mardi 11 novembre 2025

Le palmier ★★★★☆ de Valentine GOBY

Elle s'appelle Vive. Elle porte en elle une écorchure qui la ronge de l'intérieur et l'empêche de dormir seule dans sa chambre. Elle est encore qu'une enfant.
Le palmier, ce sont des pages colorées, parfumées, fleuries, arborées qui se déversent sur nous, empreintes des odeurs et des sensations de l'enfance, de ses traumatismes aussi. Insoupçonnés à qui ne se donne pas la peine de les conjecturer ;  Vive n'a pas manqué d'amour mais de bienveillance et d'attention de la part d'un père, qui a choisi de se recroqueviller derrière l'oubli, et ce manque a laissé des traces. Les mots l'aideront. Et le contact avec la nature, si belle, aussi. 
J'aime la plume de Valentine Goby. Elle fait naître des images qui ne me quittent pas, bien après la dernière page tournée. 

« Autour de la nudité et de la solitude le rôdeur rôde. »

Le personnage était l'Arbre (...). Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. »
JEAN GIONO,
à propos d'Un roi sans divertissement. 

« Le jardin selon Vive c'est des arbres avec des trous entre eux. Les trous sont de pierre et d'herbe, [...].»

« Sous les arbres s'étend le paradis de Vive. Les feuilles d'arbre absorbent la lumière, la changent en sucre et s'en nourrissent, toutes les couleurs sauf le vert. Le vert est le pays préféré. Les ombres l'agrandissent, au pied des troncs elles déploient des arbres en plus, des arbres couchés, sans épaisseur, changeant de forme, qui déversent au sol la fraîcheur des feuillages et gagnent sur le sec. Les ombres relient les arbres entre eux, amalgament les cimes qui au ciel jamais ne se touchent, dessinent des chemins à l'abri du feu. »

« Vive ordonne les arbres en tribus. Il y a les arbres à histoires. L'arbre mutant par exemple, un bigaradier devenu oranger à partir d'une pousse apparue sous la greffe, maintenant il donne de vraies oranges. L'arbre à plumes, un olivier envahi de perruches à collier qui bruisse et palpite continument - Dan dit l'arbre à chiures. L'arbre à bijoux, un prunus dans lequel Vive a trouvé deux bracelets dorés. L'arbre à frelons, qu'un chasseur a tiré à la chevrotine pour pulvériser le nid, emportant les grosses branches.
Il y a les arbres utiles. Le grand cyprès du bout de l'allée porte un sac où le boulanger dépose du pain le matin. Le laurier-rose sert aux bouquets. Les tilleuls devant la chambre de Vive font rempart au soleil. Les fruitiers servent à donner des fruits. Le myrte à feuillage serré fait coffre à trésors - bracelets du prunus, cartouches de chasse vides, paquet de cigarettes de sa mère FUMER TUE. On a longtemps broyé ses feuilles pour embaumer des peaux tannées changées en sacs ou paires de gants, ainsi est née la parfumerie, dit le père de Vive qui sait de quoi il parle. Il y a les arbres à naissances, mimosas jadis plantés pour chaque nouveau-né par des ancêtres aujourd'hui disparus. Ça aurait plu à Vive, un mimosa rien qu'à elle.

Il y a des arbres à jouer, comme l'olivier au tronc creux où elle fait la marchande.

Il y a les arbres refuges, des lauriers-sauce qui poussent en bosquet sous la première restanque. Entre les troncs, sous un épais pelage vert-gris s'ouvre un abri insoupçonnable. Les sons y arrivent assour-dis. La pluie n'entre pas. La chaleur n'entre pas mais dilate par en dessous le parfum des feuilles. Le jour darde en rayons rares. On est dans la pénombre qui est plus que de l'ombre, elle a du volume. Les paumes tendues, Vive escamote les pointes de feu qui percent entre les feuilles, ses doigts s'orangent en transparence. Elle pense aux mains de la Daphné de Rome, sur la carte postale punaisée au-dessus de son lit. Des feuilles de marbre poussent au bout des doigts de la statue, si fines qu'aux bordures la lumière les traverse. Elle connaît l'histoire de Daphné, une demi-déesse, une nymphe indique la carte postale, nymphe est entré dans son cahier de mots, qui échappe à un poursuivant en suppliant son père de la changer en arbre. Le père est un dieu. Il peut tout. Il métamorphose sa fille en laurier et triomphe d'Apollon. Des nymphes vivent aussi dans les platanes, les pins et les micocouliers a raconté madame Meyer, la maîtresse - dans les prunus peut-être, d'où les bracelets. Qu'est-ce que Daphné per-çoit de l'oiseau perché sur sa branche ? Du scarabée qui tâtonne son tronc ? Vive apporte dans les lauriers des livres, des peluches, des biscuits. Nul n'y entre avec elle à l'exception de Jujube, sa chienne qui a le nom d'un fruit. Vive se demande ce que Daphné perçoit de Jujube couchée sur ses racines. 
[...]
Et puis, il y a le palmier. Il n'appartient à aucune tribu. Même pas relié aux autres arbres par son ombre. Majestueux, immense, solitaire. On le voyait depuis le bas de la colline et depuis le village au-dessus. Il était l'arbre le plus haut du domaine. Il mesurait vingt-cinq mètres, a dit le père à l'élagueur, il avait cent soixante-cinq ans. Jusqu'au charançon il n'avait pas d'histoire. Il était le palmier. Il était vivant et maintenant il est mort.»

« Pour que le père consente à être ici, il faut d'abord qu'il ait été ailleurs. Qu'il rentre de quelque part, de l'usine, de voyage, qu'il ait à raconter. Il rapporte une fiole, parfois une écorce aussi, un bout de bois, une feuille, et révèle à l'enfant le processus de conversion d'un état à l'autre, du végétal à la pâte, du solide au liquide. Ou plutôt il défait le temps, recompose la plante à partir du flacon où le récit patiente pareil au génie dans la lampe. Le mieux, c'est quand il parle d'un arbre. »

« Cette huile-là vient de l'île de Mohéli, la plus petite des Comores il dit. Ça fait trop de mots d'un coup. Elle préfere Mohéli à Comores, elle garde Mohéli, chasse Comores. Elle s'arrête là pour les nouveautés, les prochains mots tourbillonneront au creux de ses pavillons d'oreilles et se disperseront dans les airs. Elle oublie mangrove, garde l'image d'arbustes sur pilotis. Elle feuillette mentalement le catalogue de paradis accordé aux paroles du père, paysages bleu blanc vert, bestiaire exotique, quand d'un coup un intrus surgit: le dugong. Un mammifère à corps de dauphin et à tête d'hippopotame pourvu d'une large trompe et de défenses miniatures. Elle additionne les caractéristiques, l'improbable silhouette se forme sous son front, une chimère, un cadavre exquis ; il doit blaguer son père. Le dugong broute le fond des eaux, il ajoute, il aboie, siffle et gazouille, on dit qu'il chante. S'il existe, le dugong mérite une entrée dans le cahier de mots. »

« Une odeur se déplie, il faut du temps pour entrer à l'intérieur. On la fait d'abord voyager vers les poumons, vers le cerveau, Vive visualise le trajet à travers les tuyaux et les poches du corps. Elle te remplit et ensuite seulement elle t'enveloppe, tu entres dans l'odeur, tu découvres sa forme, ses strates. »

« C'est le père qui constitue sa collection. Quand on l'interroge sur le métier de son père, pour faire simple elle répond parfumeur, ce qui au sens strict est faux : on se le figure nez. On se trompe. Il agit bien en amont. Avant l'artiste. Avant la formule. Avant le mélange versé dans des flacons chics et chers ou dans des pains de savon ou des crèmes et cosmétiques ou des kits d'aromathérapie et des déodorants d'intérieur, des bidons de lessive, de liquide vaisselle ou de détergent wc et aussi des yaourts, des glaces, des pâtisseries et des biscuits industriels, il est avant le nom, son père, avant la marque au bel habit, avant la boutique et la publicité, tout en haut de la chaîne. Il est du côté de l'ombre. De l'usine, des cuves, des alambics, des extracteurs, du gaz, de la vapeur, des solvants et alcools. Du côté des huiles, des hydrolats, des beurres, des concrètes, des résinoïdes et des absolues, qu'il vend dans le monde entier. Des odeurs franches, âpres, corrosives et tenaces. Du produit tout nu. Du côté des ouvriers que précèdent les sourceurs que précèdent les paysans qui cultivent et collectent, tous ils se tiennent la main. Il est dans les feuilles, les fleurs, les bourgeons, les écorces, les bois, les sèves, les rhizomes, les racines, les mousses et les lichens et même les cires et même les glandes. Il est dans la terre et les graines, dans l'informe, dans les limbes. Il est dans la matière première. »

« Même sa meilleure amie Alia, qui contre un rouleau de réglisse promène parfois ses yeux sur l'étagère sans avoir le droit d'y toucher, ne sait pas ce qu'est le tea tree, n'a jamais vu d'essencier ni d'appareil de distillation moléculaire. Alia ignore que le cèdre de Virginie n'est pas un cèdre mais un genévrier; que le baume Pérou n'a jamais poussé au Pérou ; que la rose de Damas est cultivée en Bulgarie. Elle s'extasie sur le bleu profond d'une essence de camomille, le vert violacé de l'essence de vétiver, persuadée que les coloris reflètent ceux du végétal. Vive ne la contredit pas, elle a ses secrets d'initiée. »

« Dan sort le premier, sac à l'épaule, Vive court vers lui, il la soulève, ça va brindille ? Elle retrouve dans sa nuque l'odeur de cette essence de racine appelée costus, vieux t-shirt et cheveux gras, mélange coton-poussière-sébum avec par-dessus, ce soir, un effluve de fraise - ses chewing-gums préférés. »

« Il aurait fallu y prêter attention depuis longtemps, aux écorces et aux feuilles, comparer les motifs d'un marqueur temporel à un autre pour déceler une éventuelle anomalie. L'image fixe ne parle pas. Le récit exige une image répétée, ou du moins en mouvement. Qu'est-ce que ça dit, la colle sur cette branche ? Et la suie qui pellicule cette feuille ? Est-ce qu'elles étaient là, avant ? Avant, c'était quand ? Et ce nappage blanc velouré ? Ces taches, trous, dentelles et décolorations fantastiques ? C'est si beau. Les hématomes sur les olives c'est beau. Et ces couleurs indécises sur les feuilles des fruitiers, dégradés de verts, rouille, beiges, stracciatella qui dessinent d'étranges topographies impossibles à interpréter. C'est beau et c'est muet. Et si ces merveilleux tableaux étaient des eczémas, des lèpres et des brûlures ? Comment savoir ? La beauté n'exclut pas l'effroi. »

« Une odeur sans image est orpheline.
Il explique : ce qu'on ne voit pas, on a du mal à le reconnaître. Nous sommes si habitués aux images que sans image, même les odeurs les plus évidentes nous échappent. Il refait passer des mouillettes face à la mosaïque de photos, cette fois toutes les réponses sont justes. Il dit qu'on rééduque l'anosmie, la perte de l'odorat, en invitant les gens à imaginer la forme et les couleurs des ingrédients qu'ils respirent. Sentir de l'eau de rose et visualiser une rose. Respirer du poivre et visualiser du poivre. Et le cerveau, tout doucement, recommence à établir le lien, à reconnaître les odeurs perdues. Il dit que les apprentis parfumeurs notent les images que leur évoque chaque essence dans un cahier spécial pour les mémoriser. Par exemple l'odeur de la fleur d'oranger - les mouillettes de néroli circulent. »

« - Tu la couves trop. Tu ne lui rends pas service.
- C'est une enfant, Marco.
- Une princesse. Comment tu veux qu'elle grandisse ?
Les éclats de voix traversent la cloison jusque tard dans la nuit. Est-ce que sa mère l'empêche de grandir ? Est-ce que la peur fait grandir ? Est-ce qu'il faut grandir ? Est-ce normal que ça fasse si mal ? Est-ce que grandir exige de dormir dans sa chambre ? Au fond de son lit Vive se bouche les oreilles. La carte postale de Daphné qui devient laurier est glissée sous sa tête. Pas vivante. Un peu vivante quand même, comme les photos des gens qu'on aime. Une esquisse de harde. Serre-moi, Daphné, s'il te plaît. De toutes tes feuilles. Elle est épuisée du sécateur et du stipe. Épuisée de Céline, de sa tête empalée aux couettes blondes et à œil en noyau de deglet nour. C'est une sale nuit. »

« Ce qui protège la proie c'est l'ombre ou c'est la harde. La harde porte pour l'heure des écharpes dénouées, des jeans usés et des survêtements verts aux genoux, des tignasses emmêlées où se prennent des boules piquantes de bardane, elle a au fond des poches des madeleines sous blister et parfois des mégots de FUMER TUE. C'est le territoire de la harde que Vive parcourt et non plus son jardin, débarrassé des larves, des sangliers, de la pyrale, du sécateur parce qu'eux, les cousins, n'en ont pas idée. Elle squatte l'enfance des autres. Emprunte leurs regards. Et se dépossédant, se délivre. Les cousins en forme de t-shirt rendent tout un pan de l'uni-vers à nouveau habitable.»

« Des chromatogrammes, on dit. Battements de cœur des odeurs, pense Vive. À chaque pointe, une molécule différente - elle a l'image du panorama alpin punaisé dans la cuisine, des noms écrits de bas en haut dans le prolongement des sommets. Une fois les molécules identifiées, quantifiées, la formule révélée, on peut corriger l'odeur. L'améliorer. La reproduire. Comme une recette. »

« - L'absolue de mimosa est très visqueuse. L'odeur diffère énormément de la plante. Des notes marine, concombre, melon. Elle est plus verte parce qu'on traite les feuilles en même temps. Plus dense aussi. Un peu fleur fanée, vous voyez. L'odeur de la fleur fraîche est plus aérienne.
La fleur fraîche est partout. Vive ouvre ses narines, ça sent le miel, rien que le miel, le miel de mimosa qui pénètre en même temps les yeux, la bouche et les narines, jaune et miel à volonté [...]. »

« Fouèd, elle répète, et elle écoute le son que ça fait pour l'imprimer. Le son du cœur ému. Ne plus jamais dire Fouad. »

« Un jour que sous les roseaux, sommeillait mon eau vive 
Vinrent les gars du hameau, pour l'emmener captive 
Fermez, fermez votre cage à double clé,
Entre vos doigts, l'eau Vive s'envolera, dit la chanson.
C'est le moment de l'interlude. On entend la guitare de Guy Béart, rejointe dans certaines versions par un accordéon. Soudain elle se dérobe, la tonalité en sol majeur installée depuis les premières mesures, uniformément solaire. Mi mineur, impose l'accord à la reprise du motif, invitant un ré dièse plein d'incertitude. Le mode majeur a beau revenir, la vigilance que le ré dièse allume ne s'éteint plus. Inquiétante petite diode. »

« Un jour, Vive lit un poème dont elle ne mémorise que des vers épars, et dont le nom de l'auteur ensuite lui échappe : "En chacun de nous veille l'enfant à la langue tue. Notre âge est sans limite. Et personne ne peut dater l'origine de mes larmes."
L'origine des larmes, c'est le jour du goudron. Trop abstraite, cette matière première, pour captiver Marco. Trop volatile. Année après année, l'étagère à essences se couvre de poussière.
L'image du stipe persiste. »

« Et alors tout prend sens. Il suffit de décaler la caméra. Un mouvement latéral vers la droite, très léger, même pas un panoramique, pour saisir le hors-champ de l'image première. Le jour de l'élagage du palmier, tandis que tous fixent avec stupeur les palmes tournoyantes, les grappes de dattes affalées dans la bâche, les larves dégueulasses et pour finir, le stipe noir dressé dans le ciel cobalt, Marco, légèrement en retrait, scrute son téléphone portable. Le petit rectangle bleu, là, au bord de l'image, voyez, c'est son écran. Il n'a pas cessé d'être ailleurs tandis que l'élagueur œuvrait. Le palmier n'était pas encore mort qu'il l'avait oublié, par avance dans l'après. L'élagage est un non-événement. Comme le jour du goudron et de l'ogre. Il n'a pas le temps, Marco, il ne s'arrête pas davantage aux larves de charançons qu'à l'ogre, il oublie tout ce qui leste, pèse aux chevilles, il ne s'en rend même pas compte. La tragédie l'emmerde. Il avance. Il n'a pas de hérisson. »

Quatrième de couverture

À la manière des imagiers de notre enfance, Valentine Goby offre un roman d'initiation à la fois grave et lumineux le portrait kaléidoscopique d'une petite fille qui cherche à guérir de ses blessures grâce à ses liens sensibles au langage et à la nature.

Vive est une enfant dont la jeunesse se déploie à l'ombre des grands arbres du jardin familial, dans l'attente des essences exotiques que son parfumeur de père rapporte de ses lointains voyages, et en écho aux mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet pour apprivoiser le monde qui l'entoure. Un univers merveilleux peu à peu teinté d'angoisses dont Vive va tenter de saisir l'origine en archéologue de sa propre existence. Afin de comprendre la signification de l'image obsédante qui ouvre le livre et signe la fin de l'innocence - le palmier mort -, elle va défroisser les plis de sa mémoire et reconstituer le puzzle des souvenirs.

Le palmier est le roman vrai d'une héroïne qui, comme l'autrice elle-même, fut très tôt confrontée à l'enchantement et à l'effroi. Il est aussi une fascinante enquête, intime et poétique, sur l'univers de la parfumerie, le territoire de l'enfance, les pouvoirs de l'imaginaire et l'aventure de l'écriture.

Valentine Goby est l'autrice de plusieurs romans publiés chez Actes Sud, notamment Kinderzimmer (2013), pour lequel elle a obtenu treize prix littéraires dont celui des Libraires, mais aussi Un paquebot dans les arbres (2016), Murène (2019) et L'île haute (2022).

Éditions Actes Sud,  août 2025
320 pages
Prix François Sommer 2026

vendredi 7 novembre 2025

L'Entroubli ★★★★★ de Thibault Daelman

Réminiscence de l'enfance.
Un livre empli des cris, des odeurs, des bruits, des lumières, des ombres, des pleurs, des sensations, des impressions, des fulgurances de l'enfance et de l'adolescence. 
« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. » 
L'auteur plonge dans son passé, le décortique usant de belles formules et d'un style singulier qui nous saisissent dès les premières pages.

À ne pas lâcher, car par bribes poétiques, par fragments empreints de douleur mais aussi de joie, Thibault Daelman raconte. Et nous rattrape aussi souvent.

Des passages lus, relus. Pour que les images et les émotions restent. 

Une belle proposition autobiographique, authentique, un témoignage incarné d'une jeunesse pauvre au sein d'une fratrie de cinq garçons avec une mère accumulatrice, brouillonne, fouillie, dévouée corps et âme à ses enfants, à l'esprit revendicateur, qui nous échappe aussi parfois dans ses excès, et un père alcoolique, en pointillés, catalogué absent, violent, inexistant et une réticence envers le père ainsi inoculée par la mère, à la fratrie,  par la force des choses. 

Un récit original, détonnant, marquant, frais, piquant sur la quête de soi dans la l'écriture, et sur l'urgence d'écrire pour ne pas oublier, pour se sauver aussi peut-être.

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« Enfant, notre mère avait fait d'instinct pour son frère jumeau handicapé mental contre cet identique et éternel renoncement ambiant des efforts qu'on aurait dit désespérés mais qui ne pouvaient être que d'espoir. Elle n'était vraiment humaine qu'à démentir en actes les limites extrêmes que l'humanité se croit. Même notre père bénéficierait plus tard de cette énergie qu'elle avait en dernier recours pour autrui sur le bord du gouffre. Elle ne laissait personne au mépris de l'espèce.  À bras-le-corps, elle l'endiguait. »

« Maman. Une voix, une diction, une chaleur.

Un corps géant, plus entier qu'un monde.

Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.

Là, des plis connus de bras, de cou, et soi à même - bercé de fait, consolé d'une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.

S'y blottir c'est se rejoindre. »

« Le chaos n'est que rétrospectif. Chacun s'y plaisait soit par exotisme, soit par habitude de pire. Nul besoin d'adhérer. On se diluait. »

« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. »

« MA MÈRE EST PAROLE. Parler lui est physiologique.
Depuis la première heure du jour, elle parle. Quand elle est seule, elle l'est à haute voix. Lisant, elle susurre. Sinon, elle parle ses gestes, elle parle ce qu'elle fait, ce qu'elle a à faire et, entre-temps, parfois, elle parle ce qu'elle pense. De la détresse, du reproche, du suicide se calent ainsi entre une remarque sur la lessive et une pensée pour le four et, demain, ne pas oublier de passer à la pharmacie. Elle est mieux que l'ancienne, la pharmacie, mais trop chère, c'est comme tout... Et ça continue. Sa parole partout la précède, la suit. Jusque dans le sommeil. La nuit, le jour, en dépit. Variant de ton selon l'humeur, s'embrasant, s'apaisant, distraitement, intensément, continûment. Elle parle plus assidûment qu'elle respire. Sa voix est la plus grande part d'elle-même. »

« En vue de Noël, un bon mois à l'avance, la ville s'apprêtait. De même, s'amorçait chez nous, au relais de l'usuelle, une détresse spécifique. Comme ailleurs l'attente joyeuse, la détresse préparatoire était disproportionnellement plus longue que le moment effectif. Ce qui ne pouvait plus même être une joie était tout au plus un soulagement tardif étrangement agrémenté d'un arbre, d'un festin et de bougies. Émile, rituellement, pleurait pour le sapin et, au dernier moment, l'obtenait pour tous, au rabais. Notre mère sortait la boîte à guirlandes sous les insultes de César qui claquait la porte dans l'odeur de la bouffe à cuire. »

« Alors qu'il l'insultait, elle ouvrit son manteau qu'elle jeta derrière elle, le poussa tout au fond du lieu sur le rebord de la baignoire où pour ne pas tomber il fut contraint de s'asseoir. Elle se mit à déboutonner son pantalon et à tirer d'un même coup son gilet et sa chemise. À peine fut-il nu dans la baignoire qu'au saisissement de la pomme de douche, elle aspergea d'un jet puissant son visage crispé.

- C'est froid, salope!

Essoufflé, se protégeant et l'écartant de l'avant-bras, il la fit reculer d'un pas dont elle revint tout de suite plus déterminée que jamais, munie d'un bidon d'eau de Javel pure qu'elle lui déversa sur le crâne. Se débattant à l'aveugle, il hurla d'en avoir plein les yeux, plein la bouche, haletant, crachant, grimaçant de douleur et de panique comme d'une douche d'acide.

Aux yeux de notre mère, Olivier n'avait pas de problème. Il était le problème.

De même, il n'était pas sale. Il était la saleté.

Elle ne le lavait pas. Elle l'éradiquait. »

« L'école est pleine des enseignements qu'elle ne dispense pas. J'ai vu les gamins les plus populaires être les plus cruels, les plus vains. De même, les institutrices les plus plébiscitées humilier les rares enfants que la vie humiliait déjà et accroître du fait même de cette cruauté une popularité qui sous le rire général se savait un règne. »

« Il était, parmi ces jardiniers, un plus loquace avec qui elle pouvait, mieux encore que parler, converser. Homme enthousiaste, plutôt jeune, aussi bègue qu'affable. S'interrompant, le chemin se dilatait alors dans le soir tombant. Nous, courant autour d'eux, dans le parc, vaquant avidement à tout ce que l'enfance substitue à l'attente. Aventures infinies. »

« Je m'étonnai dans le noir qu'un sentiment si étranger à la tristesse empruntât vers mes yeux les mêmes voies silencieuses. Je ne repensais pas l'instant, je le vivais seulement plus réellement, à ne plus en douter. Quelque chose devait en larmes travailler à garder l'image dont naissent ces lignes ; comme ma main, contre moi, ce bout de papier. Je ne verrais plus jamais Olivier si serein, si debout. »

« NOTRE LOGEMENT SOCIAL était au nom d'Olivier.
Son statut de fonctionnaire nous en faisait bénéficier. N'étant pas mariée à lui, notre mère, en cas d'hospitalisation prolongée du locataire susnommé, ne pouvait prétendre conserver l'appartement. Bien que six, nous ne comptions pas dans l'équation. Outre son lexique, l'administration a son algèbre. Notre mère fut donc contrainte de « reprendre » Olivier. »

« Après chaque impact des trois pieds de sa canne métallique sur le parquet, son pas émettait un bref crissement de caoutchouc. Pour ce demi-corps trapu portant et traînant un corps entier, le moindre pas était un effort, un risque, une prouesse.

Marchant, il bravait. »

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« D'ÉPAIS CHEVEUX NOIRS tombent sur un manteau noir qui, plus qu'un vêtement, est une forme. Un petit cylindre large duquel ne dépassent ni mains ni pieds et sur lequel est posé un visage rond et blanc. Là, un nez immense sépare deux yeux infimes. Les lèvres pincées ne savent que sourire et susurrer. Voix et regard sont d'une douceur sans âge. La dame n'est vieille que probablement. Cette demoiselle - ainsi qu'elle se faisait appeler - ne mit dans nos bouches jamais rien d'allemand que les pâtisseries qu'elle nous apportait à l'occasion et, dans nos oreilles et devant nos yeux, qu'un seul et même vieux film de vampires dont, pure comme elle l'était, elle seule ignorait le pendant érotique. Hors des dégustations et des projections, l'allemand flottait à l'état de projet, d'évocation, puis se dissipait complètement. La bonté de notre hôte était une cécité à la faveur de laquelle elle croyait notre petit groupe sérieux et méritant, jusqu'à l'en féliciter. Or, nous n'étions appliqués qu'à discuter, en français. Mes trois camarades, toutes des filles plutôt calmes, se découvraient même par contraste, devant tant de permissivité et de candeur, des malices dont nous riions tous. Comme rien d'allusif ne lui parvenait, mademoiselle riait alors avec nous de bon cœur et, sans le savoir, d'elle-même. Elle ne se rappelait à son enseignement que par moments, puis l'oubliait aussitôt dans l'incessant flot de digressions dont notre petit comité, des heures durant, avait la ressource. Sans plus de programme ou de matière, le délitement de l'instruction jouissait ici d'une alcôve privilégiée. En marge du tumulte, le délitement est une paix. »

« ÇA VOUS PREND DE L'INTÉRIEUR et, de là, vous enlève à vous-même, vous déforme, vous empoisse. Avec cette impression qui vous serre la gorge d'avoir été jeté dans le monde, sans préavis, corps frêle grandissant, pris de toutes parts de confusion et de poils. La voix s'enroue au sortir. On se maudit comme on s'advient. Ahuri. Étranger. Autrement vivant.

Tandis que tout moi se prend à croître, je me courbe, mes épaules s'écroulent, la tête enfouie loin dedans. Malaise. Je ne cours plus, ne marche plus, mais piétine. Il y a de la détresse à venir, et autant à la traîne. La cervelle déborde de bouillir, pas de penser.

C'est tout ce sentiment que, de bon matin, je trimballe, barbouillé, traqué, farouche. Je redoute déjà l'autre. Les filles au centre. Mon silence en bégaie. Elles sont l'autre, par excellence. Terrifiantes.

De mon cerveau à l'entrejambe, toutes mes veines en exigent, d'elles. Appétit cruel pour l'inenvisageable dont, pris sur le fait, je détourne l'esprit comme les yeux, penaud, minable, inadéquat, avec en tête un encore infini de cette chair devinée qui se meut dans l'hypothèse et hérisse jusqu'à ma peau grasse, boutonneuse, humiliée d'envie.

La chair est la substance urgente du mirage dont je délire et me constitue. La chair, constamment, se veut, s'obsède, et meurtrit jusque dans les rêves, jusque sur le chemin. Les idées tentent vainement d'exister à l'occasion dans quelques recoins vacants du crâne. Ça croit viser l'existence mais ne va même pas jusqu'à la vie. Ça décrète, ça prétend, ça voudrait se venger d'être. Mais les certitudes sont des symptômes du doute. Les mots ne font que diversion et s'avortent quand voilà, au bout de la rue, la destination redoutée. Bientôt l'heure. Foule d'autres qui piaille. Leur matin en partage. Ils sont ma crainte. Ma crainte est nombreuse, bruyante, de mon âge, et s'agglutine à la porte du collège où, déjà, à contrecœur battant, je m'enferme avec tous.

Parmi eux, je voudrais reculer, n'avance qu'à défaut de disparaître. Dans l'enceinte de la cour, je longe les murs, m'y adosse. Indemne encore d'autrui qui m'ignore dans sa liesse, sa foulée, je me retranche tête basse dans les œillères de mes cheveux gras et ballants. Mes yeux se concentrent sur une portion de sol, à mes pieds. Je voudrais croire en ce goudron granuleux comme en une zone de lune apaisée, vide d'eux et de moi. »

« MAIS ÊTRE.

En mots comme en présence, comme vivant.

Sans cesse, obstinément.

J'ai, dans le crâne, du verbe au lieu des neurones.

Le verbe, sur tout, m'est un souffle.

Un souffle permanent que j'écris à l'occasion. Vertige absorbant dont je reviens farouche, cœur battant.

Lire, cependant, serait devoir mes mots à d'autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l'y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et - loyal - épouse ma méprise. »

« Ils nous raconteront toutes leurs désobéissances. Nous leur raconterons notre chaos. Émerveillement réciproque. Troc d'existences. »

« La gueule en surface, cherchant et trouvant l'air, battant l'eau de ses courtes pattes griffues et griffantes, l'animal ne démérite pas. S'il y a du rat dans ce chien, il y a de la loutre dans ce rat. »

« Rugueux, terreux, humides, brûlants... Tout se ressent et commence sous nos pieds nus. On vit entre ombre et lumière, herbe mouillée et herbe sèche, horizon et forêt. De l'air à l'eau - plus encore que de température - on change de pesanteur. On alterne. »

« Omnipotente, elle sait parler sans s'essouffler et œuvrer sans se désœuvrer. Le soin urgent qu'aux quatre coins de l'espace elle porte aux objets et aux êtres étant toujours suivi d'un flux de paroles, sa voix, plus encore qu'un règne, est une âme audible. Alors, quand, à l'occasion, la trépidation tourne à la frustration puis au fracas, tout tressaille. Une porte claque.

S'amorce une apnée dont on ne sortira que quand elle en sortira. L'ambiance, d'heure en heure, puis, parfois, de jour en jour, suffoque durablement.

Au repli de sa chambre, elle se froisse. Ces crises de chagrin secouent sa vie. Elle n'en guérit jamais, se retranche dans sa meurtrissure.

Quand enfin - diminuée comme elle ne l'est que triste, muette comme elle ne l'est que blessée, toute pétrie d'amertume - elle revient de son exil, elle ne veut toujours rien dire, et surtout rien entendre; mais le fait, peu à peu, parmi nous.

Ici n'est rien sans elle. Elle en est la plus ardente part de vie. Au gré de sa voix, de son sourire, tout se ravive. Ici reprend son cours. »

« La vie, tout autour de nous, agit sur certains vivants comme un acide. La corrosion nous apparaît chaque jour plus flagrante, plus fatale. Rien ni personne n'y peut s'opposer. Notre fougue, à grandes rasades d'alcool fort, a beau se prolonger d'ivresse, l'atroce colle à nos pas comme à nos âmes et rattrape nos deux êtres vacillants jusqu'après la pesanteur, jusqu'où l'espoir se dégueule. »

« - Eh, madame. Vous pensez quoi des gays?
- Les gays, ici, ça n'existe pas.
Avait-elle répondu à la surprise générale, précisant ensuite que le terme était aussi anglo-saxon que le concept, que ce terme était le titre d'une communauté et que la France sur le plan théorique du moins réfléchissait pas en termes de communautés mais de citoyenneté. L'orientation sexuelle ne relevant pas du politique mais du privé, il n'y avait pas matière à la considérer autrement que comme la liberté de chacun.

- Et vous pensez quoi du mariage gay ?
- Je suis pour ma part opposée à tout mariage civil. Mais ce n'est que mon opinion. Je vois là un empiétement administratif de l'État sur la vie privée des individus.

Cette pensée à la fois franche et nuancée, sans toujours provoquer l'adhésion, suscitait l'écoute ; ce qui en ces murs était la plus rare et tangible forme de respect, sentiment inspiré par la cohérence à la faveur de laquelle elle se tenait toujours, face à nous, debout et droite.

Cette prestance que certains s'occupaient à mettre à l'épreuve couvait une intégrité inquiète et exigeante ayant le souci permanent du doute et du détail. Peu après l'avoir entendue évoquer la laïcité et le voile, on l'avait vue ôter un à un les anges qui, dans l'entrée du lycée, pendaient trop paisiblement au sapin de Noël. »

« RANIA ET NOUR. Deux manières d'être. Nour bruyante, remuante, débordante. Rania, tout aussi vive mais en retrait, en subtilité, en malice. 
[...]
Sans toutefois être plus grande, la silhouette de Nour s'accroît par contraste avec celle de Rania. Nour est à la fois plus fine et plus voluptueuse. Si les deux peaux sont mates, celle de Nour est plus foncée. Sous une chevelure noire et suavement bouclée, un visage long aux traits fins avance toute l'épaisseur de lèvres rarement closes. Ces lèvres abondantes caressent et enduisent de brillance les dents puissantes qui font de chacun de ses sourires un événement. Les grands yeux noirs cillés de noirceur recèlent force et douceur. Ces deux grandes billes sombres vous fixent avec franchise et gravité. Elles sont le silence qui manque à sa parole.

Les deux filles, entourant le mien, de silence, le noient et, momentanément, m'en guérissent. Leur complicité m'englobe, m'embrasse, me ravive. C'est tout le problème. Entre elles, je tends presque à m'épanouir, me fige dans cette tension. Je retrouve la parole, le sourire, presque espoir. Mais la réjouissance a en moi un écho de malaise. Leur compagnie me console autant qu'elle me ronge. Je me frustre en secret.

Je les vois chaque jour se mouvoir dans la vie avec une fraîcheur gracieuse où il fait bon s'absorber. Pleines d'aplomb, de conversation, d'humour et de repartie, elles ont le présent léger et l'avenir facile.

Rania, qui est la meilleure de la classe, le sera Inch' Allah jusqu'à un diplôme de droit international. Les études, cependant, ne sont pas un moyen, mais seulement une hygiène momentanée. Car, ensuite - si elle ne s'est pas trouvé un mari d'ici là Rania arrêtera définitivement son parcours. Elle demandera à ses parents de lui présenter un homme à qui elle se mariera. 

Alors, elle se voilera avec bonheur et deviendra mère au foyer, puis grand-mère, arrière-grand-mère... Elle a beau en sourire, il n'y a là rien de fantaisiste. Sa projection est sûre, presque pragmatique. Tout son être s'y destine déjà. Le sourire est peut-être rêveur, mais d'une rêverie ferme qui tient de la certitude. Au décompte des années sur ses doigts, son enthousiasme, sans se languir, se nourrit déjà du futur qu'elle découpe en parts. Je m'étonne chaque fois de la netteté avec laquelle, souriante et sérieuse, elle se concocte une vie comme à la dînette. Mon étonnement, s'attendrissant, finit en respect.

Si la conviction de son amie inspire le même respect à Nour - respect auquel s'ajoute un peu d'admiration ses aspirations à elle diffèrent cependant radicalement. La religion - quoique présente - est chez elle plus diffuse. Par ailleurs, sa nature bourgeonnante et déjà effusive se prête mal aux planifications. Elle n'est qu'à l'instant, curiosité, énergie, trépidation. Ses gestes d'enfant dissipée meuvent un corps partout ferme, partout débordant. Une douceur rattrape la brusquerie au vol, la change en charme. Le jaillissement de son être se traduit dans ses yeux en ardeur. Une petite fille se consume dans l'imminence d'une femme. Je m'éblouis de cette flambée. »

« - Je suis contente de t'avoir rencontré...
Me confie Nour, d'ordinaire assez peu encline à la confession. Le contexte, lui aussi, est inhabituel. Nous sommes alors tous deux chez elle, dans la pénombre du tout petit salon du tout petit appartement où elle m'a convié. Sa mère n'est pas là et sa petite sœur dort à côté, me répète-t-elle plusieurs fois, me tendant encore des pâtisseries orientales et du thé à la menthe. Cet ample sourire que je lui connais prend au sein de cette pénombre exiguë et tiède une inclination inédite. Subjugué, paniqué, abject, je ne parle que des gâteaux que j'absorbe et dont on se lèche les doigts. L'éloge que je fais à la douceur du miel, aux débris de pistache et aux feuilletés enduits de fleur d'oranger atteint à dessein le sourire, puis les yeux auxquels je l'adresse secrètement. Cette ode dérisoire aura cependant, à la longue, raison de l'instant que j'ensevelirai sous mille autres thèmes. Je voudrais me taire mais ma bouche parlera pour moi. Bien que nous conversions sans déplaisir, cette coulée de mots, à terme, nous privera d'air et - pire de silence.

- Au revoir, mon ami.

Ce dernier mot que, par pudeur, nous ne nous étions jamais dit, laissera dans mon thorax un écho juste et douloureux. »

« Tous les rebords de fenêtre étaient abondamment fleuris. Cette flore du pourtour envahissait le salon. Là, le chaos lui-même fleurissait et, par endroits, donnait des fruits. Rien de comestible. Cet écosystème qui s'étendait du bactérien au végétal, de la mouche à la mite et du chat à nous - bien que plein de vie était invivable. L'angoisse y fermentait dans un mélange irrespirable de démission, de malaise, de sueur, de crasse, de poussière et de déjections. »

« Arthur avait pour la nonchalance le mépris que j'avais pour la réussite. Sans que cela fût personnel, cet entrechoquement de nos mépris nous opposait.

Du social, au passage, s'insinuait dans l'affaire. Arthur avait épousé à la faveur de son essor des idées politiques altruistes et progressistes. De belles idées, de celles qu'on peut se permettre. Il faut en effet ne plus tout à fait l'être pour se pencher sur le pauvre. Quant à moi, je n'avais pas d'idée. Seulement une gratitude pour tout ce qui de l'État abritait, nourrissait et soignait. J'avais toutefois décidé que ce n'était pas là l'œuvre des altruistes, dont le sentimentalisme me gênait, mais celui de quelques figures plus austères et moins contemporaines.

Ne résultaient de ces maigres visions qui se croyaient politiques qu'une opposition de plus, un prolongement de nos insultes, une occasion de parler. »

« L'ENFANCE PASSÉE, chacun de nous devenait le fantôme de l'enfant qu'il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu'on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule.

Or, Edgar, qui avait longtemps été le plus dépendant d'entre nous, était, à l'adolescence, le plus radicalement différent. Notre mère ne l'avait aimé que servile, vulnérable, enfant. Elle ne l'aimait pas libre.

*

Un jour, en notre absence, notre mère remplaça par un lit à une place le lit superposé où Edgar et moi dormions depuis toujours. L'injonction était de partir d'ici ou de nous serrer. Notre mère ne s'explique pas. Elle ne répond jamais ni de ses mots ni de ses actes. Elle est en tort comme en paix, comme ailleurs. Et de là, comme de loin, elle aura raison de votre calme. Rien à faire. Le cri, peu à peu, vous prend de force, de l'intérieur. Et vous voilà contre votre gré, cœur serré et battant, gorge contrainte, yeux humides de rage, esprit et bouche déchirés d'arguments, de reproches et d'insultes sans effet. Du moins, sans effet sur elle, devenue muette, placide, innocente. Elle ne vous regarde toujours pas, même de si près, même à vous fixer. Alors que, poings et cœur serrés, tremblant, vous lui gueulez de tout vous-même à la face, elle plisse les yeux, d'un peu de vent absent. Elle n'entend pas. Chacun de nous - hormis Émile - passe souvent par là, y est poussé, acculé, cerné aux confins d'une colère sans destinataire qui immole et consume jusqu'à une voix méconnaissable, hurlant moins de fureur que de détresse, puis de sanglots.

La mère, elle, s'est bel et bien retirée sur place, volatilisée en présence, exemptée. Après avoir blessé en actes et en mots, elle blesse en silence, l'air de rien, tranquille, imperturbable. Sans les mains et sans peine, c'est par votre intermédiaire qu'elle vous égorge, qu'elle vous saigne. Elle vous fait passer comme une crise le goût de vouloir, dont elle vous vide. Elle vous dégoûte du respect qu'elle vous refuse.

Enfin, le calme vous prendra, peu à peu, comme, tout à l'heure, le cri. Mais sans raison. Alors, seulement, vous lui tournerez le dos, épuisé. Le cœur - lui - mettra encore des heures à se calmer et une vie à se meurtrir.

Vous aurez beau en faire mille fois l'expérience, la cruauté, intacte, vous frappera chaque fois à nouveau très fort comme par surprise, et ce, outre la jeunesse, aussi loin qu'on aime : à jamais.

Pour le moment, je laissai le lit à Edgar et couchai sur le parquet. Après tout, le malaise de cette vie n'avait plus à disposer d'un lit. Au sol, j'eus chaque nuit le sentiment concret de cette cohérence. Me retournant dans tous les sens, je m'accoutumai du corps à la situation. Je m'y flanquai. »

« TOUTES LES BRIQUES SE RESSEMBLENT, pourraient se confondre. Mais il y a, au fond de la cour, le troisième étage, débordant de fleurs, toutes fenêtres ouvertes, en toute saison. Il y a les fenêtres où l'on subit et, à l'angle, celle, précise, où l'on souffre. On pourrait rentrer à l'oreille. La cour, l'immeuble, l'étage crient. Et nous, on rentre au cri.

Se retourner, allongé, encore, pour rien, dans la nuit servile. Depuis l'autre chambre, la détresse ne s'interrompt qu'à reprendre son souffle, son cri. Long, puissant, déchiré. Mon cœur et ma tête travaillent en vain à omettre le présent, son bruit, sa voix. Mais le cœur, surtout, n'y peut rien. Il se comprime comme à entendre, chaque fois atteint comme muscle, sans délai. En fin de cri, la chair du cœur se relâche seule, jamais longtemps. D'heure en heure, il n'y a plus d'heure, plus de chambres, plus de couloir, rien entre, rien autour. Du muet et du cri. En sursauts, en pauses, en reprises. Ça se tait et ne se tait plus, alternativement. La récurrence a eu raison de la tristesse, de la colère, de l'immédiat. À la longue, mon cœur sursaute moins. Ma gorge s'est desserrée d'elle-même. Le peu qu'il reste de moi s'abstrait du harcèlement qui se prolonge. Ça gueule encore, à toute force. La nuit se distance. Pas le cri. »

Quatrième de couverture

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l'adversité et d'un père alcoolique, d'élever cinq garçons.

Chez l'un d'eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l'enfance, s'impose la nécessité d'écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle.

« Écrire, pour me réunir, me dissoudre, simultanément » : né en 1990 à Paris, Thibault Daelman est un écrivain de langue française. L'Entroubli est son premier roman.

Éditions Le Tripode,  août 2025
287 pages

mardi 21 octobre 2025

Femme pour moitié ★★★★☆ de Perumal Murugan

Quand les traditions et la peur du qu'en dira-t-on piègent l'amour. 
Quand la famille trahit sa propre progéniture pour respecter les règles dictées par les croyances.
Au nom de la religion…
Pour l'honneur…
Pour pas échapper à la norme...

En tournant les dernières pages de ce livre, je me suis dit mais qu'elle est est effroyable cette histoire. J'avais compris aussi que ce livre avait échappé de peu à la censure ; et ça aussi, j'ai pensé que c'était effroyable. 

Et pourtant, Femme pour moitié, en abordant certes une problématique non dérisoire, le tabou de l'infertilité dans un couple, nous invite aussi, grâce aux nombreux détails si habilement écrits, à découvrir les traditions et la culture tamoules. En toute simplicité.

« Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. » Extrait de la Préface écrite par Laetitia ZECCHINI 

La vie s'écoule comme un long fleuve tranquille pour Kali et Ponna. Un couple harmonieux. Amoureux. Mais crescendo, les éléments, se déchainant autour d'eux, vont faire grésiller ce magnifique chant d'amour et faire s'embrumer les pages sous nos doigts…

A lire. Evidemment. 


« Perumal Murugan : La fragilité contre la terreur
Chez Perumal Murugan le romancier se mêlent le fabuliste, le satiriste et le poète. Ses récits font la chronique d'existences à la fois ordinaires, singulières et fragiles : celles de paysans et basses castes dont le monde et l'imaginaire s'enracinent dans les campagnes d'une région particulière du Tamil Nadu, la sienne, qui représente un réservoir inépuisable d'histoires. Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. 
[...]
Son message poignant est le signe d'une disjonction intime : l'écrivain, qui est une personne publique, doit mourir pour que l'individu, la personne ordinaire, survive. Murugan dut non seulement s'exiler à Madras (aujourd'hui Chennai), mais il cessa entièrement, et pendant plusieurs mois, de lire et d'écrire. Il se désigne alors comme un « cadavre ambulant », et comprend que se retirer de l'écriture revient pour lui à se retirer de la vie elle-même. Or, si l'œuvre et la vie de Murugan sont indissociables, c'est d'abord parce que l'auteur semble partager une communauté de destin, une communauté de vulnérabilité, avec les autres voix menacées en Inde, qu'il s'agisse d'écrivains, de journalistes, d'universitaires, d'activistes ou de citoyens et citoyennes ordinaires on pense par exemple aux trois écrivains et intellectuels Narendra Dabholkar, Govind Pansare et M. M. Kalburgi, abattus entre 2013 et 2015, ou à Mohammed Akhlaq, lynché par une foule antimusulmane en 2015. C'est aussi parce que son propre sort fait écho à ses personnages de fiction. Le monde (ou la langue) devient inhabitable pour celles et ceux qui sont en butte à la violence communautaire ou patriarcale, à l'obscurantisme ou à l'incurie des autorités.
[...]
L'écrivain fut pourtant ressuscité par la loi, et grâce à la mobilisation d'innombrables organisations et collectifs d'écrivains en Inde et dans le monde. En juillet 2016, la Haute Cour de Madras rejette l'ensemble des poursuites judiciaires contre l'auteur, et réaffirme son droit d'écrire et de publier. C'est ce que Perumal Murugan fit, en effet, tout en soulignant l'ambiguïté d'un interdit levé par une injonction, d'une renaissance littéraire redevable d'une décision de justice. 
[...]
Perumal Murugan est aujourd'hui un écrivain aussi audacieux et irrévérencieux qu'autrefois. Sans doute, seulement, se camoufle-t-il davantage. Si, comme le disait l'écrivaine Githa Hariharan, Murugan est une parabole de notre temps, c'est parce qu'il représente la vulnérabilité croissante des conteurs et des chroniqueurs de toutes sortes. Mais il est peut-être une parabole de la littérature dans un autre sens encore. Puisque la poésie, comme il le suggère, permet de guérir de tout, ou presque, alors ses écrits illustrent le pouvoir et peut-être la victoire de la littérature : la victoire du faible et de l'inoffensif sur le fort et le tapageur. Dans son œuvre, l'écrivain garde la trace des formes de vie les plus infimes ou indignes, et brandit l'arme de sa propre fragilité, ses propres mots vulnérables et menacés, pour s'opposer à la terreur. »
Laetitia ZECCHINI 

« Il ne savait pas du tout quand sa mère était repartie, ni combien de temps il était resté assis, les yeux grands ouverts.
D'habitude, il nourrissait les vaches à minuit. Il n'avait pas entendu leur appel cette nuit-là. Maman, pensait Kali, tu as sué sang et eau pour me protéger. Tout ça dans quel but ? Pour me jeter dans les flammes ? Tu aurais dû me tuer quand j'étais dans ton ventre !
C'était avec des yeux rougis qu'il avait vu l'aube se lever, des yeux que rien n'allait plus pouvoir apaiser. »

« Profiterait-il autant de la vie s'il se préoccupait d'avoir un enfant ? On me demande d'envoyer ma femme dans les bras d'un autre pour qu'elle puisse devenir mère, avait songé le jeune homme. Et si je ne voulais pas devenir père, moi ? C'est la crainte du qu'en-dira-t-on qui nous pourrit l'existence ! »

« Le chef du village l'avait adjuré de reconnaître sa faute et de s'engager à se laisser pousser les cheveux, moyennant quoi il s'en tirerait avec une simple amende. Mais Nallaiyan, inflexible, avait répliqué : « Si l'honneur du village se trouve dans mes cheveux, je les couperai plus. Je peux aussi me laisser pousser la barbe et la moustache si vous voulez. Je passerai mon temps à me battre avec les poux comme vous le faites. Mais juste une chose. Pas plus tard qu'hier, je me suis rasé les poils du cul parce que ça me grattait. Si l'honneur de votre village tient à ça aussi, vous avez qu'à le dire, et je les laisserai pousser ! » »

« - Dis-moi, si t'avais pas d'enfant, t'enverrais ta femme coucher avec n'importe qui ?
- Faut pas dire "n'importe qui". Personne voit le visage de personne cette nuit-là. Tous les hommes sont des dieux. Pense que c'est un dieu qui va aller avec ta femme. Tu seras content. C'est une sacrée bénédiction si les dieux te rendent papa.
- La Grande Fête, on y est allés... On était pas des dieux pourtant ! Tu pensais que t'en étais un, toi ?
- Ça compte pas, ce qu'on pensait. Si des femmes sont devenues mamans grâce à nous, alors on est des dieux pour elles.
- Mais oui... C'est frappant, l'air divin des types qui traînent là-bas. Dis plutôt qu'ils viennent se taper une bonne baise ! Autrefois, les gens savaient rien de rien. Ils envoyaient leurs femmes à la Fête, mais ça se fait plus maintenant. Est-ce que toi, tu enverrais la tienne ? »

Quatrième de couverture

Dans un village modeste du Tamil Nadu, État du sud de l'Inde, Ponna et Kali, jeune couple de paysans, filent le parfait amour. Pourtant leur bonheur est mal vu car ils n'ont toujours pas conçu d'enfant. Ponna et Kali se sentent suffisamment comblés par leur union mais, face aux moqueries et humiliations croissantes, ils vont chercher une solution dans leur folklore, entre superstitions et offrandes. C'est alors qu'ils ont vent d'un festival dans un temple juché sur les montagnes, et d'une curieuse cérémonie qui pourrait peut-être les sauver....
Considéré de nos jours comme l'un des plus grands auteurs indiens, Perumal Murugan signe ici un roman fascinant qui décrit dans un superbe décor la force d'un amour atypique malmené par la rigueur des mœurs de l'Inde rurale. En osant aborder le tabou de l'infertilité dans le couple, Femme pour moitié a fait scandale dès sa parution, et a plongé l'auteur dans une grande tourmente.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
217 pages
Traduit du tamoul par Léticia Ibanez
Préface de Laetitia Zecchini