mercredi 4 janvier 2023

Respire ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Respire
Ne m'abandonne pas 
Respire, je t'en prie
Respire
Et puis, le silence
Il y a ces soupirs, ce dernier soupir, que l'on ne cessera jamais d'entendre.
L'absence. La détresse. La maison vide. Le chagrin. La folie qui guette et étreint le (sur)vivant.
Les souvenirs. L'amour.

Et il y a ces pages, si bien écrites, percutantes.

Joyce Carol raconte le deuil, ce long, difficile et déroutant chemin de croix que tout un chacun a emprunté, emprunte ou empruntera pour expier la perte d'un être cher. 

Une grande écrivaine.

« L'esprit est à soi-même sa propre demeure; il peut faire en soi un Ciel de l'Enfer, un Enfer du Ciel. »
John Milton, Le Paradis perdu

« Qu'il est dur d'entrer dans une maison vide. » Anonyme 

« L'espoir est l'appât empoisonné. Les hommes y mordent et meurent. »

« Ce soupir, tu ne l'oublieras jamais. Ce soupir, tu l'entendras quasiment chaque heure de chaque jour de ce qu'il te reste de vie.
Ce soupir, et le silence qui suit pareil au silence suivant un coup de tonnerre. »

« [Nouveau Mexique] Une région nouvelle. Un haut plateau désertique, des bataillons de nuages sculptés, des ciels sombres et meurtris à la Greco. L'oeil était invinciblement attiré vers le haut, intimidé par la lame acérée et blessante de la beauté.
Et l'air, à deux mille quatre cents mètres d'altitude, d'une pureté virginale, teinté de blanc, sensiblement plus pauvre en oxygène que celui (urbain, pollué, proche du niveau de la mer) auquel ils étaient habitués à Cambridge, Massachusetts.  »

« Ce mur de brique auquel on se heurte, chez l'autre. Un jour. Ce mur qui est la fin de l'intimité. Ce mur qui sépare.
Le mur de la déraison, de l'intransigeance. Le mur dont vous pouvez rire, qui demeure (néanmoins) inébranlable. Michaela n'arrivait pas à comprendre: son mari (cordial, appréciait que Michaela l'interroge sur de nombreuses facettes de sa vie, y compris sa petite enfance; mais il opposait une résistance à une certaine sorte d'attention, tournant autour de la faiblesse, de l'infirmité, du vieillissement. Une sorte d'attention évoquant l'indiscrétion, l'indécence. »

« Sapez la fierté d'un homme, vous risquez de blesser sa vanité. Et un homme est sa vanité. »

« Sa prose est impressionniste, dans le style de Virginia Woolf: des états d'esprit aussi mouvants que les sables du désert, prenant des formes sans cesse nouvelles et saisissantes, imprévisibles. »

« Pendant qu'il conduit Eurydice hors de l'Hadès, Orphée doit lâcher sa main sans explication alors qu'il ne marche pas à son côté, mais devant elle; troublée, Eurydice y voit un reproche, elle doute de son amour et crie son nom; sans réfléchir, Orphée se retourne pour la réconforter, comme un époux réconforterait sa femme -  et à l'instant même Eurydice meurt.
Parce que Orphée l'aime au point d'oublier l'avertissement qui lui interdit de se retourner si elle l'appelle. Au moment même où Eurydice désespère de l'amour d'Orphée, son amour pour elle garantit qu'il la détruise. Les légendes anciennes. Ce qu'il y a de plus humain en nous sera notre malédiction, et assurera notre damnation. »

« ... il faut choisir entre une douleur (insoutenable) et la lucidité ou une douleur (anesthésiée, assourdie) et la confusion d'esprit.
Sauf que, lorsque la douleur est insoutenable, on ne peut pas être vraiment lucide.
Nous n'avons donc pas vraiment le choix, docteur. C'est ce que vous dites. 
Oui, je le crains - c'est ce que je dis. »

« Ne pas reconnaître son propre visage ? Cela semblait à Michaela difficilement croyable, chez quelqu'un (comme Sacks) d'un aussi haut niveau par ailleurs.
Gerard lui avait assuré que c'était vrai. On ne savait presque rien de la façon dont les neurones « reconnaissent » les visages. C'est si rapide et, généralement, exact.
Prosopagnosie - une pathologie neurologique où les neurones ne déchargent pas, ne « reconnaissent pas. Dans certains cas, elle est acquise, dans d'autres elle est consécutive à une maladie ou à une lésion cérébrale. Parfois encore, elle est simplement liée à l'âge. »

« Car quand soins palliatifs est prononcé, on reconnaît - II n'y a pas d'espoir.
Pas d'espoir. Les mots sont obscènes, indicibles. Être sans espoir, c'est être sans futur. Pire encore, pour reconnaître être sans futur - il faut avoir « abandonné ». »

« Car bien sûr personne ne respecte le désir naïf du suicidé de ne pas être ressuscité. »

« Comme veuve, Michaela est infatigable, alerte. La vie de veuve est celle d'une pénitente portant son cœur (grotesque, sanguinolent) à l'extérieur de son corps. »

« Si l'espèce humaine a une religion, pensait-elle, ce doit être celle de l'humanité. Sentiments humains, amour humain. Responsabilité humaine. »

« Cette urne contient les cendres de mon mari que je rapporte chez nous. Le visage sombre, respectueux, le personnel laissera passer la veuve. Sans doute l'un des agents de la sécurité dira-t-il dans un murmure Mes condoléances, madame.
De la même façon que d'autres passagers transportent de petits chiens en avion, dans des sacs pouvant être glissés sous le siège devant eux, Michaela transportera l'urne, les cendres, les restes cinéraires de son défunt mari, qu'elle glissera sous le siège devant elle.
Comme nos vies sont absurdes, pense-t-elle, atterrée. Quand la personne n'est plus que matière - obscène.
Il est beaucoup moins honteux de mourir. Qu'il est étrange que si peu de passer à l'acte. gens y aient pensé ou aient eu le courage de
Cet élancement de culpabilité dans le ventre, une sorte de nausée, que la veuve soit toujours en vie alors que le mari est mort. »

« Ce n'est pas notre souffrance, mais la souffrance des autres qui nous détruit. Pas notre mort que nous redoutons, mais la mort de ceux à qui nous ne souhaitons pas survivre. »

« Comment est-il possible que tu sois en vie et que je sois toujours morte !
Mais non : tu veux dire Comment est-il possible que tu sois mort et que je sois toujours en vie... 
Dans la salle suivante tu lis que les conquérants espagnols, les colons ont massacré des millions d'indigènes. Tu lis une histoire abominable d'exploitation, d'esclavage impliquant l'Église catholique. Prêtres jésuites, missionnaires catholiques, missions espagnoles, églises érigées dans des régions reculées afin de les soumettre. Tu lis que des enfants indiens ont été enlevés à leur famille, forcés de vivre dans des orphelinats catholiques, affublés de noms chrétiens, empêchés de parler leur langue maternelle. Tu lis que des enfants indiens se sont évadés des orphelinats pour rentrer chez eux, ou tenter de rentrer chez eux. Tués lors de leur évasion, morts par suicide. Un aspect de l'histoire coloniale américaine passé sous silence: le suicide des enfants. Massacres, lynchages perpétrés par l'armée. Scalps. Villages incendiés. Morts par contagion: variole, rougeole, syphilis, tuberculose. D'après les estimations, en 1491, la population d'Amérique du Nord comptait cent quarante-cinq millions d'indigènes; en 1691, elle avait diminué de quatre-vingt-quinze pour cent.
Cent trente-huit millions d'indigènes exterminés ! Un génocide. Des siècles avant que le mot voie le jour.
Rien de tout cela ne t'étonne. Rien de tout cela ne devrait t'étonner.
Su mais oublié, dans une brume d'approximation et d'à-peu-près, comme la distance entre la Terre et le Soleil mesurée en années-lumière que tu n'as apprise que pour l'oublier, dans cette catégorie de l'oublié-su, ou plutôt du su-oublié.
Avec de gros écouteurs, tu écoutes un enregistrement d'enfants pueblos interviewés des décennies plus tôt. Ce sont peut-être des enfants enlevés à leur famille et forcés de vivre dans des orphelinats catholiques où des choses terribles leur étaient faites et où ils se faisaient à eux-mêmes des choses terribles, ils parlent un anglais hésitant, d'une voix si que tu ne saisis pas leurs mots; et parfois leur voix se lézarde, s'éteint et tu n'entends plus que des parasites et des pleurs.
À moins que ce ne soit toi qui pleures? Essuyant idiotes yeux larmoyants, ta bouche molle et triste. »

« Tu reconnais immédiatement le dieu charognard Ishtikini avec son crâne grotesquement disproportionné, ses yeux fixes, son ventre gonflé et son pénis filiforme en érection. La plus grande représentation de ce dieu-démon est une statue, haute d'une trentaine de centimètres, curieusement accroupie genoux pliés; la plus menaçante est plus petite, faite de métal de récupération et d'éclats de verre, dotée de petits yeux de fouine qui semblent bouger dans leurs orbites et fixer l'observateur. Un autre Ishtikini, taillé dans du bois de bouleau, a la même expression malveillante que la sculpture que tu as dissimulée sous le lavabo de la salle de bains.
Tu ne peux t'arrêter de grelotter, de trembler. Dans une description d'Ishtikini tu apprends ce que tu ne savais pas jusque-là- que le dieu-démon « insatiable» a le pouvoir de s'enfouir dans des corps vivants à la façon des chacals, dévorant cerveaux, cœurs, entrailles, parties génitales.
Ishtikini (dieu charognard, dieu Crâne des Indiens pueblos zuni) est à la fois dieu et démon : appétit vorace jamais satisfait. Skli est représentée par plusieurs figures lubriques, dessins et sculptures, plus grotesques les unes que les autres. On se dit que seul un homme a pu créer ces visions obscènes de la « femme » - une bouche hurlante en O, des seins pareils aux mamelles d'une truie, un vagin grossièrement sanglant. Il est donc étonnant de découvrir une BD d'une artiste navajo féministe contemporaine qui présente la déesse-démon comme une sorte de Wonder Woman, une héroïne affublée d'énormes lunettes noires de marque, aux lèvres rouge vif, aux seins comme des obus, nue, exception faite de cuis- sardes de cuir aux talons de huit centimètres qui montent presque jusqu'à l'entaille sanglante de l'entrejambe - un spectacle audacieux ! »

« Viens, Michaela ! Plus haut.
Tu grimpes un escalier en spirale. Vite! Tu clignes férocement des yeux. Des larmes dans tes yeux. De la poussière, du sable dans tes yeux.
Dans un clocher à côté d'une église « historique » en adobe, des marches de pierre raides, usées, inégales et incurvées sous tes pieds comme une roche érodée.
C'est la belle mission espagnole de San Gabriel de Isleta. Fondée en 1597 par des pères franciscains. Une église d'adobe patinée par le temps, murs, clocher et cimetière, croix en bois haute de six mètres, visible à des kilomètres dans la plaine désertique d'un mauve brumeux.
Tu es venue ici pour cela. Attirée par la croix Onze kilomètres à l'ouest à l'ouest de Santa Tierra. 
Qu'est-ce qu'une croix sinon des bras écartés. Apparence d'un torse, quelque chose qui est parvenu à tenir debout, bras implorants écartés.
Gerard avait marqué d'un astérisque la mission San Gabriel de Isleta dans le guide. 
Plus haut, plus haut. Vite ! »

Quatrième de couverture

Originaires du Massachusetts, Michaela et Gerard s'ins- tallent pour huit mois dans un institut universitaire renommé de Santa Tierra, au Nouveau-Mexique. Mariés depuis une dizaine d'années, ils voient dans ces paysages d'une beauté saisissante, quoique étrange, l'occasion de vivre enfin leur voyage de noces. Mais à peine sont-ils arrivés que Gerard, victime d'une mystérieuse maladie, est hospitalisé d'urgence. Loin de ses proches, Michaela est subitement confrontée à la terrifiante et vertigineuse perspective du veuvage.

Joyce Carol Oates livre le récit fiévreux d'une femme qui a trouvé dans le rôle d'épouse sa force d'accomplissement et qui, à tout juste trente-sept ans, est appelée à s'occuper de son mari mourant. Tandis que Michaela exhorte désespérément Gerard à respirer, elle se demande si son amour, aussi puissant soit-il, suffira à le Gouvernée par son chagrin, Michaela perd pied, confond le passé et l'avenir, redoute sa propre mort sur ces terres arides et poussiéreuses aux dieux-démons omniprésents.

Respire... explore avec ferveur le sentiment de loyauté attaché à l'amour conjugal, et questionne: comment rester fidèle à soi-même alors que l'être que l'on admire le plus est sur le point de disparaître?

« Respire... est une allégorie éblouissante du chagrin. C'est une méditation poignante sur le temps du deuil, qui n'a ni début ni fin. »
The New York Times

Éditions Philippe Rey,  septembre 2022
395 pages
Traduit de l'américain par Claude Seban

lundi 2 janvier 2023

Isadora ★★★★☆ d'Amelia Gray

Étrange, complexe et singulière lecture. 
Portrait d'une danseuse américaine du début du XXème siècle, une danseuse aux pieds nus, une artiste en avance sur son temps et une mère meurtrie par la mort de ses enfants qui doit faire face à la douleur, se reconstruire, continuer, se libérer en dansant « Danser, c’est exprimer sa vie intérieure »
Amelia Gray nous donne à voir, avec humour (noir) et poésie, l'histoire fascinante de cette femme. En analysant profondément la psychologie de l'artiste et de la coterie qui l'entourent (mari, soeur, beau-frère, mère, amant...), elle densifie incroyablement cette biographie. Je découvre une auteure qui a une imagination débordante et qui m'a donné du fil à retordre ! La prose est grandiose, la langue très belle, mais la lecture a été fastidieuse pour moi. Je ne regrette pourtant pas cette lecture transpercée par de belles et fortes émotions, et me réjouis d'avoir été au bout ;-).
Pour les amoureux de la grande littérature.
Vous l'avez lu ? Vous connaissez cette auteure ?

« Avril 1913: le monde goûte à la prospérité des temps modernes. Alors que la Grande Guerre éclatera dans quelques mois, l'Europe vibre d'inventions, d'art et de changements sociétaux. Sans se douter qu'un conflit mondial l'attend au tournant, la classe moyenne grandissante savoure un sentiment de paix, de prospérité et d'optimisme.

Isadora Duncan s'est placée au cœur même de tout cela. Née en Californie, elle a convaincu sa mère, ses deux frères et sa sœur de la rejoindre sur le Vieux Continent: nous sommes en 1899, à l'aube du xx siècle, et elle a vingt-deux ans. Les Duncan s'installent à Londres l'année où le RMS Oceanic fait son voyage inaugural et où Marconi réussit la première liaison radio transmanche.

À une époque où les danseuses se ceignent de corsets et le public la précision rigoriste du ballet, Isadora consacre le travail de toute une vie à une théorie de la danse soutenant que, si l'idéal de beauté est à trouver dans la nature, alors le danseur idéal doit se mouvoir naturellement. À vingt-six ans, elle donne à Berlin une conférence intitulée «La danse de demain », qui tourne en dérision les muscles et les os déformés» des plus grands danseurs de ballet du monde et dénonce la tragédie de la restriction des corps alors inhérente au genre. Elle exhorte son public grandissant à s'intéresser à l'art et aux idées des Grecs, dont la théorie des formes de Platon, qui conforte l'idée selon laquelle l'art doit aspirer à l'émulation de la nature. Les danses d'Isadora, simples valses et mazurkas à première vue, cherchent par l'aisance de leurs mouvements à saisir l'expression vitale et viscérale de la beauté dans sa forme la plus pure.

Ravie de l'intérêt lui que porte la presse à sensation, Isadora connaît un succès fulgurant et se sert de sa réputation pour accéder à la gloire. Bannie de certains théâtres parce qu'elle se produit en tunique et pieds nus, elle trouve, grâce à son talent intuitif et novateur, un premier public à Vienne, Paris, Londres, Moscou et New York.

Sa vie sentimentale tout aussi prolifique fait jaser la bonne société. En 1906, elle donne naissance à Deirdre, dont le père est Gordon Craig, un metteur en scène et scénographe qu'elle appelle Ted. Quatre ans plus tard naît Patrick, le fils de Paris Singer. Capitaliste invétéré, Paris jouit de la fortune accumulée par son père, inventeur de la machine à coudre, tout autant qu'il est hanté par le succès de ce dernier, que lui rappellent sans cesse les vitrines du monde moderne faisant partout la réclame des neuf cents points par minute. Paris offre à Isadora la possibilité de faire coïncider l'ambition de ses idées et la réalité de ses finances, et malgré des disputes explosives, dans les années qui suivent la naissance de Patrick, le couple est heureux. 
Au début du xx siècle, Paris et Isadora parcourent l'Europe avec les enfants. Isadora travaille sans relâche, donne spectacles et conférences, organise des fêtes qui durent des semaines. Avec Elizabeth, sa soeur à l'infinie patience, elle crée ses premières écoles, pour enseigner à une génération de danseuses le genre de mouvement naturel qui deviendra bientôt la danse moderne. Et c'est ainsi que la famille s'attelle à la difficile tâche de bâtir un mouvement artistique.

Avril 1913: Isadora Duncan est à l'apogée de son pouvoir. Elle se trouve à l'aube d'un grand bouleversement, tant dans son existence personnelle que dans le monde. Une énergie enfle autour d'elle, qui la fascine et imprègne son travail. Isadora augure que de cette énergie naîtra une révolution artistique et qu'elle-même se trouvera à l'avant-garde d'une époque consacrée au sublime.
Malheureusement, elle se trompe. »

« Qu'est-ce que l'amour sinon des griffes et des regards en arrière? Otant les peluches du carré de dentelle à son cou, la fillette lisse avec un peu de salive la rose de coton accrochée à son cour Chaussettes blanches et chaussures souples, manches purilles à des cloches de plongeur. Le tailleur avait béni cette robe et lui avait souhaité le meilleur en cousant son nom dans les ourlets : Deirdre, toujours sérieuse et qui se tient bien quand parlent les adultes. »

« Tu dois l'imaginer même si je suis sûre que tu préférerais t'y soustraire, et je dois te le décrire même si je préférerais de toute évidence oublier. C'est là le devoir des vivants, le sort jeté à ceux qui doivent poursuivre leur route tandis que les morts ont trouvé le repos. Tu devrais aller t'asseoir dans un endroit calme des coulisses, peut-être près du cagibi où tu caches le gin. »

« Un cri pénétrant jailli de mes entrailles s'est répandu brusquement vers les murs et le sol. Il formait une résidence sonore qui résonnait dans l'écale vide de mon corps, mes côtes telle une toile d'araignée en lambeau tendue sur ma colonne vertébrale, berceau affaissé pour mon cœur en charpie. »

« Bien sûr, ils ont un problème d'inondation. Une fois qu'Étienne à l'œil jaune a eu fini de nous adresser, entre deux rots, ses condoléances élémentaires, tout en jouant avec la chaîne de la pendule à coucou de son bureau pour en rééquilibrer les poids, j'aurais dû appeler la voiture, laisser diverses excuses sur un bout de papier et me faufiler dehors par la petite porte, les yeux fixés devant moi, d'une manière à peine visible, tout en giflant les enfants pour ramener de la couleur à leurs joues. Mais le devoir est un piège efficace, auquel il est difficile d'échapper dans les meilleures conditions, aussi nous trouvons-nous tous les trois confinés par la mort dans un sous-sol mal éclairé, tandis qu'en haut ils s'occupent de toilettes bouchées. Une coulée d'égouts pestilentielle traverse le hall en marbre, jusqu'au tissu dont on a recouvert la table où gisent les enfants. L'eau noire imprègne bientôt le linge, encore cette matière liquide qui vient faire des ravages pour nous rappeler son pouvoir. »

« J'ai bâti mon monde sur l'impression que j'avais d'être portée en avant sur mes orteils, rassemblant dans mes bras ouverts la vie côtière telle une moisson pour la libérer ensuite, sans songer un seul instant à tempérer cela par l'idée que cette énergie pourrait s'éteindre. »

« Paris découvrit que la culpabilité était une émotion robuste. Elle pouvait se conserver des années dans le climat tempéré de la mémoire, rangée comme un bon fromage parmi les meules moisies de l'amour et de la peur. La culpabilité élabore un récit: la vieille femme pose sa fourchette pour songer à une fille qu'elle a évitée sur le chemin de l'école. L'homme marque une pause sur le seuil de sa maison pour se souvenir d'un chien qu'il a torturé vingt ans plus tôt avec un pétard. La culpabilité conçoit son propre châtiment: la femme achète des rubans aux enfants qu'elle croise dans le parc, mais ils la fuient en hurlant; l'homme nourrit un chien bâtard sur un terrain vague avec du riz et du lait, essuie la gale souillée autour de ses babines, accroupi pour tenter de saisir une expression dans son regard. Mais la culpabilité n'est pas une chose logique, une série de poids et de contrepoids à équilibrer. C'est un manège précaire, où sont sculptés à la main tous les choix que celui qui l'emprunte aurait pu faire. Ici, Paris insiste pour qu'ils fassent le chemin à pied ; là, il vérifie les freins ; ici, il envoie leur mère au lieu de la gouvernante; là, c'est lui-même qui  y va. Les anneaux d'or lui échappent des mains. Sa vie entière, il cherchera à les atteindre. »

« Au chevet d'Isadora à Corfou, où la maladie, joviale, menace de la faire chavirer

Si j'avais eu tort tout ce temps et qu'il existe bien une vie après la mort, je peux divertir l'équipe céleste des heures durant en leur décrivant dans le moindre détail cette chambre de quatre sous. Un mobilier tristounet entoure le lit, et même si l'hôtelier a fait grand cas de la salle de bains privée, j'aimerais autant prendre mon bain devant tout le monde si cela peut me donner des témoins pour les araignées. La salle de bains n'est équipée que d'une seule fenêtre hublot, à peine assez grande pour que je puisse y passer le bras. Dehors, les goélands plongent en diagonale vers l'abîme et en remontent avec des bouts de poisson ensorcelé.
Peut-être suis-je en convalescence en enfer, dans un cercle de la souffrance où les damnés battent les tapis avec des raquettes de tennis et poussent des chariots de bois par les chemins pavés tandis que geint inlassablement une insignifiante sirène, et à l'instant où cela me devient insupportable, la sirène s'éteint en un gémissement déçu et le ferry baisse sa passerelle pour le débarquement des passagers. Le charme de ce port s'est tari moins d'une heure après notre arrivée et à présent, au bout d'un mois, j'aimerais autant être roulée en boule dans une eau fangeuse au fond d'un puits. »

« Max se surprit à penser souvent à Elizabeth, et lors- qu'il fut temps de quitter le foyer familial, il envisagea de se faire engager dans son école. Cette première soirée ouvrit aussi la voie à leur relation amoureuse, qu'il avait toujours appréciée car elle avait pour fondations des idées communes. Il avait su tout de suite que les conversations avec Elizabeth lui offriraient une plus grande connaissance du monde que ce qu'il obtiendrait assis aux pieds d'un penseur célèbre. Les idées d'Elizabeth étaient pour lui très claires, très faciles à interpréter. Si elle parlait d'un paysage, il en comprenait la nature par la description simple qu'elle en faisait; elle évoquait toute l'existence à l'avenant, qu'elle songeât au dîner ou se livrât à un plaidoyer sur la nécessité de l'affection physique. Elle vivait dans le monde comme une invitée familière. Max trouvait dans la vie d'Elizabeth une logique à la sienne. Et c'est ainsi qu'il tomba amoureux. »

« Nous nous retrouvâmes à essayer de nous immiscer dans une communauté soudée où tous attendaient des autres qu'ils leur donnent la réplique, prêts à humilier quiconque osait sortir du rang. Le changement exigeait du courage, et le courage, visiblement, exigeait du changement. »

« Son sexe s'enchâsse parfaitement entre mon pouce et mon index. Je me demande pourquoi on n'a pas pris l'initiative de mesurer la valeur de chaque homme à sa longueur, puis d'accrocher le résultat à son col avec son groupe sanguin et ses plus grandes peurs. »

« C'était une saison particulièrement bonne pour la danse, et on sentait en ville que si les choses continuaient ainsi, nous finirions peut-être l'année par d'incalculables progrès dans les domaines de l'art et de la science, progrès qui nous projetteraient dans l'ère de la dignité humaine et de l'amour. Je me produisais au centre de la grande salle de la Gaîté-Lyrique, le public debout autour de moi. D'immenses fenêtres ouvraient sur la neige, et l'étoile de boussole gravée dans le bois me donnait l'impression de danser sur une carte du monde.
Je dansais sans doute sur du Chopin, car à l'époque il n'y en avait que pour Chopin. Avant que le pianiste ne se lançât, j'aimais rester debout une minute en silence, afin de m'imprégner de mon public et de respirer avec lui. J'espérais que tous auraient le sentiment que j'improvisais spécialement pour eux, alors que j'avais en réalité pratiqué chaque mouvement en séquence pendant des semaines, même ma façon d'aller me mettre en position et l'aisance avec laquelle je demandais au pianiste un certain mouvement ou une certaine cadence.
L'impression de spontanéité finit d'ailleurs par faire bien son œuvre, de sorte que je me sentis peu à peu trop obligée de prouver ma propre maîtrise, ce qui fit perdre à toute l'entreprise une partie de sa magie, mais ce fut bien après cet hiver de 1909, où la magie était présente à profusion. »

« Les fleurs étaient si fraîches que la vie semblait encore pulser en elles, leur impudeur conférait à la pièce une teinte franchement sexuelle. J'ouvris enfin la porte en grand et Paris Singer m'apparut dans toute sa splendeur, colonne faite homme - quiconque n'est jamais tombé amoureux d'une colonne de pierre n'a pas passé assez de temps en leur compagnie. »

« Paris, fils d'Isaac, descendu du mythe, à la barre de la fortune de son père, Isaac Singer, lequel avait légué à ses enfants un si opulent banquet que ceux-ci ne pouvaient qu'espérer trouver l'énergie requise pour en consommer une tranche minuscule. Ils étaient contraints de sourire vaillamment lors des soirées, tandis les que gens regardaient autour d'eux comme si Isaac en personne écoutait la conversation. Les femmes racontaient à Paris leurs rêves dans lesquels son père se présentait au pied de leur lit, entre deux rangs de machines à coudre, inventeur nimbé de poudre d'or, et leur faisait violemment l'amour dans des kilomètres de pantalons à ourlets. »

« Maintenant que l'un et l'autre sont enfin partis, le calme du matin revient. J'ai devant moi de douces heures de contemplation pour constater que le chagrin présente des contours parfaits en tant qu'aventure intime et que la mélancolie peut s'interpréter devant un public ; le chagrin véritable, en revanche, mérite qu'on le protège et qu'on le choie. Le chagrin est le seul espoir de la pauvre âme qui se débat dans l'eau, la seule pierre que le corps peut porter et qui sera peut-être assez lourde pour le couler. »

« Les hommes ne méprisent rien tant que leur propre confort et détestent les femmes qui, dans leur vie, le leur offrent. Ils attendent de leur épouse la sécurité et  des autres femmes le danger, sans se rendre compte que toutes risquent la mort à fréquenter des inconnus et passent donc leur vie à tenir ces menaces à distance, une tasse qui ne doit jamais se renverser sur les hommes qu'elles aiment, lesquels pendant ce temps les détestent pour ce qu'elles feignent d'être. La maternité est une situation encore plus sombre, car la mère laisse grandir dans son corps l'architecte de sa propre fin ; l'enfant qui ne la tue pas en couches lui brisera plus tard le cœur. Les hommes, eux, doivent se fabriquer le genre de danger qui se présente sans relâche aux femmes. »

« C'était perturbant de se dire que l'art, tout comme l'invention, pouvait être transformé et dépasser ce pour quoi il avait été créé, simplement en continuant d'exister. Bien sûr, une toile pouvait être détruite, mais le dommage psychique d'un changement de régime politique sur une œuvre d'art pouvait être plus dévastateur encore. Il s'imagina les machines à coudre de sa famille créant les uniformes de compagnies entières de soldats en guerre, les coutures parfaites des drapeaux ennemis. »

« Les voyages permettent de se complaire dans le narcissisme le plus pur. La petite chèvre sur le rivage m'a rappelé la Californie, les dômes vitrés de l'hôtel deux autres que j'avais vus à Moscou. Je n'avais jamais vu de porte aussi étrange, si bien qu'aussitôt elle devient pour moi le symbole de Constantinople, de toute la Turquie, et l'expérience ne sert qu'à aplatir un peu plus le monde. C'est une pratique honteuse, mais la plupart des touristes s'y adonnent, font en sorte que le monde se rapporte à eux et non le contraire, et ainsi nous évitons la peine de nous fondre dans quoi que ce soit de nouveau. »

« Depuis très jeune, Paris était si naturellement fait pour profiter de la largesse de son père qu'il en était venu à attendre les mêmes cadeaux du monde. En ce sens, il devint un membre de la classe des consommateurs, même s'il combattait amèrement cet honneur.

Lorsque Isadora se présenta dans sa vie, il saisit sa chance de servir de canal pour son travail. Il s'émerveillait de la voir produire et consommer en très grande quantité et en circuit fermé, traversant au pas de course sa salle de répétition à sa dixième heure de pratique avec le même plaisir qu'elle consacrait aux interminables après-midi passés à lire de la poésie dans son bain. Elle demeurait trois jours entiers au lit et occupait le quatrième à rédiger assez de notes de conférence pour remplir une bassine. Elle n'était ni la rêveuse frivole à laquelle il s'était attendu, ni le miracle né de la terre génératrice qu'elle semblait vouloir être aux yeux de tous; elle était quelque chose de tout à fait autre et de tout à fait séduisant. Elle ne désirait que contrôler les limites de son corps - ce qui la distinguait on ne peut plus de Paris, qui voulait pour sa part contrôler la superficie de multiples propriétés –, mais dans son petit domaine à elle, elle était insatiable et sans compromis, de telle manière que, par comparai- son, Paris se sentait amateur et négligent. Même si elle appréciait toujours les fleurs qu'il lui portait, elle semblait hermétique aux louanges et aux sentiments, si bien qu'il se gardait de faire trop l'éloge de ses talents stupéfiants; il pouvait déposer des cadeaux à ses pieds, mais en cela il ne serait pas différent de ces autres qui se prosternaient devant elle, de ces faux amis qui attendaient dehors lors des obsèques, essayant de l'apercevoir pendant qu'elle entrait. Paris s'enorgueillissait de comprendre Isadora mieux que la plupart des gens ne le pourraient jamais. Elle travaillait à ressembler à une silhouette sur un vase, mais elle était plus essentielle que la silhouette ou le vase lui-même, ou même que le musée dans lequel il était exposé. Elle était une tour, une flèche, un clocher rutilant en cuivre forgé dans le feu et s'élevant par-dessus le chaos pour percer le ciel sans nuages. Il pouvait difficilement lui avouer tout cela et endurer ensuite une de ces semaines où il devrait la regarder se pavaner, mais c'était vrai et elle le savait. »

« Dans le puits de ténèbres autour de nous, des murmures s'élèvent. Je n'ose pas regarder. Ils desserrent les lanières de ma tunique et exposent mes seins. Ils me tripotent et me reniflent comme des chiots, leurs joues incroyablement froides se réchauffent à mon contact. Ils tètent dans un silence de glace pendant que, les rivés droit devant moi, au-delà du plafond, à travers la yeux charpente et le toit, je m'aperçois que je flotte, légère comme l'air, sans oser respirer pour ne pas les perdre à nouveau.  »

« Je leur ai appris à écouter le point qui pulse sous leurs côtes, à se déployer à partir de lui comme une bannière, je leur ai appris à courir et à bondir, à se changer en colonnes si parfaites qu'ils pourraient durer toujours. Je leur ai appris à consommer la beauté, à l'accueillir en eux et à fabriquer la danse que cette beauté leur avait offerte, un art qui n'existe que comme la beauté seule peut exister, en tant que la vie elle-même rassemblée dans un instant. Je leur ai appris tout cela, mais je ne leur ai jamais appris à nager. »

« Isadora parle

- Tous les hommes sont mes frères, toutes les femmes sont mes sœurs, et tous les petits enfants de la terre sont mes propres enfants. Quelle si fragile chose est l'art dans un monde où les enfants meurent? On m'a apporté mes bébés qui se tenaient main dans la main.
« Pour échapper aux griffes du fleuve, je dus le remercier pour ce qu'il me donnait et en demander encore. Alors qu'il semblait emporter la vie, il me donna tout de la vie. La mort m'enseigna qu'il n'y avait pas de malveillance dans un fleuve. Et donc j'appris, ainsi qu'apprend un enfant, un mot après l'autre: le monde ne nous enlève rien, il recèle seulement ce que nous remettons entre ses mains. À la mort des enfants, j'appris que tous les fleuves de la terre étaient mes enfants. »
« La vie est une bête glorieuse, la mer son œil de Léviathan. Je me montre mal en point face à vous, portant le monde comme un vêtement, j'ai combattu cet animal, mais à présent, je le chevauche. Je me serre contre lui autant que je peux, j'empoigne sa fourrure à la racine tandis qu'il court et je garde la tête haute, car la vie est une bête qui rue autant qu'elle peut pour écraser sa charge, l'unique but du voyage entraperçu çà et là le long du chemin. » »

« Elle croit que ses souffrances seront récompensées par la gloire, que la joie et la douleur trouveront un équilibre sur la balance de sa vie, mais elle se trompe. Le bonheur ne se gagne pas. Nous tombons dessus tels des ivrognes, avant de retrouver notre contenance et de poursuivre notre chemin en titubant, à la recherche du monde entier comme on danse. »

« Je me suis appuyée sur plusieurs ouvrages dans l'écriture de ce roman. En particulier, 1913: In Search of the World Before the Great War, de Charles Emmerson (non traduit en français), et Isadora : A Sensational Life, de Peter Kurth (non traduit en français). Mes remerciements tout particuliers à Mary Sano et à son Studio of Duncan Dancing à San Francisco, qui contribue à faire vivre la méthode d'Isadora avec beaucoup de sensibilité et de dévouement, et propose volontiers des leçons même aux plus empotées. »

Quatrième de couverture

Isadora Duncan est au sommet de sa carrière, quand, en 1913, ses deux enfants meurent à Paris dans un accident de voiture. Incapable de danser, et à la limite de la folie, elle entame alors un voyage en Méditerranée en quête d'une manière de se réinventer en tant que femme et en tant qu'artiste.

Avec ce roman biographique, féministe et psychologique d'une rare finesse, Amelia Gray dresse le portrait magistral de l'une des plus grandes artistes du xx siècle.

C'est flamboyant, c'est créatif, c'est cruel, terriblement ambitieux aussi, comme si l'écriture d'Amelia Gray collait parfaitement au rythme et aux mouvements de la danse d'Isadora.

Éditions de l'Ogre,  août 2022
570 pages
Traduit de l'américain par Nathalie Bru

Les enfants endormis ★★★★★ d' Anthony Passeron

Anthony Passeron couche sur ces  pages un lourd fardeau familial et nous raconte les enfants endormis en mêlant l'histoire intime d'une famille de l'arrière-pays niçois à l'Histoire de la pandémie causée par le VIH qui a marqué la fin du XXème siècle... 
"Les enfants endormis", c'est le combat d'une maman (la grand-mère de l'auteur) contre l'humiliation, la honte, l'exclusion, pour garder la tête haute, sauver la réputation d'une famille, pour accompagner son fils avec tout son amour, pour garder espoir - cet appât empoisonné dans lequel on mord parce qu'il n'y a plus que ça à quoi se raccrocher-, pour que l'humanité reprenne ses droits. Elle a enclenché le mécanisme du déni irrémédiablement...un déni qui cède un temps précieux, comme une protection face à une douloureuse et macabre évidence. À la désarmante vérité, la famille du narrateur a préféré le mensonge pour ne pas voir ce fils «  junkie pourrissant parmi les siens » et tenter de rejeter le bout de l'impasse, lâ où seuls les yeux parlent...
"Les enfants endormis" est le portrait d'une famille dévastée, désarmée, en colère, silencieuse ou terrorisée, impuissante face au virus du SIDA et la réalité de ce micro-organisme qui éprouve les corps : corps médical / corps des victimes incapables de lutter « Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »
En alternance avec la tragique histoire de cette famille, Anthony Passeron documente précisément son livre de la bataille menée par les scientifiques pour découvrir le virus, élaborer des tests et mettre au point des traitements. Une poignée de scientifique seulement car beaucoup ont refusé de voir la vérité en face. Des chefs de service hospitalier ne les ont parfois pas soutenus, [arguant] fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ».
« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »
Un grand merci Anthony Passeron pour ce courageux témoignage, ce réveil de la mémoire et cet éclairage passionnant, clair, précis, nécessaire sur l'histoire du virus du Sida dans le Monde.
Une lecture poignante tout en pudeur et délicatesse.  

« C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. »
Albert Camus, La Peste

« Au premier des fils, il incombait de montrer l'exemple, de suivre le chemin de ses parents, d'honorer ce nom que ses ancêtres s'étaient efforcés de porter haut dans toute la vallée. »

« Désiré était le fils préféré. C'était souvent le cas dans les fratries de la vallée, le premier des garçons était plus choyé que les autres, il bénéficiait d'un statut à part, comme si l'attention exclusive qu'on lui avait portée avant l'arrivée de ses frères et sœurs ne s'était jamais dissipée. Émile reproduisait simplement le modèle de ses parents. Ces choses-là n'étaient pas dites, mais mon père, le deuxième de la fratrie, m'en a parlé parfois. Il justifiait l'éducation qu'il nous donnait, à mon frère et moi, par l'importance de l'équité affective et matérielle. Comme si c'était là que s'était nichée l'origine du désastre. L'histoire de ses parents et de Désiré s'était imposée comme un exemple à ne pas suivre. »

« AU ROYAUME DES AVEUGLES

Au cours de l'année 1982, le nombre de malades diagnostiqués en France progresse. Willy Rozenbaum a trouvé un poste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il peut de nouveau recevoir ses patients. Aucun d'entre eux ne voit son état s'améliorer. Les décès s'accumulent.
L'infectiologue est habitué à côtoyer la mort, mais dans le cas de cette maladie, la condamnation des patients est double : une mort physique et aussi sociale. Les articles de presse, les reportages de télévision sur la maladie ont propagé la peur dans la population. Les proches sont rares au chevet des malades, qui sont réduits à leur homosexualité, leur toxicomanie, la plupart d'entre eux n'ayant plus que de rares médecins comme interlocuteurs. 
[...]
Le 27 juillet 1982, à Washington, l'acronyme AIDS (Acquired Immunodeficiency Syndrome), traduit en français par SIDA (syndrome d'immunodéficience acquise), est adopté pour nommer la maladie. Le nom a changé, mais les stigmates associés à l'ancien « syndrome gay » ne disparaissent pas pour autant. 
[...]
Borgnes au royaume des aveugles, les médecins du GFTS sont bien seuls à vouloir comprendre ce qu'il en est, au sein d'un milieu médical qui refuse de voir la vérité en face. Les discussions sont souvent très animées. Jacques Leibowitch est un homme vif, qui s'emballe facilement. Il prend rapidement ses distances avec Willy Rozenbaum pour privilégier une collaboration avec l'équipe du professeur Gallo. Les chemins des deux premiers Français à avoir saisi la gravité du syndrome du sida se séparent en 1982.
Parallèlement, des permanences téléphoniques sont mises en place pour recenser et contacter les malades afin de les informer, mais aussi apprendre d'eux. À ce stade, ceux-ci en savent souvent davantage que les médecins eux-mêmes. Ils prennent ainsi une place inédite dans le processus de soins par l'observation qu'ils font de leurs symptômes et par la mise en commun de leurs constatations. Ces jeunes gens, des hommes pour la plupart, ont le même âge que ceux qui les soignent et sont souvent mis au ban de leur famille, qui ne veut plus les toucher ni même les voir. Ils sont beaucoup à retrouver au GFTS l'écoute, la considération et l'espoir qu'ils pensaient avoir définitivement perdus. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s'est rendu compte que cela n'avait rien à voir avec l'herbe ou l'alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d'eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Des voitures démodées sont garées à l'entrée du jardin. Brigitte descend de l'une d'elles, dans une petite robe de mariée blanche. Désiré, près de ma grand-mère, l'attend au bout du jardin, en costume bordeaux et nœud papillon. Ils ne sont pas maigres ni à côté de leurs pompes. Ils n'ont pas perdu leurs dents. Ils ne disparaissent pas dans un coin de l'image. Ils sont encore bien intégrés parmi les vivants. Ils ont l'air heureux, un bonheur timide mais un bonheur quand même.
Quand l'image disparaît brusquement du mur de ma chambre, je comprends qu'ils auraient pu avoir une vie en dehors de la drogue. Une vie où ils auraient été heureux. Une vie où j'aurais pu les connaître. Une vie simple qui n'aurait sans doute pas mérité d'être racontée, mais une vie tout entière. C'est à ce jour-là qu'il faudrait pouvoir remonter pour tenter de tout recommencer autrement. Désormais, il n'y a plus qu'en regardant les super-8 de mon père dans le désordre qu'on peut ramener ces gens à la vie. »

« Le jour même du congrès pourtant, l'Institut Pasteur dépose un brevet pour protéger et homologuer son premier test de dépistage, résultat de recherches menées en parallèle sur des anticorps de patients contamines. La bataille franco-américaine des brevets, qui trouve s source dans un mélange ambigu de coopération et de compétition, ne fait que commencer. »

« Pierre Dellamonica n'était pas soutenu au sein de son propre hôpital. Le chef du service de virologie avait refusé d'analyser les prélèvements sanguins de ses premiers patients susceptibles d'être infectés. Il arguait fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ». »

« Dans l'arrière-pays niçois, rares étaient les villages complètement épargnés. L'héroïne y avait séduit la jeunesse, charriant le virus avec elle. »

« Des allers-retours entre le village et la ville, entre sa chambre d'hôpital et son appartement, entre la drogue et le sevrage, entre une lente agonie et de brefs moments d'apaisement. Entre la vérité et le déni aussi. Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d'une maladie d'homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu'il ne se drogue plus. À chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« ... la revue donnait à voir l'agonie de Kenny Ramsauer, un jeune entrepreneur américain jusqu'alors inconnu en France, qui avait voulu témoigner de sa maladie jusqu'au bout. Sur une double page, deux portraits, pris à quelques mois d'intervalle, montraient les ravages de la maladie sur les corps. Ils disaient la gloire et la chute d'un jeune homme. Beau et séduisant à gauche, défiguré et méconnaissable à droite. Son visage enflé personnifiait la tragédie qui se jouait de l'autre côté de l'Atlantique. Jim, le compagnon de Kenny, racontait l'apparition des symptômes, l'exclusion progressive, la famille et les amis qui s'éloignent, la souffrance, les brimades du milieu médical aussi. « Le poids des mots, le choc des photos », l'hebdomadaire n'y allait pas de main morte et concluait le reportage par un bref état des lieux de la situation en France: la consultation d'un jeune steward à l'hôpital Claude-Bernard deux ans auparavant, les travaux de Jacques Leibowitch à l'hôpital de Garches qui avaient permis de remonter la piste du virus. »

« La drogue était un continent inconnu sur lequel mon oncle et sa compagne dérivaient. Les vols de médicaments, de bijoux et d'argent avaient affecté la famille, les amis. Mon père ne comprenait pas ce qui pouvait amener un homme à voler les siens. Dans cette famille où l'amour ne se disait pas, l'argent et la nourriture étaient les uniques vecteurs d'affection. L'argent qu'on consent à donner, l'argent qu'on prête, qu'on confie, celui qu'on refuse aussi. Les plats préparés par ma grand-mère, les pièces de viande que mon grand-père mettait de côté dans la chambre froide pour les dîners avec leurs enfants, étaient le témoignage d'un amour réciproque, l'expression de sentiments muets. Quand ma grand-mère constatait que de l'argent avait encore disparu dans la caisse du magasin, mon père se contentait de soupirer en patois « Sabès» (tu sais). »

« L'appartement de mon oncle s'était agrandi du vide que la drogue faisait autour de lui. Les disques, les meubles, les vêtements, la décoration... tout ce qui pouvait l'être avait été vendu. »

« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »

« Au milieu de ses compagnons d'infortune, pour la plupart homosexuels ou drogués, elle ne pouvait plus nier l'évidence. Le virus la menait à tout ce dont elle avait tâché de s'extraire. Il était parvenu à contrarier la trajectoire qu'elle s'était efforcée de suivre depuis l'Italie. Un micro-organisme, surgi d'on ne sait réussissait à enrayer une longue histoire d'ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu'un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d'exclusion es d'humiliation qu'elle s'était juré, il y a longtemps, de ne plus jamais revivre.
Seule cette maladie était arrivée à ce qu'une mère voie son fils tel qu'il était : un junkie pourrissant parmi les siens. Un toxicomane promis au même sort que ses compagnons. Peu importaient ici son nom, son prénom, les espoirs que ses parents avaient placés en lui, la réputa- tion d'une famille sans histoires. Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »

« Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d'aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C'était d'ordinaire le lot des médecins. L'épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d'ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés. »

« Rock Hudson est l'un des premiers artistes populaires à avoir rendu publique sa maladie. Aux yeux du monde. le sida trouve enfin un visage, celui d'une star déchue. »

« Au sein même de services consacrés aux malades qui en étaient atteints, le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu'on avait d'elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l'idée de péché. Le péché intime d'avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s'être s'injecté de l'héroïne en intraveineuse, d'avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d'avoir voulu satisfaire son désir d'enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades étaient plus coupables que d'autres.

Le bien, le mal, les victimes, les coupables, les discours qui accompagnaient le sida s'imposaient jusque dans notre famille et la divisaient. Ma grand-mère dressait le portrait de trois victimes de la fatalité : son fils, sa belle-fille, sa petite-fille. Mon grand-père restait muré dans le silence. Les stéréotypes liés à la maladie l'étouffaient. En parler exigeait de convoquer des thèmes dont il ne maîtrisait pas le vocabulaire, qu'il n'avait pas le courage d'aborder. Fuyant cette atmosphère pesante, il se réfugiait à la boucherie. Peu importe que les villages qu'il continuait d'arpenter soient déserts, le travail était son échappatoire. Quant à mon père, dans le secret de sa colère la plus profonde, je crois qu'il avait établi une distinction fondamentale entre une petite fille victime et ses parents coupables. Coupables de lui imposer leur propre mort, si précoce, coupables de lui léguer leur sang pourri en héritage. »

« Le virus était allé au bout de sa logique absurde. Contredisant ceux qui aimaient à le décrire comme un être malin. Il avait détruit son hôte, terrassé son système immunitaire. Il avait lui-même scié les piliers d'un refuge qui allait désormais s'effondrer sur lui. Froid, le corps d'Émilie était devenu son impasse, une voie sans issue. S'il avait su migrer depuis son père jusqu'à sa mère et depuis sa mère jusqu'à elle, il n'avait plus trouvé depuis d'autre navire à saborder. Combien de temps allait-il survivre en elle morte, à circuler d'un bout à l'autre de ses veines? Quelques heures ? Quelques jours? Personne ne songeait à se poser ces questions lugubres, à part les services mortuaires. Ils ont imposé au cadavre d'Émilie les mêmes précautions qu'à ceux de ses parents.
Après toutes ces années passées à veiller la petite fille aussi souvent que possible, personne ne se résignait à quitter sa chambre d'hôpital. Certains ont refusé de remonter au village sans elle. Le regard perdu à travers la fenêtre qui donnait sur la promenade des Anglais, tous se tenaient prostrés dans le silence. Au-dessus de la mer, on guettait patiemment l'aube qui viendrait déchirer ce qu'il restait de la nuit. »

Quatrième de couverture

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits: celui de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d'un paria.

Éditions Globe,  juillet 2022
273 pages
Prix Wepler-Fondation La Poste - 2022