopie, la seule nation africaine à n'avoir jamais été colonisée, et déclaré que Dieu s'était réincarné, en marchant au milieu d'eux sous l'apparence d'un homme noir, né Ras Tafari Makonnen. De cet homme sont nés à la fois un mythe et une montagne, un glissement culturel tellurique qui avait trans-formé le Rastafari en menace durable contre le monde colonial. Ce mouvement s'était durci autour d'une foi militante en une indépendance noire inspirée par le règne de Hailé Sélassié, un rêve de libération qui ne se réaliserait qu'une fois brisées les chaînes de la colonisation. Les Rastas seraient des bergers de la paix, qui aspiraient à une nation libre et à une diaspora africaine unifiée. Et bien que le mouvement rastafari ait été non violent, ses membres composaient la nation des moutons noirs, redoutés et méprisés par une société chrétienne encore sous domination britannique, forcés de vivre aux marges, en parias. C'étaient des sans-terre et des sans-abris involon-taires, leurs campements saccagés, leurs champs brûlés par un gouvernement au service de la Couronne. Quand Percival Howell avait construit Pinnacle, la plus grande commune rasta, une société pacifique et autonome, le gouvernement britannique l'avait rasée, étouffant ainsi le message d'unité et d'indépendance noire du mouvement. C'étaient les sans-emploi inemployables, les victimes constantes de la violence et de la brutalité étatique, ceux que le gouvernement empri-sonnait et rasait de force, ceux que la police frappait avec la dernière brutalité. En 1963, quand un groupe de Rastas refusèrent de renoncer à leurs terres agricoles où ils vivaient et de céder aux expropriations gouvernementales, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, ordonna à l'armée de « rameuter tous les Rastas, morts ou vifs ! ». Cela déclencha une opération militaire dévastatrice, au cours d'un week-end de terreur, les communes rastas furent incendiées dans toute l'île, plus de cent cinquante Rastas furent traînés hors de leurs maisons, emprisonnés et torturés, et le nombre des tués demeure inconnu.
Pendant des décennies, on les avait traités de croquemitaines, de fous, on avait invoqué l'Homme au Cœur noir une caricature assoiffée de sang inventée pour effrayer les enfants et les éloigner de Rastafari. Ils furent chassés de leurs foyers, abandonnés par leurs familles, et toutes les portes se fermaient devant eux. Ainsi, lorsque les Rastas se sont mis à lire les récits bibliques des persécutions et des luttes des Juifs, ils ont reconnu dans leur souffrance leurs propres persécutions. De ces psaumes de l'exil hébraïque est venu le nom qu'ont donné les Rastafari à l'État systématiquement raciste et aux forces impériales qui les avaient traqués, pourchassés et réprimés : Babylone. Babylone, c'était le gouvernement qui les avait mis hors la loi, la police qui les avait roués de coups et mis à mort. Babylone, c'était l'Église qui les avait damnés et condamnés aux feux de l'enfer. C'était la botte de l'État qui leur écrasait la gorge, le pistolet du politicien dans le ventre. Le fouet de la Couronne sur la peau du dos. Babylone, c'étaient les forces violentes et sinistres nées de l'idéologie occidentale, le colonialisme et le christianisme qui avaient engendré des siècles d'esclavage et d'oppression des Noirs, et provoqué la corruption des esprits noirs. C'était la menace de la destruction qui s'insinuait encore maintenant, et pesait sur chaque famille rasta.
Or, en ce jour, Babylone ne pouvait stopper les Rastafari. En ce jour, tous affluaient avec la ferveur de l'espoir. Ils affluaient pour être entendus, pour être vus, pour être reconnus. Aujourd'hui, ils étaient venus voir Dieu toiser Babylone droit dans les yeux.
En signe de défi face aux costumes empesés et aux perles de la délégation des beaux quartiers de Kingston, et de désobéissance aux appels à la bienséance du gouverneur-général et du Premier ministre par intérim, les Rastas continuaient de danser et de chanter.
Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête ! s'exclamaient-ils. Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête !
Ils guettaient tous avec piété son avion dans le ciel obscurci. »

« Jusqu'à mes cinq ans, nous avons vécu au bord de la mer dans notre minuscule village de White House, qui appartenait aux pêcheurs de la famille de ma mère, à son père et à son grand-père. Notre petite communauté littorale se cachait juste aux marges d'une Jamaïque de carte postale, un modeste hameau dissimulé derrière un épais rideau d'arbres rendus noueux par le vent et un mur de parpaings de béton épars, un petit kilomètre de sable chaud bruni par notre vie de chaque jour, passé au crible de nos orteils nus, étincelant sur trois cents mètres dans toutes les directions, jusqu'à la mer. Notre village et nos cabanes étaient impossibles à voir depuis les airs, à moins de savoir exactement où repérer cette tête d'épingle bleu rivage, et tout aussi difficile à trouver par la terre. Au bout d'un petit chemin délabré, enveloppé d'hibiscus et de flamboyants tambourinant sur le toit de la voiture, notre cul-de-sac se situait à l'écart et portait le nom de la maison de mon arrière-grand-père, qu'il avait lui-même peinte en blanc dès son arrivée sur cette plage presque un siècle plus tôt. Ici, aucune publicité enjôleuse ne vantait un paradis « sans souci », aucun daïquiri de bienvenue, aucun maître d'hôtel noir souriant. C'était ma Jamaïque. Ici, le temps s'écoulait avec lenteur, avec réserve, et un pêcheur buriné par les intempéries, un grand-père ou un oncle, soulèverait ou pas le chapeau de paille qui lui masquait les yeux pour vous accueillir. »

« La mer a été le premier foyer que j'ai connu. C'est là que j'ai passé ma petite enfance dans un état de bonheur fou, allongée sous les amandiers abreuvés par l'eau salée, savourant chaque œil de poisson comme un bonbon précieux, les orteils plongés dans le clapotis laiteux de la mer. Je creusais pour trouver des bernard-l'ermite sous la surface du sable, nous pataugions dans les flaques où les raies s'enfouissaient pour se rafraîchir. Je dormais sous l'ombre mûrie où les raisiniers de mer laissaient pendre leurs fruits talés, violacés et délicieux, prêts à être sucés. Je me gavais d'amandes et de noix de coco fraîches, je buvais leur lait par un trou que ma mère creusait avec sa machette, et après je grattais et croquais la gelée blanche jusqu'à en être repue. Tous les jours, une nouvelle robe que ma mère avait cousue pour moi de ses mains faisait ma joie. Ses sœurs et elle possédaient chacune un rire distinct qui retentissait et les précédait comme des sirènes heureuses partout où elles allaient, crachant des décibels qui alertaient le village entier de l'arrivée de leur petite troupe. Chaque fois que les sœurs s'asseyaient ensemble sur la plage pour bavarder, je m'accrochais à leurs chevilles et j'écoutais, en singeant leurs glousse-ments de sauvageonnes, auxquels même les hérons au-dessus de nos têtes ne pouvaient échapper. »

« « Tu es née trop sensible pour ce monde », me répétait-elle, alors que je suçais mon pouce et caressais ses longues dreadlocks, en écoutant le fracas des vagues. »

« Mon père n'était pas originaire du bord de mer, et il ne s'est jamais senti à l'aise à White House. C'était un homme qui vivait parmi les pêcheurs mais ne mangeait pas de poisson, tant il adhérait à tous les préceptes d'une existence de Rasta: pas d'alcool, pas de tabac, pas de viande ou de produits laitiers, tous ces principes d'un mode de vie extrêmement restrictif que les Rastafari appelaient l'Ital. A vingt-six ans déjà, sa barbe épaisse et le ruissellement de ses dreadlocks lui donnaient l'allure flétrie d'un devin dont les feuilles de thé ne prédisaient que la catastrophe. Certains jours, il apportait sa guitare sur la plage et beuglait ses chansons reggae annonçant le péril imminent guettant les Noirs, avec une austérité tempétueuse qui devait paraître déplacée, au bord de la mer. Il n'était plus temps de folâtrer avec une Babylone à l'affût, avertissait-il, prenant souvent les villageois au piège de longues conversations où il leur enjoignait de se fortifier l'esprit et le corps contre les maux du monde occidental. « Car un esprit faible est à la merci des vers de Babylone », les admonestait-il, en les perçant d'un regard capable d'ennuager le soleil. Ce regard, mes frère et sœur et moi finirions par trop bien le connaître. »

« Ces hautes barrières avaient été érigées pour la première fois en 1944, quarante ans avant ma naissance, quand le gouvernement avait consacré des années à bétonner nos marécages en vue de construire un aéroport aux abords du village, pendant que des hôtels se dressaient lentement tout autour de nous. Chaque nouvel hôtel qui se construisait était plus grand que le précédent, jusqu'à ce que les complexes touristiques ressemblent à nos demeures et plantations coloniales encore debout, un bon nombre servant d'attractions et de destinations de mariage pour touristes. C'était le fantasme que ces touristes avaient envie d'investir : prendre des bains de soleil dans des hôtels de la côte baptisés Royal Plantation ou Grand Palladium, puis se marier sur la terre où les esclaves avaient été torturés et mis à mort. C'était le paradis - un lieu où notre histoire et notre terre ne nous appartenaient plus. Chaque année, les Jamaïcains noirs se laissaient de plus en plus déposséder de cette côte, ce joyau de notre île offert aux yeux du monde extérieur, toute cette beauté qui avait été la nôtre rachetée par de riches hôteliers ou vendue à des étrangers par les descendants d'esclavagistes blancs qui gagnaient des fortunes sur notre dos et détiennent aujourd'hui encore une part suffisante de la Jamaïque pour continuer d'en tirer des profits. »

« Mon père chantait dans ces hôtels pour gagner sa vie, mais pour lui le reggae était avant tout une expérience religieuse. Il pensait que s'il continuait à jouer son reggae avec la juste conviction, ce monde tordu se réveillerait et changerait. S'il continuait à jouer, il réussirait à sauver l'esprit des Noirs et nous atteindrions Sion, la Terre promise, en Afrique. Certains jours, il lui suffisait de communier avec Jah, de diffuser le message de Sa Majesté, et c'était ainsi qu'il avait continué à jouer sa musique sacrée pour les touristes dans les stations balnéaires populaires de Negril et de Trelawny, et de nourrir le vaste appétit de l'imagination des Blancs et des étrangers, alors que la Jamaïque le fuyait, lui et son message. Ce que les touristes ne pouvaient deviner, tandis qu'ils buvaient et mangeaient pendant que mon père chantait et exhibait ses dreadlocks sur scène, c'était la véritable motivation de son chant. Nuit après nuit, il chantait pour raser Babylone, c'est-à-dire eux, par le feu. »

« Alors que mon père a façonné notre vision d'un monde méchant et de son histoire cachée, ma mère a façonné notre amour de l'apprentissage et notre sens de l'émerveillement. Alors qu'il nous mettait en garde contre Babylone, elle nous montrait Sion, la Terre promise. »

« Pour nous, ma mère était une folle merveille. »

« Un livre, ai-je vite appris, était un voyage dans le temps.
Chaque page renfermait un pouvoir irréfutable. Lorsque le soleil brûlait si fort qu'il me rendait ivre, j'ouvrais l'encyclopédie gigantesque et m'y engouffrais. »

« En son absence, tous les week-ends, nous allions en villeau magasin d'Ika Tafara lui téléphoner. Ika était le frère rasta le plus proche de mon père, vénéré par de nombreux Rastas de Mobay pour avoir survécu au massacre de Coral Gardens. 
Cet événement avait provoqué l'une des périodes de brutalité gouvernementale les plus horribles de l'histoire de la Jamaïque, un temps que mon père évoquait parfois par bribes lorsqu'il nous faisait la leçon contre Babylone, afin de nous illustrer la longue histoire de son règne violent. La commune de Howell avait été réduite en cendres, la vision d'un mouvement rastafari unifié avait fini anéantie, et les Rastas, qui continuaient à prêcher la paix et l'amour, étaient devenus les cibles déclarées de violences civiles et policières unilatérales et d'une discrimination généralisée. Il leur arrivait souvent d'être arrêtés alors qu'ils marchaient le long des plages aménagées spécialement pour les touristes, car leur apparence était jugée horrible, et le gouvernement, qui courtisait les investisseurs étrangers, avait tenté d'interdire aux Rastas d'emprunter les routes côtières de Montego Bay. Leurs familles les rejetaient, comme ma grand-mère avait rejeté mon père en cet après-midi pluvieux, et la plupart des Rastafari, devenus des nomades et des reclus, avaient choisi de vivre paisiblement entre eux dans de petits campements disséminés sur toute l'île. Mon père n'était qu'un bébé, en 1963, l'époque où Ika vivait dans l'un de ces campements agricoles de Coral Gardens. Ce quartier de Mobay reposait sur d'anciennes plantations que le gouvernement et les propriétaires locaux avaient tenté de récupérer en vue d'un programme hôtelier. Les Rastas avaient refusé de céder leurs terres agricoles à Babylone, la police était intervenue pour les expulser sous une pluie de balles, tuant trois d'entre eux. »

« Malgré les appels à la riposte d'un groupe marginal de Rastas, la majorité des frères de Mobay avaient refusé de recourir à la violence, défendant leurs convictions pacifistes et appelant à l'unité. Refusant de s'y plier, un petit groupe de six Rastas s'était armé et avait riposté. Deux officiers de police avaient péri dans l'échange de tirs. En guise de représailles, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, avait pris pour cible les Rastafari de toute l'île, ordonnant aux militaires de « rafler tous les Rastas, morts ou vifs ». Des années plus tard, j'apprendrais par moi-même le reste de cette histoire brutale, horrifiée de ces informations qui défilaient devant moi. Au cours d'un long week-end d'avril 1963, qui débuta par ce que les Rastas appellent le « Bad Friday », l'armée jamaïcaine s'était déchaînée, attaquant et détruisant plusieurs campements de Rastas dans tout l'Ouest de la Jamaïque. Les forces de police s'entraînaient depuis des années au tir à la cible sur des photos de Rastafari, si bien que lorsque Bustamante leur avait finalement donné le pouvoir d'arrêter tous ces Rastas sous la menace d'une arme, nombreux sont ceux qui ne sont jamais rentrés. La police avait capturé, rasé de force, coupé les dreadlocks de centaines de Rastas. Elle avait emprisonné, torturé et blessé quelque cent cinquante Rastafaris et tué un nombre indéterminé de frères. Peu après, le mot « Babylone » avait remplacé définitivement le mot « police » dans le patois jamaïcain.
À l'école, on ne m'a jamais enseigné un seul mot de cet épisode; ce massacre avait été pratiquement effacé de l'histoire de la Jamaïque, et nous sommes très peu à être informés de ces atrocités, mais le terme qui désigne la police demeure depuis lors : « Babylone ». »

« Des années plus tard, lorsque j'ai eu le courage de demander à mon père pourquoi il portait du cuir mais ne mangeait pas de viande, il m'a réprimandée pour mon impertinence. Plus je rencontrais de Rastas, plus je me rendais compte qu'il n'existait parmi les frères Rastafari aucun évangile unique ou reconnu. Chaque homme façonnait son propre credo, traçait sa propre route. J'ai appris des décennies plus tard que certains Rastas refusaient en fait de voyager à bord de véhicules à moteur ou d'utiliser les machines de Babylone. Certains ne touchaient jamais à l'argent de Babylone, sauf avec des gants ou un sac en plastique. Et certains n'envoyaient pas leurs enfants à l'école, mes frère et sœur et moi l'avons appris après avoir parlé avec d'autres enfants rastas. Chaque homme était simplement l'auteur et l'interprète de sa propre vie, en fonction des sectes et des principes qui l'interpellaient le plus. Certains étaient plus stricts que mon père, d'autres plus indulgents. Et bien que je ne puisse pas parler de la situation du foyer d'autres frères, presque tous les Rastafaris croyaient au maintien de la paix et de l'harmonie en public, se considérant comme les défenseurs consacrés de Jah, unissant le peuple noir dans la lutte contre Babylone. »

« En observant de loin le groupe de nos frères Rasta, en observant leurs visages calmes et austères tandis qu'ils raisonnaient, les voyant parfois faire signe aux garçons de les rejoindre dans ce cercle, j'en éprouvais de l'envie. Car vingt-cinq années s'écouleraient avant que je n'apprenne les divers principes qui les réunissaient, et que je prenne place pour écrire et mener mes propres recherches. C'est alors que j'ai appris l'existence de trois sectes ou ordres principaux du Rastafari. La Maison de Nyabinghi est la plus ancienne et celle dont sont issues toutes les autres sectes. Nyabinghi pratique un militantisme panafricaniste, qui croit en Hailé Sélassié, réincarnation de Dieu sur la terre, en l'unification des Noirs, en leur libération et en leur rapatriement en Éthiopie. Les Douze Tribus d'Israël forme la secte rastafarie la plus progressiste, qui accueille dans ses rangs de jeunes Jamaïcains des quartiers chics et des étrangers blancs; ils mangent de la viande et croient en Jésus-Christ. Les Bobo Shanti, la plus récente des trois sectes, vivent à l'écart de la société en un groupe autarcique qui adhère aux lois mosaïques juives de l'Ancien Testament, notamment l'observance du sabbat et des règles singulières de mise à l'écart des femmes lors de leurs menstruations. J'ai vécu presque toute ma vie dans le respect d'un semblant de ces règles, mais je ne savais pas lequel de ces noms adopter. Certes, mon père se considérait surtout proche de la Maison de Nyabinghi, mais il n'est jamais devenu membre officiel d'aucune des trois sectes et, au fil de nos existences, il a puisé ses propres règles et inspirations dans les trois, créant son propre type d'ordre, sa propre Maison. »

« Avant de tourner les talons et de me précipiter dans la cour aux bavardages, j'ai observé les sœurs rastas. Toutes avaient les traits tirés, épuisés, les mains brûlées, calleuses à cause des travaux ménagers, comme celles de ma mère. Presque toutes tenaient un bébé ou un enfant en bas âge dans leurs bras, certaines étaient enceintes, comme ma mère. D'autres étaient tellement occupées par les enfants qu'elles pouvaient à peine se parler. À l'inverse du cercle des frères, aucune d'elles ne vociférait « Jah Rastafari ! ». Parmi elles, pas de révélations spirituelles. Rien que des femmes qui s'empressaient de retourner en cuisine à tour de rôle, et s'occupaient avec diligence de leurs enfants et de leurs hommes. Leurs envies bridées et sans formes, leurs foulards blancs qui se défont. À cet instant, le murmure effilé d'un souffle fantôme m'a saisie. Comme l'éclair d'une aile blanche, une pâle silhouette de femme, vaguement familière, a voleté entre les rideaux contre le mur. Une pensée, flottant hors d'atteinte, aspirait lentement l'air de la pièce. J'en ai frissonné, puis j'ai chassé ce spectre et j'ai fait demi-tour pour rejoindre les festivités aussi vite que possible. Il s'écoulerait beaucoup de temps avant que cette pensée ne ressorte dangereusement des buissons de mon esprit. Mais cette fois-là, je n'aurais d'autre choix que d'y prêter garde. »

« Ne voyez-vous pas toute la nécessité d'un monde de souffrances et de soucis pour éduquer une intelligence et en façonner une âme ? »
JOHN KEATS, « La vallée où se forge l'âme »

« - Alors, le henné, ça fait partie de votre... religion ?
J'ai secoué la tête. Elle m'a demandé si j'avais le droit de mettre du vernis à ongles. J'ai répondu par la négative. Elle m'a posé une autre question relative à Rastafari, puis une autre, à laquelle la réponse était non, toujours non, je n'avais pas le droit. Mais elle a continué, comme si elle essayait de me révéler sa clairvoyance sur Rastafari. Pourquoi le henné est-il autorisé, alors que le vernis à ongles ne l'est pas ? Pourquoi ne portes-tu que des jupes et des robes? Pourquoi tu ne peux pas porter de pantalons ? Pourquoi tu n'as pas le droit de te maquiller ? Pourquoi ne peux-tu pas te percer les oreilles ? Pourquoi tu ne peux pas te raser? Quelles étaient les règles ? Qui les établissait ?
"Mon père", avais-je envie de lui répondre. Mon père les édictait. Et maintenant, apparemment, rien ne me permettait de lui échapper. Toute l'excitation ressentie en parlant avec Shannon était bridée par la vision que j'avais de moi-même en fille parfaite de Rastafari, de ses tenues, de son allure. Mon humilité. Ma pureté. Mon silence. Il me semblait que Rastafari s'emparait de chaque moment de ma vie, de chaque conver-sation, de chaque espoir d'amitié.
Le collier de ma honte pesait sans cesse de plus en plus lourd, et mon visage me brûlait sous les projecteurs de ses questions. J'ai regardé les autres filles flotter au loin.
- Mais et ton frère ? (Sans désarmer, Shannon s'est à nouveau collée à mon oreille.) Est-ce qu'il a aussi ses règles à respecter ?
Elle était maintenant sur la plus basse branche, ses jambes pâles se balançant près de ma tête.
J'ai fait non de la tête. »

« Si j'avais eu les mots pour ce faire à ce moment-là, il aurait été plus simple de lui dire que chaque Rastaman était la divinité de sa maison, que chaque mot prononcé par mon père était parole d'évangile. Il n'y avait pas de texte fondateur ou de principes unificateurs, pas de maison sainte à l'exception de la Maison de Djani. Vivre dans un foyer rasta, c'était comme être dans une église permanente, sauf que les écritures se révélaient aussi variables que le ciel, mon père étant à la fois le dieu de la mer et le dieu du soleil.
- Que se passe-t-il si tu ne suis pas ses règles ?
- J'ai des problèmes. »

« Mon père ne deviendrait jamais charpentier, banquier ou chauffeur de taxi, répétait-il toujours. Il chantait pour Jah et ne se voyait avancer sur aucune autre voie. Il n'avait donc pas d'autre choix que de retourner chanter dans les cabarets des hôtels de la côte ouest, reprenant les dix mêmes chansons de Bob Marley qu'il avait peaufinées pour en faire sa lance d'or, décochée en douce sur la foule des touristes qui dînaient de steaks et buvaient aveuglément jusqu'à tout oublier. Avec nous, à la maison, il pouvait encore se comporter en roi. Toutes les images et tous les sons lui appartenaient, tous les mots lui appartenaient. S'il se levait béat de bonheur, nous devions tous l'être aussi, peu importaient nos émotions. Il n'avait jamais lavé un plat ou une assiette, jamais allumé une cuisinière, jamais touché un balai. Ma mère lui servait tous les plats dès qu'il les réclamait, et son régime Ital était notre régime. La télécommande de la télévision et toutes les chaînes que nous regardions lui appartenaient. Sa chanson était la seule et unique chanson. Il s'ensuivait donc que notre punition lui appartenait, à lui et à lui seul. »

« J'avais trop mal pour m'habiller, j'ai appelé ma mère dans ma chambre et je lui ai dit que j'avais besoin de son aide pour fermer mon soutien-gorge. Je n'avais pas du tout besoin de son aide. Mais je voulais qu'elle voie. Ce qu'il avait fait. Ce qu'elle avait fait. Je voulais qu'elle ait ça en face, Nos regards se sont croisés brièvement dans le miroir et elle a détourné les yeux. Elle a jeté un coup d'œil dans mon dos, puis elle a marqué un temps d'arrêt. J'ai attendu qu'elle dise quelque chose, n'importe quoi. À sa mine sévère, j'ai compris: elle savait que je l'avais fait venir uniquement pour lui montrer.
- Tu es vraiment drôle, m'a-t-elle dit.
Même aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre pourquoi elle m'a dit ça. Peut-être n'était-elle pas prête à affronter tout cela. Peut-être pensait-elle que c'était justifié, que j'étais une ingrate, que sa blessure était légitime. Ou qu'en détournant le regard, elle réussirait en quelque sorte à défaire ce moment, à le reprendre. Je n'en sais rien. Ce moment demeure sans réponse et sans fin. Quelque part au cours de notre vie commune, l'amour et la souffrance sont éclos du même œuf, comme complices d'un crime. Elle m'a agrafé mon soutien-gorge et j'ai grimacé. Elle est restée debout un moment, sans jamais croiser mon regard dans le miroir, et n'a rien dit de plus. Elle m'a tendu une chemise. Puis elle est sortie et elle a fermé la porte, me laissant seule.
En me voyant dans le miroir, j'ai su que je n'étais rien. Que je ne méritais rien. J'étais plus petite qu'un grain de poussière dans l'œil de Dieu, désireuse d'être emportée par son ouragan, de lâcher le bois flottant pourri auquel je m'accrochais et de me noyer enfin. Au lieu de cela, je me suis assise avec moi-même et j'ai bu cette solitude, en m'enfonçant les ongles dans le poignet et en me détournant des légers petits coups de mon frère à la porte. »

« J'ai détourné les yeux du visage de Mme Newnham et je suis passée devant son bureau rempli de reliques catholiques, de tous ces colifichets qui m'étaient devenus si familiers au cours des derniers mois. Au lendemain matin de sa pire violence, mon père avait sauté hors du lit en poids plume et libéré, de son humeur la plus légère depuis des mois. À mon réveil, il roucoulait au son de sa guitare, la ceinture rouge toujours accrochée au mur de la chambre, au-dessus de sa tête, à côté de Hailé Sélassié. Chaque note qu'il chantait plantait un crochet acéré qui déchiquetait ce qui restait de mon esprit, et j'ai alors su ce que j'avais perdu. Ma mère, humiliée par les contraintes de notre pauvreté, m'avait finalement sacrifiée à sa colère. Mon frère, encore trop petit pour me sauver, s'était fait violemment plaquer contre le mur. Mes sœurs, se bouchant les oreilles avec les doigts, avaient appris à se coudre et à se clore la bouche. Dans ce monde, je n'avais plus personne pour me protéger. Cette expression du visage de mon père, noué par la détermination alors qu'il abattait sa ceinture sur moi, tournait en boucle dans mon esprit, un souvenir qui m'écrasait plus que les coups. Il me désagrège encore jusqu'au néant, même aujourd'hui. À force de coups, il avait essayé d'extraire Babylone de moi. D'étouffer la femme que j'étais en train de devenir, celle qu'il imaginait l'éclaboussant d'eau de pluie sale dans une rue future. « Épargner le bâton et gåter l'enfant », m'a déclaré mon père quand tout a été fini. Mais il n'y avait plus rien de moi-même à gâter, plus rien à épargner. Je me suis regardée dans le miroir et je n'ai vu que de la laideur. Les racines emmêlées de mes dreadlocks et ma dent de devant cassée étaient laides. Les arbres étaient laids, les routes étaient laides, le ciel et la mer étaient laids. Mais le soleil se levait encore à la sonnaille des oiseaux, et la banalité de toute cette scène semblait délavée par la pitié. J'ai repoussé mon petit déjeuner et je n'en ai pas dit plus que ce qu'il fallait dire. Je me suis habillée pour aller à l'école et j'ai accompagné mes frère et sœurs jusqu'à ce bâtiment sordide, en lançant des bonjours vides et un sourire en coin à mes camarades de classe comme si rien ne s'était passé, jusqu'à ce que, bien des mois plus tard, Mme Newnham m'appelle dans son bureau. »

« J'écrivais des histoires sur des mondes imaginaires et des poèmes à la lumière du soleil qui scintillait sur les orangers, mais je n'avais jamais essayé de cerner le fantôme qui faisait naître en moi cette douleur profonde. »

« Je passais la plupart de mes heures de veille à sauter d'une époque à l'autre de la littérature, en consommant siècle après siècle et en cliquant sur le nom de chaque poète. Parfois, les entrées comprenaient un bref enregistrement d'un acteur lisant un extrait de poèmes, et c'est ainsi que je suis tombée sur l'entrée concernant Sylvia Plath. J'ai cliqué sur l'enregistrement d'un poème intitulé « Daddy ». La voix était celle d'une femme noire qui récitait les premières vers de « Daddy »: Tu ne fais pas, tu ne fais pas / Plus de chaussure noire / Dans laquelle j'ai vécu comme un pied / Pendant trente ans, pauvre et blanche, disait-elle. J'étais fascinée. J'ai plus ou moins compris. J'ai passé ce curieux clip en boucle, puis j'ai trouvé le poème complet sur Internet. Je l'ai appris par cœur, je l'ai étudié, j'ai porté ces vers sur moi pendant des semaines, je me reconnais-sais si intimement dans la relation troublée de l'oratrice avec son père, me sentant étrangement regardée tant elle reflétait ma propre relation accidentée avec le mien. Certains jours, j'imaginais que je dormais dans ma chaussure noire, sans air ni fenêtre, et m'enfermant en moi-même. Je ne savais pas qu'une poésie pouvait coller d'aussi près à ma vie. J'ai recherché d'autres poèmes de Plath et je me suis laissé séduire par leur prosodie étrange, luxuriante, hémorragique. Lorsque j'ai lu qu'elle s'était suicidée, j'ai pensé que c'était un signe, que d'une manière ou d'une autre elle me comprenait, que son souffle chuchotait à travers le voile. Je me suis vue comme l'orchidée de la serre, un immense camélia, un phénix renais-sant de ses cendres pour avaler les hommes comme si c'était de l'air. Prends garde, prends garde. Maintenant, la poésie se nourrissait de mes veines. »

« Ce jour-là, il ne m'a rien dit au sujet du poème et il ne me dirait plus rien de ma poésie avant longtemps. J'ai été surprise d'y puiser une certaine joie de constater que mes mots pouvaient l'affecter, après tout. J'ai su alors que je pouvais enfin me construire un monde hors de sa portée. Sur la page, je n'étais pas la princesse, j'étais le dragon. Je voulais qu'il voie le monde cruel à nu, comme je voulais que tous les hommes voient ce monde cruel, leurs actes réduits en cendres sur ma langue. »

« - La Tempête est sa plus belle œuvre, a déclaré le Vieux Poète. Elle bouge comme la mer. Et à chaque ligne, on entend le clapotis des vagues d'un poète qui approche de la fin de sa vie. »

« Il supprimait et réorganisait mon travail à sa guise, essayant de me montrer les secrets d'assemblage d'un vrai poème. « Un vrai poème, m'a-t-il dit, selon Nabokov, s'inscrit chez le lecteur non pas dans sa tête, son cœur ou même ses tripes, mais dans sa colonne vertébrale. »»

« - Pourquoi j'écris ? ai-je demandé à la foule, en croisant le regard de ma mère, mais incapable de regarder le Vieux Poète. Pour moi, la question semble synonyme de Pourquoi respirez-vous? La réponse est simple... J'écris parce que je le dois. C'est aussi naturel et incontrôlable que les battements de mon cœur. Parfois, c'est mon rythme cardiaque, mon essence même et ma survie.
Du haut de mon pupitre, j'ai baissé les yeux et j'ai vu le sourire de matou comblé du Vieux Poète, les lèvres retroussées avec une espèce de fierté.
- Comme quelqu'un me l'a dit un jour, un poème est une chose... une cathédrale de sons et d'images, et écrire un poème, c'est souvent comme sentir le vent d'une grande décharge de puissance vous envahir. Je me sens toujours plus forte, telle une mortelle passée de l'autre côté, avec des vers d'immortalité. »

« Sillonner les routes de campagne avec mon père devenait désormais un acte de foi. Hier soir mon père est devenu fou, ai-je appris par e-mail au Vieux Poète, le lendemain de notre retour rugissant de Kingston, en lui annonçant que je n'effectuerais plus le voyage jusqu'à Spanish Town, lui décrivant la réaction de mon père à ce qu'il pensait avoir vu se produire entre nous. Je ne l'avais jamais vu à ce point hors de lui, ai-je écrit. La réponse du Vieux Poète m'est revenue dans cette police bleue imperturbable, cavalière et insouciante. Ton papa est d'une génération très différente de la mienne, a-t-il écrit. Il aura toujours besoin de quelque chose contre quoi se déchaîner. Cette manière de minimiser l'épisode m'a stupéfiée. Sa réponse rendait mon père si pitoyable. Il n'était plus le dieu de rien. Peu à peu, mon père a fini par m'apparaître tel que le monde devait le voir: un empereur nu. »

« Cet assombrissement troublant de son mental a coïncidé, dans ma perception, avec l'arrivée d'un Rastaman qui se faisait appeler Jahdami, que mon père avait rencontré lors d'une de ses séances hebdomadaires de « reasoning » chez Tafara Products, au contact duquel sa paranoïa semblait encore plus dangereuse, encore plus inflammable. Dans les mois qui ont suivi leur rencontre, le tempérament de mon père n'a fait que gagner en malfaisance, entraînant lentement ma famille dans une pente dévastatrice, ce dont nous ne nous sommes toujours pas remis. »

« Dans le vert-de-gris crépusculaire de la campagne, mon père avait passé ce temps au téléphone avec son nouvel ami Jahdami, à ruminer. Chaque jour, en notre absence, il s'enfonçait un peu plus dans les ténèbres, amassant des pierres de roche forgées là dans un feu vertueux, sa fronde armée et en attente, sa visée ferme. »

« Les marques de brûlure de sa colère apparaissaient partout où je posais le regard, ma famille était couverte de flétrissures et de cloques. La nuit suivant mon retour de voyage aux États-Unis, Ife m'a pris à part et m'a révélé que mon père avait menacé de lui casser une chaise sur le dos, en notre absence, ma mère et moi. Elle avait pleuré à cause de règles douloureuses, ce qui avait déclenché sa colère. La douceur de son esprit lui rappelait trop sa propre mère, et au premier signe de ses larmes sa colère s'allumait toujours et il l'avertissait que c'était un signe de faiblesse. Elle n'avait que quatorze ans, Il la guettait comme un faucon, convaincu qu'au lycée elle tomberait enceinte. Ce soir-là, j'ai fait de mon mieux pour la réconforter alors qu'elle ne pouvait contenir ses larmes, et je me suis promis de ne jamais pardonner la chose à mon père. Pourtant, je ne me suis pas confrontée à lui. Au contraire, le silence s'est noué en moi. Bien avant de partir en voyage, je l'avais senti déjà enchevêtré, après que Shari avait fait irruption dans notre chambre et s'était effondrée sur moi, en pleurs. Elle répétait une danse pour la visite de la reine Élisabeth, en 2002. Lorsque mon père l'avait appris, il avait lâché un feu roulant d'imprécations, lui interdisant de s'y rendre. « Jamais aucun de mes gosses s'inclinera devant cette vampire d'Eliza-bat, avait-il rugi. Firebun Babylon ! » Shari avait gémi dans mes bras, me racontant l'incendie, le souffle court. Elle n'avait que dix ans, mais elle était déjà l'observatrice la plus aiguisée de sa cruauté - la façon dont il traitait les autres l'avait trop tôt endurcie, et je voyais bien que son esprit s'était rapidement éloigné de lui. Tous les jours, en regardant mes sœurs grandir, j'étais effrayée de voir leur vie et la mienne se muer lentement en boucle sans fin. »

« Je m'y étais presque habituée, jusqu'à ce que la nuit tombe. Lorsque la maison dormait, ma stase tourmentée m'envahissait, et je pleurais parfois le monde qui me manquait, le cri au néon de mon adolescence filant devant moi dans ma chambre. Tout ce temps passé à l'isolement m'aurait semblé insupportable s'il n'y avait eu la poésie. Sans mes poèmes, je n'y aurais pas survécu. J'étais convaincue que cet isolement devenait un rite de passage poétique, que c'était ainsi que tous les grands poètes avant moi avaient vécu. J'ai pensé à Emily Dickinson, isolée dans ses espoirs et ses désirs inassouvis, qui avait brûlé avec une intensité singulière à son bureau, distillant son chagrin dans des centaines de poèmes. À Sylvia Plath, le cœur brisé et isolée du monde à la campagne, qui avait écrit en cinq mois seulement les poèmes stupéfiants qui scelleraient sa renommée. Des poèmes qui allaient finale-ment rencontrer et transformer celle que j'étais à seize ans. Dès lors, je ne regrettais pas trop profondément le monde extérieur, car tant que j'avais un poème dans la tête et un stylo en main, je croyais que ce grand conflit finirait par s'arranger. Chaque mot, chaque poème corrigerait un jour la trajectoire de ma vie. Lorsque j'ai reçu un appel pour me rendre à Kingston dans le cadre de l'atelier de poésie du lauréat du prix Nobel, j'ai enfin senti le flux des possibles s'animer à nouveau autour de moi. Le poète Derek Walcott avait débarqué sur l'île et donnait un atelier aux meilleurs poètes de Jamaïque, et j'étais l'une des huit personnes choisies pour en faire partie. »

Quatrième de couverture

Cette histoire commence au bord de la mer des Caraïbes, sur un petit carré de plage jamaïcaine préservé des constructions d'hô-tels de luxe qui envahissent la côte. Ici, la jeune Safiya grandit avec ses frère et sœurs entre une mère éprise de littérature et un père musicien de reggae qui obéit strictement aux préceptes rastafaris. Safiya évolue dans une Jamaïque pleine de musique, de mots, de nature triomphante, mais aussi dans un foyer marqué par l'oppression. Le père de Safiya y règne en maître, et inculque à ses enfants dès leur plus jeune âge l'horreur de « Babylone », qui désigne autant le maquillage ou la danse que la royauté britannique ou les violences policières.

Alors que Safiya voit sa mère se plier en silence aux exigences grandissantes de son père, la jeune fille choisira la voix de l'éducation et de la littérature pour découvrir qui elle est vraiment, et le faire savoir. Récit puissant d'un destin hors du commun, Dire Babylone est la preuve éclatante que la littérature peut changer le cours d'une vie.

Safiya Sinclair est née et a grandi à Montego Bay en Jamaïque. Poétesse, elle est l'autrice d'un recueil intitulé Cannibal, couronné par de très nombreux prix dont le Whiting Writer's Award. Salué unanimement par la critique et les lecteurs, Dire Babylone a reçu le National Books Critics Circle Award et a été sélectionné dans les meilleurs livres de l'année par The New York Times, The Washington Post, Elle, Time Magazine et Barack Obama.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
518 pages
Traduit de l'anglais (Jamaïque) par Johan-Frédérik Hel Guedj
National Books Critics Circle Award

dimanche 27 avril 2025

Seule restait la forêt ★★★★☆ de Daniel Mason

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

"Seule restait la forêt" autour de cette maison perdue dans les bois. Soumise aux aléas du temps. 
De la guerre. 
Du changement climatique. 
Fantômes rôdant. 
Amour aidant. 
Aimant. 
Enracinant. 
Une lecture empreinte de nature. 
Le temps passe. La nature reste.
Il fut bon et intéressant d'être témoin de la transformation d'un endroit emmuré au gré du temps, des saisons et de l'Histoire pendant un demi millénaire. Un retour à un entrelacs de nature. De sauvagerie.
Inévitablement. 
Quand le passé se lit partout dans le paysage.
Un roman envoûtant.  

« ... faire un feu sur Ararat avec les vestiges de l'arche. »
NATHANIEL HAWTHORNE, Carnets américains, 1835-1853 

« Mais comment pourraient-elles comprendre ma passion, celles dont le cœur n'a point subi la morsure d'une baïonnette adoucie par une reinette d'automne ? »

« verroterie abandonné par la femme d'un docker dans un moment d'indécence, un verre fendu tombé des lunettes d'un comptable, des mèches éparses emportées par une brise marine depuis l'échoppe d'un barbier au marché, des noyaux de pêches, des feuilles rongées de moisissure portant des chansons oubliées. Il y a aussi des graines, innombrables, dispersées dans la cargaison humide: trèfle violet, séneçon, spargelle, lotier corniculé, fétuque des prés, pissenlit, torilis des champs, lupuline, plantain. »

« Parmi les broussailles, l'écureuil courait 
Observé de loin par la chouette 
À la recherche de recoins secrets 
Où dissimuler sa recette. »

« L'écureuil, lui, poursuivait son banquet 
Avec sa belle demoiselle 
Lui rapportant chaque jour d'autres mets 
Cachés à l'abri sous le gel.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc.

Enfin un jour, sans un coup de semonce 
Un rideau de neige tomba 
Et changea les prés envahis de ronces 
En vastes draps d'un blanc de soie.

Courant dans les galeries sous la neige 
Notre fière bête partit 
La chouette était toujours à son manège 
L'épiant d'une oreille aguerrie.

Enfin le rapace surprit un son 
Et sans attendre plus encore, 
Il plongea, laissant là sur les flocons 
L'empreinte emplumée de la mort.

L'écureuil n'est plus, mais sans lui demeurent 
Ses réserves bien enterrées 
Qui jusqu'au chaud printemps attendront l'heure 
De percer leur coque et germer.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc. »

« Ici, on ne détruit pas de toute façon on ajoute seulement, on agglutine, maison à maison, cabane à cabane, comme dans un monstrueux nom allemand. Partout, on aperçoit ces masses proliférantes : une nouvelle aile est construite, l'ancienne aile devient le quartier des domestiques, l'ancien quartier des domestiques la grange, l'ancienne grange la remise à calèches, etc. Elles muent, ces maisons ! À mesure que les siècles passent, je ne serais pas étonné de les voir déambuler à travers la cam-pagne, semant d'anciennes incarnations dans leur sillage. »

« P.S. : Les fourmis ont mangé la colle à enveloppes, si bien que je n'avais pas encore scellé celle-ci ; et il se trouve que hier soir j'ai repris vos Voyages, et ai ouvert le livre sur votre description du crépuscule alors que nous quittions les Açores, ce sentiment de ne faire qu'un avec le monde - de se dissoudre. Je me demande à présent si ce n'est pas ce que je cherche lorsque je peins - à disparaître dans quelque chose. C'est peut-être cette qualité que j'avais fini par détester dans mes grandes toiles. Je me trouvais toujours au centre. Pas littéralement : pas le petit WHT, regardant par-dessus son épaule à la façon de Cole dans son Oxbow. Cependant l'acte même de composer, dans le sens précis où un peintre l'entend quand il parle d'assembler différentes parties en un tout harmonieux -, cet acte de cohésion place naturellement le sujet au premier plan. Cole en est un bon exemple : tout est censé être la nature sauvage, pourtant il ne fait aucun doute que nous la voyons à travers les yeux de l'homme. Non pas que je remette en question son talent. Mais lui est toujours là, tandis que mes instants les plus splendides sont ceux de dissolution. Que faut-il en déduire, cependant ? L'art peut-il exister sans être humain ? Voilà peut-être ce que je souhaite capturer : la bête telle que vue par la bête, l'arbre tel que vu par l'arbre.
Je plaisante, quoique. »

« P.-S.: La campagne ! Les pommes commencent à apparaître. Les fraises des bois l'ont déjà fait. Les champignons sont assez larges pour qu'on s'abrite dessous. Les gerbes d'or hochent la tête sur mon passage des connaissances qui me saluent. Les limaces laissent des hiéroglyphes sur l'écorce des bouleaux.
Une dernière observation. Un héron à la cime des arbres - vraiment, se perchent-ils si haut ? J'avais toujours imaginé qu'ils se cantonnaient aux marais. Mais là, au-dessus de moi, j'ai ma réponse. »

« La joie que ta douce compagnie a apportée 
Laisse une ombre une fois passée. »

« Je propose un nouveau calendrier : pas un automne, mais douze, cent. L'automne où les bouleaux sont jaunes, mais conservent leurs feuilles ; où les hêtres sont verts, mais les feuilles des bouleaux sont tombées ; où les chênes prennent une teinte d'abricot mûr, et les hêtres jaunissent ; où les chênes deviennent brun cigare, et les hêtres se recroquevillent en rouleaux craquants couleur cuivre. Ainsi de suite : j'en ai sauté quelques-uns.
Mais appeler tout cela simplement « l'automne » ! »

« Les premières neiges sont tombées ici. Les hêtres et les chênes n'ont pas encore perdu toutes leurs feuilles, et la neige blanche sur le brun et le rouge offre un spectacle magnifique - je travaille à une plus petite toile, pour tenter de saisir ce que j'entends par là. »

« Cher ami,
Je n'attends pas de réponse. Tu es au courant de ma situation. Katherine est partie rejoindre sa mère à Albany. Je resterai ici, avec mes fougères et ma montagne. Aucun mot ne saurait décrire les larmes, la fureur - en réalité, je ne la croyais pas capable de cela. Rien ne peut l'apaiser, quand bien même je lui assure que ce que je partage avec elle et ce que j'ai partagé avec toi existent sur des plans séparés. Elle serait toujours restée ma femme, jamais je n'ai pensé le contraire, jamais je n'ai envisagé de lui causer une telle douleur. Oh, mais qui cherché-je à convaincre ! La persuaderas-tu, Nash ? Ta présence ici est proscrite, tu le sais. La menace est très claire - ta carrière sera détruite, ta vie aussi. Je soupçonne que la mienne l'est déjà ma car-rière, j'entends; je vivrai - mais plus j'y réfléchis, plus il me semble que ma carrière a pris fin à mon arrivée ici, quand j'ai arrêté de peindre pour eux, et véritablement essayé de voir. Cependant, tu es trop remarquable pour que le monde te perde. Oh, le rêve me hante que tu puisses renoncer aux honneurs des hommes et me rejoindre, disparaître avec moi parmi mes feuilles éphémères. Mais tu es fait d'une autre étoffe c'est le monde qui a besoin de toi, pas seulement moi. Voilà ma justification, même si je sais qu'on ne m'a pas laissé le choix. Uniquement de la tristesse.
Alors : pas de scandale, pas de suppliques. J'observerai de loin, en me contentant de savoir qu'un jour je me découvrirai peut-être dans tes pages. S'il devait arriver, lors d'un voyage d'agrément dans ces montagnes, que ta calèche passe à mon bâbord, n'aie crainte je te promets de regarder à tribord. Je ne te demande qu'une chose. Si ta harpie de femme n'a pas détruit mes lettres, je te prie humblement de me les renvoyer, comme je te retourne à présent les tiennes. Il y a là des choses que je souhaite cacher au monde, et seulement garder dans ma mémoire. »

« Partout, les traces de petits animaux, les empreintes profondes de cerfs. La neige rend leur passage lisible, révèle les cartes silencieuses de la longue nuit. 
L'écouteraient-ils, les animaux? Elle sourit tristement, imagine le tamia la réprimander depuis son confession-nal en chêne. Les mésanges cancanantes. La vengeance sommaire du loup.
Non. 
Pas aux souris ni aux martres. Pas à la rivière. Pas à la terre.
Mais peut-être ?
Elle s'arrête dans la forêt, scrute les alentours. L'instant d'après, elle est à genoux, creusant dans la neige jusqu'à trouver la mousse en dessous. Elle jette ses moufles, se remet à creuser. Quand elle atteint le sol gelé, elle attrape un bâton pour racler les cailloux, les minces racines. Du terreau noir s'effrite. Plus profond encore. Jusqu'à ce qu'elle puisse appuyer son visage dans le trou.
Elle l'inspire, cette odeur froide et sucrée de mousse et de terre. Elle chuchote à l'intérieur, sent la chaleur de son souffle remonter vers elle. Elle contemple l'endroit où elle l'enterrera, puis presse ses lèvres dans le creux, et commence à parler. »

« L'été, quand les jours étaient longs, ils s'attardaient dans la forêt tant que la lumière le leur permettait.
L'automne aussi.
L'hiver, ils lisaient.
Dickens. Hawthorne. Wordsworth. Poe les nuits les plus noires. Camões pour elle, affirmait-il, lui demandant quelle sonorité cela aurait eu en portugais. Erasmus Nash, dont il avait beaucoup d'œuvres, et qui avait été son ami. Choisissez ce que vous voulez, lui avait-il dit, et elle était allée dans la bibliothèque, avait pris un livre, et le lui avait rapporté. »

« Un chant de DÉCEMBRE.
Une autre ballade par deux dames AU REPOS. sur l'air de Quand Phébus dormait, etc.
POUR FIFRE et VOIX

Chantez-nous un air tendre de décembre 
Pour apaiser le froid des nuits d'hiver. 
La fin de l'an ne saurait plus attendre 
Emportant avec elle la lumière.

L'été brûlant passé, les jours s'abrègent 
Cédant peu à peu leurs joies à la nuit.
Désormais un puissant sommeil assiège 
Nos heures de veille autrefois bénies.

L'hiver arrive du nord à pas lents 
Saisissant dans son étau sans pareil 
La terre muette, les ruisseaux stagnants 
Le papillon de nuit, la guêpe, l'abeille.

Le crapaud qui dans les feuilles s'enterre 
Ploie devant l'avancée de la saison 
Comme le rouge-gorge, lui qui naguère 
Claironnait si joyeusement ses chansons. 

Le gel laisse sur les feuilles un manteau 
De cristal pur, secoué par le vent. 
La glace fait dériver les bardeaux 
Saisit le toit, les murs et les auvents.

Saisit la lune brillant dans le puits, 
Piège les poissons vivants dans sa nasse. 
Gèle l'étang en de soyeux replis 
Des bulles noires errant sous la surface.

Saisit: la fange au fond des cabinets, 
Le ver, l'asticot aux traces si fines 
Les corps qui depuis longtemps reposaient, 
Ensevelis, les os ceints de racines.

Et saisit à présent le froid lui-même : 
Le verre éclate, le mercure s'épand. 
Le soleil à son tour apparaît blême 
C'en est fini de la course du Temps.

Ra ta, ta ta, Ra ta, ta ta Ratata tilitata »

« Ce qui se passe ensuite peut être décrit comme l'histoire de deux vents.
Un siècle s'est écoulé depuis que le lion des montagnes a massacré les moutons des Osgood, provoquant des changements qui ont transformé le paysage autour de la maison. Les pâturages ont cédé la place aux ronces, les ronces aux broussailles, et les broussailles aux bouleaux et aux pins, tandis que des chênes, des hêtres et des châtaigniers naissaient des fruits abandonnés par l'écureuil tué un matin d'hiver par l'attaque de la chouette. Au fil des ans, on a découpé de plus petites trouées dans cette deuxième forêt : un potager, un pré où peindre la course des nuages, un terrain de croquet pour des clients qui ne sont jamais arrivés. C'est au bord de cette pelouse qu'un hêtre - affaibli par une fissure apparue un matin de gel soudain, par les assauts des pics suceurs de sève, par les insectes mineurs qui ont gravé des runes énigmatiques sur ses feuilles est secoué par un vent cinglant, et se casse en deux. En tombant, il heurte un châtaignier voisin - pas très fort, mais assez pour lui arracher une branche, laissant une longue et mince cicatrice de moelle marron clair.
C'est le premier vent d'importance. Le deuxième arrive seulement quatre mois plus tard, en juin. Un vent chaud, humide aussi, qui éclabousse l'ouest des Appalaches. Il apporte dans ses rafales un bouillon de petits animaux - oiseaux, scarabées, araignées accrochées à leurs écheveaux de soie, graines en forme d'aigrettes et de parachutes. Tandis qu'il balaie les collines, il donne et reprend, et dans un bois au nord du fleuve Susquehanna il survole une forêt de cent mille châtaigniers. Pendant des générations, les châtaignes ont nourri les enfants mohawk et oneida, les colons allemands, les milices de la Révolution, les garçons de ferme, sans parler des cerfs, chevaux, ours, élans, cochons, oiseaux, vers, écureuils, porcs-épics et limaces. À présent les arbres sont morts, étranglés par des vagues épaisses et filamenteuses de chancre qui les ont frappés la décennie précédente. Des vrilles jaunes se déploient sur leur écorce à partir de cloques de la taille de têtes d'épingle, tandis que de microscopiques corps fructifères à l'aspect de fioles projettent leurs munitions dans le vent.
C'est une de ces balles qui nous intéresse maintenant.
Durant sa brève existence, la spore n'a jamais quitté son arbre hôte. En forme de fuseau arrondi, coupée en deux par un mince septum semblable à la rainure d'un comprimé, elle vit depuis une éternité dans les profondeurs humides de sa cavité, agencée avec ses sœurs en rosettes bien ordonnées. Par conséquent, sa libération, quand le vent de l'est vient emporter des rideaux de spores dans la forêt détruite, entraîne une transformation qui n'est rien de moins qu'une extase. Relâchée, virevoltant, elle s'élève au-dessus de la mort qui l'entoure, quitte la cime de son hôte, effleure la voûte des arbres, tournoie dans les remous tiraillants d'un pin d'été qui agite ses branches, puis est aspirée vers le ciel. Haut dans la ceinture de nuages gris-noir, retombant joyeusement, elle bondit par-dessus les Catskills, longe l'Hudson, remonte à toute allure les flancs des Taconic. Le vent est rapide. La spore le sent tirer sur sa membrane. Un merveilleux instant, elle semble prête à se dissoudre dans l'air, ou s'envoler si loin qu'elle ne redescendra plus. Brièvement, le plaisir - car comment appeler autrement cette alchimie ? - est presque insupportable, jusqu'à ce que dans un nuage elle frappe une goutte de pluie naissante.
Elle dégringole de nouveau. La goutte se déforme, s'aplatit. Des petites vagues roulent à sa surface tandis qu'elle accumule l'humidité du nuage. Elle descend, émerge au-dessus des forêts tourbillonnantes. L'air se réchauffe, la goutte de pluie grossit. Tombe plus vite.
Elle atterrit dans un champ près de la maison jaune dans les bois du Nord. C'est le matin. L'herbe est mouillée. Le poids de l'eau est colossal, mais il fait chaud, et une fois l'orage passé, un chien qui se roule dans l'herbe ramasse la spore sur ses poils, et s'ébroue. En une bouffée d'air, la spore décolle de nouveau.
De petits courants thermiques montent de l'herbe. La spore flotte jusqu'à la forêt, et se dépose sur le châtaignier à la balafre marron clair infligée par la chute du hêtre. Ce n'est pas la première fois que le chancre passe par la forêt. Cela fait près de vingt ans qu'il a entamé sa marche, et la moitié des châtaigneraies de la Nouvelle-Angleterre a été décimée. Des milliards de spores ont voyagé avec le vent, des milliards encore ont accompagné les pas chaloupés des oiseaux, des insectes et des mites. Cependant, il n'est pas si facile de détruire une forêt. La bonne spore doit déceler la bonne faille dans les défenses du bon arbre, doit germer et trouver les couloirs à travers lesquels déployer son éventail étouffant dans l'écorce du châtaignier. Elle doit contourner les remparts boursouflés que l'arbre dresse face à l'assaut. Doit jeter son poison, dissoudre les barricades au sein du bois.
Ainsi, jusqu'à présent, cette forêt a été épargnée. Chaque été, les châtaigniers peuplent la voûte des arbres de panaches vacillants, si éclatants qu'on les dit illuminés par leur propre soleil. Chaque automne, leurs fruits se répandent en tapis sur le sol de la forêt. Au printemps, leurs feuilles sont tendres et vertes, teintées de brun-roux. Ils sont au sommet de leur vigueur, quand l'inoculation a lieu. »

« Notre attention se tourne à présent vers le coléoptère. Si les jeunes mariés s'étaient interrompus ne serait-ce qu'un instant dans leur jouissance mutuelle, et avaient soulevé l'écorce de la bûche où Tom avait découvert qu'il pouvait appuyer les pieds pour une meilleure prise, ils se seraient peut-être demandé comment une œuvre d'art d'une telle beauté avait pu apparaître là. En effet, les galeries larvaires du scolyte de l'orme sont de pures merveilles. À quoi pourrions-nous les comparer ? Des gravures de labyrinthes vikings ? Les tatouages faciaux de certains Polynésiens ? Un gigantesque mille-pattes ? Mais elles n'ont pas leur pareil. Quelle symétrie, quelle grâce! En comparaison, les autres coléoptères sont de pauvres empotés, qui laissent des gribouillis tortueux d'ivrognes dans leur sillage.
Toutefois, nos jeunes amants auraient été encore plus stupéfaits d'apprendre que seulement six mois auparavant ce labyrinthe sinueux avait été un temple du plaisir semblable au leur.
Pour le coléoptère, le jeu avait commencé, comme les jeux sexuels le font souvent, par un peu de menuiserie. Une femelle scolyte, légèrement plus petite qu'un grain de riz, s'était retrouvée, un après-midi d'été, à vagabonder près des búches entreposées à la sortie de l'autoroute. Ne me demandez pas comment elle avait atterri là ; elle venait d'une autre búche, comme sa mère avant elle - rien que des bûches et des coléoptères, depuis des générations. En tout cas, elle était affamée, et la découverte du bois d'orme l'avait tellement réjouie qu'elle avait frétillé de son petit croupion poilu. Elle avait passé un moment à parcourir l'écorce, jusqu'à trouver un endroit où creuser son antre. C'était son premier terrier, mais elle s'était mise au travail de façon instinctive. Elle avait foré à l'intérieur du bois, dégageant et nettoyant une galerie lisse et droite, s'était installée, et avait relâché telle une sirène un panache de phéromones qui avaient dérivé dans les niches vides puis dans l'air.
Et quel parfum ! Thréo-4-méthyle-3-heptanol ! Alpha-multistriatine ! Alpha-cubébène ! Comment en vouloir au jeune soupirant qui, planant dans les parages, s'arrêta en plein vol, balaya l'air de ses antennes, et fit demi-tour vers le trou qu'elle avait percé ? Des frissons de désir traversèrent ses élytres à mesure que l'arôme se faisait plus fort. Et sous l'écorce, dans la galerie, quel paradis ! L'odeur était irrésistible - c'était comme s'il avait pénétré dans la cavité génitale même de la femelle. Il ronronna, se pencha en avant, si troublé par le parfum qu'il faillit s'accoupler avec une mite. Les insectes détalèrent - ils avaient appris depuis belle lurette à ne pas s'interposer entre deux scolytes en rut. »

« « Héritiers universels », « Fléau », « Coutures »... D'où sortait-il tout ça ? Le manuscrit était énorme, terrible et débridé, et étant une lectrice qui se targuait de ne pas reculer devant les textes difficiles, Helen fut impressionnée par sa pure étrangeté. Des outils diaboliques, une terre déchirée, des mots qui gelaient en hiver : s'il s'était agi d'un poème, pas d'une maladie, elle aurait peut-être trouvé cela fascinant. Cependant, la souffrance de Robert était bien trop proche d'elle.
L'ouvrage était aussi illisible. Avant l'arrivée du colis, elle avait nourri le fantasme que Robert ait écrit quelque chose qui puisse compenser sa maladie, apporter une sorte de conclusion triomphante à sa vie. Mais il n'y aurait pas une seule personne intéressée par l'énumération de ce qui semblait être chaque arbre et chaque pierre d'une parcelle grande comme un mouchoir de poche dans l'ouest du Massachusetts. En proposant le manuscrit à un éditeur, elle risquerait non seulement un refus, mais aussi de transformer la vie de Robert en franc objet de moquerie.
Elle essaya, comme elle essayait toujours de le faire avec ses élèves, d'offrir la réponse la plus généreuse possible. C'est une entreprise extraordinaire, écrivit-elle, un témoignage de ton expérience unique. Elle se représentait parfaitement les bois, les chemins qu'il suivait. »

« Personne n'était venu, évidemment. C'étaient simplement des choses accumulées. Elle comprit qu'elle ne pourrait pas mener à bien l'inventaire méticuleux qu'elle avait prévu. S'il y avait quoi que ce soit qui vaille la peine d'être gardé en souvenir, il faudrait le déterrer. Elle avança lentement, traversant le salon, puis la cuisine, avant de retourner au salon et de monter l'escalier. Il y avait du bazar partout. De vieux numéros de Good Housekeeping (sa mère, une ménagère !), des bocaux vides et de la porcelaine commmorative, des vieux vêtements. Elle fut frappée par les connotations divergentes que véhiculaient ces objets. La mort signifiait non seulement l'extinction d'une vie, mais aussi de vastes univers de sens. Une bougie qui avait pu procurer du réconfort dans l'obscurité de l'hiver, un châle offert par un ancien soupirant, un faisan qui rappelait son pauvre grand-père défunt. Du vieux cuivre, un vieux chiffon, un vieil oiseau. »

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

Quatrième de couverture

« Éblouissant [...] Seule restait la forêt est à la fois intime et épique, ludique et sérieux. Le lire, c'est voyager aux limites de ce que le roman peut faire. »
The Guardian

C'est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.

Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d'esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d'amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.

Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l'histoire de tout un pays par le biais d'un arpent de forêt.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
505 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy

vendredi 25 avril 2025

L'Éden à l'aube ★★★★★ de Karim Kattan

Ouvrir "L'Éden à l'aube", c'est embarquer pour un beau voyage enchanté, très loin, dans une humanité hors du temps. C'est le ciel, ici, qui est le narrateur. Il nous conte et commente, mieux que personne ne pourrait le faire, l'amour fou entre Isaac et Gabriel dans une réalité complexe, balayée par un vent de sable d'une inouïe violence, le khamsin venu d'Égypte - violence que l'on comprend volontairement exagérée. En écoutant un interview de l'auteur sur France Culture, il explique justement que ce vent exagérément violent lui a permis de soustraire le territoire de la Palestine au réel.
Le ciel nous conte aussi le projet un peu fou de ces amoureux, de partir en vacances, dans leur propre pays et rejoindre une contrée pleine de magie.
Et ce choix des prénoms  ❤️ 
Et ce narrateur, atypique quand même, vous en conviendrez, qui bouscule le lecteur, qui n'hésite pas à l'interpeller, guettant presque  sa réaction. Un voyeur charmant, bienveillant mais aussi impuissant. Il sait la beauté et l'amour, il sait la violence aussi. 
« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »
Les caresses infinies du ciel et du vent font écho à l'immensité des formes de langage, des sentiments qui imprègnent ces pages et des réflexions qui en ressortent.

J'ai aimé retrouver Jérusalem -  dans laquelle j'ai eu plaisir à déambuler il y a quelques années -, à travers la plume de Karim Kattan : une ville labyrinthe, extraordinaire, figée dans le temps.
Une lecture empreinte de lyrisme, de poésie, une ode à l'amour, à la liberté, à la Palestine, à la lumière, à l'imaginaire. 
Bravo et merci Mr Karim Kattan pour vos mots et ce texte bouleversant. 

« Un enchanteur puissant, 
A, jadis, en jardin, transformé la princesse.»
Jean Cocteau, Renaud et Armide 

« L'ami ambigu qui sauta la fenêtre erre encore. Il n'a pas, en touchant le sol, abdiqué sa forme. Mais que je l'assiste seulement et le voici halliers, embruns, météores, livre sans bornes ouvert, grappe, navires, oasis... »
Colette, La Naissance du jour

« Gabriel, au même âge, voulait être jardinier. Il pensait qu'une main divine (une vraie main, Isaac, dira-t-il plus tard, genre énorme dans le ciel, la main du dieu) le soir venait colorier le ciel de ses couleurs de nuits et, le matin, avec sa gomme effacer la nuit. Si bien que pour lui, le jour n'était que la nuit effacée. Il trouvait cela incroyable, jour après jour, année après année, de toujours rater le moment où la main effectuait son travail. C'était invraisemblable. Il n'en parlait jamais à personne parce qu'il s'agissait d'une évidence, comme quand le vent souffle. Parfois la main s'amusait à des expériences, quand elle inondait le ciel de rouge d'orange et de rose, avant de revenir à nouveau peindre tout de noir et alors il se rendait compte que le ciel était un jardin de couleurs. Et Gabriel aimait beaucoup répéter les gestes de la main du dieu jardinier, remplir ses carnets de coloriage de noir, du très beau noir, noir du ciel, ce noir nocturne si particulier, unique à cette main. Car c'était ça le jardinage: dessiner plein de ciels, d'abord les ciels, toutes les couleurs du ciel puis, peu à peu, la terre, celle qui fait face au ciel, et ce qu'il y a sur la terre, les hommes, les bêtes, les routes, et l'espace merveilleux qui se trouve entre les choses. »

« Isaac allait à une école cosmopolite. On y fréquentait à la fois des gens comme lui, qu'on nommait poliment les locaux ; des gens comme eux, les autres, le peuple de soldats; et même des étrangers qui séjournaient ici pour des raisons qui lui étaient obscures (plus tard il comprendrait : vivre dans les endroits comme ici, pour ces gens nés dans des pays où rien ne les oblige à venir dans ces coins de merde, ça fait classe à raconter et ça paye un bon pactole de thunes.) En tout cas, sa mère était prévoyante. Elle voulait absolument qu'il parle sa langue, leur langue, et aussi la langue des autres. Elle voulait donner à Isaac toutes les chances qu'elle n'avait pas eues, c'est-à-dire lui donner accès à la planète. Clara et l'école, pour armer son âme à l'échappatoire si un jour cela s'impose. Pour impressionner les soldats et les oncles. »

« (Des années plus tard, Isaac adulte n'aurait plus beaucoup de souvenirs de son enfance. Mais il se souviendrait au millimètre près du visage gênant d'Ézéquiel, de ses yeux, du goût que ça fait dans la bouche de penser à Ézéquiel, de l'odeur qu'il sentait parfois, des fluctuations de sa voix, de l'épaisseur de ses cheveux lisses, de son visage blanc et pâle et délicat ; de sa manière de tenir sa kippa sur sa tête lorsqu'il courait pour attraper le ballon. Il garderait ce souvenir précis, celui-là, comme une preuve d'amour quand Ézéquiel rejoindra l'armée. Ce n'est pas grave, qu'il devienne soldat, meurtrier, sanguinaire, qu'il aille tuer, qu'il aille s'enivrer de mort, se bourrer la gueule de haine, je me souviens de lui, courant pour attraper la balle, et retenant sa kippa sur son crâne comme s'il craignait de perdre la tête ou de s'envoler, de se métamorphoser en oiseau, et de me quitter pour toujours; je me souviens de sa plus grande innocence.) »

« Trois mers, un lac, un fleuve. Vous voyez ? Isaac et Gabriel viennent d'une terre qu'on nomme parfois Palestine et qui, si l'on veut, est un isthme. Voilà, c'est inévitable, c'est ainsi : il faut bien accepter de le nommer. Il faut bien l'ancrer dans cette réalité-là, sans quoi il s'envolerait, il deviendrait air, rien, inconsistance mais de la pire des façons. 
Ils viennent de. C'est-à-dire qu'ils émergent d'ici, portent le sceau d'ici, la malédiction qui les accompagne là où ils vont. Viennent de, c'est-à-dire qu'ici commence leur chemin qui se terminera, aussi, ici, et ils ne pourront jamais s'en échapper. Viennent de : chose banale, qui ne signifie rien d'autre qu'une vitesse de collision. La question est : contre quoi vont-ils s'écrabouiller, se défoncer ? C'est la question de chaque vie. »

« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »

« Je vois, désormais, Isaac adolescent, ou juste avant. Il a, je dirais, dix ans. Il est sombre, mais pas taciturne, non, un peu l'inverse, il parle trop et souvent et vite. Il vit, avec sa mère à la magie sauvage, dans le village près de Jérusalem, ville des recoins et des angles morts. Après l'école, et avant de rentrer en bus chez lui à temps pour le dîner, il a quelques heures où il fait ce qu'il veut.

Et ce qu'il veut, c'est rester dans les ruelles de la vieille ville. Étrange locution que « vieille ville » pour dire la ville du dedans, par rapport à la nouvelle ville, celle du dehors. Pour dire la ville à nous, froncée, froissée, impossible, par rapport à l'autre, ouverte et dépliée, à eux.
C'est un monde constitué avec ses propres règles, ses paramètres, ses cartographies secrètes.
Il y a des quartiers et des régions, des clans, des empires, des alliés et des ennemis, des allégeances et des pactes, et des fiefs, et des covenants, et des trahisons et des perfidies, et des trésors cachés, des ruelles couleur d'or et des escaliers qui mènent au ciel. Il y a des recoins inconcevables, des commissures inconnues, replis, sinuosités, tréfonds. Il y a des gens de toutes les tailles et des fenêtres de toutes les formes et des lanternes de toutes les couleurs, jaunes et rouges et vertes et violettes. Parfois, il y a des arbres bleus ou roses, parfois des anges qui, en route pour une course céleste éminente, se sont arrêtés au pied d'un mur quelques instants pour roupiller ; parfois des chiens, qui sont des jinns, viennent vous parler et parfois ce sont les oiseaux, des jinniat, qui chantent en leur joli latin et parfois c'est seulement une sainte joufflue qui lévite parmi les citronniers. Il y a des touffes d'herbes qui poussent dans les fissures des murs et du sol. Il y a des piscines vides, antiques comme le temps, mais où le souvenir de l'eau persiste. Il y a des vieilles femmes plus vieilles que la terre, des jeunes belles aux lèvres rouges, il y a des moches aussi, beaucoup de moches, des femmes et des hommes moches et inoubliables, une verrue là, un œil en moins ici, lui qui claudique et l'autre qui ronfle en plein jour sur son tabouret. Il y a mille langues et mille races et mille planètes à la fois, il y a le monde entier encombré. Il y a des sultanes et des coiffes d'or, des robes brodées de noir, de cramoisi, de mauve, d'orange. Il y a des boutiques, tellement de boutiques, des étoffes, des peluches, des diamants, des chocolats, des jeux d'échecs, des t-shirts, des pistaches d'Alep, des noix Kabuki, des viandes, de l'or, des foulards multicolores, du polyester et de la soie et du coton, et du bois d'olivier et de la nacre, partout, de la nacre, de la nacre. Il y a des marchands de parfums et des joailliers, des fioles remplies de liquides colorés et fluo qui étincèlent dans la nuit des ruelles, des bocaux d'épices, et si on sait à qui demander, on peut même y acheter des crânes avec des joyaux dans les orbites, des poignards sertis de diamants. Il y a de l'or partout, Jérusalem d'or faux, de nacre vraie, et les parfumeurs et les joailliers et les vendeurs d'étoffes enturbannés et placides qui ressemblent à des sorciers assis au milieu de leurs marchandises. Et tant de murs éventrés en confettis et bibelots, bigarres et barioles, et tout cela est baigné d'ombre, de lumière; tout cela, opalin, jaspé. Tout labyrinthe.

Et il y a, parfois, quand on a tourné un coin de rue dans cette ville couverte, recouverte, mille fois voilée, il y a moi, le ciel, qui me découvre comme une surprise, moi le ciel bleu parfois, parfois amarante, toujours indéfinissable à part par ce mot-là, ciel, qui contient toutes mes multitudes de formes et de couleurs. J'ébahis parfois Isaac, ainsi. Et dans les allées, la lumière tombe de ce ciel sur le sol toujours d'une manière inouïe. Il n'y a, nulle part et jamais, la même tombée de lumière. 

Sur cette étendue de moins d'un kilomètre carré le monde s'était replié sur lui-même en un origami si complexe, un labyrinthe si changeant, une négation si irrévocable des points cardinaux, qu'il était impossible de s'y retrouver, et impossible que la ville reste fixe. Car Jérusalem avait abdiqué toute géométrie. Et dans les ruelles et les parvis il y a toujours des vendeurs poussant leur charrette, qui proposent nounours ou maïs, pâtisseries ou café, ka'ak, œufs durs et zaatar. Et ceux qu'Isaac préférait, les jeunes mecs magnifiques, affublés d'improbables costumes, de beaux fez brodés d'or, comme des runes magiques sur leur front et qui servaient le thé comme on fait une acrobatie.

Isaac est là, je le vois, dans ce nombril du monde disloqué. La certitude, impensée, que le monde qui pourtant lui est si hostile, et lui a démontré mille fois qu'il lui était hostile, est bien à lui. Ici, dans cette Jérusalem de paume de main, ce minuscule qui n'en finit pas d'être minuscule, ce tout petit territoire exigu, où tout le monde connaît tout le monde, on respirait contre toute attente l'inconnu. Excitation des horizons, des possibles... Sans avoir jamais vu d'océan, et s'il avait été un enfant propice à l'analogie il aurait dit : parfois, Jérusalem est comme l'océan (alors que je dirais, plutôt, que Jérusalem est un ciel, exactement comme moi). Et dans certains coins, ces petites contrées de Jérusalem, il y a des jungles, des déserts, des banquises, des archipels.

Et puis il y avait les tunnels, qui mènent d'un marché à l'autre, d'un quartier à l'autre. Les tunnels qui font passer d'une zawiya à un joaillier, d'un marché de fragrances à une synagogue, d'un couvent à un marché d'épices, d'une mosquée à un boucher. Entrer dans l'obscurité en plein jour. Les tunnels, c'est là qu'il apprit la beauté des garçons. C'est qu'ils sont beaux, les garçons, et leur beauté fait très mal parfois. »

« Gabriel n'avait aucune envie que sa vie change. Il ressentait juste, parfois, un sentiment bienvenu, comme un chagrin doux et léger. Il infusa dans ses carnets des réminiscences involontaires de cette après-midi chez la vieille Fátima, dont la maison prit place au côté de Jérusalem comme si elles étaient l'une aussi vaste que l'autre. Les cartes d'un univers se rétrécissaient pour accommoder l'étendue d'un sentiment, continental, qui naquit en lui dans la pénombre du salon. »

« Moi qui suis plus profond que le bleu et vieux comme le monde, je me souviens d'autres comme eux. Moi qui ai écouté les mots d'amour dits par Salomon à sa Reine du Midi, par Balqis à son Roi, par Balqis encore qui montra ses jambes velues au roi et - je vous dis la vérité - vit le roi devenir fou de désir parce qu'il contempla ses jambes poilues. Moi aussi j'ai vu, oui, Salomon par terre, à quatre pattes sur le sol étincelant, léchant les jambes de Balqis qui soulevait sa robe pour découvrir l'étendue de ses forêts. La reine poilue des énigmes, envoûtante sorcière du matin, et le roi magicien, à la délectable barbe. Des poils enroulés dans d'autres poils mille fois. Je vous dis qu'il serait allé jusqu'à Ophir s'il le fallait, aurait quitté Jérusalem et son domaine et ses sujets et sa descendance, pour avoir à nouveau l'opportunité de lécher les jambes de Balqis et lécher, sur le sol, les reflets de Balqis. Moi qui ai vu ça, moi, témoin des mots d'amour, qui surplombe la sainte Jérusalem, la riche Saba, et le Waqwaq lascif. 

J'ai vu tout le peuple de Jérusalem ahuri devant le roi et la reine ; peuple qui emporte dans ses prunelles l'image de la salive de leur roi sur les jambes de la reine à la lueur des flambeaux de résine ; de Salomon prostré dans sa sublime parure de noir tissée de pourpre, son ceinturon d'or qui pend comme une queue dorée, laissant apercevoir quelque chose de son entrejambe royal, ses pieds nus plaqués contre le sol froid, et sa barbe tressée et nattée d'or qui s'emmêle aux poils nombreux et denses de la reine comme la lumière des étoiles un soir sans lune dans les forêts.

La reine des énigmes possédait un pilier, aussi haut que moi, sur lequel était inscrit le savoir des humains, des animaux, des anges, et des jinns. Il suffisait de savoir le lire, et de savoir grimper, pour avoir accès à ce que l'on désire. Elle l'offrit à son roi, lui donna, généreuse comme elle était, la Reine du Midi, le savoir du monde. Et quand elle lui posa l'énigme, quand elle lui demanda le chiffre et la lettre, vous savez quoi, le beau roi Salomon, le sage roi Salomon, Salomon des jinns et des jugements, il donna sa langue au chat. Tout ce qu'il savait faire, c'était ne rien savoir, lécher la reine et ce que touchait la reine.

Moi, donc, le ciel qui sais les arcanes de l'amour. »

« Un aparté. Soyez patients, car comme vous aimez le rappeler à vos enfants, la patience est une vertu. Et puis ce n'est pas facile pour moi de tout énoncer, et de devoir vous le rappeler, ici et là, car vous oubliez. Oui, je sais que vous oubliez les détails, alors que je les ai choisis et formulés avec précaution, que je les dispose avec un soin infini. Que je constitue leur récit au mieux pour qu'ils y vivent et s'y épanouissent. Mes deux bébés, mes deux amoureux.
Je ne veux pas revenir trop souvent sur cet aspect-là - loin, loin, loin de vos oreilles le mal - mais vous constaterez qu'ils viennent d'un peuple occupé dans un pays occupé. Ils ne le mention-nent pas, car on ne parle pas jour et nuit de ce qui constitue l'étoffe de nos existences. Sachez que c'est la chose qui est toujours là, partout. Dans leur ciel et sous terre et dans les regards et dans chaque geste, c'est l'occupation qui régit l'existence, qui l'organise, la permet, la soustrait. Toute leur vie dépend de ça. Pourquoi pensez-vous que Gabriel dessine tant ? Sans cet élément, cette histoire ne veut rien dire. Rien du tout. Du bruit, du bruit, du bruit.

Moi, je voulais seulement vous conter leur amour et le commenter. Mais en réalité comment vous décrire leur amour sans vous dire la minutieuse administration dans lequel il est né ? Qu'est-ce que tout cela signifie si vous ne savez pas quels sont les papiers, les frontières, les finances, qui organisent la vie de l'un et de l'autre ? Rien, rien que des mots. Car voilà, l'un comme l'autre vit dans un pays qui n'est pas vraiment le leur. Ils vivent enchaînés à des systèmes conçus pour les empêcher, élaborés pour maintenir leur vie au stade minimal, pour couper l'épanouissement et, ainsi, tuer dans l'œuf la possibilité de vivre libre ou amoureux. C'est-à-dire qu'ils vivent, colonisés, dans un espace dont les coordonnées sont composées de telle manière à empêcher qu'ils puissent imaginer aimer (sa famille, ses amis, ses amours, l'univers) en toute sécurité. C'est là le cœur de l'histoire, en réalité. Le cœur de l'histoire est la nature du passeport de l'un et de l'autre, de leurs comptes en banque, du fait que l'un a besoin d'un permis pour être auprès de l'autre, tandis que l'autre ne peut quitter plus d'un an ce pays sous peine de tout perdre. Ils sont tous deux régis par une machine coloniale si vieille et profonde et sophistiquée, qu'ils l'ont presque oubliée. L'amour ne triomphe de rien, et certainement pas de cette administration. Gare à vous, si vous l'oubliez. Gare à eux, qui l'ont déjà, et si facilement, oublié.

Leur amour, leurs familles, leurs amitiés, sont gouvernés par un mirador et un papier et un soldat et des cadavres, dedans et dehors. Leurs mondes sont brisés, ou fissurés, ou encore, si vous préférez, en morceaux comme le cœur de Gabriel.

Je compte sur vous, pour vous en rappeler. Je vous parle de deux hommes qui n'ont que des moitiés de droits, des semi-prérogatives, des possibilités toujours négociables et jamais assurées, et qui vivent dans un pays où on les considère, au mieux, comme des citoyens de seconde zone à soumettre, au pire, comme une sous-race, parasites, enfants des ténèbres.

Si vous croyez que j'exagère, vous n'avez qu'à leur demander.

Ce que ça fait, laissez-moi vous le dire : ça fait que dans leur cœur, ou ailleurs dans les organes qu'ils utilisent pour aimer, leur estomac, leurs reins, quelque part au fond d'eux, sont enfouies, dans l'un et dans l'autre, des mines prêtes à exploser pour les rappeler à leur condition primale: voués corps et âme à la désintégration.

Ils le savent, mais aussi ne le savent pas. »

« Ils sont assis à une table, dans un café, penchés sur le portable d'Isaac comme deux conspirateurs préparant une attaque. Isaac boit un café au lait et Gabriel un jus de pomme. « Jus de pomme », c'est l'une des rares et absurdes successions de mots qu'il sait dire dans la langue des autres. Le menu est dans deux langues : une, qui est celle des autres, et l'autre étrangère. Rien, ici, pour leur souhaiter la bienvenue. Alors, être ici, c'est un peu une victoire. Ici, il y en a beaucoup, des autres. Quand il est au milieu d'eux, Gabriel a l'impression d'être un otage de la modernité. Il se sent défait et conquis. Eux, les autres, ne pensent jamais à lui. Mais ils n'en ont pas besoin : ce sont eux qui définissent les termes de sa géographie et de sa vie. Tu ne trouves pas ça malaisant, d'être ici ? demande-t-il à Isaac.
Celui-ci lève les yeux du portable, où il était occupé à tracer un itinéraire dans les cartes empêchées des checkpoints. Non, pourquoi ? Gabriel se rend compte qu'Isaac a réussi, d'une manière qu'il trouve héroïque, inconsciente, à effacer leur toute-puissance de son esprit. Il les gère, eux, leur langue, les checkpoints, les papiers, les soldats, les humiliations, les millions d'impossibles qu'ils leur imposent, comme des broutilles administratives. Il ne remarque pas leur autorité naturelle, ni le confort dont ils disposent et qu'ils manient comme une supériorité sur eux, ni leur fermeté dans la manière de boire leur café, de manger leur glace, d'acheter leur jogging; ni les bottes ni les injures ni la haine. Il s'en fout. À y penser, Gabriel a encore du mal à respirer tant il aime Isaac à ce moment-là. »

« On est libres après tout. On est libres après tout Gabriel. Et quand il répète ça, on est libres après tout, Gabriel se trouve épris de l'odeur de l'inconscience d'Isaac dans cet endroit, de ce qu'il croit être sa liberté irréductible ici et, aussi, de la bouche d'Isaac - pas spécifiquement son haleine, goût café froid et pistache, mais sa bouche toute, odeur de sa langue et de sa respiration et odeur essentielle des muqueuses d'Isaac, son estomac. Qu'Isaac ait voulu aller dans cette maison, sur ce dessin, et qu'il ait fait surgir ce souvenir en lui. Gabriel se dit qu'il a fait le meilleur choix. Qu'ici-bas, il n'était pas possible de faire meilleur choix que d'être avec Isaac, à ce moment-là, fai-sant ce choix-là.
Ils vont partir et il n'y a rien de plus difficile au monde pour Gabriel que de ne pas se perdre dans la bouche d'Isaac, il se retient, mais il voudrait être englouti tout entier par cette bouche, il voudrait être comme l'oncle ou l'arrière-oncle ou il sait plus qui, rôti vif par son désir le plus fou, voilà, il voudrait des fils barbelés autour des jambes et une broche qui le traverse du cul à la bouche et se faire rôtir doucement par les braises de son désir, ça, voilà, c'est tout ce qu'il veut et la bouche d'Isaac lui donne des envies d'anéantissement immenses et irrésistibles, la liberté irréductible c'est quelque chose, l'envie d'être digéré par ses sucs gastriques. »

« Il faut comprendre ce que c'est qu'un check-point abandonné. Il faut voir le triomphe, le lierre qui s'enroule autour des plots, les fourmis qui courent sur le métal, les lézards sur le mirador, les chiens endormis sur l'asphalte. Ça respire lentement, majestueusement, comme une plante. C'est l'anéantissement du pouvoir. Il fait quarante-cinq degrés, la route du désert au désert est vide, et le pouvoir est anéanti; pas partout, et pas pour longtemps, mais ici, juste là, au matin et Isaac ça l'excite d'une manière tout à fait nouvelle, ça l'excite comme on peut bander pour une révolution, c'est très absurde comme réflexion mais c'est à peu près ce qu'il se dit en voyant une porte métallique renversée, les barrières de sécurité en plastique (dégueu rouge et blanc les jours où il fait si chaud ça colle ça brûle) sont à terre, il n'y a personne que lui et Gabriel et le pouvoir anéanti et beaucoup de sueur alors il prend Gabriel par la main et il y a une guérite (couleur indéfinissable, vert pâle en éclosion contre le désert) et ils grimpent la barricade et comme des enfants qui font une bêtise s'accroupissent dans la guérite et disent chut chut chut et puis s'embrassent il fait trop chaud beaucoup trop chaud même pour s'embrasser tout colle tout pique tout brûle et la sueur dans les yeux et leurs cheveux puent tout pue aussi mais c'est plus fort qu'eux car rien n'est plus ridicule, rien plus pitoyable, qu'un check-point où le lierre et les lézards triomphent, rien, mais pareil, trop de sueur, et puis aucune position confortable dans cette guérite mais c'est pas grave c'est drôle c'est surtout ça c'est drôle et on s'esclaffe regarde y a un mirador renversé aussi mais attends, d'abord Gabriel se tient debout sur le rebord de la guérite sur la barricade, défait son pantalon, et pisse partout sur le checkpoint c'est parfaitement ridicule mais Isaac trouve ça génial alors il fait pareil mais comme il bande il pisse partout sans faire exprès et ils s'éclaboussent tous les deux il fait peut-être quarante-huit degrés maintenant et ce checkpoint est vulnérable, loin de tout, c'est bizarre comme parfois les choses ressemblent à des gens par exemple les voitures sont des mecs super agressifs et ça me fait peur, et ce checkpoint, là, à moitié renversé ben je sais pas peut-être à un mais c'est pas sympa de pisser sur un mort. Et après ils s'allongent tous les deux dans la guérite, il y a un peu d'ombre, mais la chaleur et on a laissé la voiture sous le soleil faut qu'on parte on va crever déshydratés là ils disent ça entre deux éclats de rire, un checkpoint abandonné, qui respire de toute sa profondeur, comme une plante, comme le triomphe de tout ce qui est immobile sur la fureur des soldats et des parents des soldats, comme la vengeance du silence et de la lenteur, le géologique qui va avaler tous ces bouts de plastique et de métal, ces choses pathétiques et Isaac rien qu'à y penser, rien qu'à penser à l'anéantissement face à l'éternité a envie d'embrasser Gabriel partout et de rester ici pour toujours. Jéricho est loin à l'horizon et, plus loin encore, la mer Morte, tout est couleur pastel, tout est couleur rose et bleu et ocre mais d'une manière si inouïe dans un air irrespiré de quiconque d'autre qu'eux, les lézards, les fourmis, le chien, que ce gris et vert du checkpoint est encore plus pitoyable ; et ça pue l'urine, la pisse qui s'évapore sur l'asphalte, et les voilà morts de fatigue et assoiffés, bites à l'air, en plein désert, sur un checkpoint pulvérisé, et pour la première fois depuis longtemps ils n'ont pas peur ni l'un ni l'autre et pendant qu'ils rient et halètent et attendent quoi on ne sait pas un lézard rampe lentement près de la jambe d'Isaac, et lui, qui déteste les lézards, hurle et le lézard prend peur et déguerpit et ils rient de plus belle. C'est comme ça que je t'aime, dit Isaac et Gabriel lui répond, de ta bouche aux portes du ciel. »

« car tout peut arriver 
tout basculer 
quand on est né 
comme vous 
dans la paume d'un Ifrit.

Tout peut brûler 
quand 
tout 
tient 
entre les mains 
d'un Ifrit.

Tout peut arriver 
quand l'Ifrit 
décide 
de vous écrabouiller.

Et l'Ifrit, 
toujours, 
décide ainsi, 
car telle est sa nature. »

Quatrième de couverture

Alors qu'un étrange vent de sable ensevelit le pays, deux hommes se croisent chez tante Fátima. Dans Jérusalem, ville labyrinthe, on se séduit chaque nuit en imaginant des histoires de jinns, de lions et de chevaliers.
En cette saison démoniaque, Gabriel et Isaac s'aiment, se perdent et se retrouvent, puis décident, en dépit du sable et des checkpoints, de partir en vacances... Mais n'est-ce pas un projet fou dans un pays morcelé ?
De Jérusalem à Jéricho, puis au mystérieux village où l'on oublie de mourir, jusqu'aux piscines de Salomon, c'est une aventure amoureuse, une recherche de lumière et de liberté.

Karim Kattan, auteur magicien, nous raconte de sa voix enchanteresse le ravissement de Gabriel et d'Isaac dans leur Palestine ardue, baroque et fabuleuse.

Karim Kattan, écrivain palestinien né à Jérusalem en 1989, a grandi à Bethléem. Il est docteur en littérature comparée et écrit en français et en anglais.
Son recueil de nouvelles, Préliminaires pour un verger futur (Elyzad, 2017), a été finaliste du Prix Boccace. En 2021, son premier roman, Le Palais des deux collines (Elyzad poche, 2024) a reçu le Prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec L'Éden à l'aube, il confirme la richesse de son univers litté-raire hybride, mêlant oralité et culture classique, réalisme et merveilleux. 

Éditions Elyzad,  juillet 2024
329 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 
Prix Valery-Larbaud 2025