À petits pas.
« Tout doucettement. »
On entre dans l'histoire de Mathilde et Martin. Deux très jeunes parents, sans bagages, vivant avec presque rien. Peu à peu, on apprend à les connaître, à les comprendre. Et puis survient cette rencontre lumineuse avec Annie, la voisine.
Quelle belle histoire.
Un roman à hauteur du cœur. Solidaire, profondément humain, traversé d'une tendresse infinie.
Une douceur qui serre autant qu'elle réchauffe.
Derrière l'apparente simplicité du récit se cache un immense message d'amour, de bonté et de réparation. Comment refaire naître la vie après les traumatismes de l'enfance, les abandons, les silences et le chaos. Des traumatismes qui laissent des traces, même longtemps après.
Marion Richez écrit les failles, la précarité, l'épuisement des jeunes parents, mais aussi ce qui peut encore sauver.
Une présence.
Une écoute.
Un peu de chaleur humaine.
Annie devient alors bien plus qu'une voisine. Elle est une main tendue, une lente réouverture au monde, la preuve qu'une gentillesse sincère peut encore exister.
Un livre qui fait réfléchir sur l'indifférence de notre époque qui s'infiltre peu à peu entre les êtres, et sur ce besoin vital de recréer du lien, de transmettre, de prendre soin.
Et quelle écriture ! Une langue sensible. Il me reste des images magnifiques en tête et certaines pages semblent suspendre le temps.
« C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
"Petit pas" est une caresse. Une manière plus douce de regarder les autres.
En exergue
« Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.
Je n'ai pas de demeure, je fais du Hara ma demeure.
Je n'ai pas de fortune, je fais de mon écoute ma richesse.
Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.
Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.
Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.
Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château. »
EXTRAITS DU SERMENT DU SAMOURAÏ
« Pendant mon dodo papa tape sur maman, mais maman crie donc elle est vivante.
Puis c'est devant moi qu'il la tape, mais elle ne dit rien donc c'est normal.
Elle ne se laissera pas couper comme un ver, elle est forte ma mère.
Ensuite, c'est mon tour. Quand il change de visage.
Je n'ai jamais rien connu d'autre et je grandis tavelée comme une vieille pomme qui aurait roulé du panier.
Je ne retrouverai pas la fraîcheur des autres petites reinettes de mon âge, bien brillantes.
À quinze ans je suis déjà vieille et je ne le sais pas.
Mon tort a sans doute été de tout accepter.
Les mots qui auraient dû nommer restent collés dans ma gorge.
Je ne sais pas dire, pas dénoncer, je trahirais.
Alors rien ne changera, et sur mon dos, sur celui des autres comme moi, sur celui de nos enfants, silencieux comme nous, Passeront les chaussures des puissants. »
« À présent ils sont aux jeux. Le petit est encore tout seul; mais les autres ne vont pas tarder à débouler, retrouver souffle sous l'ombrage du parc, y faire le deuil de leur été. Bientôt ils seront là, qui chargeront l'espace de leurs tensions; elles s'enrouleront autour des jambes de Jean avant de se défaire, impuissantes: car lui n'a pas encore été marqué par l'école où l'on reste assis tout le jour, entassés. Il est indemne, pour un an encore. »
« Il y a toujours quelque chose qui peut se passer, et quand elle ne supporte plus les regards qui quelquefois tombent sur son ventre et remontent, surpris, pour lourdement estimer son trop jeune âge, quand elle ne sait pas comment répondre à ces sourires gênés qu'elle ne déchiffre pas, quand la tête lui tourne de trop de gens, elle n'a qu'à faire ce qu'elle fait de mieux depuis deux ans : regarder Jean, ne regarder que lui, sans cesse, alimenter sa réserve silencieuse de regards, le trésor impalpable qu'elle lui constitue pour sa vie d'adulte et qui lui fera un jour, sans qu'il s'en rende vraiment compte, comme un vêtement d'or. »
« Elle sort de la baignoire, leste malgré l'imposante demi-planète qu'elle arbore au-devant d'elle. Elle se retourne vers le miroir: c'est bien son visage, lisse et sans traces, trompeur, et, hormis le regard grave, ce n'est plus vraiment le sien, changé par la présence, dans son ventre, du nouvel être qui s'y est invité il y a sept mois. L'identité de Mathilde est comme brouillée; et c'est cette interférence nouvelle qu'elle observe curieusement, sur ce visage qu'elle ne reconnaît pas.
Dans le séjour elle va nue, avec cette démarche souveraine de femme au bassin habité. Elle n'est plus la jeune fille que tant d'autres sont encore à son âge. Jean l'a consacrée. Elle en porte les marques sur ses seins et ses hanches restées larges. Le nouveau ventre, qui croît plus loin encore, se violace au niveau du nombril et tiraille. Elle passe un tee-shirt de Martin qui lui couvre les fesses, laissant nues ses longues cuisses.
Après Jean, ils avaient refait l'amour, elle était retombée enceinte. Bien sûr qu'elle n'aurait plus voulu d'autre enfant; déjà Jean était de trop. Sa venue avait fait dérailler irrémédiablement le cours d'une vie qui n'avait pas commencé. »
« Dans le séjour baigné d'une eau de violette, elle tombe en arrêt : par la fenêtre, le ciel est mauve. Les voix des clochards se sont tues. Il n'y a plus une voiture. Les cris des martinets ricochent partout dans la pièce. C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
« Martin et Mathilde vivaient dans un grand vide balafré de blessures, plus sournoises de n'être pas vraiment vues ; et ce fut dans ces nuits sans sommeil, où Jean pleurait sans cesse, la tête endolorie par les forceps, que Martin découvrit l'autre visage de Mathilde.
Il eut devant lui une étrangère, un visage déshabité où ne régnait que la haine, une main prête à frapper pour faire taire le bébé. Il fut glacé à l'idée de vivre auprès d'un tel chaos. »
« Et chacun vit dans son monde, dans sa communauté, sans jamais entrer dans celle des autres, sans lien possible, car il n'y a pas là une véritable ville pour créer du liant entre les êtres, où chacun recevrait un peu de son âme et de sa force rien qu'en habitant dedans, comme tétant une mère, que tous aimeraient d'amour. »
« Elle a déjà vu cette femme. C'est celle avec le vélo bleu et l'anorak rose, comme cousu avec des pétales de cerisier. Celle aux longs cheveux blancs. Il lui arrive de la croiser, dans le couloir, ou bien au parc. Elle a chaque fois un bonjour, et pour Jean un vrai sourire. Mais Mathilde ne lui a jamais vraiment prêté attention. Elle n'était qu'une silhouette anonyme dans le décor inerte de la ville.
Pas pour Jean : toujours, le regard secret qu'ils s'échangeaient scintillait comme une piste magique dans le territoire de sa vie.
Mathilde a honte, soudain, de prendre les êtres pour des choses, de ne pas s'intéresser, à rien ni à personne. Elle se sent seule; mais n'est-ce pas aussi un peu de sa faute? Elle n'était pas comme ça avant. À moins que si? Comment s'est infiltré en elle l'air du temps, toute cette indifférence ?
Martin, de son côté, roule sans un mot. Comment en est-il arrivé à ne pas connaître la femme qui habite juste en face de chez eux ? Et comment se fait-il qu'elle soit si gentille ? Et comment se fait-il qu'il trouve ça si extraordinaire qu'elle soit si gentille ? Et d'une gentillesse qui ne serait pas la faiblesse qu'on leur vend, mais une force, une vraie puissance ? On peut donc demeu-rer humain, aujourd'hui ? Comment a-t-elle fait ? »
« Martin en un éclair revoit ses étés dans le jardin de son grand-père en Auvergne, les grosses laitues pommées, les framboises, les groseilles, la silhouette du vieux toujours penchée sur ses allées, à sarcler, le soleil éclaboussant son dos, tandis que lui et sa grand-mère équeutaient les haricots, une cuvette entre les pieds. Où est-ce que cela s'en est allé ? »
« Personne ne lui avait dit avant. Personne ne lui avait jamais dit qu'il fallait repousser fermement les facilités du monde, lesquelles s'offraient pourtant avec tant d'attrait. »
« Martin se retient de pleurer. Comme il voudrait, à cet instant, faire partie d'un clan, avoir une tribu qui fasse cercle autour de ses enfants, et puis une vie qui tienne debout, un monde qui ait du sens. »
« Léger, léger, brin à brin, la savante tisane comme le nid d'un oiseau. Les herbes sèches se froissent sous sa main. Pour finir, Annie ouvre un bocal qu'elle fait respirer à Mathilde ; ce sont des roses, de son petit jardin, qu'elle cueille elle-même sur le rosier ancien, sacrifiant certains des boutons du printemps. Ça aide à ouvrir, explique-t-elle. Les roses sentent l'Inde, trouve Mathilde. »
« D'ailleurs, elle ne parle pas vraiment : elle dépose plutôt sur une nappe de silence quelques mots anodins, des brins de bavardage, qui ne le percent pas.
Mathilde goûte aussi à plein cette atmosphère saine qu'Annie répand autour d'elle, ces mots convenables qu'elle emploie pour parler, éduquée dans un temps où cela comptait de bien dire et de bien nommer.
Un petit moment, Annie fait sa mamie grisée par l'aubaine d'une oreille attentive, déversant d'un seul coup la parole de tout un jour.
Qu'est-ce que vous faisiez avant ? demande Mathilde tout à coup. Aussitôt, Annie lui lance un regard vif.
Je travaillais à l'ANPE. Tu sais, Pôle emploi.
Mathilde est un peu surprise. Annie lui semble tellement patinée par la retraite, qu'il lui est impossible de l'imaginer dans l'affairement d'une vie active. Mais peut-être qu'elle a toujours été ainsi, dans l'ouvert, comme un végétal, même au milieu des autres et de leurs peines. Cela lui va bien, d'ailleurs, de chercher des solutions.
Mathilde n'ose pas poser d'autres questions. Celle-là est presque déjà de trop.
Il est temps de boire la tisane, Annie en lance le signal en portant la tasse à ses lèvres. Par habitude, elle a détourné la tête vers la fenêtre, et Mathilde fait de même, se demandant ce qu'elle peut bien y voir. »
« Leur timide au revoir est dans l'invisible une étreinte. »
« Le fils rêve.
Il rêve de ce fluide inépuisable et tranquille refait chaque matin, comme né du jour, si dense et si léger, dont il s'est nourri, qu'il n'a retrouvé chez personne. Pas même chez Maud. C'est cet enveloppement-là qui lui a tissé, pour la vie, sa douceur, sa force à lui; il est d'elle, ce sentiment que tout est bien, cette confiance, qui lui est restée, d'enfant aimé, dont il enveloppe à présent son enfant. Il est temps d'aller seul désormais.
Quand il se réveille, ses joues sont trempées de larmes, il est malheureux, un peu consolé aussi; son crâne est lourd de trop peu de sommeil. Combien de temps a-t-il dormi ? »
« Les poumons ont commencé à guérir. Mathilde avait toujours du chagrin, mais quelque chose était changé. Elle ne voulait plus mourir; elle voulait demeurer dans la présence d'Annie, différemment bien sûr que lorsqu'elle était là, mais avec elle. Lentement, Mathilde découvrait les traces de sa présence à l'intérieur d'elle; et ces traces, non seulement étaient là, mais chaque jour faisaient de nouvelles pousses. Mathilde aurait cru que ça n'allait pas rester, que sans Annie qui contrecar-rait tout, elle ne tarderait pas à redevenir celle qu'elle était avant. C'est le contraire qui s'est passé. Il était trop tard pour revenir en arrière. Annie avait semé, et tout avait pris, tout avait germé.
Quelques jours plus tard, Martin a reparlé de la maison de son grand-père - celle des bons souvenirs d'été. Ils s'appelaient encore de temps en temps, Martin venait justement de prendre des nouvelles. En bordure du jardin, disait le pépé, des pavillons flambant neufs avaient poussé en une saison, là où étaient aupa-ravant les prairies. Mais il avait assuré à Martin qu'il ferait pousser des haies, quand il en aurait le temps. Et qu'il ne vendrait pas ses champs, a-t-il ajouté, après un silence. »
Quatrième de couverture
Petit pas raconte l'histoire d'une rencontre, d'un doux miracle. Martin et Mathilde n'ont même pas vingt ans et ils ont déjà renoncé à leurs rêves d'adolescents. Depuis la nais-sance de leur fils Jean, ils peinent à maintenir la tête hors de l'eau. Mathilde est de nouveau enceinte, leur famille n'est pas prête à les aider et ils sont condamnés à la vie grise des petites gens qu'une société compétitive écrase et oublie. Et puis une main se tend. Celle d'Annie, leur voisine. Une dame retraitée, une femme modeste, qui ne gaspille rien, se hâte lentement, connaît les plantes et la valeur de l'entraide. Annie, c'est une écoute, un dimanche au potager, un plat d'endives, un peu de temps donné à l'enfant. Pas à pas, Martin et Mathilde se redressent, refleurissent et préparent l'arrivée de leur petite fille. Le temps ralentit et la vie renaît. Marion Richez nous procure un roman qui pénètre le corps et agit comme un baume. Un texte dont l'horizon est solidaire, une méditation politique à l'échelle d'une jeune famille.
Éditions La Peuplade, octobre 2025
158 pages

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