samedi 7 mars 2026

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

dimanche 1 mars 2026

Il n'a jamais été trop tard ★★★★★ de Lola Lafon

« P.-S.
Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits ? [...] Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions [...] ? Ou, au contraire, [...] s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »
Ce recueil de chroniques écrites en 2023 est bref, mais d’une densité rare. Captivant, intelligent, souvent bouleversant. Ça décape. Ça percute. Ça oblige à s’arrêter.
Chez moi, il est devenu un livre hérisson, truffé de post-its, presque à chaque page une phrase à retenir, à relire, à laisser infuser. Lola Lafon écrit des fragments de vie qui résonnent intimement. Elle interroge le silence, les renoncements, le courage, la mémoire, le réel et ses faux-semblants.
J’ai été touchée par de nombreux passages, et je ne résiste pas à vous partager celui-ci sur les rencontres littéraires ;-).
« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »
Tout est là ! Cette façon qu’elle a de déplacer légèrement le regard, de fissurer les évidences. Elle parle de littérature, bien sûr, mais aussi de ce besoin vital de raconter et d’écouter des histoires pour tenir debout. Et puis ce conseil (de son papa)... « Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. » Une invitation à ne pas se laisser engloutir, à préserver une ligne d’horizon même dans la tourmente.

Un livre qui questionne, qui réveille, qui accompagne.
Si ce n’est pas déjà fait, n'hésitez pas une seconde, foncez !

« Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. »
Joyce Carol Oates,
Confessions d'un gang de filles

« La réalité n'est envisageable dans son entier qu'une fois qu'elle a éclaté en mille morceaux. »
Semezdin Mehmedinović,
Sarajevo Blues

« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »

« Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. On essaye de rattraper ce qui se dissipe, on revient sur ses pas et sur ceux des autres, on ne quitte pas trop vite les lieux, on tente de contredire notre persistance à avancer : écrire comme on retient, par la main ou par le cœur. Comme on raconte à un ami des silhouettes furtives, à peine rencontrées, tout juste croisées. »

« Dans le train, j'entends une jeune femme dire qu'elle a « coché toutes les cases qui comptent dans la vie ».
Peut-être écrit-on aussi pour garder la trace des cases qu'on aura sautées, par inadvertance ou par choix. Celles dont on se sera extirpée, aussi. Le langage est un geste, écrire, un mouvement. »

« Les « fêtes » nous vrillent le cœur, elles écorchent, épuisent ; qu'on s'y jette avec l'espoir de les « réussir », de retrouver une féerie fantasmée datant de notre enfance, ou qu'on les contourne. Ce que les fêtes célèbrent est une addition de normes, une impitoyable suite de critères affectifs ou économiques : famille épanouie, enfants photogéniques, appartement décoré, cadeaux de goût, mets d'exception. L'injonction à être réunis et ravis de l'être nous laisse un peu sonnés aux premiers jours de l'année nouvelle. »

« Janvier est un mot dérivé de Janus, nom du dieu des portes, des transitions, des passages et des commencements dans la mythologie romaine.
Janvier ferme la porte au nez du faste clinquant de décembre, pour faire place à des lueurs délicates, incertaines, celles de mots inusités le reste de l'année : les vœux.
Tous les ans, on s'y pliera. On enverra SMS, vocaux, GIF. On sera banal sans s'en soucier, on sera grandiloquent sans complexe, on s'emparera de mots immenses, BONHEUR SANTÉ AMOUR, on mentira avec fougue à des quasi-inconnus, des noms qui stagnent dans nos répertoires téléphoniques depuis des lustres.
Le début d'année court-circuite les convenances : quelle douceur, cette urgence à envoyer un SMS de vœux à une voisine à laquelle on n'ose pas même proposer un verre.
On refait communauté. On se veut du bien, on s'enquiert les uns des autres, on se met en quête de belles pensées, de poèmes à offrir. On s'autorise à baisser la garde, à délaisser notre tendance à l'ironie. On se souhaite une bonne santé sans craindre la moquerie. On dit je te souhaite comme on enlace. On dit douceur, on dit allégresse, des mots qu'on n'écrit jamais. Envolé notre cynisme chic.
Janvier nous révèle à nous-mêmes, plus inquiets, plus fragiles : oui, on se souhaite d'être en bonne santé parce qu'on a peur, on se souhaite de s'aimer parce qu'on a peur. Est-ce ridicule ? Certainement. Moi qui me targue de n'être superstitieuse en rien, je conserve le SMS exalté d'un ou une inconnue, je n'oserai l'effacer qu'une fois l'année achevée.
On ne sait jamais.
Quant à nos souhaits les plus secrets, nos bonnes résolutions, janvier est indulgent : il sait qu'elles n'auront aucun effet, on ne sera pas plus discipliné qu'en 2022, mais qu'importe ; Virginia Woolf elle-même, le 2 janvier 1931, se promettait d'« être libre et douce avec moi-même, ne pas me perdre dans des fêtes : plutôt m'asseoir, seule et en privé dans la pièce, pour lire ».
On m'opposera que c'est bien joli, mais n'est-ce pas un déni de réalité en ces temps de guerre, de révolutions réprimées, de lois assenées à coups de 49.3 ?
Pourquoi, comment se souhaiter quoi que ce soit en ce moment ? On est rouillés, sait-on encore en faire, nous qui sommes tellement rompus à commenter l'actualité, rompus à constater amèrement ou rageusement, toujours constater ce sur quoi on a si peu de prise ?
C'est/pas/possible/ça ! répète le monsieur du métro...
Comment ne pas s'incliner devant la noirceur d'un horizon chaotique ? C'est précisément pour ceci, parce que rien, en ce début d'année, ne semble possible, qu'il nous faut persévérer à prendre à bras-le-corps les mots fatigués.
Si écrire, c'est croire au langage, chaque année, à la même date, nous renouvelons ce modeste acte de foi, en quête d'un écho dans l'obscurité, nous souhaitons à tâtons. Regardez-vous essayer. »

« Nous vous évaluons d'un seul coup d'œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut. Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards.
[...]
Il y a quelques jours, vous m'avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s'apprêtait à vous laisser un ticket-restaurant s'est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou un dégoût. Celles et ceux que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux.
En photo, un révélateur est « un bain chimique où l'on trempe le cliché pour faire apparaître l'image encore invisible ». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l'arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.
Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d'évaluer.
Il y a quelques semaines, lors des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu'on en finisse avec les prix, une hiérarchie qui oppose les comédiennes les unes aux autres.
Si l'industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n'en est pas question. Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Et ce médecin, efficace ? Ça n'est pas tant notre avis que l'on sollicite que notre goût de la sanction, du classement, que l'on excite. S'il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée.
Elle est laide, cette pensée qui nous traverse quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux... Notre passion pour la bienveillance ce mot dont on se gargarise à longueur de posts Instagram et d'ouvrages de développement personnel - trouve sa limite.
Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ? Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux.
Demain, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n'allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l'idée de trébucher, de faillir et de vous ressembler. »

« Derrière les acrobates, aux côtés des gymnastes, une silhouette se tient prête, qui tend le bras au cas où il faudrait stabiliser une figure. Cette silhouette est une guetteuse de peurs, attentive aux moindres signes de déséquilibre. On peut s'élancer dans le vide. Elle sera là.
Peut-être l'amitié ressemble-t-elle à cette discrète vigilance : on parera à ce qui adviendra. On rappellera. On appellera. On écrira. On réécrira. Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« P.-S.

Je crois à nos silences vagabonds 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos horizons déglingués 
Et l'humeur des nuages que tu traduis pour moi

Je crois à l'huile jetée sur le feu 
Au temps gagné à le perdre à deux 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos odyssées déglinguées 
Au visage des nuages que tu traduis pour moi

Aux prochaines minutes, puisqu'on les a »

« Je ne sais ce que contient cette féminisation fantasmée, mais on peut s'inquiéter que ce terme soit une telle hantise, un repoussoir. Pendant que certains s'affolent des « dérives » du féminisme, les chiffres, eux, ne tergiversent pas : une femme sur dix est ou sera victime de violences sexuelles. En 2020, d'après une étude du ministère de la Justice, seuls 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation.
Le "backlash", qui est aussi le titre de l'essai écrit par Susan Faludi en 1991, peut être traduit par « contre-offensive ». « Après les poussées d'émancipation des femmes, on observe souvent une réaction politique qui provoque une régression de leurs droits et de leurs libertés », explique l'historienne Christine Bard.
Cette contre-offensive dit en substance que le mouvement encourageant la prise de parole des victimes va un peu loin. Que les droits, on en a bien assez. Peut-être même déjà trop. Si ça continue, on va finir par être trop égales. Allez savoir ce qu'on en ferait, de ces droits, si personne ne siffle la fin de notre récré. »

« C'est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l'avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d'avoir ce qu'on ne désire pas. »

« P.-S.

Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu'on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu'on n'a pas faits, les mots qu'on n'a pas dits, s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Sommes-nous, ainsi que le clamait la marque Marionnaud en 2016, par essence, toutes « born to be a beautiful maman » ? Quid de celles qui ne le sont pas, mères? Faudrait-il les considérer comme des déserteuses de la féminité, des évadées de la norme, qui tourneraient le dos à un quelconque destin biologique ?
Si être mère était une profession, celle-ci aurait bien besoin d'être défendue par un syndicat. Une vidéo vue plus de dix millions de fois sur YouTube met en scène un faux entretien d'embauche dans lequel le recruteur annonce aux postulantes les conditions du poste à pourvoir : « directrice des opérations ».
Il leur faudra être debout presque tout le temps. Être capables de porter une charge d'une trentaine de kilos. Le poste exige d'excellentes compétences de négociatrice. Il faut avoir des notions de médecine, de comptabilité, et être rompue au management de crise. Être capable, aussi, de manier une quinzaine de projets à la fois. Enfin, elles n'auront ni congés, ni salaire, ni jamais de promotion ; elles travailleront plus de cent trente-cinq heures par semaine, sept jours sur sept, dans un environnement souvent chaotique. Est-ce bien légal ? s'interroge, perplexe, une des candidates. Le poste à pourvoir est, bien sûr, celui de mère.
La maternité a beau être la valeur ajoutée des princesses et autres influenceuses, dont on célèbre avec ferveur et ad nauseam le « baby bump », pour les anonymes, le surmenage guette.
À l'heure où on s'inquiète de la future profession de ses enfants dès le primaire et où on leur apprend à « se focaliser sur leurs objectifs », peut-être faudrait-il songer à mettre à l'honneur une pratique amateure de la maternité.
Est amateur, pour le dictionnaire, celui ou celle qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose. Est amateur celui ou celle qui aime, apprécie.
Est amateure celle-là que je croise régulièrement dans un cours de danse classique de niveau avancé, elle est interne à l'hôpital mais s'esquinte les pieds dans ses pointes avec passion, le visage tendu par l'effort. Est amateur ce jeune homme qui, sur Instagram, envoie à ses auteurs favoris ses fiches de lecture extrêmement détaillées de leur dernier roman. Amateurs, aussi, celles et ceux qui servent à leurs amis des plats de grands cuisiniers aux mille ingrédients. Amateurs, celles et ceux qui s'essayent à la tierce, la quinte, dans une chorale de quartier. Des amateurs qui n'ont d'autre désir que celui-ci: faire aussi bien que possible ce qu'ils aiment.
L'amateurisme est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses. C'est notre spécialité, à chacun. Amateurs pas très éclairés, nous abordons chaque moment de notre existence en trébuchant, sans savoir aucun. Nous sommes des amoureux amateurs, sans savoir-faire ni expertise, qui nous heurtons depuis des siècles aux mêmes peines, aux mêmes malentendus, usant des mêmes serments emphatiques et maladroits. De l'existence, nous ne connaîtrons que ça, jusqu'à la fin: la velléité de bien faire. Et il nous faudra mourir, aussi, en amateurs, sans en avoir la moindre expérience.
La maternité ne fait pas exception: qu'elle ait porté son enfant ou pas, aucune mère ne sait l'être, ce rôle s'improvise, s'apprend sur le tas, en solitaire.
Pour Wikipédia, celles qu'on fêtera demain sont majuscules, ce sont des Mères, comme on parlerait de déesses toutes-puissantes ; les autres, elles, mères amateures, ont préféré sauter du piédestal pour aller faire la fête ailleurs, loin des flatteries liturgiques, commerciales et politiques. »

« Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs jours avec les lycéens d'une classe de seconde. J'étais invitée à leur raconter mon parcours.
Que leur évoquait-il ce mot ?
Un cheval lustré dressé à sauter des haies ? Des alpinistes organisant leur parcours d'arête ? Des soldats rampant dans la boue d'un parcours du combattant ? Ou un sport collectif, l'audace urbaine de corps agiles bondissant d'un muret à un banc, parkour, parcours ?
À ces adolescents très inquiets de leur avenir et déjà préoccupés de commettre une quelconque erreur de parcours dans leurs études, j'ai proposé que nous cherchions l'étymologie du mot « erreur ». Il vient du latin error : l'action d'aller çà ou là, de faire un détour.
Nous avons ensuite rédigé un éloge du détour louant l'importance de perdre son temps, de consentir à l'escale, et de parfois, littéralement, perdre le nord.
Le détour est une décision de rupture, sans but précis, c'est un supplément de présent; le temps qu'on détourne à nos lignes droites se dédouble, il contient ce qui se dérobe à nous, le détour est un autre tracé possible, en pointillé, c'est une suspension, une question, aussi, celle du temps et de l'usage qu'on en fait.
Le temps est écoulé. Nahel n'ira jamais çà ou là. Pour lui, nuls points de suspension, rien qu'un point final. La mort n'a fait aucun détour. Nahel s'est pris la mort en plein cœur, une mort statistique. Mourir, c'est emporter avec soi son périple, une facette du monde. Serons-nous capables de ne pas laisser ce prénom vaciller dans l'oubli ? J'ai conservé dans mon téléphone une photo prise au printemps, celle d'un mur tagué de quelques mots. Une courte phrase que je ne me résous pas à effacer : « Vous rêvez qu'on s'habitue ? » »

« Août

On ne savait plus grand-chose de sa vie et, cet été, on apprend la mort de la chanteuse Sinéad O'Connor.
Sur le Net, elle est une « artiste engagée qui dénonce les abus sexuels perpétrés au sein de l'Église catholique sur les enfants, un mal endémique non sanctionné par la hiérarchie ».
Son visage a accompagné mes années 90. Celui d'une jeune femme pâle aux traits aigus, qui, dans le clip de la chanson de Prince "Nothing Compares 2 U", pleurait face caméra sans nous quitter des yeux. On assistait à sa peine comme à un spectacle, cette douleur nous prenait à témoin, et finalement c'est nous qui pleurions. »

« J'aimais Sinéad O'Connor parce qu'on la traitait de folle et que nous n'étions pas assez folles. Nous étions traversées d'éclairs qu'on ne savait pas faire exploser. Elle parlait aussi fort qu'on murmurait, qu'on se conformait. Qu'on se taisait, encore. En quelque sorte, elle nous vengeait. »

« L'écriture est sœur du silence et du vacillement.
Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit.
Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l'écrire. »

« P.-S.

Devient-on, adulte, celle qui aurait pu nous sauver de notre adolescence ? »

« À force de chercher à esquiver l'attente, l'événement m'échappe, j'en perds quelque chose d'ineffable, de précieux. »

« La jeune femme dont on commémore le décès aujourd'hui était porteuse des mêmes espoirs que ceux de milliers d'Iraniennes et d'Iraniens : Mahsa Amini, morte à vingt-deux ans en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». Il y a un an tout juste, sa silhouette a surgi de l'ombre, d'un pays-prison à ciel ouvert.
Ce 16 septembre, les familles des victimes de la police iranienne s'apprêtent à essayer de célébrer le premier anniversaire du soulèvement de 2022 « Femme, Vie, Liberté ». Essayer, car elles sont menacées, arrêtées, emprisonnées, interrogées, flagellées, les tombes de leurs proches assassinés sont dégradées, détruites.
Attendons-les. Attendons-le encore, ce petit point à l'horizon, l'espérance qu'il ne faut pas quitter des yeux. »

« J'ai beau croire au pouvoir des mots, force est de constater qu'ils peuvent se muer en une banale marchandise. Le langage est devenu une succursale de fast fashion où nos propos sont des « avis » qu'on se fabrique à la hâte, et en taille unique. Le bavardage virtuel nous transforme en bateleurs qui usons de mots comme d'objets dont on s'empare, dont on se pare, de pauvres colifichets qui ne servent plus qu'à se signaler, à se faire voir, à vérifier ce qu'on vaut sur le marché de l'opinion. 
Êtes-vous pour ou contre la prise d'otages ? Pour ou contre le bombardement de civils?
Les réseaux sociaux sont une immense salle peuplée d'êtres qui spéculent sur leur propre valeur. À midi, l'humanisme domine, deux heures plus tard, cette valeur ne rapporte plus rien, alors on changera habilement de file sur l'autoroute numérique. Il faut du flux, du contenu, peu importe de quoi il est constitué, de quelles images, de quelles déclarations, ces racolages de partis en manque d'électeurs.
Un mort vaut-il un autre mort ? On les estime, on en discute. On argue, fort de son opinion sur la mort, les morts, des morts. On « prend » position comme on s'empare d'un bastion, fiers d'être les premiers à s'y trouver, même si cette position est intenable, ignoble. On y règne, brièvement.
L'autophagie est un trouble mental ; les personnes qui en sont atteintes s'automutilent et dévorent leur propre chair : c'est ainsi qu'il va, le monde, c'est ainsi que nous allons.
Le 4 octobre 2023, il y a un siècle, des centaines de femmes israéliennes et palestiniennes ont marché ensemble pour la paix, membres de deux associations à l'initiative de l'événement : le mouvement israélien Women Wage Peace (Les femmes œuvrent pour la paix) et l'association palestinienne Women of the Sun (Les femmes du soleil). Leur objectif : « Faire entendre la voix des femmes et appeler nos dirigeants à se mettre à la table des négociations pour trouver un accord politique et mettre fin au conflit qui oppose nos deux peuples. »
S'il faut aujourd'hui vérifier la nationalité d'un cadavre avant d'être sûr qu'on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« Nous voilà devenus supporters acharnés d'un camp contre un autre, nous voilà arbitres, décrétant que celui-ci triche, que celui-là ment.
Nous sommes fiers d'arborer des raisonnements qui ressemblent à des forteresses. De tristes certitudes défendues par deux mots : oui mais.
On admettra qu'il y a eu viols de masse le 7 octobre, oui mais.
On admettra qu'il y a massacre de civils à Gaza, oui mais.
On conviendra qu'il est terrible d'être otages, oui mais.
Quand les mots les plus pauvres donnent le ton à un débat, il est temps d'observer une pause, avant d'avoir définitivement perdu ce que l'on appelle éthique, si on veut. On pourra dire aussi décence, conscience.
Nous ne voyons même plus ce qu'il y a d'obscène à parler plus fort que celles et ceux qui au cœur du désastre, le subissent, ce quotidien cauchemardesque. »

« On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Mais on pourra dire qu'on ne savait pas quoi faire de ce qu'on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l'homme. 
Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson.
Avoir été de celles qui n'ont pas pu se défendre, de celles qui ont dû s'en expliquer, s'en justifier devant des policiers, devant une juge, face à un procureur, avec des proches, aussi, avoir été de celles qu'on a soumises à des expertises psychologiques pour leur octroyer ce qu'il faut bien appeler un certificat de crédibilité, celui de « bonne victime » : de ça, on ne se console pas tout à fait.
Cet hiver 2023-2024, les témoignages de victimes déferlent sur les réseaux sociaux, dans la presse.
On débat. On feint de découvrir ce qu'on sait déjà. On s'émeut que la parole des femmes se « libère », comme on parlerait du courage des oiseaux ; des milliers d'oiseaux revenus, une fois encore, cogner à la vitre, qui chantent follement, à peine étourdis par un vent glacé. »

« Janvier

En ces premiers jours de l'année, où on rêve et on souhaite, mon vœu est qu'on arrête de célébrer la force et le courage des femmes. Qu'en 2024 on leur accorde la possibilité de ne pas être formidables. De ne plus être courageuses. Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser.
Qu'elles soient premières concernées ou simples soutiens des victimes de violences sexuelles, elles sont nombreuses à être épuisées, qui prennent de plein fouet la remise en cause de leur parole ou l'indifférence.
Aujourd'hui, à ceux qui se tiennent en retrait tout en assurant les femmes de leur soutien, j'aimerais demander : où est-il, ce soutien ? Pourquoi est-il si mesuré, pour ne pas dire inexistant ? Est-ce l'illusion que sur ce champ de bataille ils ne connaissent personne ? Qu'aucune proche n'est touchée ? Est-ce un déni de ces évidences-là : que grandir dans la peau d'une femme, c'est, au mieux, avoir échappé au pire. C'est, dès l'enfance, se méfier, craindre ceux qu'on est éduquées à aimer. C'est avoir le choix entre renoncer à être libre ou risquer sa vie. C'est perdre un temps infini à élaborer des stratégies de vigilance, au quotidien : une armure qui finit par ressembler à une cage. »

« Si, en 2024, tout ceci fait toujours débat, alors, assurément, c'est le moment d'extirper de l'ombre ce que tant de femmes dissimulent à leur fils, à leur mari, à leurs amis.
Qu'elles racontent. Qu'elles leur disent à quel âge elles ont eu, pour la première fois, le sentiment d'être une proie. À quel âge, la main brutalement intrusive d'un ami de la famille, d'un oncle, d'un grand-père, d'un médecin ? L'insistance aveugle d'un petit ami, à l'adolescence ? À quel âge, le souffle court, la gorge serrée, la nausée et la rage ? La révélation qu'on parle sans être entendue ou crue ? À quel âge, l'apprentissage du silence ?
Interrogez votre grand-mère. Votre mère. Demandez à vos sœurs. À vos copines. À vos collègues. Questionnez celles dont l'entourage vante la « solidité ». À celles qui assurent qu'il ne leur est jamais rien arrivé de grave, demandez ce qui leur est arrivé de pas grave.
Demandez aux femmes le nombre de fois où elles ont « consenti » au sexe sous la pression, qu'elle soit amoureuse, économique, professionnelle ou affective. Parce que c'était plus simple. Parce qu'on n'osait pas faire autrement. Dire oui parce qu'on n'a pas appris à dire non.
Ces mots qui vous seront confiés, considérez-les comme une photographie révélée; celle d'un espace souterrain que vous ignorez: le paysage intime, tristement secret, des femmes que vous côtoyez. Ces mots formeront une liste, une énumération aride, répétitive. Vous entendrez, je le crains, les mêmes détails, les mêmes souvenirs.
Vous arguez que vous n'êtes pas responsables de ce que d'autres commettent. Mais ces « autres », ce sont vos amis, vos collègues, vos voisins, vos pères, vos fils. Vous les connaissez. Votre rôle ne peut se borner à endosser celui, flatteur, du type bien qui compatit. De celui qui attend, en coulisses, l'issue d'un combat qui ne le regarde jamais.
N'attendez pas des femmes qu'elles changent seules les règles d'un système dont elles sont victimes, d'un ordre du monde qu'elles n'ont pas contribué à créer.
Les tribunes, les livres, les films, les podcasts de celles qui combattent l'impunité sont empreints de trop de colère ? Vous n'avez pas idée de l'ampleur de cette colère, qu'elle soit toute neuve ou ancienne, si ancienne, comme celle qui vrille votre mère, votre grand-mère. Vous n'en avez pas idée car elles ont dû apprendre à la taire. À ne pas déranger.
N'exigez pas sans cesse de celles qui parlent qu'elles vous rassurent sur votre probité. Acceptez que leurs mots vous inquiètent. Acceptez de voir vos certitudes, vos désirs, questionnés. Et renversés. 
Enfin, ne vous targuez pas d'être des alliés. Agissez et laissez les concernées en décider.
Y a-t-il trop d'impératifs dans ce texte ? C'est que le temps presse. Manque-t-il de nuances ? Ce mot justifiant qu'on reste prudemment spectateur. Ce mot qui met à égalité toutes les postures.
En 2024, souhaitez à celles qui, sans relâche, alertent, d'avoir ce luxe dont vous jouissez : pouvoir parler d'autre chose. Penser à autre chose. Écrire autre chose. Prenez le relais, reprenez ce qui, dans ce mouvement mondial, vous appartient, aussi. »

« Janvier, encore

Quand les eaux sales et usées débordent, il est recommandé, pour éviter une aggravation de la situation, de protéger les ouvertures et de localiser l'origine de l'incident.
La besogne est ardue, car les discours fétides qui entachent notre commun viennent de toutes parts : populismes de droite, de gauche, il y a un défaut d'étanchéité avéré entre les différentes familles politiques et le locataire de la maison présidentielle s'en accommode très bien.
Combien de temps avant que ces errances idéologiques, cette eau brunasse dans laquelle on barbote, nous contaminent tous ? Cette gale de l'âme, on l'a vue venir. »

« Ne pas désirer avoir d'enfant, ou en avoir un seul, n'est ni une faute ni un manquement à un quelconque devoir national, auquel on devrait se soumettre. »

« Aujourd'hui, voici les enfants au cœur d'une équation publique. Sont-ils assez nombreux ? Ou faut-il en ajouter encore à la recette politique, des bébés ? Des enfants-enjeux, jetés, eux aussi, dans l'eau sale.
Une affaire ancienne...
En 1907, la politique nataliste française est défendue par tous, socialistes compris. Seuls quelques anarchistes s'alarment. Le capitalisme naissant exige de la chair à travail exploitable, qui, bientôt, se muera en chair à canon. Émilie Lamotte, jeune institutrice passionnée de pédagogie, écrit alors : « Au lieu des malheureux élevés en tas (conséquence fatale de leur nombre) ayant appris à l'école la discipline et la contrainte en perdant toute originalité et toute joie, imaginez l'enfant chercheur, robuste et éveillé qu'on considère comme un individu et non comme une unité et qui se développe lui-même dans son sens. [...] Représentez-vous l'être plein d'initiative, de sagacité, d'appétit de la recherche et exempt de préjugés qui en résulterait et dites si quelqu'un serait capable de l'astreindre à la hideuse et abjecte "production" qui fait la richesse des riches ? Jamais, car il aura acquis le savoir et gardé l'instinct. Dans ces conditions, le monde est à lui, il saura bien y vivre ! » Et c'est en majuscules qu'Émilie Lamotte conclut:

« ET CEUX QUI ONT BESOIN D'ESCLAVES SERONT OBLIGÉS D'EN CHERCHER AILLEURS. » »

« Bienveillance ? Humanité ? Les ricanements fusent : que de grands mots naïfs, quand l'heure est au combat.
Mais de quel combat s'agit-il, ici, en France ? Qu'a-t-on gagné ? Au désastre, on a ajouté du désastre, les morts, on les a tués une seconde fois, chaque fois qu'on a tergiversé, estimant au gramme près la dose d'empathie convenant aux affamés, aux bombardés, aux violées.
Les guerres lointaines nous offrent la possibilité de nous voir tels que nous sommes, en un miroir accablant, un désert d'humanité. »

« En 1933, l'écrivain Francis Scott Fitzgerald adresse cette lettre à sa fille de onze ans, une succession de conseils parmi lesquels ceux-ci:

« Ne te soucie pas du passé, ne te soucie pas du futur, ne te soucie pas de grandir, ne te soucie pas de te faire dépasser par qui que ce soit [...], ne te soucie pas des échecs sauf si tu en es responsable, ne te soucie pas des insectes en général, ne te soucie pas des parents. Ne te soucie pas des garçons. » Ces recommandations qui font lever les yeux au ciel quand on est adolescente. Ces petites phrases qui préparent doucement à la suite préviennent qu'un jour on sera seule. L'absence à venir, inimaginable, des parents est disséminée dans leurs inquiétudes. Leur vieillissement puis leur mort sont le monstre caché sous le lit, celui dont tous les parents promettent bien imprudemment qu'il n'existe pas. Les parents mentent, et puis ils meurent. Et ils emportent avec eux l'enfant qu'on a été. »

« Le grand âge, c'est être devenu celle, celui à qui on ne s'adresse plus. Dont on parle mais avec qui on ne discute pas. Celui, celle à qui demande que des nouvelles de sa santé. Le grand âge, c'est apprendre à se faire tout petit, c'est être envahi de cette peur de déranger, d'encombrer, c'est faire montre d'une gratitude démesurée, c'est dire à sa propre fille : « Merci d'avoir appelé. »
C'est devenir la personne qu'on presse, aussi, de ne pas ralentir le mouvement: la vieillesse de mon chien m'a renvoyé notre incapacité à supporter le ralentissement.
Voyez notre agacement, quand, aux caisses des magasins, des doigts déformés par l'arthrite peinent à ouvrir un porte-monnaie. Voyez notre exaspération quand nous sommes coincés derrière un véhicule qui n'avance pas assez vite.
Voyez ce qu'on fuit : cette prescience que vieillir n'est pas, en vérité, un problème esthétique dont on se débarrassera chez un chirurgien ou chez Sephora.
Un jour, tout ralentira: nos démarches, nos gestes, nous ne serons plus ces êtres efficaces, nous ne serons plus dans la course. La lenteur à venir est un état de nos vies, un ultime paysage. »

« Mon chien, à qui je n'ai jamais réussi à apprendre quoi que ce soit, m'a appris, lui, que ne plus être admirée est peut-être une liberté retrouvée. Il m'a appris que ceux qui se détournent des êtres vieillissants sont déjà presque morts. Il m'a appris que ne plus suivre le mouvement est une respiration, une renaissance, la dernière. J'espère être à la hauteur de sa leçon. »

« Il n'est pas besoin d'aller pointer du doigt des cultures qu'on qualifie de moyenâgeuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d'une épouse n'est qu'un bien, qu'on s'échangera sur le Net, qu'on offrira à d'autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose.
On dit qu'elle est digne, Gisèle. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L'indignité, c'est elle qui lui fait face. »

« Le viol est une terrible démocratie: n'importe qui peut en être victime. Derrière Gisèle, une foule de témoignages oubliés attendent, rangés, archivés, niés, classés sans suite. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre société bataille pour qu'il n'en reste pas un mot, aucune trace, donne la nausée. Celle-ci ? Elle a parlé un peu trop tard. Celle-là ? Elle portait un crop top. Bien trop dévêtue, c'est suspect. Cette autre ? Elle était voilée. Bien trop vêtue, c'est suspect. Celle-là ? Elle avait quatorze ans, que faisaient ses parents. Celle-ci ? Elle avait trente-neuf ans, que faisait-elle avec des rugbymen de vingt et un. Elle avait bien accepté de prendre un verre ? Aucun verre n'est gratuit. Non non ma fille, tu n'iras pas du tout danser.
Celle-ci, assassinée par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une « personnalité écrasante ». Elle était dominante. Cette autre ? Elle était « frustrante », ne consentant pas à tous les actes sexuels.
Toutes soupçonnables, toutes soupçonnées, sommées de prouver qu'elles sont bien « crédibles ». Des allumeuses, qui déclenchent l'incendie dans lequel elles périront. Il est bien rodé, ce monologue des agresseurs, et on le connaît, je le connais, tu le connais, qui distille ce poison : il y aurait des « raisons » à ce qu'ils ont commis, des explications.
Cette inversion des responsabilités, on l'a vécue, on l'a subie. On aura été violée parce que.
Et on a été élevées à les écouter, à les comprendre, même, toutes les raisons pour lesquelles on aura été brisées, bousillées. On a été bien entraînées, rompues à faire plaisir, à satisfaire, à plaire. Mais jamais assez.
Il y a, dans le film "La Nuit du 12", de Dominik Moll, ces mots, si simples, que prononce le personnage du policier qui enquête sur le féminicide : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Cette phrase a la modestie d'un début. Elle reprend à zéro. Ce quelque chose, il va falloir le regarder en face. Par quel bout le défaire ?
Gisèle a été l'objet d'une entreprise de destruction menée par un homme, son mari, qui n'a rien laissé au hasard ; un système, pensé, organisé dans ses moindres détails. Elle a vécu un calvaire; mais qu'on ne fasse pas d'elle une martyre, une de ces icônes muettes au regard baissé qu'on aime à célébrer et à plaindre, justement parce qu'elles le restent, muettes. En refusant le huis clos, Gisèle exige de nous que nous voyions, que nous lisions, que nous écoutions. C'est bien le minimum.
Qu'on n'accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles.
L'hommage rendu aux mortes, le soutien aux violées, qu'il fasse un boucan d'enfer, qu'il soit un chaos inoubliable, durable. Qu'il soit une question obsédante, enfin. »

« L'art est un récit, une histoire en cours qui tente de nous retenir quelques instants, qu'on ne passe pas trop vite à autre chose; c'est un cri, une lettre qu'on adresse à ceux qui le sont encore, vivants. Une façon de tenir tête à ce qu'on nomme le réel.
Nous ne sommes ni diplomates ni chefs d'État, pourtant notre devoir est immense : celui de continuer à imaginer l'inimaginable, qu'on appelle ça la paix, la vie ou l'Histoire. « Ce dont il faut se souvenir, c'est avant tout ce qu'il reste à faire. » Ernst Bloch. »

« En France, cet automne 2024, la tendance est à une augmentation de la peur des incivilités et de la délinquance. Les craintes liées au changement climatique, elles, sont en légère baisse. Sur l'échelle des anxiétés, en novembre, le devenir de la planète n'arrive pas à la cheville d'un vol de téléphone portable.
En faisant le tour de différents sondages du même type, on constate qu'ils sont environ un pour cent à ne s'inquiéter de rien. À dire vrai, ceux-là m'inquiètent beaucoup.
L'inquiétude, du bas latin inquietudo (agitation, trouble) est « l'état de celui ou de celle qui bouge, qui est en mouvement ». Loin de n'être qu'une sensation, c'est une dynamique. Il y a une respiration dans l'inquiétude, un allant.
Pourtant, elle traverse une mauvaise passe, l'inquiétude. La voilà traquée et chassée de toutes parts, indésirable. Elle alarme, l'intranquillité, c'est un symptôme, une fièvre à faire baisser.
Êtes-vous inquiets ? Ça se soigne. Les thérapeutes rivalisent de solutions, de trucs pour la surmonter et la vaincre. Elle est enivrante, cette promesse, l'illusion qu'on pourrait ainsi nettoyer ses pensées, débarrasser son esprit comme on le ferait d'un placard, le balayer, ce petit gravier insistant. Pourquoi persisterait-on à boiter quand on peut parcourir sa vie d'un pas alerte ?
Dans son baromètre annuel de la précarité, le Secours populaire révèle qu'au vu de l'augmentation des factures, 43% des Français interrogés chauffent peu ou pas du tout leur logement quand il fait froid, un sur trois est régulièrement dans l'incapacité matérielle de faire trois repas par jour et six millions de Français n'ont pas de médecin traitant.
Ne t'inquiète pas, pense à autre chose, susurre ce monde en ruine à ses habitants claudicants.
Bien sûr qu'elle est agréable, la compagnie allègre de ceux qui cultivent la faculté de passer au travers du monde sans en être ébréchés. Mais elle laisse un goût amer, aussi, cette légèreté du déni érigé en art de vivre.
Je propose qu'on réhabilite l'inquiétude. Inquiétons-nous. Au lieu d'en faire une hydre à combattre, étudions-la dans toutes ses nuances, puisqu'il nous faut coexister.
Si s'inquiéter est considéré comme une déficience, j'aime à penser que c'est une belle faiblesse, un penchant: la capacité à être ébranlé, renversé, même.
Nous sommes des inquiets parce que nous sommes en vie. Parce que nous voyons, parce que nous entendons. C'est un aveu d'humanité.
Un des sens inusités et vieillis du mot « inquiétude » désigne une chaise à bascule, en vogue aux XVIII et XIX siècles. Enfourchons-le, ce petit cheval accusé de tous les maux. On les a chevillées à l'âme, nos inquiétudes, et si les miennes ne ressemblent pas tout à fait aux vôtres, elles ont en commun leur mystère. »

« À quoi penses-tu ? À rien et j'y vagabonde. J'en explore tous les recoins. »

Quatrième de couverture

« Ce livre est une histoire en cours. Celle d'un hier si proche et d'un demain qui tremble un peu. Ce présent qui bouscule, malmène, comment l'habiter, dans quel sens s'en saisir ? Comme il est étroit, cet interstice-là, entre hier et demain, dans lequel l'actualité nous regarde. Elle reflète le monde, mais aussi des événements minuscules en nous, des souvenirs, des questions, des inquiétudes. Ces pages ne sont pas le lieu d'un territoire conquis, d'un terrain marqué de certitudes. Ce livre est l'histoire de ce qui nous traverse, une histoire qu'on conjuguerait à tous les singuliers. »
L.L.

Lola Lafon est l'autrice de sept livres, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse et Quand tu écouteras cette chanson (Stock, 2022), prix Décembre, prix Les Inrockuptibles et Grand Prix des lectrices ELLE 2023.

Éditions Stock,  janvier 2025
227 pages