lundi 13 juin 2016

Dans le silence du vent de Louise Erdrich*****


Editions Albin Michel, Août 2013
Traduit de l'américain par Isabelle Reinharez
462 pages
Edition originale américaine parue sous le titre :
THE ROUND HOUSE
Chez Harper Collins à New York en 2012
National Book Award, 2012

4ème de couverture


Récompensé par la plus prestigieuse distinction littéraire américaine, le National Book Award, élu meilleur livre de l’année par les libraires américains, le nouveau roman de Louise Erdrich explore avec une remarquable intelligence la notion de justice à travers la voix d’un adolescent indien de treize ans. Après le viol brutal de sa mère, Joe va devoir admettre que leur vie ne sera plus jamais comme avant. Il n’aura d’autre choix que de mener sa propre enquête. Elle marquera pour lui la fin de l’innocence.

« Si ce livre est une sorte de croisade, galvanisée par la colère de l’auteur, c’est aussi une œuvre littéraire soigneusement structurée, qui une fois encore rappelle beaucoup Faulkner. » The New York Times

Mon avis  ★★★★★


Un excellent moment de lecture. J'ai adoré cet opus, il m'a littéralement happée et je regrette de l'avoir lu aussi vite.
Ce livre est dense, on y parle d'amitié, de justice, de trahison, de vengeance, de justice, de sentiments amoureux, de la culture et des traditions amérindiennes, des lois américaines bafouant les droits des indiens.
Joe, nous embarque avec lui dans sa vie de jeune adolescent et dans celle de sa famille et de ses amis, 
Nous sommes en été, de l'année 1988, dans une réserve indienne du Dakota, en territoire Objiwa. 
Joe nous raconte comment sa vie bascule après le viol de sa maman, Géraldine Couttss, une mère aimante, pleine de vie, attentionnée, et qui du jour au lendemain, suite au drame, va se réfugier dans le mutisme, et la solitude, ne partageant plus aucune activité avec Joe et son mari.
Après le choc, c'est le sentiment de colère qui s'empare de Joe. L'enquête piétine, il comprend que la police ne met pas tout en oeuvre pour retrouver le coupable, qu'il n'y aura peut-être pas de procès, même si son père, juge, à confier cette affaire à la justice. Et pourquoi donc ? Parce que le viol concerne une amérindienne, violée par un non amérindien, sur un lieu qui n'est vraisemblablement pas sur la réserve et que, par conséquent, le coupable ne craint pas grand chose ... Une ineptie !
"Prends 'Johnson contre McIntosh'. Nous sommes en 1823. Les Etats-Unis ont cent quarante-sept ans, et le pays tout entier est fondé sur la volonté de s'emparer des terres indiennes aussi vite possible et d'autant de façons qu'on puisse humainement le concevoir. La spéculation foncière est la Bourse de l'époque. Tout le monde est dans le coup. George Washington. Thomas Jefferson. Tout comme John Marshall, le président de la Cour suprême [...]. Ce n'est pourtant pas la décision elle-même, qui continue d'être dégueulasse, ce sont les 'obiter dicata', la formulation incidente additionnelle de l'avis. Le président Marshall a fait tout ce qu'il a pu pour retirer tout droit indien sur toutes terres vues - c'est à dire, "découvertes" - par des Européens. Au fond, il a perpétué la doctrine médiévale de la découverte en faveur d'un gouvernement qui était soi-disant fondé sur les droits et les libertés de l'individu. Marshall a investi le gouvernement du droit absolu à la terre et n'a donné aux Indiens rien de plus que le droit de l'occupation, un droit qui pouvait leur être retiré à tout moment. Et encore aujourd'hui, ses termes sont utilisés pour continuer à nous déposséder de nos terres. Mais ce qui exaspère particulièrement l'être doué d'intelligence, c'est que le langage dont il s'est servi subsiste dans la loi, à savoir que nous étions des sauvages tirant notre subsistance de la forêt, et que nous laisser nos terres c'était laisser une nature sauvage inutilisable, que notre caractère et notre religion sont d'une valeur tellement inférieure que le génie supérieur de l'Europe doit assurément prendre l'ascendant, et ainsi de suite." p 328-329
Joe va devoir se débrouiller seul pour retrouver coûte que coûte , mais ce ne sera pas sans compter sur ces 3 fidèles amis Angus Kashpaw, Zack Peace et Virgil Lafournais, dit Cappy, son meilleur ami, un frère. Et nous allons les suivre tous les 4, dans leur virée d'adolescents sur la plage, leur soirée un peu arrosée, à la recherche de la compagnie féminine et de choses à manger. 

Nous nous imprégnons de leur culture, des traditions familiales et c'est avec plaisir que nous écoutons les histoires contées par Mooshum, le grand-père de Joe, chez tante Clémence.
"Je me suis assis pour regarder Mooshum, mais il s'était retourné et mis à ronfler. Je suis resté éveillé en pensant à ce lieu sur la colline, au vent sacré dans l'herbe, et à la bâtisse qui avait hurlé à mes oreilles. J'apercevais une partie de quelque chose de plus vaste, une idée, une vérité, mais rien qu'un fragment. Je ne voyais pas le tout, mais rien qu'une ombre de ce mode de vie."  p 309
En parallèle, ils mènent l'enquête et sont bien conscients que les lois des adultes ne permettront pas de rendre justice. Mais peut-on se faire justice soi-même ? Peut-on aller au devant des lois ?
La réponse est dans ce roman brillamment écrit.
Un très grand roman ! Un roman choc au sujet ô combien délicat.


Citations & Extraits


"Tu ne peux donc que te demander pourquoi un être d'une telle immensité et d'une telle puissance autoriserait - qu'un être humain soit autorisé par Dieu à nuire directement à un autre être humain.
[...]
La seule réponse à cela, et ce n'est pas une réponse complète, a dit le père Travis, c'est que Dieu a fait des êtres humains des agents libres. Nous sommes capables de préférer le bien au mal, mais le contraire aussi. Et afin de protéger notre liberté humaine, Dieu n'intervient pas souvent, du moins pas très souvent. Dieu ne peut agir ainsi sans nous priver de notre liberté morale. Tu vois ?
Non. Mais ouais.
La seule chose que Dieu peut faire, et il le fait tout le temps, c'est de tirer du bien de toute situation néfaste."  p.365
"En sombrant dans un sommeil plus obscur, j'ai compris que j'avais appris quelque chose. Maintenant que je savais ce qu'était l peur, je savais aussi qu'elle n'était pas permanente. Aussi puissante fût-elle, l'emprise qu'elle avait sur moi se relâcherait. Elle passerait."  p.381-382
"Les festivités ont commencé. Les vétérans des forces armées sont arrivés portant le drapeau américain, le drapeau MIA-POW*, le drapeau des Premières Nations, notre traditionnelle Eagle Staff, le bâton de commandement décoré de plus d'aigle.[...] La Grand Entry me coupait toujours le souffle et me poussait à ma trémousser avec les danseurs. C'était formidable, contagieux, provocateur, joyeux. Mais ce soir-là tout ce à quoi je pouvais penser, c'était comment attraper mon sac à dos et m'éclipser." p.399
* MIA : Missing In Action, portés disparus. POW : Prisoners Of War, prisonniers de guerre.
"Je sais que le monde est loin de s'arrêter à la Route 5, mais quand on roule dessus - quatre garçons dans une voiture et que c'est tellement paisible, tellement vide à perte de vue, quand les stations radio ne passent plus et qu'il n'y a que des parasites et le son de nos voix, et du vent quand on sort le bras pour le poser sur la carrosserie - on a l'impression d'être en équilibre. De frôler le bord de l'univers." p.452
"Le silence du vent autour de nous, la voiture fendant la nuit le long de la Milk River, où Mooshum avait chassé autrefois, entraîner de plus en plus loin à l'ouest, où Nanapush avait vu des bisons jusqu'à l'horizon, et puis l'année suivante plus un seul. Et ensuite la famille de Mooshum était revenue et avait pris des terres sur la réserve. Là, il avait rencontré Nanapush et ensemble ils avaient bâti la maison-ronde, la femme endormie, la mère impossible à tuer, la vieille femme bison. Ils avaient bâti ce lieu pour préserver l'union de leur peuple et implorer la clémence du Créateur, vu que sur la terre la justice était rendue de façon tellement sommaire." p.455

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