samedi 31 janvier 2026

Voyage voyage ★★★☆☆ de Victor Pourchet

Deux amoureux frappés par un drame prennent la route pour ne pas s’effondrer. Voyager devient un geste de survie : bouger pour rester vivant, traverser des villes et des chambres d’hôtels comme autant d’espaces de transition.

L’écriture, sobre et retenue, accompagne le deuil avec pudeur. Si cette discrétion évite le pathos, elle m'a parfois laissée à distance, les lieux restant volontairement esquissés.

Un roman fragile et honnête, où l’amour tient lieu de boussole et le mouvement, de respiration.

« Toute expédition, qu'il s'agisse même de Marco Polo, de Christophe Colomb ou de Shakleton, suppose qu'on n'ait pas tout à fait perdu l'enfant qu'on porte en soi. »
CAROL DUNLOP & JULIO CORTÁZAR, Les Autonautes de la cosmoroute 

« Ils étaient restés enlacés au milieu du trottoir, jusqu'à ce qu'un quarantenaire en trottinette se mette à râler parce qu'ils prenaient toute la place - mais les gens qui s'aiment prennent toujours toute la place sur les trottoirs de l'existence. »

« Je pèse des milliers de tonnes, se dit-elle. Et pourtant, on dirait qu'aux yeux du monde, ce qui nous arrive n'a aucune importance. Quelque chose a eu lieu qui n'a pas eu lieu. Une vie potentielle a disparu, mais ce n'est rien, ça va aller, je vais finir par me remettre au travail, je sais qu'il y a plus grave. Il y a toujours plus grave. Je pourrais être vendeuse de cigarettes à l'unité dans une ruelle de Manille. Une vendeuse aveugle, dans une ruelle inondée. Ou bien équarrisseuse intérimaire. Hydrocéphale. Et cul-de-jatte. Enfin, je ne sais pas si c'est possible techniquement d'être équarrisseur quand on est cul-de-jatte, et... »

« Pour qu'une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d'une attaque extra-terrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faux bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.
Lorsqu'on leur demandait comment ils s'étaient rencontrés, Orso et Marie étaient presque gênés de raconter. Je vous préviens, on dirait le scénario d'une série France 2, disait Orso. Ou d'un roman Harlequin», ajoutait Marie, pour ne pas dire que le scénario en question aurait aussi pu être celui d'une vidéo moins recommandable. »

« Woputain, mais qu'est-ce qu'on est venus faire ici ? se demanda Marie, en tentant d'avancer sans glisser sur le sol irrégulier de la mine, tandis que des gouttes continuaient à chuter sur son visage. S'il l'avait entendue, peut-être qu'Orso lui aurait parlé du plaisir de l'inconnu, de la joie de découvrir d'autres vies et de s'enfoncer dans des réalités qui leur permettraient d'échapper à la leur. »

« Orso était frappé par l'écho: les voix s'entrechoquaient en résonnant, comme dans une grotte ou une église. En écoutant les murmures des conversations autour de lui, il comprit que les visiteurs étaient tous des enfants ou petits-enfants de mineurs. En s'enfonçant dans la mine, ils devaient chercher à capter les échos d'un père ou d'un grand-père depuis longtemps disparu. Leur guide devenait ainsi, se dit Orso, le messager gominé du royaume des morts. Par la magie de son récit, il redonnait vie à des figures aimées. Le temps d'une visite, ils pouvaient donc sentir à leur tour l'odeur de la citronnelle versée jadis dans les lampes à huile pour masquer l'odeur de fer, ils pouvaient deviner la fatigue et la poussière passées, entendre l'infernal martèlement des machines ou le hennissement des chevaux devenus aveugles à force de tracter des wagons remplis de blocs de pierre jaune dans la nuit éternelle. »

« Aurait-il la chance de tenir à son tour dans ses bras un petit être humain relié à lui sans être lui ? se demandait-il alors. D'assister à sa découverte du langage, aux premiers vertiges des trampolines, de la tarte au citron et du chemin vers le Grand Saut dans la rivière du Vecchio ? Pourrait-il lui chanter des chants de marin pour l'endormir et pour passer le temps ? Faire naviguer avec lui, sur la plage de l'Arinella, le bateau en plastique rouge et bleu que son parrain lui avait offert pour ses huit ans ? Il rêvait qu'un enfant lui fasse reprendre son enfance où elle en était. Ou de découvrir, avec Marie, des façons d'être enfant qu'il n'avait pas connues, qu'il avait oubliées, qu'il n'imaginait pas. Il pourrait ainsi relire L'Île au trésor, revoir Robin des Bois et Les Goonies, ressortir de la cave la maison Belle Époque Playmobil. Augmenter sa collection d'insectes, de cailloux et de petits trucs inutiles et merveilleux qu'on garde dans le tiroir secret de son bureau parce qu'ils sont inutiles et merveilleux. Qu'auraient-ils rapporté ensemble de la mine ? Sans même y penser, Orso se mit à sonder le sol pour trouver un trésor ancien, du genre un très vieux clou. Mais un rugissement interrompit sa quête. »

« Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. Ils faisaient l'amour. Puis ils allaient marcher dans Paris, comme des touristes amoureux, et poursuivaient leur promenade jusqu'au cimetière Montmartre. Ils se tenaient la main en passant devant les tombes de Stendhal, Dalida et de plein d'inconnus. Ils prenaient des allées au hasard, parlaient de la semaine qui arrivait, revenaient sur une histoire du bureau, imaginaient la vie de ceux dont les noms s'inscrivaient sur la pierre autour d'eux, ou ne disaient pas grand-chose. Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo. C'est un dimanche ultra-dominical, disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie. »

« « La cahute Gang of pizza » était décorée d'un papier peint adhésif imitation briques et promettait en lettres accrocheuses une «gastronomie 100% napolitaine en moins de trois minutes. Orso et Marie ne demandaient qu'à y croire. Ils commandèrent une quatre-fromages et une regina en pensant avec reconnaissance au pizzaiolo qui avait fait tout ce chemin pour leur éviter de mourir d'inanition. De ce fait, ils rompaient avec leur point de vue antérieur, citadin et complaisant, selon lequel ce genre de distributeurs automatiques - de pizzas, de pain, d'huîtres ou de tartiflette - représente le stade ultime du capitalisme déshumanisé. C'était quand même sacrément pratique. »

« Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11 h 11s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un vœu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces vœux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure. Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes. Qu'on n'ait pas à passer une troisième fois le permis de conduire ni les rattrapages de septembre. Que l'espoir revienne. Qu'on réussisse à traverser la glace et le feu. Qu'un travail passionnant se présente. Qu'on gagne au Loto même si on n'y joue jamais. Qu'on devienne d'un coup mince et mystérieuse, énigmatique, musclé et envoûtant. Que rien ne soit en vain. Qu'on apprenne à faire quelque chose de toutes les choses glanées en chemin - tournevis Lidl, magnet de mineur, mètre pliable, épée ancrée dans la roche depuis des générations et émotions dont on ne connaît pas encore le nom. »

Quatrième de couverture

« Orso voulait mettre en place ce qu'il appelait la théorie de la grande diversion. Il avait trouvé cette formule dans un livre et elle lui plaisait. Il fallait se changer les idées. Penser à autre chose. Chercher l'aventure dans des endroits inédits; aller là où ils n'étaient jamais allés: voir ce qu'ils n'avaient jamais vu avancer un peu plus loin, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. »

Orso et Marie s'aiment, mais leur quotidien insouciant se heurte à un chagrin brutal. Pour faire diversion, ils se lancent dans un road-trip improvisé. Grandiose et dérisoire, celui-ci les mènera du musée du Poids au musée de l'Amiante, du musée de la Gendarmerie à celui du Pigeon, en passant par Lourdes, la Moselle et Saint-Tropez. Autant d'étapes et de détours pour partir à la recherche d'autres vies que la leur et tenter, dans cette échappée, de préserver en eux un esprit d'enfance que l'âge adulte laisse trop souvent derrière lui.
Roman d'amour autant que d'aventures, merveille de drôlerie et de tendresse, Voyage voyage invite à choisir les chemins de traverse pour trouver de la joie là où on ne l'attend pas.

Victor Pouchet est l'auteur de deux romans, Pourquoi les oiseaux meurent ef Autoportrait en chevreuil, et de deux romans-poèmes, La grande aventure et Loption légère. 

Éditions L'arbalète Gallimard, mai 2025
192 pages 

Le Fleuve ★★★★☆ de Ròsa Liksom

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »
Avec Le fleuve, Rosa Liksom donne voix à un épisode largement occulté de la Seconde Guerre mondiale : la Guerre de Laponie (1944-1945). 
Elle raconte l’exode des civils finlandais pendant cette guerre avec une écriture dépouillée, presque sèche. Pas de pathos, juste la fatigue, la peur, la destruction. Les personnages s’effacent parfois dans l’expérience collective, mais la poésie discrète du fleuve laisse entrevoir un fragile espoir.
Face aux pillages, aux ponts dynamités, aux maisons incendiées par l’armée allemande en retraite, s’étend un paysage de désolation. Le fleuve frontière, obstacle ou encore promesse, devient alors un symbole central : celui du passage vers l’Ouest, vers la Suède, mais aussi celui d’une fragile espérance. Car au cœur même de la dévastation, Rosa Liksom fait émerger la solidarité, les liens humains, ces gestes infimes qui permettent de tenir debout quand tout s’écroule. Le fleuve n’est pas seulement un lieu de passage : il est la ligne fragile entre l’effondrement et l’espoir. En le franchissant, les personnages tentent moins de fuir la guerre que de sauver ce qu’il reste d’humain en eux.
Le fleuve est un roman de mémoire et de survie, qui rappelle que derrière les récits officiels de la guerre se cachent toujours des vies anonymes, marquées à jamais par l’arrachement, la perte et la nécessité d’avancer, coûte que coûte.
Cependant, Le fleuve ne se contente pas d’un constat tragique. Rosa Liksom interroge ce que la guerre révèle ou altère, des relations humaines. Dans un monde réduit à la survie, la solidarité devient une nécessité vitale autant qu’un acte de résistance. Ces liens fragiles, parfois ténus, constituent la seule réponse possible à l’anéantissement généralisé. Ils ne sauvent pas tout, mais empêchent l’effacement total.
Un roman exigeant, austère et puissant, qui fait sentir la guerre plutôt que la raconter.

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »

« On nous avait assigné comme première étape la colline de la ferme de Laamanen. Quand nous sommes arrivés, il y régnait un chaos total. Les bêtes des différents villages s'étaient mélangées. Les nôtres portaient au cou des bâtonnets sur lesquels nous avions gravé leur nom et leur âge, ainsi que le nom et l'adresse de leur propriétaire. Les vaches des hameaux forestiers avaient à l'oreille des entailles semblables à celles des rennes. D'autres arboraient sur la croupe les initiales de leur maître, peintes ou brûlées au fer rouge. Il y en avait aussi que rien ne permettait d'identifier, abandonnées à la grâce de Dieu. Les laitières les plus placides broutaient le regain derrière un pailler. Des malheureuses séparées dans la mêlée de leur troupeau meuglaient à fendre l'âme. Les chevaux hennissaient, les truies grouinaient dans leurs caisses, les poules gloussaient et les chiens aboyaient. Il ne manquait au chœur que le bêlement des moutons, restés dans les forêts des villages, livrés à eux-mêmes, car même le diable n'aurait pas réussi à les attraper après un été en liberté. Les génisses couraient, l'écume aux lèvres, se donnaient des coups de tête et montaient les unes sur les autres, lâchant des râles d'agonie et refusant d'obéir aux vachères à peine adolescentes et surtout aux jeunes meneurs de bétail qui essayaient de ramener un peu d'ordre. »

« Une averse de neige d'automne nous a rendu visite, mais s'est peu à peu transformée en une pluie paresseuse qui a bientôt elle aussi cessé, laissant le temps se radoucir. »

« J'ai repensé à ce que mon oncle avait dit un jour : l'Homme n'a pas été créé par Dieu, mais tire son origine d'une particule flottant dans une eau boueuse à partir de laquelle se sont développés au fil de centaines de millions d'années d'abord des graines, puis des plantes, puis des poissons et, par mille et un détours, les singes et les humains. L'évolution ne peut pas s'arrêter là, ai-je songé. Il y aura forcément une suite, mais laquelle ? Nous poussera-t-il des ailes ou nous rapprocherons-nous du sol, comme les vers ? Leur corps entier est en contact avec la terre, d'où leur longévité. Ils sentent et entendent sa pulsation. L'Homme, qui s'est dressé sur deux pieds, comme le chimpanzé, ne touche que peu le sol. J'ai levé les yeux vers le ciel sans nuages et ai soudain été prise d'une profonde frayeur à l'idée que Dieu puisse me punir sur-le-champ de mes pensées et me faire tomber une étoile sur la tête. J'ai fermé les yeux. L'univers était terrifiant, si vaste et infini qu'il en était écrasant. Il m'a fallu longtemps pour me calmer et ce n'est qu'après avoir eu l'idée de penser à mémé que j'y suis peu à peu parvenue. Elle disait que les étoiles sont les bougies du ciel, il n'y a pas à en avoir peur. Elles restent au firmament. Elles ne tombent pas, même s'il leur arrive parfois, à l'instar de l'étoile de Bethléem, de voler comme des oiseaux.»

« Une chose nous unissait, pourtant : que l'on soit riche ou pauvre, la vie s'étiole et fuit. Personne n'échappe aux griffes de la mort. La fin peut aussi bien être douce et merveilleuse que violente et terrible. Jésus est le seul à n'avoir pas dansé avec la Faucheuse. Encore que. Il est mort lui aussi, mais il a ressuscité et définitivement disparu. »

« Des photographes et des journalistes agitant leur calepin nous encerclaient. J'ai encore une fois essayé de fuir, mais on m'a barré la route. Je me suis réfugiée derrière une vieille femme à l'air banal, fumant la pipe. Quelqu'un est venu demander hur har ni kommit hit. Ce qu'on fait ici ? a rétorqué la vieille. Les Allemands ont pris nos terres, incendié nos maisons et séduit nos filles, les Russes ont tué nos maris et nos fils, vous nous avez enlevé nos mioches avant même que la guerre ne commence vraiment et refusez maintenant de nous les rendre, alors vous pouvez bien, en récompense de vos efforts, accueillir de pauvres vieux et vieilles usés jusqu'à la corde ! J'ai regardé autour de moi et vu accourir en trébuchant un gamin qui criait : la ville de l'autre côté du fleuve est en feu, tout brûle ! »

« On en était à douze morts. Le camp était aussi plein de colère que le cœur de Lilith envoyée sous la terre.
Charlotta nous a expliqué qu'il était difficile de faire parvenir des médicaments si loin dans le Nord. Dix-sept morts. Quelqu'un a crié laissez-nous sortir de cet enfer.
Les policiers ont essayé de calmer la foule. La situation n'est pas meilleure à l'extérieur du camp, ont-ils assuré.
Un vieillard a hurlé vous mentez, suppôts de Satan, putain de flics, dehors les gens vivent comme au paradis.
L'attroupement s'est dispersé, car personne ne voulait finir au trou. Si nos dirigeants ne nous avaient pas alliés à l'Allemagne, a grommelé quelqu'un, nous n'aurions pas la guerre, et si nous n'avions pas la guerre, nous ne serions pas ici, et si nous n'étions pas ici, tous les mioches seraient peut-être encore en vie. »

Quatrième de couverture

En Finlande, pendant la guerre de Laponie, en 1944, une jeune fille de treize ans est contrainte de quitter sa ferme natale avec la servante et le valet de la ferme voisine, ainsi que huit vaches et un veau. Ses frères sont morts au combat, son père a été mobilisé dans l'armée et sa mère, mentalement instable, s'est enfuie avant eux.
Le groupe rejoint la grande caravane de réfugiés jetés sur les routes et qui se dirigent vers l'ouest, devant les troupes allemandes en retraite, afin de se mettre en sécurité du côté suédois de la Torne, fleuve qui marque la frontière. Après une marche éprouvante, marquée par la faim et le froid, dans un tourbillon de personnes et d'animaux en fuite, ils finissent par atteindre le bac et traverser le fleuve.
Le fleuve évoque également les camps de réfugiés en Suède, où les Finlandais ont dû rester jusqu'à dix mois avant de pouvoir retourner dans leur Laponie dévastée.
Rosa Liksom écrit dans une prose directe et dénuée de sentimentalisme, mais ici, lorsqu'elle dépeint les hommes et les animaux dans cette fuite chaotique, elle laisse également une place à l'amour et à la compassion. Et propose ainsi un roman stimulant sur le sort toujours actuel des migrants.

Rosa Liksom est née en Laponie en 1958. Elle a étudié l'anthropologie avant de se consacrer à la création littéraire, plastique et cinématographique. Les Éditions Gallimard ont déjà publié d'elle La Colonelle (2020) et Compartiment n°6, qui a reçu le prestigieux prix Finlandia en 2011 et dont l'adaptation a obtenu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2021. Elle a été traduite dans le monde entier.

Éditions Gallimard,  octobre 2025
288 pages
Traduit du finnois (tornédalien) par Anne Colin du Terrail

Après ★★★☆☆ de Raphaël Meltz

Vivre plus fort.
Sentir les odeurs, les couleurs, les formes,
les ressentir autrement,
depuis la mort.

Ce livre est doux.
Étrangement plein de vie, de lumière, de frémissements.
Il caresse plus qu’il ne bouscule,
invite à croquer l’existence
en parlant de l’après.

Un texte sensible,
un murmure délicat
qui éclaire…
sans tout à fait troubler.
« On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Faire le deuil, pour lui, c'est juste se préparer à perdre leur présence - par vagues. »


« S'il meurt, l'arbre, ou si on déménage, il y aura toujours tant d'autres façons de continuer à compter le temps de notre tristesse. On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Elles passent devant le rayon des fleurs, explosion de millions de senteurs, de milliers de couleurs, Lucas voit un pot de marguerites, de simples marguerites, il regarde avec ahurissement les détails de ces marguerites, les minuscules poils le long des tiges qui s'enchevêtrent et font tant de formes, les pistils hérissés de millions de points précis et majestueux, le sépale et ses nervures infinies et toute la richesse au bout de l'étamine - ce n'est plus seulement une marguerite, c'est un monde entier. C'est un voyage. Et Lucas voyage très loin. »

« Roxane, Sofia et Lorenzo se taisent. Debout devant l'olivier - l'arbre du souvenir de leur père, leur mari.
Ils sont serrés les uns contre les autres, boule d'amour malheureuse - à ce moment-là un gros nuage se place devant le soleil, et Roxane dit, mécaniquement, sans même réfléchir, comme s'il fallait dire à voix haute cette phrase pourtant pas très utile, cette phrase qui n'apporte pas grand-chose, qui n'aide pas, surtout : nous voilà dans l'ombre.
Surprise de Lucas : il ne voit que de la lumière, bien sûr que le nuage masque les rayons du soleil mais tout est si lumineux, et les trois personnes qui sont là rayonnent pour lui, la douce intelligence de Roxane, la puissante profondeur de Sofia, la révoltée grandeur de Lorenzo, tout est si lumineux, tout l'illumine entièrement - Lucas se dit vous êtes dans l'ombre et je vous vois dans cette lumière.
C'est tellement différent, ce qu'ils ressentent.
Ce sera toujours tellement différent maintenant.
Eux seront toujours tristes, et lui jamais. C'est comme ça; il ne peut pas se plaindre. Ne peut pas crier, hurler, pleurer, sombrer. Il peut simplement savoir que cela leur arrive. Il n'a même pas besoin de l'accepter: il l'accepte. »

« [...] les vivants qui peuvent aider d'autres vivants trop tristes ne doivent jamais baisser les bras. »

« [...] peut-on voir dans les gestes d'une femme quadragénaire se brossant les dents et qui vient de perdre son mari les marques de cette perte, de sa tristesse ? Impossible à dire : Lucas sait que sa femme est atteinte, assommée, pulvérisée, alors bien sûr qu'il voit dans la façon dont elle fait bouger latéralement et de haut en bas sa brosse à dents toute sa peine, mouvements hasardeux, fragiles, hachés, abattus, et quand elle recrache dans le lavabo, toute sa colère, sa haine contre le destin - elle se dirige vers leur chambre, elle enfile une chemise pour la nuit, lorsqu'ils dormaient ensemble ils étaient toujours nus l'un contre l'autre, mais depuis que Lucas n'est plus là elle a pris l'habitude de mettre quelque chose, pas quelque chose pris au hasard, tous les soirs c'est une chemise de Lucas, et Lucas observe cette chemise qui était une de ses chemises fétiches, blanche avec d'épaisses rayures oranges, il aimait ce style un peu seventies, un peu barman de la Costa Brava, tout le contraire de ce qu'il est lui, et de cette chemise qu'il croyait connaître si bien il découvre la densité de la matière des rayures, les trames de fil qui se superposent des dizaines de fois de manière microscopique pour donner une couleur unie et un léger relief, et le blanc aussi, la texture de chaque fibre de coton, sa matière, riche, complexe, Roxane se couche, avale un somnifère, jamais de sa vie Lucas ne l'a vue prendre de somnifère, mais c'est ce que lui a prescrit le médecin en même temps que son arrêt de travail, cet arrêt de travail qu'elle a demandé pour que la Sécu indemnise ses journées sans élèves, tous les cours annulés, pas le courage de reprendre tout de suite, plus tard bien sûr mais là c'est trop tôt, c'est ce qu'elle avait expliqué à sa sœur, et sa sœur bien sûr avait acquiescé, ce qui compte c'est que tu fasses les choses à ton rythme, que tu acceptes d'être convalescente, après une maladie on ne reprend pas la vie tout de suite comme avant, Roxane ferme les yeux, éteint la lumière, et Lucas alors commence à la humer tout entière, à profiter de l'ensemble des odeurs de son corps, ces odeurs qu'il connaît si bien mais qu'il perd si vite, la mémoire des odeurs est la plus fragile, la plus mobile, la plus modifiable, Lucas débute avec les cheveux qui sentent le shampoing, leur shampoing naturel, à l'aloe vera, et Lucas qui n'avait jamais fait attention à l'odeur de ce shampoing, assez banal, le moins cher dans leur magasin bio, soudain sent avec précision l'odeur de l'aloe vera, cette gluance verte et douce qui se mêle harmonieusement aux cheveux de Roxane, douceur ferme et un peu agreste, il descend vers le cou, remonte au visage, il y a cette crème qu'elle met le soir, à la rose, mais une odeur de rose qui s'affine lorsqu'elle est déposée sur la peau de Roxane, les deux dialoguent ensemble, se répondent, comme un ping-pong de microsenteurs précises et douces, et puis Lucas n'y tient plus, il veut sentir frontalement l'odeur du sexe de sa femme, retrouver cette odeur un peu lourde d'une telle puissance, charnelle et presque dure, odeur frontière, celle que tu franchis vers le plaisir, le sien et le tien à déposer ta langue au point précis de la source de son désir, Lucas se souvient de tant de fois, de tant de bon, il est dans le coin d'entrée de leur chambre, à côté de la porte, à trois mètres au moins de Roxane, Roxane qui s'endort, et Lucas qui profite, profite autant qu'il le peut de ces odeurs, son sexe, sa peau, ses cheveux, les trois mêlées, les trois ensemble - et s'ajoutent soudain les larmes invisibles qui filtrent tout doucement sous les paupières qu'elle ne rouvrira pas avant demain.
Dernière fois. »

« On s'habitue. Pas à l'absence, eux trois ne s'y habituent pas, ne s'y habitueront jamais vraiment ; mais, lui, à percevoir le monde avec plus de couleurs, plus de détails, plus d'intensité, à l'entendre avec plus de complexité, plus de profondeur - maintenant Lucas ne remarque plus vraiment que c'est ainsi : c'est ainsi, et il a du mal à se souvenir du monde d'avant, le monde moins riche, moins démultiplié. Le monde normal.
Le monde vivant. Leur monde à eux. »

« Alors il écoute. Il écoute Roxane au piano qui joue la onzième variation Goldberg, variation minuscule, c'est une des plus courtes, des plus obsessionnelles aussi, ça tape, ça frappe, ça se répète, ça ne semble ni monter ni descendre, comme une sorte de plat qui vibre à fond pourtant, ça avance mais comme des ondes quasiment identiques, comme des segments qui sont toujours les mêmes et toujours un peu différents, sans qu'ils aient ni début ni fin, ils se succèdent en se superposant, Roxane joue la variation en boucle, les deux pages posées devant elle, quand elle arrive à la fin elle reprend tout de suite au début, ce qui rajoute au côté répétitif, cercle infini de quelques notes répétées compulsivement, Roxane accélère un peu à chaque fois, arrive un moment où ce ne sont presque plus des notes distinctes mais une sorte de grondement, de vague qui avance et qui happe tout, dans laquelle Lucas n'arrive plus à entendre ce qui est main droite ou main gauche, même en regardant, c'est un enchevêtrement de structures multiples, c'est tant de mondes en à peine plus d'une minute, répétée plus de cinquante fois, ça structure les pensées de Lucas et il se dit que ça doit faire pareil à Roxane, l'aider à organiser le chaos du monde qui est le sien maintenant – si Bach a réussi à faire si clair, si net, si elle arrive à le jouer si précis, si vite, alors, quand même, c'est que quelque chose tient. Quelque chose. »

« [...] surtout Lucas aimerait dire à son fils qu'il l'aime, que cette engueulade c'était rien, c'était leur relation père-fils toujours un peu rugueuse mais très tendre en fait, qu'il comprenait bien que son fils voulait, veut, voudrait ne pas être vu comme un fils mais comme un individu autonome, c'est le propre de ce moment de la vie, vouloir couper le cordon tout en ayant tant besoin du cordon, être toujours un peu trop collé et un peu trop opposé, bref, c'était normal cette engueulade, voilà ce que voudrait dire Lucas à son fils, et ta rédac elle était pas si mal, il y avait plein de trucs d'imagination chouettes, et puis je t'aime mon fils, c'est sûr que ce serait bien si on pouvait revenir en arrière, avoir un moment ensemble, juste tous les deux, pour se parler une dernière fois, qu'on puisse échanger des mots en sachant que ce sont les derniers. »

« [...] parfois il mettait cette chanson en boucle, deux clics sur son logiciel pour qu'elle se répète à l'infini, et Roxane se moquait doucement, mais fermement, de cette variétoche un peu facile, un peu cruche, c'est sûr que quand tu fréquentes tous les matins Jean-Sébastien Bach et Franz Schubert tu as du mal à prendre au sérieux Véronique Sanson, mais pour Lucas c'était possible, c'étaient les deux faces d'une même médaille, celle de la croyance dans le fait que la musique peut te faire pleurer, ou te donner confiance dans la vie, dans la beauté, ça marche pour La Jeune Fille et la Mort comme pour « Une nuit sur son épaule » ; là la chanson que met Roxane s'appelle « Toute une vie sans te voir », et elle commence comme ça,

il est parti comme il était venu 
sans un mot 
avec un sourire au coin de ses lèvres
et moi
je rêve encore de lui
toutes les nuits
juste ses pas sur le tapis carré 
dans la nuit 
c'est ce qu'il m'envoie 
dans l'obscurité 
sa voix 
que j'entends dans mon rêve 
triste et belle 
change mon destin 
touche à moi de loin 
je t'appelle pour rien 
mais ce que je crains c'est de passer 
toute une vie sans te voir

c'est une chanson construite sur un départ au sens de la rupture, une absence à cause d'un choix d'être ailleurs, de ne plus être là, avec l'autre - magnifique chanson de tristesse, de séparation, la crainte de passer toute une vie sans le voir, sauf que bien sûr maintenant le sens est tellement différent pour Roxane, ce n'est pas qu'elle le craint, c'est qu'elle le vit, elle va vivre toute sa vie sans le voir, et là ce n'est plus la possibilité qu'une chanson puisse te donner confiance dans la vie, c'est la certitude qu'elle met des mots articulés sur ce que Roxane ressent au plus profond de son être, qu'elle lui permet de coller une notion claire sur son état, de construire un propos cohérent pour l'ensemble des tristesses qui sont si coagulées qu'elles sont indicibles, inextinguibles; c'est du moins ce que pense Lucas, c'est ce qu'il pense qu'il comprend des larmes qui donnent une sorte d'espace cadré à la peine de Roxane. La voiture est garée, la chanson est finie ; profondeur du bruit de la clé qui coupe le contact, de la portière qui s'ouvre et se referme avec précision, des pas de Roxane sur le sol comme des marques d'un chemin qui hésite mais ne veut pas se perdre, pour avancer vers la vie, c'est l'heure du rendez-vous avec la psy - Lucas n'y va pas, même de là où il est il considère qu'il doit respecter ce temps qui n'est que pour elle, que pour son intimité, pour son espace de reconstruction: la reconstruction de toute une vie à passer sans le voir. »

« Dire au revoir à leurs voix. Et à tout ce qui va avec. Le chant de Roxane. Le rire de Sofia. Les han de Lorenzo. Tout ce qui m'a tellement nourri. Tout ce qui faisait le son de notre vie ensemble.

À présent 
le
silence. »

« Et Lucas voit le visage fermé de Roxane qui conduit seule, elle est seule dans tous les sens du terme, seule à rentrer et seule dans sa vie, et seule aussi ce soir, seule parce qu'ils ne voulaient pas parler de Lucas, ils refusaient l'obstacle, ils refusaient d'y aller, de peur peut-être de sombrer avec elle dans la tristesse, dans sa peine, ou alors par désir un peu idiot de parler d'autre chose, ou encore par volonté pénible de vouloir la protéger malgré elle de l'évocation de Lucas, mais ce n'est pas ce qu'on attend des amis pourtant, de construire le déni, de fabriquer le comme si de rien n'était, ce qu'on attend c'est de partager, de pouvoir déposer un peu de sa peine dans un pot commun pour qu'elle puisse non pas s'ôter, mais simplement parce que tout le reste est intolérable, pas que la vie des autres continue, mais de ne pas parler de ce qui se passe, de ce qu'il y a à dire, de ce qu'elle voudrait dire, parler de Lucas - [...] »

« [...] les voilà qui rient tous les trois, ensemble, ça fait plaisir, c'est presque un peu magique, et pourtant non, ce n'est pas que joyeux, il y a autre chose, autre chose que perçoit Lucas dans leurs yeux à tous les trois, quelque chose qu'il ne peut pas ne pas percevoir, parce qu'il se souvient qu'avant il n'y avait pas ça dans leur regard quand ils riaient, cette toute petite chose, tout au fond mais ça se voit quand même si on veut voir, cette froideur, cette distance au moment, à l'éclat de rire, à la fête, à la joie, ce petit recul qui fait que là aussi le monde est coupé en deux, entre ceux qui ont vécu ça et ceux qui n'ont pas vécu ça, et maintenant pour Roxane, pour Sofia, pour Lorenzo, il y aura toujours cette façon d'être, pas entièrement relâchée, abandonnée, une forme de qui-vive, mais un qui-vive pas pour l'avenir, pas une inquiétude, un qui-vive au sens du souvenir de la dualité entre une âme qui vit et l'autre qui n'est plus là. »

« Et Lucas voit cela dans leurs gestes, leurs attitudes, leurs silences, leurs rires, leurs larmes : ça ne passe pas, ça s'espace. Et ça s'espacera, de plus en plus. Plus qu'une consolation : eux aussi vont vivre cela. »

« Une année entière de deuil qui a marqué chaque étape, chaque nouvelle étape.
Désormais, pour eux, le compte ne sera plus découverte, mais ajouts. Ajouts infinis.

Pour lui, c'est autre chose.
Lui, c'est comme tout éteindre. »

« Les vies qui se partagent, qui se transmettent, qui se poursuivent ; les vies parfois simples, les vies sans suspens, sans surprises, sans twist qui inverse ce qui était en place; les vies parfois complexes, tortueuses, empesées, rugueuses ; les vies souvent entre les deux, accélérations et ralentissements, troubles et sérénité, joies et peines qui se répondent, se superposent, ne cessent leur dialogue - une vie, c'est presque rien ; c'est tant de choses. C'est un chemin. »

« Et puis.
Et puis, un jour, tous ceux qu'il avait connus vivants ne le sont plus. 
Roxane plus là.
Lorenzo plus là.
Sofia plus là.
Les amis, la famille, plus là.
Et ceux qui ont pris leur suite, pareil.
Leurs enfants, plus là.
Leurs petits-enfants, plus là.
Ainsi de suite.
Et alors. Arrive un moment où il n'est plus besoin de savoir ce qui se passe encore pour les vivants qui restent - pour Lucas, les liens qui l'unissent à eux sont trop ténus. Et leur mémoire de lui: éparse, floue, incomplète. Bientôt entièrement perdue.

Alors Lucas peut renoncer à savoir.
Accepter que dorénavant plus rien ne compte.
Et là il n'y a plus rien à dire.
Cette fois, oui, cette fois, pour Lucas, c'est fini. »

Quatrième de couverture

Une vie, c'est presque rien; c'est tant de choses. C'est un chemin.

Raphaël Meltz est écrivain. Il est l'auteur d'une quinzaine de livres, parmi lesquels le roman 24 fois la vérité, la bande dessinée Des vivants (scénario avec Louise Moaty, dessins de Simon Roussin), l'essai La roue, une histoire politique, le récit biographique À travers les nuits: Franz Kafka 1912. Il est également l'auteur, sous le nom d'Hadrien Klent, du diptyque Paresse pour tous et La vie est à nous.

« Nous imaginons toujours l'autre monde de façon assez floue mais Swedenborg nous dit qu'au contraire les sensations y sont beaucoup plus intenses. [...] Il y a davantage de couleurs, davantage de formes. Tout est plus concret, plus tangible qu'ici-bas. À tel point, nous dit-il, que ce monde-ci [...] est comme une ombre. C'est comme si nous vivions dans l'ombre. »

Jorge Luis Borges, « Emmanuel Swedenborg » (conférence à l'université de Belgrano, juin 1978) 

Éditions Le Tripode,  janvier 2025
133 pages 

Quatre jours sans ma mère ★★★☆☆ de Ramsès Kefi

Quatre jours sans ma mère met en scène les dégâts du mensonge au sein de la cellule familiale, mais sans jamais forcer le trait. 

Ramsès Kefi choisit une écriture sobre, parfois presque retenue, qui laisse au lecteur le soin de mesurer l’ampleur du malaise. Cette économie de mots peut frustrer autant qu’elle touche : elle suggère plus qu’elle n’analyse, et laisse certaines zones d’ombre volontairement irrésolues. 

Le roman interroge ainsi la responsabilité des adultes et la transmission des silences, mais reste à distance de tout jugement moral, au risque parfois de lisser la violence émotionnelle de ce qui est en jeu.
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »

mercredi 28 janvier 2026

Mon vrai nom est Elisabeth ★★★★☆ d'Adèle Yon

Quand l'identité devient un trouble à corriger.
Betsy. Son vrai nom est Elisabeth. 
Elle est une femme qui a été invisibilisée, réduite à une absence.

Entre les lignes, une voix oubliée retrouve son souffle. 
Une lecture qui n'est pas seulement intellectuelle, mais profondément humaine, elle fissure le silence et redonne un nom à celle que l'on a voulu réduire au néant.

Il y a des histoires, même enfouies, qui méritent d'être racontées. Adèle Yon a mené son enquête et par la puissance de ses mots, le fantôme de son aïeule devient une présence bien vivante, insistante, inoubliable.
Ce n'est pas un témoignage direct, c'est une restitution, une tentative de ressusciter une présence effacée.

C'est un livre qui s'infiltre, qui m'a habitée ; elle murmure ce que le silence a trop longtemps tu. Certains passages sont bouleversants, non pas par une dramatisation facile, mais par la vérité de l'horreur silencieuse qu'ils dévoilent, et ils vont rester longtemps dans ma mémoire, après la dernière page..
Une lecture dérangeante, une lecture nécessaire.
« Quoi qu'il en soit, ce qui ne peut manquer de sauter aux yeux en découvrant les différents articles et cas de lobotomie est l'élément suivant : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l'opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie. »

« Je voulais l'approfondir, non comme une question, mais comme une blessure. »
Roland Barthes, La Chambre claire 

« Il est aisé de penser, maintenant qu'un homme est mort, mais pourtant si juste, que cette histoire ne pouvait mener qu'à ce point précis, qu'il fallait qu'un corps d'un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt. Mais n'est-ce pas précisément là que cette histoire peut commencer ?
Jean-Louis est mort, et les membres de ma famille se sont mis à parler.
Moi, je les enregistre. »

« Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu'à eux-mêmes, finissent par s'inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s'inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d'inceste, par exemple, alors que c'était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi? Parce qu'elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l'oublie.
Silence.
Mais en fait, qu'est-ce qu'elle avait ta mère? Je demande.
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n'a jamais été vraiment diagnostiquée.
Silence.
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène. »

« Ensuite, dit mon oncle, je collais les tirages dans un album. Ça faisait quelque chose de vraiment bizarre.
Tu l'as encore, cet album ? Je demande. Je me rends compte que je n'ai aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Betsy.
Non, je crois que je l'ai brûlé. Mais peut-être pas. Il faudrait que je regarde... Mais je pense quand même que je l'ai brûlé. Ou mis à la benne. Ça me dit quelque chose. De retomber dessus un jour, d'être surpris en le voyant, de trouver ça bizarre et de le flanquer à la poubelle pour
ne pas me poser davantage de questions. Bizarre ? Pourquoi ? Je demande.
Ça faisait quand même quelque chose de vraiment spécial. Toutes ces photographies de Betsy, seulement de Betsy, alignés dans un album de vacances...
Pendant combien de temps as-tu pris ces photographies? Je demande.
Mon oncle dit: Je ne sais pas. Pas mal de temps. Cinq ans ? Dix ans ? De mes dix à mes vingt ans peut-être. Je me souviens qu'au fur et à mesure des photos, elle changeait. Le temps passait. Elle perdait ses dents. Elle perdait ses cheveux. Et ses cavités de chaque côté du crâne devenaient de plus en plus visibles. Mais pour elle c'était comme si le temps s'était arrêté. Elle n'avait pas conscience de vieillir. Elle continuait à se comporter comme une jeune fille.
Dix ans. En réalité, dix étés. Car mon oncle la voyait surtout l'été, dans la propriété de vacances familiale à quelques kilomètres de La Trinité. Dix étés. Et lui, est-ce que son regard sur elle changeait ? Est-ce que de la curiosité, il est passé à la pitié, puis à l'empathie ? Est-ce qu'à force de la photographier, de la regarder vivre, il a appris à l'aimer ? 
Qui a aimé Betsy ?
Le lendemain de Noël, lorsque mon oncle, sur le point de partir, nous dit au revoir, il me glisse: Ma mère n'a pas le droit de tout garder pour elle. On a le droit de savoir. Si tu trouves des choses, on sera tous soulagés de les apprendre. On veut tous savoir. L'histoire de Betsy, elle n'appartient pas qu'à ma mère, elle appartient à toute la famille.
Elle nous appartient à tous.  »

« MOI - Je trouve qu'il y a plus de choses qui t'émeuvent que ce que tu dis.
LA FILLE AÎNÉE - C'est évident. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ai pas envie de souffrir. C'est probablement une protection. Et ne crois pas que je pleure, j'ai une poussière dans l'œil. »

« Le 1er février, je compose le numéro de l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, désormais Établissement Public de Santé Mentale Georges Daumézon. On transfère mon appel au bureau de la direction. A mon interlocutrice, je demande timidement si chercher le dossier médical de mon arrière-grand-mère, qui y est entrée autour de 1950, tient de l'absurdité. Très aimable, elle me répond que non, qu'elle reçoit souvent des demandes portant sur des périodes plus anciennes, que la mienne n'a rien d'étonnant. D'une voix à peine audible, elle ajoute que les informations que je cherche sont même peut-être un peu trop récentes, pas assez enfouies, pas assez oubliées pour qu'on accepte de me les communiquer. Il me faut remplir un formulaire de demande d'accès au dossier médical dans lequel, en tant qu'ayant droit d'une patiente décédée, il m'est possible de choisir entre trois motivations et trois seulement :
Connaître les causes de la mort du défunt
Défendre la mémoire du défunt, précisez le motif
Faire valoir un de vos droits, précisez lequel
Aucune case : Autre motif. Mais ce que je veux savoir n'appartient à aucune de ces trois cases. Ce que je veux savoir, moi, c'est si mon arrière-grand-mère était schizophrène comme on le dit. Ce que je veux savoir, moi, c'est s'il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu'au siècle des siècles. On coche quelle case, pour ça ? Je m'interroge quelques minutes sur la fable que je pourrais inventer pour l'une ou l'autre des raisons proposées celle de la mémoire du défunt me faisant tout particulièrement de l'œil avant de décider de ne cocher aucune des trois cases et de rédiger un mail pour exposer ma motivation : je dois impérativement accéder au dossier de mon arrière-grand-mère afin de m'assurer que le diagnostic de schizophrénie a un jour été posé et que la maladie mentale représente effectivement un risque pour sa descendance. Entendre pour moi. Je joins le certificat de décès de Betsy que ma grand-mère a accepté de me communiquer, ainsi qu'une copie de ma pièce d'identité et de mon livret de famille. L'assistante de direction m'indique avoir transmis ma demande au médecin responsable de la confidentialité et au juriste de l'hôpital.
Un mois plus tard, le secrétariat de l'EPSM Georges Daumézon m'informe par retour de mail que le dossier de Betsy n'a pas été retrouvé.
Le courrier contient néanmoins une pièce jointe.
Il s'agit de la fiche d'admission nominative de Betsy à Fleury-les-Aubrais sur laquelle: Se trouve confirmé le diagnostic de schizophrénie, espérant que cette information, quoique succincte, vous sera utile. »

« Nous, les filles de la famille. Les sœurs. Les cousines. À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge-là, c'est une période où l'on se construit. On a besoin de comprendre d'où l'on vient. D'une filiation. Et je n'ai pas fait exception à la règle. »

« C'est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d'un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c'est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu'elle a vu, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle n'a pas oublié. »

« Il dit : Je ne dis pas que l'attitude d'André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. »

« MOI - Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de....
LE FILS AÎNÉ - Non ! Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a cinquante ans. C'est de la mémoire fabriquée votre père vous a violée et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposé à mettre fin à ce silence. Totalement opposé. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma -  ça se dit en français, trauma  ? de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'oublie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science. Je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries.
Comme tous les gens un peu cultivés, j'ai u sur Freud bien évidemment, qui, si tu veux mon avis, est un désastre complet. Il a fait du mal au monde d'une manière incroyable cet homme. Il n'a dit que des conneries. Il y a un niveau de connerie chez Freud qui est difficile à imaginer. Quand tu regardes la chose de près, c'est hallucinant. Toutes les théories de Freud sur l'enfant, sur le moi, c'est n'importe quoi. Il n'y a pas d'évidence clinique, il n'y a rien. Il a inventé des choses. C'est extraordinaire. Je te garantis que les pauvres freudiens qui existaient encore il y a quelques années, ils se sont trouvés dans une mauvaise situation. C'est de la folie. »

« Cette séparation m'amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s'exprime-t-on mieux par écrit. On en sommes-nous ? Il m'est difficile de donner une réponse très exacte car j'ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d'abord, et c'est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d'état, vous à la maison, moi successivement à l'X et à l'École d'Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l'éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison: il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l'une ne cède généralement à l'autre. Et je crois que c'est la raison pour laquelle l'Église demande à la femme d'obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.
Il se fait tard, Betsy chérie, et je n'ai plus le temps de vous livrer d'autres réflexions. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
André »

« Mon mari en voudrait cinq, me dit ma cousine. Moi, je ne sais pas. Je les fais le plus vite possible, j'ai peur de ne pas avoir le courage de recommencer si je m'arrête. »

« Remonter un peu la lignée maternelle.
Je travaille mon génogramme pour 
désamorcer les traumas. 
Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue 
à travers la féminité.
Ça te parle ? »

« [...] je ressens qu'il y a quelque chose de très fort qui s'est passé au niveau de son corps. Je ne sais pas s'il y a eu des agressions ? Je ressens qu'il y a eu une espèce d'intolérance à la temporalité de son corps. Des moments de non-consentement ? L'hystérie, c'est la maladie de l'utérus, ça a été transformé après mais au départ c'est ça. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu'elle a d'être femme, dans la façon qu'elle a d'être mère, dans la façon dont ses enfants ont été conçus. Je ne sais pas comment dire. J'ai la sensation d'une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé. Si j'avais une patiente comme ça, c'est ça que je travaillerais. Ce passage forcé à l'âge adulte. Tu ne sais pas quand elle a eu ses règles ? Tu ne sais rien de ça ?
Je ne sais rien de ça.
Et toi, tu les as eues tôt ? me demande ma cousine.
Oui, très tôt.
Je les ai eues très tôt aussi, poursuit-elle. Ma mère aussi. Notre grand-mère aussi. Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de l'ordre de la lignée de femmes, qui est tellement violentée qu'il n'est pas anodin d'être femme dans cette famille. »

« L'oubli est là pour quelque chose. La temporalité du silence, du secret, est majeure. »

« Je crois que quand on s'approche de trop près des histoires - un peu le même problème en psychanalyse - déterre des choses qui n'étaient pas forcément importantes mais qui prennent soudain des dimensions fondamentales, comme si tout s'y était joué. »

« Comme tu ne sais pas ce tu vas trouver des choses qui vont remplir un autre récit qui risque de se solidifier. Là où je trouve que c'est dangereux, c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait un récit qui continue malgré nous. C'est là où il faut peut-être arrêter les lignées. Il ne faut pas que tes recherches deviennent de la masturbation. Au bout d'un moment, quand tu prends le pli d'être tout le temps en train de creuser, ou de réfléchir, ou de trouver des significations, tu finis par te les appliquer, à toi, à ta vie, à ton couple, et je crois que c'est comme ça que tu te casses la figure. Comme en thérapie : si le patient se met à chercher non-stop, s'il n'est pas capable de se mettre en pause, c'est le moment où il faut s'arrêter. Il faut le sortir de l'intellectualisation qui le coupe presque de tout ce qui peut être ressenti derrière. Le problème de l'intellectualisation, c'est qu'elle produit des récits. Et c'est un peu le syndrome de Blanche-Neige : il y a plein d'histoires, mais finalement, quid de la réalité ? quid des faits ? Il y a des lectures, il y a des liens, mais la réalité ? Je crois qu'on sait quand on arrive à la juste place, et quand on y arrive, on a justement tendance à moins vouloir réfléchir, à quitter les histoires pour être dans l'action, pour être dans le présent. »

« La presse à sensation, le pic à glace, la lobotomobie, participent de ce projet constant de Freeman de rendre la lobotomie, cognitivement, financièrement, affectivement, accessible et désirée du grand public. Il abandonne la blouse de médecin pour se constituer une persona proche du forain, dont le stand chirurgical s'ouvre sur les places des petites villes du pays comme celui d'un quelconque vendeur de glaces. Comme on se prête aux manipulations d'un magicien, les pères, les maris, les épouses, se présentent pour offrir le corps de leurs malades à l'expérimentation : les électrochocs réalisés avant l'opération en annuleront tout souvenir, le consentement du malade n'est pas requis, le tout ne dure même pas une heure... Allons-y ! On verra bien. 
[...]il aura fallu, pour que la lobotomie devienne une pratique de masse, sortir le spectacle du cadre scientifique intimiste pour le jouer dans la rue. Quelques années après la réception glaciale des premiers résultats de Moniz, l'heure de la psychochirurgie sonne lorsque, d'une invention réservée à une communauté de tiers, elle devient un spectacle populaire, dérangeant, mal famé, séduisant, comme avant elle : la guillotine, la morgue, le cinéma.»

« ΜΟΙ - Ça voulait dire quoi pour toi, la lobotomie ?
CELLE QUI N'A PAS DE PEUR (UNE PETITE-FILLE) - C'est juste le fait qu'on lui a enlevé une partie du cerveau qui, soi-disant, ne fonctionnait pas. On pensait qu'en enlevant des morceaux ça allait... je ne sais pas... se régénérer... en mieux ? Que ça allait enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »




« Au début, découper un quart de cochon me prend deux heures, peut-être davantage. Dans la cuisine surchauffée du restaurant de Marseille, saturée des gras fumants des pâtés en croûte que l'on cuit à la chaîne, la sueur dégouline le long de mes avant-bras et se mêle à l'humidité du porc qui rend sa dernière eau sous mes doigts. Je ne pense plus. La concentration est tout entière dans mes mains qui palpent et contournent sans que mes yeux n'aient bientôt plus à s'en mêler. La nuit, je découpe en rêve des carcasses par centaines et mes mains sans repos s'agitent sous les draps. Au matin, mes doigts sont gonflés, les courbatures les fouillent jusqu'au fond des os. Au bout de trois mois, le morceau ne me prend plus qu'une vingtaine de minutes. Je ferme les yeux. Mon couteau glisse dans les interstices. Mon oreille guette la mélodie bien connue de ce rituel : le chuintement entre le gras et la couenne, la lame qui crisse contre les os, les muscles qui se séparent comme un tissu qu'on déchire, le cartilage qui se brise, et enfin la viande sans squelette, divisée en des dizaines de petits morceaux roses.

résistance présentée par la substance blanche
sensation de mastic
la tranche de section du tissu blanc
laver la cavité au sérum

Je me demande quels sont les textures et les bruits de la lobotomie. Je me demande quel son fait le trépan lorsqu'il pénètre dans la boîte crânienne, quelle résistance le cerveau oppose au leucotome lorsque l'instrument sectionne les fibres séparant le lobe frontal du reste de l'organe. Je me demande si les mains du psychochirurgien souffrent à force de procédures, si elles exécutent seules leur petite danse à travers ses nuits. Je me demande si, comme je le fais face aux carcasses sans vie qui passent entre mes doigts, le psychochirurgien cesse de se représenter ceux qu'il soumet à son bistouri comme ayant un jour été des êtres vivants pour ne plus les identifier que comme une série d'instruments aux tonalités et au toucher variés sur lesquels interpréter son petit concert. Je me demande si, lorsqu'il accomplit ces gestes, le psychochirurgien a en tête l'usage auquel il les destine comme pour moi : pâté, pâté, pâté.

au moment où le dernier quadrant du deuxième côté est sectionné
brusque retour au calme
état confusionnel
état euphorique greffé sur un fond de confusion
état de choc
sueurs profuses 

Je me demande si le psychochirurgien suait lorsqu'il a plongé le leucotome dans la substance blanche qui séparait le lobe frontal du thalamus de Betsy.

Je me demande si la lobotomie a une odeur. »

« La question qui se pose est alors la suivante: qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment. »

« Les archives de l'Académie de Médecine, rue Bonaparte à Paris conservent plusieurs photographies du Dr Marcel David. Ce temple de la rigueur et de l'austérité qui jouxte l'École des Beaux-Arts témoigne-t-il d'une intimité ancienne entre ces deux pratiques ? Sur la sonnette, six cases, quatre cases remplies (Secrétariat, Bibliothèque, Porte, Chef de service) et deux vides : Néant, Néant. Humour de médecin ?
Le visage d'un acteur des années 1930, gendarme véreux d'un Duvivier ou patron cruel d'un Renoir. Un nez épais, des petits yeux rentrés et une bouche aux bords tombants. Un corps aussi imposant que son visage ; massif, monstrueux. Un de Gaulle en pâte à modeler qui aurait un peu fondu. Et des mains de boucher. Bon, un personnage de cauchemar en quelque sorte. Que peut-il être d'autre pour moi, celui qui a mené la danse, manié le scalpel entre les cheveux de mon arrière-grand-mère ? »

« Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps.
Or, ce discours a un avantage certain : il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter : la famille, le milieu et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter : le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupables.
Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que se soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le gène baladeur responsable de tant de maux. »

« Tout le noir qui est en moi, je l'ai mis dans la terre. Il n'y a que la création qui peut nous faire survivre. Je vis dans la survie, et après tout beaucoup d'artistes le disent: ce n'est pas la pire des façons de vivre. Ce n'est pas la pire. C'est l'aventure. »

« Considérés sous un angle intime, les documents d'archives sont d'une cruauté inouïe. Des lacunes organisées. Des récits qui omettent de dire qu'ils en sont et se parent des habits de la vérité, à grand renfort de tampons et d'en-têtes. Voilà, j'ai voulu panser la plaie par l'enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silence, écrasée par leurs archives pleines de silence. Que sommes-nous capables de mettre en place pour ne pas voir la souffrance? Pour qu'elle ne nous affecte pas ? Quels édifices, quelles institutions pour la tenir à distance ? J'ai cru retrouver Betsy par l'archive, par l'enquête, j'ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s'écrouler les uns après les autres.

Comprendre ne résout rien. Quand la nièce de Betsy m'a dit ces mots, j'ai cru que par comprendre elle entendait, comme on me l'a toujours appris, reconstituer une chaîne logique d'évènements expliquant le passage d'un point A à un point B. Aujourd'hui, je sais que par comprendre, elle voulait dire: Accroître sa palette affective de l'expérience de l'autre. Acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à sa place. L'histoire de Betsy m'a mise hors de moi. Intensément et intégralement hors de moi. La colère est arrivée doucement, quelques jours par mois, puis quelques jours par semaine, puis elle s'est installée. La colère est ce que nous avons en partage, nous, les descendants de Betsy, ce qu'elle avait, elle, avant, ce qu'on lui a pris et qui vomit en nous. Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans des carcasses glacées ? Quand je cuisine est-ce que moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l'homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis: la maison, la famille, les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ? Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Mais même entendu ainsi, c'est vrai, comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Elle les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. Est-ce qu'on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s'est construit ? Est-ce que Jean-Louis est mort d'être tombé sur la photographie d'identité qu'il gardait dans sa poche, et dont je ne doute plus, aujourd'hui, de laquelle il s'agissait (il y a quelques jours, j'ai retrouvé le même petit carré de papier dans la mienne, c'était la photographie de la chambre jaune, et pourtant c'est comme si je la voyais pour la première fois) ? Je veux bien croire que la peur tue, que la culpabilité tue, que le silence tue, mais je ne peux pas croire qu'on meure d'avoir regardé la souffrance en face. Moi, en tout cas, je ne suis pas morte. Et avant que la colère, la colère que nul ne m'a prise, ne se retire de ma plage intérieure, avant que la colère, ne laissant derrière elle qu'une vague nausée qui ne me brûlera plus que le fond de la gorge, ne déserte mes rochers, mes algues et mes galets et que ne demeurent sur le sable retourné et humide de ma conscience que quelques crabes inertes aux corps transparents que des mouettes affamées auront déjà évidés de leur bec, je me mettrai à écrire. Car, derrière les paravents, même s'il n'y a plus rien, même si le temps a tant passé qu'il ne reste que des cendres emportées par le vent ou par les flots dans le courant de la Seine, même si les souvenirs sont si anciens que seuls les paravents leur tenaient lieu de réalité, il y aura toujours quelque chose à inventer.
Après tout, la pensée a horreur du vide. »



Quatrième de couverture

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C'est à peu près tout. Les enfants d'Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n'en parlent pas à leurs enfants qui n'en parlent pas à leurs petits-enfants. "C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet."

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l'enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l'essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l'hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du xx siècle, d'une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

Éditions du Sous-sol,  février 2025
393 pages 
Prix Essai France Télévisions 2025
Prix du Barreau de Marseille 2025
Grand Prix des Lectrices Elle - Documents - 2025
Prix Régine Desforges 2025


mardi 27 janvier 2026

Ici tombent les filles ★★★★☆ de Stephene Gillieux

Lecture dévorée, presque haletante. Ici tombent les filles déploie une dystopie âpre où la nature blessée fait écho à des relations humaines gangrenées. 
« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »
Les malédictions, qu’elles soient familiales, sociales ou idéologiques, imprègnent chaque page. 
« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »
Certaines scènes ne se lisent pas, elles s’encaissent. Les moments de séquestration m’ont profondément marquée : un sentiment d’enfermement qui déborde du texte et continue après la dernière page. Ici tombent les filles est de ces romans qui ne cherchent pas à choquer, mais qui atteignent juste, là où ça fait mal. Face à elles, l’innocence des enfants apparaît d’autant plus fragile, heurtée de plein fouet par la monstruosité d’un père endoctriné. Un roman qui dérange, secoue, et oblige à regarder en face ce qui se transmet quand tout vacille.
En exergue : « Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. »
André Gide, Les Nouvelles Nourritures 

« Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »

« Le corps massif à côté de lui creuse le matelas. Finn note cela. Et l'épaisseur des cals sur ses mains. Les muscles qui tendent le tee-shirt. La couleur de cuivre de sa peau. Le galbe carré de la mâchoire qui se déboîte légèrement quand il parle, s'ouvre en faisant saillir les tendons du cou, se referme sur une ligne asymétrique. Le père puise dans le bois de sa parole, débite des mots, les uns après les autres. Ce ne sont que d'inoffensifs copeaux, tente de se convaincre Finn. Ils filent par la bouche du père, glissent sur le pin du plancher, se mêlent à sa poussière blonde et familière. Rien qui puisse blesser. Finn veut prendre Pilha à témoin. Il se lève, tourne la statuette vers le lit. Le père ne s'interrompt pas. Mais maintenant ils sont deux à regarder les mots tomber en sciure. »

« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »

« Ses anciens élèves, devenus adultes, et parfois parents, sont venus aussi. Elle se souvient de tous, les voit toujours avec leur visage d'hier, entend leur voix qui se cherche en déchiffrant leurs premiers mots, ce miracle de la lecture qu'on s'offre à soi-même, auquel elle a assisté pour chacun d'eux. »

« Finn n'a jamais connu ses grands-parents. Il est né sur la Butte alors que le père et la mère s'étaient déjà coupés du monde. Il ignore s'ils sont toujours en vie. Le père a déclaré s'être fâché avec eux car ses parents auraient choisi de quitter la montagne et d'habiter en ville, ils auraient cherché à échapper au protocole. Le protocole prescrit l'asservissement des filles et inclut la décollation, ce mot de sang pour dire la décapitation. Il a été institué par l'arrière-grand-père Luis afin de soutenir les fils et les pères de la famille dans l'exécution de leur funeste mission. L'aïeul Luis est quasiment un dieu aux yeux du père, sa parole a valeur de prophétie, sa vie sur la Butte est érigée en modèle. Pour Finn, il est le plus fou de tous. Il lui semble parfois que c'est Luis que craint le père, et non la sorcière elle-même. Luis n'a jamais quitté la Butte. Comme ses ancêtres avant lui, il a domestiqué la montagne, fait paître des moutons, planté du blé puis de la vigne. Comme ses ancêtres avant lui, il a obéi à la sorcière en sacrifiant les filles. Finn se le répète sans le comprendre vraiment. Pourtant, il sait ce qui est arrivé à Pihla. Elle est tombée dans le gouffre qu'ils appellent le chantoir, où siffleraient les esprits des filles de la lignée. »

« La mère ne porte ni plâtre ni attelle. La fracture est intérieure, Finn le sait. En lui aussi, la dislocation est imminente.

Il suffirait d'un mouvement infime pour que l'équilibre se rompe et que son être entier parte en morceaux. Il devine que c'est ce qui est arrivé à la mère. Sans bruit, à partir d'une fêlure profonde, le trou s'est agrandi dans son âme, et sans bruit, elle s'est vidée de sa substance. »

« Le père se tient devant elle, sa silhouette trapue, la hache L sur le flanc, poings, gorge et mâchoire serrés, tel qu'il l'a soumise maintes fois. En haut de la trappe, devant les murs de la salle avant de la frapper, au-dessus de l'anneau qui l'attache au mur. Mais cette fois, Dag restera debout, il ne l'atteindra pas. D'abord, il y a cette brèche dans le sol par laquelle vient de tomber son fusil, cette fissure de la roche qu'il faudrait franchir pour se rejoindre. Mais surtout, elle lit l'effroi dans ses yeux. Le père a peur d'elle. Alors Dag se redresse encore, ose le dévisager, sonde la haine, la rage, et puis le désespoir, une tristesse si aride qu'elle ne connaîtra jamais la consolation du chagrin. La souffrance de la forêt décimée, la confusion des éléments, le déracinement, la solitude et l'abandon. Dans le regard du père, il y a toute cette matière dont est faite la Butte, dont Dag est constituée aussi. Elle se reconnaît. »

Quatrième de couverture

Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles, y endurent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le père envisage un avenir.

Car viendra le temps où il faudra conduire chacune des filles en haut de la montagne. Ainsi en a décidé la malédiction qui pèse sur la lignée. Ainsi en a décidé le père. Il faudra sacrifier au rituel. Parce que ce qui coule entre les cuisses des filles ne permet pas le doute. Lorsque Pilha, l'aînée, est atteinte de la mystérieuse maladie du sang, elle est escortée jusqu'au Mont. Et Pilha ne revient pas.

Dag l'a compris, elle sera la prochaine. Alors, c'est décidé : son sang ne coulera pas. Dans la forêt dont elle a fait son royaume, la tension monte. Et de découvertes macabres en révélations, la jeune fille trouvera le courage de s'arracher à la funeste destinée familiale.

STEPHENE GILLIEUX est psychologue clinicienne auprès d'enfants, d'adolescents et de leurs familles. Ici tombent les filles est son premier roman, un conte impitoyable sur la famille, servi par une langue envoûtante.

Éditions Phébus, janvier 2026
254 pages