mercredi 19 avril 2023

Tous les arbres au-dessous ★★★★☆ d'Antoine Jaquier

Une mise en perspective de notre possible monde futur, une lecture singulière, intéressante, troublante, stimulante.
« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter. S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet : Au revoir - merci. »
Salvatore s’est invité sur mon canapé ; j'ai aimé l’écouter parler de sa solitude forcée, de son instinct de survie dans cette belle planque vosgienne alors que l’humanité s’est assombrie, le gouvernement français effondré et que les énergies fossiles ont disparu.
Peut-on vivre en autarcie ? Quel sens donné à sa vie quand on est complètement seul ? Isolé de tout ? Sauf des livres 😉 Peut-on éviter la folie ?
Heureusement, deux congénères et une vache vont faire irruption, pimenter son quotidien et nous faire vivre, à nous lecteurs, de belles scènes cocasses.
Salvatore est un survivaliste qui n’a pas été sans me rappeler la série "The Last Of Us" que j’ai regardée en parallèle de ma lecture. Et c’était franchement troublant. Salvatore, au fil des pages, s'est mis à physiquement ressembler à Pedro Pascal ... J'étais en bonne compagnie ;-)
Je remercie ici Babelio, les éditions Au Diable Vauvert de m'avoir permis la découverte d'Antoine Jaquier. J'ai aimé son choix de marquer ces pages d'humour et d'ironie, le parler "cash" qu'il prête à Salvatore, ce parti pris de dénoncer les défaillances de notre système politique, économique, social et environnemental en ouatant ses propos, en les peignant de légèreté - d'un semblant de légèreté.
Une première rencontre, aussi, pour moi avec l'écriture inclusive, sur laquelle j'ai buté au début, pas habituée probablement, mais lire, vivre, communiquer sans stéréotype, c'est tellement (plus) normal, que je n'y ai plus fait attention !
Une lecture que j'ai appréciée, qui fait réfléchir... et si, et si, un monde sous le monde où le "Paradis, c'est les autres", où vivre en connexion avec la nature était possible ?
Merci Antoine Jaquier. Je suis ravie d'avoir découvert votre univers...ici sens dessus-dessous et délicieusement psychédélique, j'adore !

LES PREMIÈRES LIGNES
« Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m'avait bien éclaté, surtout la nuit, puis je m'étais habitué.
Autrefois la ferme était un alpage où les anciens faisaient paître leurs troupeaux durant l'été. Achetée en sale état, je l'avais retapée pour permettre à un couple de vivre en autarcie un an ou deux, le temps de me retourner, en cas d'effondrement du système ou si le conflit à l'Est faisait d'un coup tache d'huile.
Dans l'annonce, sa source d'eau était un détail bucolique mais c'est elle qui m'avait convaincu d'acquérir ce terrain. Qu'à moyen terme l'eau devienne notre bien le plus précieux ne faisait pas l'ombre d'un doute. 
Mes ancêtres avaient vécu des millénaires sans électricité ni eau courante, on n'allait pas me faire croire que j'en étais incapable. De plus, nous disposons aujourd'hui de connaissances scientifiques et tech- niques qui, du temps de Kaamelott, nous auraient fait des passer pour mages. Il suffisait de me remettre à jour mais il fallait le faire tant qu'internet fonctionnait et que mon voisin ne me logeait pas une balle dans le buffet si je m'approchais à moins de dix mètres pour parler jardinage.
Depuis les coups de semonce et les attentats des mercenaires de Poutine sur le sol européen, nous étions tous épuisés par cette menace couplée à ces vagues successives de pandémies auxquelles personne ne comprenait rien. Cyberattaques et coupures de courant paralysaient tout révélant l'abysse de notre faiblesse. Les gens devenaient fous, les ventes d'armes s'étaient envolées et plus aucune marque de vêtements ne déclinait une collection sans son volet paramilitaire. On oscillait entre aspiration au camouflage et espoir que tout pète enfin, tel un orage d'été clôturant la canicule assassine, rendant, malgré sa violence, l'air respirable pour un temps.
Dans ce contexte, accepter l'imminence d'une crise climatique majeure et définitive qui allait nous faire regretter les horreurs d'une bonne guerre à l'ancienne, c'était trop. 
Plus question de l'insoumission ou de la rébellion de mes vingt ans - j'avais lâché l'affaire. »

« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter.
S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet: Au revoir - merci. »

« On n'observe jamais suffisamment la nature alors que de son côté elle ne s'en prive pas. Il avait fallu que je craigne me faire happer par la forêt et que je focalise sur elle pour m'apercevoir que des loups la peuplaient. Une meute, au moins, rôdait dans les environs. »

« Assis sous un gigantesque érable sycomore, le vieux loup gris et noir devait m'évaluer depuis un moment déjà alors que j'avançais tête baissée. Lorsqu'enfin je le vis, il n'était plus qu'à deux mètres et cela me fit l'effet d'un coup de poing dans le thorax. Malgré l'effroi de la surprise, mon regard se perdit dans le sien et c'est l'ensemble du massif des Vosges qui avait planté ses yeux dans les miens. Peut-être même les Alpes et le Jura. Ces milliers d'hectares de nature profonde sondaient mon âme de grand destructeur.
Jusque-là, je n'avais porté attention qu'à la faune que je chassais et totalement ignoré le reste, ce qui ne se mange pas. Il allait en être autrement dorénavant. »

« Le proverbe dit « Le sage se tait, mais pour en avoir côtoyé des abrutis au cours de ma vie, je sais que c'est également pour eux une manière de cacher leur bêtise.
Avec le recul, je dirais qu'on n'en a rien à foutre de l'intelligence, seuls comptent les actes, mais c'est une autre histoire, ou plutôt, la suite de notre histoire. »

« - Tu peux pas tout prendre dans la nature, dis-je, c'est ainsi que nous avons tué le monde. »

« Était-elle autiste ? Savait-elle lire ? J'allais devoir attendre l'arrivée d'Alix pour le découvrir. Dans l'intervalle, je favorisais l'hypothèse de l'enfant sauvage recueillie et allaitée par les loups, dévorant dès qu'elle avait su marcher lièvres et écureuils crus sans même les écorcher, cueillant des baies dans les profondeurs obscures de la forêt des Vosges. 
Ma déconnexion avec le monde rural m'explose aujourd'hui au visage et l'histoire de la famille de Mira clarifie bien des choses quant à la révolte sanglante du peuple sur la capitale. À Paris, nous n'avions rien appris avec les Gilets jaunes et il aura fallu qu'ils reviennent nous expliquer le souci, une seconde fois, sans cape fluorescente cette fois-ci mais les armes à la main pour que nous tendions l'oreille.
L'idée que Mira ne soit qu'une gamine maltraitée et livrée à elle-même par par le système, aliénés des par parents paumés, cramés des décennies d'humiliations et de pauvreté en campagne française ne m'avait pas traversé l'esprit. Avec mon ton paternaliste, mon Manuel des jardiniers-maraîchers payé cent euros à la Fnac et ma Permaculture pour les nuls, je devais quand même avoir l'air sacrément con aux yeux de ma furtive.»

« Une bibliothèque bien fournie est de plus l'élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l'avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l'imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d'expérimentations foireuses, cinq ans que d'ailleurs nous n'avons pas, lorsque l'on vit au jour le jour. »

« L'entrée donnait directement dans la cuisine où je me tenais la plupart du temps et qui ne semblait pas avoir été rénovée depuis le XIXe siècle. Fourneau à bois, casseroles de cuivre et cloches de vache en décoration. Elle était spacieuse et la grande table en bois massif suppurait l'angoisse de générations successives d'agriculteurs sur le fil. Chaque chaise branlante se souvenait des discussions interminables sur la manière de sauver la récolte et les bêtes. Le plancher grinçait encore de ces cent pas de nuits d'insomnies paysannes. L'effondrement ne nous donnait pas le monopole de la peur de manquer et de crever la gueule ouverte - les pauvres connaissent cela depuis la nuit des temps. »

« Depuis la prise d'ayahuasca, des vagues de culpabilité liées à mon espèce entière me submergeaient. Mira avait raison. Nous nous étions gargarisés de notre amour pour nos enfants, allant parfois jusqu'à affirmer que nous nous sacrifiions pour leur avenir. Qui voulions-nous convaincre ? Dans les faits, seul notre confort avait compté.
J'ignorais si j'aimais ça ou non mais la Plante avait secoué ma conscience. Il était loin le temps de mon mépris pour Greta Thunberg et de mes tentatives de détournement de slogans. »

« Dans ce monde à l'envers, je comprenais que mon espèce n'était ni plus ni moins un parasite ou une mycose s'attaquant aux orteils d'un colosse. »

« - À l'image de Dieu, je ne suis ni homme, ni femme, car je suis double. L'anaconda et le boa fusionnent à nouveau. L'énergie du feu et de l'eau. Nous sommes déjà nombreux de ma génération et cela va continuer. Le Serpent cosmique qui a apporté la vie sur Terre il y a trois milliards d'années est simplement la double hélice de l'ADN. Il s'est multiplié à l'infini. Présent dans tout ce qui vit, Il n'est ni masculin, ni féminin, car il est les deux à la fois. Exactement pareil à moi. Puisque la séparation ne nous réussit plus, nous revenons à la nature androgyne du principe vital.
- Merde alors, la fin du patriarcat ! La créolisation du genre ! Cette fois l'effondrement est total, dis-je en rigolant. »

« L'existence est un processus d'écoulement et de changement où rien n'est jamais fixé. Le domaine est une île et d'autres rescapés vont venir. De mon côté, je n'ai qu'à rester vivant. Une fois encore les écrivains bourgeois et leurs aphorismes avaient tort. Le Paradis, c'est les autres. »

Quatrième de couverture

Récit survivaliste digne des grandes heures de l'anticipation française, un Robinson Crusoé post-apocalyptique qui nous invite à repenser la nature.

« L'effondrement du monde, nous à sa surface, une liane pour monter vers le ciel et voir les arbres d'en dessous, à lire comme un bréviaire littéraire anti fin du monde. »
Vincent Ravalec

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970. Auteur reconnu en Suisse, il est lauréat du Prix Edouard Rod en 2014 et du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2016.

Retranché dans une ferme isolée du massif vosgien, Salvatore a parfaitement anticipé la fin inéluctable de notre civilisation. Il s'est minutieusement préparé à la survie en autarcie Mais après trois ans de solitude, son chemin croise celui d'autres survivants...

Éditions Au diable Vauvert,  janvier 2023
260 pages 

mercredi 11 janvier 2023

Quand tu écouteras cette chanson ★★★★★ de Lola Lafon

« Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Je suis venue en éprouver l'espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l'épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? »
L'Annexe, lieu où Anne a écrit son journal, dernier lieu où elle et sa famille ont été réunis, avant que l'ignoble pan de l'Histoire que nous connaissons bien ne les sépare à jamais. Lola Lafon raconte sa nuit passée dans ce lieu, une expérience extrême que l'on comprend nécessaire pour l'auteure, convoquant et se confrontant au fantôme d'Anne Franck, « vénérée et piétinée », à celui d'Otto Franck, le père d'Anne, seul rescapé, traumatisé, mais également à ses propres fantômes.
Un récit fort, émouvant, intimiste, riche d'informations notamment sur la jeune vie brisée d'Anne Franck, sur l'ardent désir d'une adolescente vive et drôle en dépit du reste, de devenir écrivaine et d'être publiée. Lola Lafon lui rend un bel hommage.
« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles. »
George Steiner

« Mais ce qui à la fois est absent aussi bien que présent, sache-le voir, par la pensée, d'un regard que rien ne déroute. » 
Parménide

« Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n'est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la soeur imaginaire de millions d'enfants qui, si elle avait survécu, aurait l'âge d'une grand-mère; Anne Frank l'éternelle adolescente, qui aujourd'hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l'âge auquel on cesse de vivre.
Anne Frank, que le monde connaît tant qu'il n'en sait pas grand-chose. Une image, celle d'une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d'une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l'adolescence ? De la Shoah ? De l'écriture ?
Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d'une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.
Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. »

« Anne Frank vénérée et piétinée. »

« Comment l'appeler ? Je dis Anne, mais cette fausse intimité me met mal à l'aise. Je ne peux pas dire Anne, quelque chose m'en empêche, qui, au cours de ma nuit, se matérialisera par l'impossibilité d'aller dans sa chambre. Alors je dis Anne Frank, comme on fait l'appel, comme on évoque l'ancienne élève brillante d'un collège fantomatique. Deux syllabes.
La nuit, je me la figurais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank, je me préparais à être au diapason du vide, à le recevoir.
Je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver. »

« « Les mesures antijuives se sont mises en place, petit à petit. Nous refusions de nous laisser atteindre, il fallait garder la tête haute. Il nous était interdit d'emprunter les transports publics ou de posséder un vélo ? Nous irions à pied. Nous n'avions plus l'autorisation de nous rendre au cinéma, au concert ? Tant pis, nous jouerions de la musique à la maison. À l'été 1941, les directeurs de lycée ont dressé des listes des élèves - de sang juif ». En classe, on nous a obligées à nous asseoir à part. Peu de temps après, nous avons été exclues. Margot était dévastée, elle allait attendre ses anciennes camarades de classe à la sortie des cours, tant elles lui manquaient.
Les enfants juifs n'avaient plus le droit d'aller à l'école ? Qu'à cela ne tienne, il y avait de très bons professeurs juifs, nous ferions nos propres écoles.
Nous nous accrochions à n'importe quelle joie: Otto louait des films qu'il projetait à ses filles, Anne confectionnait des tickets qu'elle adressait à ses amies. Tout y était parfaitement imité: l'horaire de la séance, le siège réservé. » »

« Certaines rencontres commencent au moment où on se quitte, quand le temps presse. Alors les mots battent au coeur de l'essentiel. »

« Anne n'œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N'oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum: Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. Hannah Arendt qualifiait l'adoration dont elle est l'objet de " sentimentalisme bon marché aux dépens d'une immense catastrophe "... Elle n'est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l'œuvre d'une jeune fille victime d'un génocide, perpétré dans l'indifférence absolue de tous ceux qui savaient. N'utilisez pas le mot espoir, s'il vous plaît.  »

« Otto Frank, qui, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, en 1960, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait retrouvé. Qu'on en soit témoin, du vide, sans pouvoir s'y soustraire ; qu'on s'y confronte. Voyez ce qui jamais ne sera comblé.
Ainsi, en sortant, on ne pourra pas dire: dans l'Annexe, je n'ai rien vu. On dira : dans l'Annexe, il y a rien et ce rien, je l'ai vu. »

« S'habitue-t-on à être en danger ?
La peur est-elle un envahissement brutal, semblable à un courant d'arrachement, cette force qui entraîne au large contre laquelle on ne peut lutter, ou la peur se dilue-t-elle dans les jours qui passent, et on finit par s'y faire, à la peur ?
Les angoisses s'accumulent, elles résonnent. L'angoisse de se trahir. De faire frémir, d'un geste trop vif, les tissus opaques qu'Anne Frank et son père clouent aux fenêtres le jour de leur arrivée. L'angoisse de tomber malade, de laisser échapper un éternuement, une quinte de toux, De ne pas pouvoir être soigné. »

« L'angoisse, écrit-elle le 8 novembre 1943, est une masse sombre qui ne nous pousse ni en bas, ni en haut, mais se tient devant nous, mur impénétrable, qui s'apprête à nous détruire mais ne le peut pas encore. »

« Quelques semaines avant de partir à Amsterdam, je lis, comme je le fais toujours avant de me lancer. Cet amoncellement de petits savoirs - une approche timide du « sujet > est mon préliminaire amoureux. C'est aussi une façon de repousser la plongée dans l'écriture, d'attendre que celle-ci soit impérative.

Je lis comme on trace un cercle autour d'un point, sans m'en approcher. Je lis comme on se prépare à entrer dans un labyrinthe. Je lis des articles universitaires qui s'intéressent à la dif- férence entre empreinte et trace, je relis Dora Bruder de Patrick Modiano, je lis une biographie d'Audrey Hepburn, dont la mère vénérait Hitler : l'actrice refusa d'interpréter le rôle d'Anne Frank au cinéma, craignant de ne pas être " légitime " à le faire. »

« Je suis celle dont le cerveau se brouille dès lors que le sujet est abordé. Au lycée, j'ai évité les cours consacrés à la Deuxième Guerre mondiale. J'affirme que je n'ai pas besoin de voir, de lire : je sais cette histoire. Je sais les parcours de ceux qui, autour de 1920, ont dû fuir une mort annoncée, celle des pogroms, des ghettos, en Russie, en Pologne. Qui ont étreint des mères, des pères, des frères et des soeurs, sans promesse de se revoir. Qui ont tout quitté. Ils se sont défaits de leur nom, de leurs désirs et de leur langue - mais ce choix n'en était pas un, ils ne seraient jamais de simples citoyens dans leur propre pays. »

« La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, « ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille ». »

« J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière. »

« Aucun des protecteurs n'aimait qu'on vante son courage. Peut-être avaient-ils raison : le courage est une décision qui se manifeste face au danger, à un moment précis. Leur courage, lui, se raconte au pluriel; ce sont des courages, une étendue de courages, de chaque matin et de tous les soirs, deux années durant, à chaque fois qu'ils poussaient la porte de la cachette. »

« Elle est semblable à un reflet, l'inconscience, qui renvoie la générosité. Peut-être est-elle l'essentielle de cette histoire. »

« « Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide. » Cette phrase d'Antonioni est citée dans La Paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille. Je l'ai recopiée dans mon carnet quelques jours avant d'entrer dans la nuit.
Je m'approche du papier peint encadré, et au cœur même du vide, je ne vois que quelques chiffres et de fines lignes, bien droites. Au cœur même du vide, un père inscrit, tous les mois, au crayon à papier, des preuves de vie, Otto Frank note qu'ici, en deux ans, Margot a pris un centimètre et Anne, treize.
A son retour d'Auschwitz, seul dans l'Annexe vide, Otto Frank y passera des heures: il décollera précautionneusement ce rectangle de papier peint. Il ne peut pas perdre ça, aussi. La seule chose qu'il lui reste, ce sont ces traits de crayon, d'un gris léger, qui disent qu'en ce lieu, privée de soleil, de printemps et de vent, la vie a arraché quelques centimètres à l'ombre. »

« Quelle étrange façon d'être au monde que ce retrait à un poste d'observation. On assiste à la vie, suffisamment proche d'elle pour en saisir les nuances, mais en se tenant loin du vacarme comme des certitudes, pour qu'elles n'aveuglent pas la page blanche. On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l'écriture est un chemin sans destination, l'écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois.
C'est un geste apatride que celui d'écrire, une échappée sans ancrage, en terres inconnues. Mes romans me baladent, ils me mènent en bateau. Je crois avancer. Au bout de plusieurs semaines d'écriture, ne sais plus rien sauf ceci : ma route est une impasse. Le récit m'échappe, il attend, ailleurs. »

« Je ne parviens pas à éviter cet égarement. Consentir à me perdre est une étape de l'écriture. Consentir à perdre, aussi. À m'avouer vaincue, battue. Accepter d'abandonner toute tentative de domination sur l'écriture, tout ce que je tenais pour certain. Il faudra avancer dans l'obscurité, tâtons, trébucher sur des mots qui regimbent, des paragraphes rétifs; la langue n'est pas un objet inerte dont on se saisit et qu'on plie à sa  volonté. C'est elle qui nous transforme, qu'on lise ou qu'on écrive.

Elle retient ce qui vacille dans l'oubli, paysages, silhouettes, elle nous retient, nous rattrape quand on imagine ne plus y croire, les mots sont là, tangibles, vivants. Pourquoi écrit-on ? Si j'ai oublié comment se termine le roman Confessions d'un gang de filles, de Joyce Carol Oates, ces quelques lignes, je les connais par cœur :
« Quoique vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. » »

« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement: dire je, c'est affirmer sa singularité.
Le je d'Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu'elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l'éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu'on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l'Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l'opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d'un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.
Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être  « comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse. »

« Les extraits choisis des textes qu'on porte aux nues révèlent ce que nous désirons en retenir. Si nous tenons absolument à ce qu'Anne Frank nous parle de la « bonté innée des hommes », il n'est pas très étonnant que ce paragraphe, écrit le 3 mai 1944, ne soit pas passé à la postérité :
On ne me fera pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes, oh non, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps! Il y a tout simplement chez les hommes un besoin de ravager, un besoin de frapper à mort, d'assassiner et de s'enivrer de violence, et tant que l'humanité entière, sans exception n'aura pas subi une grande métamorphose, la guerre fera rage, tout ce qui a été construit, cultivé, tout ce qui s'est développé sera tranché et anéanti, pour recommencer ensuite !  »

« Elle abandonne les mots, ils cèdent la place au souffle de la vieille dame, un souffle heurté : 
« Les conditions de... survie...au camp de Bergen-Belsen... c'était... (Souffle) »
Quelques semaines plus tard, elle m'envoie ce mail: « Je pourrais te raconter mille fois l'inhumanité, le cauchemar qu'a été Bergen-Belsen, ça serait inutile. Tu ne parviendrais pas à l'imaginer. Heureusement. »
Ce n'est pas avouer l'impuissance de l'écriture d'avouer qu'on ne peut imaginer, il ne faut pas imaginer, comment prétendre imaginer. Ce verbe-là, imaginer », n'a pas sa place dans ma nuit. Pourtant, il le faut, même et surtout si on n'y parvient pas. Il faut essayer d'imaginer. »

« L'exil - perdre racine - est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d'une sociologue ou d'une psychiatre, mais comme petite-fille d'exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui font comme si Ils sont tels qu'Elie Wiesel les a écrits dans Le Jour:
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. [...] Mais ce n'est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu'ils ont vu ne peut pas être comme les autres. [...] Un ressort s'est cassé en eux sous l'effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l'idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l'art de dis paraître, de se fondre dans le paysage. 
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l'appartenance au pays d'accueil. Des grands-parents qui, lorsqu'on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l'arbre généalogique a été arraché, la naissance d'un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d'exister. Il héritera d'un devoir: celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd, ce cadeau. On tente de composer sa vie, on pense avoir trouvé sa voix. En arrière-fond, une mélodie persiste, qu'on connaît sans jamais l'avoir apprise. Tout se mélange. Des vies interrompues se mettent en travers de la nôtre. On est l'obligée de celles et ceux qui n'ont pas eu droit à une suite, on est leur très obligée. Leur ombre est écrasante, leur mort exige qu'on y réponde. Mais comment ? »

« L'anorexie est, je crois, la langue que parlent celles qui héritent de récits silencieux. »

« Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d'avoir inventé sa fille.
J'ai choisi de ne pas écrire leurs noms ici : leur identité est interchangeable. Ce sont d'abord d'anciens chefs des Jeunesses hitlériennes, puis des pamphlétaires d'extrême droite, des conspirationnistes, des négationnistes. Ils se succèdent et se répondent au travers des décennies. Le sujet les obsède, ils y consacrent des livres, des tribunes, ils se répandent en commentaires sur chacune des pages Internet consacrées à la jeune fille. Mais si je n'écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d'Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu'on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu'on ne savait pas.
Le 9 octobre 1942, Anne Frank écrit : Nos nombreux amis et connaissances juifs sont emmenés spar groupes entiers. [...] On les transporte à Westerbork dans des wagons à bestiaux. [...] Nous supposons que la plupart se font massacrer. La radio anglaise parle d'asphyxie par le gaz. 
Ils s'acharnent, les négationnistes, mais montrent peu de rigueur : pour la plupart, ils n'ont pas même fait l'effort de lire le Journal en entier.

Impossible, dit l'un, que les clandestins aient passé l'aspirateur. On les aurait entendus. Les clandestins font le ménage quand le bâtiment est vide, entre midi et 13 heures, ou le dimanche, écrit Anne Frank.
Là, clame triomphalement un autre, des mots écrits au stylo-bille, lequel était inusité en 1944 ! Cette preuve » est aussi fausse que les précédentes. Les quelques phrases au stylo-bille sont rédigées sur des languettes de papier, insérées dans le manuscrit : ce sont les notes de travail d'une des graphologues ayant examiné l'authenticité du texte dans les années 1960. Elle en a témoigné. »

« Je ne peux m'empêcher de penser que, peut- être, Anne Frank aurait souri de lire qu'un négationniste affirma, comme preuve ultime de falsification, qu'aucune jeune fille de quinze ans n'aurait été capable de penser et encore moins d'écrire ce qu'il avait lu dans le Journal: c'était bien trop intelligent et irrévérencieux, pour une gamine. »

« L'irrévérence des jeunes filles devrait être l'objet de toutes nos attentions, elle devrait être archivée et transmise. Il faudrait les chérir, ces trop courtes années durant lesquelles les jeunes filles ignorent la prudence, le respect et le remords.
Elles mentent avec métier et sans état d'âme, mangent avec les doigts, grimpent sur des toits et, bras dessus bras dessous, elles prennent toute la place sur les trottoirs. Leur seule peur est de nous ressembler. De devenir ces êtres à bout de souffle qui se plaignent qu'elles ne manquent pas d'air ».
Les parents aiment à raconter les mots d'enfants de leurs tout-petits; ils s'émeuvent de leur fantaisie, de leur drôlerie. L'adolescence à venir, elle, est redoutée à la façon d'une maladie, d'une comète menaçant le paysage, dévastatrice. »

« Comme nous la craignons, l'extralucidité adolescente, ce regard de voyant qui met à nu nos compromis.
Relire son journal intime, c'est se confronter à l'adolescente qu'on a été. Lui ferait-on honte, ou de la peine? A-t-on baissé les bras? Est-on devenue sage, trop sage, par manque de courage? Il faudrait relire régulièrement son journal pour rester à la hauteur de son adolescence. »

« Ida n'a trouvé de repos qu'au sein de fictions, ces romans qu'elle a commencé à déchiffrer avec lenteur à plus de soixante-dix ans.

C'est elle, Ida Goldman, la raison de ma nuit dans l'Annexe; elle qui m'a offert, j'avais une dizaine d'années, une médaille dorée frappée du portrait d'Anne Frank. La maladresse de ce portrait peu ressemblant offre à Anne Frank le futur qu'elle n'a pas eu: elle paraît âgée d'une quarantaine d'années. Cette médaille, m'expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N'oublie pas.

Certains objets sans valeur nous sont intime- ment précieux. Ils témoignent d'un être, d'un amour, d'un lieu qui n'est plus. On ne peut supporter l'idée de les perdre, mais on a du mal à les regarder, tant leur pouvoir d'évocation est puissant. On les conserve au secret, dans une boîte, une enveloppe, en lisière de mémoire.
Jusqu'à ma nuit dans l'Annexe, ces choses » auxquelles je tiens tant semblaient n'avoir rien en commun, sauf ma crainte de les égarer.
Ma médaille Anne Frank, un chapelet aux perles de plastique bleu, une dizaine de lettres rédigées sur des feuilles d'une transparence de ciel. Et le photomaton de l'adolescent qui me les a écrites. Un adolescent vêtu d'un pull marin, ses cheveux soigneusement lissés pour la photo.
La nuit les a réunis. »

« En dessin, le point de fuite est « ce point imaginaire destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective ». En anglais, on parle du vanishing point. Margot disparue, évanouie dans l'histoire, est mon point de repère dans le Musée, celle qui m'indique le chemin.
Son regard me suit, elle m'interroge : alors ? Dans une heure, je sortirai. Je ne vais quand même pas m'en aller comme ça ? Sans avoir pris le temps de saluer la gamine, sa petite sœur ?  »

« Comment raconter la fin d'une histoire sans la dore, si ce n'est en y laissant des silences, comme en musique : une respiration entre deux notes, la promesse d'une suite.
Ils n'ont pas disparu, ils sont là, les absents. Ils persistent et la trace que laisse leur absence est une question.
Que faire d'une seule nuit, il faudrait des années pour y répondre. Il y a si peu de temps, il n'y en aura jamais assez. Il n'y aura jamais assez de vivants pour répondre aux morts.
Qu'elle nous cherche, leur absence, qu'elle ne cesse pas de nous chercher. »

« Alors il s'est offert un magnifique concert, qui réunirait sur une même scène Blondie, Jacques Higelin et les Bee Gees.
Cette chanson, en particulier, il l'a passée et repassée.
Elle est très vieille mais elle n'a pas d'âge. Elle me bouleverse, je ne sais pas pourquoi. Plus je l'écoute plus son sens m'échappe, il me faudrait des années, encore, à l'écouter. On peut-être qu'il ne faut pas essayer de la comprendre ni de l'expliquer.

I started a joke
Which started the whole world crying
[...]
Till I finally died, which started the whole world living
Oh, if I'd only seen that the joke was on me

Les dernières phrases de sa dernière lettre ressemblent à une prière discrète, à un adieu qui se voudrait nonchalant. 
Faisons un pacte, si tu veux bien: quand tu écouteras cette chanson, tu penseras à moi.
P.-S. Ne m'oublie pas trop vite quand même. P.-S. 2 Je te demande de ne pas m'oublier trop vite.

Quand j'écouterai cette chanson je penserai à toi, Charles Chea. Mais je ne parviens pas à écouter cette chanson sans penser à toi alors je n'écoute pas cette chanson.
P.-S. Dans le clip vidéo de I Started A Joke, des points d'interrogation noirs flottent au ralenti, dessinés autour des musiciens.
P.-S. 2 Je suis devenue écrivaine. »

Quatrième de couverture

Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu'il n'en sait pas grand-chose. Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre? Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l'imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Lola Lafon est l'autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse. 

Éditions Stock, Collection "Ma nuit au Musée",  août 2022
248 pages
Prix Décembre 2022
Prix Les Inrockuptibles 2022 

vendredi 6 janvier 2023

Zizi cabane ★★★★☆ de Bérengère Cournut

Émotions et fantaisie sont au rendez-vous pour une lecture tout en poésie et tendresse. 

La mort, le deuil et la reconstruction avec l'absence quoique in fine,  la disparue n'est pas tout à fait absente. Car ce livre est un conte où les songes, les rêves, la douce folie des choses et des êtres se matérialisent et ainsi apaisent, allègent les âmes. 

Zizi Cabane - à la lecture vous découvrirez la chouette explication de ce titre, de même que des prénoms farfelus des enfants, si attachants, notamment "Chiffon" qui rend de vieux chiffons plus beaux que des cartes - est un beau moment suspendu de lecture, une  charmante, onirique et réjouissante lecture.

Une lecture qui met du baume au cœur.

« J'ai été la femme de Ferment 
et la mère de trois enfants

Je m'appelais Odile, j'étais jeune 
j'aimais rire et pleurer en même temps 
J'avais parfois peur de la vie 
et beaucoup, beaucoup d'envies

Puis il y a eu ce jour où je suis partie 
Ce n'était pas volontaire 
c'est venu comme un truc qui sort de terre

Ça avait la tête, la silhouette d'un poisson 
ainsi que ses couleurs, ses reflets 
ça filait dans le ruisseau du jardin - 
parfois par bancs entiers 
Je les voyais chaque matin - 
je jure que je les voyais!
et qu'ils m'appelaient
un à un

Alors une nuit où il faisait chaud et clair 
j'ai mis les pieds dans le ruisseau
J'ai descendu le cours d'eau 
jusqu'à l'endroit où ils allaient 
- c'était loin-

J'ai parcouru
beaucoup de terres et d'océans 
mais ce devait être à la vitesse de la lumière 
car au matin, j'étais de nouveau 
près de Ferment et des enfants - 
bien plus enveloppante qu'avant

Ils ne me voyaient plus 
ou plutôt pas encore 
car j'étais tressée d'or 
Mais j'étais là
sous leur peau, sous leurs doigts 
sous chacun de leurs pas - 
et dans leur âme je crois

C'est ainsi qu'a commencé
le plus beau, le plus long des voyages 
dont le mouvement tient
dans un nom
dans une mémoire...
le nom et la mémoire de
Zizi Cabane »

« Ferment, faut chercher à comprendre, pas ni à contrarier la nature. L'eau veut couler ? Y a qu'à la laisser faire. On va lui aménager un lit. »

« En tout cas, même si ce n'est pas flagrant, il y a un air de ressemblance entre Odile et lui... Pas dans les traits, car Odile était le portrait de maman, mais dans la silhouette. Le même élancement, peut-être. Et puis cette joie perpétuelle, mêlée d'angoisse et de timidité... C'est très troublant.  »

« Odile, mon Odile, est-ce toi qui nous as envoyé Marcel Tremble ? Tu me connais, j'ai du mal à croire aux romances : Marie Madeleine trompant Henri la veille de leur mariage, Suzanne ne sachant rien ou se taisant de façon têtue jusqu'à aujourd'hui, tas Jeanne embrassant ce conte de fées sur fond de station essence... C'est beaucoup pour moi, qui t'ai aimée notamment parce que fuyais les familles compliquées, les non-dits, les secrets... Pourtant, veux-tu que je te dise ? Je l'aime comme s'il était ton père, ce Marcel Tremble.
D'abord, parce qu'il amuse les enfants - ce que j'ai du mal à faire depuis un an et demi que tu es partie. L'autre jour, j'ai entendu Chiffon rire aux éclats en voyant Zizi courir et crier sous le jet du tuyau d'arrosage que Marcel faisait semblant de ne pas maîtriser. Ça m'a donné le frisson, tant il y avait longtemps que notre cadet n'avait pas montré une telle joie. Quand Béguin est là, et a fortiori ta sœur, je peux les laisser tout seuls, je n'ai plus peur. Car jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de mal à m'éloigner d'eux, ne serait-ce qu'aux heures de travail. Et c'est pire lorsque je suis dans notre jardin ou notre maison.
Et je crois que si je veux être parfaitement honnête, ce n'est pas pour les enfants que j'ai peur - mais pour moi. Que t'est-il arrivé. Odile ? J'ai parfois la crainte de disparaître moi aussi, sans avoir d'explication à cela. »

« C'est étrange comme, parfois, rien a l'air d'être quelqu'un. »

« Ai-je seulement imaginé un jour que je pourrais être une source en même temps qu'une maison ? Que je pourrais couler depuis le haut d'une colline et rendre fous deux hommes d'un coup sans en concevoir d'embarras ? Ferment me ravage, Marcel me jardine. »

« En ajoutant du bleu ou du vert à des traces de graisse et de cambouis, il fait apparaître des rivières, des rivages, des montagnes. Les grosses taches deviennent des iles volcaniques: je vois aussi des plages et des cavernes. Comment fait-il de si belles choses à partir de ramasse-poussière et de chiffons de vidange ? Et surtout pourquoi ne nous les a-t-il jamais montrés ? En reposant soigneusement les chiffons l'un sur l'autre, je m'aperçois que celui du haut n'est pas tout à fait sec. Quand a-t-il fait cela ? Et surtout, pourquoi en cachette de moi ? »

« ... des lambeaux magnifiés, qui s'effilochent vers la mer ou les montagnes. Je suis subjuguée par la finesse des traits sur ces trames grossières. Je ne sais rien dire, aucun mot ne sort de ma bouche. Seulement des larmes de mes yeux en cascade. Et bientôt, ce sont carrément des hoquets qui me secouent. 
« Qu'est-ce que tu as, ma banane ? demande Chiffon. Pourquoi tu pleures ? » Je ne peux pas lui répondre, mais je crois qu'il voit aussi le sourire qui se cache derrière mes larmes. Je finis par me calmer, et il me montre les cartes une par une, tout en racontant d'invraisemblables voyages. Tous partent d'un ruisseau dans la campagne, mais pas forcément le nôtre. Il y en a qui courent d'abord dans des prairies pour aller chatouiller de grands moulins tandis que d'autres sortent des parois d'une montagne avant de devenir torrents et de creuser des gorges. Il y en a qui naissent d'un lavoir - ça, ça ressemble quand même pas mal au nôtre - et qui finissent en canaux dans des villes qu'on appelle Amsterdam, Venise ou Amiens. Il y en a aussi qui commencent à la fontaine d'un village, d'autres encore qui jaillissent directement des entrailles de la terre. lls immergent d'abord les herbes alentour, formant un gour puis des marais, mettent longtemps à se décider, puis cheminent finale- ment dans une douce plaine, descendent lentement jusqu'à la mer. Ils sont innombrables, ces ruisseaux, me semble-t-il, et je les aime tous. Mais il y en a un qui m'émeut particulièrement, c'est celui qui part d'une source dans la rocaille et qui disparaît aussitôt sous terre pour ne reparaitre que tout au bord d'une rivière, à laquelle il se mêle discrètement, dans les joncs. Chiffon raconte comment ses eaux caressent les poissons sans être vues de quiconque, et coiffent les algues au fond du lit. Je m'étais calmée au récit des premiers voyages ; voici qu'à l'évocation de celui-ci, je pleure de plus belle.
« Ça va aller, Zizi, ça va aller, je te le promets », murmure Chiffon en me prenant dans ses bras. Je vois bien qu'il est ému lui aussi. Nous regardons les cartes à terre, et nous pleurons de joie. »

« Ça se passe dans la grande salle du réfectoire, rendue silencieuse par la vigilance des surveillants. Les élèves sont assis chacun à une table, empêchés d'être bêtes par les règles du silence... C'est merveilleux. »

« Mais ce soir, oui, je reflète la lune pour eux, comme je jouais 
autrefois du hochet devant leurs yeux. Comment me souvenir 
des soins que je leur prodiguais alors ? Lorsque j'étais leur mère, 
qu'ils étaient mes boutons d'or ?
J'ai aimé, je crois, porter ces petits êtres, avoir dans ma main 
l'entièreté de leurs têtes - et même les sentir bouger en moi avant  de les connaitre
Ferment, j'ai aussi aimé les concevoir dans le secret de notre 
chambre. J'ai aimé te voir en père ébahi, tendre et attentif lorsque 
nous étions tous à bord du même lit
Chaque enfant a été l'occasion d'un nouveau voyage dans nos 
identités mêlées. Tu étais si inquiet lorsque je portais Zizi. 
Moi, j'étais alors si lourde et si légère, abandonnée au désordre annoncé de la fratrie  ... »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. 
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. 
Oh, Ferment... si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand 
large et le froid. Comme je t'aime aussi - et comme je m'abreuve 
au brouillard de tes nuits...

Il est temps, maintenant - 
adieu, Ferment »

« Je travaillais toute la journée, je ne supportais plus le contact du gravier froid et du béton. Alors j'ai creusé plus profondément - carrément jusqu'à la terre meuble et grasse. Je l'ai fait remonter cerne bonne terre, puis j'ai amené de la chaleur et de la lumière. L'eau de la chaudière et les lampes à incandescence ont tout de suite produit leur effet, l'atmosphère est devenue douce et tiède. Ça m'a rappelé les serres qu'on avait visitées une fois ensemble, avec les enfants. Tu avais aimé cette ambiance calme et lumineuse. J'ai cru que j'allais parvenir au même résultat. Que j'allais pouvoir faire pousser des plantes et que ça allait m'apaiser, dissoudre cette boule que j'ai au ventre depuis que tu as disparu. Est-ce bien une boule au ventre, d'ailleurs ? C'est plutôt comme un trou sans fond, un truc qui, chaque matin, menace de m'aspirer... »

« Comment puis-je encore me souvenir de toi ? Et de notre mère qui 
s'obstinait à nous mettre des chaussettes qui nous laissaient les genoux 
à l'air, quand nous aurions voulu cacher nos jambes maigrelettes ?

Tu étais la plus jeune, et maintenant c'est toi qui as pris place auprès 
de ma famille, et qui fais la louve aussi bien que moi. Même si 
ces temps-ci, tu as les larmes faciles et que ça t'agace

Tu ne peux pas savoir que c'est juste un peu de moi qui se glisse 
par tes interstices, que c'est avec toi que je partage encore des 
élans, des pudeurs, des caprices. Tu ignores à quel point cette nuit, 
ta présence m'apaise 
[...]
Et toi, Jeanne, tu prendras le même envol. Tu n'as pas à demeurer 
sans homme, sans amour, sans désir d'écrire la vie autrement qu'en 
chiffres. Ton professeur de maths me plaît. Il a un détachement 
discret, ce corps un peu replet qui fait les bonnes demeures 
des femmes inquiètes. Il fuit parfois un peu, mais quand il sourit et 
te presse, Jeanne, ses yeux laissent passer le flot de son âme. Ne me 
demande pas comment je sais cela. D'où je suis désormais, je vois 
ce que j'ignorais auparavant 
[...]
À présent, je passe par l'espagnolette, c'est bien assez. Ne t'inquiète 
pas, Jeanne. Une dernière caresse sur tes épaules, un dernier frisson 
sur ton échine; je suis heureuse de t'avoir revue, frangine. Je prends 
avec moi les rêves des deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi.
Ils sont fous, ces deux-là! Emplis d'eau et de marais spongieux, 
habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages 
qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous 
plus loin encore 
là où le chagrin et la mort 
ne sont plus rien »

« J'ai des enfants
- je me souviens -
J'ai un mari
- je me souviens - 
Tous ont un jour ou l'autre 
dormi contre mon sein 
Et je sais désormais 
par quel moyen 
prolonger notre lien
C'est une histoire de veines 
et de chagrins qu'on mêle 
De nappes, de mares et de sels 
De charbon aussi - 
d'eaux profondes et de gemmes »

« [...] on ne peut pas toujours vivre sous une épaisseur de mystère. J'avais une femme, elle a disparu, sans laisser de traces. Ou plutôt : sans laisser de traces de sa mort, parce que, des traces de sa vie, les nôtres en sont remplies. Ce sont les révoltes de Béguin, les obsessions de Chiffon, les rires et les chagrins de Zizi... Leur mère est partie tout en restant en eux ; et moi, je ne peux plus être un éternel tourment. »

« Au final, je ne sais pas, moi, à qui parler de ce souffle froid... parce que même tata ne comprend pas. Quand j'essaie de savoir si elle le sent aussi, elle court me chercher un gilet, un anorak, une écharpe... En fait, elle ne m'entend pas.

Alors j'y pense la nuit. Je me demande si Odile, elle, comprendrait et quand est-ce qu'on pourra en parler. Je commence à avoir des doutes sur le fait qu'on pourra un jour la revoir. Je me demande pourquoi elle est partie, ce qu'elle avait à faire... Si elle n'était pas malade, elle aussi. »

« Dis-moi, Odile, dis-moi comment on survit à tout ça. Dis-moi où nous avons trouvé la force de tant nous réjouir ce soir, alors que je vois la béance que tu laisses en chacun de tes enfants, comme en moi ou en Jeanne. »

« « Non, attends, arrête ! je suis chatouilleuse....» Puis m'est revenue dans la foulée la fluidité trouvée avec les années celle de tout ton être s'offrant à moi, nuit après nuit. Même lorsque tu portais nos enfants, Odile, tu restais souple et légère à mon approche. J'ai l'impression de n'avoir jamais usé de mes muscles avec toi. T'aimer, c'était comme descendre un cours d'eau, je me laissais porter par le courant. Nous finissions toujours ensemble dans la furie de la mer, mais ton corps était l'élément premier dans lequel je me noyais... D'où te venait cet abandon, Odile ? Est-ce lui qui t'a finalement emportée tout entière, cette nuit-là ? Odile... Je n'en peux plus de ton absence. Je n'en sortirai pas. »

Quatrième de couverture


Éditions Le Tripode,  août 2022
240 pages