lundi 1 septembre 2025

Le refuge ★★★★☆ d'Alain Beaulieu

Une retraite au coeur de la nature, en montagne, dans un chalet de moins de cinquante  mètre carrés, sans eau ni électricité, un cadre dépouillé, idéal aux yeux de Marie, ancienne éducatrice et Antoine, ancien professeur à l'université, pour y couler des jours paisibles et heureux, propice au recueillement. Au milieu y coule une rivière. 
Et puis, il y a ce cambriolage qui condamne quelque peu cet idyllique programme. La petite vie tranquille du couple vole alors en éclat. Ils iront même jusqu'à agir à l'encontre de leurs valeurs. et nous voilà, embarqués dans une histoire captivante - assortie de belles réflexions sur la littérature -, dont il est quasi impossible de se détacher. Alain Beaulieu orchestre d'une main de maître le suspens ; il est redoutablement efficace ;-) et nous fait vivre un vrai bon moment de lecture.  

INCIPIT 
« « Qu'est-ce que la chute ? Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté. En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? »
Charles Baudelaire

Je suis né Antoine Béraud dans une maison du quartier Saint-Roch à Québec qu'on a démolie deux ans plus tard pour y faire passer une autoroute. Issus d'un milieu ouvrier, mes parents ont connu leur lot de misère avant qu'un emploi dans la fonction publique n'offre à mon père l'occasion de se glisser lentement sous les jupes de la classe moyenne. Après l'entrée de ma sœur cadette à l'école primaire de notre quartier, ma mère a mis à contribution ses compétences en relations interpersonnelles pour se dénicher un emploi de secrétaire à l'université. Tout ça pour dire que je n'ai jamais manqué de rien, passant même mes étés d'adolescence à la campagne dans un chalet rudimentaire mais chaleureux situé dans le haut d'une avenue donnant directement sur un lac.
Soyez sans crainte, je ne vous imposerai pas la chronologie complète de ma petite histoire personnelle, réservant cela à l'autobiographie que je n'écrirai sans doute jamais. Un mot simplement pour vous dire que la vie s'est montrée clémente à mon égard en mettant sur mon chemin des amis agréables à côtoyer et une femme exceptionnelle avec laquelle j'aurai deux enfants magnifiques.
Demain, je célébrerai - enfin, le mot est un peu fort - mon soixante-septième anniversaire de naissance, et je crains de ne pouvoir me rendre au soixante-huitième si les choses ne se replacent pas rapidement.

Cette entrée en matière me semble convenue, voire réductrice, car mon mari aurait bien des choses à dire sur sa jeunesse en dehors de ces lieux communs. Mais comme je ne suis pas que « la femme de », je parlerai pour moi et lui laisserai le monopole de ses révélations personnelles, m'octroyant cependant le droit de rectifier au besoin ce qui, dans sa version de ce qui nous est arrivé, me semble fautif.
Je suis pour ma part née Marie Broussilovski sur l'île d'Orléans, déposée au centre du Saint-Laurent comme une pierre précieuse sur un bijou royal. Natif d'un district industriel de Saint-Pétersbourg, mon grand-père Igor a émigré d'abord en France puis en Amérique au milieu des années 20 pour des raisons et dans des circonstances trop complexes pour que j'en fasse mention dans ces pages. Catholique de confession, il s'est installé sur l'île peu de temps après son arrivée à Québec, y a travaillé comme ouvrier agricole l'été et chauffeur de carriole l'hiver, transportant d'un village à l'autre denrées et passagers. Bel homme, il y a marié sur le tard une native de l'île, qui lui a donné trois enfants, deux filles et un garçon.
Parti de rien, Igor a fait fortune, si je puis dire, en achetant à crédit un camion pour le transport de marchandises, un autre, et encore un autre jusqu'à constituer une flotte d'une douzaine de véhicules qui, après l'inauguration du pont en 1935, faisaient la navette entre l'ile et la côte, jusqu'à Montréal, et parfois bien au-delà de la frontière américaine.
Léonie Beaudet, une fille descendue de sa Gaspésie natale pour rejoindre sa sœur, croyait faire une bonne affaire en épousant Alexandre Broussilovski, fils unique du propriétaire de Broussilovski Transport. De fait, mon père aurait pu hériter de la compagnie s'il ne s'était pas brouillé avec le patriarche, qui a tout liquidé de son vivant pour mourir sans le sou dans une bicoque mal isolée des coteaux de Saint-Laurent.
Comme il n'avait pour toute compétence que la conduite d'un camion, mon père est devenu routier et a passé sa vie sur le bitume de l'Amérique sans s'ennuyer de sa Léonie qui, parce qu'elle avait tiré un mauvais numéro, offrait à ses enfants le triste spectacle de son abattement perpétuel. Ai-je besoin de préciser ici que j'ai passé l'essentiel de ma jeunesse sur les battures de pierre rouge de l'île et dans les champs de pâturage du voisin plutôt que dans notre maison devenue l'antichambre des déceptions de ma mère ?
Prenant exemple sur Antoine, je ne m'étendrai pas plus longtemps sur le sujet, sinon pour dire que j'ai appris très jeune à ne compter que sur moi-même. Un brin farouche, j'ai mis du temps à concevoir qu'on puisse s'intéresser à moi et à ce qui m'arrive dans la vie. Et encore aujourd'hui, je n'accepte pas que quelqu'un prétende parler en mon nom. Voilà pourquoi je me permets de commenter ici le manuscrit de mon mari, qui a toute ma confiance, mais qui voit le monde à travers le regard d'un garçon que la vie n'a pas trop malmené, alors que j'ai de l'existence une vision sans doute moins romantique. »

« Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c'était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente - du moins pour ce qui me concerne - , nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n'a jamais altéré. J'aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l'occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment - le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s'entraider, même pour les tâches les plus simples ; le plaisir d'être présents l'un pour l'autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l'écoute de la radio et la sieste de l'après-midi.
Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu'aucune brise ne vient dissiper. L'idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Il me manque la méthode, que je maîtrisais pourtant plutôt bien pendant toutes ces années passées à enseigner la création littéraire à des étudiants parfois égarés, le plus souvent intéressés par ce qui les dépassait, en particulier les mystères de l'existence humaine que seule la littérature permet parfois d'élucider.
Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C'est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l'université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Charles de Gaulle

« On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire. » Pascal Quignard

« « Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
Charles Baudelaire

Octobre est venu avec ses nuits fraîches et ses pluies persistantes. Nous nettoyions le terrain au fur et à mesure que le vent le recouvrait des feuilles et des épines que nous avions vues naître en mai. La vie comme une roue qui tourne sur elle-même dans le mouvement perpétuel du cosmos.
Parfois, je me penchais pour égrener la terre entre mes doigts, et je me disais qu'il y avait là, dans chacune de ces minuscules particules, le secret condensé de l'univers. J'avais soixante-huit ans, peut-être m'en accorderait-on encore une dizaine, une vingtaine tout au plus, avant que le rideau ne tombe sur ce qui n'aura été qu'un détail plus petit encore qu'un grain de sable dans la marche improbable de l'humanité au sein du grand tout. »

« Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ? »
Christian Bobin 

« Dans une autre vie, je m'étais souvent demandé comment les criminels arrivaient à se déclarer innocents même devant la preuve incontestable de leur culpabilité. Or, je comprenais maintenant la parade, qui ne se réduisait pas à une simple ruse, mais résultait plutôt d'un dédoublement de la personnalité, comme si une partie de soi veillait sur l'autre en prenant le relais lorsque le stress devenait trop intense. Toutes nos énergies étaient alors mobilisées pour que le corps reste en mouvement, que le cœur continue de battre normalement et que le cerveau demeure alerte plutôt que de sombrer dans la folie. »

« L'esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s'appelle le déni. » Dan Brown

« Nous traversions une drôle d'époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n'étaient pas de leur sexe ou qui n'avaient pas la même couleur de peau qu'eux, les accusant d'une indécente réappropriation alors que l'empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l'écrivain laissant l'autre entrer en lui sous la forme d'un personnage par lequel une part de l'existence humaine lui sera révélée. »

« Le seul endroit au monde où l'on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c'est dans le regard d'un chien. » Romain Gary

Quatrième de couverture

S'installer dans un chalet au pied d'une montagne est le rêve d'une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l'université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu'à une nuit de juin sans lune, lorsqu'un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s'empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu'il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu. Son univers brisé. Deux ans plus tard, il décide de mettre noir sur blanc les événements dévastateurs de cette nuit-là et des mois qui ont suivi. À ses réflexions s'ajoutent celles de Marie, qui tente de démêler la mécanique de l'agression et de comprendre les faits, leurs revirements ... et eux-mêmes.

Une intrigue fiévreuse et troublante.

ALAIN BEAULIEU est né à Québec, où il vit. Il est écrivain, professeur de création littéraire à l'Université Laval et directeur de la revue Le Crachoir de Flaubert. Il a publié une vingtaine de romans adulte et jeunesse pour lesquels il a reçu de nombreux prix. Son roman Le Refuge est lauréat du prix France-Québec 2023.

« Tout en respectant les codes du roman policier, Le Refuge déploie des questions existentielles et frappe par sa portée sociale. »
Lettres québécoises 

Éditions Liana Levi,  avril 2024
237 pages

dimanche 31 août 2025

La Pommeraie ★★★★★ de Peter Heller

💙💚Un petit bijou de lecture.
Une jeune femme raconte son enfance auprès de sa mère, une femme de lettres et cultivatrice bio, une force de la nature. Elle nous donne à voir tout l'amour qui les a entourées, dans leur pommeraie, près de la nature, une véranda ouverte sur le monde, plein de "la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître". Il y fut agréable dans cette pommeraie de tourner les pages de ce livre empreint d'une douceur de vivre "sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et ...". Il est beau ce livre, elle est délicate cette histoire d'amour, d'amitié, d'entraide, de passions, de pertes.
Une pause au coeur de la nature, dans les souvenirs de cette jeune femme, qui m'a ramenée à mes propres souvenirs et a fait naître une multitude d'émotions. 
Intime coup de cœur ❤️✨️

« Les souvenirs d'enfance étant sujets à révision permanente, il me reste donc surtout des souvenirs vagues et vaporeux de notre déménagement, ponctués d'images et d'événements bien plus frais, voire cinématographiques. Je me souviens par exemple de la nuit où la cuisinière à bois a mis le feu au toit, et l'âcreté produite par les planches riches en résine et la tôle carbonisée est encore plus ou moins incrustée au fond de mes sinus. Lors des feux de joie, quand on fait brûler du bois de construction, je me mets à hyperventiler. Pour la madeleine de Proust, on repassera. Un autre souvenir très net est la première fois où j'ai attrapé un poisson dans l'étang. Ce poisson, certainement un saumon de fontaine qui ne devait pas faire plus de seize ou dix-sept centimètres, flotte dans mon esprit comme si c'était un plésiosaure. Le combat pour le ramener vers moi, que j'ai mené de main de maître en suivant les conseils hurlés par ma mère surexcitée, vit dans ma mémoire avec la même grandeur que celui décrit dans Le Vieil Homme et la mer. C'est ce qui fait la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître. »

« Hayley - maman - était une femme de lettres, cultivatrice bio, artiste, consommatrice éclairée, et donc encline à des accès, des phases voire à de longues périodes de rêves utopiques. Ce jugement paraît dur, beaucoup plus dur que nécessaire, et sans doute faux. Ce que je veux dire, c'est qu'elle nous a installés, Ours et moi, dans ce paysage bucolique, délabré et déglingué pour s'inventer une nouvelle vie au plus près de la nature ; cette nature était un des pieds du tabouret, l'autosuffisance et la beauté constituant les deux autres. Un lieu où sa petite fille et son chien grandiraient sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et... »

« En tant que gamine de sept ans, j'acceptais plus facilement ces mystères qu'Hayley, ça ne fait pas de doute, mais avec le recul, ce que j'aimais chez ma mère, c'était qu'elle possédait elle aussi cette qualité enfantine. Elle était capable d'accepter sans réfléchir les cadeaux qui se présentaient à elle, contrairement à tant d'autres gens. Si je lui apportais un bouquet anarchique d'asters, de pois bleus et de castillejas, avec toutes les fleurs rouges d'un côté et l'ombelle d'une carotte sauvage surgissant au milieu du reste, ses yeux noisette s'assombrissaient d'émotion et elle s'écriait sans aucune ironie : "Il est tellement, tellement magnifique !", et son étreinte était plus puissante et reconnaissante qu'un mois d'embrassades que je pourrais recevoir aujourd'hui en tant qu'adulte. Cette qualité ne court pas les rues. Peut-être était-ce son génie. Donc oui, la vie était dure, souvent effrayante - comme le jour où nous avons découvert une énorme fuite dans le toit pendant le dégel de février et que nous n'avions pas les moyens de la réparer. Mais je n'avais pas de point de comparaison, si bien que je nageais dans nos défis quotidiens tel un poisson dans l'eau. Pour ce que j'en savais, les toits fuyaient au milieu d'un hiver rude, les vêtements se lavaient à la main dans une baignoire en fonte, et les mères débordaient de joie quand vous leur offriez une poignée de fleurs des prés. J'imagine que Rosie nous a fait l'effet d'un bouquet élancé plein de parfums, de tiges trop longues et Hayley a été heureuse de le recevoir.

Elle a rempli la baignoire d'eau brûlante puis a fait couler de l'eau froide. Elle a remué le tout avec une louche en plastique et a dit: "Toi d'abord." La louche m'a rappelé les sorcières. Elle avait entrouvert la porte de la cuisinière pour oxygéner le feu, et l'air en s'engouffrant a crépité et réchauffé la pièce, ambiance mois de juillet. C'est notre façon de mesurer la température. Hayley disait : "À ton avis, qu'est-ce qu'il nous faut pour ce soir - septembre ?" et je répondais : "Novembre !" et elle disait : "On va se les geler, non ? Je ne crois pas que les couvertures soient assez épaisses. Mi-octobre ? " J'acquiesçais et elle donnait un petit coup sur le conduit d'aération à l'arrière du poêle pour le refermer encore un peu.
Il régnait donc une chaleur de juillet, nous étions nues comme des vers et j'ai dit : "Tu vas me cuire comme de la soupe ?
- Eh bien...
-Toi d'abord ! j'ai crié. Pour être sûre !" »

« Je crois que je n'ai jamais cherché plus loin parce que je ne voulais pas savoir. J'imagine qu'il existe des territoires fluides et infinis sur le spectre de l'intimité, de l'amitié et de l'amour. Pourquoi tenter d'ériger des barrières où il n'y en a pas ? Nous l'aimions. Je l'aimais. La science a un nom pour ça, mais dans la taxonomie compliquée de l'amour, il y a trop d'hybrides, trop de créatures sauvages et uniques. Dieu merci. »

« Je parlais de sécurité. La sensation d'être en sécurité pendant que Rosie et moi remontions vers la cabane après notre partie de lancer de fers. Hayley sur la véranda. La main de Rosie sur mon épaule. L'odeur du ragoût de bœuf, du piment et du feu de bois. Le courant d'air froid qui descendait de la montagne et la certitude que bientôt il gèlerait la nuit et que les rigoles entre les touffes d'herbe fraîche se transformeraient en verre fin qui craquerait sous mes pas à l'aube. Mon cœur s'ouvrait et libérait une joie pareille au chant d'un oiseau de nuit.

La joie nécessite-t-elle la sécurité ? Je n'en suis pas sûre. Non pas que ma vie avec Hayley ait été dépourvue de joie - nous vivions des moments joyeux, presque tous les jours. Elle savait apprécier la beauté et avait une capacité à s'amuser bien enracinée qui s'exprimait dès que la pression de la survie se relâchait un peu. 

La sécurité, la sensation qu'elle offrait, apparaissait de manière intermittente, un peu comme ces pans de chaleur quand le soleil passe sur les collines. On se sentait en sécurité, tout juste, quand le réservoir d'Oliver était plein. Quand nous rapportions des sacs de courses bien remplis à la cabane et que nous les posions sur la table avant de ranger nos provisions de la semaine. (Nous prenions toujours des sacs en papier afin de s'en servir plus tard pour allumer la cuisinière. Nous prenions aussi des sacs destinés aux produits frais qui servaient ensuite à couvrir les restes. Ce n'était pas du vol ; Hayley posait toujours les quatre ou cinq qu'on avait en plus au sommet du caddie avant de payer en caisse.) Nous nous sentions en sécurité en nous blottissant dans le fauteuil miteux près de la cuisinière qui crépitait la nuit. Nous étions si serrées l'une contre l'autre que nous pouvions à peine tourner les pages du livre que nous lisions. Et Ours montait la garde, dormait sur nos pieds, grognait et ronflait.

En sécurité. Être enlacée. Protégée. Avoir le menton d'Hayley qui me frottait le sommet du crâne quand elle me faisait la lecture. Sentir ses bras puissants autour de moi. Sa poitrine qui se soulevait et se pressait contre mon dos étroit. J'écoutais, les bruits et mes sens, m'efforçais de respirer régulièrement en prévision du moment où nos souffles se caleraient l'un sur l'autre. Il y avait une joie tranquille à tout cela.

J'imagine qu'avec Rosie dans les parages, c'était d'un coup comme si notre équipe était un peu plus forte et que nous avions plus d'espace pour la joie et le reste. »

« Je pense aujourd'hui qu'elle était incrédule de me voir grandir. Je n'allais pas rester sa puce indéfiniment. Elle riait dans le crépuscule et son rire n'était pas dépourvu d'une dose de tristesse. Ou de prise de conscience, се qui est la même chose, je m'en rends compte. »

« Un ancien soupirant dont la voix me faisait l'effet de pétales s'envolant.
Nous n'étions que des enfants qui avaient hâte de vivre ensemble.
Nous nous sommes mariés et la lune est passée derrière nous.
Qu'est-il arrivé ? Si tu franchissais le portail ce soir je te dirais combien les nuits ont été silencieuses sans ton rire.
Je n'entendrai plus les sabots de ton cheval claquer sur la route.
Je voudrais tant te dire combien je pense à toi ce soir -  tu es mon premier et mon seul amour.
Cela devra attendre que nous nous retrouvions sur l'autre rive de la rivière d'étoiles.
En attendant, ne nous oublions pas. »

« On a glissé sur la rivière avec la douceur d'une feuille portée par le vent. Au bout de trois kilomètres, alors que le ciel s'enflammait avec le lever du soleil entre les troncs d'arbres touffus, il s'est engagé dans un petit bayou d'eau noire, un genre de ruisseau stagnant, et on est entrés dans une forêt où il n'y avait aucune terre au sec. Tous les arbres, les cyprès avec ces grosses racines qui servaient d'étais, les branches gigantesques qui ployaient sous les hérons, les ibis et les spatules rosées - des oiseaux un peu comme des flamants - et des aigrettes des neiges. Les tupélos, plus fins, accueillaient des piverts, des martins-pêcheurs et quelques gros faucons. Ma mâchoire a dû se décrocher. Et sur toute la longueur de ce petit marécage flottaient des amas d'hyacinthes d'eau mouchetées de fleurs lavande et des ragondins - des genres de petits castors, si tu préfères - cavalaient dessus. Et puis les alligators ! On les voyait à moitié cachés près des berges des chenaux, et en général, seuls leurs yeux émergeaient à la surface. Johnny a coupé le moteur pour nous laisser dériver et on a entendu la mangrove dans toute sa gloire. Les appels des oiseaux et le claquement d'un poisson qui bondit et retombe, une queue de castor battant l'eau, le vacarme quasi assourdissant de trois ouaouarons, des cigales et des sauterelles. Crincincrincrincrin. »

« Quand il a fait demi-tour et a commencé à zigzaguer entre les arbres, il avait une telle aisance qu'on aurait dit qu'il marchait sur un trottoir. Moi j'étais triste. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j'avais passé un si bon moment. J'avais bossé très dur sur mon livre, ce que j'avais adoré, mais il y avait quelque chose de vraiment simple et pur chez cet homme et son lien à la nature, à l'eau, aux oiseaux. Ça m'était familier. Ça me rappelait les vieux poètes de la dynastie Tang que je traduisais. C'était leur sujet de prédilection. Le chagrin, la perte, la difficulté à trouver l'authenticité et du sens dans un monde poussiéreux - un monde rendu poussiéreux par les humains. Mais ils les trouvaient encore dans la nature. Ça m'a fait bizarre, ma puce, j'étais genre, ouah tout ce à quoi je m'étais dévouée depuis plusieurs années était comme résumé dans cet homme. Et je voyais bien qu'il était aussi gentil et doux. »

« Quel genre de mère serai-je ? C'est la question que je me pose en repensant à cet après-midi-là. J'emmènerai ma fille à la cabane, à l'étang. Nous nagerons à toute heure. Je lui montrerai les éclosions d'éphémères à la tombée du jour. Je ferai tout ça, bien sûr, mais. Mais quoi ?

Me sentirai-je seule en le faisant, plus seule qu'Hayley et moi ne l'avons jamais été ? Ma mère va-t-elle me manquer ? Sentirai-je davantage son absence en étant avec ma fille ? Saurai-je quoi faire dans ce cas, comme Hayley savait toujours quoi faire ? Elle ne semblait jamais perdue, jamais. Elle pleurait, avait du chagrin, hésitait face aux cadeaux du destin - comme Rosie, les pièces de gibier, les offrandes de l'amitié. Certaines nuits, elle butait sur ses traductions, je le voyais depuis mon perchoir, le menton au bord du lit – mais elle savait toujours où elle était et quoi faire ; c'était mon impression. Et ensemble, nous n'étions jamais seules. »

« "Il s'appelle Grand-mère",

Grand-mère
La dernière fois que je t'ai vue je t'ai laissée me servir le thé. Tu étais presque aveugle aussi frêle qu'une feuille de novembre et le rire t'a fait trembler.
Tu as demandé quelle était la phase de la lune.
J'ai dit : "Elle décroît, Nainai. Il reste trois jours avant qu'elle ne s'obscurcisse."
Tu n'as plus bougé.
Au matin, je suis rentrée chez moi à pied de l'autre côté de la montagne.
Trois jours plus tard, j'ai appris que tu nous avais quittés.
Aujourd'hui, j'aurais aimé t'avoir dit :
"La lune est croissante, grand-mère.
Demain elle sera pleine et brillante !"

J'ai écouté les corbeaux qui appelaient, leurs cris de plus en plus faibles alors qu'ils passaient la crête. Hayley avait baissé son verre, mais gardait les yeux fermés.

J'ai essayé de siffler, mais ne produisais que de l'air. "Ça va aller, maman. Ce n'est qu'un poème." J'ai posé une main sur ses genoux. Elle l'a serrée et m'a souri. "Est-ce que c'était mal, de lui dire la vérité à propos de la lune ?" »

« Les aéroports dégagent une odeur d'énergie nerveuse et d'ennui. L'excitation, la transition, le remords et la tristesse. Le café, l'électricité, les grils des fast-foods, les déodorants et la sueur qu'ils ne peuvent pas couvrir. Si vous vous trouvez dans un aéroport un jour, essayez d'analyser les différentes odeurs, c'est instructif. Tout le monde est hors de sa routine, un peu épuisé, en état d'attente, se mouvant dans la brume invisible de leurs derniers adieux. Ou la fumée de leur départ, s'ils ont brûlé des ponts. Depuis ce jour-là, ça n'a jamais cessé de me frapper. Je suis dans le terminal ou le hall, les narines dilatées, et j'éprouve ce que ça fait d'être sur un tremplin. Bien sûr, personne ne sait ce qui nous attend après un plongeon. Ce qui se passera dans ces quartiers inconnus, à la réunion familiale, dans les tours du bureau d'une autre ville ou d'un autre pays. Dans les bras d'un amant dont on a été longtemps séparé. Personne ne sait. »

« C'étaient peut-être ces contrastes qui poussaient les hommes à la regarder parce que j'ai remarqué qu'ils n'arrêtaient pas de se retourner sur son passage. Ma mère, ouah. C'était sa rareté, sa vitalité, le parfum de la pommeraie, le soleil, la poussière, la fumée du poêle et... cette femme sublime. C'était une force de la nature, aucun doute là-dessus. On l'a accompagnée au lieu de la réception qui n'était qu'à une rue de là et rien que sur ce petit trajet une demi-douzaine de têtes se sont tournées, aussi bien des hommes et que des femmes. J'étais fière. C'était ma mère ! Je voulais que tout le monde le sache. »

« J'ai dit : « Excusez-moi, mais il se trouve que Li Xue était une fan de la perte. Elle écrivait sur la perte et de chagrin comme peu d'autres l'ont fait, homme ou femme. Avec honnêteté et franchise, dans un style si sophistiqué et élégant, si simple en apparence que beaucoup de lecteurs n'y verront que de puissants poèmes sur la nature. Et les aimeront pour cette raison. La poésie de la dynastie Tang parle surtout, pour ne pas dire exclusivement, de la perte, de Li Shimin à Yu Xuanji. La perte d'un foyer, d'un ami, d'un amant. La perte de la jeunesse, de la vie elle-même. Que les poètes soient des hommes ou des femmes, c'est sur ce sujet qu'ils écrivent. » »

« Le souvenir me serre le cœur. Je me force à prendre la tasse de lapsang encore chaude et je bois, me force à goûter la fumée, la volute sucrée apportée par le miel. Je me force à regarder l'orage qui mollit, la faible neige qui tombe de l'autre côté de la fenêtre, les flocons qui ressemblait à du duvet de peupliers. Le passé est tout près ce soir mais il ne peut pas changer le présent, pas maintenant. Ou bien si ? »

« C'est peut-être réconfortant - ce moment où la beauté nous submerge. L'amour de notre vie par une soirée d'été paisible, l'amour d'une amie. Quand on se sent accueilli par l'univers. Savoir que cela prendra fin, qu'il le faut. Le simple fait de le savoir peut nous aider à l'accepter. »

« Je tourne rapidement la page, pressée de ne pas m'attarder sur mes propres souvenirs.

Le Grillon de fin d'été

Il n'y a rien que tu puisses me dire
que tu ne m'aies pas dit tout au long de la matinée.
Je sais que tu es seule.
Moi aussi.
Et que même si tu chantes et que tu chantes pour l'amour,
ta solitude parvient à te rendre heureuse.
Il en est de même pour moi. 
Tu sens l'odeur de la pluie comme moi, et le crépitement des premières
gouttes sur les feuilles d'érable t'excite, le premier brin d'herbe qui frémit.

Mon Dieu, comme j'aime ce poème. Je crois que c'est mon préféré, pour l'instant. Heureusement, il y a une date au pied de chaque page, sur le coin droit, une petite ligne de six chiffres minuscules inscrite au crayon -comme si l'on pouvait changer la date d'une traduction achevée. Mais ce n'était pas le cas, je pense ; je n'ai vu aucune trace de gomme. A mon avis, Hayley savait exactement quand elle avait terminé un poème. Bref, elle a traduit celui-ci durant ces journées de la fin août, à l'époque où on livrait des pique-niques cajuns, où on allait à la carrière avec Rosie, jouait aux fers avec Ben, pêchait et où on était riches - tout cela aurait pu me mettre dans une joie folle, sauf que cette joie était profondément ébranlée par la toux de ma mère. »

« Être avec elle de cette façon, ce jour-là. Elle ne me laisserait pas me noyer ni même être éclaboussée par le déluge de son chagrin ou de son auto-apitoiement. Au fond d'elle. elle devait savoir qu'un jour, je fabriquerais mes propres tempêtes.

Sent-on la cime des arbres se dépouiller au-dessus de nous ? Quand on grandit, que nos aînés déclinent disparaissent ? Je n'étais pas préparée à ça, à ce dépouillement. Le ciel dégagé avec toute sa violence est trop insupportable sans l'ombre protectrice d'un parent. En imagination, j'étais peut-être une reine nordique, mais j'avais absolument besoin d'une reine mère. Avais-je compris la signification de ce que j'avais entendu ? Oui. J'avais oublié d'être bête, comme je me suis efforcée de le montrer. »

« Je ne savais pas encore à quel point les rythmes de ce pays étaient en train de s'imprimer dans mon être. À quel point la sensation de ce vent frais derrière mon oreille, sur ma tempe, pareil au toucher discret d'une main, portant ces odeurs - du fleuve plus bas, de la forêt alourdie de feuilles, des pommes en maturation, du soleil sur la plaque de granit, de la mousse qui séchait et du parfum chargé de spores dégagé par les fougères qui se réchauffaient -, à quel point tout ceci accorderait mes sens pour le restant de mes jours. Le moindre souffle d'air, toutes les odeurs dans le vent seraient comparés avec ceux que nous avions connus à cette époque.»

« Ce qu'elle voulait : entendre sa fille chanter.

Quand un proche meurt, on a tendance à se concentrer sur nos propres désirs. On le fait quand on est enfant, mais aussi à l'âge adulte. C'est d'un égoïsme terrible. Le désir que cette personne jamais ne disparaisse. Qu'elle reste près de nous, nous serre dans ses bras, qu'elle soit présente pour nous écouter quand on a quelque chose à raconter, quand on a du chagrin. Qu'elle passe la main sur nos cheveux, les ébouriffe ou nous les démêle. Qu'elle rie face à notre perspicacité. Qu'elle soit là, pour toujours. On imagine si rarement ce qu'elle-même pourrait vouloir : un matin supplémentaire avec un brouillard aussi épais que du coton au fond de la vallée. Une autre question agaçante de sa petite fille. Une autre tasse de thé. Une nuit dans les bras l'une de l'autre. Un poème. »

« "Hayley veut que tu sois toi-même. C'est tout ce qu'elle veut." Elle a cligné des yeux et a retiré ses lunettes, a nettoyé les verres avec un coin de sa chemise en flanelle, les a remises et m'a souri avec émotion. "Pour ça, le seul moyen est de suivre son instinct. Fais ce que tu aimes, toujours. C'est la meilleure façon de rester en sécurité."

J'ai souvent pensé à ça. C'est ce qu'Hayley m'a donné, et ce que Li Xue lui a donné : que nous venons de cette terre. Nous tous. Que si nous restons proches d'elle et de ce que nous aimons vraiment, tout ira bien. »

Quatrième de couverture

Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s'installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s'inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d'érable qu'elles produisent. Scolarisée à domicile, l'intrépide Frith s'imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant "le monde et ses déceptions main dans la main", jusqu'au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.

Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d'avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu'elle lui a légués. L'auteur de La Rivière signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d'une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l'enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l'amour entre mère et fille.

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est l'auteur de huit romans. Sont parus chez Actes Sud: La Constellation du chien (2013), Peindre, pêcher et laisser mourir (2015), Céline (2019), La Rivière (2021) et Le Guide (2023). Son œuvre est traduite dans vingt-deux pays.

Éditions Actes Sud,  mars 2025
258 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy

vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarquez pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. ! Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages