lundi 26 décembre 2016

Son royaume**** de Han Han


Éditions Philippe Picquier, mars 2015
241 pages
Traduit du chinois par Stéphane Lévêque
Parution originale Ta de guo, 2012

Quatrième de couverture


Ce que Xiaolong préfère, c’est rouler comme un dingue sur sa moto. Seul ou avec Niba, une fille à l’air candide. Niba aime peindre et rêver, et elle est amoureuse de lui depuis l’enfance. 
Xiaolong agit selon ses instincts, ses envies, redresseur de torts à ses heures, il ne connaît pas les limites que la société lui impose. La petite ville où il vit n’a peut-être rien d’attirant mais c’est son royaume. Un royaume que la plupart des jeunes ont déserté et que les dirigeants veulent mener à la réussite économique. Mais ils ne parviennent qu’à polluer terres et rivières. Lorsque les animaux se mettent à muter et les crevettes chinoises à ressembler à des écrevisses australiennes, Xiaolong trouve que trop, c’est trop. Mais s’il possède un grand sens de l’équilibre sur les deux-roues, ce n’est pas le cas dans les relations humaines ou quand il faut négocier un compromis.
Écrivain devenu célèbre à dix-sept ans, blogueur le plus influent de Chine, champion de rallye automobile, Han Han s’en donne à cœur joie dans ce roman provocateur et insolent, où il se met lui-même en scène avec humour comme auteur d’un livre toxique intitulé Poison!

Mon avis  ★★★★☆


Son royaume, Xialong le arpente sur sa moto, au gré de ses humeurs, il y roule à vive allure à la rencontre des filles ou de ses amis, l'un est gardien d'une friche artistique abandonnée, l'autre, restaurateur, aveugle, à qui il raconte ce qui se passe à Tinglin, ville oubliée et archi polluée, qui, sous nos yeux se transforment en véritable royaume à se faire du fric à tout va, ou la démesure et les ambitions folles des dirigeants politiques vont transformer le paysage et la faune locale.
Le ton est acerbe, la critique des travers de la société chinoise vive, c'est drôle, déjanté, jubilatoire ! 
Une satire sociale haute en couleurs, absolument délirante, qui nous plonge dans une ambiance très particulière, à la fois sombre et lumineuse, douce et acide, dans un monde qui part complètement à la dérive où les exagérations de l'auteur sur les positions politiques au regard du développement économique et industriel sonnent pourtant justes et tristement si réalistes. Une belle réflexion alarmante au plus haut point sur les dérives d'un système gouverné par l'argent, les spéculations à outrance, où manigances, mensonges et complots règnent en maîtres, et sur les impacts environnementaux et humains que ces dérives engendrent. L'Homme suit naïvement, bêtement le mouvement, un vrai petit mouton, oublie toutes notions de solidarité, il est prêt à accomplir des actes irréversibles et dénués de sens pour se remplir les poches !
Le personnage de Xialong est très attachant, il s'indigne, se révolte...un être sensé, presque sensé, ;-) dans un royaume qui part en vrille
C'est très très bon, je vous le recommande vivement !
«— Bon ! En ce moment je suis fauché, je ne peux pas te payer, mais si c’est ma vie que tu veux, là je peux te la donner !
Elle a fléchi la tête. Et elle a pensé : « Voilà un homme comme je les aime ! »
En vérité, pour la seule raison que Niba l’aimait, Xiaolong aurait pu dire n’importe quoi sans qu’elle en prenne ombrage. S’il avait dit quelque chose d’agréable, elle ne l’en aurait que plus aimé. Et s’il avait lâché : « Nique ton père », elle l’aurait aimé tout autant. C’est ça la loyauté à toute épreuve.

La librairie Xinhua est une entreprise d'État et les profits de l'État passent avant ceux des entreprises privées. Le plus gros profiteur de Chine, c'est l'État et pour s'enrichir en Chine, mieux vaut ne pas ignorer cette règle.»

Possédées **** de Frédéric Gros


Editions Albin Michel, août 2016
297 pages

Quatrième de couverture


En 1632, dans la petite ville de Loudun, mère Jeanne des Anges, supérieure du couvent des Ursulines, est brusquement saisie de convulsions et d’hallucinations. Elle est bientôt suivie par d’autres sœurs et les autorités de l’Eglise les déclarent « possédées ». Contraints par l’exorcisme, les démons logeant dans leurs corps désignent bientôt leur maître : Urbain Grandier, le curé de la ville.
L’affaire des possédées de Loudun, brassant les énergies du désir et les calculs politiques, les intrigues religieuses et les complots judiciaires, a inspiré cinéastes et essayistes. Frédéric Gros en fait le roman d’un homme : Urbain Grandier, brillant serviteur de l’Eglise, humaniste rebelle, amoureux des femmes, figure expiatoire toute trouvée de la Contre-Réforme. Récit d’une possession collective, le texte étonne par sa modernité, tant les fanatismes d’hier ressemblent à ceux d’aujourd’hui.

Mon avis  ★★★★☆


Très belle reconstitution historique de l'affaire des possédées de Loudun, très bien documentée qui nous plonge dans une France, tourmentée par les questions de religions, les tensions entre catholiques et protestants, une France de fanatiques religieux et un Richelieu puissant aux commandes...

«Enfin quoi, ils étaient tous là, le clan des raseurs de murs, les anti-Grandiers, les bouffeurs de huguenots, les cardinaux haineux, se disant loyalistes. Les vrais chrétiens, les bons catholiques aimant la France fille aînée de l'Eglise, adorant la famille et le dimanche matin, trouvant justes la prospérité des notables, la misère des gens de rien et le malheur de qui ne pensait pas comme eux.»

Urbain Grandier, le curé de Loudun, le magicien, flétrisseur des âmes pures, corrupteur des vierges dévouées de Dieu, désigné comme le suppôt de Satan ... torturé et mort inutilement. Il était un homme libertin, apprécié des femmes, qui remettait en cause le célibat des prêtres. Ses pensées, eussent-elles été écoutées, auraient évité bien des tourments dans l'Église catholique ! 
Frédéric Gros dénonce avec brio la veulerie humaine, les manigances, la méchanceté, le sadisme de l'Église, la perversité des règlements de compte politiques et religieux; la fin est effroyablement bien écrite...Le style est froid, sec, pimenté de touches d'humour, il colle parfaitement avec le récit.
Une lecture à vous retourner l'estomac par moment, angoissante parfois aussi, une lecture émouvante et qui fait naître un sentiment de révolte.
Un premier roman très très prometteur !
«Elles se mettent toutes à hurler, et leurs longs cris terrorisent l’assistance. Les religieux tentent de les retenir, elles fondent sur Grandier comme une nuée d’oiseaux fous, mêlant aux blasphèmes des propositions de luxure, arrachant leur coiffe, déchirant leur habit, convulsant à l’envie. 
On tient mieux dans la haine que dans l'amour. La haine se nourrit du temps qui passe, l'amour s' y use.
C'est moi qui meurt, mais c'est vous qui avez peur.»

Pour en savoir un peu plus sur cette affaire, un petit clic par ici.

mercredi 21 décembre 2016

Le dernier quartier de lune***** de CHI Zijian


Éditions Philippe Picquier, septembre 2016
364 pages
Traduit du chinois par Yvonne André et Stéphane Lévêque
Prix Maodun, 2005

Quatrième de couverture


Écoutez la voix d’une femme qui n’a pas de nom car son histoire se fond avec celle de la forêt de l’extrême nord de la Chine. Elle partage avec son peuple une vie en totale harmonie avec la nature, au rythme des migrations des troupeaux de rennes et du tambour des Esprits frappé par les chamanes. On y rencontre des hommes vigoureux comme des arbres, à qui il arrive de mourir gelés sur leur renne aux sabots en fleur, un vieillard qui élève un autour pour se venger du loup qui l’a rendu infirme, un chamane qui tisse une mirifique robe en plumes pour prendre au piège la femme qu’il aime, et aussi les guerres et les convoitises extérieures qui viennent menacer ce monde fragile. 
Sa voix coule comme l’eau, de sa venue au monde annoncée par un renne blanc à son grand âge qui n’attend plus que des funérailles dans le vent. Et lorsque sa voix se tait, elle continue à résonner en nous comme si quelqu’un de très lointain nous était devenu très proche et ne voulait plus nous quitter.
Tant que je vivrai dans la montagne, même si je suis la dernière, je ne me sentirai jamais seule. Ce feu sur lequel je veille est aussi vieux que moi. Je l’ai toujours protégé des vents violents, des tempêtes de neige et des grosses pluies. Jamais je ne l’ai laissé s’éteindre. Ce feu, c’est mon cœur qui bat.

Mon avis  ★★★★★


Le soleil est allé dormir,

Dans la forêt, plus de lumière.
Les étoiles ne paraissent pas encore,
Le vent fait gémir les arbres.
Ah ! Ma fleur de lis,
Ce n'est pas encre l'automne,
Tu avais encore tant de beaux jours d'été,
Pourquoi avoir laissé tes pétales se faner ?
Tu es tombée,
Et le soleil est tombé avec toi,
Mais ton doux parfum demeure,
Et la lune se lèvera !


Magnifique et sensible ... une petite douceur tout droit venue de Sibérie qui pourtant réchauffe le coeur en cette période hivernale !
Un bel hommage à l'ethnie des Evenks, un peuple nomade de chasseurs en Yakoutie, au Kamtachaka et dans le Nord du lac Baïkal, un  peuple qui fait corps avec la nature, observateurs des éléments, y puisant des informations (comme par exemple des écureuils qui accrochent les champignons ramassés en prévision de l'hiver et qu'ils suspendent dans les branches des arbres plus ou moins haut selon qu'il neigera peu ou beaucoup l'hiver prochain), capable de créer avec les simples ressources naturelles, un peuple menacé par les déforestations massives et la civilisation. 
Chi Zijian donne la voix à une Evenk, au seuil de sa vie; celle-ci revient sur ses souvenirs, et nous conte le mode de vie traditionnel de son peuple, leurs coutumes et traditions, leurs rites spirituels, leurs croyances, leur organisation, l'élevage des rennes, et leur évolution inexorable jusqu'à leur sédentarisation plus ou moins forcée. Une ethnie où les enfants sont les piliers «Un campement sans enfants, c'est comme un arbre privé de pluie, il a moins de vitalité.». Elle nous parle des ces objets dont elle n'a pu se détacher, qui sont un lien avec des êtres aimés, comme ce miroir et du temps qui passe, à l'aube de son dernier quartier de lune : «Ce miroir avait contemplé nos montagnes, nos arbres, nos nuages, nos rivières, et maints visages de femme.... C'était un œil ouvert sur notre vie, comment aurais-je pu [la] laisser [...] le rendre aveugle ? J'ai conservé cet œil qui avait vu tant de paysages et d'êtres humains, mais comme mon regard, il a perdu de sa clarté.», on apprend beaucoup sur leur langage, plein de jolies métaphores comme celle-ci évoquant les rennes «Ils ont une tête de cheval, des bois de cerf, un corps d'âne et des sabots de bœuf. Ils tiennent de ces quatre animaux sans être vraiment aucun d'entre eux. Pour cette raison, les Chinois Han les appellent si bu xiang, les «quatre-pas-pareils».» Elle nous raconte de belles et émouvantes histoires.

Une lecture qui m'a remémoré des lectures passées, celle de M pour Mabel avec le passage sur le dressage d'un autour et le dernier lapon avec l'évocation de la technique de domestication des rennes.

Installez vous au près d'un feu, et laissez vous bercer par cette belle histoire de chasse, de légendes et de rituels ancestraux, laissez vous charmer par les esprits, laissez vous happer par cette belle échappée poétique, découvrez les histoires de ce peuple menacé, en sursis aujourd'hui, et qui doit s'accommoder de la civilisation ... et j'espère que vous ressentirez comme moi ce grand bol d'air revigorant, apaisant, qui nous fait sentir vivant.

Une lecture passionnante, riche, et si émouvante, un hymne à notre belle nature, de belles leçons de vie et d'humanité, et un constat effroyable aussi : celui des conséquences des actions dévastatrices de l'Homme, une sorte de remise à l'heure aussi des pendules, une pause bénéfique dans notre spirale infernale de consommation et de destruction, dans notre course après le temps...et dire que ma doudou se chaussera bientôt d'une paire de tennis à plus d'une centaine d'euros, si j'avais mis au sapin des bottes faites en peu de rennes tannées, elle m'aurait certainement ri au nez ;-) à nous de trouver le juste milieu, de transmettre nos valeurs en s'adaptant au mieux, ce qui n'est pas chose toujours aisée !

«Je n'ai jamais cru que l'on pouvait apprendre dans les livres un monde ouvert, un monde de bonheur.

Je compris soudain que dans la lampe de ma vie brûlait encore l'huile que m'avait laissée Ladije. Les flammes s'étaient éteintes mais leur énergie demeurait. Valodia avait insufflé une huile nouvelle au feu de sa tendresse, mais ce qu'il avait rallumé n'était en vérité qu'une vieille lampe à demi consumée.

Sachez-le, la vie d'une femme n'aura pas été vaine si la chance lui est donnée de s'évanouir de bonheur pour un homme.»
                                                     


Représentation d'un Chamane

Lac Baïkal