mardi 9 mars 2021

La bête à sa mère ★★★★☆ de David Goudreault

« Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune en amatrice. » 

J'ai pris une véritable claque dans la figure en lisant ce livre. 

Le narrateur nous confie que plus jeune, il était témoin des suicides de sa mère, et que très tôt dans sa jeunesse, il a été séparée d'elle, sans autre forme de procès, sans réel accompagnement, sans humanité. 
« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »
Et c'est avec effroi que l'on devine la détresse de ce jeune enfant, privé de toute affection, qui s'enferme dans sa solitude, avec ses traumatismes et sa rage. Et c'est avec effroi aussi que l'on assiste à l'inévitable descente aux enfers...
« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. » 
Le narrateur, bien équipé niveau cruauté, homophobe, sexiste, manipulateur, violent... est un écorché vif. Il nous embarque dans sa tête, où ça défile à une allure complètement déjantée.  
Pas de répit pour nous lecteur. Le récit est scandé, ponctué de savoureuses expressions québécoises - elles sont expliquées dans un glossaire en fin de livre.
Un récit à la fois drôle et tragique.
Un premier roman vif, percutant, cru, déstabilisant, dérangeant. 

« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »

« Mon arrivée à l'école secondaire s'est éclairée d'une prise de conscience : l'essentiel dans les milieux hostiles n'est pas d'être le plus fort mais le plus fou. C'est documenté. »

« Il ne faut pas juger un homme avant d'avoir boité dans ses prothèses. »

« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. »

« L'argent est la mère de tous les vices, c'est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n'est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. Peu importe la devise, peu importe l'endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d'abandonner son corps, sa force et son temps pour de l'argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l'hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l'argent reste. J'en avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Quatrième de couverture

Ma mère se suicidait souvent.
Ainsi commence la confession d’un jeune adulte, qui ne se remet pas de la séparation d’avec sa mère, survenue en bas âge. Ses propos vibrent d’une rage contre ceux qui la lui ont arrachée. Sa mère devient sa véritable obsession, il pense l’avoir localisée à Sherbrooke. Mais saura-t-il se faire accepter par celle qu’il a tant idéalisée ?
     D’où vient que le récit de cet homme manipulateur, sans pitié, accro aux jeux et à la pornographie, touche profondément le lecteur ? David Goudreault, grâce à son écriture inventive et colorée d’un humour mordant, sait partager l’empathie poétique qu’il a pour son protagoniste. On s’émeut des observations et pensées bancales du marginal, on rit de ses références littéraires approximatives lorsqu’il cite à tour de bras Platon, Shakespeare ou Coluche...
    Ce magnifique premier roman révèle un monde dur, qui abandonne à lui-même un jeune homme avec lequel il n’a jamais su communiquer. Un anti-héros dont la bruyante solitude nous bouleverse.
« Il me fallait de l'argent. Pour mon automédication et pour acheter des fleurs à ma mère. On ne se pointe pas chez les gens les mains vides. Il faut des fleurs ou une arme, c'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2018
233 pages
Prix des nouvelles voix de la littérature
Grand Prix littéraire Archambault 2016
Présélection du Prix France-Québec
Finaliste du prix Ringuet de l'Académie des lettres du Québec

samedi 6 mars 2021

La bête et sa cage ★★★★☆ de David Goudreault

Absolument dingue ce livre. 
Le milieu carcéral m'intrigue, il m'arrive de passer devant la prison de Fresnes et à chaque fois, je ressens quelque chose de particulier, en l'espace de quelques secondes, j'essaie de me projeter derrière ces murs. J'imagine ces hommes et ces femmes, enfermées, privées de liberté. J'imagine l'insalubrité mais je me trompe peut-être. Derrière ces fenêtres sales, l'intérieur est possiblement nickel, propre, accueillant. Je me surprends à vouloir que les conditions soient saines à l'intérieur. Ces hommes et ces femmes ont été jugés, ils et elles ont commis des actes plus ou moins répréhensibles, et une peine, plus ou moins longue, a été prononcée à leur encontre, mais, je ne leur souhaite pas le pire, étrangement. 

Et quand bien même, condamnés à vivre entre quatre murs, la vie continue pour eux, les hormones continuent de travailler, les pulsions d'exister et leur psyché continue de ruminer. 
La bête est ici un homme et dans sa cage, il n'est pas tout seul et doit s’accommoder des autres détenus,  de leur testostérone, de la hiérarchie établie, de la privation, du manque ... de tout. D'amour surtout. 
La bête n'est pas belle, et pourtant, pourtant j'ai eu envie de lui venir en aide. La bête à sa mère avait justement besoin d'une mère et de son amour. Il en a été privé. 
Alors forcément, ça s'est détraqué en lui. 
Je n'ai pu rester insensible à sa naïveté, touchante.
Ses réflexions d'incarcéré sont percutantes.
Un enculé en mal d'être. Qui se cherche.

Je n'aurai plus aussi souvent l'occasion de repasser devant la prison de Fresnes, la faute à la maladie qui nous a enlevé le papa, le papy, mon beau-papa que je visitais alentour, mais il y a une chose dont je suis certaine, c'est que j'ai très envie de découvrir le troisième et ultime tome de la Bête. Abattre la bête. J'appréhende. La puissance des mots, la force des deux premiers tomes m'ont quand même bien troublée, bien secouée... mais c'est en se confrontant à ce genre de parcours de vie que l'on peut  aussi grandir, il me semble. J'ai appris, en lisant La bête et sa cage, que notre société a des failles. Je le savais déjà. Une piqûre de rappel. Douloureuse. On devient la bête. On ne naît pas bête. 
Il y a des blessures qui ne guérissent pas. 

Une écriture maîtrisée, non dénuée d'humour, oui, vraiment. J'ai ri ! 
Oui mais voilà, ce n'est pas la douce lecture apaisante. 
Ce n'est ni tendre ni reposant.
Donc une lecture qui vaut le détour, à mon avis, mais à qui il faut ménager le moment adéquat.

Prologue
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté.
Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d'isolement. Mon avocat vient tout juste de m'apporter papier et crayons. Il prétend que ça m'aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J'ignore ce qu'ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.
La dernière fois que j'ai commis un meurtre, j'avais tout noté. Les experts s'en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas. » 

«  Question sodomie, je suis un homme passif ; j'attends que ça passe. Dès mon atterrissage en prison, j'ai conclu que c'était la meilleure attitude à adopter. Me débattre excitait mon agresseur. Déjà que je n'éprouvais aucun plaisir, je n'allais pas attiser le sien.
La société est pleine de préjugés face aux enculés. On ne fait rien de mal pourtant. Ce sont les enculeurs qui se salissent les mains, entre autres. Particulièrement dans les cas d'agressions sexuelles, comme celles que je subissais depuis mes premières heures de détention. Toutefois, les préjugés pèsent toujours sur le dos de l'enculé, et c'est le cas de le dire. Je n'ai jamais voulu l'être et n'ai jamais rien fait pour en arriver là. C'est très néfaste pour l'estime de soi, être enculé. Cependant, on traite jamais personne d'enculeur. C'est une injustice profonde. Pour mon malheur, ce n'est pas demain la veille que nous verrons se lever des groupes de défense des enculés. »

« J'aspirais, dans un avenir plus ou moins rapproché, à établir des relations professionnelles plutôt que sexuelles.
Je tiens à préciser qu'en prison, ce n'est pas de l'homosexualité. C'est de la gestion de surplus de testostérone en circuit fermé, de l'intermittence circonstanciée. » 

« J'ai moi-même goûté à sa médecine la première fois que j'ai osé me refuser à lui. J'avais beau hurler, me débattre, lui rappeler que je venais de tuer une vieille femme sans défense, il n'était guère impressionné. Il me l'a signifié d'un vif coup de tête dans la mâchoire. Il me manque encore une palette et demie. L’État devrait me payer de nouvelles dents sous peu. C'est un des avantages sociaux des parias de la société, le dentiste gratis.
Ça ne paraît pas à l'écrit, mais depuis, je siffle davantage que je ne parle. Je fais des efforts pour articuler et réduire l'effet de ventilation. C'est difficile d'établir ma réputation de gangster avec cette fuite d'air. Les menaces sont toujours moins senties lorsque sifflotées. Ve vais t'affaffiner, enfant de ssshienne ! Vous voyez....»

« Et puis malade mental aux yeux de qui ? C'est qui, la norme, qui peut prétendre être sain d'esprit ? Toute la société est infectée. A petite échelle, je suis un malade mental, mais avec un peu de perspective je deviens un symptôme social. Je suis le fruit défendu de votre arbre pourri jusqu'aux racines. »

« J'aurais une réduction de peine. En plus, j'avais un plan d'avenir : je ferais des conférences et des ateliers de croissance personnelle à ma sortie. Mon agente doutait de l'abondance de demandes pour un cas comme moi. Elle n'entamait en rien mon optimisme. Les récits de résilience avec des parcours tortueux, ça excite la populace et fait pouiller les journalistes. On aime les modèles, surtout les modèles accidentés bien débosselés par le système. Ça sécurise les contribuables. J'allais leur sortir le grand jeu ! »

« En-dedans, on a un peu de drogues et beaucoup de médicaments. Surtout dans notre aile de coucous. On a tous des diagnostics, plus ou moins légitimes. Au milieu de ces toxicomanes de longue date, normal que le marché de la pilule soit florissant. Si ce n'était pas ça, on trouverait autre chose, simple question de disponibilité. Vous croyez que les Inuits se feraient chier à sniffer de l'essence si un vendeur de poudre opérait sur leur banquise ? »

« Édith devait procéder à une première évaluation avant de m'envoyer voir le docteur. Ça me laisserait le temps de développer mon argumentaire. Si je parvenais à convaincre cette jeune agente fraîchement sortie de l'école, je duperais le médecin facilement. On n'a jamais une deuxième chance de faire une première bonne dépression. »

«  La vie, ce n'est pas une boîte de chocolats, c'est une poutine. On a rarement un goût pur, distinct. Tout est pogné, mélangé ensemble. Un peu plus de frites ou de fromage dans ta bouchée, mais ça baigne toujours dans la sauce. Pareil pour la vie et ses problèmes ; l'alcoolo vient avec un peu de dépression, l'anorexique pratique l'automutilation, le schizophrène marne dans la pédophile entre deux psychoses. Les obsédés de l'évaluation clinique appellent ça de la comorbidité. Moi, j'appelle ça la triste réalité. »

« L'érotisme et la violence ne sont jamais loin, d'où la sexualité brutale et les violences conjugales. Éros prend Thanatos avec un strap-on clouté depuis la nuit des temps. C'est documenté jusqu'aux grottes de Lascaux. »

« Il y a trop de malaise à parler des races de nos jours. C'est ça, le véritable racisme, cette obstination à tout niveler sans reconnaître les différences. Les Noirs aiment le sport, les Jaunes aiment les mathématiques, les Bruns aiment les tapis et les Blancs aiment étendre leur territoire et exterminer ce beau monde. C'est documentaire ; filmé et documenté. Faut se dire la vérité, y a pas de gêne à être les vainqueurs impénitents asservissant la majeure partie de l'humanité. J'en suis fier, moi ! »

« Les poètes sont encore plus paresseux que les détenus. Ils ne remplissent pas le quart de leurs pages, c'est du grand n'importe quoi. Je voulais de la vraie lecture alors j'ai fouillé par moi-même. J'ai repris Le Secret, pour la quatrième fois. Avec la ferme intention de le finir. Puis je me suis trouvé une histoire de dragons avec des chevaliers et de la magie, ça c'est toujours bon. Le genre le dit : c'est fantastique ! »

Quatrième de couverture

Sur les conseils de son avocat, un jeune adulte condamné à seize ans de prison raconte son quotidien. On suit avec étonnement les lubies délirantes de ce prisonnier singulier qui, malgré la violence de ses codétenus et sa propre toxicomanie, demeure décidé à faire sa place parmi les grands criminels. De petits en grands méfaits, cet homme naïf, narcissique, sans pitié et pourtant terriblement attachant, construit ce qu’il voit déjà se dessiner comme une fulgurante carrière de mafieux, tandis qu’il croit avoir trouvé en Édith – son agente correctionnelle – le grand amour rédempteur : elle est folle de lui, il en est persuadé. Truculent, sensible et vibrant, La bête et sa cage plonge dans la réalité d’un univers carcéral brutal. Tour à tour grave et drôle, le roman est brillamment porté par l’écriture inventive et percutante de David Goudreault, et vient distordre la frontière entre bourreau et victime : si la folie pousse au crime, n’est-ce pas la société qui rend fou ?
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est  une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront ? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2019
252 pages

vendredi 5 mars 2021

Yoga ★★★★☆ de Emmanuel Carrère

Un autoportrait bouleversant que nous livre Emmanuel Carrère. Il se peint dans ses livres, toujours, mais là, je dois dire que j'ai été surprise. Il m'a semblé que le regard qu'il pose sur lui-même dans ce livre est beaucoup plus cash que d'habitude.  
« La littérature, enfin la littérature que je pratique : c’est le lieu où l’on ne ment pas. »
L'écriture est toujours aussi belle, et j'ai savouré "Yoga"

"Yoga" n'est pas un livre de développement personnel. 
Emmanuel Carrère avait envisagé d'écrire un « petit livre souriant et subtil sur le yoga qui pourrait être utile à plein de gens, car derrière ce que l’on peut prendre pour de la gymnastique se cache une exploration, et en principe, une transformation de la conscience ». Mais la vie l'a entraîné « dans des parages plus orageux ». L'attentat de Charlie, une dépression bipolaire et un passage à Sainte-Anne l'ont fait dévier de cette trajectoire apaisante. 

"Yoga" à l'instar de la vie, n'est pas un long fleuve tranquille, et même si l'on débute assis sur un zafu dans un cadre certes strict voire austère pour de longues séances de méditation Vipassana, la méditation sera de courte durée. Et le retour aux choses concrètes de la vie en est d'autant plus vertigineux. La vie est multiple, elle est joie, passion, rencontre, elle est aussi deuil, chute, tunnel aussi... et "Yoga" est la lumière au bout de ce tunnel.
« Il est vital, dans les ténèbres, de se rappeler qu'on a aussi vécu dans la lumière et que la lumière n'est pas moins vraie que les ténèbres. Et je suis certain que cela peut être un bon livre, un livre nécessaire, celui qui ferait tenir ensemble ces deux pôles : une longue aspiration à l'unité, à la lumière, à l'empathie, et la puissante attraction opposée de la division, de l'enfermement en soi, du désespoir. »
Emmanuel Carrère parle du yoga, de la méditation, il parle des réfugiés, du terrorisme, il parle de feu son éditeur, de ses livres, il parle de lui, il parle de la vie, et son récit m'a parlé.  

« Si tu fais advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu n'auras pas fait advenir te tuera. » Évangile apocryphe de Thomas

« « Venez, voyez », dit le Christ aux gens qui ont entendu à son sujet toutes sortes de rumeurs contradictoires, et cela me semble être toujours la meilleure politique : venir voir, avec le moins de préjugés possible ou en ayant, au moins, conscience de ces préjugés. »

« Je bénis le hasard du voisinage qui m'a fait atterrir au dojo de la Montagne, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, plutôt que dans un de ces groupes new age qui commençaient à se multiplier, où on vous incitait à ouvrir vos chakras en brûlant des bâtonnets d'encens. »

« Il faut avoir ouvert le bassin, ouvert la poitrine, ouvert les épaules, avoir aligné les bandhas, aligné les chakras, maîtrisé toutes les techniques de pranayama, et alors seulement cette grande chose mystérieuse et transformatrice qu'est la méditation vient d'elle-même. Tout ce qu'on a fait avant ne visait qu'à la rendre possible. Quelqu'un qui se présente dans une école de yoga Iyengar en demandant naïvement si en plus des postures on va faire un peu de méditation, on le regarde avec indulgence mais tout de même comme un demeuré. On lui explique gentiment que ce que les gurus à la mode et les livres de développement personnel appellent méditer ou rien, c'est du pareil au même : si on n'a pas fait le long travail préparatoire, on peut passer des milliers d'heures sur un zafu à se concentrer sur sa respiration ou sur l'espace entre ses sourcils, on pourrait aussi bien faire la sieste. »

« Nous buvions beaucoup, au temps des étés à l'Arcouest, et les amis qui venaient buvaient pas mal aussi. Moins toutefois que Jean-François Revel, que nous croisions au Codec de Paimpol, poussant son caddie exclusivement rempli de bouteilles de pinard, lui-même apoplectique, sans cou, renfrogné, et avec ça capable encore d'écrire des livres éblouissants d'intelligence acerbe et de lucidité. Je n'en connais pas de meilleur sur Proust, pas de vues plus justes, ni plus orwelliennes, sur le totalitarisme et l'obscénité des intellectuels de gauche, et j'aime que le même homme ait cultivé, comme Simon Leys dont il partageait l'indépendance d'esprit, de si diverses curiosités. Je ne me doutais pas que sa merveilleuse anthologie de la poésie française, trente ans plus tard, me sauverait pratiquement la vie. »

« Méditer bourré, c'est absurde, je suis d'accord, mais je me persuadais alors que j'observais mon ivresse. Car l'intérêt de la méditation - ce pourrait être une seconde définition -, c'est de susciter en soi une espèce de témoin qui espionne le tourbillon de vos pensées sans se laisser emporter par elles. Vous n'êtes que chaos, confusion, marmelade de souvenirs et de peurs et de fantômes et de vaines anticipations, mais quelqu'un de plus calme, à l'intérieur de vous, veille et fait son rapport. Évidemment, l'alcool et les drogues font de cet agent secret un agent double, pas fiable du tout. Pourtant je continuais, j'ai toujours plus ou moins continué et si je m'obstine à écrire ce livre, ma version à moi de ces livres de développement personnel qui marchent si bien en librairie, c'est pour rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel : que les pratiquants d'arts martiaux, les adeptes du zen, du yoga, de la méditation, de ces grandes choses lumineuses et bienfaisantes que j'ai toute ma vie courtisées, ne sont pas forcément des sages ni des gens calmes, apaisés et sereins, mais quelquefois, mais souvent, des gens comme moi pathétiquement névrosés, et que ça n'empêche pas, et qu'il faut, selon la forte phrase de Lénine, « travailler avec le matériel existant », et que même s'il ne vous conduit nulle part on a raison malgré tout de s'obstiner sur le chemin. »

« La santé psychique, selon Freud, c'est d'être capable d'aimer et de travailler, et depuis bientôt dix ans j'en étais à ma grande surprise devenu capable. »

« Freud a une seconde définition de la santé psychique, aussi éclatante que la première : c'est qu'on n'offre plus de prise au malheur névrotique, seulement au malheur ordinaire. Le malheur névrotique, c'est celui qu'on se fabrique soi-même, sous une forme affreusement répétitive, le malheur ordinaire que vous réserve la vie sous des formes aussi diverses qu'imprévisibles. Vous avez un cancer, ou, pire encore, un de vos enfants a un cancer, vous perdez votre travail et tombez dans la misère : malheur ordinaire. Pour ma part, j'ai été très épargné par le malheur ordinaire : pas de grand deuil encore, pas de problème de santé ni d'argent, des enfants qui font leur chemin, et j'ai le rare privilège de faire un métier que j'aime. Pour ce qui est du malheur névrotique, par contre, je ne crains personne.  »

« La visée de l'art n'est pas la décharge momentanée d'une sécrétion d'adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d'une vie entière, d'un état de quiétude et d'émerveillement. » Glenn Gould

« [...] c'est cela, la révolution, une des révolutions de la méditation. Au lieu de considérer avec animosité des pensées dont on n'est pas trop fier, au lieu de chercher à les éradiquer, on se contente de les observer sans en faire un drame. Parce qu'elles existent, parce qu'elles sont là. Ni vraies ni fausses, ni bonnes ni mauvaises : de micro-événements psychiques, des bulles à la surface de la conscience. Si on les envisage ainsi, sans même qu'on s'en rendre compte elles perdent de leur empire et de leur nocivité. Ne pas les juger, ses propres pensées, pas plus que son prochain. Les prendre pour ce qu'elles sont, les voir comme elles sont. Oui, c'est une troisième, et peut-être la plus juste, définition de la méditation : voir ses pensées comme elles sont. Voir les choses comme elles sont. »

« Il a 300 articulations, le corps. La circulation sanguine mobilise 96 000 km d'artères, de veines et de vaisseaux sanguins. Il y a 16 000 km de nerfs. La surface des poumons, dépliée, est celle d'un terrain de foot. Le yoga, petit à petit vise à faire connaissance avec tout cela. À le remplir de conscience, d'énergie, de conscience de l'énergie. On ne s'en doute pas quand on va s'inscrire à un cours pour la première fois. On en attend d'être en meilleure santé, et plus calme. On en attend de gagner un peu de profondeur stratégique [...] Face aux agressions de l'extérieur, chacun a plus ou moins de capacité de repli, plus ou moins de profondeur stratégique. Meilleure santé, calme, profondeur stratégique, on obtiendra tout cela en faisan du yoga, mais ces bienfaits ne sont que retombées, avantages collatéraux. Sans forcément le savoir, et même si on s'en tient comme moi à des chemins faciles, dans la montagne à vaches, on est en route vers autre chose. »

« Quant à observer sa respiration sans que l'observation la change, ça n'est pas difficile, c'est impossible. C'est impossible mais on y tend. On est là pour ça. »

« Le yoga est une machine de guerre contre les vritti, c'est-à-dire les mouvements qui agitent le mental : clapot, houle, vagues, courants profonds, coups de vent ou bourrasques qui rident la surface de la conscience. Pensées parasites, incessant bavardage qui nous empêchent de voir les choses comme elles sont : vipassana. »

« Toute personne qui pratique un art martial comprend à un moment ou à un autre qu'il ne s'agit pas de réussir une performance mais de faire advenir quelque chose à l'intérieur de soi. D'éroder l'ego, l'avidité, l'esprit de conquête et de compétition, d'éduquer sa conscience pour lui donner accès à la réalité sans filtre, aux choses comme elles sont. Tout ce à quoi on s'applique avec sérieux et avec amour, du kung-fu à l'entretien des motocyclettes, peut être qualifié de yoga. »

« Le jour va vers le crépuscule, la nuit vers l'aube, yin est un yang en germe, yang un yin en devenir, et nous sommes pris dans les courants de cette incessante métamorphose. Il est vain de leur résister mais utile de les reconnaître et quelquefois possible de les anticiper. Ça aide à vivre d'avoir conscience que tout moment est un passage, que l'apogée annonce le déclin, et la défaite la victoire future. C'est utile quand la vie vous sourit de savoir qu'elle va vous passer à tabac et quand on tâtonne dans les ténèbres que la lumière va revenir. Ça donne de a prudence, ça donne de la confiance. Ça aide à relativiser ses états d'âme. Du moins ça devrait. »
«  Ma vie que je croyais si harmonieuse, si bien fortifiée, si propice à l'écriture d'un essai souriant et subtil sur le yoga, courait en réalité au désastre, et ce désastre n'est pas venu de circonstance extérieures, cancer, tsunami ou frères Kouachi qui sans crier gare donnent un coup de pied dans la porte et abattent tout le mon à la kalachnikov. Non, el est venu de moi. Il est venu de cette puissante tendance à l'autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri et qui s'est déchaînée comme jamais et qui m'a toujours chassé de mon enclos. »

« Si obsédé que soit Emmanuel Carrère par la perte, la violence et la folie, ses livres s'acheminent toujours vers une fin où surgit un espace de joie. Leur force est d'être écrits par quelqu'un qui sait ce que cette joie coûte. » extrait d'un article sur Emmanuel Carrère écrit par Wyatt Mason. 

« J'ai beaucoup répété qu'il faut respecter ses souffrances, ne pas les relativiser, que le malheur névrotique n'est pas moins cruel que le malheur ordinaire, mais quand même : rapporté à l'arrachement qu'on vécu et que vivent ces garçons de seize ou dix-sept ans, un type qui a tout, absolument tout pour être heureux et se débrouille pour saccager ce bonheur et celui des siens, c'est une obscénité que je me vois mal leur demander de comprendre et qui donne raison au point de vue de mes parents selon lequel, pendant la guerre, on n'avait pas tellement le loisir d'être névrosé. »
Page 336 du roman
Martha Argerich joue la Polonaise de Chopin,
et lui fait entrevoir le paradis l'espace de cinq secondes, 
de 5'30'' à 5'35''. 
« Par procuration, mais accès. On sait qu'il existe. »
« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur. 
»
Louise Labé, Sonnets

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression.
La méditation et le terrorisme. 
L’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. 
Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble.

Éditions P.O.L, août 2020
392 pages