lundi 15 mars 2021

Bellevue ★★★★☆ de Claire Berest

Il y a ce moment où rien ne va plus. Plus rien n'a de sens. Plus rien ni personne ne compte. On s'est perdu soi-même de vue et il ne reste plus que « la force d'être absente ».
Seule l'idée ancrée et indétrônable que le lâcher prise, dans ce qu'il a de plus puissant, de plus destructeur, est la solution. 
Tout foutre en l'air. 
S'enivrer pour s'alléger. S'oublier. Se dissoudre. 
Le déclencheur ? Un mal-être sous-jacent, une crise d'angoisse démentielle, incontrôlable. « [Un] rideau noir, déchiré par endroits... »

Claire Berest nous rend témoin d'une descente aux enfers, de deux nuits où tout bascule pour Alma, à l'aube de ses trente ans ; deux nuits pendant lesquelles la folie s'invite. 
Elle le fait admirablement bien. Elle l'écrit merveilleusement bien. Le sujet est lourd. Il ne plaira pas à tous. Ne parlera pas à tous. 
« On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l'herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le cœur, on le brise. »
Je voulais lire "Rien n'est noir" de Claire Berest. Mais avant cette première rencontre avec l'auteure, pleine de promesse et débordante de couleurs, j'ai voulu lire autre chose de l'auteure. Je suis tombée sur des pages sombres parlant de dépression, sur des pages lumineuses évoquant le milieu littéraire, sur une écriture fougueuse et franchement captivante. J'ai aimé le tout. 
« La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » Les particules élémentaires, Michel Houellebecq (exergue)

Incipit
«  Se faire sauter, pour une femme, concrétise l'idée du sexe d'une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l'autre, cette incontournable envie chez l'homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. Sont-elles si douloureuses ces réserves de sperme entassées pour qu'accompagne systématiquement leur expulsion et leur perte un cri superstitieux de ravissement . Je sens précisément que je n’assiste pas qu'à une satisfaction, mais bien plus que j'assiste à un soulagement. Les femmes, assistantes de ces chutes répétitives, aides-soignantes rodées, sans vergogne. 
L'orgasme de la femme vient plus tard, ce n'est pas de suite une affaire d’État. Non, l'affaire c'est qu'il bande, et qu'il éjacule enfin, à un moment donné. Et cela tranquillise. Je suis de ce genre de femmes que tranquillise la petite mort de l'autre. La petite mort de l'homme, qu'il soit de passage ou qu'il soit envisageable de l'aimer. »

« Thomas en avait été soufflé la première fois qu'il l'avait lue et cela l'avait laissé pantelant et circonspect. Louis Poirier / Gracq n'était même pas dans la posture de l'épate-bourgeois. Il n'était ni dandy, ni philosophe, ni agitateur. Son travail ne s'inscrivait simplement pas dans la course aux honneurs et encore moins dans la mondanité. "Cela ne me serait pas agréable" : tout était dit. Son agrément était ailleurs. Dans cette manie du terme exact ? De l'ironie camouflée ? De fouiller le coeur des hommes dans la peinture d'une nature inquiète, agitée ?
Quelque jours après la publication de sa lettre l'académie Goncourt décernait son prix au "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq. 
Et ce , dès le premier tour du scrutin.
Colette et Raymond Queneau, entre autres, avaient voté pour lui. Pendant ce temps à Quimper, Louis Poirier / Julien Gracq animait un cercle d'échecs et une section syndicale de la CGT.  »

« Il y a le réfectoire, il y a les chambres, il y a le couloir, il y a la terrasse sur laquelle les gens fument. Tout le monde fume, méthodiquement. On m'a laissé le livre que j'avais dans mon sac en arrivant ici. Mais c'est où ici ? Je fais la queue quatre fois dans la journée pour prendre des médicaments, et cela me rassure. L'ennui n'existe pas, parce qu'il n'y a plus de temps. »

« Ici, les gens n'ont plus d'âge. Nous marchons comme des zombies, comme si nos pieds étaient chaussés d'ouate. Je souris béatement à tous ces visages que je croise. De temps en temps une dispute éclate. L'un d'entre nous qui pète les plombs. Alors on augmente la dose de ses médicaments, et la ronde reprend. C'est la dans des canards. »

« M'étant retrouvée avec ce verre à la main, cette flûte à champagne, j'avais agi par automatisme, comme si je n'étais plus dorénavant aux commandes de mes actes. Qu'est-ce qui a changé ? Je suis une femme de trente ans, j'ai peur d'avoir l'air vieille dans une boîte de nuit, j'ai peur de ne pas accéder à la reconnaissance, j'ai peur de ne pas avoir fait le tour du monde, j'ai peur de ne pas avoir d'enfants, j'ai peur de mon corps, j'ai peur de la trahison, j'ai peur d'être jalouse, j'ai peur d'être indifférente, j'ai peur du regard de mes amis, j'ai peur d'être violée, j'ai peur que les hommes se disent : « Elle est une femme de trente ans. » »

« L'automutilation permettrait à l'individu de contrôler sa propre douleur, en contraste avec celle qu'il avait subie auparavant dans sa vie et sur laquelle il n'avait aucun contrôle. »
« C'est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation? Je m'aperçois que certains mecs d'un soir sont plus jeunes que moi, à présent. Le sexe est plus disponible, l'amour devient fuyant. »

« Je crois maintenant que nous nous aimions en miroir, nous n'avions pas effacé nos prétentions individuelles au profit de notre amour. L'abandon de soi, celui qui transfigure, je ne l'ai pas trouvé avec lui. »

« Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur. »

« Le magazine féminin, la chick lit, la comédie romantique sont des sommes de clichés, qui proposent aux femmes des lieux sécurisés où se vautrer en toute quiétude. Peut-être qu'un des points d'achoppement est que ces différents supports (films, livres, presse) ont assimilé et accepté comme leur fonds de commerce la persistance de ces clichés. Leur urgence. Ils ont intégré leur pertinence, une fois pour toutes. Pas un seul numéro de magazine féminin ne fera l'impasse ne serait-ce qu'une fois sur l'article de nouveaux conseils pour mincir. Par là, ils proposent la variation du même, les balises renouvelées. Ils nourrissent la bête. Ont-ils tort ? Sous couvert de cas particuliers et d'infime originalité dans le traitement, ils continuent de bâtir sur des fondements qui n'ont jamais changé d'un iota. Les angoisses des femmes, leurs fantasmes, leurs obsessions. Réajustant selon la tranche d'âge et les tendances. Le terme de cliché a une connotation négative. C'est peut-être dommage. Intéressons-nous à ses synonymes : banalité, poncif, image, lieu commun, topique, expression, formule, généralité, fadaise, stéréotype, truisme. Comme un cliché peut-il être fadaise, étant convenu qu'il exprime bon an mal an une norme ? On demandera à n'importe quel jeune artiste (photographe, peintre, vidéaste, écrivain...à d'éviter le cliché, qui est un écueil incontournable du débutant. Laissant alors aux autres supports ( grand public de divertissement) le soin de le prendre en charge. Mais le cliché signifie aussi photographie. C'est une capture de l'instant. Un instantané. A l'exact opposé du sens du cliché, comme motif ou lieu commun. Ce qui les relierait serait l'idée de vérité, de réalisme : un instantané est la capture du réel. Le cliché dit le réel.µJe me suis coupé le gras pour produire du réel. Pour rendre la nausée visible, concrète. Pour concentrer dans un symbole violent ce qui ne se voit pas, ni ne s'exprime intelligemment. 
Pour pouvoir dire, à moi-même et aux autres : «  Regardez, j'ai mal. » »
« Alma avait ses maniaqueries, ses tendances paranoïaques, des périodes d'insomnie, mais elle était si énergique et finalement candide. C'est ce qui l'avait séduit chez elle, cette naïve espièglerie à se réjouir des imprévus, comme si la vie, après tout, pouvait être une fête charmante entre deux drames. »

« Je ne peux pas perdre le fil de mon ivresse, s'il m'échappe je serai obligée de me réveiller à mon angoisse, parce qu'en la laissant me dominer, je peux encore jouir en elle et pas juste souffrir sans motif. »

« Ils sont là pour ça, pour m’asséner encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi, chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.

Il me reste la force d'être absente. »

Quatrième couverture

Alma se réveille à quatre heures du matin. Dans un hôpital psychiatrique.
Deux jours plus tôt, elle fêtait ses trente ans. Écrivain prometteur, Alma est une jeune Parisienne ambitieuse qui vit avec Paul depuis plusieurs années ; tout lui sourit. Et, d’un coup, tout bascule. Son angoisse va l’emporter dans une errance aussi violente qu’incontrôlable et la soumettre à d’imprévisibles pulsions destructrices.
Que s’est-il passé pendant ces quarante-huit heures ?

Éditions Stock, janvier 2016
195 pages

mardi 9 mars 2021

La bête à sa mère ★★★★☆ de David Goudreault

« Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune en amatrice. » 

J'ai pris une véritable claque dans la figure en lisant ce livre. 

Le narrateur nous confie que plus jeune, il était témoin des suicides de sa mère, et que très tôt dans sa jeunesse, il a été séparée d'elle, sans autre forme de procès, sans réel accompagnement, sans humanité. 
« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »
Et c'est avec effroi que l'on devine la détresse de ce jeune enfant, privé de toute affection, qui s'enferme dans sa solitude, avec ses traumatismes et sa rage. Et c'est avec effroi aussi que l'on assiste à l'inévitable descente aux enfers...
« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. » 
Le narrateur, bien équipé niveau cruauté, homophobe, sexiste, manipulateur, violent... est un écorché vif. Il nous embarque dans sa tête, où ça défile à une allure complètement déjantée.  
Pas de répit pour nous lecteur. Le récit est scandé, ponctué de savoureuses expressions québécoises - elles sont expliquées dans un glossaire en fin de livre.
Un récit à la fois drôle et tragique.
Un premier roman vif, percutant, cru, déstabilisant, dérangeant. 

« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »

« Mon arrivée à l'école secondaire s'est éclairée d'une prise de conscience : l'essentiel dans les milieux hostiles n'est pas d'être le plus fort mais le plus fou. C'est documenté. »

« Il ne faut pas juger un homme avant d'avoir boité dans ses prothèses. »

« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. »

« L'argent est la mère de tous les vices, c'est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n'est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. Peu importe la devise, peu importe l'endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d'abandonner son corps, sa force et son temps pour de l'argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l'hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l'argent reste. J'en avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Quatrième de couverture

Ma mère se suicidait souvent.
Ainsi commence la confession d’un jeune adulte, qui ne se remet pas de la séparation d’avec sa mère, survenue en bas âge. Ses propos vibrent d’une rage contre ceux qui la lui ont arrachée. Sa mère devient sa véritable obsession, il pense l’avoir localisée à Sherbrooke. Mais saura-t-il se faire accepter par celle qu’il a tant idéalisée ?
     D’où vient que le récit de cet homme manipulateur, sans pitié, accro aux jeux et à la pornographie, touche profondément le lecteur ? David Goudreault, grâce à son écriture inventive et colorée d’un humour mordant, sait partager l’empathie poétique qu’il a pour son protagoniste. On s’émeut des observations et pensées bancales du marginal, on rit de ses références littéraires approximatives lorsqu’il cite à tour de bras Platon, Shakespeare ou Coluche...
    Ce magnifique premier roman révèle un monde dur, qui abandonne à lui-même un jeune homme avec lequel il n’a jamais su communiquer. Un anti-héros dont la bruyante solitude nous bouleverse.
« Il me fallait de l'argent. Pour mon automédication et pour acheter des fleurs à ma mère. On ne se pointe pas chez les gens les mains vides. Il faut des fleurs ou une arme, c'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2018
233 pages
Prix des nouvelles voix de la littérature
Grand Prix littéraire Archambault 2016
Présélection du Prix France-Québec
Finaliste du prix Ringuet de l'Académie des lettres du Québec

samedi 6 mars 2021

La bête et sa cage ★★★★☆ de David Goudreault

Absolument dingue ce livre. 
Le milieu carcéral m'intrigue, il m'arrive de passer devant la prison de Fresnes et à chaque fois, je ressens quelque chose de particulier, en l'espace de quelques secondes, j'essaie de me projeter derrière ces murs. J'imagine ces hommes et ces femmes, enfermées, privées de liberté. J'imagine l'insalubrité mais je me trompe peut-être. Derrière ces fenêtres sales, l'intérieur est possiblement nickel, propre, accueillant. Je me surprends à vouloir que les conditions soient saines à l'intérieur. Ces hommes et ces femmes ont été jugés, ils et elles ont commis des actes plus ou moins répréhensibles, et une peine, plus ou moins longue, a été prononcée à leur encontre, mais, je ne leur souhaite pas le pire, étrangement. 

Et quand bien même, condamnés à vivre entre quatre murs, la vie continue pour eux, les hormones continuent de travailler, les pulsions d'exister et leur psyché continue de ruminer. 
La bête est ici un homme et dans sa cage, il n'est pas tout seul et doit s’accommoder des autres détenus,  de leur testostérone, de la hiérarchie établie, de la privation, du manque ... de tout. D'amour surtout. 
La bête n'est pas belle, et pourtant, pourtant j'ai eu envie de lui venir en aide. La bête à sa mère avait justement besoin d'une mère et de son amour. Il en a été privé. 
Alors forcément, ça s'est détraqué en lui. 
Je n'ai pu rester insensible à sa naïveté, touchante.
Ses réflexions d'incarcéré sont percutantes.
Un enculé en mal d'être. Qui se cherche.

Je n'aurai plus aussi souvent l'occasion de repasser devant la prison de Fresnes, la faute à la maladie qui nous a enlevé le papa, le papy, mon beau-papa que je visitais alentour, mais il y a une chose dont je suis certaine, c'est que j'ai très envie de découvrir le troisième et ultime tome de la Bête. Abattre la bête. J'appréhende. La puissance des mots, la force des deux premiers tomes m'ont quand même bien troublée, bien secouée... mais c'est en se confrontant à ce genre de parcours de vie que l'on peut  aussi grandir, il me semble. J'ai appris, en lisant La bête et sa cage, que notre société a des failles. Je le savais déjà. Une piqûre de rappel. Douloureuse. On devient la bête. On ne naît pas bête. 
Il y a des blessures qui ne guérissent pas. 

Une écriture maîtrisée, non dénuée d'humour, oui, vraiment. J'ai ri ! 
Oui mais voilà, ce n'est pas la douce lecture apaisante. 
Ce n'est ni tendre ni reposant.
Donc une lecture qui vaut le détour, à mon avis, mais à qui il faut ménager le moment adéquat.

Prologue
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté.
Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d'isolement. Mon avocat vient tout juste de m'apporter papier et crayons. Il prétend que ça m'aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J'ignore ce qu'ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.
La dernière fois que j'ai commis un meurtre, j'avais tout noté. Les experts s'en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas. » 

«  Question sodomie, je suis un homme passif ; j'attends que ça passe. Dès mon atterrissage en prison, j'ai conclu que c'était la meilleure attitude à adopter. Me débattre excitait mon agresseur. Déjà que je n'éprouvais aucun plaisir, je n'allais pas attiser le sien.
La société est pleine de préjugés face aux enculés. On ne fait rien de mal pourtant. Ce sont les enculeurs qui se salissent les mains, entre autres. Particulièrement dans les cas d'agressions sexuelles, comme celles que je subissais depuis mes premières heures de détention. Toutefois, les préjugés pèsent toujours sur le dos de l'enculé, et c'est le cas de le dire. Je n'ai jamais voulu l'être et n'ai jamais rien fait pour en arriver là. C'est très néfaste pour l'estime de soi, être enculé. Cependant, on traite jamais personne d'enculeur. C'est une injustice profonde. Pour mon malheur, ce n'est pas demain la veille que nous verrons se lever des groupes de défense des enculés. »

« J'aspirais, dans un avenir plus ou moins rapproché, à établir des relations professionnelles plutôt que sexuelles.
Je tiens à préciser qu'en prison, ce n'est pas de l'homosexualité. C'est de la gestion de surplus de testostérone en circuit fermé, de l'intermittence circonstanciée. » 

« J'ai moi-même goûté à sa médecine la première fois que j'ai osé me refuser à lui. J'avais beau hurler, me débattre, lui rappeler que je venais de tuer une vieille femme sans défense, il n'était guère impressionné. Il me l'a signifié d'un vif coup de tête dans la mâchoire. Il me manque encore une palette et demie. L’État devrait me payer de nouvelles dents sous peu. C'est un des avantages sociaux des parias de la société, le dentiste gratis.
Ça ne paraît pas à l'écrit, mais depuis, je siffle davantage que je ne parle. Je fais des efforts pour articuler et réduire l'effet de ventilation. C'est difficile d'établir ma réputation de gangster avec cette fuite d'air. Les menaces sont toujours moins senties lorsque sifflotées. Ve vais t'affaffiner, enfant de ssshienne ! Vous voyez....»

« Et puis malade mental aux yeux de qui ? C'est qui, la norme, qui peut prétendre être sain d'esprit ? Toute la société est infectée. A petite échelle, je suis un malade mental, mais avec un peu de perspective je deviens un symptôme social. Je suis le fruit défendu de votre arbre pourri jusqu'aux racines. »

« J'aurais une réduction de peine. En plus, j'avais un plan d'avenir : je ferais des conférences et des ateliers de croissance personnelle à ma sortie. Mon agente doutait de l'abondance de demandes pour un cas comme moi. Elle n'entamait en rien mon optimisme. Les récits de résilience avec des parcours tortueux, ça excite la populace et fait pouiller les journalistes. On aime les modèles, surtout les modèles accidentés bien débosselés par le système. Ça sécurise les contribuables. J'allais leur sortir le grand jeu ! »

« En-dedans, on a un peu de drogues et beaucoup de médicaments. Surtout dans notre aile de coucous. On a tous des diagnostics, plus ou moins légitimes. Au milieu de ces toxicomanes de longue date, normal que le marché de la pilule soit florissant. Si ce n'était pas ça, on trouverait autre chose, simple question de disponibilité. Vous croyez que les Inuits se feraient chier à sniffer de l'essence si un vendeur de poudre opérait sur leur banquise ? »

« Édith devait procéder à une première évaluation avant de m'envoyer voir le docteur. Ça me laisserait le temps de développer mon argumentaire. Si je parvenais à convaincre cette jeune agente fraîchement sortie de l'école, je duperais le médecin facilement. On n'a jamais une deuxième chance de faire une première bonne dépression. »

«  La vie, ce n'est pas une boîte de chocolats, c'est une poutine. On a rarement un goût pur, distinct. Tout est pogné, mélangé ensemble. Un peu plus de frites ou de fromage dans ta bouchée, mais ça baigne toujours dans la sauce. Pareil pour la vie et ses problèmes ; l'alcoolo vient avec un peu de dépression, l'anorexique pratique l'automutilation, le schizophrène marne dans la pédophile entre deux psychoses. Les obsédés de l'évaluation clinique appellent ça de la comorbidité. Moi, j'appelle ça la triste réalité. »

« L'érotisme et la violence ne sont jamais loin, d'où la sexualité brutale et les violences conjugales. Éros prend Thanatos avec un strap-on clouté depuis la nuit des temps. C'est documenté jusqu'aux grottes de Lascaux. »

« Il y a trop de malaise à parler des races de nos jours. C'est ça, le véritable racisme, cette obstination à tout niveler sans reconnaître les différences. Les Noirs aiment le sport, les Jaunes aiment les mathématiques, les Bruns aiment les tapis et les Blancs aiment étendre leur territoire et exterminer ce beau monde. C'est documentaire ; filmé et documenté. Faut se dire la vérité, y a pas de gêne à être les vainqueurs impénitents asservissant la majeure partie de l'humanité. J'en suis fier, moi ! »

« Les poètes sont encore plus paresseux que les détenus. Ils ne remplissent pas le quart de leurs pages, c'est du grand n'importe quoi. Je voulais de la vraie lecture alors j'ai fouillé par moi-même. J'ai repris Le Secret, pour la quatrième fois. Avec la ferme intention de le finir. Puis je me suis trouvé une histoire de dragons avec des chevaliers et de la magie, ça c'est toujours bon. Le genre le dit : c'est fantastique ! »

Quatrième de couverture

Sur les conseils de son avocat, un jeune adulte condamné à seize ans de prison raconte son quotidien. On suit avec étonnement les lubies délirantes de ce prisonnier singulier qui, malgré la violence de ses codétenus et sa propre toxicomanie, demeure décidé à faire sa place parmi les grands criminels. De petits en grands méfaits, cet homme naïf, narcissique, sans pitié et pourtant terriblement attachant, construit ce qu’il voit déjà se dessiner comme une fulgurante carrière de mafieux, tandis qu’il croit avoir trouvé en Édith – son agente correctionnelle – le grand amour rédempteur : elle est folle de lui, il en est persuadé. Truculent, sensible et vibrant, La bête et sa cage plonge dans la réalité d’un univers carcéral brutal. Tour à tour grave et drôle, le roman est brillamment porté par l’écriture inventive et percutante de David Goudreault, et vient distordre la frontière entre bourreau et victime : si la folie pousse au crime, n’est-ce pas la société qui rend fou ?
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est  une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront ? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2019
252 pages