jeudi 24 avril 2025

Chiennes de garde ★★★★★ de Dahlia de la Cerda

Treize portraits de femmes.
Treize nouvelles, qui parfois se répondent et qui parfois aussi retournent les tripes, empreintes d'humour noir, elles confirment surtout qu'il ne fait pas bon être une femme au Mexique et dénoncent des tragédies. 
C'est poignant. Vif et tranchant. 

"Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante."

« Ça me rend triste de savoir qu'on nous a chassés parce qu'on avait la peau brune et peu de moyens, parce que c'est ce qui s'est passé. Le gouvernement a appelé ça "assainissement du centre historique" ; la simple vérité, c'est qu'ils voulaient nous chasser parce que nous n'étions pas beaux à voir, et que nous étions pauvres. Et même si on est pauvre et qu'on a le teint hâlé, on a le droit d'avoir un logement. Ici, dans la colonia, tu vois bien, notre maison est modeste mais digne. On a une grande cour remplie de plantes et de l'espace pour nos petits animaux. On élève des poules et des dindons, et il y a aussi une grande cuisine et quatre chambres. C'est par le travail et par l'effort qu'on a obtenu toutes ces petites choses, en famille. Les promoteurs et le gouvernement sont responsables de la violence, ils construisent des maisons inhumaines : des appartements de deux pièces et une salle de bains, même pas quarante mètres carrés. »
Nouvelle "Que Dieu nous pardonne" 

« Les gens me demandent pourquoi. Pourquoi si j'ai le capital économique, culturel et politique, je n'aspire pas au pouvoir. Il y a même des dames qui me traitent d'"ingrate" parce que je gâche une place pour laquelle plein de femmes ont donné leur vie avant moi. Mais attends, leur combat, en fait, c'était pour que j'aie le choix, pas pour m'obliger à prendre un poste juste parce qu'elles ont lutté au sein du mouvement des suffragettes. Tu comprends ?
La politique, ça ne m'intéresse pas, parce que les femmes au pouvoir ont tendance à masculiniser leur apparence ou à porter des tenues maternelles de peur de se faire traiter de salopes. Angela Merkel, par exemple, s'habille presque toujours en rose, en rose! comme une petite mamie gentille, mon amie. Elle a figuré au moins dix fois en tête de la liste des politiques les plus influents du monde. Regarde-la, observe bien et dis-moi un peu, qu'est-ce que tu vois ? Elle a anéanti sa féminité, comme ces femmes qui se coupent les cheveux quand elles se marient pour cesser d'être séduisantes, en signe de respect pour leurs époux. Argh, non, quelle horreur. »
Nouvelle  "Constanza"

« Comme tu peux le voir, je ne suis pas seulement un joli minois avec un corps super fit, je suis aussi une femme informée et cultivée. Je lis le journal tous les jours parce que même si le pouvoir ne m'intéresse pas, je veux être assise à côté de lui. Mon père m'a toujours dit que j'avais un charme étrange. Un peu comme Anne Boleyn, dont certains historiens affirment qu'elle était moche, mais attirante. Moi, en me regardant dans le miroir, je ne perçois pas ce charme. Je vois plutôt une belle femme, pas non plus une splendeur, mais belle tout court, oui. Mon père affirme que j'ai un truc spécial, la sérénité du visage, la capacité à être magnanime même pour les décisions les plus délicates, la docilité. Plus que tout, ce qui me rend attirante, c'est la docilité. »
Nouvelle "Constanza"

« Voleuse, voyou des rues, peut-être, mais avec des principes : je m'attaquais à des fils à papa, que des mecs, les meufs et les pauvres j'y touchais pas. Comme je suis dans le culte de la Santa Muerte, de la niña blanca, je sais que le mal que tu fais se retourne toujours contre toi. Et dépouiller des rupins, c'est pas de la méchanceté, c'est de la justice, n'est-ce pas chéri ? »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"

« J'ai mis mon pantalon kaki, une veste à capuche noire et je me suis collée une casquette. Parfois on doit tout risquer pour mettre à bouffer sur la table. "Mon pote, file-moi deux trois cailloux de crack et prête-moi ta machette." Il y a des opportunités qui te transforment en monstre. J'ai serré mon scapulaire de saint Judas et je me suis vouée au Diable, parce que pour ce genre d'affaires, tu peux pas compter sur Dieu. La vida loca a des conséquences, "les rêves volent, attrape qui peut". »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"




« Dans le dossier d'investigation, on disait que sur le chemin du retour, tu t'étais fait surprendre par au moins trois types, qui avaient essayé de te voler ton portable, mais que la situation avait dérapé. Dérapé ? Dérapé ? Ça veut dire quoi, une agression qui dérape ? J'ai demandé à l'enquêteur avec un nœud dans la gorge. Et je n'ai pas pu m'empêcher de faire la comparaison, monsieur le commissaire, si ç'avait été un homme, comment ça se serait passé, une attaque qui dérape ? Ils le tuent, ils le poignardent et voilà, fin de l'histoire. Mais pourquoi ils l'ont violée, torturée, étranglée ? Pourquoi une telle différence entre deux situations qui dérapent ? Parce que c'était une femme, il m'a répondu. Mais il a quand même refusé d'inscrire le féminicide comme circonstance aggravante. Je les hais, je les hais tellement. »
Nouvelle "La Huesera"

« Le Mexique est un énorme monstre qui dévore les femmes. Le Mexique est un désert fait de poudre d'os. Le Mexique est un cimetière de croix roses. Le Mexique est un pays qui déteste les femmes. Je suis devenue complètement obsédée par le sujet comme la fois où je me suis prise de passion pour Le Seigneur des Anneaux et où j'ai été jusqu'à apprendre l'alphabet elfique. C'est comme ça que je suis tombée sur l'histoire d'un père qui, dans sa quête de justice pour sa fille assassinée, s'est rendu à un meeting du maire de son village et lui a donné le dossier d'investigation en personne pour qu'il l'aide à résoudre l'affaire. Le politique a dit d'accord. Quelques heures plus tard, don Chema a retrouvé le dossier dans la poubelle. Ana s'est jetée d'un pont parce que les crétins qui l'avaient violée n'ont pas été envoyés en prison, et Teresa s'est suicidée quand ils ont laissé son mari violent sortir de prison. Des mères qui cherchent leurs filles. Des villes entières couvertes de croix roses. Des villes couvertes d'avis de disparition de jeunes filles. Des déserts d'os. Des lacs qui dévorent les femmes. Des femmes mortes qui surgissent des fleuves, des fossés, des sables du désert. Des corps jetés à la poubelle, dans des sacs noirs. De la pâtée pour chien. Des femmes jetables. Des femmes décapitées. Des femmes étranglées. Des femmes démembrées. Des femmes violées. »
Nouvelle "La Huesera"

« La psychologue commençait à croire que c'était peut-être vrai, que la vie n'était pas faite pour tout le monde, quand elle a eu l'idée de me raconter une histoire qu'elle avait lue dans un livre, il s'appelait "Les Jeunes Mortes", c'est ce qu'elle a dit.
La Huesera est une femme très vieille, très très ancienne, genre doña Bigotes. Hey, pause, d'ailleurs elle est morte, s'il te plaît, dis-moi qu'elle est là-bas avec toi et qu'elle te fait à bouffer. Bref, poursuivons. Toujours est-il que la Huesera vit quelque part dans l'âme. Et c'est où l'âme ? Dans le cerveau ? La Huesera vit dans le cerveau ? Bon, bref, la Huesera est une dame qui peut imiter le cri de tous les animaux, et d'ailleurs elle s'exprime plus par des miaulements, des croassements, des braillements et des cuicuis que par des mots. Son devoir, même si je pense que vu son nom, c'est assez éloquent, consiste à collecter les os. Bref, pour te la faire courte, il s'avère que, la Huesera collectionne les os, c'est son passe-temps, plus spécifiquement les os de loup. Elle les cherche, elle les rassemble, et quand elle a un squelette complet, elle allume un bûcher et reconstitue le corps du loup. Elle chante. Elle chante. Elle chante. Et va savoir comment, quel genre de sorcellerie c'est, ce truc, les os se couvrent de peau, de muscles et de poils, et soudain le loup se met à courir sur la route. Attends, ce n'est pas ça le plus fou. Le plus fou, c'est que tan-dis qu'il court en hurlant à la lune, le loup se transforme en femme. Une femme qui court en riant aux éclats.
À la fin de l'histoire, elle m'a dit : "Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante." »
Nouvelle "La Huesera"

Quatrième de couverture

"Le Mexique est un énorme monstre 
qui dévore les femmes. 
Le Mexique est un désert 
fait de poudre d'os.
Le Mexique est un cimetière 
de croix roses.
Le Mexique est un pays 
qui déteste les femmes."

Une jeune héritière d'un empire narco fait construire une tombe digne d'un palace à sa meilleure amie assassinée; une migrante tuée revient à la vie, bien résolue à se venger de ses agresseurs; une sorcière invoque le seigneur des Ténèbres pour se débarrasser de sa voisine et de ses chiens qui défèquent dans son jardin; une femme devient tueuse à gages pour subvenir aux besoins de sa famille... Qu'elles soient femmes au foyer, influenceuses, trafiquantes, riches ou pauvres, les héroïnes de Chiennes de garde sont déterminées à résoudre leurs problèmes par elles-mêmes, car elles savent que, s'il y a bien une chose sur laquelle elles ne peuvent pas compter, c'est sur l'aide de Dieu.

Composé de treize histoires liées, aussi féroces que fascinantes, ce premier livre de Dahlia de la Cerda décrit sans complaisance les difficultés et les dangers dus au simple fait d'être née femme au Mexique. Écrites à la première personne, ces histoires offrent au lecteur une plongée dans les différentes réalités, sociales et politiques, de ce pays. Dotée d'un talent immense pour restituer le discours de rue et d'une bonne dose d'humour noir, Dahlia de la Cerda nous rappelle que "la vie est une chienne, c'est pour ça qu'il faut ruer dans les brancards".

Dahlia de la Cerda Autrice et activiste, Dahlia de la Cerda vit à Aguascalientes (Mexique).
Diplômée en philosophie, elle a travaillé dans une usine, a été serveuse dans un bar et vendeuse dans un marché aux puces. En 2019, elle remporte le prestigieux Premio Nacional de Cuento Joven Comala pour Chiennes de garde. Elle codirige le collectif féministe Morras Help Morras.
 
Éditions du Sous-sol,  janvier 2024
234 pages
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Lise Belperron

mercredi 23 avril 2025

La Baronne perchée ★★★★☆ de Delphine Bertholon

Première découverte de l'autrice Delphine Bertholon avec ce dernier roman. Sa plume sensible m'a chaudement attrapée et touchée.

L'histoire de Mathilde et de sa fille Billie s'entrecroisent et nous fait pencher, malgré le deuil, du côté de l'amour et de la vie. En toute simplicité, avec beaucoup d'humanité.

Vous êtes plusieurs à partager votre enthousiasme pour la lecture des romans de Delphine Bertholon ; je rejoins votre club avec plaisir 😉

« Côme monta jusqu'à la fourche d'une grosse branche, où il pouvait s'installer commodément, et s'assit là, les jambes pendantes, les mains sous les aisselles, la tête rentrée dans le cou, son tricorne enfoncé sur le front.
Notre père se pencha par la fenêtre :
Quand tu seras fatigué de res-ter là, tu changeras d'idée ! cria-t-il.
Je ne changerai jamais d'idée, répondit mon frère, du haut de sa branche.
Je te ferai voir, moi, quand tu descendras !
Oui, mais moi, je ne descendrai pas.
Et il tint parole. »
ITALO CALVINO, Le Baron perché 

« Là-bas, l'absence de Mathilde était palpable à la manière des fantômes dans les films d'épouvante : au début, Léo la voyait partout. Elle habitait chaque recoin, chaque objet, Mathilde dans la brosse à dents rose aux poils recourbés, dans le plaid à carreaux, dans la stupide collection de bateaux en bouteille. Mathilde dans la poussière qui dansait le matin. Dans la fumée des clopes. Dans le gel douche au Monoї. Pour calmer le nouveau-né, Léo lui passait Solitude de Billie Holiday, cette chanteuse de blues qui avait inspiré son prénom. Mathilde était fan: leur seul luxe, à l'appartement, était une platine vinyle Pioneer. Les paroles collaient parfaitement à la situation: In my solitude you haunt me... There's no one could be so sad... I know that I'll soon go mad... Tout un programme. Léo, à l'époque, n'écoutait que de la techno. Il aimait les musiques qui faisaient taper le cœur, pas se briser. »

« Depuis toute petite, Billie adorait les couchers de soleil ; ça lui faisait des remous dans le ventre. Ce soir-là comme souvent, elle se mit à pleurer. Ce n'était pas de la tristesse, jamais, c'était autre chose. De la gratitude, peut-être. Oui, c'était ça: de la gratitude. Pour la beauté du spectacle, pour le fait d'être en vie, pour cette nature capable de telles métamorphoses, pour l'impression de petitesse que l'on ressentait, pour la modestie, pour l'évidence que demain, tout recommencerait. Parce que si le soleil se couchait, à coup sûr il se lèverait, et cette certitude, c'était de l'espoir pur. Les crépuscules étaient chaque jour différents mais Billie avait remarqué que les couchers de soleil les plus spectaculaires advenaient après ces journées pénibles où le vent avait soufflé trop fort. Une récompense, en quelque sorte, ou une compensation. Le ciel alors changeait sans arrêt, d'une minute à l'autre, les nuages prenaient des formes, des textures et des couleurs variées, en strates, en nappes, en filaments; c'était l'heure rêvée des paréidolies, il y avait des anges et des monstres marins, des trains à grande vitesse et des petits oursons. Il ne fallait jamais aller se chercher un truc à grignoter à ce moment-là, on risquait de rater ce qu'il y avait de plus chouette. »

« Dis-moi que tu m'aimes, papa. Que je te manque.
Dis-moi que si je rentre, tu vas réapparaître.
Dis-moi que si je reviens, tu vas ressusciter. »

« D'une manière générale, les traditions, ce n'était pas son truc. Il n'avait jamais oublié de le lui souhaiter, pas une seule fois, mais c'était toujours sur le ton de celui qui vous annonce la mort de quelqu'un. Ses « joyeux anniversaire » sonnaient comme « l'enterrement aura lieu dimanche », puis il partait très vite ou changeait de sujet. Il ne lui faisait jamais ni gâteau ni cadeau, pas même une petite carte. Il y a quelques années, Billie lui avait demandé si, "par hasard", Mathilde ne serait pas partie un 4 août ? Il était devenu tout blanc, puis avait mur-muré : « Quelque chose comme ça. » Elle avait donc pris l'habitude de se fêter toute seule. Ce jour-là, elle prévoyait un événement spécial, un petit plaisir secret et solitaire, si possible inédit. Pour ses neuf ans, sur la plage de Socoa, elle avait essayé la glace à la réglisse. Elle n'avait pas aimé ça, mais c'était intéressant. Pour ses dix ans, elle s'était baignée toute nue dans l'océan, en enlevant sa culotte de maillot malgré le rivage bondé. Pour ses onze ans, six mois après leur emménagement ici, elle s'était offert un tour de manège sur le sublime carrousel 1900 qui, chaque été, s'installait près du pont. L'année dernière, elle avait vidé dans l'évier toutes les bières du frigo et accusé le « mange-briquet » d'être devenu alcoolique. Que ferait-elle pour ses treize ans ? Elle n'en avait pas la moindre idée; toute son énergie avait été dépensée pour mettre au point sa retraite en forêt. Mais, soyons clair: jamais elle ne tiendrait encore deux semaines dans cette cabane. »

« Léo ne savait rien de Mathilde, Mathilde n'avait jamais su grand-chose de Léo, il avait menti à Billie pendant presque treize ans, et Billie était partie habiter dans les arbres. Il se rendait bien compte, aujourd'hui, qu'effacer le passé ne le faisait pas disparaître... En revanche, les non-dits, visiblement, faisaient disparaître les enfants. »

« Peut-être n'était-il pas trop tard pour devenir un bon père.
Peut-être que les silences, comme les malédictions, pouvaient se conjurer. »

Quatrième de couverture

Un briquet pour le feu, des provisions, des vêtements, de l'eau. Alors que ses camarades prennent la route des vacances, Billie a décidé de prendre le large. Inspirée par sa lecture du Baron perché, elle s'installe dans une cabane au milieu des arbres, dans un parc d'accrobranche désaffecté face à l'océan.

Que fuit-elle ? Elle ne le sait pas bien elle-même. Sans doute, l'indifférence de Léo, son père, enfermé dans le chagrin. Quand ce dernier découvre la disparition de sa fille, il ne sait par où commencer, tant le fossé entre eux s'est creusé. Alors que Billie attend, dans son refuge de feuilles, elle est approchée par un inconnu, qui la cherche pour d'autres raisons.

Avec la sensibilité et le souffle qui caractérisent son écriture, Delphine Bertholon signe avec La Baronne perchée une ode à l'énergie de la jeunesse et un émouvant roman sur nos racines, qu'elles nous portent ou nous enferment.

Éditions Buchet & Chastel,  février 2025
238 pages 

dimanche 13 avril 2025

Prenez moi pour une conne ★★★★☆ de Guillaume Clicquot

Alors qu'ils viennent de marier la dernière, Xavier, le mari d'Orane, lui adresse un mail pour lui dire qu'il est temps de tourner la page, qu'il a rencontré quelqu'un, qu'il ne peut malheureusement pas faire autrement que de la quitter, en lui intimant, bien entendu, le conseil de ne pas s'inquiéter, qu'il lui assurera un confort financier...
Ben voyons !
Xavier : le mal alpha dans toute sa splendeur ! Narcissique à souhait, autocentré, l'autocritique bannie de ses habitudes, misogyne. Allez corsons le trait en ajoutons la vulgarité en présence de ses amis mals alphas tout comme lui, lâcheté et la manipulation. Un patriarche magnanime ... beau portrait, non ?
En ouvrant "Prenez-moi pour une conne ?", nous plongeons dans la tête d'Orane de Lavallière, "une petite bourgeoise soucieuse de son confort et de sa sécurité", une femme blessée au plus profond de son être par la trahison de ce mari, elle qui a tout sacrifié pour sa famille.
Il s'en passe des choses dans ses méninges et dans son corps après cette rupture. De la honte à la culpabilité, de l'hyperactivité à l'épuisement psychologique et à la dépression en passant par le sentiment d'impuissance... Pour remonter la pente, obsédée par son mari, un seul défi à relever : le supprimer !
Ça tombe bien, tout le monde la prend pour une conne 😅 ( le trait est un peu forcé même !) Mais in fine, "il faut beaucoup de patience , d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne".

Écrit par le scénariste du film "Maman ou papa", pas de doute que cette histoire puisse être aisément adaptée au cinéma !

Un roman noir à l'humour caustique qui fait réfléchir sur la condition des femmes, hautemenent diplômées qui ont dû renoncer à la vie professionnelle après leur mariage, par tradition, pour se dévouer corps et âme à leur mari et leurs progénitures. Et qui dénonce plutôt bien le patriarcat.

N.B : Quelques erreurs d'orthographe et de frappe qui me surprennent toujours !

« Message de l'auteur

En étudiant la quatrième de couverture de ce roman, certains de mes fidèles lecteurs diront que je suis obsédé par le thème de la séparation. Ils n'ont pas totalement tort, c'est ce que je crains le plus. Cela étant dit, ce récit porte plus spécifiquement sur la violence de la trahison. Plus l'amour, l'amitié, la confiance et la complicité sont grands, plus l'être trahi est atteint. Or, je crois que les traîtres n'ont aucune idée des dégâts qu'ils font ou, pire encore, s'en moquent, pensant que leurs victimes se remettront. Depuis que je vis de mon écriture, j'ai eu à surmonter à plusieurs reprises la cruauté de ces désillusions humaines. Pour quelqu'un qui offre sa confiance, ses souvenirs, ses sentiments et ses émotions, son humour et son autodérision, ses forces et ses faiblesses, les ravages sont colossaux, les cicatrices profondes et la résilience incertaine. Récemment, une de ces injustices destructrices est arrivée à l'une de mes proches, faisant écho à ma propre expérience. Mon empathie fut donc totale. J'étais sous l'emprise de cette pulsion colérique et néanmoins velléitaire qui nous fait fantasmer un acte chevaleresque. J'avais envie de réagir à sa place, de punir son bourreau, avant de m'avouer, comme elle, impuissant. Alors, je me suis interrogé sur cette impunité : qu'est-ce qui est le plus cruel en définitive ? La violence physique ou la violence psychologique ? 
Maintenant que je vous ai avoué tout cela, je vous demande de m'oublier, d'oublier que je suis un homme. Je vous place désormais entre les mains d'Orane de Lavallière, 58 ans. Laissez-vous porter par sa voix de femme: elle a tant de choses à raconter... »

« J'apprécie de plus en plus ces documentaires animaliers. Le monde est si simple pour ces créatures. La nature ne se pose pas de questions, l'instinct de survie est la loi et l'équilibre des espèces n'entraîne aucun jugement. J'envie cette existence psychologiquement paisible. Toute ma vie, je me suis posé des questions, toute ma vie je me suis sacrifiée pour les autres, toute ma vie je me suis préoccupée du « qu'en dira-t-on ? ». Tu sais, Xavier, combien je suis un être civilisé, en contrôle permanent et en angoisse perpétuelle. Suis-je plus heureuse que ce scarabée qui n'a pour seule peur que celle de mourir ? »

« Nathalie était pour moi ce que Lili des Bellons était à Marcel Pagnol, une bouffée de liberté. 
Ses parents tenaient un petit restaurant de fruits de mer à Luc-sur-Mer, une ville voisine. Les miens appréciaient leur cuisine, leur accueil chaleureux, et admiraient leur courage. Et ils étaient sincères. Leur génération, qui, lorsqu'ils étaient enfants, avait connu la guerre, la faim puis la reconstruction, avait encore le sens du mérite et de l'effort ; leurs valeurs ne se limitaient pas à la seule réussite financière. »

« Ne le prenez pas pour vous, mais vous savez, le suicide est la forme extrême de la communication. Consciemment ou inconsciemment, mettre en péril sa vie est l'ultime moyen que les humains utilisent pour envoyer un message aux vivants. Que ce soit juste une tentative ou un acte imparable, que ce soit en silence ou de façon spectaculaire, le suicide est porteur de sens, même si celui-ci est ensuite interprété comme une fuite, une décision irrémédiable.
C'est toujours plus acceptable pour ceux qui restent de se dire que le désespoir est incurable et qu'ils ne pouvaient rien y faire. L'impuissance est plus facile à avouer que la culpabilité. »

« - Il n'empêche que, quand je vois toute la misère du monde, je me fais honte de vous ennuyer avec mes états d'âme.
Françoise sourit.
- Vous êtes amusante. Vous minimisez déjà votre état. Vous parlez de déprime au lieu de dépression et vous trouvez toujours quelque chose qui vous est supérieur pour vous effacer.
- Je suis catholique, c'est dans ma culture.
- Moi je dirais que c'est parce que vous êtes une femme. Vous vous autocensurez avant même d'essayer. Beaucoup de sociologues estiment que, si on a peu de femmes à la tête des grandes entreprises ou de l'État, c'est à cause de cela.
- Oui, c'est toujours de notre faute...
- Un peu quand même!
- Oui, mais on part avec un handicap : « La femme doit sans cesse conquérir une confiance qui ne lui est pas d'abord accordée. »
La psy fut surprise par cette citation et moi aussi d'ailleurs. J'ai rarement la mémoire des mots d'auteur. Celle-ci avait donc dû me marquer.
- Vous avez lu Simone de Beauvoir? Vous m'étonnez! ironisa Françoise.
- J'ai l'air si coincée que ça ?
- Franchement ?... Oui ! 
Je sentais qu'il y avait plus de provocation que de franchise dans cet aveu. J'en souriais donc. Et elle poursuivit sur ce registre.
- Mais si vous avez lu cette bonne vieille Simone, vous avez dû prévoir ce qui vous est arrivé. Donc vous avez fait l'autruche. 
Là, je le pris comme une agression. Cette nouvelle vérité m'irritait.
- Oui ! Parce que je ne sais pas me battre! On n'apprend pas aux petites filles à se bagarrer, on ne les encourage pas non plus, contrairement aux garçons, dixit Simone. J'ai fait de la danse, pas du rugby ! Curieusement, mes parents préféraient que je me foule la cheville plutôt que je revienne du sport avec le nez cassé, l'arcade sourcilière ouverte et deux dents cassées. Alors, oui, je suis prudente, oui, je n'aime pas le risque et les conflits : j'aime mon confort ! C'est cela que vous vouliez m'entendre dire ?
Françoise semblait contente de son effet et de ma réaction. 
- Tout à fait. Et ce n'est pas une honte. Il faut juste l'assumer puisque c'est un choix conscient. C'est même votre droit, quoi qu'en dise « Simone », qui, soit dit en passant, n'avait pas d'enfants et donc pas les mêmes responsabilités que vous. Maintenant, quels outils, quelles armes avez-vous utilisés pour conserver cette paix, ce confort ?
Je m'arrêtai, repensant à tous mes renoncements silencieux, toutes les fois où j'avais joué les aveugles, les naïves, toutes ces occasions de me mettre en colère que j'aurais évitées en feignant de ne rien comprendre.
- Vous voyez, Orane, il faut beaucoup de patience, d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne. »

« - [...] continuez de passer pour une conne ! C'est une bonne méthode : les gens se dévoilent plus facilement quand ils ne se sentent pas en danger. »

« - Il avait dû le sentir. Comme disait notre « copine Simone » : « Personne n'est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu'un homme inquiet pour sa virilité. » Vous deveniez son « semblable » et il vous a plaquée pour se protéger.
- Oui. Et il a trouvé une autre idiote pour l'aduler aveuglément. Pour lui, les femmes sont des animaux de compagnie qu'on pique ou qu'on abandonne quand ils sont trop vieux. »

« Nathalie et Françoise, chacune à leur manière, m'avaient fait prendre conscience de mes fantasmes mortifères. Je n'ai jamais souhaité le décès de personne, ce n'est pas dans ma nature. Le malheur ou la malchance, même des gens les plus odieux, ne m'ont jamais réjouie. J'ai toujours été contre la peine de mort, je n'admettais pas qu'on réponde à la violence par la violence. Pourtant mon vœu le plus cher était maintenant que Xavier crève dans un accident de voiture, dans un crash d'avion ou d'une crise cardiaque.
Le constat était évident : j'avais changé et je détestais ce que Xavier avait fait de moi, cet être haineux, gangrené par l'injustice. Il me fallait vivre à présent avec ces macabres prières en moi, que seule une intervention divine pouvait exaucer. »

« 3 heures 36... C'est drôle quand j'y pense, Xavier : si tu ne t'étais pas obstiné à vouloir remplacer les radiateurs des chambres, jamais je n'aurais trouvé le moyen de te tuer. Oui, quelle ironie! C'est toi qui m'as refilé le tuyau. Mais pourquoi je te parle? À l'heure qu'il est, soit tu dors, soit tu es mort. Dans les deux cas, tu ne m'écoutes pas, tout au plus tu m'entends. Ça ne change pas trop, finalement. Tu n'as jamais réellement pris en considération mes avis. Tu les suivais certes pour les problèmes quotidiens, matériels, mais pour le reste tu t'en foutais. Tu m'as délégué tout ce qui t'emmerdait et m'imposais ta loi lorsque j'empiétais sur ta liberté ou que je te demandais des petits sacrifices. Notre relation était à sens unique. Ma psy, que tu ne rencontreras jamais, m'a énormément aidée à décrypter ta personnalité. Tu la détesterais comme tu détestes Nathalie. Les hommes de ton genre ne supportent pas les confidences entre femmes, ces discussions secrètes qui échappent à tout contrôle patriarcal et rendent parano celui qui en est le sujet.
L'horloge du four m'indique l'heure et je soupire. Je pars m'allonger sur le canapé du salon, ici peut-être vais-je trouver enfin le sommeil ? J'essaie de me raccrocher à des idées plus douces. Je repense à l'amitié qui était née entre Françoise et moi. »

« 4 h 30... Ce que je te raconte, Xavier, est récent. Eh ouais! Ce n'est que fin janvier que j'ai eu cet éclair de génie. Je me suis vraiment sentie légère à ce moment-là et pourtant je n'avais ni le courage ni l'envie de passer à l'acte. Comme l'avait diagnostiqué Françoise, j'étais trop attachée à mon confort bourgeois pour risquer de finir mes jours en prison. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que les pauvres, eux, n'hésitent pas : ils n'ont rien à perdre. Non, moi, ce qui m'a traversé l'esprit, c'est de publier un bouquin. J'avais suffisamment de matière pour écrire un roman policier, mettre sur le papier ce crime fantasmé qui prenait forme. J'aurais pu me venger de toi à coups de clavier, mon bon Xavier, t'humilier avec mon livre en tête de gondole. Je me voyais déjà interviewée par Augustin Trapenard à « La Grande Librairie » : j'y aurais détruit ton honneur, ta réputation, ton image, peut-être même ta relation avec Annabelle. Certes, ma dénonciation n'aurait pas été autant cataclysmique que les révélations de La Familia grande de Camille Kouchner, mais ta déchéance m'aurait suffi. Hélas pour toi, je ne l'ai pas fait. En revanche, je comprends à présent l'impudeur de tous ces gens qui écrivent. C'est une vraie thérapie que de poser sur le papier ses névroses traumatiques. J'imagine que, après ce défouloir, les auteurs ont l'esprit libéré, que leurs souffrances enfermées dans ces pages n'en ressortent jamais. Quel écrivain n'a d'ailleurs pas débuté son œuvre par un récit autobiographique et combien d'entre eux se sont arrêtés là ? J'aurais voulu débrancher mon cerveau et le séquestrer dans un coffre, être inconsciente, insouciante pour enfin t'oublier. Mais cela, c'est l'apanage des enfants. Moi, mon obsession de te voir mort ne me quitta plus. Cela dit, à cette époque, la virtualité de mon meurtre me suffisait pour me défouler, et Françoise Vantalon me servait de livre sur lequel je déposai mes maux. J'aurais pu en rester là. Tu te rends compte, Xavier, qu'il y a encore cinq mois tu ne risquais rien ? Et puis ça a été le déclic. »

« L'éclectisme des affaires me permit aussi de mesurer l'amplitude des dérives humaines et des horreurs auxquelles sont confrontés les enquêteurs. Dans ce métier-là, on ne pouvait pas rester naïf bien longtemps face aux comportements des suspects et manipuler tous ces gens n'était pas évident. »

Quatrième de couverture

« Je m'appelle Orane de Lavallière, j'ai 58 ans. J'ai sacrifié tous mes diplômes pour me dévouer à ma famille et à la réussite de mon mari, Xavier. Ma mission de mère au foyer accomplie, ce salopard m'a quittée pour une jeunette. Une histoire banale. Il m'a prise pour une conne, et il n'avait pas tort. Endormie par mon confort de vie et aveuglée par mes certitudes de petite bourgeoise naïve et coincée, je n'ai rien vu venir. Xavier m'a détruite. Je me suis relevée. Pourtant son souvenir m'obsède, son existence me ronge. Je me sens impuissante. À moins que... »

Grand Prix du Polar 2023 de Forges-Les-Eaux, Prenez-moi pour une conne... est un roman qui brise les codes du genre. Avec un humour corrosif et une plume acérée, Guillaume Clicquot se glisse dans la peau d'une femme meurtrie qui découvre peu à peu que l'image qu'elle renvoie d'elle-même est un atout fabuleux pour éliminer son mari.

Scénariste original des films « Papa ou maman » et « Joyeuse retraite », véritables succès au box-office, Guillaume Clicquot fait de cette histoire machiavélique, un récit jubilatoire. 

Éditions Fayard,  juillet 2023
322 pages