jeudi 14 janvier 2021

Arène ★★★★★ de Négar Djavadi

🎶 
Sometimes I feel like I don't have a partner
Sometimes I feel like my only friend
Is the city I live in, the city of angels
Lonely as I am, together we cry
I drive on her streets 'cause she's my companion
I walk through her hills 'cause she knows who I am
She sees my good deeds and she kisses me windy
Well, I never worry, now that is a lie
                                      🎶
Canal Saint Martin, les quartiers Est de Paris...des migrants délogés, et il aura suffi d'une vidéo, une seule vidéo, pour que le quartier s'embrase à feu et à sang. Une vidéo déformée, sortie de son contexte, ajustée, truquée pour se transformer en une véritable bombe à charge. La puissance de l'image. Celle que l'on tweete, retweete, diffuse sur tous les réseaux, celle qui est, en un millième de seconde, déjà vue, commentée, rebalancée par un doigté vertigineux. Elle ne détient aucune once de vérité, pourtant. Mais à elle seule, elle est capable de déverser un torrent de violences et d'embraser fatalement tout un quartier, dont certains lieux stratégiques deviennent le théâtre d'une guerre délirante. 
« Le même désir agite ces milliards de doigts impatients qui en une pression partagent, commentent, archivent, répondent, likent, retweetent. La facilité du geste et la vitesse des ondes ont simplement effacé la conscience de l'acte. »
Une réalité très bien analysée par Négar Djavadi qui livre ici un roman noir sur notre civilisation en déliquescence. « Au seuil d'un monde sans frontière et sans limites. » Pléthore de personnages entre en scène, mais rassurez-vous, Négar Djavadi, jamais ne nous perd. 
Un roman qui ravive le souvenir de la flambée dans les quartiers de Paris en 2015 suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, mis à part qu'à cette époque les réseaux n'étaient pas encore aussi présents et dévastateurs.
Aucun cliché. L'autrice dissémine, dans son talentueux récit, les onces d'humanité, de sincérité, de justesse, de complexité et de suspense que le lecteur attend, et témoigne de tristes réalités : nous vivons dans une société où la raison n'est plus, dans laquelle les politiques se préoccupent davantage de leur ego que de leur peuple, et ce dernier est bien moutonnier ... et comme disait Agatha Christie : « Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de loup ».

Une lecture intéressante et nécessaire. Une prise de conscience (si ce n'est pas déjà fait). Et inévitablement amène à la réflexion  : Quelle solution ? Une révolution organisée ? Un nouveau système politique ? Un nouveau système électoral et surtout une nouvelle façon de produire nos "élites" ? Comment réduire à néant leur shoot de pouvoir ? Et pour le peuple, comment s'affranchir de toute manipulation de masse ? Comment repenser notre vie par nous-mêmes ?... 
Tâche ubuesque. Et vous l'aurez compris, Arène dérange, interroge, percute. N'hésitez pas, ce livre est une véritable claque ! 
« Elle ne se plaçait pas du côté des victimes, ne cherchait pas à attendrir, à s'installer à la surface des émotions et à les remuer pendant des heures. Elle interrogeait l'émergence de la tragédie dans la banalité de notre quotidien et notre responsabilité face à elle. »
Sauf si vous recherchez une lecture plaisir, dans ce cas-là, il vaut mieux la remettre à plus tard ;-)
« C'est la fin qui est le pire, non, c'est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c'est la fin qui le pire [...]. » - en exergue - Samuel Beckett, L'Innommable 

« Son quartier, à cheval sur quatre arrondissements de Paris : Xe, XIe, XIXe,XXe,. 70% de cités. 43% de foyers non imposables. 25% de la population sous le seuil de pauvreté. Et aucune communauté n'est épargnée, Blancs, Noirs, Juifs, Arabes, Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Caribéens, tous ont leur misère à gérer. Et c'était censé expliquer les tunnels de contrariétés et de violences qu'ils traversaient tous les jours. L'odeur de pisse dans la cour. Les ascenseurs en panne pendant des mois. Les cafards qui couinent dans les murs. Les ivrognes échoués sur le trottoir. Les seringues près des poubelles. La castagne. La peur. La solitude. »

« Et maintenant c'était le tour de l'ado afghan, installé dans SA chambre ! Que cherche-t-elle à lui dire avec son rire équivoque ? Qu'il y a des problèmes plus importants que lui sur cette Terre ? Que les gens souffrent tandis que lui se la coule douce sous le soleil du capitalisme ? Comme s'il ne le savait pas. Comme s'il ne passait pas ses journées à chercher, avec un espoir prométhéen, des histoires fortes, denses, émouvantes, puissantes, susceptibles de traduire les tragédies de ce monde. »

« Qui ne connaît pas Paris, qui n'a en tête que les cartes postales ou les panoramiques démonstratifs des films français destinés à l'exportation, ne peut imaginer que ce quartier, à cheval sur quatre arrondissements, à l'est de la ville, est situé à seulement une trentaine de minutes à pied du très chic Marais. Contrairement à ces images édulcorées, ici se déploie le degré zéro de l'harmonie architecturale. Depuis les années 1950 jusqu'à aujourd'hui, les rénovations anarchiques, les démolitions successives et les constructions aléatoires sont la cause de frayeurs esthétiques et de soubresauts rétiniens chez qui ose lever le nez au ciel. »

« [...] les immeubles modernes de grande taille, à loyer modéré, probablement sortis d'esprits vengeurs n'ayant pas gagné l'appel d'offres pour la pyramide du Louvre, sont d'une laideur baroque à couper le souffle. Au manque d'esthétisme s'ajoute leur aspect étonnamment décati. Construits avec du matériel bon marché, ils paraissent déjà centenaires. Les boutiques et les magasins d'alimentation subissent le même sort : à peine rénovés, ils tombent déjà en ruine. À croire que plus un quartier est populaire, moins il mérite d'attention et de considération. Et en termes de popularité, avec son ancrage ouvrier à gauche remontant à la Commune et au-delà, et des vagues successives d'immigration, Polonais, Arméniens, Grecs, Belges, Italiens, Juifs ashkénazes, Marocains, Algériens, Portugais, Tunisiens, Juifs séfarades, Chinois, le triangle Belleville/Ménilmontant/Jaurès tient le haut du pavé. Après, c'est l'éternel engrenage. L'ajustement naturel du comportement humain à son environnement. La saleté, la crasse, les meubles défoncés abandonnés sur le trottoir, les bouteilles cassées, les filets de pisses séchés, les crachats...
[...] Terre promise des Damnés de la terre, au coeur de l'utopie ratée du Cosmopolitisme... »

« À cette hauteur, le boulevard s’étale à perte de vue, avec ses arbres maigrichons et nus. Elle aurait aimé - ça aussi c’était nouveau - que les fenêtres de son salon donnent de ce côté-là, au lieu de la cour intérieure, histoire de pouvoir se raccrocher parfois à son spectacle, fût-il pitoyable. C’est l’heure des couche-tard, des buveurs, des jeunes à la lisière des responsabilités. Et ces pauvres Chinoises frigorifiées, emmenées jusque-là pour trimer gratuitement dans les ateliers clandestins, les restaurants et rembourser les milliers d’euros qu’avait coûté leur voyage. Pas plus tard qu’il y a quelques mois, l’une d’elles avait été violée et laissée pour morte dans l’immeuble à trois numéros du sien. À cause de leur présence, personne n’avait acheté le trois-pièces des Mariani au premier, même bradé.
Qu’ont-ils en commun, eux tous qui partagent ce quartier ? Aucun événement fédérateur, aucune fête, et même plus l’indifférence. Parfois, Cathie a l’impression de voir la ruine se construire autour d’elle sans pouvoir agir. L’air lui-même sent de plus en plus la misère et la violence. Maintenant, il y a des soldats devant la synagogue de la rue de Belleville, des bandes de dealers à la Grange-aux-Belles et des prostituées assassinées. Quand elle dit qu’elle habite sur le boulevard de la Villette, on lui rétorque avec un accent complaisant « Ah, mais c’est un quartier de bobos ! ». Comme si une poignée d’intermittents du spectacle et de professions libérales, eux-mêmes bien souvent précaires, pouvaient quelque chose contre la pauvreté, le chômage ou la drogue ! Toutes ces phrases à l’emporte-pièce, entendues ici ou là, à la radio, à la télévision, sur les réseaux sociaux, que les gens vous balancent comme des vérités incontestables, la fatiguent. Elles lui donnent le sentiment d’évoluer dans un monde réduit aux dimensions d’une classe de primaire, avec des équivalences faciles à comprendre et des équations simples à résoudre. Pas besoin de déployer trop de neurones ni de secouer sa matière grise, il suffit de mémoriser quelques croyances et préjugés et de les recracher à l’identique. Il n’y a pas que notre vie qui est robotisée, pense-t-elle, notre pensée l’est aussi. Comment pourrait-il en être autrement dans un monde où des multinationales et leurs applications gèrent notre temps libre, nos loisirs, nos déplacements, nos relations, le contenu de notre assiette, de notre placard, notre sexualité ; où des objets exigent de nous des codes de reconnaissances, où des puces sont implantées sous notre peau ? Nous ne pourrions nous adapter à ce nouveau monde si nos attentes ne changeaient pas, si nous continuions à vouloir discerner les nuances et à chercher des explications au-delà des apparences. » 

« Après tout, qui parmi les gens qu'ils fréquentaient était authentiquement authentique ? Qui ? Qui ne s'était pas créé une version embellie de lui-même, un avatar séduisant à balancer dans les déjeuners entre collègues, les soirées entre amis, consolidé par des posts sur Facebook, LinkedIn ou Instagram, et protégé par le vernis rassurant de l'uniformisation à tout-va ? Combien de gens s'inscrivent-ils sur les réseaux sociaux sous pseudo pour enfin dire tout ce qu'ils pensent, en roue libre, affranchis des filtres de la bienséance ? »

« Depuis plus d'un an et demi, la dernière portion du canal, celle qui commence au niveau du pont de la rue Louis-Blanc, prolongeant le bassin des Morts, est envahie par une myriade de tentes où s'entassent des bandes de migrants, en majorité originaires d'Afghanistan. Pas loin de sept cents hommes et adolescents, peut-être neuf cents. À errer dans le quartier comme des âmes en peine. À attendre que le jour se fonde dans la nuit et la nuit dans le jour, que le temps passe et fasse tourner la roue d'un destin poisseux. [...] L'indifférence des riverains à leur égard peut s'interpréter comme l'acceptation silencieuse et fataliste d'une situation inextricable. Ou bien comme la négation volontaire de leur existence. Quoi qu'il en soit, une ambiance étrange enveloppe le quartier. D'un côté les habitants historiques, pressés, urbanisés ; de l'autre, ces fantômes, ces rôdeurs, ces zombies. Les walking dead d'une fiction grandeur nature déployée sur les rives champêtres du canal Saint-Martin. »

« Pourquoi ? Pourquoi est-ce vous que l'Existence choisit ? Pourquoi se précipite-t-elle soudain pour vous sauver, vous détruire, vous transformer, vous punir, vous récompenser, ou juste vous frôler, vous rappelant votre petitesse au cas où vous auriez l'orgueil de l'oublier ? »

« 13 novembre 2015 [...] son quartier, ravagé de part en part, figé dans la terreur, scruté, analysé, no-go-zonisé, était pourtant traversé par des histoires incroyables racontées en boucle dans les cafés, les cages d'escalier, les cours d'école, les supermarchés. Des récits de vie qui vous décalent à jamais de quelques pas et vous placent face à une nouvelle fenêtre à travers laquelle regarder le monde. »

« Lui rêvait de sortir de son immeuble sans risquer de croiser un candidat au martyre, de marcher sur un crachat, une seringue ou un rat mort, sans être obligé de contourner des poubelles éventrées, des meubles largués sur le trottoir, et bien sûr Pacha, le clochard historique de la rue Sambre et Meuse, édenté, malade, assis près d'une bouche d'aération, entouré de saletés en tout genre, le pantalon systématiquement sur les genoux et le cul à l'air. »
« L'histoire du gibet de Montfaucon, avec ses fourches monumentales, symbole de la peine de mort et de la cruauté judiciaire. Il imagine les corps pendus, exposés jusqu'au pourrissement, et le bruit incessant des chaînes dans le vent. « Dans ce profond charnier où tant de poussières humaines et tant de crimes ont pourri ensemble, bien des grands du monde, bien des innocents, sont venus successivement apporter leurs os », écrivait Victor Hugo à son propos dans Notre-Dame de Paris. Six siècles d'horreur en spectacle ! Sultanik n'est pas certain que ces maudits réseaux sociaux, chargés d'images de violence, de corps mutilés, de cadavres, qui tournent en boucle sous nos yeux déconcertés, sans aucune distance, ni aucun respect pour les morts, ne soient pas en fait nos gibets contemporains. »

« Ce qui importe chez eux : toutes les habitudes comportementales susceptibles d'être analysées, chiffrées, calculées, structurées par des machines d'une complexité inimaginable, puis stockées dans des rangées de serveurs, sur lesquels veillent des centaines d'ingénieurs. Chacune de ces personnes est un spécimen dont les goûts, les désirs, les attentes, les centres d'intérêts sont pris en compte à chaque instant pour aboutir à des propositions fictionnelles de masse et au chiffre tout à fait fabuleux de 97 345 heures de contenu visionnées sur BeCurrent à chaque minute qui passe sur cette Terre. »

« Voilà ce que ça donne quand la rue circule dans ton sang. La came, le goût du fric facile, les règlements de comptes. Ce n'est même plus leur quotidien à ces mômes, c'est leur héritage ...La machine est si bien rodée qu'elle les avale tout crus avant même qu'ils sachent écrire leur nom. Ils sont incapables d'imaginer la vie plus loin que le périmètre de la cité, à tourner en rond sur le scooter collectif pour protéger leur point de vente. Tant que tu macères dans ta boîte de conserve, collé à tes potes, à alimenter la bête et ramasser du flouze, à céder aux envies de vengeance qui dansent devant tes yeux, qu'est-ce que tu veux de plus ? Jusqu'à 20 000 euros par jour dans les bonnes périodes, tu m'étonnes que leur seule préoccupation c'est de veiller sur leur territoire, quitte à laisser quelques cadavres derrière eux. »

« Les responsables politiques, quel que soit leur bord ou le passé de leur parti, non seulement ne sont plus une solution, mais sont devenus, à cause de leur perméabilité au pouvoir ou leur cupidité, une grande partie du problème. »

Quatrième de couverture

Benjamin Grossman veut croire qu’il a réussi, qu’il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver, lui qui compte parmi les dirigeants de BeCurrent, une de ces fameuses plateformes américaines qui diffusent des séries à des millions d’abonnés. L’imprévu fait pourtant irruption un soir, banalement: son téléphone disparaît dans un bar-tabac de Belleville, au moment où un gamin en survêt le bouscule. Une poursuite s’engage jusqu’au bord du canal Saint-Martin, suivie d’une altercation inutile. Tout pourrait s’arrêter là, mais, le lendemain, une vidéo prise à la dérobée par une lycéenne fait le tour des réseaux sociaux. Sur le quai, les images du corps sans vie de l’adolescent, bousculé par une policière en intervention, sont l’élément déclencheur d’une spirale de violences. Personne n’en sortira indemne, ni Benjamin Grossmann, en prise avec une incertitude grandissante, ni la jeune flic à la discipline exemplaire, ni la voleuse d’images solitaire, ni les jeunes des cités voisines, ni les flics, ni les mères de famille, ni les travailleurs au noir chinois, ni le prédicateur médiatique, ni même la candidate en campagne pour la mairie. Tous captifs de l’arène: Paris, quartiers Est.
Négar Djavadi déploie une fiction fascinante, ancrée dans une ville déchirée par des logiques fatales.
Négar Djavadi est romancière et scénariste. Elle a publié un premier roman Désorientale (2016), succès de librairie unanimement salué, traduit en une dizaine de langues. Avec Arène, elle donne un roman qui surpasse le meilleur des scénarios.

Éditions Liana Levi, août 2020
426 pages

mardi 12 janvier 2021

Que sont nos amis devenus ? ★★★★☆ de Antoine Sénanque

Deux amis de longue date, Pierre Mourange et Camille Fusain. Le premier est directeur d'un Ehpad à Gouvieux, le deuxième, écrivain, en bute avec la page blanche. Ils sont liés par une amitié forte, libérée, proche de la relation amoureuse, j'ai envie dire. Si puissante que même « [une] trahison [peut devenir] en réalité l'abri de leur amitié ». Ils peuvent compter l'un sur l'autre et noient les épisodes fâcheux de leur vie en trinquant plus que de raison. 
« Il n'y avait pas de réponse claire à la question de savoir pourquoi certains préféraient au pollen quotidien le miel noir que ¨Pierre Mourange et ses deux amis aimaient butiner ensemble. Parce que c'était peut-être là et nulle part ailleurs qu'on s'amusait, chatouillé par les doigts des ombres. »  
Autour d'eux gravitent deux résidents hauts en couleur de l'Ehpad, Nikolas et Bouvieux, deux hiboux, asociaux mais ingénieux et téméraires quand il s'agira d'aider Pierre. Nous faisons aussi la connaissance de Blanche, la secrétaire de l'Ehpad, entichée de Pierre et déplorant un amour à sens unique, ainsi que de la femme de Pierre dont la relation est à un point de non retour. Et entre eux les deux amis, Mathilde, la fille de Pierre que Camille chérit comme sa propre fille. 
Un petit monde qui vivote paisiblement jusqu'à ce que Pierre soit accusé du meurtre de son psychanalyste, le docteur Petit-Jean. Entre alors en scène l'inspecteur Guise, un homme aigri, qui n'aura de cesse de s'acharner sur Pierre afin de prouver sa culpabilité et une commissaire qui, quant à elle, portera sur Pierre un jugement tout autre...

L'écriture semble légère mais sous cette première couche de légèreté se cache beaucoup de subtilité, de causticité, poussant à la réflexion. Avec que sont devenus nos amis ? (au passage, le titre est une citation du poète Rutebœuf), on s'interroge sur la vie, l'amitié, la mort, l'amour, la trahison, le temps qui passe, la mémoire, sur ce qui fait chacun de nous. Pierre le protagoniste porte un regard sur lui-même. Un regard acéré, profondément humain, un regard de médecin, et pour cause Antoine Sénanque est neurologue. Et nous, c'est aussi un regard sur nous-même que nous posons au fil des pages.
Un roman empreint de mélancolie, pimenté par une intrigue policière et des tournures de phrases absolument délicieuses.
D'aucuns y verront un quelconque ennui. D'autres, et j'en fais partie, y verront un moment de lecture suspendu dans le temps et bercé par une mélodie subtile et délicate, mêlant poésie et humour aiguisé.

« J'attendais ma famille.
Dans l'antichambre d'un cabinet de psychiatrie. Pour une séance de groupe. Le psychiatre s'appelle le docteur Petit-Jean, 43 rue du Cherche-Midi, Paris 7.
Je donne l'adresse parce que les psychiatres sont plus des lieux que des personnes. Des endroits où les rendez-vous avec vous-même coûte de l'argent. »

« J'ai 52 ans. Mes proches et une myriade de gens que je connais à peine mais qui ont des avis sur ma vie me conseillent de faire attention. À quoi ? À tout. Il ne faut pas que je mange gras, il ne faut pas que je boive d'alcool, il ne faut pas que je fume, il faut que je porte un casque quand je vais à vélo dans Paris. Il faut surveiller ce que je respire, ce que je touche, ce que je pense. Il faut que je fasse très attention, globalement. Je me demande quel mal j'ai pu faire à la vie pour devoir consacrer autant d'efforts à m'en protéger. »

« On finissait par se sentir triste de la tristesse des autres et laisser celle de nos coeurs s'y atteler.      « Prends garde à la douleur des choses » murmurait l'ange gardien de nos humeurs, car le cabinet du docteur Petit-Jean donnait des coups de grâce. Le moral, hésitant sur son fil, trébuchait au passage de sa porte et découvrait qu'il restait du fond sous les pieds qui croyaient l'avoir touché. »

« S'il s'appelait Pierre, c'est qu'il ne disait pas toujours « je » quand sa pensée parlait de lui. Il disait Pierre comme pour un autre, pour la distance qui le séparait de lui-même. »

« Le silence durait. Il manquait une horloge qui aurait mis l'ennui en musique. »

« L’œil mauvais, le rictus dédaigneux, la peau humide, le parfum tabac-bière, il avait tout. Il déroulait silencieusement le catalogue de la médiocrité. C'est précisément ce qui touchait la commissaire, le côté complet et ce quelque chose qui lui rappelait son père, le « las » dans les gestes, dans le regard, dans la manière. Elle avait d'emblée décidé de bien l'aimer. Malgré les jugements contraires. »

« Guise ne s'était pas marié, sa famille s'était consumée sans génération à venir, il lui restait une soeur dans le Nord qui n'aimait pas les flics. Il avait vécu seul. Il avait sur les femmes les mêmes opinions que sur les homosexuels, les communistes et le poisson mal cuit. Arrêtées.
Sa vie était parfaitement dénuée de sens, mais avait son but, sa grandeur d'homme insignifiant : il voulait arrêter un criminel. Pas une petite racaille comme celles qui'il avait poursuivies sans entrain tout au long de sa carrière. Non, un homme authentiquement menaçant, si possible d'une classe sociale supérieure, intelligent, arrogant et qu'il confondrait seul. »

« Comment expliquer cette perte d'amour global ? Il était plus simple de tout réduire à une histoire de couple, bien à distance de l'horizon véritable du désamour. Trop vaste pour être pensé, trop lourd pour être supporté. On pouvait encore croire à une question de personne ou de moment et qu'il suffirait après un peu de temps de reconnaître en piochant dans ses réserves. Mais en réalité, on ne conservait pas ses capacités d'amour intactes. »

«- T'as remarqué qu'il y avait de plus en plus de connards à Paris ?
- Oui, répond Camille, c'est normal, le con est devenu une espèce protégée. C'est le couvre-feu pour les autres. La ville n'autorise la circulation que des gardiens de l'ordre moral, les surveillants qui font respecter les vertus civiques et chassent les dissidents. On n'arrête pas de féliciter les cons, donc ils montent en puissance. C'est l'effet récompense. Quand tu es montré en exemple, tu prends de l'assurance. Ils forment l'axe du bien, ceux qui pensent air pur, trottoirs propres, vélos, trottinettes, tous les jours décorés du grand ordre des aseptisés, dans les journaux, sur les murs, à la télé. Ça finit par leur monter à la tête toutes ces félicitations. Maintenant, ils seraient capables de t'étrangler pour t'apprendre à respecter l'oxygène. En t'en privant radicalement. Leurs mains gantées de vert ne laissent pas de traces et ils ont un bon avocat, Maître du Comme il faut, un ténor du barreau qui obtient toujours la grâce des criminels qui agissent en état de légitime morale. 
- C'est pas seulement Paris...
- Non, c'est sûr, c'est un grand sujet la connerie, ça dépasse nos murs, c'est de la sociologie et de la médecine aussi. C'est le quatrième agent infectieux reconnu après les bactéries, les virus t les prions : très contagieux, très virulent, très présent. Avec la démographie galopante, le problème ne peut que s'aggraver. [...] Il y a une étude anglaise. On a perdu 14 points de QI depuis l'époque victorienne. À chaque génération, on devient plus con. C'est scientifiquement prouvé et ça s'accélère. Des Norvégiens qui viennent d'étudier la question prévoient une perte de 7 points de QI pour chaque nouvelle génération. Ils ne proposent pas de solution sauf manger plus de poisson, mais c'est des Norvégiens. »

« « Faire le point », règle matinale et militaire du docteur Crapal, surnommé « Crapaud » par les hiboux [résidents de la maison de retraire] qui aimaient l'entendre au pluriel. Il était bizarrement jeune, sur la frontière de la quarantaine. Il ne faisait pas plus, pas moins non plus, mais il n'avait pas les marques de la reconnaissance de son âge. Le regard ne brillait pas, la démarche manquait d'impulsion, la jeunesse avait laissé un mot d'absence à sa place encore tiède mais vide. »

« Pierre se méfiait de ceux qui n'entretenaient pas d'amitié avec la mort. Ils n'étaient de vrais amis de la vie. Ils pouvaient paraître lui manifester bruyamment leur attachement en ne sortant jamais sans protection, sans revêtir un uniforme défensif pour chaque activité en plein air, sans serrer leur ceinture de sécurité au moindre pas, sans surveiller tous les paramètres de leur biologie, l'état de leurs poumons, de leur coeur, de leur cerveau...tout cela ne faisait pas des amoureux de la vie, mais des comptables qui augmentaient leur recette de jours. Ils surveillaient leurs dépenses, en jugeant sévèrement les cigales qui laissaient couler leur santé entre leurs mains, hommes sans conscience. »

« Il n'y avait pas de réponse claire à la question de savoir pourquoi certains préféraient au pollen quotidien le miel noir que Pierre Mourange et ses deux amis aimaient butiner ensemble. Parce que c'était peut-être là et nulle part ailleurs qu'on s'amusait, chatouillé par les doigts des ombres. »


« 
« Au secours...Au secours...» [...]
Anodins en apparence, mots à bords coupants tracés sur les veines d'une amitié. »

« L'accès au monde de la santé lui avait été refusé en tant que praticienne, elle avait trouvé une autre voie pour y pénétrer. Puisqu'elle avait raté médecine, elle était devenue malade. »

« Passer son chemin était sa manière avec les erreurs commises. Et le silence valait mieux que toutes les excuses, puisqu'à ses yeux, aucun pardon n'était jamais mérité. »

« On devrait toujours remplacer le mot « personne » par « très peu de gens », répondit Nikolas. Personne ne pouvait craquer le génome humain, personne ne pouvait créer l'intelligence artificielle, personne ne pouvait créer les nanorobots. Au XXIème siècle, il y a toujours quelqu'un derrière personne. »

« Paris était devenu une sorte de grande nouille molle qu'on servait aux touristes, aux retraités et aux migraineux de l'âme, ceux qui avaient toujours une céphalée d'avance, qui ne supportaient rien, le bruit, les fumées, le mouvement. Les défenseurs du plat, du calme, du sain, du monde meilleur pour eux. Les chieurs. Ils avaient recouvert la ville d'un produit stérilisant. Une sorte de pesticide anti-individus, un agent vert extrêmement toxique pour les hommes de bien qui agissaient mal, un défoliant de forêts intimes qui créait du désert dans les coeurs tolérants.
Personne ne vivait ensemble. Paris était la capitale de la solitude. Pierre croisait des troupes qui ne regardaient rien, fermés sur leurs écouteurs, meurs écrans. Les travaux pullulants rétrécissaient les voies de passage. Les voitures s'entassaient misérablement dans les culs-de-sac. Il ne retrouvait rien dans ces rues, aucune complicité avec cette ville qu'il avait aimée. Il marchait plus lentement qu'avant. Il essayait de gagner des courses secrètes contre ceux qui le dépassaient, mais c'était inutile. Les passants passaient plus vite, sans avoir l'air d'accélérer tellement le pas, alors que lui s'essoufflait pour tenir leur rythme. Dernier des courses de solitude. »

« Avec ceux qu'il aimait, il pensait que son silence était ouvert et transparent. Un lieu d'accueil où on ne servait rien ou bien des demi-mots suffisants pour comprendre le nécessaire. Lourde erreur. Personne ne comprenait à demi-mot, à mots couverts, à mot non prononcé. »

« Lise entrait bien dans sa solitude, comme il le fallait, ajustée à elle, sans forcer, sans ambition d'y échapper. On n'y pénétrait qu'avec son propre bagage de chagrin, avec lequel il fallait avancer. Compagnons de solitude, voilà tout. Ceux qui mettaient la barre plus haut, du côté du bonheur, ou ceux qui voulaient venir en aide devaient passer leur chemin. Il n'y avait pas de secouristes dans cet espace et les couples marchaient côté à côté en suivant chacun sa trace. On ne faisait qu'un, pour toujours, qu'avec soi-même. »

Quatrième de couverture

Pierre Mourange, 52 ans, docteur et directeur d’une maison de retraite près de Paris, père et mari lointain, tombe un jour sur un revolver dans le cabinet de leur thérapeute familial. Par curiosité, il le prend et y laisse ses empreintes. Manque de chance, le soir-même, le psychanalyste s’en sert pour se suicider, faisant de son patient un coupable tout trouvé. C’est du moins ce que va vouloir prouver l’inspecteur Guise, petit homme limité mais hélas pugnace. Mourange devrait s’inquiéter, mais après tout, entre la prison des jours et celle de la santé, la différence est-elle si évidente ?
Evidemment que oui, parce qu’ici, dans cette vie, il y a Camille, le frère de cœur connu dans l’enfance, écrivain flamboyant, célibataire amoureux de l’existence qu’aucune injonction à manger bio, faire du sport et honnir le whisky ne pourrait arrêter ; il y a les hiboux, deux pensionnaires de l’EPAHD, l’un ancien juge d’instruction au cœur tendre et discret, l’autre ingénieur brillant spécialisé dans le piratage des réseaux étatiques : ici il y a l’amitié qui tient Mourange debout. Et puis Mathilde, sa fille qu’il n’a pas secourue, une nuit, dans le passé, et pense avoir perdue depuis. Mais cette affaire, loin de l’écrouer, va lui permettre de se libérer ; de voir que ses amis sont prêts à se mouiller pour lui ; de laisser revenir certains mauvais souvenirs ; de rencontrer une commissaire qui lui rappellera qu’il peut aimer encore. De réaliser que sa vie, comme sa fille, ne sont finalement pas si loin.
Avec une grâce, un humour et une vérité sans faux-semblants, Antoine Sénanque revient pour nous offrir une formidable histoire d’amitié, d’amour et d’existence telle qu’on la sait : fragile mais pleine de surprises, et de beauté parfois.

Antoine Sénanque est l'auteur, chez Grasset, entres autres de Blouse (2004), La grande garde (Prix Jean Bernard, 2007), L'ami de jeunesse (Prix Découverte Figaro Magazine, 2008), Salut Marie ! (Prix Version Femina, 2013) et Jonathan Weakshield (2016).

Éditions Grasset, mars 2020
220 pages

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 »À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre