lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

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