vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

mardi 26 août 2025

Le pornographe ★★★★☆ de John McGahern

Déambulations dublinoises
Un écrivain libertin poète à ses heures, tiraillé entre ses obligations (les visites à l'hôpital au chevet de sa tante mourante) et ses aventures sexuelles volontairement "sans engagement", subvient à ses besoins en écrivant des récits pornographiques pour un journal.  
On y retrouve des éléments essentiels de l'existence humaine : l'engagement, la peur, l'absurde, l'ennui, la liberté, la mort...
« Une personne quitte la vie, et une autre y fait son entrée. Je suppose que voilà le nœud de l’histoire. »
On suit ce narrateur, plein de lui-même, vivant, s'exprimant, agissant en pleine liberté, en son libre arbitre, suivant sa propre vérité, sa propre morale. Et en suivant ce narrateur - d'ailleurs sans nom -, nous nous interrogeons sur notre propre vision du monde et notre rapport aux autres. 
Un bon roman, à l'écriture simple, bien plus profond qu'il n'y parait au premier abord. 
« Nous maîtrisons l’obscurité grâce à des cérémonies : cérémonies de joie quand nous émergeons des ténèbres pour entrer dans la lumière, cérémonies de regret lorsque inévitablement nous quittons la lumière, cérémonies d’espoir fondé sur le social, qui est aussi ferme que le roc de la théologie. »
La littérature irlandaise m'embarque à chaque fois, j'ai eu plaisir ici à reconnaitre des noms de rues, de lieux, à naviguer sur le Shannon, à marcher le long de la Liffey, à retrouver l'atmosphère chaleureuse des pubs, à siroter une bière ou quelques gorgées d'un irish whiskey.  

« L'alcool représentait un des principaux adjuvants pour glisser sur la pente qu'il nous faudrait tous descendre un jour ou l'autre. »

« La visite se déroulait comme prévu, de même qu'un voyage en train ou en avion une fois commencé. Mon oncle l'avait envisagée avec une certaine appréhension. Quant à moi, qui avais fait le voyage fréquemment ces derniers mois, et qui savais que cela se passerait ainsi, il m'avait été impossible de lui dire : « Ne te fais pas de bile, tout ira bien. Il ne se produira rien d'exceptionnel. Ce sera comme pour le reste. Nous nous en tirerons sans problème. »
À présent que le moment avait lieu effectivement, il se réduisait au néant qui constituait la trame de notre vie quand elle suivait son cours normal. Et il deviendrait ensuite une partie intégrante de notre vie dans le souvenir. L'événement avait toujours une présence plus vivace dans l'appréhension et dans le souvenir que lorsqu'il prenait place réellement. La nature avait fort bien arrangé les choses, en ce sens que nous vivions à peine notre vie. Le dernier instant conscient était celui où notre non-existence passagère et notre non-existence définitive célébraient enfin leurs noces. Un heureux hasard, pour ainsi dire, présidait à la similarité apparente entre notre départ de la vie et notre entrée dans celle-ci. J'éprouvai quelque honte à constater la violence de ces réflexions, qui n'étaient dues qu'à une errance oisive de mes émotions tout au long de la visite: le fond du cœur est en effet capable de violence.
« C'est très gentil d'être venu me voir, disait ma tante à mon oncle, à présent que la visite se terminait. [...] »»

« Hors de la gare, les derniers rayons du soleil se mêlaient encore à l'animation de la rue. Toute la journée, j'avais tenu ma propre vie à l'écart, en m'occupant agréablement de celle d'autrui, et je n'aimais guère l'idée de retrouver son fardeau, ni la perspective de la soirée qui s'étendait devant moi comme une longue pièce vide. Il était sûrement possible de demeurer à jamais en dehors de sa vie à soi, dans la mesure où on parvenait à définir la vie comme autre chose que ce constant et douloureux devenir de soi-même. »

« Il mettait les profanes en garde contre la confusion entre l'art et la vie. L'art était de l'art parce qu'il n'avait rien à voir avec la nature. La vie n'était qu'une succession d'accidents.
L'art constituait une vision de la Loi. Comme l'accident ne se conformait que rarement à l'Idée ou à la Vision, il fallait l'inventer ou le transformer de telle sorte qu'il s'accorde avec cette Vision. En résumé, c'était la vie vue à travers un tempérament. Ce qui nous amenait au triomphe radieux que représentait toute œuvre d'art. En effet, la vie pouvait bien être triste ou insupportable, le simple fait de la transposer dans le cadre de la Loi donnait lieu à la réjouissance et à la célébration. Ou, pour employer un langage plus terre à terre, bien que dans cette situation biographique particulière la fille fût perdue pour lui, c'était précisément grâce à cette perte que le poème avait été gagné.
Après quoi, totalement indifférent aux rires et aux paillardises qui fusaient de partout, il insista pour offrir un verre à tous ceux qui l'avaient écouté, forçant même à rester le jeune vétérinaire qui affirmait qu'il devait s'en aller. Ce fut avec la même indifférence qu'il fonda sa première revue pornographique : il défia les lois désuètes de la censure à peu près comme il avait tenu tête à l'embarras général provoqué par sa poésie chez Dempsey's, c'est-à-dire en faisant comme si de rien n'était ; et, malgré toutes les prédictions, son entreprise avait réussi. À partir de là, il avait continué son chemin, jusqu'à devenir le personnage riche et relativement influent qu'il était à présent. Il me payait à un tarif plus que confortable, et je le soupçonnais de me privilégier ainsi à cause de nos souvenirs communs du bon vieux temps, plutôt que pour mon aptitude à décrire des exercices de gymnastique sexuelle mieux que les autres scribouillards qu'il employait.
Je commandai deux autres pintes et plaçai la sienne à côté de celle qu'il n'avait pas encore finie sur le bord du comptoir. Tout en lisant, il griffonnait des notes en vue de modifier çà et là mon texte, et je savais qu'il s'agirait toujours d'améliorations. Le temps semblait suspendu pendant que je l'observais. Je regardais son visage enregistrer cet univers de mots, celui du colonel Grimshaw et de Mavis Carmichael. C'est un spectacle bien humiliant que de voir quelqu'un s'absorber totalement dans un monde que l'on a soi-même fabriqué de toutes pièces. »

« Le ventre maternel et la tombe... La cérémonie du baptême devient celle de l'enterrement, le frémissement initial qui nous transforme en chair vivante devient plus tard l'ultime frisson qui fait de nous un cadavre. C'est l'instinct religieux, paraît-il, qui nous pousse à rechercher les rapports et les lois qui régissent les événements. Et entre les deux extrêmes, il y a le temps : le travail pour passer le temps, et mille autres façons de tuer le temps, de raccourcir ce temps qui diminue même sans nos efforts ; et c'est ainsi que par exemple on va au bal. »

« Le temps s'était écoulé sans que je le remarque : rarement de tels bonheurs nous sont donnés, mais lorsque cela arrive, c'est la plus grande consolation que puisse nous apporter le tourbillon de l'existence. C'est la promesse d'une éternité bienheureuse - ou simplement une nouvelle ironie du sort, la perception de nos périodes d'inconscience. Nous sentons que l'on nous a déchargés du fardeau du temps qui passe, et le bonheur réside dans ce sentiment, non dans le fait d'errer à l'aveuglette et sans souci au milieu d'un univers de mots. »

« Il ne fera rien du tout. Il se dira qu'il a rêvé. Le pays entier n'a-t-il pas l'air de passer sa vie dans les rêves de stupre et de fornication ? Il ne voudra pas se considérer comme une exception. C'est un exemple typique de nos compatriotes, toujours soucieux de se conformer à la norme. »

« Quand je sortis de l'ascenseur et m'avançai vers ma tante, malgré moi j'éprouvai à nouveau la même culpabilité que lorsque je m'étais approché d'elle à son insu, passant par la prairie sous le clair de lune, par l'escalier de service et cette même allée centrale que je parcourais à présent dans l'autre sens. Je me souvins de la veilleuse bleue et constatai que les portes battantes que j'avais crues de couleur sombre étaient en réalité d'un vert très clair. Qu'avais-je appris de cette visite clandestine ? Rien, l'absurde néant avec lequel nous nous retrouvons toujours quand nous cherchons à obtenir d'un de nos pauvres semblables une meilleure connaissance de nous-mêmes ou de la vie : rien d'autre que notre honteuse frivolité. Nous ne pouvons rien apprendre d'autrui, pas plus que nous ne pouvons mourir à sa place, ni lui à la nôtre. Il nous faut aller vers l'intérieur, dans la solitude qui est tout ensemble joie et douleur, et établir là-bas notre propre vérité; même si en définitive celle-ci se révèle n'être rien non plus, il nous reste la joie inébranlable d'avoir emprunté la dure voie qui est la seule possible : nous n'avons pas reculé ni dévié d'un pas chancelant, mais nous avons continué sans cesse, même quand il n'y avait rien, car nous savions aussi qu'il n'y avait rien ailleurs. Nous étions arrivés trop loin à l'intérieur pour croire qu'une apparence physique différente, ou un autre climat, changerait quoi que ce fût. Nous étions en dehors du changement parce que nous étions le changement. Toutes les doctrines que nous avions apprises par cœur sans les comprendre, et dont nous avions discuté avec passion, devenaient d'une clarté qui nous forçait à rire. Pour trouver, nous devions perdre : la route du départ était aussi celle du retour. Et quelle compagnie ne rencontrions-nous pas sur cette route, nous qui ne cherchions plus la compagnie, devant quels feux et contre quels murs ne devions-nous pas nous asseoir ! Notre intelligence s'était aiguisée. Constamment, il nous fallait changer de méthode. Nous écoutions tout avec attention, nous prêtions l'oreille aux autres qui proclamaient leurs échecs ou leurs coups de chance, car désormais nous avions notre route, et tout le monde, tout le monde voyageait. Personne n'arriverait. L'aventure ne serait jamais terminée, pas même après notre disparition. Elle continuerait sans fin, comme elle s'était poursuivie de génération en génération avant que nous n'ayons pris la relève.
Et l'infirmière aux cheveux noirs ? Et la femme enceinte abandonnée à Londres ? Et cette femme en train de mourir à côté de moi, appuyée sur son oreiller bien droit, les yeux fermés, légèrement assoupie ? Que dire d'elles dans tout cela ? La réponse résidait dans la vulgarité même de la question. Que dire de toi-même ? »

« - Elle garde en elle cette farouche volonté de vivre. Pour ma part, je ne comprends pas.
- La vie est une chose bien agréable.
- Je crois que ça dépend de la situation qu'on y occupe. La vie est une chose bien agréable.
C'était là le genre de conversation qui me crispait, mais j'acceptai de jouer le jeu.
« Contempler la lumière, le ciel et la nuit étoilée, rien que cela me semble déjà tellement merveilleux! Je ne vois pas comment un être humain désirerait s'en priver.
- Mais certains des malades que tu soignes n'en sont-ils pas fatigués ?
- Quelques-uns, mais pas beaucoup. »
Il faisait très froid lorsque nous sortîmes; heureusement, un bus arriva presque aussitôt, et nous nous séparâmes. L'été se terminait déjà. Je frissonnai involontairement moi qui pourtant aimais l'hiver - à l'idée de ce que cet hiver-ci risquait de m'apporter. »

« En ne faisant pas attention, en croyant qu'une occupation en valait une autre, en couchant avec la première femme qui acceptait, j'avais provoqué autant de souffrance, de confusion et de malheur que si je l'avais recherché activement et de propos délibéré. Je n'avais pas accordé à autrui les égards qu'il méritait. L'énergie nécessaire pour choisir m'avait paru trop pénible à rassembler. Le cœur brisé par un premier amour déçu, j'avais tourné le dos et laissé la lumière de l'imagination s'éteindre presque complètement. Aujourd'hui, mes mains étaient de glace.
Nous devions quitter le chemin de la raison, parce qu'il nous fallait aller plus loin. Si nous n'avons aucun objectif rationnel à invoquer, c'est une raison de plus pour obéir à notre désir instinctif de vérité et lui obéir avec notre force entière, dans tout ce que nous voyons comme dans l'aveuglement final.
« Alors, tu as perdu ta langue, ou tu n'as rien à dire pour ta défense, ou quoi ? » Maloney avait quitté des yeux la route pour me regarder en face. Ses cheveux blancs clairsemés dépassaient de sous le large bord de son chapeau noir. À présent, il ressemblait vraiment plus à un danseur qu'à un homme revenant d'un enterrement. Je serrai les dents pour réprimer un accès de fou rire, sachant que cela me ferait très mal, mais la douleur elle-même rendit mon effort d'autant plus inefficace.
Ce que j'avais envie de dire, c'était que j'éprouvais un irrésistible besoin de prier, pour moi-même, pour Maloney, pour la fille, et tout le reste. Mes prières ne recevraient aucune réponse, mais justement il importait de les prononcer mentalement, ces prières qui ne pouvaient pas être exaucées, parce qu'elles constituaient leur propre commencement et leur propre fin.
Ce que je dis en réalité, ce fut : « Pourquoi ne regardes-tu pas la route ?
- Ça fait toute ma vie que je regarde cette fichue route, et jamais je n'en ai tiré un traître mot! Hou-hou, la route ! cria-t-il soudain. Tu vois ? Elle ne répond pas. Elle défile à toute allure, et voilà! Hou-hou, la route !
- Elle pourrait au moins nous amener à destination, si tu conduisais un peu mieux.
- Elle nous y amènera de toute façon. Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! » continua-t-il à crier, roulant de plus en plus vite.

Je cherchai une réplique à lui donner, mais ne trouvai rien. Et dans le silence, un fragment d'une autre journée me revint en mémoire; l'image m'apparut longuement, parmi l'incessant va-et-vient des essuie-glaces : la petite silhouette ronde de mon oncle qui descendait du train et s'avançait sur le quai, regardant autour de lui d'un air inquiet comme un petit garçon, l'imperméable sur le bras, au commencement de ce voyage - si toutefois il avait commencé à un moment précis qui nous avait conduits chacun où nous étions désormais, dans le présent et l'éternel.

« Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou... » »

Quatrième de couverture

LE PORNOGRAPHE. Célibataire endurci et poète sans le sou, le narrateur écrit des textes pornographiques en guise de gagne-pain, plutôt que de renoncer à sa vie de liberté à Dublin. Ses fréquentes visites à l'hôpital, où il apporte à sa tante gravement malade des bouteilles de cognac afin de soulager sa douleur, esquissent le portrait d'un homme d'une grande prévenance.
Un soir, dans un dancing, il rencontre une femme avec qui il entame une liaison sans lendemain. Quand cette dernière, amoureuse de lui, tombe enceinte, le voilà plongé dans l'effroi. S'il est hors de question pour lui de l'épouser et de devenir père, il ne l'abandonnera pas pour autant.
Dès lors, cet être si désireux de légèreté se retrouve tiraillé entre les deux pôles -l'agonie et la venue au monde - qu'incarnent ces deux femmes. Comme en écho, John McGahern imprime à son ample narration le rythme de l'oscillation : entre Dublin et Londres, où s'exilera la future mère; entre la ville et la campagne, dont le narrateur est originaire; entre ses actions et ses réflexions sur «l'agencement général du monde»; et enfin entre ses écrits pornographiques et le corps même du livre.
Publié en 1979, Le Pornographe est une réponse à la censure irlandaise qui, quelques années plus tôt, a interdit L'Obscur au motif de son caractère scandaleux. Plus qu'une simple provocation, c'est un roman magistral, qui pointe du doigt l'hypocrisie de la société irlandaise vis-à-vis de la sexualité et du mariage et qui hisse son protagoniste au rang de ces héros modernes dont les tribulations revêtent un tour proprement métaphysique.

JOHN MCGAHERN (1934-2006), né et mort à Dublin, a grandi sur la côte ouest de l'Irlande. Son œuvre, majeure, a profondément influencé toute une génération d'écrivains. Depuis Entre toutes les femmes (avril 2022), Sabine Wespieser éditeur réédite en France les livres de cet écrivain devenu un classique dans son pays.

Éditions Sabine Wespieser,  mai 2024
380 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Alain Delahaye

dimanche 24 août 2025

Les piliers de la mer ★★★★★ de Sylvain Tesson

« Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. »

Entre ciel et mer.
Se tenir à la pointe.
En équilibre.
Instant suspendu.
« Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. »
Goûtant le plaisir d'être vivant.
"Au bord de l'univers"
L'appel du vide. De l'aventure.
« [...] le retrait, la liberté dans l'inaccessible. »
J'ai été hypnotisée. Aspirée. Je me suis laissée envahir par le chant du ressac et des stacks. 
Je suis restée immobile et dans l'immobilité, j'ai fait un beau voyage. 
Merci Sylvain Tesson, merci Du Lac, merci les stacks ! Symboles de liberté !
Le dépassement de soi, l'aventure de l'extrême racontés avec beaucoup de poésie. 
Une expérience hors du commun. Et un grand moment de lecture !
« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir. »

« À mon père, Philippe Tesson (1928-2023), qui avait horreur du vide. »

« Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j'ai reçu de la poésie. »
Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes.

« Examinons d'abord la question en nous plaçant au point de vue le plus élevé. »
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes.

INCIPIT 
« L'aiguille en plein cœur
Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXI siècle. La surface du globe est cartographiée. À chaque plage son plagiste. Pas une source sans sa mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au Muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d'Arcachon. Y a-t-il seulement un être humain sur la Terre qui ne connaisse pas l'existence de La Grande-Motte ?
Des optimistes contrediront : « Il y a un sommet vierge dans les confins afghans. » Rien n'est moins sûr. Parfois, des alpinistes parviennent sur une montagne, persuadés de déflorer le sommet. Un anonyme les y a précédés, laissant son fanion.

L'homme a triomphé de la géographie. Il s'est répandu partout. Depuis la pierre taillée il en a eu le temps ! Conscient que la Terre a rendu ses derniers secrets, le pauvre Terrien de notre siècle tourne son regard vers les étoiles. « Là-haut », murmure-t-il. Il rêve. Un jour, peut-être un astronaute imprimera-t-il son pas sur un sol intouché. En attendant, on fait la queue pour grimper l'Everest.
Non vraiment, je ne suis pas rétrograde, mais il me naît des nostalgies de l'époque où il suffisait de sortir de sa grotte pour s'enfoncer dans l'inconnu. Au paléolithique (supérieur, si possible), bien des problèmes se trouvaient résolus de ne point même exister.
J'en étais là de ces réflexions, accoudé au comptoir de mon âme, quand je tombai sur un exemplaire de poche de L'Aiguille creuse de Maurice Leblanc. En couverture, gentiment bariolée dans le genre kitsch de nos enfances aimables des années soixante-dix, l'aiguille d'Étretat. Elle se dressait fièrement dans l'eau joyeuse. Les peintres impressionnistes s'étaient épris d'elle. Arsène Lupin en avait fait son repaire. Le rocher était friable, l'aiguille en passe de s'écrouler. Très peu d'êtres humains en avaient foulé le sommet. Il était plus facile de la peindre. Tout cela constituait un faisceau de raisons d'aller voir.
Il y avait là-haut un espace préservé. Peut-être aurait-on l'impression de toucher une "terra incognita". Je réunis une troupe de gentils nautoniers. L'objectif était de grimper l'aiguille à l'aube. Philibert fournirait le canot, Olivier les vivres. Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l'opération. Avec eux : la fine équipe. »

« Huit heures. La marée monte, l'aiguille vibre, les falaises miroitent. On se tient à la pointe, frappés de joie, entre ciel et mer, endroit vivable. J'ai préparé un texte. Je le lis, pour les nuages. Personne n'écoute. Une mouette passe. »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne.
Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige: l'élargis-sement de soi, non le racornissement dans la peur? Que m'est-il arrivé? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule ? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers.
L'impression a duré quelques secondes. On se situait là, au bord du vide. Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. Je n'en revenais pas de me trouver dans ce cirque lacté, sur un point où il »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne. Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige l'élargissement de soi, non le racornissement dans la peur ?
Que m'est-il arrivé ? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers. »

« De retour sur les galets, je demande à du Lac où l'on trouve ce genre d'aiguille.
- Sur toutes les côtes du monde.
- Écoute-moi, lui dis-je, on part. Vers les piliers de la mer. On les passe en revue. On les approche, on les grimpe, on les bénit. Je veux revivre mon illumination de l'Aiguille blanche. Me repayer le luxe de me sentir là où je me dois d'être.
- C'est-à-dire ?
- À la pointe du monde, où je n'ai rien à faire, où je ne peux rester, en un lieu où personne n'est allé, d'où le monde s'embellit, qui s'écroulera bientôt et qu'il est difficile d'atteindre, urgent de quitter, inutile de gagner.
- J'en suis, dit du Lac.
Et c'est ainsi que nous avons passé des années à grimper sur les stacks. »

« Le petit stack se dressait au milieu des vagues dans l'aube électrique. On l'escalada en gardant nos gilets de sauvetage. Le stack avait l'air furieux contre la houle. On aurait cru une tête de serpent dardant sa colère au-dessus du bouillon. La taille ne définit rien. Un stack, c'est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer.
Le stack n'appartient point aux décombres de la falaise attendant que l'érosion les transforme en sable fin où viendra bronzer l'estivant.
Son sommet ne dépasse pas la hauteur de la terre mère puisqu'il en procède. Il se situe à l'exacte altitude du plateau côtier. Pas de péché d'orgueil chez les piliers de la séparation. »

« En termes plus sobres, le stack est une quenouille magique, l'obélisque du chronos, l'échauguette d'un château inondé, une hallebarde fichée dans le râtelier des eaux, une fusée lunaire plantée dans le récif, un chicot pourri, un diamant taillé, un totem du refus, une torche oubliée, un flambeau pétrifié, une banderille finale dans le sable de l'arène, un clocher fantôme surnageant du déluge, une fourche de Poseidon (à une seule dent), une figure de proue sauvée du naufrage, un menhir détaché de sa carrière, ou mieux, le cigare qu'un dieu vraiment très cool, allongé au fond de l'océan, tiendrait entre ses doigts en laissant dépasser de la surface le bout incandescent, bref la somme des visions que suscite chez le petit baigneur une colonne des eaux dressant sa hauteur de vingt, trente ou cent mètres dans un ciel encombré d'oiseaux aux yeux vicieux.
Certains géographes affinent la définition : seules pourraient prétendre à l'appellation les aiguilles dont la superficie du sommet n'excéderait pas un dixième de la hauteur. Une confession: nous avons été moins pointilleux que ces statisticiens. Nous avons versé à notre tableau des masses de roche qui ne répondaient pas à la proportion. »

« Le stack est un mâchicoulis de la mer séparé de la falaise, dont la difficulté d'accès aura autant contribué à mériter l'appellation que la proportion des formes et la géométrie de la silhouette.

Les Français appellent le stack maritime « pilier d'érosion de recul de côte ». Le français est une langue plus précise que l'anglais mais moins sexy. Si l'on croise une fille sur le sable allongée, on aura davantage de succès avec « Let's go to the stack ! » que « Voudriez-vous, mademoiselle, gravir avec moi ce pilier d'érosion de recul de côte ? ». Dans ce livre, malgré nos préventions, nous aurons recours au mot anglais. On qualifiera de stack tout pilier d'érosion vers lequel on nagera, dans le chenal de séparation où palpite l'anémone.
Comment naît le stack ? De l'action érosive des vagues, mouvement cosmique. Depuis des milliards d'années, la mer se rue contre la terre. Cette fureur est incompréhensible. Elle ressemble à un reproche. Elle s'appelle le ressac. D'avion, on dirait de la crème. Dedans, c'est la mort.
Le ressac a coûté la vie aux marins et permis à Victor Hugo de tremper son lyrisme dans le bouillon. Sur terre, toute falaise rocheuse recule devant le ressac. Si la roche est dure ou tendre, l'effondrement est plus ou moins rapide. La France et l'Angleterre s'écartent. Chacune pense que l'autre a peur. Parfois, un bloc s'abîme dans l'écume. À Varengeville, en Normandie, la mer ronge la terre. Au bord du vide, un petit cimetière marin se trouve menacé. Certaines tombes s'ouvrent. Signe des temps: même les morts ne sont pas tranquilles.
La mer mord la masse. La terre résiste. Un éperon brise l'effort des vagues. Il semble s'avancer dans la mer, en réalité il tient sa position. La côte recule. Lui fait saillant, s'affine. Le ressac le lèche, le polit, le sculpte, creuse un orifice entre ses deux versants. Soudain une arche s'ouvre. Quelques secondes suffisent à décrire l'action, il faut des millions d'années pour qu'elle s'accomplisse.
Un jour, une tempête fait vibrer la côte. Des bateaux sombrent, l'arche tremble : le tablier se fracasse dans l'eau. Reste le pilier qui fermait l'arc. Lui ne s'est pas écroulé. La houle le lave, il tient bon. La mer continue à le harceler. Il se dresse, s'étrécit.La côte recule toujours. Il demeure, isolé. Un jour, il disparaîtra. Pour l'heure il marque le point jusqu'où avançait l'ancien littoral.
C'est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C'est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

« N'ayant ni la grâce de l'Argonaute ni la névrose du psychanalyste, je ne vois pas les stacks en figures hostiles. Pour moi, ils symbolisent un type humain : l'ermite.
J'entends par « ermite » celui de la forêt, de la ville, l'ermite de sa propre âme ou de la steppe, du cabinet ou de la cellule, de l'atelier d'artiste ou du mont Athos, enfin tout cœur mélancolique qui a choisi de s'écarter et cherche dans les dédales du monde ou les labyrinthes de son moi profond le chemin d'une citadelle.
Le stack se détache de la falaise côtière. Il la laisse reculer, tenant sa position. Depuis la séparation, il résiste, à quelques encablures, seul, droit, planté. Il est doux, bon. Il ne saurait nous tuer.
Qu'on ne se méprenne pas ! Il n'a pas choisi de se retrancher par hédonisme. « La liberté existe, il suffit d'en payer le prix », consigne en ses carnets le Montherlant de 1957. Pour le stack, s'extraire aura son coût. Il n'abandonne pas le sort commun pour jouir du reste de son temps sous des soleils faciles. Il mourra le premier, tombant avant la ligne de côte. Posté devant la terre, il reçoit la houle de la mer, les rafales du vent, la cuisson du ciel. Il est noble de se porter en avant du danger. Le stack est roi. De ses douleurs.
Au sommet des stacks argileux, combien d'heures avons-nous passées dans les coups de massue du ressac réverbéré à travers le cœur même du minéral. La vibration nous traversait le corps en ondes sourdes. Le stack s'effondrera au champ d'honneur. L'honneur de se distinguer. »

« L'homme-stack n'est pas résistant mais plutôt dandy. Détachement, indifférence, distance : la présence du stack, là-bas, planté dans les eaux du Pacifique, de la mer des Hébrides ou de la mer Ionienne, constitue une position esthétique. Avec ses trèfles roses mouchetant son sommet, ses filons de quartz veinant sa carapace, ses explosions d'oiseaux ébouriffant son crâne, ses bosquets d'hibiscus dégueulant des fissures, ses formes chantournées de danseur argentin et des coussins d'ivoire écumant à ses pieds, le stack est conforme à la sophistication du dandy : canne à pommeau, boutons de manchettes, gilet écarlate. Le dandy cherche à se "détacher".
Mais ce dandy-là doit être capable de lutter ferme contre la violence du réel. Les dandys de "La Recherche du temps perdu" peuple aberrant produit par une imagination géniale ne peuvent être versés à l'armée des stacks. Car le principe de distinction proustienne crée des êtres inaptes à la vie, baroques et fatigants, tragiquement délicats, des Swann et des Charlus trop faibles pour résister aux vagues de la vie !
Le stack tient debout même s'il vibre sous les coups de l'océan. L'insensé tremble mais ne recule pas. Et plus d'une fois, en Écosse, perchés sur les aiguilles du cap Wrath ou sur les stacks de l'île de Skye, dans la tourmente du ciel et la violence de la mer, nous sentons sous nos pieds les oscillations de la colonne et nous ébahissons du miracle que sa solitude puisse faire front depuis tant de siècles contre la haine de la mer. Cette haine contre tout ce qui ose se dresser devant l'arasement total. »

« Les stacks, Marjorie les appelle « motu », « pilier » en marquisien. Désormais, avant de lancer ses cing cents chevaux dans l'aube, elle dira rituellement avec cet accent où les voyelles traînent comme les nuages : « Allez, les kamikazes, on va chercher les motu. »
Alors nous sautons dans le bateau et Marjorie se rue sur la mer. Et le monde arrête de sentir la fleur sucrée et s'emplit du parfum du gasoil qui est l'odeur de l'aventure. Et s'ensuit une demi-heure de rodéo sur les vagues. Les muscles des bras de Marjorie sont durs comme le bois flotté. Elle devrait venir aux escalades mais ne quittera jamais le pont de sa barque qui est pour elle le monde entier. Marjorie chante l'hymne de la mer. Elle accélère. Nous tentons de nous maintenir dignement dans ce shaker. Marjorie trouve un motu, rapproche le bateau du platier et nous dit en riant, comme si elle prenait au sérieux le jeu des rocs et de la liberté : « Regardez, celui-là, il s'est bien écarté. » Et nous sautons dans les vagues, nageons vers le stack, les cordes serrées dans un sac étanche. Conchiés de guano d'oiseau, les piliers sont des spectres noirs descendus des nuages, fardés de poudre blanche pour la procession au carnaval de la mort. Géologiquement, ce sont des colonnes de lave effusive, vestiges de volcans balayés aux vents millénaires. »

« Les grains de pluie s'abattent. Le rocher dégouline et le guano devient un emplâtre. Assuré sec par mon compagnon, je grimpe, en murmurant la chanson de Brel, ce cordial de grimpeur : « Gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Une fois administrée la correction du ciel, le soleil revient s'en prendre à la mer, et Marjorie, en bas, est la seule preuve que la douceur existe dans cette arène du diable. »

« Les explosions volcano-magmatiques des débuts du monde sont ainsi devenues une guerre des pics dans l'imagination des hommes. La légende était née. Dans le choc des combats, des éclats de montagne tombaient en mer. Les piliers maritimes devenaient les débris de ces luttes. Je n'avais jamais réfléchi au stack comme vestige de la douleur projetée.
La guerre est finie. Voici venu le temps des escaladeurs. À présent nous savons comment naissent les stacks. »

« Parfois un trait de soleil fait pétiller la mer, parfois une gifle de pluie vient frapper le monde. »

« L'approche est un rendez-vous d'amour : on a le temps de réfléchir, de s'inquiéter, de faire demi-tour. On a même le loisir de se demander pourquoi s'infliger pareilles peines pour quelques dizaines de mètres de roc. La question est inepte. Le désir balaie tout. Dans la chasse, l'appel est supérieur à la perspective des ennuis. C'est la définition de l'aventure. Peut-être celle de l'amour. « L'homme brûle de faire ce qu'il redoute¹. » Une fois calciné, il jure qu'on ne l'y reprendra plus. À peine relevé, il repart. Quelle fatigue. Elle est préférable à la résignation. »
1. Les jeunes lecteurs épris de Jankélévitch auront reconnu une phrase célèbre de L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

« Quand on tombe d'un stack, au moins la stèle est-elle déjà dressée. »

« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir.
Les stacks abritent des colonies d'oiseaux. Au XIX siècle, les habitants des immeubles parisiens se répartissaient selon un feuilletage de classes précis: en bas les bourgeois, en haut les soubrettes. Depuis, l'Histoire a rebattu les cartes : le Chinois tient échoppe au rez-de-chaussée, le hipster est sous la soupente, le Airbnb au milieu.
Sur la falaise, les cormorans se sèchent au ras de l'eau. On dirait des prêtres après le bain. Plus haut nichent les guillemots (smoking pour tous) ; au sommet, les macareux (retour du carnaval) ; au milieu, les fulmars (parure de nacre). Ne tirons de ces observations ornithologiques aucune remarque sociologique. »

« Pour bien éprouver l'art de la fuite, il faut trouver des piliers solitaires, y grimper en riant et, à peine rendu au sommet, en redescendre pour recommencer. Ainsi échappera-t-on au pire des maux, la lassitude. Course d'apparence inutile, elle prémunit de la tristesse. Elle ne lui laisse pas le temps. »

« Michel Déon : « Nous allons dans un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages », "Les Poneys sauvages".
Spinoza : « Tout ce qui est beau est difficile », "Éthique".
- Et toi, Tesson, ta devise du stack ? demande Humann.
- Je reprends celle que feu ma mère le docteur Tesson-Millet nous destinait, à mes sœurs et moi-même. Le meilleur viatique pour vie agitée : « Il ne tient qu'à toi. » Ô combien de fois a-t-elle résonné, la belle antienne maternelle, au bord du vide, devant un stack gallois ou italien séparé de la côte, livré à ses uniques forces, attaqué par la mer et ne comptant, pour rester droit devant les hommes massés à terre, que sur la solitude de sa solidité. »

« Nous ne baissons jamais la garde du rêve ni la tension du mouvement. Tout juste, une fois, visitons-nous la maison de Yeats, héros de l'Irlande libre, à Sligo, pour cueillir cette phrase ultime peinte en lettres d'or sur le mur : « Frappe tes pensées dans l'unité. » D'un commun accord, nous en ferons l'antidote de nos diffractions mentales, le baume de nos désordres physiques et l'explication de notre réunification des stacks dispersés. »

« Le biotope de la liberté

Nous errons de stack en stack. Qu'est-ce qui les unit ? Ils puent la mort salée, flamboient dans la mer, incarnent la liberté. Aucune loi ne régit leur accès, à part en France. Les gendarmes arrêteraient quiconque escalade l'aiguille d'Étretat. Ailleurs, rien ne s'oppose à la chute.
Nous aurions pu peindre « Zone franche » sur un panneau. Nous l'aurions fixé au sommet des stacks. Nous ne l'avons pas fait. Le drapeau sur lequel est inscrit « Liberté », on le plante, la liberté s'en va.
L'administration centrale ne s'est pas encore penchée sur les stacks. Cela viendra. Prochaine étape de la bureaucratie triomphante des parapets au sommet des montagnes, des rideaux au ciel, une vidange anti-reflux sur la plage, et sur le stack, un microphone pour surveiller les conversations.
À chaque fois que nous allons au stack, j'éprouve une joie de mioche. Sur la grève, préparant les cordes, nous nous sentons le corps et l'esprit traversés d'un picotement où se mêlent l'impatience du jeu, la gaieté du danger, la désobéissance innocente, la beauté des lieux, la gratuité de l'effort, la symbolique inconsciente et la peur aussi devant la sorcière transformée en rocher. Quel difficile jeu d'enfant ! Du Lac a l'air d'un gros bébé en combinaison de baigneur 1900 au pied de la Tour infernale. Enfants, on nous a trop dit comment nous tenir, qui prier, quoi lire et à quelle heure. Le stack est la revanche de l'ancien enfant sage.
C'est étrange, l'esprit de liberté : il souffle sur le stack, fouette la mer de rouleaux blancs et démange les jambes. Le paysage semble aussi excité que nous !
Les stacks contiennent un monde. L'arche s'est encalminée sur un haut-fond. Dans les latitudes extrêmes, des bêtes marines dorment à leur pied. Au cap Raoul, sud de la Tasmanie, en bas de l'échine d'orgues basaltiques qui s'effilent vers le large, on entend la douleur des phoques. Ce n'est pas croyable, la souffrance des gros ! Aux Féroé, des léopards des mers patrouillent dans les douves entre la côte et le stack. On rend grâce aux amis qui viendront nous chercher en canot : on n'aimerait pas revenir à la nage. Toujours les oiseaux par centaines s'alignent sur leurs perchoirs. Ils laissent au sommet les reliefs des festins : pattes de crabe, coquilles d'huîtres. Parfois un squelette de mouette plus momifié que putréfié. En Irlande, des cloportes montent la garde sur un stack, à cent mètres de la côte. Ils doivent appartenir à une très vieille souche et se sont reproduits depuis la séparation. Nous escaladons dans un bestiaire. Jamais un rat cependant. Ni un homme bien entendu.
Au sommet, botanique ! Le stack porte un Éden intact. En Écosse tremblent les trèfles pâles gorgés de sel. À Terre-Neuve, nous accédons au sommet d'une colonne de soixante mètres couvert de six sapins serrés comme des couteaux dans la mousse. À Zante, un pin parasol a colonisé le haut d'un petit pilier de vingt mètres, embaumant l'air de résine et maculant la corde de sa sève. Ses racines fouissent la moindre saillie. Son houppier acidulé par le soleil coiffe le sommet. Aux Shetland, l'herbe iodée fait un matelas divin. Couchés sur le dos, on fume en crachant les bouffées dans les nuages. Ma colonne vertébrale cloutée de plaques bénit les coussins de plantes salines. Au Vietnam, des forêts de branches élastiques débordent sur le vide. Comment les araignées ont-elles pu accéder ici ? Et nous ?
Une seule fois, un petit serpent, aux Philippines. Il a l'air d'avoir suffisamment de problèmes pour que nous songions à avoir peur.
Aimables jardins ! Ils ont le raffinement des bouquets séchés sous les globes de verre que nos grands-mères lavande collectionnaient jadis sur les consoles du XVI arrondissement (sud). Le stack est un guéridon. »

« Un jour, au sommet d'Am Buachaille, stack emblématique des Highlands écossais sis à cent mètres de la côte et séparé par un profond chenal, nous restons quinze minutes sans accomplir le moindre geste, sans oser dire un mot, béats, knock-outés de vent, aveuglés de lumière et détrempés d'embruns. Comment Armstrong a-t-il réussi à prononcer une parole en arrivant sur la Lune ? Notre ivresse est une jouissance d'empereur contemplant son territoire, Certes, le nôtre n'est qu'un mouchoir de poche. Il faut le quitter déjà. Si la marée fermant l'espoir du retour ne nous avait pas intimé de redescendre en rappel, nous serions restés jusqu'à la nuit.
Au sommet, l'œil découvre l'horizon, le visage reçoit le vent. Ces instants creusent en moi des marques indélébiles. « Demeure, instant, tu es si beau », dit le Faust de Goethe. Vœu impossible, pensée morbide, car rester, c'est mourir. À peine en haut du stack, nos yeux cherchent déjà les blocs où fixer les cordes de descente. Malheur de la course perpétuelle. Quand cessera-t-elle ? Je rêve parfois à la fin de l'errance. Après trente-cinq ans de circulation générale, de largages impulsifs et de lignes brisées, il me prend des fantasmes de chaise longue. Ah, comme j'aimerais un quai d'arrivée où m'installer enfin ! Je m'y essaie parfois. Mais très vite l'aiguillon me blesse à nouveau le dos.
- Pourquoi la minute du sommet est-elle si marquante ? dis-je à du Lac.
- Parce que nous sommes seuls.
- Là où personne n'est allé.
- Où personne ne viendra, dit-il.
- Il faut partir déjà.
- Sans rien laisser.
- On ne reviendra pas. »

« Si on inventait une Constitution pour ce stack ? dis-je.
- D'abord, le baptiser, dit CVO. Je propose
« Ithaque».
Le nom se justifie : il y a la mer autour, nous avons voyagé, on s'y ennuie davantage que partout ailleurs. Va pour Ithaque.
Nous dessinons un blason. Un stack coiffé d'un arbre, flanqué à gauche d'une plume taillée, à droite d'une corde d'alpiniste minutieusement lovée. Trouver une devise nous occupe une heure entière. Je propose l'alexandrin des Châtiments. Une fois de plus, Totor (autrement appelé Hugo) vient à la rescousse avec une formule : « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. >>>
- Trop vaniteux, dit CVO.
- J'y suis, j'y reste, propose du Lac.
- Un peu vulgaire, dit CVO.
Je trafique la devise des moines de la Chartreuse en remplaçant la croix par le stack :
- Le stack demeure pendant que le monde tourne.
- Trop solennel, dit CVO.
Elle penche pour la devise du clan Douglas :
« Jamais arrière ! »
- Abscons, dis-je.
Finalement, après avoir hésité entre la devise du général Bigeard, « Être et durer », et le vers d'Apollinaire, « Les jours s'en vont, je demeure », nous composons un slogan de synthèse : « Libre, je reste ».  »

« Les heures filent, la marée décroît, l'ombre s'allonge, le ressac frappe, le soleil brûle. Nous grillons les cigares du Nicaragua en nous félicitant de connaître un de ces lieux du monde que, jamais, aucun arraisonnement de la puissance publique ne viendra souiller de directives : Pour votre confort et votre sécurité, faites ceci, ne faites pas cela, passez par là, tournez ici, faites demi-tour, n'approchez pas, ne dites pas cela et surtout, n'éteignez pas l'écran.
Que s'est-il passé ? La masse humaine a prospéré. Au xx siècle, la multitude a contraint nos administrations à légiférer sec. Trop de monde ? Règles partout !
La digitalisation de l'humanité s'est accompagnée d'une immense entreprise de contrôle protocolaire des comportements. En cinq décennies de connexion planétaire, l'homme s'est trouvé scruté. Les faits et gestes ont été archivés. Les données étudiées. Les études ont conditionné des habitudes. Elles sont devenues des directives.
Les libertés de détail, selon la formule de Tocqueville, ont rétréci. Ces petites souplesses constituaient le charme de la vie. Elles permettaient de passer le temps chaleureusement, en fumant, buvant, circulant, franchissant les clôtures, occupant le territoire, pique-niquant dans les clairières, pissant sous la lune, beuglant sur les gouttières et remontant au vent, tout cela sans se soucier de rien, avec la désinvolture pour style et l'insouciance pour philosophie. Les libertés de détail, cela n'a l'air de rien. C'est le sel de l'existence.
Paradoxalement, dans le même temps, les puissances publiques des pays développés offraient des droits métaphysiques, inédits dans l'histoire humaine droit de choisir son propre sexe, de mourir avec l'aide de l'État, de trafiquer le gène, booster l'hormone, fissionner l'atome, croiser la cellule, greffer l'organe, congeler l'ovocyte. Pendant que rétrécissaient les coutumes, les États mettaient à notre disposition des libertés démiurgiques. Nous sommes ainsi devenus des demi-dieux, mais sous vidéosurveillance.
Or l'existence est un brasier d'instants dont la somme donnera plus tard le sentiment de la vie. L'homme passe plus de temps à rêver d'en griller une au comptoir que de remplacer ses chromosomes. 
L'autorité s'immisce dans nos patries privées en nous faisant accéder à des libertés abstraites. Seule l'alcôve est encore préservée. Patience sous les draps ! Bientôt, il faudra rendre compte publiquement de nos pratiques intimes de la volupté.
Que faire ? Se cacher est impossible. Le faisceau de surveillance panoptique s'avère trop performant. En outre, plus besoin de mirador central : les voisins sont vigilants ! On vous dénoncera.
Lutter ne sert à rien, le grain de sable n'arrête pas la marée, il se fait rouler. Reste le retrait, la liberté dans l'inaccessible. Le temps nous menace, l'espace nous sauve. Ernst Jünger le savait déjà en 1956 : « Le rebelle se retire dans l'impraticable. » Au moins, de stack en stack, dressons-nous une géographie de l'impraticabilité, donc une cartographie de la liberté.
Vivre libre ou mourir, disaient les maquisards des Glières.
Vivre libre ou descendre, croit le gardien de stack. »

« Le meilleur service que l'homme puisse rendre à la beauté : ne pas s'attarder. »

« La lumière est l'amour du soleil. C'est une journée joyeuse comme l'Angleterre sait en produire une ou deux fois par siècle le ciel est bleu. Sur le ferry qui nous amenait à Plymouth, j'ai trouvé dans les Châtiments d'Hugo un véritable manifeste du stack. Comme d'habitude, Totor fait claquer ses fusées. Elles sont parfaites : « Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout. »
Plus loin : « Pour soutenir le temple, il suffit d'un pilier. »
Lui, le réprouvé des îles, l'exilé de la nuit océanique, avait vu la dimension politique des déchiquètements. Le refus est dans l'écueil. Un de ses poèmes se termine par « Affrontez l'orage, affrontez l'écume, Rochers et proscrits¹ ». Dans l'analogie, on ne pouvait faire mieux.
Hugo file le thème de la dernière tour. Si, dans l'effondrement général, une d'entre toutes reste debout, rien n'est perdu.
Ainsi de tout veilleur assurant l'intérim dans les temps tectoniques. Ainsi du moine recopiant les manuscrits au milieu de la rumeur barbare. Du conservateur de bibliothèque borgésien penché sur l'incunable, alors que le monde est devenu aveugle. De l'enfant qui lit Proust dans le train, seul de sa race cruelle. 
Un jour les heures refleuriront. Mais avant le réveil, il faut des stacks où reposent les ferments. À cela servent les musées. On conserve, on attend. Le stack pourrait être vu comme un monument dédié à l'espérance du printemps. Parfois, la géographie est la dernière chance de l'Histoire. Voilà la conception hugolienne des écueils de la dormition. »
1. Les élèves des classes de terminale auront identifié le quatrième poème, intitulé « Chanson » des Châtiments. 

« Une heure après, nous sommes au sommet sur lequel on peut à peine se tenir debout à deux. Jeu dangereux de grimper sur des reliefs en instance. Tomber d'un stack, c'est pousser jusqu'au bout l'identification symbolique. Ainsi, au cours de ces années sur les pointes, avons-nous parfois senti sinon le souffle de la mort, du moins l'hostilité des lieux. Le génie local décoche sa grimace. »

« À l'ouest de l'Irlande, la falaise de Moher effondre dans l'Atlantique ses deux cents mètres de schiste. Au loin, les îles d'Aran font un bouton sur l'horizon. Au sommet, les vaches paissent, séparées du vide par un barbelé. Des écharpes de brume lèchent la face du tombant, voilant et dévoilant des hosties d'algue morte qui font des plaques d'or dans le bouclier sombre. En bas, comme d'habitude, la mer n'est jamais lasse de sa propre colère. Un stack dort au pied, nommé An Branán Mór, un crochet noir de soixante mètres de haut, dont la simple vue terrifierait un phoque.
Sur les pentes herbeuses qui nous permettront de gagner la grève, un panneau prévient le promeneur : « Warning ! Cliffs kill. » Il me semble que c'est le faux pas qui tue et non la falaise. De même est-ce le tueur qui tire et non son arme à feu. Mais la bureaucratie a ses propres philosophies. On ne saurait contredire un pictogramme. »

« Vivre est bon. Vivre encore un peu est meilleur. Peut-être le côtoiement du danger améliore-t-il l'homme. Du moins débarrasse-t-il le cœur de toute autre préoccupation. La peur purifie.
« Encore un moment, monsieur le bourreau. » Ce mot prononcé par Mme du Barry avant son assassinat est la plus bouleversante déclaration d'amour à la vie. Cela aussi constitue la révélation du stack. On la reçoit un jour quand, dans le soleil du matin, le pilier a pris l'aspect d'un échafaud.»

« Les cloportes de Dun Briste posent la question du vase clos. Sur les postes sacrifiés, la vie peut-elle se maintenir sans apport ? Question pour école de science politique. Le stack s'est retranché. S'épargnant l'hostilité du groupe, ses habitants se privent des trésors de la rencontre. À se protéger, s'exposent-ils au racornissement ? Peuvent-ils survivre sans contacts, « sans échanges », comme on le dit aujourd'hui ? L'entre-soi condamne-t-il au dépérissement ?
Le donjon géographique a procuré refuge aux menacés de l'Histoire. Berbères de l'Atlas, Yézidis du Sinjar, Arméniens de l'Artsakh, insurgés de la Morée grecque: partout où le soleil d'Allah apparaissait, les envahis se retranchaient, gagnant de l'altitude.
Ailleurs, en d'autres temps, ce fut le Vercors résistant cerné par les nazis, le Massada des Juifs encerclé de Romains, le Montségur des Cathares pressé par les papistes. Ces tabernacles sont des stacks. Le donjon se dresse au-dessus du pays. Les parois font rempart. Les résistants se cloîtrent. La mer d'acier les entoure. Les falaises de marbre protègent le dernier carré. Phénomène récurrent, position héroïque, échec assuré.
Que promet l'avenir aux reclus de la dernière tour ? La liberté et la mort ? « Nous voulons demeurer ce que nous sommes », dit la devise du duché du Luxembourg. Est-ce là un vœu répréhensible ?
Une ambition de barbon ? À l'opposé, faut-il se contraindre à vivre toujours relié aux autres, sous influence, en métamorphose perpétuelle ? Le stack serait-il un tombeau ? Peut-être conviendrait-il alors d'abattre les piliers de la mer, de crainte que leur exemple n'éloigne les jeunes cœurs de l'esprit d'ouverture ?
La chambre à soi que Virginia Woolf appelait de ses vœux afin d'y mener sa vie de femme libre incarne l'intimité totale du stack. Que choisir ? Le hub livré aux vents ou le stack protégé des assauts ? Serons-nous grains de pollen ou bien cloportes ? Le courant d'air ou le formol ? Quel destin se choisir ? Dans les capitales américaines où se forge l'essentiel de la pensée occidentale, le stack n'a pas bonne presse. La doctrine contemporaine le serine sur le réseau humain la valeur d'une culture doit être proportionnée à l'importance de ses fécondations extérieures. Toute histoire ne vaut qu'en s'affirmant « mondiale ». Dès lors, on se doit de mépriser rostres karstiques et rognons granitiques où des peuplades se cramponnent pour se conserver.
Sur la plate-forme d'herbes salines de Dun Briste règne un biotope modeste. Quelques oiseaux, des insectes, des fleurs, des arthropodes et l'ombre des nuages sur les herbes courbes. Pas de ronces. Ni de rats : ils ont quitté le navire depuis longtemps. La vie bat sa mesure, faible, jamais effrénée, peu visitée, harmonique, triste à mourir.
Sur les stacks, on souhaiterait les merveilleux abordages des contes orientaux. Visites des marins, échouages de commerçants, missions d'ambassadeurs : chamarrures et onguents. Il faudrait les boutres de Sinbad accostant sur le socle. Alors la vie se relancerait et les cloportes ne mèneraient plus leurs patrouilles stériles sur des herbes semblables.
Mais hélas ce n'est pas ainsi que l'Histoire visite la géographie. L'Histoire mobilise les masses. Ce ne sont pas les magiciens du conte qui abordent les tours perdues. Quand la masse s'ébranle, c'est pour prendre sa part. La tectonique est violente. Le mont Athos, alors, devient une île des Cyclades livrée à la sono. Début de la fête. Fin du mystère. »

« Ces stacks de l'effroi sont sublimes mais le sublime n'est pas la beauté, comme nous le savons depuis que les philosophes du XVIII siècle se sont penchés sur la question. Le sublime écrase, la beauté enchante. Le sublime est la beauté des sorcières, la beauté est le sublime des fées. »

« « La mer n'a pas d'âge, couverte de rides, elle les perd aussitôt¹. »»
1. « Morand encore ! » se diront les jeunes aventuriers parvenus jusqu'à cette page. « Dans Bains de mer! » 

« Dans son sac (toile étanche), Catherine Van Offelen a serré "Émaux et Camées". On lui avait recommandé de ne pas se charger, elle a choisi le plus léger recueil.
Se confirme notre axiome : tout événement de la vie trouve son annonce dans la poésie. Chaque jour, on découvre ce que d'autres ont déjà écrit. Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. Nous sommes quelques-uns à croire à ce principe. La poésie confirme la vie. La vie vérifie la poésie. Or, dans un quatrain, Théophile Gautier décrit le temple de Louxor, dont l'un des obélisques a été offert à la France, descellé de son socle, arraché à son jumeau. Quatre vers expriment le sanglot de l'obélisque abandonné et donnent au passage une définition du stack : « Je veille unique sentinelle / De ce grand palais dévasté / Dans la solitude éternelle / En face de l'immensité. »
Nous avons pris pied sur un stack amputé de sa moitié, un obélisque blessé que nous prenions pour un cadran solaire.
Nous avons escaladé celui qui demeurait près de son frère unique et tombé.
Il faut grimper les pointes pour y lire la poésie à l'exact emplacement et au moment précis auxquels elle a été destinée.
Les choses arrivent parce qu'elles ont été écrites. »

« Personne ne nous dénoncera aux carabiniers ce matin-là. Avantage des temps modernes : les hommes ne regardent pas l'aurore se lever sur les stacks. »

« Le meilleur hommage rendu par l'une à l'autre la tour rocheuse à la tour gothique -, c'est de se ressembler.
J'aime l'écho physique de la nature dans les œuvres de l'homme. C'est la présence réelle d'un dieu qui serait le monde. Parfois, l'architecture se confond au relief, en constitue l'esprit. Dans le pays berbère, à Taghia, la montagne absorbe les maisons. Dans le vieux Tibet, combien mon œil en a-t-il scruté de ces draperies de pierre où les maisons à peine visibles émanaient du versant granitique et se révélaient quand l'œil saisissait un détail architectural, incongru, qui dissipait le mimétisme et confirmait la présence d'un autre ordre - humain celui-là ? Et dans le Dévoluy, le clocher roman de Mère Église semble dupliquer - par sa couleur et sa substance - l'immense bastion de l'Obiou qui ferme l'horizon. »

« En montagne, je parle de Proust à du Lac. Il me trouve snob. En réalité, l'association d'idées est logique.
Le génie de La Recherche n'aurait pas psychiquement supporté de grimper les montagnes. Proust défaillait d'émotion devant un épi d'asperge « finement pignoché de mauve et d'azur ». Comment un système sensitif pathologique aurait-il été capable d'absorber la vision des lignes de fuite d'un couloir de quatre cents mètres où roule l'avalanche dans les vapeurs de l'aurore ? On n'expose pas un mimosa pudique aux visions du Purgatoire de Dante.
L'alpiniste ne peut pénétrer dans les cathédrales de la mort et du vide avec un ampérage trop sensible. Proustien, il exploserait. D'où parfois le sentiment que les montagnards sont des butors, ne sachant rien retirer de leurs incursions magiques. Revenant des sommets, ils trouvent moyen de parler d'eux, ces fats ! Mais s'ils avaient la faculté de faire naître des univers en trempant une madeleine dans le thé, ces athlètes succomberaient instantanément. Ils seraient terrassés par l'intensité des sensations, comme le héros du conte oriental en découvrant le nom de Dieu. »

« Les heures filent comme la crème sur le stack de Cnoc na Mara. Un cigare gonflé à l'iode celtique fait partir une heure en fumée. Une autre heure passe à surveiller l'horizon. Une autre encore à somnoler en équilibre sur une fesse. Beaucoup de mouettes, debout sur les écueils, n'ont pas l'air plus pressées que nous de quitter les lieux. Il faudrait écrire une jouissance du monolithe. Le petit Côme d'Italo Calvino ne contredirait pas. Il gagna les frondaisons afin d'échapper à l'ordre des adultes. Dans les arbres, il protégea l'esprit de l'enfance, devint le baron perché. Se percher: beau programme de vie.
Le stack offre une certitude rassurante : il y a dans ce monde des pointes épargnées. Les plus furieux aménageurs du territoire ne sauront les atteindre.
Aucune administration n'y plantera un panonceau. Ils en rêveraient, les bureaucrates : « Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut. »
En bas de tous les stacks: flux, flot, fluctuation. En haut, douceur des mondes intouchés, calme des mausolées. C'est une paix morbide mais c'est la paix.
Tout juste faudra-t-il préférer le regret de s'en aller au danger de se lasser.
Sous nos pieds, cent mètres de vide. Sous nos corps, cent mètres de grès. Dans mon cœur, cinquante-deux ans de sentiments.
Qu'est-ce que l'homme sinon la bibliothèque de sa propre personne ou, pour le dire moins complaisamment, un tas ?
« Notre corps n'est pas autre chose qu'un édifice d'âmes multiples », écrit Nietzsche dans "Par-delà le bien et le mal".
La vie empile. Après la naissance, commence la lente superposition des jours. Quel dépôt ! Heureusement, nous n'avons pas idée de l'épaisseur accumulée. On serait écœuré par cette génoise de souvenirs et de rêves qui finit, couche après couche, par s'appeler l'existence. Je me souviens d'une photographie du professeur Dumézil prise par Marc Gantier dans son bureau.
D'invraisemblables colonnes d'archives montaient jusqu'au plafond. L'homme se tenait bras croisés dans sa nef dont on sentait l'écroulement imminent.
La vie ressemble aux piles de Dumézil. L'homme est son propre stratigraphe. Et la mouette qui se pose au sommet de ces tours du hasard et de la rétention n'est que notre conscience, heureuse de se camper sur une sédimentation qu'elle prend pour un donjon. Elle s'en croit propriétaire. Il ne s'agit que d'un pauvre perchoir pour oiseau perdu dans les rafales.
La vie est un stack. L'homme, son oiseau de passage. Un jour, tout s'écroule. »

« - Tesson, dit du Lac, tu te rends compte que mon métier est de guider les autres vers l'inutile ?
- Bravo, dis-je.
- Pourquoi grimpons-nous le stack ?
- Révérence, oblation, célébration.
- Que dit le stack ?
- Il ne parle pas, il refuse. Nuance.
- Ce qui doit arriver arrive.
- Oui, dis-je. Par exemple, les machines détruiront les hommes.
- Les vagues détruisent les rochers.
- Oui.
- Ce n'est pas grave s'il en reste un ou deux. 
- Voilà.
On rêve aux éléphants. On pense au poète chinois. On part au stack.
Le cœur ralentit, on ferme les yeux. On se souvient d'Héraclite : « Un seul homme en vaut dix mille s'il est meilleur. »
Pendant ce temps, le show must go on. La masse s'augmente. La technique étend le règne. L'intelligence s'artificialise. L'esprit recule. La côte aussi.
Le béton gagne. Les vagues continuent.
Peu importe. Il y a des miettes. Ce sont elles qu'il faut aimer. Sur la côte, regardez les piliers ! Ils vibrent.
Ils ne nous attendent pas. On ira peut-être. Ils sont là. Ils ne sont pas tombés.
À qui appartiennent-ils ? À eux-mêmes. La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe.
Calmons-nous.
Il y a des stacks.
Tout va bien. »

Quatrième de couverture

« En anglais, on appelle "stacks" les piliers de la mer, détachés de la côte.
Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières.
Je veux me balancer dans les vagues, grimper ces aiguilles au milieu des oiseaux.
À l'écart, les stacks ressemblent aux dandys, aux rebelles humains.
Qui êtes-vous, tours de la haute mer ?
Le dernier refuge peut-être ?
Tout bouge autour de nous, vous ne reculez pas. »
Sylvain Tesson

Éditions Albin Michel,  avril 2025
212 pages