vendredi 21 août 2020

Manifeste incertain 5 ★★★★☆ de Frédéric Pajak

Une biographie écrite et dessinée de Vincent Van Gogh bien sympathique, qui nous donne une idée bien précise de la vie d'errance que fut celle de Vincent Van Gogh, de l'évolution de sa peinture « Fini les gueules pitoyables, les dos courbés, les pommes de terre, les horizons vides : place à la lumière, aux couleurs, à la vibration de l'air. », des dures conditions de vie que furent les siennes, par choix parfois..., de la misère dans laquelle il a vécu une majeure partie de sa vie. « Ce n'est plus une peinture, c'est une blessure mal refermée. »
Une seule peinture vendue de son vivant, c'est quand même dingue ! Son frère a toujours cru en lui, en son talent. Il fut un des seuls êtres finalement à l'avoir aidé, accompagné, soutenu, avec bien sûr le Dr Gachet d'Auvers-sur-Oise.
Les dessins, tous en noir et blanc représentent les oeuvres de Van Gogh et illustrent plus ou moins les propos de l'auteur. 
Très intéressant, très fouillé, bien documenté.
Et pour moi, un complément appréciable après la savoureuse lecture que j'ai eu de  La valse des arbres et du ciel, dans lequel Jean-Michel Guenassia imagine les dernières semaines de sa vie.
Si l'envie vous vient de marcher dans les pas de Vincent Van Gogh, n'hésitez, ce livre vous tend les bras !


« Quant à Van Gogh, encore un de ces êtres comme je les aime, extraordinaire, un peu fou, en dehors de tout le cadre social, de toute la médiocrité de la vie courante. Ils ne sont pas si fréquents ces êtres. Quand on en rencontre un, il ne faut pas se lasser de songer à lui et de l'aimer. Cela nous sort, nous lave de notre au jour le jour, bien forcé, hélas !  et des artistes ou écrivains pour qui leur art ou leur littérature ne sont plus ou moins qu'un entreprise. » PAUL LÉAUTAUD, JOURNAL LITTÉRAIRE, 1905

« J'avais oublié Vincent. Je m'étais pourtant ô combien ému devant l'autoportrait à l'oreille coupée, regard impassible, pipe au bec, qui dit le calme froid après le coup de folie ; ému par ce champ de blé cassé par un chemin de terre battue qui ne mène nulle part, et puis le ciel impatient d'exploser, et puis les corbeaux, pareils à des croix noires, éraflant la fausse quiétude du paysage.
  Je l'avais oublié, même si dans les musées il revenait à moi, jaillissant en pleine lumière, toujours prompt à me cogner les yeux. Sa peinture du Midi m' essoufflait. Tant de pâte, tant de couleur, tant de soleil. »

« Devant une gravure en aquatinte représentant un vieux cheval épuisé par une vie de labeur, Vincent s'exclame : « Spectacle navrant, infiniment mélancolique qui ne manque pas d'émouvoir celui qui sait et qui sent que nous aussi, nous nous retrouverons un jour dans l'impasse appelée mourir, et que la fin de la vie humaine, ce sont des larmes ou des cheveux blancs. » »

« Vincent a trente ans, son front est ridé, ses mains sont crevassés ; il en paraît quarante - « Je vais au-devant d'une époque critique : l'eau monte, monte, elle arrivera peut-être jusqu'à mes lèvres, même plus haut encore : comment le savoir d'avance ? » Il se désole de sa jeunesse envolée et maudit son époque, avec ces usines et ces voies ferrées qui poussent partout, apportant avec elles leur cortège de misère. Il pleure devant les machines qui ôtent aux campagnes leur austère poésie.
Septembre 1883. - Vincent s'apprête à quitter La Haye pour aller vivre quelque temps dans la Drenthe, une région située au nord-est de la Hollande, près de la frontière allemande. Sur le quai de la gare, Sien l'accompagne à son train. Elle porte dans ses bras le petit Willem, âgé d'un an. Vincent s'en souviendra : « Le petit bonhomme m'aimait beaucoup et au moment où j'étais déjà assis dans le wagon, je l'avais encore sur mes genoux. Et c'est ainsi que nous nous sommes quittés, de part et d'autre, je crois, avec une indicible tristesse mais rien de plus. » »

« Fin Décembre 1883. - Vincent quitte la Drenthe sur un coup de tête, sans crier gare. Il devait y rester un an ; il n'a pas tenu trois mois. Il a échoué, une fois encore. Pourtant, il ne se laisse pas abattre. Avec lucidité, il dresse un bilan, sans oublier de résumer son rôle et son ambition : « Considérant le temps que j'ai devant moi pour travailler, je pense pouvoir admettre que mon corps supportera encore un certain nombre d'années, mettons six à dix. Il n'est pas dans mes intentions de m'épargner, d'éviter les émotions et les difficultés ; il m'est relativement indifférent de vivre plus ou moins longtemps. Mais ce je sais fort bien, c'est que j'ai à accomplir en peu d'années une tâche précise. Le monde ne s'intéresse à moi qu'autant que, ayant une dette à régler et une tâche à remplir parce que j'ai vagabondé pendant trente ans, je laisse en reconnaissance un souvenir, sous la forme de dessins ou de peintures, non pas destinés à plaire à certains groupes ou certaines écoles, mais dans lesquels parle un sentiment humain et sincère. Voilà pourquoi cette oeuvre est une fin. »
La pipe au bec, vêtu d'un caleçon de laine et d'un chapeau de paille, chargé de son encombrant matériel de peinture et d'un baluchon, il se rend à pied jusqu'à la gare d'Hoogeveen, traverse les hameaux, sous les injures et les quolibets des villageois. Il marche plusieurs heures sur la lande désolée, bravant la neige et le vent, désespéré, les yeux baignés de larmes. »

« Sa peinture s'éclaircit, le ciel se dégage. Fini les gueules pitoyables, les dos courbés, les pommes de terre, les horizons vides : place à la lumière, aux couleurs, à la vibration de l'air. Il peint des bouquets de fleurs, des autoportraits - environ trente. Il peint également ses Souliers, qu'il prend bien soin de salir dans la boue avant de les écarteler. Ces godillots, ce sont toutes les douleurs de son passé récent, ses marches harassantes sur la terre abîmée de l'hiver hollandais. Une dernière fois, il revient aux gris sales et au verts brunâtre. Ce n'est plus une peinture, c'est une blessure mal refermée. »

« Désormais, son art réclame de la couleur. La peinture s'ouvre à lui. Les personnages du purgatoire, paysans et prolétaires, s'évanouissent : Vincent a oublié sa misère. Comme si sa première vie était morte dans sa terre noire, sous son ciel dégringolé de crachin, de mauvais vent, d'étoiles éteintes.
Dans les galeries et les salons, il observe scrupuleusement les oeuvres de ses contemporains. A sont tour, il s'essaie aux techniques de l'impressionnisme et pointillisme. Les toits de Paris s'élancent à l'infini, comme une mer renaissante. »

« « L'art est long et la vie est courte », écrit-il à Théo. Avant de conclure : « Pour faire du bon travail, il faut bien mangé, être bien logé, tirer son coup de temps en temps, fumer sa pipe et boire son café en paix. » Sage philosophie. Par moments, devant cette nature, il éprouve une « lucidité terrible » : il ne se « sent plus », si bien que le tableau s'accomplit comme dans un rêve. Et ce qu'il redoute - avec une lucide prémonition -, c'est la mélancolie qui succédera fatalement à l'euphorie. »

Quatrième de couverture

Toute sa vie, Vincent Van Gogh s'est considéré comme un « raté ». Mais il a cru en son destin, persuadé qu'il entrerait avec fracas dans l'histoire de l'art. Le dessin et la peinture ont été pour lui un chemin de croix qui a duré dix ans, depuis ses premières esquisses malhabiles jusqu'à ses oeuvres décisives. Dans ce cinquième volume du Manifeste incertain, l'auteur se propose de retracer son errance solitaire, depuis sa Hollande natale jusqu'à sa mort à Auvers-sur-Oise. Cette biographie écrite et dessinée met l'accent sur des épisodes peu connus ou mal interprétés. Apparaît au fil de la chronologie un homme cultivé, attentif aux autres, libre, paradoxal et lucide qui a su peindre affreusement la laideur pour mieux exprimer les violences de la couleur.   

Éditions Les éditions Noir sur Blanc, mars 2017
252 pages

jeudi 20 août 2020

Le ciel par-dessus le toit ★★★★★♥ de Nathacha Appanah

Tropiques de la violence m'avait déjà happée, là je suis conquise.

Le roman s'ouvre sur le personnage de Loup, un jeune adolescent, d'une extrême sensibilité, « un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse »,  qui vient d'être placé en détention, pour avoir conduit sans permis et à contresens sur l'autoroute et avoir fui à l'arrivée des gendarmes. Il voulait rejoindre sa soeur, Paloma, qui a fui la maison, dix ans plus tôt, « parfois il faut savoir pour pouvoir continuer à vivre ». 

Par petites touches, Nathacha Appanah nous éclaire sur ce qui a poussé Loup à agir ainsi, et aborde les sujets de la famille, des traumatismes de l'enfance, de la transmission de l'amour au sein d'une famille et de la perception que les enfants en ont. 
Loup, Paloma, Éliette, devenue Phoenix, forment une famille brisée, déchirée par manque d'amour. Ces vies paralysées nous sont contées par Nathacha Appanah avec beaucoup de délicatesse
Son écriture est lumineuse, éblouissante, magique, infiniment poétique pour un roman empreint de noirceur.
« Il y a ce regard échangé de loin. C'est la mère qui avance vers la fille parce que cette dernière est pétrifiée  - par cette beauté, par cette vague d'émotions qui l'atteint, par le poids de ces dix années, par la difficulté à être l'enfant de sa mère - et toujours le coeur qui bat, le ventre qui tourne, l'esprit qui débat pour trouver les mots qui conviennent, mais en réalité c'est autre chose qui s'ouvre et qui offre on ne sait pas encore quoi, on ne sait pas encore comment mais on espère que ça ressemblera à de la tendresse et, pour l'instant, ça leur suffit. »
Un roman dou(x)douloureux.
Un roman magnifique, profondément humain.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu'elle ne vous morde pas au quotidien ? »
Mon exemplaire est passé entre plusieurs mains ; il n'a récolté que des éloges ;-)

***
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine

INCIPIT
« Il était une fois un pays qui construit des prisons pour enfants parce qu'il n'avait pas trouvé mieux que l'empêchement, l'éloignement, la privation, la restriction, l'enfermement et un tas de choses qui n'existent qu'entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c'est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu'il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d'entrée pour que se souviennent ceux qui s'intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c'est l'entrée d'un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s'y promener, s'y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c'est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur de vieux chagrins. »

« Tu auras deux enfants, Éliette.
C'est vrai qu'elle s'appelait Éliette à l'époque. Elle avait quatorze ans, elle zonait tous les après-midi avec des amis près de la gare et elle croyait qu'elle finirait par trouver à quoi elle sert, à qui elle pourrait être indispensable, pour toujours. Malgré le rire général qui avait suivi l'annonce de cet oracle aux dreadlocks, Éliette avait été secrètement soulagée. Cette prédiction lue dans des vieilles capsules de bière ne lui donnait-elle pas l'assurance que la colère qui grondait en elle constamment finirait par s'éteindre ? Qu'elle finirait par redevenir normale, qu'elle saurait comment incarner correctement ce corps, comment être, enfin, à nouveau, la fille de ses parents, cette Éliette dont ils parlaient comme d'un souvenir, comme d'une enfant disparue, une petite fille promise à un si bel avenir et qui avait tout cassé un jour de décembre quand elle avait onze ans ? Ses parents la regardaient désormais avec un mélange de pitié et d'incompréhension et plus d'une fois, elle a cru qu'ils allaient la secouer, lui demander de leur rendre maintenant, tout de suite, leur petite Éliette chérie. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des traînées roses et mauves et orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant, pense-t-elle, et ça lui fait plaisir que ce chatoyant, qu'elle a rencontré jusqu'ici uniquement dans les pages de livres, lui vienne si aisément. »

« [...]elle chuchote C'est beau bleu.
Doucement, gentiment.
Elle sourit encore et c'est le même effet que le chatoyant de tout à l'heure et même si c'est bancal, c'est une phrase sincère qui sort de sa bouche et ce n'est pas rien. Plus tard, peut-être qu'elle reformera ces mots sans bruit pour se rappeler qu'elle a été une fois dans sa vie capable de parler aux fleurs, de dire quelque chose comme ça, quelque chose qui n'ait de sens que dans l'instant, qui n'ait de beauté que dans son imperfection. »

« Le temps passe et les mots qu'ils lui disent s'accumulent sur elle comme de la peau morte. Le temps passe et jamais ils ne veulent lui faire du mal, oh non, c'est tout le contraire. Ils veulent qu'elle ait toutes ses chances, qu'elle profite de chaque occasion, de chaque opportunité ,ils la veillent, ils la protègent, ils la préservent et eux aussi imaginent que ce n'est que le début de quelque chose d'exceptionnel, ils le sentent, ils en rêvent. » 

« Il ne faut rien regretter parce qu'il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu'est l'enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés, il faut bien que cesse toute velléité du mieux, du magnifique, du meilleur, il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour, arracher à coups de dents sa place au monde. »

« De quoi ce silence pourrait-il être fait, elle ne le sait pas parce qu'elle ne plus entendre de mots, les mêmes, ces pardons, ces je savais pas, ces nous pensions faire de notre mieux, ces nous n'avons tué personne tout de même, ces tu avais un tel talent, ces tu étais si belle, ces tu avais un grand avenir, ces si seulement on avait su que tu souffrais. Des mensonges ! Des putains de mensonges ! »

« Cette femme rousse qui est restée immobile avec son couteau, incrédule. Que faire avec ? Couper ce jour, en faire un avant et un après. Couper le cordon ombilical ? Couper les liens qui nous unissent et les nœuds qui vont avec ? »

« La lettre qui lui parvient deux jours plus tard dit qu'il a mis Loup au monde et le suit régulièrement. Il écrit que Loup est un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse. Loup, écrit-il de son écriture de médecin, ne ferait de mal à personne et de tous les endroits sur terre, la prison est le seul qu'il ne supporterait pas. Paloma n'est pas d'accord et elle liste dans sa tête les endroits que Loup ne supporterait pas : une cave, un trou, une montgolfière, une île déserte, sous la mer, une maison hantée, le creux de leur jardin. Elle fait cela pour se protéger de la violence de la phrase du docteur Michel qui fait rejaillir cette angoisse de ne pas savoir, en réalité, comment il passe ses journées, comment il résiste à cette cellule, à quoi il pense, à qui il pense, avec qui il parle de quoi, comment il se tient face aux autres qui sont moins doux, plus étranges. »

« Comment contracter dix années d'attente et en faire une phrase qui serait à la fois douce et vraie, se demande Paloma, jeune femme qui prend si peu de place dans le monde et qui a gardé de son enfance l'habitude de s'asseoir sur le bord des chaises, immobile, si immobile. »

Quatrième de couverture

«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»

Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Éditions Gallimard, août 2019
125 pages

Le bal des folles ★★★★☆ de Victoria Mas

Un roman qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, un roman lu il y a quelques mois déjà, sur conseil de mon libraire préféré ;-) et je me rends compte que cette histoire est encore bien fraîche dans mon esprit, ce qui est bon signe, non ? 

Il faut dire que le sujet est troublant, fort, marquant, et qu'il ne peut laisser personne indifférent. 

Victoria Mas narre des destins de femmes de la fin XIXème, soumises aux diktats masculins, dans une société dans laquelle il est dangereux pour une femme d'avoir une opinion, d'être vive et émancipée, d'être libre, « une société dominée par les pères et les époux. Aucune femme n'a jamais la totale certitude que ses propos, son individualité, ses aspirations ne la conduiront pas entre ces murs redoutés du treizième arrondissement. », une société qui ferme les yeux sur tout acte inhumain au nom de la recherche.
La Salpêtrière devient la prison de ces corps et coeurs cabossés, « Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. » et le témoin des travaux du professeur Charcot et de ses confrères dont les pratiques sont assimilables à de la torture, et qui bafouent les internées. 
« La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu'un intérêt clinique. Elles ne sont plus des épouses, des mères ou des adolescentes, elles ne sont pas des femmes qu'on regarde ou qu'on considère, elles ne feront jamais des femmes qu'on désire ou qu'on aime : elles sont des malades. Des folles. Des ratées. » Des folles qui fascinent, hypnotisées, elles deviennent désirables « on avait parfois moins l'impression d'observer un dysfonctionnement nerveux qu'une danse érotique désespérée. » 
Heureusement, la perspective du bal qui approche est synonyme d'espoir pour les "aliénées". Les préparatifs en vue de ce bal ponctuent le récit en toile de fond. Le « temps d'un soir, la Salpêtrière fait se rejoindre deux mondes, deux classes, qui, sans ce prétexte, n'auraient jamais de raison, ni d'envie, de s'approcher. » Elles n'y seront pourtant  pas mieux appréhendées que des bêtes de foire !

Une écriture simple, mais un premier roman qui interpelle, remue, surprend, un premier roman prometteur à mon avis. 

« Louise remonte ses bras arrondis vers son chignon fait à la hâte et s'exécute. Elle est adolescente malgré elle. À seize ans, son enthousiasme est enfantin. Le corps a grandi trop vite ; la poitrine et les hanches, apparues à douze ans, ont manqué de la prévenir des conséquences de cette soudaine volupté. L'innocence a un peu quitté ses yeux, mais pas entièrement ; c'est ce qui fait qu'on peut encore espérer le meilleur pour elle. 
- J'ai le trac.
Laisse-toi faire et ça se passera bien.
- Oui. »

« La lumière matinale de mars entre par les fenêtres et vient se réfléchir sur le carrelage - une lumière douce, annonciatrice du printemps et du bal de la mi-carême, une lumière qui donne envie de sourire et d'espérer qu'on sortira bientôt d'ici. »

« En coulisse de la scène, Geneviève observe l'auditorium. Un écho de voix graves monte des bancs en bois et emplit la salle. Celle-ci ressemble moins à une pièce d'hôpital qu'à un musée, voire à un cabinet de curiosités. Peintures et gravures habillent murs et plafond, on y admire des anatomies et des corps, des scènes où se mélangent des anonymes, nus ou vêtus, inquiets ou perdus ; à proximité des bancs, de lourdes armoires que le temps fait craquer affichent derrière leurs portes vitrées tout ce qu'un hôpital peut garder en souvenir : crânes, tibias, humérus, bassins, bocaux par douzaines, bustes en pierre et pêle-mêle d'instruments. Déjà, par son enveloppe, cette salle faut au spectateur la promesse d'un moment singulier à venir. [...]
La salle se tait. Charcot impose sans trouble sa silhouette épaisse et sérieuse face à ce public de regards fascinés. Son profil allongé rappelle l'élégance et la dignité des statues grecques. Il a le regard précis et impénétrable du médecin qui, depuis des années, étudie, dans leur plus profonde vulnérabilité, des femmes rejetées par leur famille et la société. Il sait l'espoir qu'il suscite chez ces aliénés. Il sait que tout Paris connaît son nom. L'autorité lui a été accordée, et il l'exerce désormais avec la conviction qu'elle lui a été donnée pour une raison : c'est son talent qui fera progresser la médecine. »

« La nuit est tombée sur la rue Soufflot. Le Panthéon, berceau d'illustres noms honorés au sein d'une pierre épaisse, veille en hauteur sur le jardin du Luxembourg endormi en bas de la rue. »

« La jeune fille de dix-neuf ans retient un sourire. Si elle ne provoquait pas son père, celui-ci ne daignerait même pas lui adresser un regard. Elle sait que son existence n'intéressera le patriarche que lorsqu'un parti de bonne famille, c'est-à-dire une famille d'avocats ou de notaires, comme la leur, souhaitera l'épouser. Ce sera alors la seule valeur qu'elle aura aux yeux de son père - la valeur d'épouse. Eugénie imagine sa colère lorsqu'elle lui avouera qu'elle ne souhaite pas se marier. Sa décision est prise depuis longtemps. Loin d'elle une vie  comme celle de sa mère [...] - une vie confinée entre les murs d'un appartement bourgeois, une vie soumise aux horaires et aux décisions d'un homme, une vie sans ambition ni passion, une vie sans voir autre chose que son reflet dans le miroir - à supposer qu'elle s'y voit encore -, une vie avec pour seule préoccupation de choisir sa toilette du jour. Voilà, c'est tout ce qu'elle ne souhaite pas. Autrement, elle souhaite tout le reste. »

« - Ma petite Eugénie. Ta plus grande qualité sera ton plus grand défaut : tu es libre. »

« La nouvelle élite parisienne, bien-pensante et conformiste. Sur les visages se lit la fierté d'être né dans la famille qu'il faut ; la nonchalance de leurs gestes révèle le privilège de n'avoir jamais eu à connaître le labeur. Pour eux, le mot valeur ne prend sens qu'au regard des tableaux qui ornent les murs et au statut social dont ils jouissent sans avoir œuvré pour l'acquérir. »

« Une femme s'emportant contre les infidélités de son mari, internée au même titre qu'une va-nu-pieds exposant son pubis aux passants ; une quarantenaire s'affichant au bras d'un jeune homme de vingt ans son cadet, internée pour débauche, en même temps qu'une jeune veuve, internée par sa belle-mère, car trop mélancolique depuis la morts de son époux. Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. »

« Son corset la gênait horriblement. Aurait-elle su qu'elle allait parcourir une si longue distance, elle l'aurait laissé dans l'armoire. Cet accessoire a clairement pour seul but d'immobiliser les femmes dans une posture prétendument désirable - non leur permettre d'être libres de leurs mouvements ! Comme si les entraves intellectuelles n'étaient pas déjà suffisantes, il fallait les limiter physiquement. À croire que pour imposer de telles barrières, les hommes méprisaient moins les femmes qu'ils ne les redoutaient. »
« - Nous avons des raisons de penser que vous souffrez sans doute d'un dérèglement...
- Je ne souffre de rien. Vous redoutez juste ce que vous ne comprenez pas. Vous vous prétendez soignants...Avez-vous seulement vu vos crétins en blanc derrière, qui depuis tout à l'heure nous lorgnent comme si nous étions de la viande ! Vous êtes méprisables. »

« Existe-t-il pensée plus consolante que de savoir les proches défunts à vos côtés ? La mort perd en gravité, en fatalité. Et l'existence gagne en valeur et en sens. Il n'y a ni un avant ni un après, mais un tout. »

Quatrième de couverture

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Éditions Albin Michel, août 2019
251 pages
Prix Renaudot des Lycéens 2019