mercredi 29 avril 2026

Une forêt ★★★★☆ de Jean-Yves Jouannais

Une histoire totalement improbable, et pourtant. À Brême, juste après la guerre, une commission s'interroge très sérieusement "faut-il « dénazifier » des mainates qui sifflent l’hymne nazi ?"
Dit comme ça, on pourrait sourire. Mais très vite, le malaise s'installe.

J'ai été happée par ce mélange d'érudition et d'absurde, où tout semble minutieusement documenté, et pourtant rien ne va. À commencer par cette question vertigineuse « Comment traduire des gazouillis en termes de droit [...] ? »

À travers le capitaine Lenz, un peu perdu dans cette mission insensée, c'est toute la mécanique de la dénazification qui se grippe sous nos yeux. Et c'est affolant ! À force de vouloir tout juger, tout classer, tout purifier, on finit par toucher à quelque chose de presque inquiétant. Répétée jusqu'à l'absurde, « dénazifier les instituteurs, les ouvriers, les cheminots[...] », elle finit logiquement par révéler ses limites.

Ce livre est très fort avec cette manière de montrer l'absurdité sans jamais forcer le trait. L'humour y est feutré, mais il pique juste là où il faut. Et derrière, il y a cette cette idée quand même folle d’un monde qui cherche à se reconstruire sans vraiment savoir comment penser ce qu'il vient de traverser. Une sensation d'étrangeté diffuse, comme si l’Histoire elle-même avait perdu ses repères.

La forêt, elle, devient presque un refuge. Un lieu à part, empreint de mémoire, où résonnent encore des fragments du passé. Une forêt où, peut-être, ce sont moins les oiseaux que les hommes qu’il faudrait interroger.

Et puis il y a aussi ces silhouettes en arrière-plan, les femmes des ruines, les vies brisées, la culpabilité qui circule sans jamais vraiment trouver où se poser. 
Voilà, un conte philosophique qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, mais qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur la responsabilité, la mémoire, la justice et sur cette étrange tendance humaine à vouloir donner du sens là où il n’y en a peut-être pas. 
Il m'a parfois déroutée, mais aussi fascinée !
Une lecture singulière, subtile, parfois déstabilisante certes, à condition d'accepter de ne pas tout comprendre de cette grave farce.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.
« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »

En exergue 
« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus: il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres.»
François-René de Chateaubriand

« Si moi, Aguirre, je veux que les oiseaux meurent sur les arbres, les oiseaux mourront sur les arbres. »
Aguirre, la colère de Dieu 

« Et maintenant il se retrouvait à cet endroit abîmé du monde, sans idée de ce que l'on attendait de lui. Il resta longtemps ainsi, le front appuyé contre la vitre, étonné de ne pas se sentir malheureux. »

« Tout en mangeant ses œufs au plat, il relut sa lettre de mission. Elle s'ouvrait par un récapitulatif des accords de Potsdam du 2 août 1945. Ces accords réaffirmaient les engagements pris à Berlin le 5 juin 1945 par les quatre membres de l'alliance antihitlérienne, un mois après la capitulation sans conditions du Troisième Reich. L'URSS, les États-Unis, l'Angleterre, la France annonçaient assumer les compétences régaliennes, administratives et économiques de l'État allemand. Cette proclamation les engageait à démilitariser, décartelliser, démocratiser et dénazifier la société dans son entier. »

« À la fin, le major général W. Owen n'était pas loin de délirer. Il en donnait l'impression. Ses tempes s'étaient ornées d'une couronne de sueur. S'arrêtant brusquement de parler, il sembla sortir d'une fièvre. Mettant brutalement fin au rendez-vous, il raccompagna le capitaine Lenz, sans un regard, jusqu'au seuil de son bureau. Au moment de tourner les talons, Lenz entendit le général lui demander, d'une voix redevenue raisonnable : « Avez-vous, au moins, des enfants, capitaine ? » et la porte claquer avant qu'il puisse lui répondre. Le capitaine Lenz ne reverrait pas le major général W. Owen. On ne descend jamais deux fois dans le même fleuve. On ne revoit jamais deux fois la même personne. Il le regretta sur l'instant. La question intime du général, bien que de pure convention, l'avait touché. Surtout, ces mots en trop, « au moins ». « Au moins », pourquoi cette formule comme du cyanure dans quoi la phrase aurait été trempée ? Elle avait éveillé en lui un besoin de s'épancher. Ce besoin lui restait maintenant sur le cœur. »

« Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d'aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu'il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l'égout d'un hammam de Khartoum. »

« Ce temps passé à suivre les berges de la Weser, chaque soir, depuis son arrivée à Brême, était-ce du temps allemand ou du temps américain, du temps à lui, du temps soustrait à celui de sa vie ? En tant qu'occupant, était-ce du temps qu'il récupérait sur les vaincus ? Au même titre que les cargaisons de charbon, les machines-outils, les prototypes de fusées, les tableaux des musées. Ou bien occuper, être un occupant, cela lui coûtait-il de son propre temps ? Est-ce que c'était ça, occuper un pays ? Occuper son propre temps dans le pays en question ? »

« - Si je vous suis, c'est le procès d'une forêt qu'il s'agirait d'instruire...
- Vous n'êtes pas loin du compte, capitaine Lenz. »

« Du duvet en cristaux, essentiellement, mais augmenté d'antimoine, d'arsenic, de débris calcinés. La blancheur du givre dominait, mais au premier contact un crissement métallique se faisait entendre. C'était une ouate truquée. Ce qui tombait sans discontinuer sur ce pays, dès avant les bombardements, les incendies des villes, les campagnes consumées, les braseros dans les caves inondées parce que cela avait commencé avec les autodafés, les bûchers, l'haleine des crématoriums, c'était du charbon. Charbon qui cliquetait, deux ans après la fin de la guerre, sur les vitres des maisons. »

« Georg Niege, les yeux au plafond, déclama :  "Considérez les corbeaux ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier; et Dieu les nourrit. Combien valez-vous mieux que les oiseaux !" Vous reconnaissez ? Saint Luc. Oui. » Il étendait les bras, qu'il avait longs et décharnés. Un pasteur inspiré, des psaumes plein la bouche, en mal de chaires saintes. « L'unité de la SS que nous évoquons s'est entraînée dans ces bois des années 30 jusqu'à la fin de la guerre. Chaque jour, durant ces années, il s'est trouvé des centaines d'hommes en armes à courir sur les chemins, à tirer sur les troncs, à hurler des ordres dans les clairières. Surtout, pour ce qui nous concerne, à entonner, du matin au soir, des chants militaires... Et parmi ces chants, le Horst-Wessel-Lied, qui fut, de 1933 jusqu'à la fin, l'hymne officiel du Troisième Reich. Dans cette forêt, ou à sa lisière, comme dans toute forêt, vivaient mésanges, grives, fauvettes, éperviers, pics, hiboux. Mais également, plus problématique, une population de mainates, qu'on appelle également "merles des Indes". Ces volatiles, mieux que les perroquets, imitent à la perfection la voix humaine. C'est ainsi que les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu'ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l'idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. »

« Une musaraigne anxieuse qui s'agite sans trêve, qui peut périr de peur un excès d'hormones l'empoisonne, tant elle représente une proie facile et le sait. Le programme de ses abris souterrains a été commandité par le Führer dès 1936. Dès cette date l'Allemagne n'est pas encore en guerre, Hitler songe à s'enterrer. Il n'a déclaré cette guerre que pour vivre sous terre, alternant ses siestes morveuses et ses trottinements de souriceau, pissant son ersatz de thé, hurlant contre ses généraux, se recouchant dans son lit défait pour épuiser ses dernières réserves lipidiques. Hitler fut cette musaraigne craintive qui mit à sac le monde à la seule fin de pouvoir hiberner et se suicider au fond de son terrier. »

« À chaque fois qu'il se mettait en marche, il lui semblait pénétrer dans l'intérieur d'une contrée ennemie. Contrarié par des décors inhumains, il n'en persistait pas moins à aller de l'avant. Il arrivait bientôt en face d'un chemin couvert de neige que l'excès du froid avait durcie. Il butait sur des tranchées antichars demeurées béantes. L'arrêtait, par sa fange et par sa puanteur, le bras mort d'une rivière. Le triste aspect des lieux, l'horreur de ces solitudes l'épouvantaient. Il se croyait aux extrémités du monde habité. Ses regards sombraient dans cette nature partout inanimée. Il voulait s'en retourner avant que le ciel même et la lumière viennent à lui manquer. L'espoir était épuisé. En lui, le dépit était le sentiment le plus solide. Il aurait pu le peser. Il lui était arrivé, une fin d'après-midi, d'hésiter davantage que d'habitude. Il était revenu sur ses pas, avant de reprendre sa marche en avant, s'était ravisé, avant de repartir et enfin, sans y songer vraiment, d'amorcer un retour vers l'hôtel. À soixante ans, il ne se souvenait pas de périodes de sa vie où il se serait vraiment senti exister. II avait toujours éprouvé une certaine indifférence à l'égard de lui-même. Là, au bord de cette rivière inconnue, parmi ces sous-bois décorés d'aluminium, dans des moments qui, comme tous les autres, ne lui appartenaient en rien, il lui semblait s'apercevoir de plus loin encore. Ce qu'il percevait de sa personne, c'était une silhouette que l'éloignement écrasait, une figurine plat d'étain dépourvue d'épaisseur. »

« Ça l'intriguait. Ou était-ce simplement qu'il avait le temps d'y songer ? Quand des phrases lui venaient, pourtant percluses de complexes, il lui arrivait de vouloir se coucher dedans. Non pas qu'il les trouvât belles, mais le simple fait de s'en sentir capable lui plaisait. À cette époque, il se tint très près de l'écriture. Un rien aurait pu l'entraîner à former des phrases. Cette proximité seule suffisait à lui donner satisfaction. Il lui semblait regarder par-dessus le mur d'une vaste propriété. Il y admirait des arbres très beaux. Les oiseaux qui y nichaient n'avaient pas encore été baptisés. Mais il pressentait que s'il s'était accordé le droit d'écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C'est-à-dire qu'il n'était pas un écrivain du genre qu'il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu'il se sentait capable d'écrire. Ce qu'il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l'aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu'il n'aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s'il l'avait apprécié, qu'il n'aurait pu être son vin préféré. »

« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »

« Le vieil homme répondit : « Ce que nous reconnaissons comme étant notre mission, nous, "Commission principale de dénazification de la cité de Brême", c'est, en premier lieu, de désigner et condamner les citoyens coupables d'avoir servi le régime hitlérien, en second lieu de faire en sorte que la propagation dans le temps et l'espace d'éléments culturels spécifiquement nazis puisse être jugulée, et ce, définitivement. Or, comme nous l'avons déjà dit et répété, ces oiseaux de la forêt de Hasbruch sont coupables à nos yeux, comme à nos oreilles, de siffler un hymne nazi. Cet entêtement même est criminel, nul ne peut le nier. » Jacob Lenz reprit la parole : « Mais, monsieur Niege, constatez combien il est difficile de caractériser ce phénomène et d'estimer s'il y a bien là trouble à l'ordre public. Comment traduire des gazouillis en termes de droit, statuer si ces comportements, somme toute naturels, sont du ressort de notre juridiction ? Et puis, vous le dites vous-même, ces oiseaux sifflent un air interdit, mais les témoins affirment n'en pas reconnaître les paroles. Ils ne font aucune propagande. Puisque seuls les mots, les phrases, sont susceptibles d'en produire.
- Non, détrompez-vous, capitaine Lenz. Cette interdiction de diffuser ou d'interpréter un chant nazi, laquelle interdiction découle directement du procès de Nuremberg, concerne tout aussi bien la mélodie. Ainsi, même avec d'autres paroles, fussent-elles apolitiques, grivoises, burlesques, ou tout ce que vous voudrez, ce chant demeure illégal. En Autriche, des dispositions similaires s'appliquent en vertu d'une loi votée cette année même. » »

« - J'ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l'abri, sauf s'il est éclairé par un projecteur.
- Oui, on n'a pas le droit d'abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. »

« La greffière répondit : « Ici, en zone américaine, à partir de la loi de Libération, il leur a été adressé par la poste sur la base d'un recensement.
- Fort bien. C'est là que je voulais en venir. Avant même de se demander si certains, parmi nos volatiles suspectés de nazisme, savaient, dans un premier temps, lire, puis, dans un second temps, écrire, je voudrais savoir si, à votre connaissance, chacun d'entre eux disposait d'une adresse postale à laquelle aurait pu lui être adressé le fameux questionnaire ? »
Le visage du vieux Niege grinça de tout son fer-blanc. Si les temps avaient été autres, la faim moins pressante, la honte plus discrète, peut-être aurait-il été capable de sourire. Mais l'époque était au grincement. Lui, le vieux Niege, et tous les autres vivaient de rouille, et rien dans ce monde n'aurait pu les sauver de cette raideur. »

« Le capitaine Jacob Lenz se trouvait d'humeur légère ce matin-là. Ces profonds étrangers avec lesquels il partageait ses journées depuis un an, il les voyait soudainement comme des partenaires de jeu. D'un jeu absurde dont personne ne maîtrisait les règles, mais dont le principe premier était de les distraire. Ou simplement de les occuper. Qui était le metteur en scène de cette farce ? Cela importait peu. Nul ne s'en souciait. Tous étaient là pour ne pas avoir froid, puisque l'hiver était de retour. Et puis pour passer le temps, penser à autre chose qu'au deuil et à l'humiliation, sûrement pas pour juger de la compromission d'une bande d'oiseaux dans les crimes du nazisme. Le capitaine Jacob Lenz entreprit de leur raconter l'histoire d'un bataillon américain durant la bataille de Normandie. « Après la prise de Cherbourg, les hommes du VIII corps ont avancé vers le secteur de La Haye-du-Puits. Là, du 3 au 14 juillet, ils se sont retrouvés prisonniers du bocage, bloqués par les haies. Un bataillon tenait une position le long d'une voie de chemin de fer. Temps magnifique. Un matin, on entendit une balle siffler. Une autre. Une autre encore. On les mit en alerte. Ils creusèrent des trous, s'enfoncèrent dans la terre. Les journées devinrent très longues. Ils ne comprenaient pas ce qui les menaçait. On ne voyait rien en face. Ils s'assoupissaient, recroquevillés dans leur abri. Dans leur sommeil, ils mordaient la terre. Cela sifflait toujours. Sans détonation. L'incompréhension les rendait malades. Après une semaine d'angoisse, ils découvrirent l'ennemi: des merles qui imitaient le bruit des balles. En un mois de bataille, ces oiseaux avaient adopté ces nouveaux chants. Et s'en servaient pour s'appeler, de part et d'autre des prés.
- Jolie anecdote, ironisa le vieux Niege, mais j'avoue ne pas voir le lien avec notre affaire.
Il n'y en a pas, effectivement. Et s'il n'y en a pas, c'est parce qu'à aucun moment les officiers de ce bataillon de l'armée américaine n'ont songé à traîner ces merles normands devant un tribunal militaire, et encore moins à les conduire devant un peloton d'exécution pour fait de trahison ou de collusion avec l'ennemi. »
Le vieux Niege s'étranglait de rage. Se forçant à sourire comme si on lui faisait une mauvaise blague, il répétait : « Vous êtes un sophiste, mon capitaine. Un sacré sophiste, ne pensez-vous pas ? » Il misait sur une intonation vaguement interrogative pour ne pas sembler se dresser contre l'Américain, mais sa fureur était réelle. »

« Enfin, il parvint à dire : « Je n'en sais rien. Je n'y comprends pas grand-chose. » Il tenta d'expliquer à Irma et à son fils l'affaire des oiseaux parleurs. Il constata aussitôt qu'il était incapable de résumer cette histoire, une histoire dans laquelle il baignait pourtant depuis son arrivée à Brême. Après un an, il ne savait toujours pas ce dont il s'agissait. Si c'était une histoire capitale ou mineure, s'il y avait un enjeu à ce dossier, et si oui, dans quel domaine ? Et lui, dans cette commission, siégeant parmi ces Allemands apathiques, qu'est-ce que ça signifiait ? En quoi pouvait-il être concerné par ce tribunal de fantoches, dans ce pays mort, si loin de sa vie ? Et surtout, qui avait pu songer à le convoquer, avait pu estimer qu'il serait l'homme de la situation ? Il bredouilla, pas très éloigné des larmes. Le silence s'installa de nouveau dans le salon. »

« Tout recommençait. C'était encore la même réunion, la même situation. Des paroles, des arguments, des sentences qui se répétaient depuis des mois. Et tous autant qu'ils étaient, du moins pour ceux qui s'exprimaient, qui faisaient semblant d'en être, de croire à ce qu'ils faisaient, l'affaire des oiseaux était devenue une pure abstraction. Une équation logique dont on avait oublié qu'elle nichait à deux pas de là, au cœur d'une chênaie magnifique, parmi les odeurs de champignons, les grognements des sangliers. La commission n'avait pas pris l'initiative, par exemple, de se déplacer, d'aller voir, entendre ces fameux oiseaux parleurs. Le capitaine Lenz s'en plaignit. « J'aurais aimé que l'on se rende dans ces clairières où chantent les mainates. N'auriez-vous pas envie d'entendre les oisillons au moment de la becquée ?
- Êtes-vous sérieux, le cri des oisillons, à cette saison ? Vous nous faites là un drôle de numéro d'ornithologie ! » »

« L'un des derniers soirs avant son départ, le capitaine Lenz dîna à l'hôtel avec Irma Meseritscher. Depuis qu'il avait appris l'arrestation de son fils, il avait lâchement évité de la croiser. Il ne s'était pas senti capable de lui adresser la parole. Qu'est-on censé dire à la mère d'un criminel de guerre ? II n'en avait aucune idée. Et encore moins le courage pour tenter la chose. Mais là, ce soir-là, alors qu'il avait fait en sorte de rentrer très tard, elle était assise dans la grande salle. L'attendait-elle ? C'est elle qui proposa de dîner avec lui. Il lui demanda si elle avait des nouvelles d'Oskar. Elle n'en avait aucune. Elle lui dit qu'il ne fallait pas qu'il se force à parler de son fils, que maintenant elle était morte, que plus rien n'avait de sens. Que quelque chose avait fini, qui ne reviendrait plus. Elle ajouta qu'elle était étonnée de constater que la plus grande tristesse peut être un allègement. « Je suis montée très haut. Je monte encore. Je vois tout minuscule. Bientôt invisibles, l'odeur de ma mère; Stalingrad; Noël 41 notre dernier en famille ; les ruines de Brême; l'encre de mes cahiers d'écolière; les crimes de mon fils, et moi-même, plus insignifiante que tout parmi ces choses infimes... » Après un silence, elle ajouta : « Mais vous, votre tristesse, elle semble si lourde. Elle n'est pas comme la mienne. C'est que la mienne est encore neuve. Peut-être que c'est autre chose chez vous. Mais en tout cas, ça fait le contraire de vous alléger, n'est-ce pas ?» »

Quatrième de couverture

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S'il n'avait aucun intérêt dans l'affaire, c'est qu'il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu'ils n'étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l'ennui. »

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L'Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans œuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l'auteur du cycle de conférences-performances, L'Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

Les Éditions de l'Observatoire,  mai 2022
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

dimanche 26 avril 2026

Ces lignes qui tracent mon corps ★★★★★♥ de Mansoureh Kamari

Son corps.
À 9 ans, il ne lui appartient déjà plus.
Il devient celui des lois.
Celui du père.
Celui d'un système qui décide à sa place.
Mansoureh Kamari trace ces lignes-là, celles d’une enfance confisquée, d’un corps contrôlé, d'une vie assignée.
Être fille, puis femme, en Iran,  c'est apprendre très tôt que sa liberté est conditionnelle. Que l'on peut être jugée, mariée, contrainte, avant même d’avoir grandi.
Les planches sont d'une beauté brute. Sans détour. Sans fard.
Elles dénoncent autant qu'elles bouleversent.
Ce roman graphique n'est pas seulement beau.
Il est politique.
Il est nécessaire.
Parce que pendant que certaines racontent, d'autres résistent encore.
"Femmes. Vie. Liberté."
À lire ! Merci à toutes celles qui ont mis ce livre sur ma route 🫶🏻

« A FEMINIST IS ANY WOMAN WHO TELLS THE TRUTH ABOUT HER LIFE »
CITATION ATTRIBUÉE
À VIRGINIA WOOLF 










POUR ALLER PLUS LOIN

PAGE 11

La loi s'applique aux filles dès l'âge de 9 ans, qui est l'age minimum de la responsabilité pénale pour les filles en Iran. Dans la pratique, les autorités ont imposé le port obligatoire du voile aux filles dès l'âge de 7 ans, au début de l'école élémentaire. En 2002. Iran a relevé l'âge légal minimum du mariage pour les filles. passant de 9 a 13 ans (15 ans pour les garçons). Pourtant, aujourd'hui encore, des filles peuvent être mariées plus jeunes avec l'approbation d'un juge et le consentement parental. L'age de la responsabilité pénale reste extrêmement bas. 9 ans pour les filles, ce qui signifie qu'elles peuvent être poursuivies et condamnées comme des adultes alors qu'elles sont encore des enfants. Malgré les efforts de nombreuses avocates, avocats et militantes iraniennes des droits humains, cet âge na toujours pas été modifié Selon le Centre national iranien des statistiques (NSC), 25 900 filles et 15 garçons de moins de 15 ans se sont mariés en Iran au cours de l'année persane 1401 (de mars 2022 à mars 2023).

PAGE 53

En 2025, malgré les lois pénales iraniennes qui prévoient des peines de prison de 3 à 10 ans pour les meurtres commis par les pères sur leurs enfants, les violences domestiques, notamment les meurtres dits « d'honneur », demeurent une réalité tragique Le 25 janvier 2025, Kani Abdollahi, une jeune fille de 17 ans originaire de Piranshahr, a été tuée par son père à l'aide d'un couteau. Le motif évoqué était une relation amoureuse jugée « déshonorante » par la famille. Le 12 mai 2020, Romina Ashrafi, une fille de 14 ans originaire de Talesh, a été tuée par son père. Ce dernier, après avoir consulté un avocat de ses connaissances et s'être assuré qu'en tant que tuteur légal, il ne risquait pas la peine de mort pour le meurtre de son enfant, l'a tuée à l'aide d'une faucille. Finalement, le tribunal l'a condamné à 9 ans de prison. Le 16 avril 2025, Fatemeh Soltani, âgée de 17 ans, a été poignardée à mort par son père devant son lieu de travail à Eslamshahr, dans la province de Téhéran. Ces cas illustrent une tendance inquiétante, malgré les peines prévues par la loi. Selon des statistiques officielles, environ 50% des meurtres de femmes en Iran sont commis par des membres de leur famille, et jusqu'à 45% des meurtres dans certaines provinces traditionnelles sont des meurtres dits « d'honneur »

PAGE 123

En Iran, la projection de films étrangers dans les cinémas est rare en raison de la censure Cependant, lorsque je vivais à Téhéran, il existait quelques centres artistiques et culturels, comme Hozeh Honari, qui proposaient des projections de divers films réservées aux membres.

ÊTRE FEMME EN IRAN AUJOURD'HUI

En 2022, le mouvement Femmes, Vie, Liberté, né après le décès de Mahsa Amini en septembre 2022, a marqué un tournant dans la lutte pour les droits des femmes en Iran. Ce soulèvement a été le plus vaste défi au régime islamique depuis sa fondation, avec des manifestations dans plus de 100 villes. Malgré la répression violente. les femmes iraniennes ont continué à défier les lois sur le voile obligatoire

En septembre 2023, le parlement iranien a adopté une loi renforçant les sanctions contre les femmes ne respectant pas ces règles, avec des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans en cas de récidive. Le rapport 2023 du Forum économique mondial a classé Iran 143º sur 146 pays en termes d'égalité des sexes, soulignant un fossé profond dans la participation économique et politique des femmes.

En dépit de ces défis, des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, continuent de lutter pour les droits des femmes, même sous menace constante d'emprisonnement. Le mouvement « Femmes, Vie. Liberté » demeure un symbole de résistance et de résilience face à l'oppression systémique des femmes en Iran.

Quatrième de couverture

« APRÈS MON DEPART D'IRAN, JE NE PENSAIS QU'À ALLER DE L'AVANT ET OUBLIER LA TERREUR PERMANENTE DANS LAQUELLE J'AVAIS VÉCU.

MÊME SI LES PEURS DU PASSÉ SONT TENACES ET RÉVÈLENT DES BLESSURES PROFONDES, JE CONTINUE DE DESSINER ET D'AVANCER.

J'ESSAYE D'ACCEPTER MON PASSÉ COMME CONSTITUTIF DE QUI JE SUIS ET DE LE LAISSER TRANSPARAÎTRE POUR AFFRONTER MES DÉMONS, MEME AVEC MES LIGNES BRISÉES ET IMPARFAITES. »

Éditions Casterman,  septembre 2025
195 pages

Minjung ★★★★★ de Ian Manook

Un séjour à Séoul, ça vous tente ?
Version culinaire et diablement secouante ?
Alors suivez sans hésiter le duo aussi improbable qu'attachant formé par Gangnam, ex-flic au cœur de nounours, lesté d’un passé tourmenté, et l'inspectrice Chin-Sun, aux tenues Cosplay waouh !, du bureau du procureur. Ensemble, ils nous entraînent dans des enquêtes boueuses, haletantes, qui soulèvent les pans les plus sombres de l'histoire coréenne.
Car ici, le vernis craque vite. Un système qui broie, puis recrache sans état d'âme.
Des "évaporés", des indésirables, les minjungs, des enfants volés, un trafic humain glaçant. D'un côté, des destins brisés. De l’autre, des tortionnaires, des violeurs, des esclavagistes, des saloperies de la pire espèce, « la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir ».
Et au milieu, le désir de vengeance et la quête de justice qui s'inscrivent dans ce décor macabre.
Une noirceur brute, abjecte, qui dit beaucoup, trop, de ce dont l’homme est capable.
Et puis, au milieu de tout ça, il y a aussi Jeanine. La Toulousaine. Je ne vous en dirai pas trop 😉 Sinon qu’elle est toute "espantée" à l’idée de se retrouver devant le BBQ Olive Chicken de Crash Landing on You, celui qui fait saliver les Nord-Coréens de la Compagnie 5. « Oh, mon Dieu, tu ne sais pas à quel point ça me fait joie de voir ça ! [...] avec le beau Hyun Bin ! » Je suis allée voir, c'est vrai qu'il est pas mal 😏
Parce que ce roman, c’est aussi une immersion vibrante dans la culture coréenne, entre scènes de vie, références populaires et échappées culinaires.
La plume de Ian Manook, teintée d'humour et d'ironie, d'une grande humanité aussi, est d'une redoutable efficacité. Elle embarque, percute, enchevêtre les intrigues et les destins, jusqu'à rendre toute pause impossible.
Un polar qui cogne autant qu'il fait voyager.
Lu quasi d’une traite, comme ma lecture de "Débâcle".
Et maintenant, qui vient dîner chez Cho ? 🍽️
Ou, plus près de nous, au "Le Verre à Pied", rue Mouffetard ? 
Vous êtes plutôt street food à Séoul ou verre de rouge à Paris ? 🍜🍷
Merci à Babelio pour l’envoi de ce roman dans le cadre de l'opération Masse Critique privilégiée.

« Dans la rosée du petit matin, son arme à la main, l'homme progresse, d'un pas prudent, entre les buissons coriaces des camphriers odorants et des rhododendrons rigides. Il aime cette heure suspendue du lever du jour, l'odeur décomposée de l'humus putride, quand le sol exhale des senteurs organiques. Pour lui, l'automne c'est beau comme la mort. Un suicide resplendissant. Une sénescence assumée. La forêt sent fléchir la lumière et accumule ses tanins. Les feuilles, privées de chlorophylle, s'oxydent en suffoquant, et les arbres sécrètent des hormones assassines qui, une à une, thrombosent les tiges de chaque feuille pour les sacrifier à leur survie. L'automne, ça pue la mort. Ça s'y prépare. »

« Par superstition plus que par croyance, il l'a rangé à l'ombre sacrée d'un dangsan namu, un de ces pins rouges, arbre élu liant les hommes au ciel et à la terre pour les placer au centre de l'univers. Il n'a jamais cru à cet amalgame spirituel entre croyances chamaniques et récupérations bouddhistes, mais comme tout bon Coréen, dans un sillon tordu de son cerveau, dans une combe profonde des replis de son inconscient, il accepte l'idée que le pin rouge, d'une façon incompréhensible et superstitieuse, puisse être le compagnon bienveillant de l'homme de sa naissance à sa mort.
Humant le vent pour prendre la température du petit matin, il lace ses rangers, serre les sangles et les poches de sa tenue de camouflage, noue un foulard blanc à son cou et vérifie son arme, puis remonte un rustique bief de grosses pierres qui canalise jusqu'à un étroit bassin l'eau d'une source captée plus haut à flanc de montagne. Sacrées comme le dangsan namu elles aussi, l'eau, la source et la montagne. Alors, il s'abreuve d'une coupe d'eau fraîche et glacée entre ses deux mains, car même athée et matérialiste, un peu de sacré, au matin d'un jour d'automne et de mort, ne peut pas lui faire de mal, puisqu'il n'y croit pas. »

« Ils s'éloignent et le contrecoup de la peur vide le procureur de ses dernières forces et de toutes ses larmes qu'il pleure sans retenue. D'avoir réussi, d'avoir envisagé de tuer des hommes, du destin de ces pauvres esclaves, d'avoir sauvé Beop, de ce dont est capable ce putain de pays en dictature, de sa ruse qui a fonctionné, d'avoir failli mourir, d'avoir failli faire de sa femme une jeune veuve et de leur petite fille une orpheline... il reste longtemps allongé sans bouger, sur le dos, les yeux clos, à écouter gémir et jurer l'autre au fond de son trou, jusqu'à cet autre gémissement familier et cette langue râpeuse sur sa joue. 
[...] 
De retour dans ses bureaux, le procureur Hwang Yong-won s'informe sur la Fraternité et découvre un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d'aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan, et qui gère le Refuge temporaire de vagabonds de cette même ville.
Il sait vaguement de quoi il s'agit. Dans le projet d'accueillir les Jeux olympiques en 1988, la dictature a décidé de rendre la Corée « présentable » aux yeux du monde extérieur, du moins dans ses grandes villes, et a autorisé en conséquence des opérations « rue propre » regroupant par la force si nécessaire dans des institutions spécifiques toute personne jugée sans domicile fixe.
Pak Ae-chan, ancien militaire, commence sa carrière dans le « social » en reprenant à son compte l'orphelinat pour frères et sœurs géré d'une main de fer par son beau-père. Grâce à cet orphelinat, Pak Ae-chan obtient en 1965 une licence d'établissement de protection de l'enfance et développe ses activités dans le business social. Avec une brutale efficacité, de toute évidence, puisque dix ans plus tard, profitant de l'ordre n° 410 du ministère de l'Intérieur concernant la répression du vagabondage, il ouvre des centres d'hébergement pour les sans-abri qu'on appelle sans honte des minjungs, des indésirables, et en 1983, un « sanatorium psychiatrique » pour les vagabonds. Sanatorium psychiatrique, le procureur en tremble rien qu'à lire ces deux mots ensemble.
Les premiers chiffres officiels que peut compiler le procureur parlent de seize mille indésirables dispersés dans trente-six établissements, dont quatre mille à la Fraternité de Busan, le plus important.
Vagabonds, mendiants, sans-abri, vendeurs de rue, tout ce qui aurait pu faire tache lors des visites des délégations du Comité olympique est alors raflé, et le business social de M. Pak Ae-chan prospère dans un tsunami de subventions et de corruption. En millions de dollars et en milliards de wons. »

« Pour Gangnam, un petit déjeuner c'est soupe de pousses de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l'huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s'il y en a. Et dans la gargote de Mme Cho, bien évidemment, à la petite table contre la vitre qui donne sur l'arrêt de bus du minuscule square en triangle en face du marchand de gâteaux de riz. C'est ça, le bonheur jaloux d'être coréen à Séoul le matin ! »

« [...] Gangnam savoure l'instant : la vie industrieuse de la rue animée, toutes ces couleurs floutées à travers la vapeur parfumée qui brouille la vitre, le bruit des gens qui s'affairent, du trafic qui s'engorge et s'en arrange, des enfants insouciants qui passent en riant, des vélos qui donnent de la sonnette et de la pétarade des mobylettes. »

« Ça, c'est le reste du dossier. Une compilation de photocopies, d'articles, de rapports. Des photos et des cou-pures de presse. Le scandale des enfants coréens vendus à l'adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999.
Même après la dictature, [...] les premières années de démocratie. Ça m'a fait dégoût ! Un business en millions de dollars, géré par des agences cupides pour des fonctionnaires et des politiciens corrompus, des enfants et des nourrissons arranqués à leur famille en guise de marchandise.
Gangnam parcourt les feuillets et accroche des phrases qui lui poignardent l'entendement : « L'industrialisation commerciale de l'adoption », juge un expert après-coup. « 99% des dossiers étaient acceptés en moins de quarante-huit heures et les enfants étaient expédiés comme des bagages », explique un rapporteur. « C'était devenu un commerce international avec des subventions à l'exportation de la part des gouvernements successifs », estime un universitaire. Quelqu'un évalue la participation de l'État à neuf mille dollars par dossier. Pour cent quarante mille enfants. 1,26 milliard. Officiellement... »

« Le temps n'est qu'une succession de jalons qui remontent au passé. Personne ne connaît le chemin de sa vie pendant qu'il le parcourt. Il ne prend un sens que quand on le remonte. La fin du chemin, ce n'est pas quand on arrive au bout, c'est quand on le remonte jusqu'au départ [...].»

« Bols et baguettes coréennes, ils ont leurs verres déjà et leur bouteille. Quand soudain grésillent les lamelles de bœuf mariné, accompagnées de fines rondelles de carotte et de ciboule à sauter avec la viande, c'est tout un quartier d'avant qui resurgit du passé pour Gangnam. Les mômes dans les ruelles, le vieux assis devant leur porte, les parents dans les maisons, les amoureux dans leur chambre. Un village de durs à la peine, aux bonheurs simples, un village de la lune. »

« Tu sais écrire, non ? Depuis quand tu es mon supérieur ? Depuis quand l'ancienneté et le grade se calculent au nombre de couilles qu'on a entre les jambes ? Tu prends leurs dépositions et moi je m'occupe de monsieur. »

« Comment peut-on se croire flic en débardeur Snoopy ? Sous une veste satin brodée à la gloire de Charlie Brown ! Sur un legging nacré comme une coquille d'huître ! Avec des bottines en écailles roses ! Avec des breloques partout à sa ceinture et à ses poignets ! Putain, qu'est-ce que ça peut porter comme string, une fille comme ça ? »

« - Kimchi, perdre la vie ce n'est rien, celui qui est mort ne sait même pas qu'il l'est, il n'est plus, un point c'est tout. Il n'a plus ni souffrance, ni honte, ni peur. Perdre la vie, c'est ne rien perdre, parce qu'une fois mort tu ne sais même pas que tu l'as perdue. Mais toi, Kimchi, fais un peu le bilan de tout ce que tu pourrais perdre sans mourir, et en garder la honte aux yeux de tous pour le restant de ta vie en prison.
- Pauvre type, je suis le dragon du clan le plus puissant qui ait jamais régné sur ce pays !
- De quel dragon parles-tu ? De l'homme qui ne sait même pas que ses simples soldats se baladent armés de flingues, ni lequel d'entre eux organise le viol d'une touriste en son nom? Bonne soirée, ne me raccompagne pas, je connais le chemin, et si tu m'as prévu une cérémonie d'au revoir dans le hall, préviens-les que je ne suis pas d'humeur à en laisser un seul vivant. »

« Il y a toutes les pires raisons pour que les clans se servent très peu d'armes à feu en Corée. Parce que les gangsters des petites pègres locales ont été fédérés en mafia par les yakuzas, importés par l'occupant japonais qui interdisait le port d'arme aux Coréens. Parce que l'honneur veut qu'on se tue les yeux dans les yeux, à distance de regard. Parce que la vengeance veut que celui qui meurt voie celui qui le tue. Parce que c'est aux poings des corps à corps qu'on gagne sa place dans la hiérarchie d'un clan. »

« Les Chilsing-pa sont un clan busanais actif... comme des Busanais. Des méridionaux moins ambitieux que les clans du Nord. Ils gèrent les trafics traditionnels : extorsions, enlèvements et rackets, prostitution et jeux d'argent. Ils ont un accord tacite avec la police sur les limites à ne pas dépasser dans cette ville devenue un centre commercial touristique et balnéaire à ciel ouvert. Aucune fusillade, pas de violences spectaculaires, et personne ne s'en prend aux touristes.
Les Seven stars ont même délégué à la mafia russe des activités jugées trop primaires: trafic de drogue, contrebande des armes et immigration clandestine. En échange, le clan se développe dans la cybercriminalité et le hold-up de cryptomonnaie. »

« La vue depuis le kiosque à huit côtés de la petite pagode de Palgakjeong, perchée sur le mont Eungbongsan à cent mètres au-dessus de Séoul et du fleuve Han, est spectaculaire. Les lignes orangées et élancées des voies express sillonnant le bleu électrique de la nuit, les ellipses et arabesques aériennes des échangeurs éclairés, le damier lumineux des gratte-ciel des hauts quartiers lointains, le scintillement des faubourgs populaires dans le noir profond, et le large fleuve Han moiré des néons bleus et pourpres des ponts élancés qui l'enjambent. 
- C'est une vue qui donne à réfléchir, vous ne trouvez pas ? 
[...]
- À la complexité des choses. À celles qui sont laides en elles-mêmes, comme ces quartiers de gratte-ciel, ces échangeurs routiers, ces bidonvilles, et qui deviennent de si belles vues dans la nuit. »

« Malgré sa petite taille, chaque équilibre d'un jardin traditionnel y est respecté. La pièce d'eau rectangulaire au milieu, le pangji, reflet du ciel et de l'harmonie cosmique, le court ruisseau qui s'en échappe et rebondit sur des cailloux choisis pour les flux vitaux et la purification, enjambé d'un pont, ici de quelques planches, transition entre les mondes séculier et sacré.
Les pierres, lourdes et grosses, disposées de façon asymétrique, représentent les montagnes et leur charge spirituelle. D'autres, plates et blanches, pour des chemins sinueux, encouragent à la découverte et à la méditation.
- Tu peux vérifier, tout est là, explique le grand-père d'un ton admiratif et respectueux. Regarde ce petit kiosque hexagonal sur le plus haut étage des trois ter-rasses, et ce totem grimaçant pour éloigner les mauvais esprits, et même les murs fleuris sinueux pour délimiter le jardin et en séparer les espaces. »

« Tout est beau, paisible et harmonieux dans ce qu'aime cet évaporé.
La sérénité des jardins et la retenue des pavillons solitaires du cimetière des martyrs de Majae, et son chemin de réflexion sinueux à travers des essences rares.
Plus au sud, la crique aux nénuphars de Tokkiseom est un apaisement de l'âme. Un tapis flottant de larges feuilles déjà pointées de milliers de fleurs rondes et nacrées à venir, jusqu'à l'horizon presque clos de deux collines bleues ne laissant entre elles qu'un passage étroit vers le fleuve lumineux qui passe, indifférent à la beauté fragile et cachée du sanctuaire que ses eaux ont creusé.
Indifférence dont le nénuphar est d'ailleurs le symbole en langage des fleurs, se souvient Gangnam. Gabrielle le lui avait appris. Pas l'indifférence, mais le langage des fleurs.
Il en sourit. Indifférence, mais pas à ce monde paisible et immuable qui survivra à tout. Indifférence à l'agitation frénétique des hommes, leurs ambitions mégapoliques, leurs querelles et leurs guerres et tout ce mercantilisme honteux qui réduit chaque espoir à de misérables ambitions pécuniaires. Il s'est sûrement déjà trouvé quelqu'un pour estimer la valeur marchande de ce bonheur des yeux et de l'âme qu'est la baie des nénuphars à l'aune du prix de chaque fleur revendue sur un marché de Séoul. »

« - Park, évitez-moi, et surtout évitez-vous, ce petit jeu ridicule. Seung me dit que vous avez déjeuné avec un témoin qui a fini comme victime le lendemain de vos agapes ?
- Simple technique de mise en confiance de quelqu'un qui n'avait pas mangé à sa faim depuis des semaines.
- En tant que procureur, j'y verrais plutôt de la subornation de témoin. Seung atteste aussi que vous avez pleuré sur la victime, devant tout le personnel policier et technique.
- Oui, un petit vieux de 75 ans, probablement esclave d'une organisation criminelle, tabassé par plusieurs bourreaux et balancé du parapet d'un échangeur pour qu'il se brise tous les os des jambes sans en mourir sur le coup et qu'il agonise longtemps et meure de douleur, oui, ça m'arrache quelques larmes, en effet.
- Seung affirme qu'il n'y a pas encore de rapport d'autopsie.
- Seung aura toujours raison d'après les manuels, mais contrairement à lui, moi j'ai parlé au légiste. »

« Il a besoin de partager quelque chose avec quelqu'un.
Un dwaeji-gukbap et son bouillon de porc épicé cuit trois bonnes heures, relevé de crevettes fermentées avec un bol de riz; un milmyeon de nouilles froides avec sa soupe glacée à la glace pilée ; un gangjang gejang et sa chair de crabe crue marinée trois jours dans une sauce soja vinaigrée et servie effilochée dans la carapace du crustacé. Ça, ça lui plairait bien, avec cette coutume, une fois le crabe dégusté, de remplir la carcasse d'un riz blanc qui en éponge la sauce... »

« Gangnam ne répond pas. Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle avait même avancé cette théorie selon laquelle le haejangguk n'était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate. »

« Il déploie le dessin et tend les bras pour que les larmes qu'il ne retient plus ne le tachent pas. « Merci 318 », un flot de tristesse le submerge. Le message d'une enfant belle et brillante qu'on a torturée jusqu'à la rendre folle et infirme avec la complicité de l'Etat, qu'on a abandonnée pendant quarante ans à une vie de misère et de mendicité dans le cloaque d'un jjokbang qu'une section de RoboCop sans âme au service du même État s'apprêtait à prendre d'assaut pour la punir encore. Le message d'une gamine qui l'a reconnu comme le tongtti qu'il a été, lui rappelant qu'on reste victime à vie de ces malheurs-là. La gamine à qui il a offert, sans le savoir, sans le vouloir, son dernier repas.
Le dessin est là, devant ses yeux en larmes, les derniers mots de Mingi, pour lui, pour le minjung 318, juste un mot, un chiffre, enveloppés dans un cœur maladroit, symbole de toute cette innocence brisée par la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir.
Il voudrait dire quelque chose à Chin-sun, lui faire comprendre qu'il ne pouvait être que du côté de ces gens-là, qu'il n'avait pas le droit de les trahir, que sa fidélité se devait d'aller à eux plutôt qu'à la police et à la loi qui avaient permis tout ça, toléré tout ça, couvert tout ça, mais il ne peut rien dire, son corps d'homme secoué de sanglots désespérés comme, au jour de son enlèvement, son corps d'enfant l'avait été des mêmes pleurs. »

« Chin-sun n'arrive pas croire qu'une telle horreur puisse être aussi inhumainement simple que ça : juste quelques noms et quelques dates sur une liste mensongère. Ni que les responsables l'aient laissée aussi accessible, mais Gangnam la détrompe. Bien sûr il était dangereux de conserver une telle liste, imbécile et compromettant même, mais elle témoigne surtout de l'impudente confiance de ceux qui l'ont établie dans l'impunité des corrompus de l'époque qui se savaient sous la protection de ceux qu'ils soudoyaient. »

« Le policier dit à regret qu'il serait bien resté plus longtemps, que cette maison a un sens pour lui, qu'elle lui rappelle une jeunesse sportive et heureuse, mais Gangnam le coupe et lui explique que les associations caritatives dont la demeure était le siège social ne géraient en fait que des activités criminelles d'exploitation d'êtres humains. Trafic d'orphelins, travail forcé, séquestration... Le policier reçoit ces informations comme autant de coups de poing qui le sonnent et le laissent muet pour plusieurs minutes. »

« - Madame la procureure, on ne vend son âme au diable que pour deux raisons : la fortune ou le pouvoir qui, souvent, ne font qu'un. »

« Lui préfère rester à la table, histoire de digérer toutes ces informations et savourer une belle portion du fameux milmyeon busanais fait d'un nid de nouilles au blé jaunes et moelleuses dans un bouillon de bœuf glacé épicé de sauce rouge et décoré d'allumettes de radis blanc et de concombre. »

« Alors c'est pour ça ? Pour une pauvre conne de Française fouille-merde à la recherche de ses origines, pour deux gamines allumeuses et délurées qui auraient détroussé père et mère ? Pour quatre dégénérés de misère qui pleurnichent d'avoir été maltraités quarante ans après les faits? C'est pour ça que tu vas mourir, Gangnam ? Vraiment ? »

« Du bout de ses doigts de pied meringués d'œufs en neige, Gangnam manipule le mitigeur pour réchauffer plus encore l'eau de son bain. Et voilà, qu'ils s'en démerdent à présent, tous autant qu'ils sont, flics, journalistes, mafieux, procureurs, juges, politiciens et même tous ces quidams avides de faits divers et qui ne leur ont jamais demandé le moindre compte. Il a ouvert les vannes à purin, qu'ils y pataugent, qu'ils s'en étranglent, qu'ils s'y noient, lui s'en fout maintenant, dans son bain parfumé. À nouveau, il se laisse glisser sous l'aérienne banquise de mousse, attentif à son cœur qui bat dans les échos de l'eau, quand le vibreur de son téléphone résonne comme une alerte sous-marine. »

Quatrième de couverture

Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d'un trafic humain géré et financé par l'État.

Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par la dictature et raflés pour présenter au monde une Corée étincelante lors des J.O. de Séoul en 1988.

Deux immenses scandales dont Gangnam va devoir affronter les séquelles, bien des années plus tard.

Pas seulement comme ex-flic et ex-mafieux, mais surtout comme survivant. C'est dire s'il va ajouter à sa férocité d'enquêteur déjà ingérable toute la rage et la détermination d'une victime.

Ceux qui ont été complices de ces atrocités inhumaines n'ont aucune clémence à attendre de lui.

Encore une fois, dans un pays qu'il aime, Manook pointe sa plume là où ça fait mal...

Auteur de trente romans et traduit en dix langues, Ian Manook a notamment signé la trilogie Yeruldelgger, récompensée par dix-sept prix des lecteurs, parmi lesquels le Grand Prix des lectrices de ELLE, le prix SNCF du polar et le prix Quais du Polar.

Éditions Flammarion,  avril 2026
478 pages