mardi 15 décembre 2020

Une rose seule ★★★★☆ de Muriel Barbery

Une courte et agréable promenade au pays du soleil levant. Une lecture scandée par de bien belles petites légendes autour des fleurs et des arbres, par lesquelles débutent les chapitres et qui font échos à l'histoire de Rose.
Rose est le personnage principal de ce roman. Elle s'est rendue à Kyoto pour écouter le testament de feu son père, un marchand, un samouraï mais avant tout un esthète qu'elle n'a pas connu. 
Un voyage qui s'apparente très vite à une introspection ; en se promenant dans les temples de cette belle cité, les paysages et l'atmosphère entreront en résonance avec elle-même. 
Des flâneries « aux vertus d'apaisements et de métamorphose ».
« Alors, dans la grande nécropole des âmes pendues à l'envers, Rose devint une autre. En un éclair, elle revit l'érable dans sa cage de verre ; enraciné dans la fluidité des mousses mais libre sous le ciel, donnant autour de lui la vie dans ses innombrables mutations, il lui chuchotait une partition de brise et de feuilles; elle s'y laissa dériver sans peur, sans colère; à la lisière de sa perception, farandole fondue d'arbres et de fleurs, glissaient les jardins de son père et quelques branches de lilas blancs. »
Des déambulations orchestrées, pour Rose, par son père avant sa mort et qui sont, pour le lecteur, une fascinante découverte des lieux emblématiques de Kyoto.

L'écriture de Muriel Barbery est épurée, douce, poétique, mélancolique
Elle est un doux remède pour qui a envie d'une reconnexion avec soi-même, d'une parenthèse poétique, lumineuse, et pleine d'espoir.

Une histoire de deuil, une histoire d'amour et de renaissance. Une histoire empreinte de culture et de beauté.
Un petit bijou fleuri à déguster lentement !
« Je voulais que ce soit l'histoire d'une femme, quadragénaire, qui aurait vécu jusque là une vie douloureuse et dont tout à coup le destin s'illuminerait, et que cette illumination aurait lieu dans une ville, que je connais et que j'aime infiniment, qui est Kyōto, au Japon. » Muriel Barbery 
Shisen-dō Jōzan-ji |詩仙 堂 丈 山寺 
©discoverkyoto


« - C'est votre premier jour à Kyōto ?
- C'est mon premier jour au Japon.
- Le Japon est un pays où on souffre beaucoup pas où on n'y prend pas garde, dit l'Anglaise. Pour récompense de cette indifférence au malheur, on récolte ces jardins où les dieux viennent prendre le thé. 
Rose s'en agaça.
- Je ne pense pas, dit-elle, rien ne récompense la souffrance. 
- Croyez-vous ? demanda l'Anglaise.
- La vie fait mal, dit Rose. Il n'y a aucun bénéfice à attendre de ça.
L'Anglaise détourna la tête, s'abîma dans la contemplation du pavillon.
- Si on n'est pas prêt à souffrir dit-elle, on n'est pas prêt à vivre. »

« À quarante ans, Rose n'avait presque pas vécu. Enfant, elle avait grandi dans une belle campagne, y avait connu les lilas éphémères, les champs et les clairières, les mûres et les joncs de ruisseau ; enfin, le soir, sous des cascades de nuages dorés et de lavis roses, elle y avait reçu l'intelligence du monde. À la nuit tombée, elle lisait des romans, de sorte que son âme était façonnée de sentiers et d'histoires. Puis, un jour, comme on perd un mouchoir, elle avait perdu sa disposition au bonheur. »

« [...] elle ne s'attachait à personne, personne ne s'attachait à elle, le vide gangrenait sa vie de la même façon qu'il l'avait engendrée. »

« On dit que le poète Kobayashi Issa qui, au temps des Lumières de l'Europe, vécut dans un Japon encore féodal une longue et douloureuse vie, alla un jour au Shisen-dō, un temple bouddhiste zen de Kyōto, et demeura longtemps sur les tatamis à admirer le jardin. Un moinillon vint lui vanter la finesse du sable et la beauté des pierres autour desquelles on avait ratissé un cercle très pur. Issa resta muet. Le moinillon loua avec éloquence la profondeur de la scène minérale ; Issa se taisait toujours. L'autre, un peu étonné de ce silence, fit l'éloge appuyé de la perfection du cercle. Alors Issa, montrant de la main, par-delà le sable et les pierres, la splendeur des grandes azalées, lui dit : Si tu sors du cercle, tu rencontres les fleurs. »

« Il faisait beau, un grand héron paressait dans une crique protégée par les joncs, des promeneurs passaient. Bientôt, les berges s'agrandirent, le chemin de sable se fit grève, les herbes folles prirent dans la brise une grâce de plumes. Quelque chose chavirait. Elle pensa : Qui découvre son père par l'enfant qu'il a été ? Et, surprise et troublée, indignée aussi, elle eut le sentiment d'un bienfait. »

« - L'absence, d'abord. [...] Ensuite, le devoir et la croix d'être heureux sans [elle]. 
- Le devoir ? ... Pour votre fille ?
- Non ... pour moi. 
[...] On ne se sent plus parler la même langue que les autres. Et on comprend que c'est celle de l'amour. »

« Le son de la pluie sur le parapluie lui fit du bien, elle rêva un instant de vivre dans une goutte pleine et  close, sans ailleurs ni autrefois, sans perspectives ni désir. »

« La vie n'est peut-être qu'un tableau qu'on contemple derrière un arbre. Elle s'offre à nous en totalité mais nous ne la percevons qu'au travers de perspectives successives. La dépression rend aveugle aux perspectives. Le tout de la vie vous écrase. »

« Il se trouve à Kyōto un temple populaire dénué de la beauté des grands joyaux de la cité mais qu'on affectionne pour son carré de deux mille pruniers où toute la ville va se promener dans les derniers jours de février. Malgré cela, Issa, le poète magnifique, n'y allait que lorsque les bois des arbres étaient encore noirs et nus, dépourvus des fleurs qui, plus tard, embaumeraient alentour. Dès l'apparition de la première corolle, il quittait le carré cependant que ses pairs venaient admirer le miracle des pétales jetés sur les branches hivernales. Quand, parfois, on s'inquiétait de ce goût qui le privait de la plus belle floraison de l'année, il riait et disait : J'ai attendu longtemps dans le dénuement, à présent la fleur de prunier est en moi. »

« Elle retint son souffle en marchant entre les sépultures, les lanternes et les bambous célestes. Il y avait des pierres en forme de personnages sans visages et de longues tiges de bois qui claquaient dans le vent ; ornées d'écritures serrées, elles entouraient les tombes, simples socles de marbre surmontés d'une stèle plus étroite ; certaines étaient mangées d'années, envahies de lichen. De chaque côté, dans d'étroits vases du même marbre, on avait placé des fleurs de saison. Partout, la mousse ondoyait de reflets tendres et bleutés, partout les chapeaux à ailettes des lanternes jetaient dans l'atmosphère une note malicieuse. Dans le silence des morts, la vie s'étirait et, tout ensemble, pétillait. »

« Mes morts, se répéta-t-elle. Ai-je des morts que je puisse appeler les miens ? »

« Dans la nuit, elle rêva qu'elle se promenait avec son père dans un champ de pruniers près d'un temple de bois sombre. Derrière eux marchaient les démons de ses contes d'enfance. Devant une fleur d'une beauté extrême, les pétales en éclairs de diamant, les étamines comme des traits d'encre claire, Haru lui tendait la main en disant : Tu prendras le risque de la souffrance, du don, de l'inconnu, de l'amour, de l'échec et de la métamorphose. Alors, de même que la fleur de prunier est en moi, ma vie entière passera en toi. »

« Les murs ne sont rien sans le jardin, le temps des hommes sans l'éternité du don. »

« La fraternité de la rosée et de la mousse, la fusion du cristal, de la terre et du bois fit soudain jaillir l'évidence qu'elle n'avait pas cessé de pleurer Paule, qu'elle pleurait depuis des années, depuis des siècles de silence. Elle porta la main à son coeur puis tout passa dans une fragrance de cimetière, dans un psaume de pluie noire. »

« À la fin, on meurt, oui...alors autant laisser la vie improviser sa partition. »

« Nous autres Japonais avons appris de notre archipel tourmenté l'implacabilité du malheur. C'est par cet accablement natif que nous avons su transformer notre contrée de cataclysmes en éden, en quoi les jardins de nos temples sont l'âme de ce pays de désastre et de sacrifice. Par mon sang, tu connais la beauté et la tragédie du monde d'une manière que les Français, nourris de leurs terres clémentes, ne peuvent pas entendre. En cette époque à l'envers qu'on nous vend pour moderne, c'est ton âme japonaise qui possède le pouvoir de transformer le désenchantement et l'enfer en un champ de fleurs. »

« Haru se représentait la vie comme la traversée d'un fleuve d'eau noire à force d'être profonde. Un jour, j'ai entendu Keisuke lui dire : Tu fais bien, la rosée est sur l'autre rive. »

Quatrième de couverture

Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage.

Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confins d’elle-même.
Ce livre est celui de la métamorphose d’une femme placée au cœur du paysage des origines, dans un voyage qui l’emporte jusqu’à cet endroit unique où se produisent parfois les véritables histoires d’amour.

Éditions Actes Sud, août 2020
158 pages

dimanche 13 décembre 2020

Nature humaine ★★★★★ de Serge Joncour

Le monde rural une nouvelle fois mis en exergue dans le dernier roman de Serge Joncour. Et même s'il est davantage question de son exode, ici, et de l'impact de la mondialisation sur ce monde rural, les mots de l'auteur ont été, pour moi, une délicate et douce reconnexion à la terre, à la nature
Avec Nature humaine, Serge Joncour balaie le paysage politique et social de la France du milieu des années 70 aux portes de l'an 2000. Une rétrospective dense, haletante, visionnaire sur une période jalonnée d'événements marquants plus ou moins joyeux (, la chute du mur de Berlin, Tchernobyl, la vache folle, la tempête de 1999...). Un regard époustouflant de justesse sur la relation de l'homme à la nature. 
« Au journal de treize heures ils montrèrent les images des candidats en train de voter. Le président Giscard d'Estaing à Chanonat, petit village dans un repli du Puy-de-Dôme, Chirac au fin fond de la Corrèze, Debré avait rempli son devoir à Amboise, Crépeau à La Rochelle [...] Mitterrand était toujours attendu dans son coin perdu de la Nièvre, chacun puisait sa force au sein d'une terre d'origine, signe que la terre, c'était bien de là qu'un Président tirai sa force et sa légitimité, pour être élu il devait d'abord valider sa parcelle d'humanité faite de la même argile que le peuple, de la même terre. Plus les hommes politiques devenaient citadins, et plus ils prétendaient être de la campagne. »
« Autour de moi je vois de plus en plus de gens qui ne rêvent plus, je ne retrouve rien de la folie des années 1970 ... Maintenant ceux qui rêvent, eh bien ils rêvent d’avoir une vie comme tout le monde… »
Le monde rural : un havre de paix et de liberté, pourtant, c'est un monde en déclin depuis des décennies. La mondialisation est passée par là, rendant les petits villages de moins en moins accessibles, les dépouillant de leurs habitants, de leurs commerces...
Chacun des personnages apporte un témoignage sur les aspirations de l'époque : les vieux de la vieille, à l'instar de Crayssac, qui voient d'un mauvais oeil l'arrivée des téléphones en bakélite, réfractaires à toute avancée technologique, réacs et activistes, prêts à tout pour se défendre, défendre leur bout de terre, leur paradis ..., les plus jeunes aspirant à vivre à la ville, aimant la modernité, les voyages, désirant à une vie plus enivrante, plus en mouvement... et ceux dont les nouvelles technologies permettent de faire plus, encore plus, toujours plus. Plus de rendement notamment pour alimenter le Mammouth qui vient juste d'ouvrir à Cahors, celui qui simplifie la vie des ménages, écrase les prix ! À quel prix ... justement. Au détriment des "petits", au détriment de la qualité, au détriment de la nature elle-même. 
« Depuis que Crayssac luttait sur le Larzac, il était devenu une figure. [...] Plus proche du parti communiste que des hippies, Crayssac était sur le Larzac comme chez lui, il faisait corps avec les enflammés des syndicats et de la Lutte occitane, aussi bien qu’avec ceux de la Jeunesse agricole catholique et de ces artistes venus de Paris. Il avait jeûné avec les évêques de Rodez et de Montpellier, même François Mitterrand les avait rejoints, faisant lui aussi une grève de la faim, une grève de la faim de trois quarts d’heure seulement, mais qui avait quand même marqué les esprits. Le socialiste avait juré que s’il accédait un jour au pouvoir son premier acte serait de rendre le causse aux paysans… Le Larzac, donc, ce n’était pas rien, et dans un monde hypnotisé par la modernité, c’était bien la preuve que la nature était au centre de tout. »
L'arrivée des hypermarchés, du TGV, des pesticides, du nucléaire...et avec ce moderne package, forcément une première prise de conscience : l'humain impacte son environnement. Les premières grandes luttes sociales, qui font échos à celles menées aujourd'hui, s'organisent, militent, sonnent l'alerte. Une alerte restée lettre morte ou presque. On peut légitimement se poser la question, non ?

Serge Joncour n'est pas un donneur de leçon, il nous offre une rétrospective riche et clairvoyante sur notre monde, passe au scalpel la complexité de la nature humaine, et l'on se délecte de cette belle parenthèse. 
Au coeur de la folie et des contradictions de notre humanité. 
Un roman rural et social, un roman de la nature qui instruit, passionne, questionne, amène à la réflexion. 
Une belle moisson de mots ! 
« Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels. »

Un ouvrage plus profond que "Repose-toi sur moi", à mon humble avis.  "L'écrivain National" m'avait quant à lui beaucoup touchée. Je lirai, à l'occasion, "Chien-Loup", Landerneau 2018.  


« Chaque vie se tient à l'écart de ce qu'elle aurait pu être. À peu de chose près, tout aurait pu se jouer autrement. »

« Le père Crayssac se replongea dans sa colère, balançant à Alexandre qu'il n'était qu'un fils de propriétaires et que c'était à cause d'eux qu'on tirait ces fils de caoutchouc au bord des chemins, ses parents n'étaient rien que des matérialistes qui voulaient tout posséder, deux bagnoles, des clôtures neuves, des mangeoires en aluminium, la télé, deux tracteurs et des caddies pleins au Mammouth...Et maintenant le téléphone, ça s'arrêterait où ?
[...] 
- Le téléphone, c'est comme le Larzac, Golfech et Creys-Malville, c'est comme toutes ces mines et ces aciéries qu'ils ferment, tu vois pas que le peuple se lève, de partout les gens se dressent contre ce monde-là. Faut pas se laisser faire, et des Larzac y en aura d'autres, crois-moi, si on dit oui à tout ça, on est mort, fat le refuser ce monde-là, faut pas s'y vautrer comme vous le faites, vous, sans quoi un jour ils vous planteront une autoroute ou une centrale atomique au beau milieu de vos prés... »

« Depuis que Crayssac luttait sur le Larzac, il était devenu une figure. [...] Plus proche du parti communiste que des hippies, Crayssac était sur le Larzac comme chez lui, il faisait corps avec les enflammés des syndicats et de la Lutte occitane, aussi bien qu’avec ceux de la Jeunesse agricole catholique et de ces artistes venus de Paris. Il avait jeûné avec les évêques de Rodez et de Montpellier, même François Mitterrand les avait rejoints, faisant lui aussi une grève de la faim, une grève de la faim de trois quarts d’heure seulement, mais qui avait quand même marqué les esprits. Le socialiste avait juré que s’il accédait un jour au pouvoir son premier acte serait de rendre le causse aux paysans… Le Larzac, donc, ce n’était pas rien, et dans un monde hypnotisé par la modernité, c’était bien la preuve que la nature était au centre de tout. »

« Dans cette nuit de demi-lune la nature semblait souffrir, les arbres reprenaient leur souffle, habités par la hantise de voir le soleil se lever une fois de plus, d'endurer l'étreinte d'un air de nouveau étouffant. Avec sa manie de prédire le pire, le père Crayssac avait peut-être raison, peut-être que le progrès ne valait rien de bon, comme le disait ce politique au col roulé, avec son verre de flotte pour bien montrer qu'on manquerait d'eau avant la fin du siècle et que la solution serait de se remettre tous au  vélo, comme en Chine. Peut-être que ces illuminés voyaient clair et que le soleil, un jour, ne se coucherait plus. »
« La nature est un équilibre qui ne se décide pas, qui s’offre ou se refuse, en fonction des années. »

« Pour remplir les rayons en vrac du Mammouth, il fallait coller à la demande, voir de plus en plus grand. »

« [...] Le problème avec le nucléaire, c'est pas de savoir si ça pollue ou pas, non, le problème c'est que ça centralise l'énergie au seul profit de l’État, et l'énergie c'est le moteur du capitalisme industriel, ce capitalisme avec lequel toi, tu crois que tu n'as pas de problème, en tout cas pas encore...»

« Le progrès, c'est comme une machine, ça nous broie. »

«- Tu sais, gamin, dans la vie, quand on regarde trop loin y a trop de choses qui nous dépassent, et faire de la politique, c'est apprendre à ne plus penser par soi-même, tu piges ? »

« Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels. »

« À la campagne, dès qu’on fait vingt kilomètres, il y en a toujours un pour vous demander d’où vous venez, à vingt kilomètres de chez soi, on est déjà un étranger. »

« Au journal de treize heures ils montrèrent les images des candidats en train de voter. Le président Giscard d'Estaing à Chanonat, petit village dans un repli du Puy-de-Dôme, Chirac au fin fond de la Corrèze, Debré avait rempli son devoir à Amboise, Crépeau à La Rochelle [...] Mitterrand était toujours attendu dans son coin perdu de la Nièvre, chacun puisait sa force au sein d'une terre d'origine, signe que la terre, c'était bien de là qu'un Président tirai sa force et sa légitimité, pour être élu il devait d'abord valider sa parcelle d'humanité faite de la même argile que le peuple, de la même terre. Plus les hommes politiques devenaient citadins, et plus ils prétendaient être de la campagne. »
« Autour de moi je vois de plus en plus de gens qui ne rêvent plus, je ne retrouve rien de la folie des années 1970 ... Maintenant ceux qui rêvent, eh bien ils rêvent d’avoir une vie comme tout le monde… »

« Un dimanche électoral est un jour où l’indécision flotte, les heures semblent dilatées et le temps à l’état gazeux. Comme pour le jour de l’an, la nation entière est focalisée sur le même rendez-vous, vingt heures et zéro seconde, pour l’annonce des résultats. »

« [...] une menace par nature invisible, c’était affolant. »

« Quand on fait une pub pour le jambon, il faut surtout pas montrer de cochons, sinon les consommateurs prendraient peur. Les consommateurs c'est pas avec du réel qu'on les fait rêver, le réel ils sont dedans tous les jours, le chômage, l'inflation, Tchernobyl, le sida, l'explosion de Challenger, le réel c'est tout ce qui nous pète à la gueule...»

«  - Bon Dieu mais aujourd'hui faut que tout voyage, les céréales, les vaches, les téléviseurs, les micro-ondes qui viennent de Hong-Kong, les Walkmans qui sont made in Taïwan, et pendant ce temps-là on vend notre lait aux Chinois, tout ça se croise dans les airs ou sur les bateaux, c'est n'importe quoi... Vous savez ce qu'elle va donner votre manie de la bougeotte, hein, vous savez ce qu'elle va m'amener à moi, comme à mes arbres, à mes poules, à mes chiens ?
[...]
- Une autoroute. »

« [...] il fallait accepter que les villes dictent leur loi, qu'elles sabotent les campagnes pour assouvir leur désir de libre-échange, qu'elles communiquent, soient visitées les unes et les autres, commercent, c'était d'un égocentrisme écœurant. »

«  Ces terres, ces villages, ces petites routes étaient délaissés depuis des années, les gares fermaient les unes après les autres, les bistrots commençaient à faire pareil, ici ce fameux intérêt public général n'accouchait que de fermetures, celles de la poste, de l'épicerie, du bistrot bientôt. Ces économies pour satisfaire l'intérêt général, elles faisaient que les gens se retrouvés de plus en plus isolés, de plus en plus loin de tout, et voilà que tout d'un coup, au nom de ce même intérêt public général, il faudrait accepter qu'une autoroute défigure la vallée...»

« La violence ne fait qu’attiser les peurs, et plus les peurs enflent, plus elles gonflent le camp des inquiets, et au final c’est l’extrême droite qui ramasse… »

« Chez les anciens, prophétiser le pire est souvent un stratagème de naufragé, déclarer que le monde est sur le point de se saborder leur permet de ne pas avoir à le regretter. »
« ...à propos de la télé : « Aujourd'hui on ouvre sa porte au monde pour ne pas savoir ce qui se passe chez soi. » »

Quatrième de couverture

La France est noyée sous une tempête diluvienne qui lui donne des airs, en ce dernier jour de 1999, de fin du monde. Alexandre, reclus dans sa ferme du Lot où il a grandi avec ses trois sœurs, semble redouter davantage l’arrivée des gendarmes. Seul dans la nuit noire, il va revivre la fin d’un autre monde, les derniers jours de cette vie paysanne et en retrait qui lui paraissait immuable enfant. Entre l’homme et la nature, la relation n’a cessé de se tendre. À qui la faute ?
Dans ce grand roman de « la nature humaine », Serge Joncour orchestre presque trente ans d’histoire nationale où se répondent jusqu’au vertige les progrès, les luttes, la vie politique et les catastrophes successives qui ont jalonné la fin du XXe siècle, percutant de plein fouet une famille française. En offrant à notre monde contemporain la radiographie complexe de son enfance, il nous instruit magnifiquement sur notre humanité en péril. À moins que la nature ne vienne reprendre certains de ses droits…

Éditions Flammarion, août 2020
398 pages
Prix Femina 2020
Prix Femina des Lycéens 2020

vendredi 11 décembre 2020

Apeirogon ★★★★★ de Colum McCann

Un roman exigeant, passionnant, singulier, instructif, aux nombreuses digressions. 
Des digressions en continu sur une multitude de sujets arithmétiques, balistiques, ethnologiques, géographiques, littéraires, historiques, politiques, musicaux,  architecturaux, culinaires avec entre autre l'ultime repas de François Mitterrand... 
Des coupures qui segmentent, brident quelque peu la lecture, surtout au début, quand les acteurs ne sont pas encore clairement identifiés, quand les événements qui nous ébranlent déjà nous sont livrés par bribes.
Et puis la magie opère, les liens se créent, le décor se dessine et les apartés ne sont plus que des moments de relâche, pendant lesquels on apprend, et on reprend sa respiration avant d'avoir de nouveau le souffle coupé par les événements décrits avec une telle précision qu'ils nous happent littéralement, et nous font les spectateurs impuissants de deux tragédies qui se jouent devant nos yeux
« Au départ, quand vous entendez parler d’une explosion, n’importe quelle explosion, n’importe où, vous n’arrêtez pas d’espérer que cette fois, peut-être, le doigt du destin ne se posera pas sur vous. Chaque Israélien sait cela. Vous vous habituez à en entendre parler, mais ça n’empêche pas votre cœur de se figer. Alors vous attendez et vous écoutez, et vous espérez que ce n’est pas vous. Et puis vous n’entendez rien. Et puis votre cœur se met à palpiter. Et vous passez quelques coups de fil. Et puis d’autres. »
Des contrepoints tel des éclats de balle, des éclats de bombe...

Deux événements, dix ans d'écart entre les deux, deux vies réduites en poussière, deux vies que deux pères, Rami et Bassam, l'un Israélien, l'autre Palestinien racontent à travers le monde. 
« ... donnez-moi du temps, la seule façon dont je peux y arriver est d'exploiter la force de mon malheur, vous comprenez ? Il ne voulait plus se battre. Le plus grand jihad, dit-il, était la capacité à parler. Voilà ce qu'il faisait présentement. Le langage était l'arme la plus tranchante. Elle était puissante. Il voulait la manier. Il devait se montrer prudent. Mon nom est Bassam Aramin. Je suis le père d'Abir. Tout le reste provenait de là. » 
Deux combattants de la Paix, qui martèlent, répètent inlassablement leur histoire pour que la force de leur chagrin devienne une arme, et que par les mots la Paix ne soit plus un espoir mais une réalité. 
Un investissement dans leur paix. Pas dans leur sang.

Apeirogon dresse un portrait juste, effrayant, affligeant d'Israël. 
« Une espèce de brouillard envahissait ses auditeurs. Il savait que sa réponse les décevait. Ils voulaient autre autre chose - un État, deux États, trois État, huit. Ils voulaient qu'il dissèque Oslo, qu'il parle du droit au retour, qu'il débatte de la fin du sionisme, des nouvelles colonies, du colonialisme, de l'impérialisme, de la hudna, de l'ONU. Ils voulaient savoir son avis sur la résistance armée. Sur les colons eux-mêmes. Ils avaient entendu tellement de choses, disaient-ils, et pourtant ils en savaient si peu. Et les centres commerciaux, les terres volées, les fanatiques ? Il restait coi. Pour lui, tout tournait autour de l'Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu'il haïssait, c'était le fait d'être occupé, l'humiliation que cela représentait, l'étouffement, la dégradation quotidienne, l'avilissement. Il n'y aurait aucune sécurité tant que l'Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu'une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d'école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l'occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez. »
Apeirogon ne se résume pas. Il se lit. Il se vit. 
Sa portée est sans limite. 
Un vecteur de paix irréfragable.
Merci Colum McCann. 
Merci les éditions Belfond. 
Pour ce dur mais nécessaire voyage. Nous en savons si peu. Alors poser nos yeux sur des mots qui nous en font voir un peu plus sur ce conflit, entrer dans l'intimité d'âmes meurtries nous grandit. Et quand l'empathie nous gagne, alors, alors, c'est bouleversant ... merci, merci ...
« Le meilleur jihad est celui que l'on mène contre soi-même. » 

« La route 1 passe sur les ruines de Qalunya : ici l'Histoire s'empile. »

« Les jours durcissaient comme des pains : il les mangeait sans appétit. »

« Au bout d'un moment, le dirigeable a commencé à l'oppresser davantage, comme une main légère sur son torse, la pression devenant plus forte, jusqu'à ce que Rami ne souhaite qu'une chose, trouver un endroit où il ne serait pas vu. C'était si souvent comme ça. L'envie de se volatiliser. De tout faire disparaître, d'un seul geste. De tout effacer. Tabula rasa. Pas ma guerre. Pas mon Israël. »

« Huit jours avant sa mort, après une spectaculaire orgie de nourriture, le président français François Mitterrand commanda un ultime repas d'ortolan, un minuscule oiseau chanteur à la gorge jaune, pas plus grand que son pouce. Ce mets incarnait à ses yeux l'âme de la France. »

« Un cygne peut être aussi fatal au pilote qu'un tir de lance-roquettes. »

« Quand le premier soleil s'agrippe aux fenêtres, un petit rai d'ombre tricote des mailles sur les marches en pierre. »

« S'il est facile d'entrer dans le camp - il suffit pour cela de franchir le tourniquet en métal au checkpoint -, il est plus compliqué d'en sortir. Pour aller à Jérusalem, une carte d'identité ou une autorisation est nécessaire. Pour rejoindre le reste de la Cisjordanie - ce que, comme Bassam, vous devez faire si vous avez une plaque d'immatriculation verte -, il n'y a pour seule issue qu'une route défoncée. »

« Au XIIIème siècle, le chimiste syrien Hassan al-Rammah décrivit le processus de fabrication de la poudre : le salpêtre était bouilli et mélangé à de la cendre de bois pour faire du nitrate de potassium, lequel était ensuite séché et transformé en explosif. En arabe, la poudre était nommé neige de Chine. »
 
« 110. Deux des secouristes du ZAKA revinrent à scooter le lendemain matin pour récupérer un œil à côté duquel ils étaient passés.
L’œil avait été remarqué par un vieil homme, Moti Richler, qui, à l'aube, regardant du haut de son appartement de Ben Yehuda Street, vit le bout de chair découpé posé sur le grand auvent bleu du café Atara.
Un long fil de nerf optique était encore attaché à la pupille.
111. Aujourd’hui encore, le fonctionnement de l'œil humain est considéré par les scientifiques comme une chose aussi profondément mystérieuse que les complexités du vol migratoire. »
« Les kamikazes avaient, à eux tous, soixante-neuf ans. ils s'envolèrent dans un nuage rose. »

« Bassam et Rami en virent à comprendre qu'ils se serviraient de la force de leur chagrin comme d'une arme. »

« [...] la bibliothèque du palais de Topkapi, à Istanbul,connue parmi les chercheurs - avec ses plafonds voûtés et ses carreaux d'Iznik décorés - pour être une des plus belles au monde. »

« 169. Le coeur en plutonium de la bombe sur Nagasaki avait la taille d'une pierre qu'on peut lancer.
170. Et on pense que les mythes sont incroyables. »
« Il avait appris que le remède au destin était la patience. »

« Un oiseau peut voyager entre un site de nidification au Danemark et la Tanzanie, entre la Russie et l’Éthiopie, entre la Pologne et l'Ouganda, entre l’Écosse et la Jordanie, en l'espace de quelques semaines, voire de quelques jours. 
Des groupes entiers, comptant jusqu'à trois cent mille individus, noircissent parfois le ciel au-dessus du corridor de terre.
Six sur dix y laissent leur peur à cause des lignes à haute tension, des pylônes, des cheminées d'usines, des projecteurs, des gratte-ciel, des foreuses, des puits de pétrole, des poisons, des pesticides, des maladies, des sécheresses, des récoltes ratées, des fusils à répétition, des pièges à appâts, des braconniers, des oiseaux de proie, des tempêtes de sable soudaines, des coups de froid, des crues, des vagues de chaleur, des orages, des chantiers de construction , des fenêtres, des pales d'hélicoptère, des avions de chasse, des marées noires, des vagues scélérates, des îles de déchets, des conduites d'évacuation bouchées, des mangeoires vides, des eaux malsaines, des clous rouillés, des éclats de verre, des chasseurs, des cueilleurs, des avions de pointage, des garçons équipés de fronde, des cercles en plastique emballant les packs de six. 
Le trajet au-dessus de la Palestine et d'Israël est connu depuis longtemps comme une des routes migratoires les plus sanglantes du monde. »

« Par la suite, il comparerait la guerre à une forme d'oeuvre d'art atroce : les civières arrivaient blanches et repartaient rouges. Les lits étaient passés au tuyau d'arrosage et réinstallés dans le camion ; il repartait pour le désert et ramassait des hommes dont le visage serait bientôt cerclé dans le journal. »

« À son retour de la guerre, il dit à Nurit qu'il n'était pas sûr d'être revenu chez lui en entier. »

« Sir Richard Francis Burton traduisit les Nuits arabes, également appelées Livre des Mille Nuits et une nuit, également appelé Les Mille et Une Nuits. »

« Un jour, tandis qu'il était sous le coup de sa fatwa, Salman Rushdie reçut dans son courrier un caillou, seul dans une enveloppe blanche, sans aucun message. Le caillou resta sur son bureau des années durant, jusqu'à ce qu'une femme de ménage, à New York, le balaie par erreur et le jette à la poubelle. »

« [...] lui demanda s'il avait un faible pour les chameaux. Hertzl répondit que oui, il s'intéressait à la capacité du chameau à cracher, sans peur, au visage de son maître. »

« La question essentielle qu'il souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l'humanité de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace persistante de la guerre ? »

« Rares sont les êtres humains, dit-il, dont l'existence s'écoule paisiblement. Il est facile d'infecter l'humanité de la fièvre guerrière, et l'homme a un instinct actif pour la haine et la destruction. Malgré tout, dit Freud, l'espoir de voir la guerre cesser n'était pas une chimère. Il fallait pour cela l'établissement, par consentement collectif, d'un organe de contrôle central qui aurait le dernier mot dans chaque conflit d'intérêt. 
En outre, tout ce qui crée les liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu'il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts. » 

« Lorsque l'échange entre Einstein et Freud fut publié en 1933, Adolf Hitler était déjà au pouvoir. Les éditions originales des lettres en allemand et en anglais, intitulées Pourquoi la guerre ?, se limitèrent à seulement deux mille exemplaires.
Les deux hommes quittèrent leur patrie pour s'exiler, Freud en Angleterre et Einstein en Amérique, afin d'échapper à un destin que ni eux, ni personne, ne pouvait encore imaginer. »

«264.
Un bureau spécial, dénommé l'Institut d'hygiène, était chargé de livrer les cristaux de zyklon B aux soldats SS d'Auschwitz. On convoyait les boîtes par ambulance jusqu'aux chambres à gaz.
Les cristaux - qui avaient une durée de conservation de trois mois - étaient déversés par des ouvertures dans le plafond. 
265.
Un poumon qui se rétracte. »

« Le meilleur jihad est celui que l'on mène contre soi-même. »
« Qu'est-ce qui remonte, Salwa, quand la pluie tombe ? »

« Il commença à travailler à son mémoire de maîtrise : L'Holocauste : usage et abus de l'Histoire et la mémoire. Il le rédigeait à la main. Il pensait en arabe mais écrivait en anglais. Il savait que ce n'étaient pas  des idées nouvelles, qu'elles l'étaient seulement pour lui. Malgré tout, il se sentait comme un explorateur. Il s'était naufragé en pleine mer. Si la plupart du temps il finissait pas s'échouer sur le rivage, il lui arrivait de tomber sur une petite rumeur de terre. Mais quand il essayait de trouver un point d'appui, la terre disparaissait sous ses yeux. C'était ça, la vraie terreur, se dit-il. Il était de sa responsabilité de ne pas faiblir. Il voulait partager de l'usage du passé dans la justification du présent. De l'hélice de l'Histoire, chaque moment lié au suivant. Là où la trajectoire du passé coupe celle de l'avenir. »

« Une espèce de brouillard envahissait ses auditeurs. Il savait que sa réponse les décevait. Ils voulaient autre autre chose - un État, deux États, trois État, huit. Ils voulaient qu'il dissèque Oslo, qu'il parle du droit au retour, qu'il débatte de la fin du sionisme, des nouvelles colonies, du colonialisme, de l'impérialisme, de la hudna, de l'ONU. Ils voulaient savoir son avis sur la résistance armée. Sur les colons eux-mêmes. Ils avaient entendu tellement de choses, disaient-ils, et pourtant ils en savaient si peu. Et les centres commerciaux, les terres volées, les fanatiques ? Il restait coi. Pour lui, tout tournait autour de l'Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu'il haïssait, c'était le fait d'être occupé, l'humiliation que cela représentait, l'étouffement, la dégradation quotidienne, l'avilissement. Il n'y aurait aucune sécurité tant que l'Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu'une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d'école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l'occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez. »

« Hier j'étais intelligent, et je voulais changer le monde. Aujourd'hui je suis sage, et j'ai commencé à me changer moi-même. Rumi, poète persan. »

« Personne en Israël ne vivait en dehors des bombes. »

« Deux fois par an, des agents d'entretien retirent les petits bouts de papier fourrés dans les trous du mu des Lamentations. 
Les papiers sont ramassés dans des sacs en plastique puis enterrés au cimetière du mont des Oliviers. Une grande pelleteuse creuse le trou ; les prières sont déposées à l'intérieur et recouvertes de terre.
Le fossoyeur local entretient le site, qu'il replante chaque année, rituellement, d'herbe fraîche. »

« Mitterrand disait que son ultime dîner - les ortolans - réunirait en un seul repas le goût de Dieu, la souffrance du Christ et le sang éternel des hommes. »

« Lors du Congrés mondial des partisans de la paix, en 1949, Pablo Picasso dévoila le dessin d'une colombe tenant un rameau d'olivier dans son bec. L'oeuvre - inspirée de l'épisode biblique de l'arche de Noé, où la colombe revient avec un rameau feuillu pour signifier que les eaux du déluge se sont retirées - devint immédiatement un symbole universel d'opposition à la guerre. »

« Lors de la guerre russo-finlandaise de 1939, l'Union soviétique lâcha des centaines de bombes incendiaires sur la Finlande. Les bombes - plusieurs engins explosifs explosifs contenus dans une bombe géante - étaient mortelles, ce qui n'empêchait pas le ministre des Affaires étrangères soviétique, Viatcheslav Molotov, d'affirmer que ce n'étaient pas du tout des bombes, mais de la nourriture pour les Finnois affamés.
Les bombes furent surnommées, malicieusement, les corbeilles à pain de Molotov. 
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accompagner la nourriture. Ils inventèrent donc le cocktail Molotov pour faire passer le pain russe. »

« D'un côté du Mur, Cinnyris osea est connu depuis longtemps comme le souimanga de Palestine, l'oiseau national palestinien. De l'autre côté - et dans les années plus récentes - il commence à être appelé le souimanga d'Israël. »

« Chez moi, un tableau est une somme de destructions. Je fais un tableau, ensuite je le détruis. Mais à la fin du compte rien n'est perdu ; le rouge que j'ai enlevé d'une part se trouve quelque part ailleurs. Picasso. »

« C'était une ville qui gardait le souvenir du couvre-feu, un paysage brumeux de fantômes. »

« 465. Le mouvement dominant du Requiem de Verdi est celui qui mène du deuil accablant à la terreur absolue, il se sépare en plusieurs directions différentes, fanfares de trompettes et solos de flûte, mais revient toujours à la grosse caisse et à l'orchestre en pleine puissance. 
466. Le Requiem fut créé à Milan, en 1874, dans une église catholique où il était interdit d'applaudir.
467. Après la dernière de Schächter, Eichmann aurait dit : « Ces fous de juifs, qui chantent leur propre requiem. » 
468. Le metteur en scène d'avant-garde Peter Brook a dit un jour qu'une standing ovation était à coup sûr le signe d'un public qui s'applaudit lui-même. »

« Certaines personnes ont tout intérêt à maintenir le silence. D'autres ont tout intérêt à répandre la haine fondée sur la peur. La peur fait vendre, et elle fait les lois, et elle prend les terres, et elle construit des colonies, et elle aime faire taire tout le monde. Et, soyons honnêtes, en Israël on est très doués pour la peur, elle nous occupe. Nos hommes politiques aiment nous faire peur. Nous aimons nous faire peur les uns aux autres.Nous employons le mot sécurité pour faire taire les autres. Mais il ne s'agit pas de ça, il s'agit d'occuper la vie de quelqu'un d'autre. Il s'agit de contrôle. Donc de pouvoir. »

« Je n'ai plus le temps de haïr. Nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Investir dans notre paix, pas dans notre sang, voilà ce que nous disons. »

Quatrième de couverture

Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.

Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
 
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

Afin de restituer cette tragédie immense, de rendre hommage à l’histoire vraie de cette amitié, Colum McCann nous offre une œuvre totale à la forme inédite ; une exploration tout à la fois historique, politique, philosophique, religieuse, musicale, cinématographique et géographique d’un conflit infini. Porté par la grâce d’une écriture, flirtant avec la poésie et la non-fiction, un roman protéiforme qui nous engage à comprendre, à échanger et, peut-être, à entrevoir un nouvel avenir.

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés.

©(c) Patrice Normand_Opale_Leemage

Né à Dublin en 1965, Colum McCann est l’auteur de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle, National Book Award en 2009 et Meilleur livre de l’année (Lire), et Transatlantic ; ainsi que de trois recueils de nouvelles, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18. Après Lettres à un jeune auteur paru en 2018, texte à dimension autobiographique, Colum McCann nous livre une œuvre hors-norme, entre fiction et non-fiction, sur le conflit israélo-palestinien.
Il vit à New York avec sa femme et leurs trois enfants.


Éditions La Table Ronde, août 2020
510 pages
Traduit de l'anglais (Irlande)  par Clément Baude
Prix du Meilleur Livre étranger 2020