samedi 13 septembre 2025

Haute-folie ★★★★★♥ d'Antoine Wauters

Lu d'un seul souffle.
Et des images qui resteront évoquées très brièvement ou plus longuement.
Celles de cette gare, la gare de l'orphelin, de la Haute-folie en feu, des démons de la guerre, du bonheur à la mer, des marches en forêt. Marcher. Marcher encore et encore. Pour se connaître. Se "mélanger à soi-même ". 
« On ne guérit pas de certains manques. On part parce que la brûlure est trop vive. On se met en marche parce qu'on espère rejoindre ce qui est impossible a rejoindre. »
Le "peuple de punaises de lit", c'est une image qui restera aussi.
Josef. Blanche. Gaspard. Anna. Leo. Fermine. Le destin. La malédiction. Le secret. Le silence. Imposé. L'errance. Le chemin le plus court. La distance. L'histoire qui se répète. 
« On peut aimer dans la distance. La lâcheté, c'est faire ce que les autres attendent de nous et nous en tenir à ça. Vider la fosse à purin. Scier les cornes des bêtes. Mater le grand taureau et se coucher dans la sueur et l'ennui, après des heures qui nous ont semblé être des siècles. Le courage, à l'inverse, c'est aller dans le dur de soi. Dans sa peine et sa joie. Entendre ce qu'il y a en nous et le suivre quel qu'en soit le prix . »
Quel livre encore une fois ! Merci Antoine Wauters. Merci ! Je vous souhaite d'être lu par le plus grand nombre.

« La solution du problème que tu vois dans la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. »
LUDWIG WITTGENSTEIN 

« Un immense soulagement pour Gaspard, qui avance sans rien dire aux côtés de Blanche, dont il saisit la main à défaut de trouver les mots. Car que dire, hein ? Que dire quand on a tout perdu ? »

« Près de deux mètres de haut, Gaspard. Large, un front bas et puissant, mais un regard infiniment doux. Ce géant, Blanche l'a aimé au premier coup d'œil. Non pour sa force ou pour sa taille hors du commun, non pour ses cheveux qu'il lui arrivait de natter comme des tresses d'oignons, mais parce qu'il avait ce regard-là, ce regard doux. Et cette droiture. Et elle, avec ses hautes et rondes pommettes toujours un poil rosées, et ses jambes increvables ne connaissant ni le froid ni la fatigue, lui aussi l'a aimée tout de suite. Car dans ses yeux brillait la lumière rare des gens qui voient un peu plus loin, s'était-il dit. »

« Peut-on être, en même temps, mort et vivant ? »

« Tout le monde, à travers le pays, s'accorde à dire qu'ils n'ont pas de dents, ces monstres, mais qu'ils vous dévorent tout entier, quand ils ne vous farcissent pas de plomb. C'est simple, depuis qu'ils ont passé la frontière, plus personne ne trouve le repos, les cultures sont laissées en plan et on ne mange que d'infects salsifis, car cela, ils consentent à vous le laisser, eux qui préfèrent le miel, le nectar de patience et le lait de brebis, qu'ils boivent à même le pis en regardant le ciel criblé d'obus. »

« Que fait-on quand on a échappé à la mort ? Que fait-on quand une guerre s'achève ? On débouche les bouteilles qu'on a planquées. On plume les poules que le démon nous a laissées et on prépare d'exquises brochettes, que l'on parfume au thym et à la sauge et que l'on rôtit à la broche. On décore de couronnes de fleurs la salle du village. On invite des accordéonistes et des cracheurs de feu, et on danse à s'en arracher les jambes. C'est ce que j'aurais fait si j'avais été lui. Je serais resté sur place. Toujours et à jamais. J'aurais construit un temple en l'honneur du stoicisme d'Anna face aux démons, et un autre au nom de mon amour pour Fermine. Je me serais efforcé de les aimer, et non seulement de les aimer, mais de le leur prouver. Lui, non. Josef, c'est un fantôme que hantent d'autres fantomes. Quelqu'un qui ne peut s'établir nulle part, même pas là où il est bien. Toute sa vie il va fuir, partir, marcher. On ne guérit pas de certains manques. On part parce que la brûlure est trop vive. On se met en marche parce qu'on espère rejoindre ce qui est impossible a rejoindre. »

« J'ai souvent pensé qu'à négliger les moments de vie auprès des nôtres, qu'à leur tourner le dos, qu'à refuser les joies menues qui s'offrent à nous, on finit par passer à côté de soi. J'ai mis du temps avant de comprendre qu'on ne décide pas, ou très peu. Ce que je veux dire, c'est que s'il avait pu choisir, Josef aurait certainement fait autre chose au lendemain de la guerre. Mais l'histoire d'une famille est l'histoire de motifs qui reviennent au fil des âges, à l'identique ou presque, mêmes failles, mêmes pertes, mêmes amours, mêmes stupeurs. On ne fait que repasser par les mêmes points. Tout a lieu dans des corps différents, mais l'histoire se rejoue, c'est la même.
Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu'il est devant, qu'il nous mène et nous guide. C'est un cercle. Une boucle. J'ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n'avaient pas été des choix, mais des nécessités, et de la même manière, que certains choix de Josef étaient de simples moments de cette boucle. Quand il part au lendemain de la guerre, c'est le passé qui le commande. C'est le vieil incendie qui continue de le brûler. C'est la peine qui lui prend la main : Suis-moi, Josef ; ceci est le chemin. »

« Il a besoin de cheminer. «Affamé, note-t-il. Affamé de mon propre sang. En est-il de la sorte parce que je suis orphelin ? » Et ceci: «Je dois bien exister quelque part, mais où ? » »

« « Je marche depuis dix jours et, chaque jour, je m'étonne de découvrir que je suis incapable de faire le moindre pas sans me parler en même temps, perdu dans mes pensées. Mais marcher est plus que marcher. C'est suivre un fil. Qui le suit patiemment finit peut-être par se trouver. »

« Il y a en moi des terres comparables à celles que je foule. Ce sont les mêmes espaces, les mêmes forêts pro-fondes. Et parce que ne s'y trouve aucun témoin, mes joies les plus grandes y ont cours. » »

« La vérité, c'est qu'il voudrait ne jamais revoir la ferme de Douve. Il voudrait disparaître sans laisser de traces, s'effacer pour lui et les autres tant pis s'il ne revoit plus les visages qu'il aime. On peut aimer dans la distance. La lâcheté, c'est faire ce que les autres attendent de nous et nous en tenir à ça. Vider la fosse à purin. Scier les cornes des bêtes. Mater le grand taureau et se coucher dans la sueur et l'ennui, après des heures qui nous ont semblé être des siècles. Le courage, à l'inverse, c'est aller dans le dur de soi. Dans sa peine et sa joie. Entendre ce qu'il y a en nous et le suivre quel qu'en soit le prix.»

« Ensemble, ils savourent la vie dans ce qu'elle a de parfait, quelques brasses au lever du jour, un bouquet de fleurs qui passe au coin d'une rue, une glace fraise-chantilly. À Douve, rien de tout ça n'existe. À Douve, le bonheur est une chose floue à laquelle nul n'accède, une chose trop grande pour les corps toujours au travail, une chose qu'on laisse à ceux qui en ont le temps. À la mer, ils le prennent, le temps. Et le soleil aussi. Et le plaisir s'étire en bribes d'éternité. »

« Le vent est vif, l'eau sombre, quasi noire, mais à cause du ciel et des nuages qui s'y reflètent, c'est comme si elle souriait. Chaque matin, ils se baignent et le contact de l'eau les grandit. Du reste, on dirait que le paysage a joué son apparence aux dés, tellement il monte, se creuse, dodeline et oscille. De la tourbe, des lichens. Et, dès qu'on s'élève un peu, des sols qui refusent jusqu'à l'idée de chemins. Tant mieux, se dit Josef. La vie est pleine quand elle est vide. »

« Le bonheur existe, mais on n'infléchit pas le destin, ou alors lentement, génération après génération. On croit que des trajectoires dévient, mais la vérité c'est que là où on s'imagine qu'elles dévient, elles épousent au contraire un tracé là depuis toujours. On ne change pas ce qu'on est. On ne devient ni plus heureux ni plus malheureux. On plonge dans ce qu'on a à être. On descend dans ce qui nous remue en profondeur. On brûle. On fond. On hurle. Ce que je veux dire, c'est que c'est toujours quand on est le plus heureux qu'un grain de sable se soulève, en provenance d'une région oubliée de nous-mêmes, un grain de sable qui nous emmène ailleurs, sur une voie sans retour qui n'appartient qu'à nous. Elle est là, l'ironie. Elle est là, la beauté. Aimer ce qui ne pouvait être autrement. Malgré tout ce qu'on aurait voulu éviter, chérir l'inévitable. Ce que Josef avait à vivre, il l'a vécu. Ce que nous avions à vivre, nous aussi l'avons vécu. Et tout le reste suit. »

« Il ouvre ses cahiers. Il saisit son crayon. Tout est là. Il peut s'enfuir, maintenant. Il peut y aller. »

« « Depuis que j'ai pris mes fonctions, note-t-il dans ses cahiers, c'est bien simple, ce ne sont que travaux et démesure, de sorte que le monde ne se ressemble plus. Hier, ils ont fini de raser dix hectares de forêt pour y construire leur golf. Leur golf ! »
Et une ligne plus bas : « Où placer le regard pour échapper à ça ? »
Puis : « Il faudra demander pardon à ce monde pour lequel nous n'avons pas été assez silencieux. » »

« [...] la beauté commence là, dans le fait de nommer les choses, d'en murmurer le nom : bourdaine, griottier, peuplier tremble, poirier, néflier, houx, myrobolan. »

« Rien n'est plus doux que quand le monde vous entre par les oreilles. »

« « Travailler dehors, note-t-il, c'est laisser au désespoir le moins de prise possible. Laisser au désespoir le moins de prise possible, voilà ma vie. » Il écrit à la bougie, toute la nuit, et dort le reste du temps, sur un rocher face à la mer. Il ne rencontre personne, ne se lie avec personne. »

Quatrième de couverture

« Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n'existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom. »

Haute-Folie raconte la vie de Josef, un homme dont la famille a été frappée, alors qu'il venait de naître, par une série de drames qui ne lui ont jamais été rapportés. Peut-on être en paix en ignorant tout de sa lignée ? Où chercher la sagesse quand un feu intérieur nous dévore ? Qu'est-ce que la folie, sinon le pays des souffrances qui n'ont nulle part où aller ? Servi par un style fulgurant, ce roman cruel et lumineux explore la marginalité et les malédictions qui touchent ceux dont l'histoire est ensevelie sous le silence.

Antoine Wauters est notamment l'auteur, aux Éditions Verdier, de Mahmoud ou La montée des eaux (prix Wepler-Fondation La Poste, prix du Livre Inter) et, aux Éditions du sous-sol, du Musée des contradictions (prix Goncourt de la nouvelle). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.

Éditions Gallimard,  juin 2025
365 pages 

vendredi 12 septembre 2025

Ta promesse ★★★★☆ de Camille Laurens

« Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Philip Roth
"Ta promesse" raconte une emprise amoureuse, une relation toxique. Deux amants ne tiendront pas leur promesse, l'un pour nuire, l'autre pour se sauver et retrouver goût à la vie. Le récit est bien construit, il m'a happée, tenue en haleine jusqu'au dénouement dans les toutes dernières pages.
Gilles, le gentil, insoupçonnable pervers narcissique, vit dans sa réalité, une réalité falsifiée. Elle, Claire, elle, l'aime et devient « complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale [...]. ». Il l'a séduite, réduite, détruite, "gaslightée".
« Ce qu'il faut bien comprendre, Maître, c'est que tout cela ne pesait pas lourd dans la balance du quotidien si abondamment chargée de bonheur. Je ne l'idéalisais pas, non, je ne crois pas, mais, à ces quelques détails près dont je viens de vous parler, il était idéal. »
Une lecture qui malmène, éprouvante parfois.
J'ai fait fi des polémiques autour de l'autrice, et j'ai sincèrement beaucoup aimé cette lecture. L'autrice ménage le suspens et fait couler les révélations goutte à goutte, donnant au roman des allures de thriller psychologique.
« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« An artist needs to be ruthless, but a woman wants to be desired. Each woman artist needs to resolve this conflict in her own way.
RACHEL CUSK
Un artiste doit être impitoyable, mais une femme veut être désirée. Chaque femme artiste doit résoudre ce conflit à sa manière. »

« Un intellectuel, comme on disait chez moi autrefois. J'avais longtemps cru qu'il s'agissait d'un compliment, avant de comprendre qu'un intellectuel, c'était quelqu'un qui ne savait rien faire de ses dix doigts, un songe-creux. Mais moi j'aime l'intelligence. Pas la culture ni l'érudition, non, l'intelligence. Les gens qui comprennent ce qui se passe. En eux, autour d'eux. Qui sont capables de créer des liens. L'intelligence, c'est le début de l'amour. Et puis un pianiste, justement, pensais-je, un pianiste sait très bien se servir de ses dix doigts. »

« Est-ce qu'il y a eu des signes ? Oui, si vous y tenez, et même dès le début, mais des signes de quoi? Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit.

Pour déchiffrer, il faut savoir que c'est chiffré. J'avais bien remarqué certains détails qui ne me plaisaient pas, je vous en ai cité quelques-uns. Je n'irais pas jusqu'à dire des alertes. Ou alors si, parce que je suis tout le temps en alerte, un genre de lièvre aux aguets. Dans la vie j'ai un cœur de lièvre, qui s'affole au moindre bruit et comprend la menace dans la lumière des phares. On ne peut pas me tuer sans que j'aie pris conscience du danger, c'est impossible, mon instinct est plus rapide que n'importe quelle flèche. L'angoisse est ce qui ne trompe pas, et c'est mon sixième sens. Imaginez un système de voyants qui clignotent à la moindre alarme sensible et vous saurez comment je vis au milieu des autres. Du moins, c'est ce que je croyais, je me pensais forte d'un système d'alerte ultra sophistiqué. Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter - je ne laisse rien passer, enfin j'essayais. Mais c'est aussi ma pratique de ne pas juger - pas avant d'avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris et quand j'ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d'amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d'intelligence de l'autre. Je l'ai d'ailleurs dit à la juge, l'autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu'un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m'a épatée, elle m'a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. Elle avait l'air contente de son petit effet, ses yeux disaient « et toc !». 
Peut-être a-t-elle raison : peut-être se trompe-t-on tout le temps ? On lit les signes, mais de travers. Enfin moi, ce n'est jamais quelque chose que je veux comprendre, c'est quelqu'un. J'ai une addiction à l'âme humaine - à l'âme au sens premier du mot, à ce qui nous anime. Il peut m'arriver de rater ma station de métro pour continuer de regarder une fille qui se maquille malgré les secousses de la rame, ses grimaces dans le miroir de poche en équilibre sur son sac, son habileté fascinante à ne pas se défigurer au mascara tout en expliquant à une copine, le téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, pourquoi elle va plaquer Kevin ou changer de boulot. Je suis un sismographe, j'enregistre tout, surtout les paroles j'écris d'abord avec les oreilles. Sauf exception, ma curiosité reste gentille, oui, gentille, ne me regardez pas comme ça, le mot n'a rien d'obscène, ce n'est pas un mot que vous utilisez au tribunal, je m'en doute, mais je ne sais pas comment le dire autrement. Par gentille je veux dire : je réagis parfois, mais je ne conclus rien, en tout cas je n'interprète pas. Dans un livre, ensuite, c'est différent : il faut décaper sa propre douceur. Mais quand je rencontre quelqu'un - en vrai je veux dire, pas dans le cirque mondain, je suis prête à l'aimer. À moins qu'il n'ait une vraie gueule de salaud ou que sa réputation le précède, et encore... Je n'ai pas une âme de procureur. La vie n'est pas un conte de fées, d'accord, vous avez raison. C'est justement parce que je le sais que je n'attachais pas d'importance aux fausses notes qui faisaient parfois grincer la symphonie il y en a eu si peu, ces années-là, et puis des couacs, j'en ai fait aussi, Gilles n'a pas manqué de me le rappeler. Je crois, j'ai toujours cru, à la bonté humaine. C'est peut-être là où je me trompe. Carole avait du mal avec mon indulgence - Carole et sa tolérance zéro. Elle continue à me le dire. Selon elle, je n'ai rien compris, en fait: l'amour est aveugle. Appelez ça du déni ou de la naïveté, si vous voulez, pour moi c'est autre chose. Je ne m'attends pas à ce qu'on me fasse du mal, même si je sais que le mal existe. Vous vous souvenez de ce fait divers quel mot injuste -, le tueur de l'Est parisien ? Quand il a été arrêté, il a raconté ses crimes. Que l'une de ses victimes, au moment où il avait approché le couteau de sa gorge après l'avoir attachée, violée et s'être servi une bière, lui avait dit, ç'avait été ses dernières paroles, la surprise dans les yeux: « Qu'est-ce que tu fais ? Tu me tues ? » Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n'y croit pas. Je crois, j'ai toujours cru à l'amour, si c'est ce que vous voulez me faire dire - vous allez plaider la passion ? »

« Au fond, moi, j'ai toujours détesté les voyages, en tout cas ceux qu'on fait en touristes. J'aime les séjours. Je rêve d'habiter, non d'arpenter. Les lieux sont comme les gens pour les connaître, il faut du temps. En voyage, on traverse dans la largeur des personnes et des paysages qu'on ne peut comprendre que dans le sens de la longueur. Seule la durée donne accès. Sinon, quoi ? Deux ou trois clichés, quelques sensations... - En fait, moi, je n'aime pas tellement voyager, ai-je ébauché. Je pense la même chose que Beckett dans je ne sais plus quelle pièce : « Je suis con, mais pas au point d'aimer les voyages. » »

« L'amour vous déplace. Il vous embarque où vous ne seriez jamais allée toute seule, fût-ce dans un roman-photo aux mains de votre grand-mère. Il ne manquerait plus qu'un voyage à Venise, me disais-je pour rire - six mois plus tard je laisserais traîner ma main dans le sillage d'une gondole, le bras de Gilles enlaçant ma taille. J'y ai même pris une photo d'un grand mimosa au bord d'un canal. Honnêtement, quand Gilles a fait des selfies près du pont des Soupirs, un verre de limoncello à la main, j'ai gommé instinctivement l'ironie de mon visage. C'était ce qui m'avait perdue, jusque-là, pensais-je: l'ironie accotée au doute, la satire, l'habitude de décrypter les conventions, le souci de ne pas faire comme tout le monde, l'horreur du troupeau. Il s'agissait maintenant d'habiter le présent de l'amour, de prendre Gilles comme modèle pour trouver la joie dans un mot, une photo, un cadeau, un instant - simplement. Il serait mon professeur de bonheur. »

« [...] je suis d'une moralité douteuse : je doute de la morale des autres. La vérité, pour en finir avec mon appartement, c'est que j'ai vite compris que Gilles avait besoin d'être sur son terrain, chez lui, dans son quartier. Chose étrange de la part de quelqu'un qui aime voyager, n'est-ce pas ? Mais je vous l'ai dit, j'aimais tout chez lui, même ses contradictions. »

« Quand on aime quelqu'un, on est toujours un peu en visite, non ? - je veux dire on fait attention. On ne s'installe pas dans l'amour, rien ne doit jamais être complètement familier. Dès qu'on est avec l'autre comme chez soi, c'est foutu. »

« Les gens critiquent ce qu'ils voient dans le miroir de l'autre, c'est-à dire eux-mêmes, me disais-je. »

« Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. »

« La vie matérielle est un gouffre où s'abîment le temps et l'énergie. »

« Il voulait toujours plus, il rêvait toujours plus grand, plus haut. Je l'ai mis en garde, mais rien n'y a fait. Il disait que Claire le suivrait au bout du monde. Moi, je suis plus vieux, j'ai plus d'expérience. J'avais peur qu'à force de tout vouloir il perde tout. C'est une loi générale : qui trop embrasse mal étreint. Pour tout vous dire, j'ai vu un sombre présage dans le foudroiement du mimosa. Dans leur récit à tous les deux, cet arbre était tellement le symbole de leur amour : un truc lumineux, qui rend heureux. La foudre est tombée pile dessus, un jour d'orage. Gilles a dû l'abattre la mort dans l'âme. Je me souviens d'eux à ce moment-là, ils étaient à terre. Claire pleurait toutes les larmes de son corps au pied de la souche, puis elle a sorti des photos de l'arbre qu'elle m'a montrées une à une comme s'il s'agissait d'un défunt de sa famille, elle hoquetait en les commentant, Gilles ne savait plus quoi faire pour la réconforter. Le quartier tout entier était en deuil et moi je me suis dit aïe ! J'y ai vu un signe du destin. La suite ne m'a pas donné tort. »

« . L'amour, à mes yeux, c'est le contraire de la fusion, c'est savoir être seuls ensemble. »

« [...] il avait tendance à se réfugier derrière un savoir théorique ou des explications techniques qui bien sûr étaient nécessaires au projet mais réduisaient la part des émotions. Quoique je l'aie amené plusieurs fois à les exprimer davantage, il n'a jamais franchi la limite de la souffrance. Ça non, il n'a jamais pu. Il y a une phrase de Pavese : « On cesse d'être jeune quand on comprend qu'il ne sert à rien de dire une douleur. » Pour Gilles, ce n'était même pas la question. Il ne voulait pas dire sa douleur, c'est tout. Elle n'existait pas, elle n'avait jamais existé. Ni l'abandon ni la solitude ni l'angoisse ni rien. Il n'avait jamais souffert et ne souffrirait jamais. « Je ne veux pas souffrir, répétait-il. Point barre. » Mon travail consistait à entamer un peu ce que j'éprouvais comme un bloc viril bétonné avec ce que j'espérais lui apporter - une approche plus féminine de la vie. Je voulais qu'il s'ouvre, qu'il s'entrebâille, au moins. Ces catégories étaient assez niaises, j'en conviens, mâtinées de psychanalyse de comptoir, sans doute, mais je nous voyais ainsi un homme et une femme. Tout mon désir était dans ce couple notre couple. Chaque infime concession qu'il m'accordait dans l'écriture de son texte - « Je comprends, disait-il, tu as raison - me bouleversait. Je croyais que l'effort qu'il faisait en écrivant un tel récit, cet effort immense, manifeste, je croyais qu'il le faisait pour moi, pour me plaire, pour me rejoindre là où j'étais, pour être aimé. Je l'aimais. »

« Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». «Je n'ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j'écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C'est bien mieux que les voyages - c'est des pays profonds. » Je me disais qu'un jour ce serait le titre d'un de mes livres, si j'arrivais encore à écrire. Mes pays profonds. Les livres, les musiques, les tableaux. Mes intensités immobiles. Et j'ajouterais les arbres. Oui, j'ajouterais le mimosa. »

« J'étais redevenue sa mère - sa mère mauvaise.

*

- Mais foutez-nous la paix avec vos mères ! dit Carole. Ou retournez chez elles, si vous n'arrivez pas à vous en passer ! On n'en peut plus de vos états d'âme. Vous oubliez une chose, quand tout à coup vous voyez la mère en nous, c'est qu'alors vous êtes des petits garçons. Ce n'est pas que nous sommes des mères, toxiques ou non, c'est que vous êtes des fils, des fils éternels. Voilà ce que vous devez soigner, chez le psy ou ailleurs : le petit garçon qui geint dans votre corps d'homme. La complainte de Romain Gary nous empoisonne : Avec l'amour maternel, la vie nous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. » Et nanana et nananère. Les femmes ne sont pas là pour tenir la promesse des mères. Qu'on se le dise ! « On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de nos jours. » Oh les pauvres bichons ! C'est triste ! Mais nous ne sommes pas sur terre pour que vous mangiez chaud toute votre vie. On n'a pas envie de rester à la cuisine, on a d'autres projets. Allez vous faire cuire un œuf. Grandissez jusqu'à pouvoir attraper vous-même la casserole en haut du placard! D'ailleurs les mères ne vous ont rien promis. Vous avez rêvé. Elles ne sont pas au courant de l'existence d'une promesse. Est-ce qu'on leur a promis quelque chose, à elles ? 
Enfin, quand vous aimez votre mère, passe encore. Aucune femme après elle n'est à la hauteur, vous mangez froid, d'accord, mais c'est bon quand même. Le pire, c'est quand elle n'a pas tenu le serment que vous pensiez avoir échangé avec elle parce qu'elle vous serrait dans ses bras. Si votre mère vous a trahi, toutes les femmes le feront. Ce présage vous poursuit et vous hante. Vous ne mangerez pas froid, non, vous mourrez de faim. Aucune femme ne vous nourrira, vous serez l'éternel affamé, cherchant de sein en sein celui qui ne s'asséchera pas et dont le lait ne tournera pas. Mais nous ne sommes ni un nectar ni un fiel, ni votre remède ni votre poison. Nous ne sommes pas votre sempiternelle déception, la source de votre mélancolie. Nous ne voulons pas de ce cycle infernal que vous nous faites subir comme à des machines, projetant sur nous à chaque rencontre vos fantasmagories de vieux petits garçons : d'abord amantes idéales, puis mamans frustrantes, mères toxiques, et à la fin, dans vos cervelles déglinguées, mantes religieuses acharnées à vous dévorer courage, fuyons. Nous ne sommes pas celles que vous croyez. Séparez-vous des belles promesses, des fausses promesses, et vous nous trouverez, promis. Nous sommes des femmes, pas vos mamantes. »

« Il a bien chargé la barque pour la couler! C'est un connard fini, point barre, comme il dit. La pire espèce de salaud. Même la phrase pansement est découpée pour ne rien panser. Au contraire, c'est fait pour arracher la chair. « Je t'aime, je te respecte, je t'admire. » Il manque « je te désire ». Il le sait très bien. Il sait qu'elle va le remarquer, qu'elle va en souffrir. Il l'écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l'air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l'affaiblir, la vider de sa... Il gasquoi ? Il gaslighte. C'est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c'est l'art de rendre l'autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l'esprit par des messages contradictoires. C'est détruire l'autre par le langage. Pour une écrivaine, qu'y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître la violence psychologique, l'emprise perverse. Et dès le début, malgré les apparences d'idylle. Pensez à la promesse : il demande à une écrivaine dont toute l'œuvre repose sur le récit de soi, qui est connue et reconnue pour cela, il lui fait jurer de ne jamais écrire sur lui! Autant dire ne plus jamais écrire. Se mettre au macramé ! D'ailleurs, pourquoi la promesse est-elle négative ? « Promets-moi de ne pas... » Quelle censure au cœur du serment! La promesse en est gauchie, dévitalisée, elle perd tout son potentiel d'avenir, d'engagement heureux, elle devient une restriction, une privation: une négation de l'autre dans ce qu'elle a de plus cher, de plus intime, dans l'une de ses plus profondes raisons d'être. C'est évidemment pourquoi Claire a répondu de même, par une autre négation. « Promets-moi de ne pas me trahir. » Elle a perçu la trahison que constituait la promesse exigée d'elle. Elle était déjà trahie, à ce moment-là. Trahie au plus profond d'elle-même. Par ce bâtard. Qu'il crève ! »

« Gilles Fabian - lui a envoyé un truc du genre «Bonne chance pour le spectacle et Claire s'est métamorphosée : il lui avait donné une miette et elle s'en nourrissait. Moi, au contraire, je me suis décomposé un homme de théâtre qui dit autre chose que merde ou toï toï avant un spectacle, c'est carrément de la provocation. Mais Claire y a puisé la force de danser. Alors oui, je dirais qu'elle était complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale, c'est ce que j'ai vu. »

« Au moment de leur divorce, alors qu'elle était en plein succès médiatique, il a demandé au juge aux affaires familiales qu'on lui retire la garde de leur fille sous prétexte que dans son dernier roman elle « avouait » pratiquer l'échangisme et qu'Alice figurait dans la page suivant ce récit. Un malade... D'abord il ne faisait pas la différence entre la narratrice et l'autrice, ni entre un fantasme et la réalité. Et surtout, il voyait le livre comme un appartement où se mouvaient des personnes réelles. Les pages étaient des pièces et pendant que dans le salon la mère se faisait démonter par un gang bang, dans la chambre la petite fille dormait ! C'était donc une mauvaise mère qui ne pouvait pas éduquer moralement leur enfant ni même s'en occuper au quotidien. On frôlait la psychose. Notre avocat a eu beau jeu de le renvoyer à son délire et il a été débouté. N'empêche qu'il est parti en empochant la moitié de tout ce qu'elle avait gagné comme romancière - ils étaient mariés sous le régime de la communauté.
Ça ne lui a posé aucun cas de conscience: il racontait partout qu'elle le lui devait puisque en réalité c'était largement lui qui avait écrit ses livres. Ces gens-là vivent dans une réalité falsifiée, la vérité est ce qu'ils décident. »

« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« PORTRAIT-ROBOT

Écrire, c'est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d'un bois. Ce que vous comprenez alors, c'est combien il y a d'obscurité partout.
La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l'épaisseur de l'ombre.
WILLIAM FAULKNER

L'homme n'est qu'un monstre incompréhensible.
PASCAL »

« L'amour, c'est quand on y croit. Seul le temps fait obstacle, une peccadille se met dans les rouages et c'en est fini. Dans le temps, rien ne tient, les fétiches sont en carton-pâte. L'amour, c'est tant qu'on y croit. »

« On voit le tableau, maintenant. Claire Lancel et Gilles Fabian. L'autobiographe promet de ne jamais écrire sur son amant, le spécialiste de Pinocchio promet de ne jamais trahir son amante. Le début de l'histoire contient sa fin, le serment enserre son mensonge. Qui ils sont, ce qui les anime, ce qu'ils vont devenir : ils ne seront jamais plus près de la vérité que ce soir-là, dans le parfum du mimosa sur les bougies éteintes. »

« Percuter d'un mot
l'horreur des choses
L'angle mort, passe encore 
en faisant attention
Notre âme
on la cisèle
Mais l'âme d'un autre
inapaisée l'âme opposée
la nuit noire de son âme 
on court après le vent
Autant faire tenir la mer 
dans un verre
La vie est
ineffable
C'est ce qui est triste
quand on commence
un livre
On n'est pas dupe
comme au commencement
de l'amour
On sait
qu'on n'y arrivera pas. »

« Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s'est construit sur un défaut d'humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l'intimité qu'il feint d'instaurer, haine de l'individualité, absence totale d'identification empathique à l'autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L'abus souvent subi dans l'enfance en fait un abuseur pour qui l'autre est un objet interchangeable qu'il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n'y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l'instrumentalisation, la haine de l'amour et l'amour de la haine. »

« J'ai aperçu mon avocat qui discutait avec mon éditeur. Rob est venu à ma rencontre, il devait guetter mon arrivée. Je le voyais soucieux de me détendre. « J'ai pensé une chose, Claire : une fois que cette petite affaire sera réglée, vous devriez reprendre votre fiction au pays des Narks. Car votre dystopie est déjà la réalité. » Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l'évidence, c'est le même pitch que le roman qui nous vaut d'être ici, mais à l'échelle d'un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu'il avait fait semblant d'aimer. Les troubles de l'ego, nouveau mal du siècle - non, vraiment, c'est le sujet. » »

« J'avais pensé inscrire en exergue au roman une citation de Philip Roth et même lui donner pour titre L'Histoire de la vie parce qu'il sonnait comme une espèce de loi universelle où se fondaient les expériences particulières : « Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Finalement, j'y avais renoncé cette épigraphe annoncerait trop la couleur. Or, je voulais que le lecteur se trompe avec moi, se trompe autant que moi, dans les grandes largeurs, au début. Il ignore qu'on lui raconte des histoires. Il y croit, il est comme moi. La célèbre définition de ce qu'exige un roman, une suspension consentie de l'incrédulité, convient aussi à l'amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu'un, il faut être dupe. »

Quatrième de couverture

« Au moment où s'ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l'ai faite, c'est idiot, j'étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n'est-ce pas d'y croire ? »

Que s'est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s'est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.

Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l'absence d'empathie, et se demande comment sauver l'amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
358 pages
Prix RTL Lire - Grand Prix - 2025

lundi 1 septembre 2025

Le refuge ★★★★☆ d'Alain Beaulieu

Une retraite au coeur de la nature, en montagne, dans un chalet de moins de cinquante  mètre carrés, sans eau ni électricité, un cadre dépouillé, idéal aux yeux de Marie, ancienne éducatrice et Antoine, ancien professeur à l'université, pour y couler des jours paisibles et heureux, propice au recueillement. Au milieu y coule une rivière. 
Et puis, il y a ce cambriolage qui condamne quelque peu cet idyllique programme. La petite vie tranquille du couple vole alors en éclat. Ils iront même jusqu'à agir à l'encontre de leurs valeurs. et nous voilà, embarqués dans une histoire captivante - assortie de belles réflexions sur la littérature -, dont il est quasi impossible de se détacher. Alain Beaulieu orchestre d'une main de maître le suspens ; il est redoutablement efficace ;-) et nous fait vivre un vrai bon moment de lecture.  

INCIPIT 
« « Qu'est-ce que la chute ? Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté. En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? »
Charles Baudelaire

Je suis né Antoine Béraud dans une maison du quartier Saint-Roch à Québec qu'on a démolie deux ans plus tard pour y faire passer une autoroute. Issus d'un milieu ouvrier, mes parents ont connu leur lot de misère avant qu'un emploi dans la fonction publique n'offre à mon père l'occasion de se glisser lentement sous les jupes de la classe moyenne. Après l'entrée de ma sœur cadette à l'école primaire de notre quartier, ma mère a mis à contribution ses compétences en relations interpersonnelles pour se dénicher un emploi de secrétaire à l'université. Tout ça pour dire que je n'ai jamais manqué de rien, passant même mes étés d'adolescence à la campagne dans un chalet rudimentaire mais chaleureux situé dans le haut d'une avenue donnant directement sur un lac.
Soyez sans crainte, je ne vous imposerai pas la chronologie complète de ma petite histoire personnelle, réservant cela à l'autobiographie que je n'écrirai sans doute jamais. Un mot simplement pour vous dire que la vie s'est montrée clémente à mon égard en mettant sur mon chemin des amis agréables à côtoyer et une femme exceptionnelle avec laquelle j'aurai deux enfants magnifiques.
Demain, je célébrerai - enfin, le mot est un peu fort - mon soixante-septième anniversaire de naissance, et je crains de ne pouvoir me rendre au soixante-huitième si les choses ne se replacent pas rapidement.

Cette entrée en matière me semble convenue, voire réductrice, car mon mari aurait bien des choses à dire sur sa jeunesse en dehors de ces lieux communs. Mais comme je ne suis pas que « la femme de », je parlerai pour moi et lui laisserai le monopole de ses révélations personnelles, m'octroyant cependant le droit de rectifier au besoin ce qui, dans sa version de ce qui nous est arrivé, me semble fautif.
Je suis pour ma part née Marie Broussilovski sur l'île d'Orléans, déposée au centre du Saint-Laurent comme une pierre précieuse sur un bijou royal. Natif d'un district industriel de Saint-Pétersbourg, mon grand-père Igor a émigré d'abord en France puis en Amérique au milieu des années 20 pour des raisons et dans des circonstances trop complexes pour que j'en fasse mention dans ces pages. Catholique de confession, il s'est installé sur l'île peu de temps après son arrivée à Québec, y a travaillé comme ouvrier agricole l'été et chauffeur de carriole l'hiver, transportant d'un village à l'autre denrées et passagers. Bel homme, il y a marié sur le tard une native de l'île, qui lui a donné trois enfants, deux filles et un garçon.
Parti de rien, Igor a fait fortune, si je puis dire, en achetant à crédit un camion pour le transport de marchandises, un autre, et encore un autre jusqu'à constituer une flotte d'une douzaine de véhicules qui, après l'inauguration du pont en 1935, faisaient la navette entre l'ile et la côte, jusqu'à Montréal, et parfois bien au-delà de la frontière américaine.
Léonie Beaudet, une fille descendue de sa Gaspésie natale pour rejoindre sa sœur, croyait faire une bonne affaire en épousant Alexandre Broussilovski, fils unique du propriétaire de Broussilovski Transport. De fait, mon père aurait pu hériter de la compagnie s'il ne s'était pas brouillé avec le patriarche, qui a tout liquidé de son vivant pour mourir sans le sou dans une bicoque mal isolée des coteaux de Saint-Laurent.
Comme il n'avait pour toute compétence que la conduite d'un camion, mon père est devenu routier et a passé sa vie sur le bitume de l'Amérique sans s'ennuyer de sa Léonie qui, parce qu'elle avait tiré un mauvais numéro, offrait à ses enfants le triste spectacle de son abattement perpétuel. Ai-je besoin de préciser ici que j'ai passé l'essentiel de ma jeunesse sur les battures de pierre rouge de l'île et dans les champs de pâturage du voisin plutôt que dans notre maison devenue l'antichambre des déceptions de ma mère ?
Prenant exemple sur Antoine, je ne m'étendrai pas plus longtemps sur le sujet, sinon pour dire que j'ai appris très jeune à ne compter que sur moi-même. Un brin farouche, j'ai mis du temps à concevoir qu'on puisse s'intéresser à moi et à ce qui m'arrive dans la vie. Et encore aujourd'hui, je n'accepte pas que quelqu'un prétende parler en mon nom. Voilà pourquoi je me permets de commenter ici le manuscrit de mon mari, qui a toute ma confiance, mais qui voit le monde à travers le regard d'un garçon que la vie n'a pas trop malmené, alors que j'ai de l'existence une vision sans doute moins romantique. »

« Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c'était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente - du moins pour ce qui me concerne - , nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n'a jamais altéré. J'aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l'occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment - le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s'entraider, même pour les tâches les plus simples ; le plaisir d'être présents l'un pour l'autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l'écoute de la radio et la sieste de l'après-midi.
Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu'aucune brise ne vient dissiper. L'idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Il me manque la méthode, que je maîtrisais pourtant plutôt bien pendant toutes ces années passées à enseigner la création littéraire à des étudiants parfois égarés, le plus souvent intéressés par ce qui les dépassait, en particulier les mystères de l'existence humaine que seule la littérature permet parfois d'élucider.
Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C'est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l'université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Charles de Gaulle

« On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire. » Pascal Quignard

« « Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
Charles Baudelaire

Octobre est venu avec ses nuits fraîches et ses pluies persistantes. Nous nettoyions le terrain au fur et à mesure que le vent le recouvrait des feuilles et des épines que nous avions vues naître en mai. La vie comme une roue qui tourne sur elle-même dans le mouvement perpétuel du cosmos.
Parfois, je me penchais pour égrener la terre entre mes doigts, et je me disais qu'il y avait là, dans chacune de ces minuscules particules, le secret condensé de l'univers. J'avais soixante-huit ans, peut-être m'en accorderait-on encore une dizaine, une vingtaine tout au plus, avant que le rideau ne tombe sur ce qui n'aura été qu'un détail plus petit encore qu'un grain de sable dans la marche improbable de l'humanité au sein du grand tout. »

« Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ? »
Christian Bobin 

« Dans une autre vie, je m'étais souvent demandé comment les criminels arrivaient à se déclarer innocents même devant la preuve incontestable de leur culpabilité. Or, je comprenais maintenant la parade, qui ne se réduisait pas à une simple ruse, mais résultait plutôt d'un dédoublement de la personnalité, comme si une partie de soi veillait sur l'autre en prenant le relais lorsque le stress devenait trop intense. Toutes nos énergies étaient alors mobilisées pour que le corps reste en mouvement, que le cœur continue de battre normalement et que le cerveau demeure alerte plutôt que de sombrer dans la folie. »

« L'esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s'appelle le déni. » Dan Brown

« Nous traversions une drôle d'époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n'étaient pas de leur sexe ou qui n'avaient pas la même couleur de peau qu'eux, les accusant d'une indécente réappropriation alors que l'empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l'écrivain laissant l'autre entrer en lui sous la forme d'un personnage par lequel une part de l'existence humaine lui sera révélée. »

« Le seul endroit au monde où l'on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c'est dans le regard d'un chien. » Romain Gary

Quatrième de couverture

S'installer dans un chalet au pied d'une montagne est le rêve d'une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l'université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu'à une nuit de juin sans lune, lorsqu'un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s'empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu'il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu. Son univers brisé. Deux ans plus tard, il décide de mettre noir sur blanc les événements dévastateurs de cette nuit-là et des mois qui ont suivi. À ses réflexions s'ajoutent celles de Marie, qui tente de démêler la mécanique de l'agression et de comprendre les faits, leurs revirements ... et eux-mêmes.

Une intrigue fiévreuse et troublante.

ALAIN BEAULIEU est né à Québec, où il vit. Il est écrivain, professeur de création littéraire à l'Université Laval et directeur de la revue Le Crachoir de Flaubert. Il a publié une vingtaine de romans adulte et jeunesse pour lesquels il a reçu de nombreux prix. Son roman Le Refuge est lauréat du prix France-Québec 2023.

« Tout en respectant les codes du roman policier, Le Refuge déploie des questions existentielles et frappe par sa portée sociale. »
Lettres québécoises 

Éditions Liana Levi,  avril 2024
237 pages