lundi 24 juin 2019

Le silence de Sandy Allen ★★★★☆ de Isabelle Marrier

«  Tout le monde est différent. 
(Une voix dans la foule) - Sauf moi. »
(Épigraphe : Monty Python, La Vie de Brian) 

Isabelle Marrier nous raconte Sandy Elaine Allen (1955-2008), la plus grande femme du monde (2,32m), la géante exposée dans le Casanova de Fellini. Elle [renverse] ce que je connaissais du féminin et de l'être humain; elle nous donne à voir, à comprendre les souffrances physiques et morales qui ont été les siennes.
« Ses jours se mâchent comme du pain sans sel. Elle brave le monde comme tous les solitaires. Elle n'a pas le choix. Elle ne peut pas se cacher. Elle ne pourra jamais. Toujours, elle rentrera les épaules, fléchira la tête pour franchir les portes et se cogner au chambranle. Elle n'est pas seulement d'une hauteur de colosse mais en possède d'autres attributs, la carrure, la masse, la taille épaisse, la cuisse énorme, la maladresse, la laideur, les mains et les dents larges. Elle est timide et caustique. C'est drôle une géante pour ne pas être triste. »
L'énumération de ce qu'elle savait déjà à vingt ans (pages 100 à 102) est d'une justesse et d'une vérité étourdissante, éblouissante, effrayante. 
« [..] Les regards qui ne veulent pas insister. Le dessus des portes. [...] Les regards qui insistent et détaillent. Le cercle métallique du panier de basket. La vieille dame qui étouffe un cri à son passage. N'être pas attendue pour elle mais pour sa taille. Les affreux éclairs de répugnance à son approche. Son corps décapité dans tous les miroirs en pied. La honte des solitaires. [...] Les larmes, seule. [...] La pitié retenue. [...] L’humiliation. »
Cette lecture enrichit. On y fait l'expérience de la minorité. Et c'est un autre regard que l'on souhaiterait adopter face à la différence, un regard plus sain, moins fuyant, plus tendre, dépourvu de jugement.  
« J'écris pour toucher le réel. J'écris pour atteindre l'homme boiteux à travers cette fumée de compassion et de dégoût. [...]Ils ne mendient pas. Ils tendent un miroir à notre intime infirmité, ils nous vendent un retour sur notre pauvreté fondamentale. Autant dire que leurs affaires vont mal. »
À découvrir !

« 1955. États-Unis. Einstein et Jams Dean meurent : en noir et blanc, les images du vieillard à la peau râpeuse tirant la langue, du jeune homme en blouson de cuir sont estampées dans la mémoire collective, proclamées immortelles - enfin, pour un bon bout de temps. Idem celle de Marilyn au-dessus de la bouche d'aération. Idem celle de Rosa Parks, le regard pétillant et courageux, derrière des lunettes de cercle métallique. Ou bien, in fine, s'il n'y en avait qu'une à retenir, je me détermine pour l'insoutenable photo du visage mort, l'oeil hors de l'orbite, les chairs noyées, ravagées, étrillées, hachis et marmelade, la figure impossible, sans âge, sans sexe, où ne subsiste que la forme du nez, le souvenir du front, la frange bouclée des cheveux d'Emmett Till, gamin de Chicago lynché pour une ébauche de flirt avec une femme blanche dans un patelin du Mississippi.
À l'intérieur de ce lieu construit pour l'illusion, Federico Fellini marche de long en large. Ses chaussures en cuir très soigneusement cirées ne grincent pas. Son corps se meut avec une grâce déroutante. Les mains dessinent ses pensées. Il tient autant du tyran que du sculpteur. À cause de ces mains justement, qui palpent et modèlent l'air, ordonnent, rasent et construisent. Les paumes caressent et suggèrent avec une profonde subtilité. Le poing martèle. Les doigts effilochent des Iliade, conjuguent des paradoxes. Cet homme a tout compris. Cet homme voit et donne à voir, tout l'effort de sa vie est tourné vers cela, faire advenir les rêves.
Sandy Allen, âgée de dix ans, huit mois et quinze jours, secoue la tête. Non. Elle ne testera pas un nouveau traitement, elle ne prendra pas les comprimés, piqûres et ampoules des autres filles qui sont bien moins grandes qu'elles et qui bénéficient d'une assurance, et ne prennent pas la suite des cochons d'Inde, des lapins et des singes quand les médecins s'occupent d'elles. Non. Pas un mot de plus. Elle est comme ça, Sandy.
La beauté relève de l'éternité [...]. En 2004, la JAMA Pediatrics s'interroge sur la légitimité à réduire la croissance des enfants polyhandicapés afin qu'ils deviennent de petits adultes plus faciles à manipuler, soigner, laver, déplacer. Tout le monde veut que tout le monde soit beau et heureux.Et la Terre tourne.
Au commencement de l'homme - situé dans l'ordre cosmique au premier chapitre du Book : sous espèce de la famille des Hominés, de la famille des Hominidés, de la super-famille des Hominoïdes, du sous-ordre des Simiens ou des Anthropoïdes, de l'ordre des Primates, de l'infra-classe des Euthériens, de la sous-classe des Thériens, de la classe des Mammifères, de l'embranchement des Cordés, du sous-règne des Métazoaires du règne animal, donc à la racine de l'humain, il n'y aura plus la parole - ni Dieu -, mais la mesure et la comparaison. Il n'y aura plus l'angoisse et l'approche tremblante de la beauté et de l'horreur, mais une admiration graduelle dont l'intensité est objective. Plus c'est fort, plus il y a de vie et de vérité. Voilà pourquoi le Puy de Dôme existe moins que l'Annapurna. (à propos du Guinness Book (1955, Hugh Beaver))
Sans amour, on est invisible à soi-même.
Je disais que je ne suis pas aussi intelligente que vous le dites. Car si je l'étais, je préférerais devenir aveugle au lieu d'avoir constamment sous les yeux l'expression de ceux qui me regardent. Bien sûr, j'accepte l'opération.
Tout simplement, les nouveaux monstres sont les aberrations et ratés de la Nature. Leur existence ne révèle que l'existence du hasard sous forme d'un grain de sable se glissant dans la mécanique du vivant, ces êtres sont au sens propre des ratés, ils ne signifient rien mais incarnent à rebours la puissance absolue des règles. Le hasard s'unit à l'absurde, la science exposée accouche des freaks.
Sandy ne porte pas de masque, son âme est toujours nue. Humble et énorme comme une bête que l'on fait monter dans le camion de l'abattoir.
Le cœur serré, je comprends que le nom véritable est inutile. Norma Jean absorbée en Marilyn Monroe. Sandy Allen, La Plus Grande Femme du Monde. Pseudonyme et périphrase. Du pareil au même ! La vierge monstre, la playmate sexy. Idem.Ces deux petites filles de pères inconnus, de mères absentes ou folles sont devenues de la chair dont on fait les rêves ... Saisies dans leur corps, sa perfection ou sa difformité, prisonnières de leur peau.
Ah, combien les supplications nous dégoûtent; l'appel à la pitié nous révulse; la pornographie du handicap nous soulève le coeur ! Quelle immonde exploitation de la misère humaine ! Il faut à ces gens-là de l'éducation, des soins, une remise à niveau humaine. Mais eux, avec obstination, chamans et cassandres, répètent la vieille pièce tragique, psalmodient et miment l'épopée, où il est question des monstres maudits et d'hommes tordus et d'infirmes innocents, tels des miroirs brisés. [...]Pourtant, les mendiants mutilés sont réels, réels, uniquement réels. La vie les vit, comme ma vie me vit. Et nous use.. Réels, comme Sandy. Réels comme la rue, et chaque fenêtre, et chaque existence derrière sa vitre. Réel le nain stropiat au feu rouge, à Denfert-Rochereau, de sept heures du matin à neuf heures du soir, comme le marronnier, le bus et le feu rouge, et la bouche de métro 1900. Réels. Inexorablement réels et souffrants.
On l'aime beaucoup. (Aimer est un verbe qu'un adverbe tue plus sûrement qu'une balle.) »

Quatrième de couverture

En 1975, elle mesure 2,32 mètres et entre dans le Guinness World Records Book. Sandy Allen est devenue, à vingt ans, la femme la plus grande du monde. Maigre consolation quand on est une fille ordinaire de l’Indiana pour qui rien ne va de soi. Ni jolie robe, ni patins à roulettes à sa taille, nijeune prétendant. Qui, à part sa grand-mère, pour voir en Sandy Allen autre chose qu’un freak? Un homme, Federico Fellini. Le Maestro, croisant son imposante silhouette au détour d’un journal, va lui composer un rôle sur mesure dans son Casanova et l’accueillir à Cinecittà. Mais comment Sandy pourrait-elle, elle qui aimerait tant passer inaperçue, s’emparer de cette unique occasion d’être superbement exposée?
Isabelle Marrier continue, avec Le Silence de Sandy Allen, de poser son regard sur des vies délaissées ou marginales, et de défendre, avec autant de tendresse que de lucidité, ces existences que l’on dit hors normes. De son écriture incroyablement incarnée, elle érige Sandy en miroir gênant d’une société que la différence effraie toujours.

Éditions Flammarion, janvier 2019
271 pages 
Grand Prix SGDL de la Fiction 2019

vendredi 3 mai 2019

Pris au piège ★★★★☆ de Yves Ravey

Très minimaliste, il ne se passe pas grand chose dans ce court roman. Peu de personnages, peu de développements, pas de rebondissements, rien de très alléchant au premier abord. 
Et pourtant, Yves Ravey, que je découvre avec ce livre, crée une atmosphère lourde et tendue, oppressante. L'air de rien, il s'en cachent des petits parasites dans ce quartier résidentiel, et ce ne sont pas les petites bêtes pour lesquelles se sont déplacés de bien malveillants et cupides personnages.
C'est à travers les yeux et les mots de Lindbergh Carossa, jeune garçon, fils d'une des familles de la résidence, que nous allons observer,  imaginer le quotidien de ce quartier. Lindbergh se retrouvera bien malgré lui coincer dans le grenier des voisins Domenico et sera témoin de scènes et de dialogues qu'il n'aurait jamais dû ni voir ni entendre. Le monde des adultes n'est pas toujours très beau à voir.
C'est une histoire bien menée, triste mais écrite avec humour et ironie. Il faut lire entre les lignes pour en apprécier toute sa force.

« Monsieur Domenico surgissait dans la cuisine sans prévenir. C'était sa technique. Il marchait sur la pointe des pieds, comme ça elle ne l'entendait pas arriver. Il disait alors qu'il lisait dans ses pensées, même les plus inavouables.
Elle disait aussi, c'est une histoire qui se passe dans un village, la femme d'un notaire en est le personnage principal. Mais moi, pendant qu'elle parlait, j'apercevais l'ombre de Monsieur Domenico dans le couloir. 
On reviendra, on trouvera autre chose, ne vous en faites pas, il y a toujours une maladie qui traîne, un parasite...»

Quatrième de couverture

Si personne n'est convaincu par les deux hommes qui débarquent rue Jouffroy d'Abbans afin de régler ce fléau des parasites qui ont envahi les charpentes des maisons, en revanche, tous se laissent prendre au piège de leur manie : madame Domenico et son désir de plaire, monsieur Domenico et sa jalousie, monsieur Carossa et la coupe de son bois ; quant au petit garçon, lui, il va devenir leur otage. 

Les Éditions de minuit, janvier 2005
108 pages

mardi 30 avril 2019

Salina les trois exils ★★★★★♥ de Laurent Gaudé

« Il comprendra alors qu'il a une mère par obéissance et en restera troué à jamais. »
Jusqu'au plus profond de mes chairs, les mots choisis, les tournures de phrases, la construction du récit m'ont saisie, étreinte, anéantie, foudroyée, relevée, m'ont donné une forme d'espoir, m'ont conduite sur le chemin d'autres possibles, d'autres beautés. Une vie, des Vies. Un Adieu d'une pureté inégalable, inébranlable.

La vengeance, seule chose qui reste.
Un coup de coeur, un coup au coeur.
Un instant de recueillement ...doux, que j'ai entrevu intime et doux. En son âme témoin. 

Laurent Gaudé, une nouvelle fois, merci

« Seuls les cris du nourrisson ne faiblissent pas. Ils rentrent dans toutes les têtes, vrillent les crânes. Il crie de vivre, d'envie de tétées, de satisfaire les torsions d'un ventre vide, il crie de cet air chaud qui lui déchire les poumons, de cette poussière qu'il a dans les yeux. 
"Par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t'appelle Salina". Et seulement alors, comme si elles avaient attendu de connaître son nom, les hyènes repartent, laissent ce petit bout de chair aux hommes et retournant dans leur monde de pierres sèches et de nuits inquiètes où les charognes sont des trésors et les rires, des hurlements.
Il a cru parfois qu'elle inventait, mais ce sentiment a vite disparu. Elle avait dans la voix des fêlures qui ne mentent pas, quelque chose en elle se brisait parfois...
Moi, Malaka, fils d'une longue chaîne de voix, je reprends les récits, d'avant ma vie et de bouche en bouche, de veillée en veillée, je vous fais parvenir ce que fut cette journée. Ne vous fiez pas à ma solitude, nous sommes nombreux dans cette barque : tout un monde se présente à vous par ma voix. 
"De quelle blessure saignons-nous, Mamambala ? demande Salina. La vieille voudrait parler de l'enfance qui nous quitte à un certain moment, de la liberté que les jeunes filles perdent avec ce premier sang, mais elle ne dit rien et laisse Salina dans le silence ...
Malaka s'arrête, laisse un temps l'air doux du soir passer sur son visage. Personne autour de lui ne bouge. Aucun bruit ne vient interrompre ce silence. Il a besoin de respirer plus profondément. Il sait ce qu'il vient, il sait ce qu'il va devoir raconter. Il faudra parler du corps de sa mère qui n'était qu'une enfant, de ce corps qui avait commencé à saigner comme une fille, et qui pouvait être fécondé comme une femme. Il faudra parler de sa mère avec sensualité, du désir qu'il faisait naître, du désir qu'elle avait en elle et sur lequel tous ont craché. Il va le faire. Il n'a pas peur. Il doit juste prendre son temps. Le récit le protège. Quand il est plongé dans les mots, il n'y a plus de pudeur, plus de politesse ni d'égards. Il doit dire, simplement. Édulcorer serait mentir. Atténuer la violence, ne pas raconter les corps qui saignent, les corps qui sécrètent des flux ennemis, ne pas raconter les muscles qui étouffent l'autre, le contraignent, le tordent pour jouir, serait mentir. Il doit parler, parce que c'est à ces détails-là que s'est nourrie pendant des années la colère de Salina. C'est en racontant ce corps meurtri, ce corps dans son obscénité crue, qu'il dira le mieux l'affront dont elle n'a jamais guéri et auquel elle revenait sans cesse.
Ce que les hommes transmettent doit être donné de leur vivant. Ce qu'ils possèdent le jour de leur mort est brûlé pour qu'ils l'emportent avec eux.
Alors il salue en son esprit cette Salina qu'il raconte, la femme enragée, violente, et la remercie de s'être effacée pour le laisser grandir.
Je ne peux pas trouver un mot pour chaque instant du quotidien qui est une menace, une humiliation, une violence, et pourtant il faudrait, pour dire la torture de se sentir mourir lentement, enfermée dans une vie qui vous a été imposée. Pour dire la violence d'un  mot, d'un  coup. 
Chacun veut sa part de sang. [...] Il sent [...] le mépris d'un clan tout entier, et cela le brûle.
Nos morts retournent au fleuve. Il en a toujours été ainsi. Ils flottent, se décomposent, nourrissent le cycle éternel des eaux. Le cimetière n'a été construit que pour les étrangers. D'aussi loin que la ville est ville, elle a eu soif de récits.
Souviens-toi de ton arrogance. « Je t’assommerai de mes propres mains. », disais-tu. Ma haine est née ce jour-là, Khaya. C'est elle qui te répond aujourd'hui car tu l'as faite si grande qu'elle m'a accompagnée tout au long de cette vie. [...] Vous serez boiteux à jamais.
« Le temps passe. » Cette phrase si courte à prononcer est une épreuve cruelle pour qui la vit dans la solitude. 
La femme aux trois exils, celle qui eut un fils haï, un fils colère et un fils pour tout racheter, Salina, la femme salée par les pleurs...»

Quatrième de couverture

Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par  Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.
Renouant avec la veine mythique et archaïque de La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé écrit la geste douloureuse d’une héroïne lumineuse, puissante et sauvage, qui prit l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre.

Éditions Actes Sud, octobre 2018 
149 pages