mardi 28 janvier 2020

Un livre de martyrs américains ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Une lecture achevée quelques jours avant que Donald Trump affirme son soutien au mouvement anti-avortement en faisant une allocution lors de la quarante-septième marche Pro-Life à Washington. Cette Marche pour la vie a lieu depuis 1973, le jour de l'anniversaire de Roe v.Wade, jour marqué par la légalisation de la pratique de l'avortement par la cour suprême des Etats-Unis. 
Je n'ai pas aimé ce que j'ai entendu.
Parce qu' à l'instar du personnage de Gus Voorhees, dans le livre de Joyce Carol Oates, un médecin "avorteur", porte-parole de la médecine de santé publique et champion du droit des femmes, j'adhère plus que tout à l'idée que la grossesse est un choix. Une femme doit avoir la maîtrise de son corps, c'est un droit humain fondamental. 
Je  fustige l'hypocrisie plus que tout également. Parce que le jour où la fille d'une "marcheuse pro-vie" se fera violée, ou parce que c'est son oncle, son père, son frère, ou parce que le père est marié ou  que simplement elle perdrait son travail si elle avait un enfant...elle ira mendier les services d'un médecin, lui implorera de lui venir en aide, de lui sauver la vie, sa vie et celle de sa fille. Un secret avec lequel il faudra vivre parce qu'il ne faudrait pas que la communauté l'apprenne sous peine d'être la honte de sa famille. 
Il répéta ce qu'il avait dit. Et le répéta encore. Car beaucoup de ce qu'il disait à ces femmes désemparées devait être dit et répété plusieurs fois. Une bonne dizaine de fois. Viol sur mineure. Trop jeune pour consentir. Le signaler. Loi de l'État. Crime grave. Cet enfant est une victime. Et la mère s'écria Non ! Je vous en prie, docteur, ce serait la fin de notre famille.Elle l'implorer d' « arranger les choses ».
Les pro-Vie  revendiquent le droit à la vie. Aucun enfant n'a envie de mourir, bien sûr, on est d'accord. Ce qui m'irrite, c'est que cette leçon est dictée, inculquée avec colère, menace et violence. Sous le voile d'une conviction religieuse déformée et pervertie, les fervents pro-life dérapent (c'est mon avis), ils attaquent, insultent, font des sitings devant les centres pour femmes, interpellent, agressent les patientes et puis, il y a ces illuminés, braves soldats de Dieu qui osent des mesures extrêmes et commettent l'irréparable. En obéissant aux ordres divins, ils se pensent au-dessus des lois et aux yeux de la communauté leur homicide est justifiable.
Je partage les principes de ce médecin avorteur, protagoniste emblématique du récit de Joyce-Carol Oates : des principes féministes d'égalité et de dignité aussi inattaquables que des vérités scientifiques, et que des femmes soient avilies et exploitées, sans doute de leur plein gré, me fait sortir de mes gonds !
[...] des ouvrages de « sagesse » - textes sacrés des grands religions, apologies de l'oppression, de l'ignorance, de la superstition, du pacifisme face à la tyrannie politique. Sans parler de l'asservissement et du mauvais traitement des femmes. Aucune « sagesse» ne mérite autant d'ignorance [...]. Une ignorance qui avait pour furoncle la haine de la science.
J'ai dérapé ! Désolée pour ce coup de gueule, pas pu me retenir. Je cesse sur le champ de vitupérer ;-) pour parler du livre en lui-même, parce que ce livre mérite vraiment qu'on s'y attarde un peu. Il faut dire que le thème de l'avortement passionne les foules et divise l'opinion publique. 
La guerre ? Que voulaient-ils dire ? Je pensais qu'ils parlaient d'une guerre comme celle du Vietnam ou de la Corée...Il me fallut un certain temps pour comprendre qu'ils parlaient d'une guerre à l'intérieur des États-Unis, chrétiens contre athées, pour l'âme de l'Amérique.
Le livre donc :
Quelle prouesse ! Quel portrait saisissant et subtile de ce pays déchiré, oppressé, par les ressentiments, les inimitiés, les aigreurs ! Un portrait inspiré d'un fait-divers : le meurtre d'un médecin avorteur dans l'Ohio dans les années 90. Il y a bien sûr quelques longueurs parmi ces quelques 850 pages, mais il y a surtout une structure qui tient le lecteur en haleine, des personnages fragiles, touchants, empreints de paradoxes qui apportent une vraie richesse à ce récit. Un récit foisonnant de détails, qui chamboule l'intellect et pousse le lecteur à la réflexion, parce qu'au-delà des faits et des motivations, ce sont les conséquences que Joyce-Carol Oates nous donne à voir et qu'elle dépeint avec beaucoup de talent. 
Un grand roman. Passionnant. Important. A lire !
Dans sa naïveté d'enfant, il s'était imaginé ou avait peut-être souhaité imaginer que l'hostilité était idéologique, politique.Leurs croyances s'opposent aux nôtres, avait expliqué Gus. Le débat devra trouver sa conclusion dans les isoloirs de ce pays.
« Un livre de martyrs américains cristallise quelque chose d'intime, 
de littéraire, de politique et de furieusement contemporain. » Libération

« De cette voix fascinante à entendre parce qu'il fallait écouter chaque mot, le professeur Wohlman parla soixante-cinq minutes. Il ne s'exprimait pas comme les prêcheurs auxquels nous étions habitués, mais plus doucement, comme quelqu'un qui s'adresse à vous. Il parla de la « corruption morale » de l' « état séculier », de la « brutalité barbare » de l'arrêt Roe contre Wade, « qui a autorisé l'État à assassiner les innocents ».
« Et qu'a dit Terrence Mitchell ? " Je n'avais pas le choix. Si je n'avais pas arrêté ce médecin, il aurait tué d'autres enfants ce jour-là." »
Avec gravité, le professeur Wohlman poursuivit : « Pour certains, ces hommes courageux sont des "criminels", des "meurtriers". Mais nous savons à quoi nous en tenir. J'ai soutenu que ces actes étaient des "homicides moralement justifiables". Il n'y a pas d'"homicide" dans une guerre, par exemple : un soldat n'est pas un criminel ni un meurtrier parce qu'il combat l'ennemi. La situation est la même ici. Tout acte de désobéissance civile contre des meurtres sanctionnés par le gouvernement est "justifié". Car, réfléchissez-y, si un enfant était agressé et assassiné sous vos yeux, auriez-vous d'autre choix que d'intervenir ? Si, ici, sur cette estrade, en cet instant précis, un jeune enfant était mis à mort , taillé en pièces avec un couteau de boucher, et qu'il hurlait de terreur et de douleur... Si vous pouviez empêcher le meurtrier pervers de tuer cet enfant, il est évident que vous le feriez. Si une scène aussi horrible se déroulait sous vos yeux, pas un seul d'entre vous ne pourrait rester là sans réagir. Vous ne le pourriez pas. »[...]« Et toujours, et à jamais, à moins que nous ne les arrêtions, ces meurtriers avorteurs détruiront et démembreront des bébés dans le ventre de leur mère avec le consentement d'un gouvernement impie. À moins que nous ne les arrêtions. »
Un chrétien est quelqu'un qui insuffle aux autres espoir et confiance en soi. Et non des sentiments de honte, de tristesse ou d'angoisse.
La guerre ? Que voulaient-ils dire ? Je pensais qu'ils parlaient d'une guerre comme celle du Vietnam ou de la Corée...Il me fallut un certain temps pour comprendre qu'ils parlaient d'une guerre à l'intérieur des États-Unis, chrétiens contre athées, pour l'âme de l'Amérique.
Je pense...je pense que c'est terrible...pour leurs femmes et pour leurs mères, et pour leurs enfants s'ils en ont. Je pense que bien des vies prennent fin quand un homme est un soldat du Christ... pas seulement celles de médecins avorteurs.
Nous étions des enfants rendus méchants par le chagrin. Nous étions des enfants au petit coeur ratatiné et au sourire de tête de mort. Vous faisiez bien, si vous étiez enfant convenable, de passer au large.
Il répéta ce qu'il avait dit. Et le répéta encore. Car beaucoup de ce qu'il disait à ces femmes désemparées devait être dit et répété plusieurs fois. Une bonne dizaine de fois. Viol sur mineure. Trop jeune pour consentir. Le signaler. Loi de l'État. Crime grave. Cet enfant est une victime. Et la mère s'écria Non ! Je vous en prie, docteur, ce serait la fin de notre famille.Elle l'implorer d' « arranger les choses ».
AUCUNE BONNE ACTION NE RESTE IMPUNIE.
Avez-vous quitté votre famille parce que vous l'aimiez trop ? Parce que vous saviez que l'amour et la fierté sont un hameçon qu'on avale sans le savoir et qu'on découvre un jour planté dans ses entrailles ?
Des mois auparavant, il y avait un an ou plus, son père lui avait arraché la promesse de ne jamais lire la propagande anti-avortement. Jamais.Darren avait demandé pourquoi et son père lui avait pressé l'épaule avec un sourire douloureux en disant : Parce que je te le demande, Darren. S'il te plaît.L'ennemi. Les militants anti-avortement. Les menaces. Les images ignobles. Ignore-les.Darren ne s'était pas vraiment rendu compte que son père bien-aimé était une cible de prédilection pour ces publications. Dans sa naïveté d'enfant, il s'était imaginé ou avait peut-être souhaité imaginer que l'hostilité était idéologique, politique.Leurs croyances s'opposent aux nôtres, avait expliqué Gus. Le débat devra trouver sa conclusion dans les isoloirs de ce pays.
Son chagrin, il le tenait bien au chaud dans ses bras comme on porterait un engin explosif délicat, prêt à exploser.Son chagrin lui était précieux. Celui de sa soeur était abominable, insupportable.
Il y avait dans le district scolaire de Mad River des chrétiens évangélistes qui interdisaient les déodorants comme ils interdisaient les films, la radio et la télévision ; la plupart des livres, dont des classiques américains tels que Huckleberry Finn et Ne tire pas sur l'oiseau moqueur ; les boissons sucrées « colorées »  ou « gazeuses » ; les vaccinations et inoculations. Utiliser des Tampax était « indécent » et « péché » : filles et femmes devaient utiliser des serviettes hygiéniques lavables en coton épais.
[...] elle comprenait la loyauté du sang, les liens familiaux. La foi aveugle - qui est la foi la plus forte.
Ils savent que c'est absurde...mais ils agissent comme leur conscience leur ordonne de le faire. Comme Luther Dunphy. Leur foi fait d'eux des monstres...et cela aussi ils l'acceptent.
La mort de l'idéaliste, d'un homme désintéressé. C'est le prix à payer quand on affronte la marée noire de l'ignorance et de la superstition. Il y a une guerre aux États-Unis - cette guerre est là depuis toujours. Les rationalistes parmi nous ne peuvent l'emporter, car le penchant américain pour l'irrationalité est plus fort, plus primordial et plus virulent. Comment dit-on déjà ... "My country, right or wrong" - "mon pays qu'il ait raison ou tort" - ce patriotisme écœurant et servile. Un patriotisme qui est un Dieu-isme, car ils sont tous chrétiens. Éviter une défaite totale est tout ce que nous pouvons espérer. Il y a quelques poches relativement éclairées à travers le pays - les grandes villes, où la culture et l'intelligence se sont réfugiées. Le reste est un immense désert ... "religieux" et "patriotique". On s'y aventure à ses risques et périls... ils sont si nombreux à être armés ! Et ils dissimulent leurs armes avec eux !
[...] des ouvrages de « sagesse » - textes sacrés des grands religions, apologies de l'oppression, de l'ignorance, de la superstition, du pacifisme face à la tyrannie politique. Sans parler de l'asservissement et du mauvais traitement des femmes. Aucune « sagesse» ne mérite autant d'ignorance [...]. Une ignorance qui avait pour furoncle la haine de la science. »

Quatrième de couverture

2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des « médecins avorteurs » de l'hôpital.

De façon remarquable, Joyce Carol Oates dévoile les mécanismes qui ont mené à cet acte meurtrier : Luther Dunphy est à la fois un père rongé par la culpabilité et un mari démuni. Pour ne pas sombrer, il se raccroche à son église, où il fait la rencontre décisive du professeur Wohlman, activiste antiavortement. Bientôt, il se sent lui aussi investi d'une mission divine, celle de défendre les enfants à naître, peu importe le prix à payer y compris sa future condamnation à mort.

Dans le virulent débat sur l'avortement, chaque camp est convaincu du bien-fondé de ses actions. Mené par des idéaux humanistes, Augustus Voorhees a consacré sa vie à la défense du droit des femmes à disposer de leur corps. Les morts des deux hommes laissent leurs familles en état de fragilité. En particulier leurs filles, Naomi Voorhees et Dawn Dunphy, obsédées par la mémoire de leurs pères.

Joyce Carol Oates offre le portrait acéré d'une société ébranlée dans ses valeurs profondes. Sans jamais prendre position, elle rend compte d’une réalité trop complexe pour reposer sur des oppositions binaires. Entre les fœtus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs ?

Un roman d'une rare puissance, une question qui déchire avec violence le peuple américain.

Éditions Philippe Rey, janvier 2020
Traduit de l'anglais par Claude Seban
860 pages   

lundi 27 janvier 2020

Mur méditerranée ★★★★★ de Louis-Philippe Dalembert

Quel monde se trouve au-delà de cette mer, je ne sais,
mais chaque mer a une autre rive, et j'y arriverai.
CESARE PAVESE

Roman de l'effroi. 
Roman du désespoir. 
Roman profondément humain. 
Roman des candidats à la vie.
Roman de la dignité.
Roman des fuites. Vers un meilleur lendemain. Coûte que coûte. Même si les chemins (et ça les migrants ont ont conscience avant de prendre le départ) sont semés d'embûches, d'incertitudes, de désillusions, de peurs, de souffrances physiques (atroces) et morales. De rencontres aussi...Fuir la guerre et les cauchemars, fuir une dictature, fuir une terre de moins en moins nourricière. Trois destins de femmes fortes et courageuses, qui ont fait le choix du départ et pas par gaieté de coeur. Qui aurait le coeur à la fuite quand on sait d'avance qu'elle a de fortes chances de prendre la forme d'une plongée dans l'horreur ?

Il y a bien des années que le seuil de l'horreur a été atteint, et pourtant, pourtant...

Louis-Philippe Dalembert, merci pour cet écrit puissant et ô combien nécessaire. Nous savons les naufrages. Nous savons la Méditerranée cimetière. Nous savons le désastre humain, le trafic humain (juteux/mortifère), la tragédie de l'immigration. Nous comprenons, en vous lisant, pourquoi ce titre  Mur Méditerranée. Et réalisons notre impuissance...
Un roman dur. Un roman à lire.

J'ai aimé la dédicace :
À la chancelière Angela Merkel, pour son courage politique. 
Merci pour eux. Merci pour nous, humains.
Aux amis de Lampedusa, qui se battent pour redonner 
leur dignité aux vivants comme aux morts.

« Ils ont vendu le peu qu'ils possédaient pour venir chercher une vie meilleure. À l'arrivée, on les a jetés en prison.[...] Certains ne sont d'ailleurs pas arrivés. Les requins les ont dévorés en route. Des tempêtes les ont surpris en mer. MAGNUM BAND
Où une terrible siccité frappa la village natal de Chochana, pareille aux dix plaies que Hachem infligea à l'Egypte pour obliger le Pharaon à libérer les enfants d'Israël. Elle assécha le fleuve, rendit stérile la terre, décima les troupeaux, avant de larguer la jeunesse sur toutes les routes de la Méditerranée. 
L'expérience des jours et des mois passés lui avait enseigné que le pire n'avait pas de fond.
Où un ancien guérillero devenu un cerbère à sandales, paranoïaque et alcoolique, prit en otage une population entière, multipliant les camps disciplinaires, les services militaires à rallonge, les disparitions ciblées et aléatoires, jusqu'à transformer son pays en un immense bagne et à pousser les plus valides à déserter les rives de la mer Rouge.
La mort, paraît-il, ne surprend jamais personne. Au contraire, elle annonce toujours son arrivée. Elle veut qu'on la regarde bien en face, pour voir la peur dans nos yeux blêmes d'humains.
Mais que penserait son père si intolérant, s'il voyait une femme prier pour le repos de l'âme d'un goy ? Qui pis est, sans le minyan, le quorum de dix hommes indispensables à la réalisation de la prière. Au bout d'un moment, n'y tenant plus, elle finit par dire, dans le silence de son cœur, le Kaddish Avelim : " Yitgaddal vèyitqaddash sh'meh rabba / [...] dans le monde qui sera renouvelé / et [où] Il ressuscitera les morts / et les élèvera à la vie éternelle..."
Quelle race d'hommes étaient ces types qui pouvaient tuer comme on égorgerait, puis se remettre à discuter entre eux comme si de rien n'était ?
Son cœur était encore un poulain indompté, lâché dans des cavalcades en zigzag dans la nature, qu'elle tentait en vain de rattraper avec des subterfuges les uns plus foireux que les autres.
Claquemurée dans l'opacité de la cale, les yeux clos, Chochana se mit à chantonner le Va' pensiero. Les paroles du "chœur des esclaves" lui vinrent à l'esprit avec une facilité troublante. Elle ne tenta pas d'arrêter les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Elle se sentait seule au monde. [...] Les vagues avaient beau cogner, Chochana ne les entendait plus. Elle était ailleurs. Le chœur des esclaves" résonnait dans sa tête, la déplaçait en pensée au large de ce cloaque où se consumait son espoir d'une vie meilleure. [...] La scène est installée sur une très grande et belle place d'une ville d'Italie. [...] Le public conquis d'avance, avait applaudi dès les premières notes. C'est comme ça qu'elle imaginait l'opéra, joué en plein air, déployant les "ailes dorées" de la liberté "sur les pentes des et les collines" dont parle le Va' pensiero. T'arrachant, malgré toi, des larmes d'émotion. T'apportant dans les tréfonds de la cale où tu croupis "les douces brises du sol natal". T'empêchant d'entendre les assauts mortifères des vagues contre la coque du chalutier.
Qu'est-ce que ça fait d'être banni de la terre natale ? D'être réduit en esclavage ? À des centaines de kilomètres des siens, de sa langue maternelle, des paysages et des odeurs de son enfance. Qu'est-ce que l'on ressent ? L'exil rend-il la partie perdue plus chère à son cœur ? Plus vivaces les "souvenirs", le "temps passé" ? La servitude invite-t-elle à maudire à jamais son oppresseur et ses descendants ? Engendre-t-elle la haine de soi ?
LE VA' PENSIERO APPORTA À CHOCHANA UN RÉPIT, hélas, provisoire. Le temps de son exécution deux ou trois fois dans sa tête, l'effet apaisant avait disparu. Malin, son cœur avait compris la manœuvre. Il avait opéré un repli dilatoire, à l'image des vagues qui s'en allaient au large reprendre des forces avant de revenir plus impétueuses. Le voilà qui repartait tel un taureau lâché dans l'arène. Filait à bride battue. Se cabrait. Pilait net. Dans l'intention évidente de désarçonner son adversaire et, une fois celui-ci à terre, de s'essuyer les sabots sur sa poitrine. Son forfait accompli, il repartait tout aussi sec. Grimpait les marches pour défier les spectateurs du regard ; voir dans leurs yeux, la peur de changer de camp.
Le chalutier ré-exécutait sa chorégraphie de bateau ivre et fou, faite de plaquages impressionnants à bâbord et à tribord, de précipités abyssaux et de montées golgothéennes [...].
Depuis les premiers gros naufrages du début des années 2000, dont certains avaient défrayé la chronique internationale, Lampedusa regroupait l'essentiel du flux de réfugiés. Selon les rumeurs, cette concentration faisait l'affaire de plus d'un. L'enveloppe fournie par le gouvernement et l'Union européenne était soulagée de plusieurs millions en route - et les points de péage abondaient - avant que le reliquat ne soit affecté à la gestion du centre et à l'amélioration des conditions de vie des réfugiés. Allez savoir.
Où un déluge de bombes des plus improbables s'abattit des années durant sur Alep la Blanche, raya de toute mémoire humaine les empreintes de soie, les pins centenaires et les demeures de marbre, avant de jeter ses habitants sur les chemins de l'exil. En quête de paix et d'espoir.
Le couple raya également la France se la liste des potentielles terres d'asile. D'après des amis installés en Belgique, si de simples citoyens parmi les plus modestes savaient se montrer d'une grande générosité vis-à-vis des étrangers, les politiques, eux, passaient leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l'homme par-ci, terre d'accueil par-là... Mais à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l'immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l'art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d'appel d'air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes. Ou, dans le meilleur des cas, des artistes et des intellectuels dont la notoriété servirait à perpétuer le mythe d'une terre d'accueil.
Pour elle, Alep, c'étaient leurs racines. Et les humains, c'est pareil aux arbres, ils ne peuvent vivre sans racines. C'est comme ça qu'on tient dans cette grande aventure qu'est la vie. Qu'on arrive à partir, même très loin, et revenir sans se perdre. Sinon, on dessèche sur pied jusqu'à se consumer.
Alep la fière, la Vienne du Levant avec ses multiples portes, ses monuments séculaires : la Citadelle fortifiée, le palais Joumblatt, la tour-horloge de Bab-al-Faradj, la cathédrale des Quarante-Martyrs...
Quand ton estomac gargouille, que la faim te fait tordre de douleur et que, certains jours, tu t'entends dire "qui dort dîne" ; quand tu te réveilles en hurlant, au sortir d'un cauchemar où tu as vu d'énormes chenilles te foncer dessus et t'avaler vivante, tu as beau avoir six et huit ans, tu comprends un précipité de choses.
"Je préfère mourir debout que de vivre toujours à genoux" se dit [Semhar].
Où sont vos monuments, vos batailles, martyrs ? Où est votre mémoire tribale ? Messieurs, dans ce caveau gris. La mer. La mer les a enfermés . DEREK WALCOTT
Prises en tenaille entre les différentes chapelles, les autorités portuaires n'avaient souvent pour elles que leur conscience d'hommes et de femmes. Les différentes réunions au sommet entre les diverses instances de l'Union européenne avaient donné lieu à des déclarations d'intention. Comme toujours. À l'arrivée, entre les pays de l' Est, dont la plupart avaient basculé à l'extrême droite, et les éternels donneurs de leçon comme le Vatican et la France, personne n'avait levé le petit doigt. »

Quatrième de couverture

À Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l’entrepôt des femmes. Parmi celles qu’ils rudoient, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Érythréenne. Les deux se sont rencontrées là après des mois d’errance sur les routes du continent. Depuis qu’elles ont quitté leur terre natale, elles travaillent à réunir la somme qui pourra satisfaire l’avidité des passeurs. Ce soir, elles embarquent enfin pour la traversée.
Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance, se sont installées dans des minibus climatisés. Quatre semaines déjà que Dima, son mari et leurs deux fillettes attendaient d’appareiller pour Lampedusa. Ce 16 juillet 2014, c’est le grand départ.
Ces femmes aux trajectoires si différentes – Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale – ont toutes trois franchi le point de non-retour et se retrouvent à bord du chalutier unies dans le même espoir d’une nouvelle vie en Europe.
Dans son village de la communauté juive ibo, Chochana se rêvait avocate avant que la sécheresse ne la contraigne à l’exode ; enrôlée, comme tous les jeunes Érythréens, pour un service national dont la durée dépend du bon vouloir du dictateur, Semhar a déserté ; quant à Dima, terrée dans les caves de sa ville d’Alep en guerre, elle a vite compris que la douceur et l’aisance de son existence passée étaient perdues à jamais.
Sur le rafiot de fortune, l’énergie et le tempérament des trois protagonistes – que l’écrivain campe avec humour et une manifeste empathie – leur seront un indispensable viatique au cours d’une navigation apocalyptique.
S’inspirant de la tragédie d’un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte pendant l’été 2014, Louis-Philippe Dalembert, à travers trois magnifiques portraits de femmes, nous confronte de manière frappante à l’humaine condition, dans une ample fresque de la migration et de l’exil.

Né à Port-au-Prince, LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT publie depuis 1993, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie, des essais et des romans. Le dernier en date, Avant que les ombres s'effacent, paru en mars 2017 chez Sabine Wespieser éditeur, a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires.

Éditions Sabine Wespieser éditeur, août 2019
326 pages
Prix de la langue française 2019

mardi 21 janvier 2020

Love Me Tender ★★★★☆ de Constance Debré

« On peut être père sans mère. »
 ESCHYLE, L'Orestie (en exergue)
L'amour maternel est au cœur de ce texte (autofiction). Un amour humain qui, par définition et comme tout amour, est fragile et imparfait. Il n'y a rien de mécanique dans l'acte d'aimer, dans l'amour, y compris dans l'amour maternel.

Par analogie au rôle des avocats qui choisissent des mots pour qu'ils résonnent sur les juges et les jurés, les mots de Constance Debré dans Love Me Tender résonnent sur les lecteurs, ils ont résonné sur la lectrice que je suis. Des mots simples, modernes, brutaux, sans complexe. Percutants. (La dureté, la violence de certains propos pourront en rebuter plus d'un. On n'est bien loin d'une berceuse).

C'est aussi l'histoire d' une quête de liberté, une quête jusqu'au boutisme, jusqu'à détricoter sa vie passée, se détacher de tout bien matériel pour toucher du bout des doigts l'essentiel, se retrouver soi, sans artifice, sans mensonge. 

« C'est important les limites pour ne pas se paumer dans le chaos. » 

Au centre de cette quête, il y a un fils, le fils de la narratrice et un procès. Elle espère revoir son fils dont elle est privée par un ex-mari qui l'accuse d'inceste : elle aime désormais les filles, les femmes...
Au bout de cette quête, de ce texte, un équilibre...peut-être . 

Un texte ou certaines parties du texte à lire à haute voix ou à écouter pour entendre la rage, la violence, la force des mots. 

Livre que j'ai eu la chance de chroniquer dans Un jour Un Livre. Une belle expérience sur un plateau, un bel échange sur le livre. Je remercie vivement les éditions Flammarion, Constance Debré et Babelio pour cette chouette aventure.
La vidéo par ici ↓


« [...] pourquoi il faudrait absolument qu'on s'aime, dans les familles et ailleurs, qu'on se le raconte sans cesse, les uns aux autres ou à soi-même. Je me demande qui a inventé ça, de quand ça date, si c'est une mode, une névrose, un toc, du délire, quels sont les intérêts économiques, les ressorts politiques. Je me demande ce qu'on nous cache, ce qu'on veut de nous avec cette grande histoire de l'amour. Je regarde les autres et je ne vois que des mensonges et je ne vois que des fous. Quand est-ce qu'on arrête avec l'amour ? Pourquoi on ne pourrait pas ? Il faudrait que je sache.
Je nage tous les jours, j'ai le dos et les épaules musclés, les cheveux courts, bruns un peu gris devant, le détail d'un Caravage tatoué sur le bras gauche, et Fils de Pute, calligraphie soignée, sur le ventre [...] je fume des Marlboro light le soir, je bois peu, je ne me drogue pas, je vis à Paris, dans un studio vers Denfert, [...] je n'ai pas d'argent parce que je m'en fous, parce que je préfère écrire que travailler, je ne pense jamais que j'ai 47 ans, j'imagine que je vieillirai d'un coup, sauf si comme ma mère je meurs avant, à part mon fils que je ne vois plus tout va bien, il a huit ans mon fils, puis neuf, puis dix, puis onze, il s'appelle Paul, il est super.
On n'a de place pour personne quand on écrit.
[...] la juge fixe le tatouage qui dépasse de ma manche, me demande pourquoi j'écris un livre et sur quoi, pourquoi j'ai parlé de mon homosexualité à mon fils, elle dit que ça ne regarde pas les enfants ces choses-là, elle dit qu'on ne parle pas de droit, là, qu'on parle de morale, que je peux comprendre, que je suis intelligente.
Je ne conserve qu'un droit de visite, limité et encadré, médiatisé comme dit la justice. Une heure tous les quinze jours dans une association, un "espace rencontre" près de République,où des spécialistes de l'enfance assisteront aux rendez-vous entre Paul et moi, comme une mère sous crack ou un père qui cogne, et encore pas tous. [...] Je n'aurai pas d'audience avant deux ans. Deux ans c'est mille ans. Deux ans c'est jamais.
Ce serait quoi ton crime? on aimait se demander entre avocats. [...]Je n'avais pas pensé à l'inceste. Un crime si riche, qui fonde tant de choses, dans la mythologie, la psychanalyse, la littérature, la base de la base, de l'ordre du monde, des familles, de la civilisation, l'interdit magnifique. Ça claque l'inceste. Un vrai crime de mec. Presque une reconnaissance pour une meuf. C'est vrai que je chasse sur leurs terres. Ça doit les gêner que je bande. C'est trop d'honneur monseigneur. Ce sont les filles qui m'intéressent. Généralement elles sont majeures. J' aime l'expérience.
C'était le vieux palais, celui de la conciergerie et de la Sainte-Chapelle. Je le connaissais par cœur, les grandes assises, la galerie de l'instruction, l'antiterrorisme, les comparutions immédiates, c'était comme chez moi. J'avais passé des années ici à défendre des violeurs, des voleurs, des braqueurs, des pédophiles, des escrocs, des assassins. Mais les affaires familiales je ne connaissais pas. Je ne prenais pas les divorces, je trouvais ça trop sale.
Paul avait un an quand on s'est installés rue Descartes et cinq quand on en est partis chacun de son côté et lui coupé en deux. »

Quatrième de couverture

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour. »

Constance Debré poursuit sa quête entamée avec Play Boy, celle du sens, de la vie juste, de la vie bonne. Après la question de l’identité se pose la question de l’autre et de l’amour sous toutes ses formes, de l’amour maternel aux variations amoureuses.
Faut-il, pour être libre, accueillir tout ce qui nous arrive ? Faut-il tout embrasser, jusqu’à nos propres défaites ? Peut-on renverser le chagrin ?

Éditions Flammarion, janvier 2020
208 pages