jeudi 15 octobre 2020

Humanité Une histoire optimiste ★★★★☆ de Rutger Bregman

« L'être humain deviendra meilleur lorsque vous lui aurez montré qui il est. »
ANTON TCHEKHOV (1860-1904)

« Le mal est plus puissant, mais le bien est plus répandu. Le bien est contagieux. »

Beaucoup beaucoup de bon sens dans cet essai proposé par Rutger Bregman. J'avais entendu tellement de bien d'"Utopies réalistes", son précédent livre, que j'ai accepté sans hésiter la proposition de Babelio et des éditions Seuil de recevoir ce livre. Un grand merci à vous.
Et à Rutger Bregman, bien entendu, car cette lecture fut un très bon moment de lecture.
Ça fait du bien de lire sur l'évolution de l'être humain, de découvrir le résultat de recherches, d'études, d'expériences qui démontrent que l'humain n'est pas si mauvais que ça, de revenir au temps des chasseurs-cueilleurs, de prendre du recul sur le regard que l'on pose sur autrui, de l'analyser et de se dire que l'idée que l'on se fait de la mauvaiseté de l'homme est peut-être préconçue, de se faire conter des histoires de solidarité, des anecdotes sur des hommes bons, de penser positif, de penser OPTIMISTE. Oui ça fait du bien !
Cette lecture est arrivée à point nommé. 
Ce livre est très riche, dense, très fouillé. Il va m'accompagner un moment, c'est certain, de même que les dix préceptes énoncés dans le dernier chapitre. Faire du bien naturellement, sans que la compétition rentre en jeu tout le temps, avoir confiance en son prochain, opter pour un scénario du gagnant-gagnant, ne pas laisser la haine et la rancune nous ronger ... ce sont plutôt de bonnes idées, non  ?
« Ne fais pas aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent ; leurs goûts peuvent être différents. » La règle platine. Ne pas présumer de ce que les autres ont besoin, c'est aussi une règle intéressante.

Et pourquoi ne pas se dire que « [...] la naïveté d'aujourd'hui peut être la lucidité de demain. » ?
Tout comme les outils que proposent la sophrologie, les idées de Rutger Bregman demandent à mon avis de l'entrainement avant de se les approprier. Mais ça en vaut la peine.

« La plupart des gens sont bons. », j'ai envie d'y croire. C'est sûr que quand on vient de lire Et toujours les forêts de Sandrine Collette, on a moyennement confiance en l'être humain ;-)
Mais bon, je suis de nature déjà plutôt optimiste, et même si je ne suis pas tout à fait (encore) à 100% d'accord avec l'auteur, j'avoue que j'ai envie d'y réfléchir ! Et continuer à rester le plus possible éloigner des journaux télévisés, ça oui ! 

Un livre à chérir, à lire/relire, à conseiller, à offrir, bref un livre à mettre entre toutes les mains !


« L’idée selon laquelle les gens seraient naturellement égoïstes, agressifs et portés à la panique est un mythe tenace. »

« L’image dépeinte par les médias est invariablement l’inverse de ce qui se produit réellement après une catastrophe. »

« Les êtres humains sont des machines à apprendre hypersociables. Nous sommes nés pour apprendre, pour nouer des liens et pour jouer. »

« Là où les parents d’aujourd’hui apprennent à leur progéniture à se méfier des étrangers, les enfants de la préhistoire étaient au contraire biberonnés à la confiance. »

« La meilleure nouvelle, enfin, est que nous vivons à l’époque la plus pacifique que le monde ait jamais connue. »

« Trop de militants écologistes sous-estiment la résilience de l’être humain. Et je crains que leur cynisme ne fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice, un nocebo qui nous décourage, et qui ne fasse qu’accélérer le réchauffement de la planète. Le mouvement pour le climat a lui aussi besoin d’un nouveau réalisme. »

« Si, en revanche, on avance que l’être humain est fondamentalement bon, on doit réfléchir plus longuement pour expliquer l’existence du mal. Et on est forcé à agir, car alors la résistance et l’engagement prennent tout leur sens. »

« Ainsi des criminels de guerre comme Adolf Hitler et Joseph Goebbels étaient de parfaits exemples de personnalités narcissiques paranoïaques et avides de pouvoir. Les dirigeants d’Al-Qaïda et de Daech sont eux aussi manipulateurs et égocentriques. Eux non plus ne ressentent guère de compassion et ne doutent presque jamais. »

« La question n'est donc pas seulement : pourquoi parquons-nous les chimpanzés dans des zoos, et non l'inverse ? La question est aussi : qu'avons-nous fait de nos frères et soeurs, y compris la tribu des Têtes-Plates ? Pourquoi ont-ils et elles disparu ? »

« [...] Hannah Arendt était l'une des rares philosophes à penser que l'être humain est foncièrement bon? Elle affirmait que notre besoin d'amour et d'amitié est plus humain que notre désir de haine et de violence. Et si les êtres humains choisissent le mal, poursuivait-elle, ils ressentent tout de même le besoin de s'abriter derrière des mensonges et des clichés suggérant que le mal est en fin de compte une bonne chose. 
Eichmann en est l'exemple parfait. Il s'était convaincu qu'il avait réalisé quelque chose de grandiose, d'historique, pour lequel il serait admiré pendant des siècles. Cela ne faisait pas de lui ni un monstre ni un robot. Cela faisait de lui un « suiviste ». Et en effet, c'est exactement la conclusion que tireraient les psychologues, des décennies plus tard, des expériences de Milgram : ces expériences ne mesuraient pas l'obéissance mais le conformisme.
Il est stupéfiant de constater combien Hannah Arendt était en avance sur son temps lorsqu'elle formulait le constat. »

« L'être humain se laisse séduire par le mal qui prend le visage du mal. » Hannah Arendt.

« Si nous "croyons" que la plupart ses gens sont mauvais, c'est ainsi que nous allons nous traiter mutuellement. Du coup, nous allons flatter chez chacun et chacune, les plus vils instincts. »

« Tempérez votre empathie, entraînez plutôt votre compassion. [...] La compassion donne de l'énergie. »

« Faire le pari du bien est souvent un acte rationnel autant qu'un acte émotionnel. 
Comprendre quelqu'un ne veut pas dire qu'on l'approuve. On peut très bien comprendre un fasciste, un terroriste ou un amateur de Love Actually sans pour autant cautionner le fascisme, le terrorisme ou le mauvais goût. Comprendre quelqu'un sur le plan rationnel est une compétence est une compétence. C'est un muscle que l'on peut entraîner. »  

Quatrième de couverture

« L'ouvrage de Rutger Bregman m'a fait voir 
l'humanité sous un nouveau jour » 

Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens.
  
Ce livre expose une idée radicale. 
C'est une idée qui angoisse les puissants depuis des siècles. 
Une idée que les religions et les idéologies ont combattue. 
Une idée dont les médias parlent rarement et que l'histoire semble sans cesse réfuter. 
En même temps, c'est une idée qui trouve ses fondements dans quasiment tous les domaines de la science. Une idée démontrée par l'évolution et confirmée par la vie quotidienne. 
Une idée si intimement liée à la nature humaine qu'on n'y fait souvent même plus attention. 
Si nous avions le courage de la prendre au sérieux, cela nous sauterait aux yeux : cette idée peut déclencher une révolution. 
Elle peut mettre la société sens dessus dessous. Si elle s'inscrit véritablement dans notre cerveau, elle peut même devenir un remède qui change la vie, qui fait qu'on ne regardera plus jamais le monde de la même façon. 
L'idée en question ? 
La plupart des gens sont bons. 
Captivant et inspirant, formidable succès partout dans le monde, Humanité ouvre avec humour, sérieux et pédagogie de nouveaux horizons. Et si nous étions plutôt bons ? Et si un livre pouvait changer le monde ?

Historien, journaliste pour le magazine en ligne De Correspondent, Rutger Bregman a publié quatre livres sur l'histoire, la philosophie et l'économie. Formidable succès aux Pays-Bas, Utopies réalistes a été traduit dans de nombreux pays à travers le monde.

Éditions Seuil, septembre 2020
424 pages
Traduit du néerlandais par Caroline Sordia et Pieter Boeykens

mardi 13 octobre 2020

Et toujours les forêts ★★★★☆ de Sandrine Collette

« Le premier [ange] fit sonner sa trompette : grêle et feu mêlés de sang tombèrent sur la terre ; le tiers de la terre flamba, le tiers des arbres flamba, et toute végétation verdoyante flamba. »
Apocalypse de Jean, 8, 13

Dans "Juste après la vague", Sandrine Collette confrontait déjà l'humain à une situation de crise naturelle extrême. Avec "Et toujours les forêts", l'auteure monte d'un cran dans l'effroyable et nous livre une dystopie apocalyptique absolument bouleversante
Une catastrophe sans précédent a réduit le monde à néant, laissant les quelques survivants hébétés, hagards, perdus. Les choses essentielles ne sont plus. Plus aucune lumière qui éclaire, aucun soleil illuminé. Une terre devenue grise et râpée
Corentin, personnage central de ce roman, va également s'apercevoir que même le territoire des forêts a été anéanti ; un territoire pourtant « à part, colossal, charnu d'arbres centenaires, de chemins qui s'effaçaient chaque saison sous la force de la nature. » 
Dans cet écrin de verdure disparue, il tente de faire renaître le monde, de lui faire reprendre vie alors qu'il semblerait plutôt que ce monde renonce à vivre.
« [...] la tragédie continuait, s'amplifiait peut-être, comme une force irrépressible lancée à toute allure et qu'aucune volonté ne pouvait apaiser, et que ceux qui étaient morts avaient eu la douceur d'échapper au lent étiolement d'un univers qui s'était mis à éliminer les vivants les uns après les autres - jusqu'au dernier. »
Dans ce nouveau monde inhospitalier, il n'existe plus qu'une seule saison, uniforme, terne, mouillée, perpétuelle, un monde vide à en oublier à quoi ressemble un rire, ce « son cristallin, très doux et très clair, une vrille comme celle d'un oiseau, déchirant l'air, et enfin : quelque chose d'infiniment gai. » 
Un monde dans lequel il « y avait juste à survivre, et pour survivre dans ce monde-là, il fallait être complètement fou. »
Un monde anxiogène dans lequel l'avenir fait peur et qui n'insufflent que quelques touches d'espoir.
Un monde qui fait également naître les regrets ... 
« Il fallait y penser avant, se disait Corentin rongé par le remords. Il aurait pu l'emmener cent fois, quand il était à l'université. Pas eu le temps. Pas pris. La belle leçon. Que croyait-il - qu'Augustine était éternelle ? »
Une scène finale époustouflante. Glaçante. Témoin de la mauvaiseté de l'homme. 
Un monde apocalyptique qui rentre effroyablement en résonance avec notre monde. Le choix d'un système économique qui est basé sur la croissance pour être stabilisé n'est pas un choix tendre pour notre planète. Il est par la force des choses une agression pour la nature et l'environnement et pour l'Homme lui-même qui a perdu ses valeurs. Optimiser, dominer, contrôler ... ou comment réduire l'humanité et notre planète au silence ? 
Corentin ne sera pas tout seul dans cette survie ... des êtres chers vivront à ses côtés et partageront avec lui cette aventure humaine de survie hors du commun
« [...] il n'y avait pas de place pour les plaintes et les larmes. Il fallait lutter, tout le temps. C'était leur lot dorénavant. S'écouter était un luxe qui n'existait plus. Quand il s'agit de survivre, on trouve en soi des ressources insoupçonnées, des forces impossibles. Quand il s'agit de survivre, on ne trébuche pas : on ne tombe qu'au dernier moment. Pour de bon. »
Un roman noir efficace, une plume vive et percutante, comme toujours avec Sandrine Collette. 
Un roman qui interpelle et interroge la condition humaine : ce qu'est être un homme, les peurs, les relations à autrui, à la nature, la solidarité ou l'individualisme, la perspective de mourir, l'amour, la beauté...et  invite le lecteur à réfléchir sur soi, sur notre rapport aux autres, sur notre société.

N'hésitez pas à vous plonger dans cette lecture addictive ! Il y a de fortes chances pour que vous soyez en apnée une bonne partie de ce temps de lecture !

« Les rêves, c'est rien que des mensonges. »

« Arracher au sol de quoi survivre chaque jour leur prenait tout leur temps, toute leur énergie. Pour l'avenir, pour les rêves, il n'y avait plus de force. »

« La ville ensablée. La ville engluée, épaisse, opaque. Tout manquait d'air. Tout arrivait feutré et hurlant en même temps. Le bruit se heurtait au silence des grandes peurs.Tout continuait cependant.
[...]
Mais ça ne se voyait pas que la nature crevait dans les villes. Ça ne faisait rien au macadam, rien aux réverbères. Ça ne changeait pas le chant des étudiants, ça ne changeait pas le bruit des klaxons. Ça n'atténuait pas les rires ni les cris, le grincement des portes qui s'ouvraient et celles qui se fermaient, pas le ronronnement du métro, pas les sonneries des port.
Ça ne modifiait pas la couleur du ciel - parce que personne ne le regardait. Il y avait trop de lumière devant. Des lueurs artificielles.
Qu'on éteigne [...]
Le monde comme une ampoule.»

« Il dormit.
Pas du sommeil qui répare : de celui qui épuise, plein de rêves et de peurs, de réveils soudains, d'assoupissements trop fugitifs. »

« Quand les jours étaient tristes; Corentin ouvrait sa mémoire et écoutait le rire d'Altaïr et le rire d'Electra. »

« Il fallait y penser avant, se disait Corentin rongé par le remords. Il aurait pu l'emmener cent fois, quand il était à l'université. Pas eu le temps. Pas pris. La belle leçon. Que croyait-il - qu'Augustine était éternelle ? »

« Quatre jours, c'était trop long. Quatre jours, c'étaient quatre nuits qui tombaient sur son absence, quatre aubes vides, et entre chaque, des questions sans fin. »

« S'ennuyer. Une chance inouïe, ajoutait-elle. S'ennuyer, cela ne faisait pas de douleurs aux bras, ni aux jambes, ni au dos, ni aux mains que l'arthrose avait commencé à déformer. Cela ne pliait pas le corps, cela n'affolait pas l'esprit. C'était du temps béni : celui où on peut inventer le monde. Rien n'empêchait. Rien n'interdisait. »

« [...] il n'y avait pas de place pour les plaintes et les larmes. Il fallait lutter, tout le temps. C'était leur lot dorénavant. S'écouter était un luxe qui n'existait plus. Quand il s'agit de survivre, on trouve en soi des ressources insoupçonnées, des forces impossibles. Quand il s'agit de survivre, on ne trébuche pas : on ne tombe qu'au dernier moment. Pour de bon. »

Quatrième de couverture

     Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
     À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. 
     La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts.
Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

« Un grand roman » Le Parisien
« Un opéra grandiose » L'Express
« Bouleversant d'humanité » Télérama

Éditions JC Lattès, janvier 2020
334 pages
Lauréate du Grand Prix RTL-Lire 2020
Lauréate du Prix de la Closerie des Lilas 2020
Lauréate du Prix du livre France Bleu Page des Libraires 2020
Sélectionnée pour le Grand Prix des lectrices de Elle
Sélectionnée pour le Prix des lecteurs de l'Express - BFM TV

jeudi 8 octobre 2020

Underground Railroad ★★★★☆ de Colson Whitehead

« Regardez dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l'Amérique. »
C'est le visage de l'esclavage américain dans les  États du Sud que nous découvrons dans cet opus, une thématique racontée déjà de nombreuses fois, mais abordée ici sous un autre autre angle : Colson Whitehead met en lumière l'histoire des fugitifs du chemin de fer clandestin. Un important réseau de routes clandestines et de passeurs d'esclaves a vu le jour au début du XIXème siècle afin d'aider les fugitifs des territoires du Sud à rejoindre les territoires du Nord où l'esclavage était interdit. 

Dans cet opus, la jeune Cora, esclave fugueuse, va, grâce à ce réseau clandestin, matérialisé en véritable réseau ferroviaire par Colson Whitehead,  fuir sa Géorgie natale et tenter de gagner sa liberté. 

Un chemin semé d'embûches, qui ne lui épargne, de même qu'à nous lecteurs, aucune cruauté, aucun raffinement de cette cruauté, aucune scène macabre, aucune sombre épreuve des êtres asservis, aucune monstruosité et je pense aux potences des pendus sur la Piste de la Liberté, des visions qui me donnent froid dans le dos, à la médecine préventive par stérilisation, à ces patrouilleurs et chasseurs d'esclaves sans scrupule, des fous à lier,  à la sombre personnalité, inhumains, à ces spectacles de singeries orchestrés par des Blancs avant un lynchage public et savourés par un public blanc euphorique... 

Une plongée vertigineuse dans les méandres d'une Amérique esclavagiste et inique. 
Cora dresse le bilan de son voyage ... et noue ses infortunes en une tresse épaisse
« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que ceux des vivants car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité –, devait être justifiée auprès des armateurs. À la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonne d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »
D'un état à l'autre, Colson Whitehead nous trimbale dans cette période de l'Histoire de l'Amérique, période d'avant la guerre de Sécession, dans une course poursuite haletante et pousse à la réflexion sur l'héritage esclavagiste américain. Sombre réalité américaine et une société qui est loin d'en avoir fini avec la question raciale.  
« …Et l’Amérique est également une illusion. La plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. »
Extrêmement bien documenté, l'auteur glisse au fil des chapitres d'authentiques avis de recherche d'esclaves en fuite.


Je recommande vivement !

« Depuis la nuit de son enlèvement, elle avait été évaluée et réévaluée, s'éveillant chaque jour sur le plateau d'une nouvelle balance. Connais ta valeur et tu connaîtras ta place dans l'ordre des choses. Échapper aux limites de la plantation, c'eût été échapper aux principes fondamentaux de son existence : impossible. »

« Ava et la mère de Cora avaient grandi ensemble sur la plantation. Elles avaient eu droit de la part des Randall à la même hospitalité, aux dévoiements si fréquents qu'ils en devenaient aussi banals que la pluie et le beau temps, et à d'autres dont la monstruosité était si inventive que l'esprit refusait de les assimiler. Parfois, une telle expérience partagée engendrait entre deux êtres un lien irrévocable ; mais non moins souvent, la honte de se sentir impuissant faisait de tout témoin un ennemi. »

« [...] quand le sang noir devenait de l'argent, cet homme d'affaires avisé savait trouver la veine. »

« Il arrive parfois qu'une esclave se perde dans un bref tourbillon libérateur. Sous l'emprise d'une rêverie soudaine au milieu des sillons, ou en démêlant les énigmes d'un rêve matinal. Au milieu d'une chanson dans la chaleur d'un dimanche soir. Et puis ça revient, inévitablement : le cri du régisseur, la cloche qui sonne la reprise du travail, l'ombre du maître, lui rappelant qu'elle n'est humaine que pour un instant fugace dans l'éternité de sa servitude. »

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que ceux des vivants car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité –, devait être justifiée auprès des armateurs. À la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonne d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

« Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le posséderait pas.
Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain ».

« Tu as été en fuite pendant dix mois, reprit-il. C’est déjà assez insultant. Ta mère et toi, vous êtes une lignée à éteindre. Une semaine avec moi, enchaînée, et tu n’arrêtes pas de m’asticoter, comme une insolente, alors que tu es en route vers des retrouvailles sanglantes. Le lobby abolitionniste adore faire parader les gens comme toi, pour faire de grands discours devant les Blancs qui n’ont aucune idée de la marche du monde. […] On ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper. »

« Tu as entendu mon nom quand tu n’étais qu’une négrillonne, dit-il. Le nom du châtiment, qui hantait chaque pas du fugitif, chaque pensée d’évasion. Pour chaque esclave que je ramène chez lui, il y en a vingt autres qui abandonnent leurs projets de pleine lune. Je suis une idée de l’ordre. Et l’esclave qui s’éclipse, c’est une idée aussi. Une idée d’espoir. Qui défait ce que je fais, et à cause de ça un esclave de la plantation voisine se met dans la tête que lui aussi peut s’enfuir. Si on laisse faire, on tolère un défaut dans l’impératif américain. Et ça, je refuse ».

« Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. L’esclavage n’a pas consisté simplement à emprunter la force de travail des Noirs : il n’est pas si facile de demander à un être humain d’engager son corps dans une activité qui va à l’encontre de son intérêt le plus élémentaire. L’esclavage doit donc être fait de violents coups de colère, de massacres perpétrés au hasard, de visages balafrés et de cerveaux qui explosent au-dessus d’une rivière alors que les corps cherchent à s’échapper. L’esclavage implique le viol, répété avec une telle régularité qu’il en devient industriel. Il n’y a pas de manière exaltante de dire ça. Je n’ai pas de chants de prière à te proposer, ni de vieux negro-spirituals. […] Pendant l’esclavage, l’âme ne s’échappait pas. L’esprit ne filait pas non plus à tire-d’aile sur un air de gospel. L’âme, c’était le corps qui nourrissait le tabac ; l’esprit, c’était le sang qui arrosait le coton ; à eux deux, ils ont fait pousser les fruits du jardin américain. Ces fruits étaient gardés et protégés grâce aux raclées qu’on administrait aux enfants avec le bois de chauffage, grâce au fer brûlant qui épluchait la peau comme une feuille de maïs. […] Les corps étaient pulvérisés, ils étaient devenus un simple stock, pour lequel on contractait une assurance. Les corps, aussi lucratifs que les terres indiennes, permettaient de rêver à une véranda, à une belle épouse ou à une maison de vacances à la montagne. Pour les hommes qui avaient besoin de se croire blancs, les corps étaient le sésame d’un club mondain ; le droit de casser les corps étaient la marque de la civilisation. »

« Une fois le travail fini, et avec les punitions du jour, la nuit attendait pour servir d'arène à leur vraie solitude et à leur désespoir. »

Quatrième de couverture

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’« Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.
À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui. » 
 The New York Times

Éditions Albin Michel, août 2017
398 pages
Traduit de l'américain par Serge Chauvin
Prix Pulitzer de littérature 2017
National Book Award