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samedi 13 mai 2017

Les délices de Tokyo★★★★☆ de Durian Sukegawa

Éditions Albin Michel, février 2016
239 pages
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako


Quatrième de couverture


« Écouter la voix des haricots » : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges dont sont fourrés les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

Magnifiquement adapté à l'écran par la cinéaste Naomi Kawase, le roman de Durian Sukegawa est une ode à la cuisine et à la vie. Poignant, poétique, sensuel : un régal.

Mon avis ★★★★☆

«Ce jour-là, nous avons regardé la lune ensemble. La pleine lune était visible au-dessus du cerisier devant la boutique. Mme Yoshii m'a dit, elle est belle, admirons-la ensemble... et elle m'a proposé ça, en contemplant la lune. Pour elle c'était une promesse à trois, entre la lune, elle et moi.»
Un beau et émouvant voyage au pays du Soleil levant, aux notes délicieusement savoureuses, poétiques, et délicatement touchantes. Une belle leçon de vie incarnée par cette vieille femme Tokue; à travers elle, Durian Sukegawa rend hommage aux personnes victimes, comme elle, de la maladie de Hansen. L'exclusion était le seul moyen de limiter la propagation de la maladie, et au début du XXème siècle, les personnes atteintes étaient enfermées à vie dans des sanatoriums; traitées comme des parias, ils n'avaient aucun contact avec la société et se sont organisées avec les savoir faire de chacun pour s'offrir un nouvel havre de paix et se nourrir ensemble d'espoirs.
Aujourd'hui, la lèpre est enrayée au Japon, mais elle y a été longtemps considérée comme un fléau. Et l'auteur témoigne dans ce roman avec beaucoup de poésie de ce douloureux pan de l'histoire du Japon.
Une histoire très touchante que je vous conseille; il y est question de solidarité, de transmission de savoirs, d'amitié  ... et d'espoirs. Essentiel, non ?

«Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il demande.
Faire semblant de ne rien voir, certes, c'est un comportement adulte. Mais est-ce que c'est bien, ou vaut-il mieux poser franchement la question ...
Quels que soient nos rêves, un jour, on trouve forcément ce qu'on cherchait grâce à la voix qui nous guide, j'en suis convaincue. Une vie est loin d'être uniforme. Parfois, sa couleur change du tout au tout.
[...] En ce qui me concerne, j'ai vécu toute ma vie avec la maladie de Hansen, mais chaque période de mon existence - mes premiers jours à l'hospice, et puis ceux dix, vingt ou trente ans plus tard, ou maintenant que la fin approche - a été d'une teinte différente, il me semble.
[...] au fil des années que j'ai passées dans cet endroit, j'ai fini par comprendre quelque chose. C'est que, quoi qu'on perde, quoiqu'on subisse, nous sommes des êtres humains. Même privé de ses quatre membres, puisque cette maladie n'est pas mortelle, il faut continuer à vivre. Dans cette vaine lutte passée à se débattre au fond des ténèbres, nous nous raccrochions à ce seul point : nous étions des êtres humains, et nous tentions de garder notre fierté.
Voilà peut-être pourquoi j'ai essayé d'être «à l'écoute». Je crois que l'homme est un être vivant doué de cette force. Et de temps en temps, j'ai «entendu».
Les oiseaux qui viennent au Tenshôen, les insectes, les arbres, les plantes, les fleurs. Le vent, la pluie et la lumière. La lune. Tous possèdent leurs propres mots, j'en suis convaincue. Les écouter suffit à nous combler. Être dans le forêt de Tenshôen est suffisant, car le monde s'y trouve. La nuit, il suffit de tendre l'oreille au murmure des étoiles pour sentir le cours de l'éternité.»

Roman adapté par la cinéaste Naomi Kawase, primé à Cannes. 

jeudi 23 juin 2016

Le restaurant de l'amour retrouvé de Ogawa Ito****

Editions Philippe Picquier, septembre 2013
254 pages
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Titre original : Shokudô katatsumuri, 


4ème de couverture


Une jeune femme de vingt-cinq ans perd la voix à la suite d’un chagrin d’amour, revient malgré elle chez sa mère, figure fantasque vivant avec un cochon apprivoisé, et découvre ses dons insoupçonnés dans l’art de rendre les gens heureux en cuisinant pour eux des plats médités et préparés comme une prière. Rinco cueille des grenades juchée sur un arbre, visite un champ de navets enfouis sous la neige, et invente pour ses convives des plats uniques qui se préparent et se dégustent dans la lenteur en réveillant leurs émotions enfouies.
Un livre lumineux sur le partage et le don, à savourer comme la cuisine de la jeune Rinco, dont l’épice secrète est l’amour.

Mon avis ★★★★☆


Un livre qui agace délicieusement le palais
Cuisiner avec amour, par amour, pour le plaisir de faire plaisir, de voir des sourires dans les yeux, c'est un peu naturellement ma nature, alors je ne pouvais qu'adhérer à ce joli conte gourmand et délicieux.
Il faut croire en ses rêves, toujours aller de l'avant. Il n'y a pas d'obstacles quand on a l'envie, la passion, la motivation. 
Bravo et merci pour ce beau moment de sérénité et de plaisirs gustatifs, un moment enchanteur, savoureux, épicé, exotique qui laisse une belle et agréable empreinte. Quel bonheur de vous avoir lu.
Une lecture simple, limpide, qui met de la joie au coeur ... elle a pourtant ravivé, chez moi, quelques souvenirs douloureux, mais cela a donné de la puissance à cette lecture. 
J'en retiens une reconstruction courageuse et réussie, une magnifique histoire sur les relations mère-fille, un moment de plaisir intense, magique, et c'est toujours un immense plaisir, presque une nécessité de renouer avec les traditions japonaises, les rituels japonais, être témoin de dialogues purs entre l'être humain et la nature, et réfléchir sur l'impermanence des choses (un des trois piliers de l'enseignement de Bouddha). Je suis prête pour une séance de méditation !

A savourer sans modération !

"Un repas, c'est parce que quelqu'un d'autre le prépare pour vous avec amour
qu'il nourrit l'âme et le corps."

Extraits


"Le kimpira de pétasite du Japon aux prunes séchées, la bardane mijotée avec une bonne dose de vinaigre, le barazushi de riz vinaigré aux petits légumes, le flan salé chawan-mushi au bouillon fondant et goûteux, le flan au lait aux blancs en neige, les gâteaux à la poudre de soja grillé cuits à la vapeur et bien d'autres recettes encore, héritées de ma grand-ère, étaient vivantes en moi." p.34/35

"Je voulais prêter l'oreille à la voix qui venait de mon coeur, celle que moi seule pouvais entendre. C'est ce qu'il fallait faire, j'en étais certaine." p.20

"Le jour où j'ai découvert qu'un simple bol de soupe miso recelait tout un tas de vies - celles des petites sardines et de la bonite séchée, des graines de soja et du levain de riz - j'ai été sidérée." p.23

"Un sentiment de grande sérénité m'a gagnée. Cette fois, j'ai délibérément fermé les yeux. Et c'est ainsi que cette longue journée, qui constituait en elle-même une fin et un commencement et qui, je le découvrirais plus tard, était à marquer d'une pierre blanche, s'est paisiblement achevée". p.53

"Mon restaurant, je voulais en faire un endroit à art, comme un lieu déjà croisé mais jamais exploré." p.59

"L'idée qui m'était venue, à force de me creuser la tête, c'était de traduire l'éventail des émotions avec des plats très sucrés ou très épicés, un menu aux saveurs contrastées, stimulantes. [...]
Je voulais préparer un repas qui, comme la sonnerie d'un réveil, ranimerait ses cellules plongées dans une profonde léthargie, les galvaniserait." p.89

"La magie est un spectacle impromptue" p.149

"Je faisais la cuisine, rien de plus, mais c'était assez pour faire entrer en transe chacune de mes cellules." p.150

"J'avais l'impression de manger non pas des grains de riz, mais l'amour d'une mère." p.160

"Dans la vie, nous sommes impuissants face à certaines réalités [...]. Très peu de choses dépendent de notre volonté, dans la plupart des cas, les événements nous entraînent comme le courant d'un fleuve, ils s'enchaînent sans rapport avec notre volonté sur l'immense paume de la main d'une instance supérieure." p.193

"[...] cuisine pour faire plaisir à ceux qui m'entourent.
De cuisiner pour apporter la joie.
De continuer à rendre les gens heureux, même un tout petit peu.
Ici, dans cette cuisine unique au monde, celle de l'Escargot." p.243