mardi 12 novembre 2024

Pages volées ★★★★☆ d'Alexandra Koszelyk

Écriture de l'intime.
Introspective.
Écriture de la survie.
La littérature comme planche de salut.

Au fil d'une retraite littéraire, Alexandra Koszelyk couche sur papier ses réflexions et confidences sur ce qu'a été son enfance, comment elle a appris à grandir, à vivre, survivre à ses absents, ses fantômes, appréhender sa vie d'adulte, raconte son rapport  à la littérature, ses origines, ses passions littéraires, musicales ... artistiques, quelques anecdotes sur sa vie de professeure de lettres, d'écrivaine, souligne le pouvoir des mots, éclaire sur les personnages de ses romans ... tout cela avec érudition, avec poésie, avec clairvoyance.
« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »
Un texte chargé d'émotions et d'espoirs.
Un texte beau.
Courageux.
Une voix émouvante, à la portée universelle - elle nous renvoie à notre attitude face à nos propres failles, nos propres luttes, nos propres faiblesses.
« Parce que sans ces failles n’existeraient pas ces continents en nous. »
Pages volées. Titre éloquent. Titre écho.
Superbe texte !
« Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« Les mots vivent éternellement, [...] ils restent quand nous partons. Et ils seront connus, même si tu détruis ceux qui les prononcent. »
José Carlos Somoza, L'Origine du mal 

« Que transmettent inconsciemment les parents ? À ce père qui souhaite une intégration parfaite de ses enfants, qu'ils parlent français, agissent en Français, le voici avec une enfant qui clame haut et fort, dès qu'elle rencontre quelqu'un de nouveau : « T'es qui, toi ? Moi, je suis ukrainienne ! »
Que cachait cette véhémence ? Pas exactement une forme de rébellion, puisque je n'avais pas, à cinq ans, l'âge de la crise adolescente. Pour quelle raison cette voix s'élevait-elle, malgré le souhait parental ?
Et si l'enfant disait tout haut ce que les adultes voulaient cacher, pour différentes raisons ? Pourquoi cet enfant, par exemple, refuse-t-il de goûter à la viande, dès tout petit ? Un dégoût si profond qu'il ne peut venir de lui seul. La réponse est souvent inscrite dans un traumatisme d'un de ses ancêtres, transmis en général de façon silencieuse, dans les souterrains implicites d'une mémoire familiale tue. Par quelle magie certains traumatismes passent-ils de génération en génération ? »

« Le bruit des fourchettes reprend. Rien n'est arrivé, ni l'accident ni ces pleurs.
Les fourchettes continuent leur ballet, raclent les assiettes.
Je ne sais plus quel pouvait être le plat.
Le rond des assiettes comme deux parenthèses fermées, impossible d'en sortir.
Je dérive, je me fais continent, nous sommes à ce moment-là des icebergs flottants.
Quelques jours plus tard, mon frère revient.
Nous dormons dans la même chambre et rapprochons nos lits. Collés.
Le soir, nous nous endormons en nous tenant la main. Tectonique des plaques. Rapprochement. Chaleur. Fonte des glaces.
La vie a trouvé son chemin, elle peut espérer continuer. »

« Le chagrin devient une seconde peau. Il habite en moi, voyage dans ce corps chaotique, m'emplit, il se fait compagnon, sans y avoir été invité. Il m'a envahie, parasitée. Je fais avec lui. Ou plutôt contre lui, car je voudrais l'oublier, mais il me façonne. »

« Survivre, c'est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ? Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

***

À qui j'écris ?
À moi, pour moi, pour poser ce que la mémoire peut me voler ? N'est-ce pas plutôt pour eux ? Pour ceux qui dans mon imaginaire sont restés à jamais coincés dans cette boîte de métal, entre deux rives, ni morts ni perdus, mais cachés dans un oubli que je m'acharne à gratter de la pointe de mon stylo ? Déposer une histoire, ni tout à fait la leur, ni la mienne, mais celle d'une femme qui n'a eu de cesse de se raconter des histoires pour s'ancrer. Mes parents méritent la leur, la plus sincère possible, dans le mouvement de cette danse qu'ont les esprits humains. »

« Trouver un sens.
Pourquoi suis-je restée en vie ? Pourquoi moi, et pas eux ?
Le cerveau humain n'aime pas le vide. Quand un enfant ne trouve pas de réponses à ses questions, il en crée.
Un rêve s'est imposé. Un rêve qui est devenu pour moi l'exacte réalité.
Nous sommes tous les quatre dans la voiture, l'accident vient d'avoir lieu. Dans la réalité, j'ai fait une galipette, je suis inconsciente, mais je ne peux m'y résoudre. Je suis à l'arrière de la voiture, sur le siège de droite. Je ne vois pas ma mère sur le siège avant, ni mon frère à mes côtés. Mon père a le visage écrasé sur le volant, il relève sa tête et me regarde. Des traînées d'un rouge vif maculent son visage. Je ne fais que le regarder, sans rien dire, ni pousser un cri ni pleurer.
« Prends soin de ton frère. »
J'acquiesce.
Sa tête plonge de nouveau contre le volant.
Le rêve s'arrête.
À mon réveil, et encore aujourd'hui, je ne peux me résoudre à croire en une illusion. Elle devient même ma raison d'être. J'ai survécu pour protéger mon frère.
L'étymologie de mon prénom enfonce le clou.
« Alexandra : guerrière protectrice des hommes. »
Et voilà comment d'une illusion naît une raison d'être. »

« Plonger
Un jour, tout a été emporté 
Par ces eaux qui ont recouvert 
Les roses trémières, la balançoire et les rires 
Comment la joie pourrait-elle leur survivre ? Alors autant l'effacer 
Comme le clocher dans ce lac autrefois village 
On ne voit plus à présent 
Que son coq girouette qui pointe 
Darde et cherche un soleil qu'il n'atteindra jamais 
Des cloches noyées, incapables de rouiller, 
Gorgées d'une eau qui empêche un horizon. 
Quelques branches d'arbres affleurent, 
Si biscornues qu'on peine à les reconnaître 
Un poisson sautille hors de l'eau 
Quelque chose est là, encore, en dessous 
Qui ira le repêcher ? »

« Juste avant la catastrophe, les gens racontent que plus un oiseau ne chantait, qu'ils étaient partis, avec cette prescience que possèdent les animaux.
C'est sans doute cela, les ruptures. Un silence, puis une parole qui par la suite n'est plus jamais la même. »

« À cette période, la littérature devient pour moi une planche de salut face à un monde qui ne tient jamais ses promesses. La fiction, elle, tient la route, donne des réponses.
Parce que dans les commencements d'une histoire se tiennent de nombreux serments, ne serait-ce que celui d'une cohérence à un ensemble défini.»

« Des objets, des photos, des cartes postales et des lettres en héritage. L'ensemble d'une vie rétrécie qui tient dans un réduit, sur quelques étagères, points de suspension d'un autre temps, archipel à la dérive d'un continent désormais perdu.
Dans ces instants, le contenu d'une vie qui paraît futile, des moments du quotidien et de fêtes ramassées et compactées. Les mettre bout à bout n'a jamais reconstitué ce qu'ils étaient, et pourtant c'est tout ce que j'ai. Des miettes d'eux qui deviennent des gâteaux de fête, les seuls que je peux me mettre sous la dent.
Élever ces petits riens au rang de tout.
La futilité qui devient essentielle, le paradoxe des miettes devenues gâteaux. »

« La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en tournent une autre. Le caractère sacré de l'écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« L'autre, ce double de papier, n'est plus un menteur ou un barbare, mais bien un ami, une personne à laquelle le lecteur peut s'identifier; et si, au contraire, il éprouve plutôt du rejet, il a tout de même le temps de le comprendre. Le temps d'un roman. Là où la réalité est plus souvent immédiateté, le livre nous apporte la sagesse de plusieurs années. »

« Il y a plusieurs langages pour communiquer.
La musique en est un particulièrement intéressant. Faire du solfège et maîtriser un instrument m'ont permis d'exprimer autrement une émotion tue, le corps caché derrière une guitare.
M'acharner : déchiffrer une partition, ne pas baisser les bras face aux couacs, passer un grand nombre d'heures à refaire les mêmes mesures, bien placer mes doigts et mes mains. À terme, arriver à sortir des sons mélodieux et en rythme.
Au bout de quelques années, la liesse de vivre une réelle communion entre le compositeur et moi-même naît, j'arrive à interpréter ce qu'il a voulu dire, à faire corps avec ce morceau composé par une personne, à le réinventer également, comme ce livre qu'on fait advenir vers soi.
Le plaisir des nuances éclot, j'allonge certaines notes, je fais vibrer la corde et le son se propage et palpite en moi. J'embrasse la caisse de la guitare comme un être véritable, comme ces corps auxquels on a fait l'amour. Ne faire qu'un.
Platon avec son mythe de l'androgyne ne disait rien d'autre que cet état-là. Nous ne sommes jamais seuls, cela peut revêtir d'autres corps que des corps incarnés. La musique permet cette fusion. S'accorder, entrer en résonnance, et comprendre que lorsqu'on atteint cet état, une plénitude digne du secret le mieux gardé de l'alchimie vient d'avoir lieu. »

« Les études universitaires laissent peu de place aux découvertes littéraires contemporaines. Une fois le concours obtenu, mes premières années d'enseignement en lycée sont si accaparantes que je ne fais que ça: lire pour mes cours. C'est seulement après que je me permets de lire des auteurs vivants. Je commence alors par les prix littéraires; un Goncourt, pourquoi pas ?
Combien de temps ai-je lu des romans avant de lire un texte de Laurent Gaudé ?
Dans ce cas, je ne sais plus vraiment où j'étais, ni ce que je faisais, lors de la lecture des premières pages.
Mais je me souviens très bien de l'émoi provo- qué. Là, sous mes yeux, ce souffle, ces phrases qui imposent un rythme si particulier que l'encre colle à la rétine, c'est presque une transe.

La Mort du roi Tsongor est un roman d'un autre temps, je renoue avec les Anciens, mes Grecs et mes tragiques, je sens cette terre, cette fatalité qui retourne les personnages sans les faire ciller, dans un courage qu'on ne connaît plus. Je regarde plus d'une fois la quatrième de couverture, je me résous enfin à le croire.
Gaudé, c'est cet auteur vivant qui écrit comme les morts.
La chaîne se renoue, la cohérence, l'imprégnation des Anciens, malgré leur mort, est là, sous mes yeux. Ce livre, c'est une tragédie comme celles que j'ai traduites, où chaque mot est pesé, à sa place, dans une musique incantatoire.
Voyant ce souffle se poursuivre de l'Antiquité à nos jours, un nouvel élan me saisit. Voilà comment la vie reprend également. Quand cette longue période à lire des auteurs morts s'achève. »

« À dix-huit ans, dans ces livres oubliés, méconnus jusqu'alors, se trouvaient des Anciens qui réfléchissaient le monde autrement, sans ce fichu temps qui maltraite les âmes, mais pour lesquels l'intensité de chaque geste permettait de changer à jamais le cours d'une vie.
Peu importe si la durée de leur amour avait été brève, sa profondeur m'avait changée pour toujours. Autre curiosité, le grec ancien ne possède pas de futur. J'en vois qui haussent un sourcil. Est-ce une civilisation pré-punk, « no future » ? À l'époque, tout comme aujourd'hui, à la difficulté de me projeter (pourquoi penser à l'avenir, puisque je peux mourir demain ?), le grec me répondait que le futur n'existait que dans le présent, avec une forme qui dirait « je me lance dans », qui reviendrait à dire « je ne sais pas de quoi demain sera fait, et cela n'est pas grave, mais au moins, dans le présent, j'ai le courage de... » Le grec m'a fait entrer dans l'âge adulte, dans les premières audaces, les premiers courages. J'apprends les mots, leur sens, j'enlève le vernis que le quotidien leur donne.
Passer du temps avec les Grecs était une façon à la fois de trouver une langue amie, mais aussi de me dire que je n'étais pas seule dans cette manière de penser, que d'autres - et quels autres ! - étaient les garants que je n'étais pas un Don Quichotte qui s'évertuait dans le vide. Cet état d'esprit avait un sens. »

« Le soleil est revenu en Normandie ! Fêtons cela avec de la couleur dans notre assiette.
Je prépare une salade de tomates et féta, je cherche ce qui pourrait l'assaisonner. Dans deux pots, en face de moi, des herbes aromatiques. Simples sous tout rapport, et pourtant. Derrière les feuilles et les tiges vertes, une origine bien noble : elles pourraient toutes les deux figurer dans un roman de chevalerie, avec monstre fabuleux et roi à honorer.
L'estragon, tout d'abord. Quand on déterre cette herbe, on met au jour des racines serpentines. Les Anciens y voyaient là une façon de combattre les morsures des serpents, draco en latin ou δράκων en grec, et avaient donc attribué cette parenté à la plante, aussi appelée « herbe au dragon ».
Ainsi, entre la plante et l'animal fabuleux, même racine, ou plutôt même étymologie, tandis qu'au- jourd'hui il est rare de penser à l'origine commune de ces mots. Connaître l'étymologie est une façon de retourner à la naissance d'un mot. Si elle ne permet pas de le définir, elle éclaire sa création.
Il en va de même pour le basilic. Du grec βασιλεύς, le roi. Pourquoi cette analogie, une nouvelle fois ? 
Les feuilles ont-elles une forme de couronne, comme celle du souverain ? Cela a-t-il à voir avec ses racines ? En réalité, il faut chercher du côté des bienfaits de cette plante, considérée comme vertueuse et sacrée au point que seuls les rois pouvaient la cueillir. Elle est donc devenue « la plante royale », et en Inde elle est toujours sacrée.
Voilà comment, grâce à l'étymologie reine, se cachent dans notre cuisine des dragons et des rois. »

« Je suis sur le seuil de la porte. Comment entre-t-on dans un rêve d'enfant ? Ne vais-je pas le détruire de mes pas d'adulte ? J'avance. Mon erreur éclate sur mon visage. Je suis l'éléphant dans le magasin de porcelaine, tout s'est rétréci, je peine à bouger, je ne reconnais rien. On ne devrait jamais fouler le sol de nos rêves.
Je continue à m'enfoncer dans le labyrinthe et me heurte, plus de vingt ans après, à la disparition de mes parents dans leur propre maison. Perdue, je demande si je peux aller aux toilettes. Le locataire me dit, dans un sourire, qu'il n'a pas à me montrer le chemin, j'arpente ce qui était autrefois un long couloir et pousse la porte. J'allume la lumière et reste interdite. C'est le même papier peint. Des photographies d'une vie, là une petite fille, là une voiture des années 1980, là un paysage. Sur l'une, un visage qui me faisait peur autrefois, l'appareil photo à l'époque ne possédait pas la fonction « anti yeux rouges », et je pensais que cette personne était un monstre qui me croquerait si je le regardais. L'adulte que je suis le regarde, et rien ne se passe. Cette maison autrefois mienne est désormais étrangère. Je passe la main sur ces yeux rouges, je ferme la porte sur une crainte passée, comme dans quelques minutes sur cette maison rêvée.
Je reviens à ma voiture. Je lève le visage vers le ciel normand. Des traînées roses en descendent. Je souris. Il existe un mot en grec ancien pour les qualifier : ῥοδοδάκτυλος (rhododactylos), le ciel aux doigts de rose.
Le réconfort d'une langue amie.
J'essaie de voir dans ces traînées la forme vivace de mes parents. Et si je n'y parviens pas, j'y décèle au moins la force poétique transmise depuis des millénaires et qui ne changera pas. »

« La mort que tu t'étais imaginée s'est vraiment réalisée. Combien de pages volées à notre amitié ce décès a-t-il capturées ?
Il reste de nous ces poèmes, ce recueil, mes
premiers pas en poésie, mes premières publications dans des revues littéraires.
Décidément, cette écriture est une farandole de tous mes morts. »

« À la manière des livres qui font voyager, l'écriture permet de s'extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. L'été se poursuivra sans moi. »

« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »

« Il y a un an, mon fils était quelqu'un d'autre, il est lui-même en mouvement, en plein apprentissage. Et, à chaque étape, cet accompagnement qui est le mien, tandis que j'essaie d'être le plus sensible et à l'écoute, me fait grandir moi aussi.
Ce sont des guérisons. Ces continuités m'ont appris que le mouvement et les ruptures qui lui sont inhérentes permettent de rester fidèle à celle que je suis, toujours changeante.
« Souvent femme varie », disait François Ier, maxime vue comme un défaut. Au contraire, n'est-ce pas une force que d'être conscient de l'opportunité du bouleversement, d'une métamorphose, d'une mue indispensable pour se respecter soi ? »

« Le regard d'un enfant qu'on traite souvent de naïf ne serait-il pas au contraire celui qui nous montrerait la voie d'un humanisme réel? Voir le monde tel qu'il devrait être et non tel qu'on doit le penser?
Une enfant de cinq ans, fascinée par un visage paralysé, tout simplement parce que c'est à ses yeux une définition de la beauté, ne devrait pas voir son regard changer à cause de la société, de ces adultes qui rendent conforme et lisse sa pensée.
Voilà sans doute pourquoi j'enseigne. Ce n'est pas pour transmettre, ou pas seulement, c'est avant tout pour garder la foi en cette humanité que les adultes ont perdue, bafouée ou oubliée. Parce que les enfants et les adolescents sont ceux qui sont restés les plus proches de l'humanité, sans être atteints encore par le poids de cette société qui encadre, met des étiquettes et impose à l'autre une façon de penser. »

« Certaines choses demeurent.
Y a-t-il un âge où nos mots ne vieillissent plus ?
Est-ce cet âge que nous devrions toujours avoir ? Les mots ne nous trahissent pas, en tout cas. Nous restons les mêmes. »

« « Là où il y a des ruines, il y a l'espoir d'un trésor » Rumi.
Entre nos continents intérieurs, disparates, cabossés ou magnifiés, des ponts existent. Nous naviguons sur nos terres et sur celles qui ont été outragées, calcinées ou malmenées poussent toujours les plus belles fleurs. À nous de les entretenir, de les nourrir. Même les chardons portent en eux le désir de vivre. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d'histoires, des pages volées à l'oubli. »

Quatrième de couverture

QUAND DES PAGES ENTIÈRES DE VOTRE VIE VOUS ONT ÉTÉ VOLÉES, COMMENT FAIRE POUR LES RETROUVER, SI CE N'EST LES ÉCRIRE ?

LES PARENTS D'ALEXANDRA MEURENT DANS UN ACCIDENT DE VOITURE ALORS QU'ELLE N'A QUE HUIT ANS. ELLE EST RECUEILLIE AVEC SON FRÈRE PAR SA TANTE. TANDIS QU'ELLE GRANDIT ENTRE PREMIERS AMOURS ET AMITIÉS ADOLESCENTES, UN IMMENSE VIDE DEMEURE EN ELLE. QUI EST-ELLE? L'ORPHELINE? L'UKRAINIENNE ? LA JEUNE FILLE QUI AIME LES HISTOIRES ?

VINGT ANS PLUS TARD, ALORS QU'ELLE REVIENT EN NORMANDIE, ELLE ENTREPREND UNE ENQUÊTE SUR CE QUI A PERMIS SA SURVIE : LA LANGUE, LA LITTÉRATURE ET L'ÉCRITURE.

UN RÉCIT POIGNANT SUR CES CONTINENTS INTÉRIEURS QUE NOUS HABITONS ET QUI NOUS HABITENT.

Éditions Aux forges de Vulcain,  août 2024 
298 pages

lundi 11 novembre 2024

Un printemps en moins ★★★★★ d'Arnaud Dudek

Douloureusement d'actualité

Avec l'émergence des réseaux sociaux notamment, véritables déversoirs de haine.
« Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles. »
J'aurais pu écrire, dire la même chose à plusieurs moments de cette lecture.
Gabriel, ton histoire m'a tant émue. 
Foudroyée. 

"Un printemps en moins" explore tout ce que signifie, induit le harcèlement, avec sensibilité, finesse, bienveillance. Ces pages s'enveloppent aussi de l'amour des gens qui aiment Gabriel de tout leur cœur, de toute leur âme. Ils n'ont rien vu. Culpabilisent. Aiment tellement, pourtant.
Écrit avec justesse. Oh oui, le ton est juste ; j'avais trouvé le même ton juste dans son dernier opus " Le Cœur arrière " - l'auteur y aborde le sujet de la pression du sport à haut niveau.
Je serai au rendez-vous pour le prochain et en attendant, j'ai quelques écrits d'Arnaud Dudek à rattraper ! 
Car in fine, il reste la littérature, les mots délicats d’Arnaud Dudek, pour dire les maux du monde, l’espoir aussi.
« [...] la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d’eau, des chagrins petits comme des océans. »

Merci à l'équipe Babelio, aux Éditions Les Avrils, à Arnaud Dudek pour ce livre reçu dans le cadre d'une opération masse critique.  


« Je suis comme tout le monde. J'aurais voulu d'une vie ordinaire. Sans trop en demander. [...] J'aurais préféré qu'il en fût ainsi et n'avoir rien à raconter. »
Philippe Forest, L'Oubli  

« MARTIN

Un café allongé, une terrasse, le ciel de Paris. Des passants pressés, des cyclistes, des voitures, ça roule, ça klaxonne, ça palpite. Et moi dans ce bazar, une cuillère dans la bouche, désespérément en avance à un rendez-vous.
Je me souviens de Gabriel à six ans. Notre premier voyage en avion, un Paris-Rome, un dimanche de juin. Il voulait absolument enfiler son K-Way avant de monter à bord. Parce que, nous a-t-il dit, quand on va traverser les nuages, on sera mouillés.
Je me souviens de Gabriel à douze ans. D'autres histoires, d'autres dimanches. Quand il a commencé à faire le beau devant le miroir de la salle de bains. Quand il a décidé de se laisser pousser les cheveux il nous l'a annoncé solennellement comme s'il nous déclarait qu'il se convertissait au bouddhisme. Quand il m'a demandé, un matin, de lui montrer comment on se rase. Quand il a voulu qu'on lui achète une paire de baskets un peu rétro à plus de deux cents euros, parce que, nous a-t-il précisé, quand on traverse la cour avec, on devient une star.
Je veux me souvenir de Gabriel à dix-sept ans. Je veux me souvenir de Gabriel à trente-trois ans. Sinon il n'y aura plus de vrais dimanches. »

« [...] elle se dit que seules les nuits sont faciles, parce que tout s'arrête dans la nuit, parce que tout se fond, tout s'apaise sous la lune, parce que tout s'estompe, parce que les nuits sont comme les ardoises magiques des enfants, on peut écrire, puis tout escamoter en un clin d'œil grâce à la gomme glissante, grâce à l'alcool, grâce à l'ivresse, et ce serait tellement bien que les jours ressemblent à ça, aussi. »

« GABRIEL

Ton infirmière préférée s'appelle Perrine. Elle fait ta toilette avec douceur. Elle te raconte sa vie avec légèreté et humour, les bêtises de sa gamine, les étourderies de son mari, et tu as envie de les rencontrer, ces gens, d'aider le second à retrouver ses lunettes dans le réfrigérateur, de jouer à « Cherche et trouve » avec la première, de recomposer une vie de famille, en somme, une petite vie simple et douce dans laquelle tu te glisserais avec délice, plaid en pilou magnifiquement kitch, magnifiquement doux.
De manière générale, la vie ressemble assez peu à ces « Cherche et trouve » sur lesquels tu passais des heures quand tu avais l'âge de la fille de Perrine; trop souvent, dans la vie, on trouve ce que l'on ne cherchait pas, et pas ce que l'on voulait.
Il y a ceux qui disent: J'ai trouvé... goût de cerise! Et ceux qui ne trouvent pas. 
Il y a ceux qui pensent, de toute évidence, et ceux qui ne pensent pas.
Il y a ceux qui dansent sur des nuages denses, et ceux qui ne dansent pas.
Perrine pose une main chaude sur ta joue. Tu te vois marcher à côté d'elle, parlant gaiement, jetant des coups d'œil de temps à autre, à droite vers la fille, à gauche vers le mari.
Cherché. Trouvé. »

« Elle n'était pas au programme du Capes, l'impuissance. On planche sur les espaces oniriques dans des récits de l'imaginaire. On s'interroge sur les procédés de fictionnalisation dans l'œuvre romanesque de Boris Vian, de Joseph Roth ou de Carlo Goldoni. Le ministère, les inspecteurs, les formateurs ne les font pas vraiment travailler sur l'usure morale des élèves harcelés. »

« [...] endosser l'habit du souffre-douleur. Non, ça ne forge pas, contrairement à ce qu'avait lancé ce collègue débile qui n'avait pas plus de goût vestimentaire que de sens de la pédagogie. Ça isole, ça brise, ça détruit. C'est sérieux. »

« ELIAS

Tu me fatigues, frère. Je te regarde dormir, respirer dans ce putain de tube, et je te jure, tu me fatigues. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu ne t'es pas confié pour une fois ? T'as subi mes râteaux amoureux, mes défaites, mes déboires. Tu m'as remonté le moral quand ma grand-mère a été bouffée par son cancer. Toi, tu ne te plains jamais. Le divorce de tes parents ? T'as juste dit que c'était dommage. Le déménagement, le nouveau collège ? T'as répondu que c'était pas simple, mais que ça roulait, que tu t'habituais.
Je me doutais qu'il y avait quelque chose. Tes SMS étaient de plus en plus chelous. Les gifs, de moins en moins marrants. Si j'avais été sur les réseaux, j'aurais vu la merde. Je m'en veux, tu peux pas savoir. Et je t'en veux aussi, je crois.
Le lendemain de l'enterrement de ma grand- mère, tu m'as dit un truc important. Pendant qu'on traînait vers le plan d'eau, tu m'as dit qu'il manquait toujours quelque chose pour qu'une heure soit parfaite. C'est le soleil, ou bien la pluie. Le silence, ou bien le vent. Ça dépend de l'humeur, du timing. Il manque la chance, ou bien le temps. Une épaule, une caresse, un frisson. Un peu d'ivresse, un brin de courage, un poil de sincérité. Et quand il ne manque pas quelque chose, ben il manque quelqu'un. Je t'ai regardé crapoter ta cigarette. J'ai jeté un œil vers le plan d'eau et le cygne pelé qui s'y déplaçait comme un hippopotame sur une patinoire. Et je t'ai dit : Là, il ne manque rien.
J'ajuste mon masque. Je serre la main de ta mère, que je n'arrive pas à regarder dans les yeux. Je te checke, même si tu ne sens rien.
- On revient quand ? je demande à ma mère. Ne commence pas à me manquer. Ne commence surtout pas. »

« J'ai toujours voté à l'extrême gauche. J'ai participé à de nombreuses manifestations, pour nos salaires, pour nos retraites, pour la GPA, contre la finance, contre les délocalisations, contre le contrôle policier au faciès. Maintes fois j'ai crié « Liberté, égalité ». Maintes fois j'ai chanté « Tous ensemble », « Qui sème la misère récolte la colère », et même « Mangeons les riches ». Je manifeste, mais je ne brise pas les vitrines, je n'ai pas de courage physique, je ne prendrai pas les armes pour la Révolution. J'ai grandi avec des valeurs que j'essaie à mon tour de transmettre à mon fils. Bats-toi pour tes idées. Ne laisse pas les autres décider à ta place. Fais-toi ta propre opinion. Ne crois pas tout ce que tu lis sur Internet...
Internet, justement. Environ 80% des parents reconnaissent ne pas savoir exactement ce que leurs enfants font sur leur téléphone ou leur tablette; je ais partie de cette immense majorité. Je ne flique pas, moi. Ne contrôle pas. Cela ne fait pas partie de mes « valeurs».
Des chiffres, j'en ai lu d'autres, ces derniers temps. Les jeunes passent en moyenne deux heures par jour sur Internet, Instagram, TikTok. Près de 20% d'entre eux disent avoir déjà été confrontés au cyberharcèlement. Un peu plus de 60% des victimes affirment que c'était à cause de leur apparence.
J'ai combattu, j'ai voté, j'ai manifesté. J'ai levé le poing, des banderoles, des pancartes.
Aujourd'hui, je vacille. Tâchant désespérément de rester concentré sur le présent et l'avenir proche, je cherche de l'aide dans les mots ou dans la peinture, dans Qui je fus ou dans La Clairvoyance.
J'ai cherché à sauver la fraternité.
Je n'ai pas réussi à protéger mon fils. »

« ROMANE

À l'adolescence, Romane filait un mauvais coton. C'était en tout cas ce que pensait sa mère, parce qu'elle ne faisait rien à la maison, parce qu'elle parlait mal, se mettait en colère pour un oui ou pour un non, parce qu'elle vivait derrière un écran de fumée où ses amis-à-la-vie-à-la-mort, Bob Marley et Dawson Leery prenaient toute la place, parce qu'elle avait déjà frôlé le coma éthylique, parce qu'elle mangeait trop et se faisait vomir, parce que tout la révoltait, le sort des migrants, les bavures policières, la maltraitance animale, parce qu'elle passait son temps à lever le poing et à balancer des horreurs à des parents qui ne pouvaient pas la comprendre puisqu'ils étaient vieux et mous, parce que dans un univers violent, où l'on tabasse, où l'on séquestre, où l'on humilie sans raison des militants altermondialistes, où l'on tranche au fer rouge le bec des poules pondeuses, il ne suffit pas de voter SE-UNSA pour défendre l'éducation - il faut prendre les armes. À l'adolescence, Romane était une révoltée, une frondeuse, une sale gosse un poil égoïste qui rentrait à 2 heures du matin après avoir refait le monde en se déhanchant sur Bella ciao, jurant sur ce qu'elle avait de plus cher qu'elle ne deviendrait jamais prof comme ses parents, que jamais elle ne rentrerait dans le rang.
Gabriel ne doit pas être un rebelle, songe Romane en refermant le livre qu'elle essaie de lui lire, un recueil de poèmes - "Le Cœur pur du barbare", écrit, selon l'auteur, avec un caillou dans la chaussure. Gabriel est doux, un peu perdu, plus fragile qu'elle à son âge. Romane n'a pas grandi avec les mêmes réseaux sociaux que lui, on n'y harcelait pas autant, pas avec cette violence, ce désir de détruire. Ce n'était pas « mieux avant », évidemment. Les brimades ont toujours pris la forme de personnes plus fortes s'attaquant aux faibles (en sixième, une Magda est ainsi devenue la tête de Turc de sa bande parce qu'elle avait un accent et des vête- ments étranges, et Romane en a honte quand elle y repense, honte de ne pas l'avoir défendue lorsqu'on la bousculait, honte de ne pas avoir réagi quand la meute s'en prenait à elle). Mais contrairement à l'intimidation physique, le cyberharcèlement n'a pas de bornes. Il peut atteindre à tout moment - lorsqu'une victime est seule dans sa chambre, au retour de l'école, pendant des vacances en famille, tout le temps, partout.
Au moment où elle ramasse son sac, Romane sent s'abattre sur elle un malaise flou, l'envie de rien, le sentiment que ça ne finira jamais, la loi du plus fort, les violeurs et les violents, les agressifs, les frotteurs et les agresseurs, les harceleurs, les racistes, les intolérants.
- Bonjour !
New Balance jaunes, blouse blanche, cheveux gris : c'est le médecin qui suit Gabriel.
- Bonjour, répond-elle.
Elle l'a déjà croisé, mais c'est la première fois qu'ils se parlent.
- C'est bien, ce que vous faites. Il a besoin d'entendre de jolis mots.
Ils bavardent quelques instants, l'état de santé de Gabriel quarante-cinq jours après sa chute, mais aussi, la vétusté des couloirs, les malheurs de l'Hôpital et de l'Éducation nationale. Il sait qui elle est, c'est certain. Une vague prof qui n'était même pas dans l'emploi du temps de son patient, qui vient le voir parce qu'elle culpabilise, qui lui lit de la poésie parce qu'elle voudrait sauver les humains, les forêts et les cachalots... Il s'en fiche. 
Il lui parle comme si c'était une proche, un pion essentiel sur l'échiquier mental de Gabriel, au même titre qu'une tante ou une amie de la famille. Parce qu'elle est là. Parce que, à sa façon, elle lui fait du bien.
- Vous savez, dit le médecin en caressant sa joue avec un stylo, on ne s'y habitue jamais.
- À quoi ?
Il baisse les yeux.
- Je vais vous raconter une histoire. À l'époque, j'étais étudiant en médecine. En stage au Samu. On est appelés à 2 heures du matin pour une gamine. Tentative de suicide. Elle a avalé une boîte d'anxiolytiques à cause d'une rupture. Elles font toutes mal, les ruptures, et là, c'était sa première. On ne doit pas chercher à mourir pour ça, mais voilà, on est trop sérieux quand on a seize ans. La petite s'est bien amochée, elle a pris beaucoup, beaucoup de cachets. On arrive, on entre dans sa chambre pleine de posters colorés. Elle est par terre - il désigne le sol vert du couloir -, sur la moquette. Le pompier qui l'a prise en charge avant notre arrivée est épuisé par les massages. Je prends le relais, je masse comme je n'ai jamais massé de ma vie. Mes doigts cherchent à devenir des baguettes magiques, vous voyez. Le chef intube. Je prie, je masse, je prie, je masse, je pense à Mandrake, le magicien qui me faisait rêver quand j'étais môme, je pense à tous les dieux de la terre. Mais... Elle meurt.
Il parle plus bas. Il semble fatigué, tout à coup. 
- On ramène le corps sur le lit. Son pied heurte le mur. Là, une vieille photo tombe: elle a les cheveux tressés, elle serre dans les bras une autre fille, sa sœur peut-être, ou sa BFF, ou sa cousine. Je ramasse la photo. Je la pose sur la table de nuit. Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles.
Le médecin se pince l'arête du nez.
- Je ne me souviens pas du départ. Je me revois juste quelques heures plus tard, en train de refuser le verre de gnole qu'une grand-mère veut nous offrir parce qu'on a suturé sa plaie à la tête. En train de me dire que c'est dingue, que sur ce planète on naît, on meurt, on se suicide à seize ans ou on boit de la mirabelle à quatre-vingt-cinq. On se dit que le sens de la vie est protégé par un code, et qu'il est impossible à trouver. »

« Je le sais bien, que l'on passe son temps à décevoir des gens et à rater des trains, qu'il y a plus de trognons de pommes et de peaux de bananes que de tartes et de gâteaux, que la vie rime plus souvent avec salsifis qu'avec umami, et que c'est le bordel, même quand c'est bien rangé. Mais c'est parfois plus compliqué à admettre, l'échec, l'amertume, les salsifis. »

« Plus tard, dans une librairie où elle a ses habitudes, Romane cherche de l'inspiration. Elle se dit que l'art en général, et la littérature en particulier, existe parce que la perfection n'existe pas. Mais la littérature ne peut pas grand-chose contre la violence du monde. Elle n'arrête pas les balles, ne remplit pas les estomacs, n'empêche pas les hommes de tomber. Elle ne peut rien contre les guerres, dont elle est souvent l'une des premières victimes - piétinée, brûlée, interdite. Elle ne met à l'abri de rien. En revanche, la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d'eau, des chagrins petits comme des océans. »

« Je pose une tasse propre sur l'égouttoir, en plonge une autre dans l'eau chaude, frotte la paroi intérieure avec ma vieille éponge, tandis qu'un psychopédagogue au nom rempli de consonnes intervient avec fermeté : On ne doit pas punir l'enfant, mais un comportement. Éteindre un comportement, ça ne posera jamais de problème. Il faut aussi des techniques pour pouvoir intégrer la punition et la sanction dans une forme de bienveillance... Si l'enfant est aimé et sécurisé, il va se développer.
J'aime mon fils.
Ne l'ai-je pas assez sécurisé ?
Où étais-je, tandis qu'il se faisait humilier, terrifier, rabaisser, détruire ? 
En train de lui enjoindre de se tenir droit, de availler plus, de répéter que c'était son avenir qu'il jouait, que je ne pourrais pas toujours être derrière lui.
En train de nager à contre-courant, hors sujet, à côté de la plaque. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans : l'âge de l'insouciance, des parties de foot, des copains, des premiers flirts. Pour tout le monde, sauf pour lui. Gabriel est à l'hôpital, inaccessible aux mots de réconfort et aux remords de son père et d'une prof de son collège. Car les adultes n'ont rien vu venir. Ni les înjures en classe ou sur les réseaux sociaux, ni ce matin de mai où Gabriel n'a plus supporté de voir son adolescence volée par ses harceleurs. Mais dans cette saison en suspens se puisent aussi des trésors pour l'avenir.

Depuis Rester sage (selection Goncourt du premier roman 2012) jusqu'au Coeur arrière (Prix Erckmann-Chatrian 2022), Arnaud Dudek façonne une œuvre fine et sensible. Bouleversé par le mal-être d'enfants harceles a l'école, il écrit Un printemps en moins entre colère et lucidité, dans une forme chorale qui embrasse le ressenti des victimes comme de leur entourage. Une histoire coup de poing.

« Parce qu'il n'a pas fini de scroller, d'avoir le seum ou la rage, parce qu'il doit dévorer Perec et admirer Hopper, parce qu'il doit connaître des tas de nuits qui sentent l'écorce d'orange, parce qu'il doit prendre son temps, le large ou un crédit, parce qu'un abruti vomira du rhum sur sa paire de Nike Air Max TW neuve avant de devenir son meilleur ami, il doit se réveiller. »

Éditions Les Avrils,  septembre 2024
122 pages 

dimanche 29 septembre 2024

Le rêve du Jaguar ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

Un livre qui invite au voyage, une chouette rencontre à l'occasion d'une délicieuse et émouvante lecture musicale et une agréable soirée en terrasse dans le spot très sympathique du bar à bulles dans le XVIIIeme arrondissement parisien... autant d'images et de sons qui m'ont fait me sentir incroyablement bien 💙

On retrouve dans Le rêve du jaguar les envolées lyriques, épiques et oniriques, que j'ai trouvées une nouvelle fois extraordinaires. Cette trajectoire de balle écoutée, puis lue et lue une nouvelle fois à voix haute, mais quel plaisir ! Et ces émouvantes histoires - dans l'Histoire contemporaine Venezuela si bien contées, nous faisant témoins de la folie du monde - qui nous emmènent bien loin du quotidien, aux personnages si vite attachants et à la destinée parfois incroyables.  
« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »
Quel plaisir aussi ces traits d'union entre chacun des livres de l'auteur qui nous permettent de retrouver des personnages rencontrés auparavant.

💙Et quel plaisir irrésistible de savourer une nouvelle fois la langue poétique de l'auteur !

Les tableaux s'enchaînent vite, peut-être un peu trop vite cette fois à mon goût. J'aurais aimé m'attarder un peu plus, sillonner, déambuler davantage aux côtés des personnages pour m'imprégner encore davantage des événements autour. Du condensé qui fait mouche malgré tout et s'est accompagné, pour moi, de vives sensations de lecture véritablement. 

✨️💙 Un hommage personnel. Tendre et beau. « Il y a des trésors de famille qui n'ont pas de prix [...]. » 

Comme beaucoup, j'aime lire et écouter Miguel Bonnefoy. Il me reste Jungle à découvrir, vous l'avez lu ?

« - Un jour, je serai un homme et je n'aurai plus peur, lui dit-il depuis le sommet du palmier. Je lui apprendrai qui est le patron.
Mais la muette Teresa ne répondit pas. Le voyant là, juché sur cet arbre, caché et oublié de tous dans la désolation du monde, elle eut une douleur à l'âme, car elle ne pouvait concevoir un autre avenir pour Antonio que celui d'un voyou des rues, né au mauvais endroit, traînant sa solitude jusqu'à sa mort dans des rhumeries malheureuses où seuls s'égarent les rufians et les délinquants, les hommes désespérés qui n'attendent rien de la beauté, et qui ne savent plus pour qui il faut mourir. Elle l'imaginait comme ceux qui le recherchaient, ceux qui voulaient le battre, méchants et arrogants, éduqués par la violence du lac et par des pères avares, dont le cœur est une ronce sans fleur. Pire encore, elle se le représentait comme elle, une vie faite de désastres et de frustrations, assis sur les marches d'une église en tendant une main osseuse à des inconnus, ruminant des humiliations et des erreurs de jeunesse, ayant survécu à une enfance sans foyer ni refuge, sans amour ni protection, une enfance où personne ne lui avait appris à vivre. »

« Ana Maria resta sérieuse et affirma, avec une voix pleine de sarcasme et toute l'ironie du monde :
- Car je ne me marierai qu'avec l'homme qui me racontera la plus belle histoire d'amour.
Or, Antonio ignorait tout de l'amour. Il avait grandi dans un bordel où les histoires d'amour n'étaient que des ruses pour obtenir une réduction sur des passes. Il n'avait connu que des femmes qui, pour quelques pesos, faisaient tourner leurs corsets et leurs jupons au-dessus de leurs têtes, des jeunes filles dont on vantait les pouvoirs sataniques dans la pénombre, et dont la fidélité et l'obéissance соûtaient un supplément sur le prix. Il ne savait des femmes que les acrobaties de l'intimité et les astuces de l'expérience, les prudences face aux nouveaux clients et les petites gâteries aux habitués, mais aucune ne lui avait jamais raconté une histoire d'amour. Les seules qu'il connaissait n'avaient germé que dans la fantaisie des lieutenants les plus fous, des marins les plus pervers, des curés les plus corrompus, des politiciens les plus concupiscents, et jamais il n'avait imaginé qu'on puisse offrir une fleur à quelqu'un sans exiger un pétale en retour.
Incapable de retrouver dans son souvenir une seule histoire qui vaille la peine d'être racontée, un seul poème évoquant des sentiments, une seule ligne de romantisme dans sa jeunesse faite de cabarets, il baissa les bras et renonça à Ana Maria, résigné à finir sa vie comme un vieux célibataire. Ce fut son ami Paz Galarraga qui, apprenant toute l'affaire, le fit asseoir à la table des Cafés Maurice et lui dit, en le regardant droit dans les yeux :
- Personne n'a jamais rien inventé, Antonio. Les plus grandes histoires d'amour courent les rues.
Ces mots, l'ardent désir de livrer cette bataille, et la ténacité dont il avait toujours fait preuve, lui inspirèrent une idée. Le lendemain, dès l'aube, il découpa un morceau de carton, prit deux tabourets et se rendit, d'un pas décidé, à la gare routière qui était la plus grande fourmilière de la région. Au milieu du hall central, il installa les tabourets l'un en face de l'autre. Il posa le carton au centre sur lequel il avait peint en noir pour que les lettres soient visibles de loin :
" J'écoute des histoires d'amour." »

« Pas un seul quotidien ne manqua de faire un article sur Policarpio, la mascotte de la ville, qui devint pour certains journalistes le dernier de son espèce et, pour d'autres, le premier d'une invasion à venir. On publia une annonce pour savoir si un bateau étranger ou un zoo marin avait remarqué une perte. Comme personne ne se manifesta, on pensa qu'il s'était peut-être échappé d'un chalutier consacré au trafic illégal d'animaux rares. Cette hypothèse resta la plus plausible et, au bout de quelques semaines, ses gestes furent répertoriés et classés avec une telle minutie, ses heures de sommeil furent archivées avec une telle sollicitude, qu'on finit par en apprendre davantage sur cet oiseau austral que sur les flamants roses qui vivaient au bord du lac depuis deux mille ans. »

« Chinco ne reprit pas la place du père dans l'arrière-salle de la bijouterie. Quand il eut vingt ans, il refusa de le remplacer au magasin et devint typographe pour une entreprise française qui construisait un chemin de fer dans la province de Táchira. Il créa le premier syndicat des machinistes, s'occupa de luttes et de revendications civiques, eut la charge d'établir l'ordre du jour des réunions ouvrières, et jugea que les seuls bijoux qui devaient décorer la poitrine des hommes étaient ceux de la liberté et du droit social. Son père regrettait secrètement le choix de son fils, en constatant qu'il ne comprenait rien à la joaillerie, mais saisissait tout de la lutte des classes, qu'il ne vivrait pas entouré de pierres fines, mais parmi les ouvriers dans les usines, et qu'il s'émouvait plus facilement des injustices de la métallurgie que des préciosités des métaux. Un dimanche, pendant qu'il préparait un discours pour le syndicat, son père lui demanda :
- Comptes-tu te marier avec la révolution ou avec une femme ?
Chinco, qui était un garçon jovial et enjoué, doté d'un beau regard songeur, eut un discret sourire qui ne laissa rien entrevoir. « Peut-être un mariage à trois », dit-il sans réfléchir. »

« - Votre mère n'a plus de linge à vous faire repasser, señorita ?
Tous les hommes rirent dans la salle. Puis il ajouta : 
- Vous voulez être médecin ? Alors citez-moi les sept os de l'orbite.
Jamais Ana Maria n'avait entendu parler de l'orbite. Son visage devint si rouge qu'elle dut baisser la tête. Des années plus tard, se remémorant ces rires moqueurs autour d'elle, elle comprit qu'elle avait alors senti palpiter quelque chose de nouveau en elle, son sang combattant. Dans ses veines s'étaient brus- quement réveillées des lignées de femmes assoupies, la dague ensanglantée de María Lionza chevauchant un tapir géant, l'arc de la reine des Amazones, la dignité d'Ana María Campos, les cheveux coupés d'Agnodice, le martyre héroïque de Domitila Flores, des hordes de cavalières fonçant vers les forteresses d'hier. Elle comprit qu'elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquen- ter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n'aurait pas droit à l'erreur, pourquoi elle n'aurait d'autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l'inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l'aiderait aussi à vaincre. »

« Ils firent le chemin de retour par la route trans- andine, la même qu'Ana Maria avait prise avec Mama Concha, six ans plus tôt, persuadée que les récits de voyageurs disaient la vérité. Tandis que le bus les berçait par le brimbalement de ses roues, Ana Maria ferma les yeux et s'endormit d'un sommeil sans bruit, la tête sur l'épaule d'Antonio.
Elle fit le rêve étrange d'une tara noire, un papillon géant, posée sur la nuque de son père, pendant que le bus roulait à travers la jungle de Choroní. Ses ailes lui couvrirent le paysage, et elle ne vit pas les fromagers aux branches dégoulinantes comme des cascades de bois, où des toucans cachaient leurs becs aux mille couleurs, ni l'épaisseur du tapis de fougères où la femelle ocelot accouchait dans un rugissement, ni le paresseux dans son pelage, ni les murs végétaux de jacarandas et de caroubiers, ni le caméléon mâchant une mouche grosse comme un taon, elle ne distingua pas les champs de maïs rouges et mauves, qui ont la couleur de l'œil du crépuscule, ni les canopées impénétrables dont les rosaces de feuilles ressemblent aux vitraux des cathédrales. »

« Ana Maria comprit alors que venait de surgir des labyrinthes de son pays un minotaure terrifiant qui, non seulement obscurcirait les dix années suivantes, mais fendrait la sérénité de sa vie. »

« Ainsi, ils décidèrent de rester sous leur pergola, étrangers aux rumeurs atroces d'une dictature qui rongeait le pays, en faisant l'amour avec la précipitation de ceux qui ne pensent pas au lendemain. Vingt ans plus tard, Ana Maria pouvait facilement remonter au souvenir de cet instant d'inspiration et de frénésie, quand elle se jetait sur Antonio au milieu de la journée dans les couloirs de la maison, dans les chambres vides du fond, et se livrait à lui sans protection, défiant les cycles de son corps. »

« Antonio sentit alors son cœur se gonfler dans sa poitrine. Il pointa son doigt vers le ciel. 
- Dieu nous donnera un garçon, dit-il, et il sera cardiologue.
Mais Ana Maria lui répondit très calmement, en se couvrant d'un peignoir en soie qu'elle n'enlèverait plus jusqu'à son accouchement :
- Dieu n'a rien à faire ici. Je veux une fille. »

« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »

« Il ne pouvait savoir que, dehors, mille petits événements avaient commencé à fissurer le mur inviolable du régime, que des révélations sortaient à la lumière, que les masses cherchaient à se lever, que les syndicats s'organisaient dans l'ombre, que la lutte renaissait d'un monde enfoui, que tout s'agitait, que tout s'affairait, que tout était possible. »

« L'enfant pesait un poids démesuré, celui d'hier et celui de demain. »

« Tout en elle était action, mouvement, départ, tout en elle brûlait du désir d'explorer, et ce rêve qui pour d'autres n'aurait été qu'un simple passage éphémère de l'enfance resta imprimé, dans l'esprit de Venezuela, comme une nécessité de conquête. Elle s'amusait à lire dans les écorces de bouleaux et de hêtres la forme de villes imaginaires, et elle pouvait s'attarder des heures à interpréter les traces de moisissures et les lézardes des murs, les figurant comme de grands navires perdus dans des fleuves de plâtre. »

« D'accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu'on dit et maître de ce qu'on tait. »

« [Elle] savait qu'elle ne reviendrait plus, que son destin se jouerait ailleurs, elle savait mieux que personne que le voyage est comme un aimant irrésistible, qu'il aspire à lui les âmes les plus gourmandes, celles qui sont à sa mesure, mais elle ne dit rien. Antonio, en dépit de sa sévérité, pleura en silence, car il ne pouvait s'empêcher d'imaginer tous les dangers qui guettaient son innocence et avait l'impression de livrer sa fille à des minotaures. »

« Pendant toute la matinée, dans la fournaise de la chaussée, il fut plus tourmenté par les rémanences crépusculaires de sa vie que par les honneurs qu'on lui exprimait, car il avait atteint un seuil d'indifférence face à la gloire, libéré enfin du poids des rêves, et il ne restait au fond de sa bouche que le goût insistant d'une cendre ancienne. »

« - Lire, c'est voyager.
Or, pour Cristóbal, dont l'enfance n'avait été que voyages, lire c'était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu'ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n'est pas voyager. Les pages ont l'immobilité du métal et de l'agate. Cristóbal s'attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d'encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C'est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre. »

« En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d'infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actuali- sations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d'armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndi- caux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d'État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu'il en était devenu son esclave.
C'est pourquoi, le 4 février 1992, lorsque de jeunes militaires, inspirés par une mémoire collective, tentèrent une révolution au milieu de la nuit, cela ne surprit personne. Elle était le fruit d'un long combat contre la servitude qui attendait, qui venait de beaucoup plus loin, comme exhumée de l'oubli par des forces anciennes, qui était en marche depuis le jour où Samuel Smith n'avait pu contenir le jet Barroso, depuis le jour où les premières compagnies étrangères aspirèrent à elles les richesses, depuis le jour où Chinco se battit contre le régime de Gómez, depuis le jour où Ana Maria s'engagea contre la dictature de Pérez Jiménez, depuis le jour où Antonio fut torturé dans les geôles du Cuartel Libertador, pétrie dans l'argile d'une suite de frustrations et d'abus, sans savoir que cette révolution finirait par reproduire précisément, elle aussi, ce qu'elle combattait. »

« Sourd à la rumeur du coup d'État et aux bouleversements politiques, c'est à peine si Antonio comprit que le secret d'une mort heureuse était d'abord de l'avoir décidée. »

« Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas. »

« Le pays se divisa. On parlait de l'abandon des investissements, de la fuite des oligarchies financières, de l'isolement où se trouvait le pays. La révolution n'était qu'une « dictature maquillée ». La dévaluation fut inévitable. En l'espace de quinze ans, la monnaie nationale souffrit trois reconversions, ce qui lui fit perdre quatorze zéros. À travers le pays, des centaines de femmes et d'hommes effectuaient chaque jour, à la même heure, une prière collective contre la tyrannie. Avant 8 heures, dans les jardins et les terrasses, dans chaque village perdu, dans chaque île au large des côtes, dans les campagnes et sur les plages, dans les hôpitaux et dans les voitures en plein embouteillage, tous ceux qui s'opposaient à ce gouvernement levaient ensemble une grande veillée, pour réunir leurs forces et renvoyer ce lieutenant au béret rouge dans la prison d'où il n'aurait jamais dû sortir. »

« C'est ainsi qu'il ne trouva pas le repos qu'il avait attendu pendant si longtemps, et seule persista en lui l'idée que tout ce qui triomphe est condamné à échouer. Il en parla à Ana Maria qui n'avait pas quitté son lit à baldaquin, couchée avec son téléphone au milieu des draps. Elle lui répondit qu'elle avait passé toute sa vie à attendre cet instant pour découvrir qu'on avait remplacé des tigres par des tigres.
- Le peuple est fatigué, dit-elle. La corruption rongera ce projet.
Cristóbal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l'arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s'il s'agis- sait d'une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l'esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l'excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l'on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n'avait jamais imaginé qu'elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l'amour, il n'imaginait pas que la corruption n'était pas l'apanage des régimes impérialistes, mais qu'elle était partout. Les révolu- tions s'y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu'on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu'on avait fait pour les susciter. »

Quatrième de couverture

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d'une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l'orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays. Une compagne d'exception l'inspirera. Ana María se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu'ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela.
Liée par son prénom autant que par ses origines à l'Amérique du Sud, elle n'a d'yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens. C'est dans le carnet de Cristóbal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s'ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d'une extraordinaire famille dont la destinée s'entrelace à celle du Venezuela.
Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans, dont Le voyage d'Octavio (Rivages, prix de la Vocation 2015) et Héritage (Rivages, prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

Éditions Rivages,  septembre 2024
295 pages