mercredi 30 juin 2021

La traversée de l'été ★★★☆☆ de Truman Capote

Étonnante et sombre lecture que cette traversée de l'été. 
Truman Capote m'avait éblouie avec De sang froid et je suis en train de relire La harpe d'herbes que j'affectionne particulièrement. 
Ici, on sent la belle plume en devenir mais l'œuvre n'est pas aboutie, l'écriture manque d'intensité à mon avis, et pour cause, Truman Capote ne souhaitait pas publier cette histoire. Ses écrits ont été retrouvés vingt ans après sa mort et n'ont donc pu être retravaillés par ses soins. 
« C'est avec une grande fébrilité et non sans une certaine appréhension, que je lus le manuscrit de La Traversée de l'été. Je gardais à l’esprit que, selon toute vraisemblance, Truman ne voulait pas que ce roman fût publié, mais j’espérais aussi y découvrir Truman sous un nouveau jour, celui du jeune auteur qu’il avait été avant d’écrire son premier livre majeur, Les Domaines Hantés. […] Certes, ce n’était pas une œuvre aboutie, mais elle témoignait de l’émergence d’une voix originale et d’un écrivain au talent aussi étonnant qu’efficace. C’était une œuvre assez mature, dont les mérites propres se suffisaient à eux-mêmes, et les prémices du style et du métier à venir (qu'on retrouverait dans Petit déjeuner chez Tiffany)  étaient trop précieuses pour être ignorées. Je ne savais ce qu’en aurait pensé Truman, et j’avais conscience de ma responsabilité dans cette décision. Il y eut de longues discussions, mais pour finir nous étions tous d’accord : il fallait publier ce livre. »
Une petite déception pour ma part que je ne sais pas forcément expliquer. Peut-être un rythme pas toujours très fluide. Mais quand bien même, l'histoire d'amour qui se loge dans ces pages est très prenante et beaucoup le soulignent, elle témoigne d'une grande maturité de l'auteur. Grady, une jeune fille de dix-sept ans, issue d'une famille aisée, avide de liberté, décide de vivre pleinement son amour avec Clyde, simple gardien de parking.
  Truman Capote évoque les sentiments amoureux, l'amour fragilisé par la différence de classe sociale, la passion, la folie...
La tension monte au fil des pages, il y a comme un malaise qui s'installe au fur et à mesure que l'on apprend à connaître Grady et Clyde...D'une idylle joyeuse et innocente, on bascule dans une atmosphère plus sombre, plus étouffante où l'amour devient insaisissable et menaçant...

« Tout chez eux, depuis les meubles usés jusqu'à l'air que l'on respirait, oui, tout exprimait la vie en commun. Ils ne faisaient qu'un et rien n'aurait pu les séparer. Cela leur appartenait, cette vie, ce décor, comme ils s'appartenaient les uns aux autres et Clyde était d'abord et avant tout un des leurs, plus qu'il ne le croyait. Grady, elle, n'avait jamais appartenu à un clan comme celui-ci qui dégageait une chaleur presque exotique. Sans doute aurait-elle eu peine à y respirer. Sa nature ne pouvait s'épanouir qu'à l'air frais, dans l'indépendance propice aux coudées franches. Elle n'aurait pas eu honte d'admettre : « Oui, je suis riche, c'est grâce à l'argent que je tiens debout. » Sa fortune lui permettait de choisir selon ses goûts son cadre de vie et les gens qu'elle fréquentait. S'il en allait autrement pour les Manzer, c'était parce qu'ils ignoraient les bienfaits que procure l'aisance. Mais ils compensaient cette lacune en resserrant les liens qui les attachaient à ce qu'ils possédaient. Si, de la naissance à la mort, leur vie s'écoulait dans de plus étroites limites, elle y vibrait plus intensément. Du moins, Grady le croyait-elle. Mais qu'y faire ? A chacun son lot, on n'a pas le choix et le faucon revient toujours se percher au poignet de son maître. »

« La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. »

« Les fleurs contenaient l'été tout entier, avec ses ombres et ses lumières gravées dans les feuilles, et elle en pressa toute la fraîcheur contre sa joue. »

« Puisque l'on connaît le passé et que l'on vit au présent, pourquoi ne pourrions-nous pas croiser l'avenir en rêve ? »

« Le décor était fixé pour l'éternité, la mer avec ses vagues qui roulaient vers la plage, laissant parfois sur le sable des pétales de fleurs fanées. »

« « Pendant tout ce temps, moi je pensais que tu me fuyais, murmura Clyde.
- On ne fuit pas les gens, on se fuit soi-même, répondit Grady. Mais tout va bien maintenant. 
- Bien sûr; dit-il. Tout va bien. » »

Quatrième de couverture

New York, un été. Les parents de Grady McNeil, dix-sept ans, partent pour l’Europe. Elle reste seule dans le splendide appartement de la Cinquième Avenue, en face de Central Park. Alors que rien ne devait bouleverser ces vacances paisibles dans l'Upper East Side, elle tombe amoureuse d’un gardien de parking, Clyde Manzer. Folie passagère d’une jeune fille de bonne famille ? Insolence à l’égard de ses parents ? Grady l’aime, mais sa fierté provocante et la nonchalance de Clyde entraînent le couple vers de dangereux précipices. Sacrifieront-ils leur idylle à la bienséance ? Survivront-ils à leur passion destructrice ? Voici l’histoire d’une passion brève, le temps d’une saison, dans une des plus belles villes du monde. Ce roman de jeunesse révèle les prémices du génie de Capote, ses personnages subtils, jamais caricaturaux et la fantaisie de ses descriptions.
La Traversée de l’été (Summer Crossing) est le premier roman de Truman Capote. Le manuscrit a été retrouvé en 2005, à l’occasion d’une vente aux enchères. Il a été traduit en français en 2006 aux éditions Grasset.

« C'est une histoire naturaliste, comme, au fond, tous les bons romans. Comme ceux de Fitzgerald. Je me demande si, dans cette jeune fille de la bonne société new-yorkaise se mariant par provocation avec un gardien de parking, ce n'est pas le motif fitzgeraldien, le sentiment découlant du social, qui l'a fait rejeter par Capote. Jusque là, chez lui, et encore dans La Harpe d'herbe, le social n'a aucune importance relativement au sentiment, folle du logis sudiste qui radote avec un génie plus comparable à celui de Tennessee Williams. Et puis, chez Fitzgerald, les femmes sont intelligentes, ou méchantes, ou destructrices, mais décidées, tandis que les hommes sont timides, ou tricheurs, en tout cas fêlés ; le contraire de Capote. » Charles Dantzig

Éditions Grasset, septembre 2006
Traduction de Gabrielle Rolin
220 pages

mercredi 23 juin 2021

Kerozene ★★★★☆ d'Adeline Dieudonné

Le multi-primé La vraie vie m'avait emballée. Trash. Mordant à souhait. 
Et pour ce qui est d'être mordant Kerozene, l'est aussi. 
Quel phénomène encore ce livre ! Surprenant et extrêmement prenant. Adeline Dieudonné nous convie dans des morceaux de vie d'une quinzaine de personnages, animaux et humains. Tous convergent, à un moment donné vers une station service ardennaise, le long de l'autoroute, une nuit d'été, et un bon nombre d'entre eux, vers une destinée commune.
En refermant ce livre, je me suis demandé où voulait nous amener l'auteure. Je n'arrivais pas à répondre à cette question, je l'ai donc relu une deuxième fois ! J'ai alors ressenti la colère qui je pense accompagne Adeline Dieudonné quand elle écrit. Les tranches de vie qu'elle déploie sont sans tabous. Brutes de fonderie. Certaines, empreintes d'une insoutenable détresse, d'autres imprégnées de rage. 
Des parcours rongés par l'existence, meurtris parfois, où la violence est omniprésente, mais une violence greffée d'humour qui semble étrangement presque légère...Des parcours qui nous rappellent la vraie vie in fine. 
Un livre détonnant, foisonnant de personnages grandioses et terrifiants à la fois
Une écriture visuelle efficace et déroutante. 
Toutefois, âme sensible et puritaine s'abstenir ! Ce livre puissamment divertissant et piquant, est aussi particulièrement craspec !


« Et pourtant...Alika se demande quel est ce monde tordu qui lui impose un choix aussi merdeux. Ça n'est pas une surprise, les signes qui démontrent la faillite de l'aventure humaine ne manquent pas. S'il existe un Dieu là-haut qui a contracté un emprunt pour lancer son entreprise de civilisation humaine, Alika se dit que la situation qu'elle est en train de vivre est exactement le genre de cas qui devrait le poussait à déposer le bilan. Mais elle n'est même plus en colère. Elle est triste et fatiguée. Elle se dit que c'est mauvais signe. Si la colère disparaît, elle se demande ce qui la fera encore tenir debout. » 

« Le cerveau de Victoire se laissait aller, bercé par la monotonie de la route et par la fatigue, et il ne remarquait pas le souvenir qui s'apprêtait à surgir, comme une bulle d'air saturé de soufre, remontant des abysses. Il se faufilait dans les méandres de son psychisme, déjouant les pièges et les mécanismes de défense, vers la lumière du jour. Il avait suffisamment attendu. Il était temps. »

« À un moment, Marie a demandé : « Julie, en attendant, est-ce que vous voulez voir votre utérus ? » Elle m'a posé cette question comme si elle me proposait un jus d'orange. »

« J’avais déjà voulu lui dire que je ne voulais plus qu’il vienne, que le plaisir de sentir un homme à l’intérieur de moi était trop court et trop faible pour compenser le temps passé à laver mon linge, à le sécher et à le repasser. Mais les mots ne voulaient pas se former dans ma bouche. [...] Je ne voulais pas donner l’image de quelqu’un qui dit non. »

« Un air qui vous soupèse, qui vous déshabille, qui calcule votre rapport taille/hanches et qui évalue votre potentiel reproductif. Un air qui vous transforme en jument. »

« L’origine de cette haine envers les dauphins restait floue pour Victoire. Elle savait que c’était lié à un souvenir. Ce souvenir n’avait pas disparu, mais elle l’évitait. Si le psychisme de Victoire avait été une maison, on aurait pu dire que ce souvenir y vivait, occupant tout l’espace la chambre, la cuisine, le salon, la salle de bains, le jardin. Et que Victoire se terrait, cachée dans une malle du grenier, sortant la nuit pour aller grignoter quelques restes dans la cuisine, faisant ses besoins dans un seau, pour être sûre de ne jamais, jamais croiser son souvenir. »


Quatrième de couverture

Une station-service, une nuit d’été, dans les Ardennes. Sous la lumière crue des néons, ils sont douze à se trouver là, en compagnie d’un cheval et d’un macchabée. Juliette, la caissière, et son collègue Sébastien, marié à Mauricio. Alika, la nounou philippine, Chelly, prof de pole dance, Joseph, représentant en acariens… Il est 23h12. Dans une minute tout va basculer. Chacun d’eux va devenir le héros d’une histoire, entre lesquelles vont se tisser parfois des liens. Un livre composite pour rire et pleurer ou pleurer de rire sur nos vies contemporaines.

Comme dans son premier roman, La Vraie Vie, l’autrice campe des destins délirants, avec humour et férocité. Elle ne nous épargne rien, Adeline Dieudonné : meurtres, scènes de baise, larmes et rires. Cependant, derrière le rire et l’inventivité débordante, Kerozene interroge le sens de l’existence et fustige ce que notre époque a d’absurde.

Adeline Dieudonné est née en 1982, elle habite Bruxelles. Elle a remporté avec son premier roman, La Vraie Vie, un immense succès. Multi-primé, traduit dans plus de 20 langues, ce livre a notamment reçu en 2018 le prix FNAC, le prix Renaudot des lycéens, le prix Russell et le prix Filigranes en Belgique ainsi que le Grand Prix des lectrices de ELLE en 2019. Il s’est vendu à 250 000 exemplaires.

Éditions L'Iconoclaste, avril 2021
258 pages

mercredi 16 juin 2021

Frakas ★★★★☆ de Thomas Cantaloube

Une découverte pour moi grâce à Babelio. J'ai eu la chance d'assister à une rencontre en visio avec l'auteur le mois dernier. Un beau moment d'échanges avec Thomas Cantaloube autour de son dernier livre : Frakas. 
Frakas, c'est un mot valise pour France / Kameroun et qui sonne comme le fracas du monde. En couverture, une des rares photos de l'époque (les années 50)  Ruben Um Nyobè et à ses côtés, Félix Moumié assassiné au début du roman, tous deux upcistes (de l'Union des populations du Cameroun (UPC), le parti indépendantiste du Cameroun). 
Frakas, c'est un polar géopolitique très intéressant. L'auteur a opéré un juste dosage entre le docu-fiction sur les travers scandaleux cautionnés par l'Etat français et qui sont "malencontreusement" tombés dans l'oubli et le récit d'aventures aux rebondissements appréciables.  
La guerre franco-camerounaise des années 1960 est peu connue. Une guerre sale. Au Cameroun, l'école coloniale française a fait régner la terreur  et perpétré des atrocités ; elle a laissé des traces qui perdurent encore aujourd'hui. 
Luc Blanchard, ancien inspecteur devenu journaliste, enquête sur la Main Rouge, une organisation terroriste jusqu'au-boutiste, à l'origine de l'assassinat de leaders indépendantistes dans les anciennes colonies françaises. Cette enquête le mènera au Cameroun, sur des chemins chaotiques, où il retrouvera deux anciens compagnons. 

Une lecture instructive pour laquelle je remercie Babelio, ainsi que les éditions Gallimard Série Noire. Et merci à vous Thomas Cantaloube. 

Le premier roman de l'auteur "Requiem pour une République" qui a reçu le prix 20 Minutes/Quai du polar ainsi que le prix Mystère en 2020, me tente bien ! 

« [...] le journaliste le relançait déjà sur les rumeurs d'opérations militaires françaises dans les provinces camerounaises rétives au nouveau pouvoir du président Ahmadou Ahidjo.
Des opérations militaires ?
Mais c'étaient de véritables crimes de guerre, des villages entiers dévastés, des champs brûlés, les femmes et les enfants séparés, les hommes envoyés dans des baraquements cernés de barbelés et de miradors ! Des camps de concentration oui, voilà ce dont il s'agissait. Il n'y avait pas que les Allemands pour faire cela, non Monsieur ! Mais comme ça se déroulait chez les nègres, tout le monde s'en balançait ! »

« [...] une troche braquée sur le passé éclaire le présent et dégage les ombres de l'avenir. »

« Un beau jour, ils avaient réalisé qu'ils vivaient côte à côte et non plus l'un pour l'autre. »

« La France gaulliste n'aimait pas les perturbateurs qui déviaient du cap fixé par le Général. À se demander si c'étaient bien les mêmes types qui avaient combattu un certain maréchal depuis Londres sur la base de principes d'indépendance et de liberté. »

« [Cameroun] Pays divisé depuis la Première Guerre mondiale entre les puissances française et britanniques, quatre cinquièmes pour les premiers, le reste pour Sa Majesté, il avait été décidé au sortir de la Seconde Guerre que les populations autochtones n'étaient pas mûrs pour l'indépendance. Un classique de la période. La piétaille coloniale, Algériens, Marocains, Sénégalais, Malgaches et compagnie... s'était avérée précieuse pour libérer l'Europe du joug nazi, mais elle n'allait tout de même pas diriger ses affaires chez elle ! Et ce en dépit de la Charte des Nations unies de 1945 qui reconnaissait  « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ».
[...] 
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'ONU avait donc accordé une « tutelle » à Paris et à Londres pour administrer le Cameroun. En théorie, ses habitants bénéficiaient de tous les droits garantis par les Nations unies. En pratique, rien ne distinguait le pays des autres dépendances tricolores : le colon était roi, l'autochtone son serf. »
« J'ai fait mes études à Paris et j'ai appris que ce n'est pas en travestissant les mots qu'on écrit la véritable histoire. Si l'on ne nomme pas les choses correctement, on rédige des fables. Les camps de concentration ne sont pas une invention allemande, contrairement à ce qu'on raconte aujourd'hui. Ils ont émergé lors de la guerre que les Britanniques ont faite aux populations boers au tout début de notre siècle, dans le sud de l'Afrique. Ensuite plusieurs belligérants  de la Première Guerre mondiale en ont fait usage dont la France. Il me chagrine de vous apprendre que les Français ont aussi construit de tels endroits en dehors de toute période de conflit, lorsqu'ils ont décidé d'y regrouper les réfugiés républicains espagnols qui fuyaient la guerre civile dans leur pays en 1938. À l'époque, le terme était employé couramment dans les documents administratifs rédigés par les fonctionnaires français. »

« Personne ne se précipitait pour lui parler, et il se voyait mal briser la glace avec tous ces notables en les interrogeant, un verre de pétillant à la main, sur Moumié et la guerre qui se déroulait en brousse à coups de napalm, de camps de concentration et de charniers. »

« Ton monde piétine les autres pour survivre. Il ne sait pas faire autrement car c'est ce qu'il a toujours fait. »

Quatrième de couverture

Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.
Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.
Frakas nous plonge dans un événement méconnu du début de la Ve République : la guerre du Cameroun, qui a fait des dizaines de milliers de morts dans la quasi-indifférence générale et donné naissance à ce qu’on appellera plus tard la « Françafrique ».

Thomas Cantaloube a été correspondant à l'étranger, puis grand reporter de presse écrite. Son premier roman, Requiem pour une République (2019), a obtenu de nombreuses récompenses dont le prix Landerneau 2019 et le prix 20 Minutes / Quais du polar 2020. Frakas est son deuxième roman à paraître à la « Série Noire ».

Éditions Gallimard, collection Série Noire, avril 2021
421 pages